|
LA
REPUBLIQUE
livre I
livre
II
livre III
livre IV (français
-
grec)
livre V (français
- grec)
livre VI (français -
grec)
livre VII
livre VIII (français
- grec)
Livre
IX (français -
grec)
Livre X
|
| |
| |
|
LES
LOIS
aller
directement au livre
--->
introduction
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
Introduction |
|
Livre
I
bilingue
Livre
I
français
Livre
I
grec |
Trois personnages,
un Athénien, qui n'est autre que Platon, un Crétois nommé Clinias et
un Lacédémonien nommé Mégillos, partent de Cnossos, la ville de
Minos, pour aller visiter dons la montagne de Dictè l'antre où Zens
fut nourri par des abeilles et le temple qui lui a été consacré.
Chemin faisant, l'Athénien met la conversation sur les lois de Minos et
de Lycurgue et demande à Clinias la raison des repas en commun, qui
sont d'usage en Crète et à Lacédémone. C'est en vue de la guerre
qu'ils ont été institués, répond Clinias, parce que, lorsque les
citoyens sont en campagne, le soin de leur sûreté les oblige à
prendre leur repas tous ensemble. Mais cette institution n'a-t-elle en
vue que la guerre ? demande l'Athénien. A côté de la guerre avec les
ennemis du dehors, n'y a-t-il pas aussi des guerres intestines au sein
d'un même État, et au sein même des individus ? Et n'est-il pas nécessaire
qu'un bon législateur règle tout ce qui concerne la guerre en vue de
la paix, plutôt que de subordonner la paix à la guerre ? Et c'est là
une oeuvre qui demande plus de vertu que la guerre. Celle-ci n'exige que
le courage ; l'autre exige, avec le courage, la justice, la tempérance
et la prudence. Si donc la législation de Minos a été inspirée par
un dieu, il faut croire que Minos n'a pas eu en vue le courage seul,
mais aussi toutes les espèces de vertu. Une bonne législation doit en
effet procurer aux hommes tous les biens, les biens humains, comme la
santé, la beauté, la vigueur, la richesse, mais avant tout les biens
divins, dont le premier est la prudence, le second la tempérance, le
troisième la justice et le quatrième le courage. C'est sur ce principe
que doit reposer une bonne législation, et l'Athénien en trace le plan
que voici :
" Le législateur s'occupera d'abord des mariages qui unissent les
citoyens entre eux, puis de la naissance et de l'éducation des enfants
; il les suivra jusqu'à l'âge mûr et à la vieillesse ; il observera
et surveillera leurs chagrins, leurs plaisirs, leurs goûts, pour les blâmer
ou les louer justement. Il surveillera de même leurs colères, leurs
craintes, les troubles que l'adversité excite dans les âmes et le
calme que la prospérité y ramène, tous les accidents qui surprennent
les hommes dans les maladies, à la guerre, dans la pauvreté et dans
les situations contraires. Il définira ce qu'il y a de beau et de laid
en tous ces cas dans les dispositions de chacun. Après cela, il devra
porter son attention sur les acquisitions et les dépenses des citoyens,
sur la formation et la dissolution des sociétés volontaires et
involontaires qu'on fait en vue de tout cela, et la manière dont les
citoyens se comportent à l'égard les uns des autres en chacun de ces
cas. Il examinera dans quels actes la justice est observée, dans quels
actes elle fait défaut, distribuera des récompenses à ceux qui
observent fidèlement les lois et infligera des peines fixées d'avance
à ceux qui leur désobéissent. Enfin il s'occupera des morts, de la sépulture
qu'il convient de leur donner et des honneurs qu'il convient de leur
rendre. Quand il aura observé tout cela, il préposera au maintien de
ses lois des magistrats qui jugeront, les uns d'après la raison, les
autres d'après l'opinion vraie, en sorte que ce corps d'institution,
assorti dans ses parties par l'intelligence, paraisse marcher à la
suite de la tempérance et de la justice, et non de la richesse et de
l'ambition. "
Tel est le programme de Platon. On s'attendrait qu'il en commençât
sur-le-champ l'exécution. Mais il ne se pique pas dans ses dialogues
d'un ordre rigoureux.
Soit qu'il veuille leur donner la libre allure d'une conversation réelle,
soit plutôt qu'il ait dessein de préparer les esprits à recevoir ses
leçons, il revient à la législation de Minos et de Lycurgue pour en
marquer l’insuffisance. Le courage, dit-il, ne consiste pas seulement,
comme on semble le croire en Crète et à Lacédémone, à vaincre la
douleur ; il consiste encore et surtout à vaincre le plaisir et à
rester maître de soi-même. Dans les repas en commun des deux peuples
on pratique la plus stricte frugalité. C'est bien ; mais il y a
d'autres usages qu'il ne faut pas blâmer à la légère ; ce sont les
banquets en vogue à Athènes et chez d'autres peuples, où les citoyens
se livrent aux divertissements et à la bonne chère. S'ils sont présidés
par un chef tempérant et sage, qui sache en imposer aux convives, ces
banquets sont très utiles pour apprendre aux citoyens à se connaître
les uns les autres et à discerner dans la liberté des propos et des
actes que provoque l'ivresse ceux qui ne savent point se régler de ceux
qui savent se contenir dans les bornes de la tempérance et de la
sagesse. C'est à ces derniers qu'on réservera les magistratures.
Platon reprend ici l'idée qu'il a développée dans la République,
quand il veut soumettre les futurs gouvernants à l'épreuve du plaisir
et qu'il institue des banquets où l'ivresse décèle les caractères. |
|
Livre
II
bilingue
Livre
II
français
Livre
II
grec
|
Les banquets offrent encore un
autre avantage, c'est qu'ils servent à l'éducation, si on sait les régler
dans cette vue. C'est ce que Platon va montrer dans le second livre.
L'éducation consiste à bien diriger chez les enfants la pétulance
naturelle qui les porte à crier, à sauter, à folâtrer, et à
soumettre à l'ordre et à l'harmonie les mouvements que la joie ou la
crainte leur fait faire. C'est dire qu'elle comprend deux parties, la
musique et la gymnastique. C'est à la musique que Platon s'attache dans
le second livre des Lois. C'est elle qui sert à former à la vertu l'âme
de l'enfant. Pour compléter sa tâche, les dieux nous ont donné les fêtes
auxquelles président Apollon, les Muses et Dionysos. C'est dans les
choeurs de danse et les chants institués à l'occasion de ces fêtes
que les citoyens développent le sens de l'ordre et de l'harmonie qu'ils
ont, à l'exclusion des autres animaux, reçu de la nature, et qu'ils
suppléent aux lacunes de leur éducation morale. Mais toute musique
n'est pas propre à ce but : seule, la musique vraiment belle peut y
atteindre. En quoi consiste donc la beauté de la musique ? Dans les
figures et les mélodies qui expriment les bonnes qualités de l'âme et
du corps. Si, au contraire, ce sont les mauvaises qualités qu'elles
expriment, elles ne peuvent que gâter encore davantage ceux qui portent
en eux de mauvais instincts, en les incitant à les satisfaire. C'est
par l'expression du beau et du bon qu'il faut juger de l'excellence de
la musique, et non par le plaisir qu'elle cause ; car le plaisir ne
saurait servir de règle, puisqu'il varie selon les dispositions de
chacun. Il faut donc veiller à ce que les chants et les danses forment
les hommes à la vertu, et non au vice, et ne pas laisser aux poètes la
liberté de faire ce qui leur plaît. Dès qu'on aura trouvé la musique
la plus parfaite, il faudra s'y tenir à jamais, comme les Égyptiens,
qui depuis dix mille ans conservent les mélodies qui leur ont été
enseignées par Isis. Qui sera chargé de prononcer sur l'excellence des
chants et des danses ? La foule en est incapable ; seuls, les vieillards
les plus instruits et les plus sages sont à même de remplir cette
fonction. Seuls, ils auront assez d'autorité pour imprégner les
esprits de cette idée que celui qui est juste vit heureux et que celui
qui est injuste est malheureux, que ce que les hommes regardent comme
des biens, la santé, la beauté, la force, la richesse, se tournent en
maux pour les méchants, et que ce qui passe pour un mal chez le
vulgaire est un bien pour les méchants et n'est un mal que pour les
justes, et qu'au contraire, ce qui est réputé bien n'est tel que pour
les bons et est un mal pour les méchants.
Pour inspirer ces maximes aux citoyens, on instituera des choeurs. Le
premier sera le choeur des Muses, composé d'enfants qui chanteront ces
maximes en public. Le second sera le choeur d'Apollon ; il sera formé
de jeunes gens qui n'auront pas dépassé la trentaine. Un troisième
choeur comprendra des gens de trente à soixante ans ; il sera consacré
à Dionysos. On sait que les gens âgés ont de la répugnance à
chanter. Pour les engager à le faire, on leur fera boire la liqueur que
Dionysos a donnée aux hommes pour les conforter et les égayer. Ils
chanteront alors les chants les plus justes, c'est-à-dire ceux qui
reproduisent le mieux les sentiments et les actes vertueux et feront
ainsi des banquets et des divertissements un apprentissage de la tempérance
pour les jeunes. C'est ainsi que l'usage du vin contribuera à l'amélioration
des moeurs. Mais si, comme aujourd'hui, les banquets en l'honneur de
Dionysos, n'ont d'autre but que l'ivresse, avec les querelles qu'elle amène,
mieux vaudrait alors en bannir entièrement l'usage du vin, comme on le
fait en Crète et à Lacédémone. |
|
Livre
III
bilingue
Livre
III
grec
Livre
III
français
|
Après avoir posé les principes
sur lesquels se fondera l'éducation des citoyens, l'Athénien propose
à ses deux auditeurs de rechercher quelle est la meilleure forme de
gouvernement. C'est l'objet du troisième livre. C'est à l'histoire, à
une histoire plus ou moins conjecturale que Platon a recours pour découvrir
la forme de gouvernement la plus stable et la mieux faite pour assurer
le bonheur des peuples. Il remonte jusqu'à l'une de ces catastrophes
qui détruisirent à plusieurs reprises le genre humain. Il choisit
parmi ces catastrophes celle du déluge universel, dont la tradition
s'est conservée chez beaucoup de peuples. Ceux qui échappèrent à
cette désolation universelle furent, dit-il, les habitants des
montagnes, sur le sommet desquelles se conservèrent ainsi quelques
faibles étincelles du genre humain. Réduits par la perte de tous les
arts à une vie extrêmement simple, isolés les mus des autres, ils ne
connaissaient ni l'opulence, ni l'indigence, ni la discorde, ni la
guerre. Ils n'avaient point de législateurs, car l'écriture était
inconnue, et l'usage était leur seule règle de conduite. Leur
gouvernement était le patriarcat, où le plus ancien a l'autorité, par
la raison qu'elle lui est transmise de père et de mère comme un héritage.
Puis ces familles devenant plus nombreuses se réunirent. Mais, comme
chacune apportait ses moeurs particulières, et qu'il fallait s'entendre
pour régler les rapports sociaux et politiques, les chefs de famille se
chargèrent de cette tache et devinrent ainsi les premiers législateurs.
Alors le patriarcat fit place au gouvernement aristocratique ou
monarchique.
Les hommes descendirent alors des montagnes et bâtirent des villes dans
la plaine. C'est ainsi que furent construites les villes d'Ilion et
celles qui firent une expédition contre elle. Les vainqueurs, qui étaient
des Achéens, mal accueillis à leur retour en Grèce, quittèrent leur
nom d'Achéens, pour prendre celui de Doriens, parce que celui qui se
mit à la tête des bannis était Dorien. Dès lors une nouvelle forme
de gouvernement se constitua. Les Doriens, s'étant rendus maîtres de
la plus grande partie du Péloponnèse, se la partagèrent, et Téménos
devint roi d'Argos, Cresphonte, de Messène, et Proclès et Eurysthénès,
de Lacédémone. Mais, avant de se séparer, l'armée fit serment de prêter
secours contre quiconque entreprendrait de détruire la royauté, et les
souverains et les sujets de ces trois États jurèrent, les uns de ne
pas aggraver le joug du commandement, les autres de ne rien entreprendre
contre les droits de leurs souverains, tant qu'ils seraient fidèles à
leurs promesses. Cette constitution offrait le grand avantage d'avoir
toujours deux États protecteurs et vengeurs des lois contre le troisième,
s'il s'avisait de les enfreindre. Elle fut d'autant plus facile à établir
que le partage des biens se fit sans difficulté entre les conquérants.
Mais l'ignorance ne tarda pas à ruiner cette formidable puissance.
Platon appelle ignorance cette disposition de l'âme qui fait qu'on se révolte
contre la science, le jugement, la raison, qui sont nos maîtres légitimes.
C'est cette ignorance qui pervertit les rois d'Argos et de Messène et
ruina leur autorité. A Lacédémone, au contraire, la constitution se
maintint, d'abord parce que l'autorité fut partagée entre deux rois
sortis de la même famille, ensuite parce qu'elle fut restreinte par la
création d'un sénat, et enfin par l'institution des éphores. C'est
ainsi que la royauté, réduite à de justes bornes et tempérée d'une
manière convenable se conserva et sauva l'État avec elle.
Tout gouvernement qui veut durer, qu'il soit monarchique ou démocratique,
doit être tempéré. C'est ce que prouve le gouvernement de Sparte ;
c'est ce que démontre d'une manière plus éclatante encore l'histoire
du gouvernement de la Perse et de celui d'Athènes. Au temps de Cyrus,
les chefs, en appelant les sujets au partage de la liberté, se concilièrent
l'esprit des soldats et tout réussit au gré de leurs désirs. Mais
Cyrus, ayant négligé l'éducation de ses fils, eut pour successeur un
tyran, Cambyse, qui perdit l'empire. Darius, qui lui succéda, établit
de nouveau l'égalité et remporta les mêmes succès que Cyrus. Mais
lui aussi éleva mal son fils Xerxès, dont l'absolutisme amena les désastres
de Salamine et de Platées. Depuis, la puissance des Perses a toujours
été en s'affaiblissant, parce que leurs rois ont toujours poussé leur
autorité jusqu'à la tyrannie et ruiné par là la communauté d'intérêts
qui doit régner entre tous les membres de l'État.
L'exemple d'Athènes n'est pas moins concluant. Au temps des guerres Médiques,
tout conspirait à resserrer l'union des citoyens, la crainte du danger
présent et la crainte des lois gravées dans les esprits. Sous l'ancien
gouvernement, le peuple n'était maître de rien ; il était pour ainsi
dire esclave volontaire des lois. Mais un esprit d'indépendance se
glissa dans l'éducation, et les lois de la musique furent confondues,
parce que le jugement en fut laissé au peuple, qui, attirant à lui
l'autorité, ne tarda par à se soustraire à celle des magistrats.
Arrivé à ce terme, le peuple ne respecte plus ni serments ni
engagements, et n'a plus pour les dieux que du mépris.
Cette revue historique finie, l'Athénien en résume ainsi les
conclusions : « Nous avons dit que le législateur doit viser à trois
choses en instituant ses lois, à savoir la liberté, la concorde et les
lumières dans l'État auquel il dicte ses lois.
C'est en vue de ces trois choses que nous avons choisi deux
gouvernements, le plus despotique et le plus libre, et que nous venons
d'examiner lequel des deux a la vraie constitution, et, les ayant pris
tous deux dans une juste mesure d'autorité pour le premier et de liberté
pour le second, nous avons vu qu'ils avaient joui alors d'une prospérité
extraordinaire ; mais que, quand ils ont poussé à l'extrême, l'un
l'esclavage, l'autre le contraire, il n'en est arrivé rien de bon ni à
l'un ni à l'autre.
Avons-nous fait oeuvre utile ? demande l'Athénien."
Clinias lui donne d'autant plus volontiers son approbation qu'il vient
d'être chargé par ses compatriotes de fonder une colonie, et il
propose à l'Athénien de bâtir une cité par manière de conversation.
Tu peux, répond l'Athénien, compter sur mon aide. |
|
Livre
IV
|
On pourrait croire
que Platon va enfin proposer les lois qu'il destine à la future colonie
de Cnossos. Mais il tient auparavant à fixer les conditions physiques
ou morales ou politiques qui assureront à la nouvelle fondation toutes
les chances possibles de durée et de prospérité. Il veut d'abord que
la ville soit éloignée de la mer, d'au moins quatre-vingts stades (un
peu plus de quatorze kilomètres). Elle échappera ainsi à la
corruption que produit infailliblement le voisinage de la mer. Une ville
maritime ne tarderait pas à se remplir de commerçants et d'hommes
d'affaires, qui viendraient y trafiquer et y introduiraient des
habitudes de fourberie et de mauvaise foi et en banniraient la loyauté
et la concorde dans les rapports des habitants entre eux et avec les étrangers.
Comme la colonie sera fondée en Crète, pays montagneux et peu fertile,
elle produira juste assez pour nourrir ses habitants, mais non de quoi
fournir à une vaste exportation, qui la remplirait d'or et d'argent et
y causerait tous les vices que l'excès des richesses entraîne après
lui.
Un autre défaut des villes maritimes, c'est que les citoyens
s'habituent à faire des descentes et des incursions en pays ennemi et
regagnent en toute hâte leurs vaisseaux et qu'ils désapprennent la
guerre sur terre et les combats de pied ferme. Si l'on objecte que ce
fut le combat naval de Salamine qui sauva la Grèce, l'Athénien réplique
que ce fut la bataille de Marathon qui commença le salut de la Grèce
et que la victoire de Platées le consomma, et que ces combats de terre
rendirent les Grecs meilleurs, ce qu'on ne peut pas dire des batailles
d'Artémision et de Salamine.
L'emplacement de la ville déterminé, il faut savoir par qui elle sera
peuplée. Comme la population sera formée d'éléments divers, Crétois
et Péloponnésiens, le législateur aura plus de peine à établir
l'union entre eux que s'ils venaient du même pays avec les mêmes
moeurs et le même culte. Mais il faut se résigner aux difficultés que
les circonstances et la fortune opposent au législateur. On en
triompherait plus aisément, si le législateur était secondé par un
tyran jeune, intelligent et tempérant. "En effet, un tyran qui
veut changer les moeurs d'un État n'a besoin ni de beaucoup d'efforts
ni de beaucoup de temps. Il n'a qu'à frayer lui-même la route où il
veut faire marcher ses sujets. Il suffit qu'il leur donne l'exemple par
sa propre conduite, qu'il approuve et récompense certains actes, qu'il
en condamne d'autres et qu'il couvre d'opprobres ceux qui refusent de
lui obéir. »
A quel gouvernement faut-il soumettre nos colons ? Le gouvernement
sera-t-il démocratique, ou oligarchique, ou aristocratique, ou
monarchique ? Il ne sera ni l'un ni l'autre. Le meilleur gouvernement
est celui où le peuple est le plus heureux ; c'est celui de l'âge
d'or, où le roi Cronos avait établi pour chefs dans les villes des êtres
supérieurs, des démons qui gouvernaient les hommes, comme les hommes
gouvernent les troupeaux. Ces démons qui prenaient soin de nous, sacs
peine ni pour eux ni pour nous, firent régner sur la terre la paix, la
pudeur, la liberté, la justice, avec la concorde et le bonheur. Ce récit
nous enseigne que nous devons obéir à la partie immortelle de notre âme
pour administrer nos maisons et nos cités, en donnant le nom de lois
aux préceptes émanés de la raison.
Certains prétendent que la justice n'est autre chose que l'intérêt du
plus fort. Mais quand on confond la justice avec la force et que la loi
est soumise, non à la raison, mais à ceux qui gouvernent, la ruine de
l'État se ne fait pas attendre. Nous ne confierons donc le gouvernement
qu'à ceux qui sont dociles à la loi, et nous dirons aux citoyens que
Dieu, étant le commencement, le milieu et la fin de toutes les choses,
c'est à lui qu'il faut plaire, lui qu'il faut imiter. Il faut lui
rendre le culte qui convient, ainsi qu'aux démons, aux héros, à nos
parents vivants ou morts. Quant à nos devoirs envers nos enfants, nos
proches, nos concitoyens, à l'hospitalité recommandée par les dieux
et aux autres devoirs de la société, c'est aux lois qu'il appartient
de nous les prescrire.
Mais avant de promulguer les lois, il est bon d'en donner les raisons et
d'en faire précéder le texte d'une sorte de prélude. Joindre à
l'intimation la persuasion, et incliner les coeurs à approuver la loi
est le meilleur moyen de la faire obéir. |
|
Livre
V
|
Avant d'aborder la
législation de la nouvelle colonie, Platon, fidèle à son idée de
donner à ses lois un prélude qui en montre les raisons, débute par un
prélude général, qui dispose les citoyens à les approuver et à les
observer.
L'âme étant en nous, dit-il, ce qu'il y a de plus divin, c'est à elle
qu'il appartient de commander. Plus elle sera parfaite, plus elle en
sera digne. Pour la rendre telle, il faut s'abstenir de toutes les
choses que le législateur défend comme honteuses et mauvaises, et
s'attacher à toutes celles qu'il propose comme belles et bonnes. Ceux
qui ne lui obéissent pas en sont punis, et leur punition c'est de
devenir semblables aux méchants.
L'âme tenant le second rang, après les dieux, le corps occupe le
troisième. Ce qui fait le mérite du corps, ce n'est ni la beauté, ni
la force, ni la haute taille, ni même la santé. Un juste milieu entre
toutes ces qualités est bien plus sûr et plus propre à nous inspirer
de la modération. Ou doit porter le même jugement sur la possession
des richesses. Ce ne sont point des richesses qu'il faut laisser à ses
enfants, mais un grand fonds de pudeur. C'est aux vieillards à en
donner l'exemple aux jeunes gens.
Il faut respecter ses parents, pratiquer la bienfaisance, obéir aux
lois, se montrer hospitalier et ne point repousser les suppliants. A ces
préceptes Platon ajoute quelques prescriptions qui ne peuvent être
l'objet d'une loi, mais peuvent contribuer au bonheur de la société.
Nos colons, dit-il, devront rechercher en tout la vérité, aider les
magistrats à découvrir les méchants, inspirer la vertu, se garder de
l'envie, joindre la fermeté au courage, réprimer leur amour-propre,
s'abstenir de tout excès et faire bonne contenance dans les revers.
Comme il est dans la nature de l'homme de rechercher le plaisir, il faut
se persuader que la vie qui a en partage la tempérance, le courage, la
santé est plus agréable que celle où dominent l'intempérance, la lâcheté,
la folie, la maladie, et que la vie qui participe aux bonnes qualités
de l'âme et du corps est préférable pour l'agrément à celle qui
tient aux mauvaises dispositions de l'une ou de l'autre.
Avant d'entreprendre de donner des lois à l'État, on commencera par se
débarrasser des vicieux incorrigibles qui gâteraient les autres : on
les mettra à mort ou on les exilera. Dans le cas présent, on ne peut
pas les envoyer dans une colonie, mais on aura l'avantage d'être à
l'abri des querelles qui s'élèvent à l'occasion du partage des terres
et de l'abolition des dettes.
Pour faire un juste partage, il faut d'abord fixer le nombre des
habitants de notre cité future, en ayant égard à l'étendue et à la
puissance des États circonvoisins. On peut d'après ce principe le
fixer à cinq mille quarante, nombre qui se prête à une grande quantité
de subdivisions. Chaque classe de citoyens aura une divinité, un démon
ou un héros particulier, pour lesquels on réservera des bois sacrés,
afin que les citoyens y tiennent des assemblées et offrent des
sacrifices, où, tout en honorant les dieux, ils apprendront à se connaître
les uns les autres.
Quel sera le gouvernement de notre colonie ? Le premier des
gouvernements est celui où l'on met en pratique le proverbe qui dit que
fout est commun entre amis. C'est le communisme intégral tel que Platon
l'a défini dans la République. Le second, qui est celui qu'il propose
ici, se rapprochera du premier dans la mesure du possible. Mais comme il
est difficile de faire accepter le communisme au vulgaire, chaque
citoyen aura son lot, mais il devra se persuader que ce lot n'appartient
pas moins à la patrie qu'à lui. Le nombre des lots doit rester
invariable. Chaque père de famille n'instituera héritier de la portion
de terre et de l'habitation qui lui seront échues qu'un seul de ses
enfants. Si la population devient surabondante, on limitera la génération
; s'il y a déchet, on l'encouragera par tous les moyens.
On gravera le nom de chaque citoyen avec la désignation de son lot sur
des tables de cyprès qui seront exposées dans les temples.
Cette loi sera naturellement suivie d'une autre, qui défendra à tout
particulier d'avoir chez soi de l'or ou de l'argent. On n'aura qu'une
monnaie en usage dans le pays, mais qui ne sera d'aucune valeur pour les
étrangers. Quant à la monnaie courante du reste de la Grèce, on s'en
procurera exclusivement pour les rapports de l'État ou des particuliers
avec l'étranger.
Il sera défendu de donner une dot aux filles à marier, de prêter à
usure, et de courir après la richesse, parce qu'il est impossible d'être
à la fois très riche et vertueux. Mais, comme il n'est pas possible
que nos colons se présentent tous avec les mêmes biens, nous en ferons
quatre classes selon le cens qui en sera fait. Comme il faut, pour éviter
les séditions, qu'il n'y ait pas de citoyens trop riches et d'autres
trop pauvres, le terme de la pauvreté sera la part assignée à chacun
par le sort ; mais le législateur ne trouvera pas mauvais qu'on acquière
le double, le triple et même le quadruple au-delà.
La ville sera au centre du pays. On la divisera, elle et son territoire,
en douze parties. Le tout sera divisé en cinq mille quarante portions,
et chacune de ces portions en deux parts que l'on joindra ensemble pour
former le lot de chaque citoyen, l'une proche, l'autre loin de la ville,
et chaque citoyen aura deux maisons, l'une au centre, l'autre aux extrémités
de la ville. Cette organisation soulèvera sans doute bien des
objections. Il faut toutefois s'en rapprocher le plus possible.
Il y aura aussi un grand nombre de subdivisions, qui à leur tour en
engendreront d'autres, jusqu'à ce qu'on ait épuisé le nombre de cinq
mille quarante. De là, les phratries, les dèmes, les bourgs, la
distribution et le mouvement des troupes, les monnaies, les mesures. Il
est utile à tous égards de connaître les divisions des nombres et les
diverses combinaisons dont ils sont susceptibles, à condition qu'on
n'emploie pas ces connaissances pour s'enrichir en trompant les autres,
comme le font les Égyptiens et les Phéniciens. Mais peut-être est-ce
au climat qu'il faut attribuer ces fâcheuses dispositions. |
|
Livre
VI
|
Après avoir
choisi l'emplacement de la cité, fixé le nombre des habitants et réparti
la propriété, on nommera les magistrats chargés de veiller à l'exécution
des lois. Les Cnossiens aideront à choisir les premiers qui seront nommés
; puis, quand l'État aura pris de la consistance, le choix sera fait
par les colons seuls. Les magistratures à créer seront politiques,
militaires, civiles, religieuses et judiciaires.
On élira d'abord les gardiens des lois, chargés de maintenir la
constitution dans son intégrité et d'empêcher qu'on y fasse aucun
changement. L'élection se fera à trois degrés. Tous ceux qui portent
ou auront porté les armes y prendront part. Sur les trois cents qui
auront recueilli le plus de voix, ils en désigneront cent, puis, sur
ces cent, les trente-sept qui doivent former le corps des gardiens. Ces
gardiens ne seront pas en charge plus de vingt ans, de cinquante à
soixante-dix.
Les gardiens des lois proposeront les généraux, qui seront choisis par
tous ceux qui portent ou ont porté les armes. Les trois qui auront
obtenu le plus de suffrages seront chargés de la conduite de la guerre.
Ils proposeront eux-mêmes les taxiarques, les phylarques et les
officiers des autres espèces de troupes.
Le sénat comprendra trois cent soixante membres, dont chacune des
quatre classes de l'État fournira le quart. L'élection se fera aussi
en trois fois. Sur le nombre des proposés, on en choisira cent
quatre-vingt-dix de chaque classe, puis la moitié sera désigne par le
sort pour l'élection définitive. Cette magistrature sera renouvelée
tous les ans. Ce système d'élection, dit l'Athénien, tiendra le
milieu entre le système monarchique et le système démocratique, comme
cela doit être dans un véritable gouvernement, parce qu'il est
impossible qu'il y ait une union véritable entre les maîtres et les
esclaves d'une part, de l'autre entre les gens de rien et les hommes de
mérite. Les sénateurs veilleront de concert avec les gardiens des lois
au maintien de la constitution et à la garde de l'état. La douzième
partie d'entre eux exercera ses fonctions, à tour de rôle, un mois de
l'année, tandis que les autres vaqueront à leurs affaires domestiques.
On instituera pour les temples des gardiens, des prêtres et des prêtresses.
Pour les prêtres, on s'en remettra à la décision du sort, mais on
examinera soigneusement ceux à qui le sort aura été favorable. On
consultera l'oracle de Delphes touchant le culte divin, et l'on nommera
des interprètes pour expliquer ses décisions. La fonction de prêtre
ne durera qu'une année, celle d'interprète sera à vie. On établira
aussi des économes pour chaque temple.
Pour veiller à la sûreté du pays, chaque tribu présentera tous les
ans cinq citoyens appelés agronomes, et chacun de ceux-ci s'adjoindra
dans sa tribu douze jeunes gens de vingt-cinq à trente ans. Le
territoire ayant été divisé en douze parties, chacune d'elles sera
gardée pendant un mois par les agronomes de chaque tribu. Le mois écoulé,
ils passeront à tour de rôle dans une partie voisine, et cela pendant
deux ans. Ils apprendront ainsi à connaître le pays ; ils le
fortifieront contre l'ennemi, le fertiliseront et l'embelliront. Pour
veiller sur la ville, ses rues, ses édifices, on créera trois
astynomes, qu'on choisira dans la première classe, parce qu'ils devront
avoir assez de fortune pour se consacrer entièrement au bien public.
Pour veiller sur le marché, on élira cinq agoranomes parmi les
citoyens de la première et de la deuxième classe, et leur élection se
fera comme celle des astynomes, c'est-à-dire qu'entre les dix qui
auront le plus de voix, on en nommera cinq, et après avoir subi l'épreuve
à laquelle sont soumis tous les élus, ils entreront en charge. L'entrée
de l'assemblée, publique sera ouverte à tout le monde. Les citoyens de
la première et de la deuxième classe ne pourront, sous peine d'amende,
se dispenser d'y assister.
Il convient après cela d'instituer des magistrats qui président les
uns à la musique, les autres à la gymnastique. Par les premiers, la
loi entend ceux qui seront à la tête des gymnases et des écoles, et
par les seconds ceux qui présideront aux exercices de musique et de
gymnastique. Au-dessus d'eux, on nommera un intendant général de l'éducation,
dont la fonction est la plus importante dans un État. Cet intendant ne
doit pas avoir moins de cinquante ans ; il faut qu'il soit père de
famille et qu'il ait des enfants légitimes, garçons et filles, autant
qu'il se pourra, et qu'il soit le citoyen le plus accompli en toutes
sortes de vertus.
Un État ne serait pas réglé comme il faut si ce qui concerne les
tribunaux n'était pas réglé comme il convient. Notre judicature
comprendra trois sortes de tribunaux. Le premier sera un tribunal
d'arbitrage, choisi par les plaideurs eux-mêmes ; le second un tribunal
d'appel, qui jugera les différends qui n'auront pu être aplanis par
l'arbitrage ; la troisième un tribunal composé de juges pris dans les
douze tribus, qui jugera les crimes d'État sans appel.
L'Athénien passe maintenant à la confection des lois. Elles seront,
dit-il, forcément imparfaites et incomplètes. Ce sera aux jeunes gens
à les rectifier et à les compléter, mais toujours en vue de donner à
l'âme toute la perfection possible. Il commence par les lois qui
concernent la religion. Nous avons réparti les habitants en douze
tribus et divisé la cité en douze parties. Donnons à chaque partie le
nom d'un dieu ou d'un enfant d'un dieu ; érigeons-leur des autels, et,
à l'occasion des sacrifices, tenons deux réunions par mois, où nous
introduirons des choeurs de danse, pour que les garçons et les filles
apprennent à se connaître avant de se marier.
Les garçons se marieront de vingt-cinq ans jusqu'à trente-cinq et les
filles de seize jusqu'à vingt. On ne devra ni fuir l'alliance des
pauvres ni rechercher avec trop d'empressement celle des riches. II faut
plutôt chercher à mêler les caractères différents, pour les tempérer
l'un par l'autre.
Tout homme qui ne sera pas marié à trente-cinq ans paiera chaque année
une amende de cent drachmes et il ne recevra aucun honneur des citoyens
plus jeunes que lui. On ne recevra pas de dot ; on n'invitera pas plus
de dix convives de chaque côté et l'on ne fera pour les noces qu'une dépense
modique et proportionnée aux revenus de chacun. Les époux seront
sobres, s'ils veulent avoir des enfants sains. Ils iront s'installer
dans une des deux maisons de leurs parents. Ils n'auront que des
possessions qui constituent une fortune honnête. S'ils ont des
esclaves, ils tâcheront, pour éviter les révoltes, qu'ils soient de
nations et de langues différentes, et ils les traiteront avec bonté et
avec justice.
Avant de parler des mariages, Platon aurait dû tracer le plan des
habitations. Il y vient enfin. Il demande que les temples soient bâtis
autour de la place publique et que toute la ville soit placée en cercle
sur des lieux élevés, tant pour la sûreté que pour la propreté. On
mettra la demeure des magistrats et les tribunaux près des temples. Si
l'on ne peut se passer de murailles, il faudra disposer les maisons des
particuliers de manière que toute la ville ne fasse qu'un mur continu,
et que toutes les maisons, étant sur la même place et de la même
forme, tiennent lieu de fortifications.
Platon revient ensuite au mariage pour régler la manière dont les
nouveaux époux devront vivre ensemble. Il veut que les hommes
continuent à prendre leurs repas dans les salles à manger communes,
comme en Crète et à Sparte. Il voudrait assujettir les femmes au même
règlement, mais cela paraîtrait ridicule et l'opinion commune le
considère comme impraticable. Les époux doivent avant tout se préoccuper
de donner à la république les enfants les mieux faits de corps et d'âme.
L'espace de temps où ils en feront est fixé à dix années. Pendant ce
temps, les matrones chargées de surveiller la conduite des époux
emploieront la douceur et les menaces pour les tirer du désordre et de
l'ignorance, s'ils y sont sujets, et les dénonceront aux gardiens des
lois, s'ils sont rebelles aux remontrances. On inscrira dans chaque
phratrie l'année de leur mariage. Si l'on est obligé d'employer les
femmes à la guerre, on ne le fera que lorsqu'elles auront cessé
d'avoir des enfants et qu'elles n'auront pas encore cinquante ans, et on
ne leur ordonnera rien qui ne soit proportionné à leurs forces et
bienséant à leur sexe. |
|
Livre
VII
|
Le livre VII est
le plus long des douze livres des Lois. Platon y traite de l'éducation
des enfants, à laquelle il attache avec raison une importance capitale,
car tels seront les enfants, tels seront les hommes. Mais en cette matière
délicate, où les ancêtres ont légué à leurs descendants des
coutumes excellentes inspirées par la tendresse qu'il est naturel
d'avoir pour ses enfants, Platon présente ses prescriptions plutôt
comme des conseils que comme des lois.
Pour lui, l'éducation doit commencer dès la conception. Comme le
mouvement et l'agitation sont utiles à tous les corps, il engage les
femmes enceintes à faire de grandes marches. C'est un conseil que les
sages-femmes donnent encore aujourd'hui. L'enfant une fois né, il
faudra continuer à lui donner du mouvement, en le berçant et en le
faisant porter dans les bras des nourrices. Jusqu'à l'âge de deux ans,
on l'enveloppera de langes et on le surveillera de près pour éviter
les accidents et les déformations de ses membres.
Comme les amusements sont nécessaires aux enfants, dès l'âge de trois
ans jusqu'à six, ils se rassembleront dans des lieux consacrés aux
dieux sous la surveillance de leurs nourrices, qui seront elles-mêmes
surveillées par une des douze femmes, une pour chaque tribu, que les
gardiens des lois auront choisies.
Passé l'âge de six ans, on séparera les garçons des filles et on les
tournera vers les exercices propres à leur âge et à leur sexe. Ces
exercices seront de deux sortes, ceux de la gymnastique, pour former les
corps, ceux de la musique pour former des âmes. La gymnastique a deux
parties, la danse et la lutte. Il y a aussi des danses de plusieurs
sortes, entre lesquelles Platon recommande spécialement la danse armée
ou pyrrhique, pratiquée en Crète et à Lacédémone. A l'égard de la
musique comme de la danse, il faut se garder des nouveautés. Il faut en
cela imiter les Égyptiens, qui ont consacré toutes les danses et tous
les chants. On déterminera donc les danses et les hymnes dont chaque
sacrifice est accompagné, et il ne sera plus permis d'y rien changer ;
car toute innovation, soit dans les jeux, soit dans les chants, entraîne
avec elle des innovations dans les lois, qui doivent rester immuables.
Quels seront les chants et les danses recommandés par Platon ? Ce
seront des hymnes où l'on priera les dieux, mais en ne leur demandant
que de bonnes choses, et des chants en l'honneur des citoyens qui se
seront signalés par de belles actions. On pourra d'ailleurs garder les
plus belles pièces de musique que les anciens ont laissées ; pour les
nouvelles, les poètes ne devront pas s'écarter de ce que l'État tient
pour juste, beau et honnête. Les chants seront différents suivant les
sexes. Ce que la musique a d'élevé et de propre à échauffer le
courage sera réservé aux hommes, ce qui en elle ressemble à la
modestie sera réservé aux femmes.
Pour la gymnastique, outre les gymnases bâtis au milieu de la ville en
trois endroits différents, on construira trois manèges autour des
murs, sans parler d'autres emplacements où la jeunesse s'exercera à
tirer de l'arc et à lancer des traits. On ne laissera pas les parents
libres d'envoyer leurs enfants chez les maîtres et de négliger leur éducation,
par la raison qu'ils sont moins à leurs parents qu'à la patrie.
La loi prescrira aux femmes les mêmes exercices qu'aux hommes, afin
qu'elles puissent, au besoin, aider les hommes à la guerre. On ne
laissera jamais les hommes libres sans occupation : ils devront
s'occuper de tous les détails de l'administration domestique, et donner
l'exemple de l'activité à leurs serviteurs, en se levant toujours les
premiers, et en ne prenant de sommeil que juste ce qu'il en faut pour la
santé.
Quant à la musique, il appartiendra aux chanteurs sexagénaires de
Dionysos de distinguer les chants qui représentent la vertu de ceux qui
représentent le vice et sont capables de pervertir la jeunesse. On
veillera de même sur la danse. Il y a deux espèces de danses, l'une
qui imite les beaux corps avec gravité, l'autre qui imite les laids par
des gestes ridicules. C'est à la première qu'on s'attachera, soit pour
imiter l'état d'une âme calme et courageuse, soit pour imiter l'état
d'une âme guerrière. Cette deuxième danse est appelée pyrrhique ; la
danse calme emmélie. C'est au législateur à tracer les modèles des
belles danses et aux gardiens des lois à les faire exécuter, et, une
fois ces modèles trouvés, à les préserver de toute innovation.
On appliquera les enfants aux lettres à l'âge de dix ans pendant trois
années environ. A treize ans, ils commenceront à toucher de la lyre et
continueront jusqu'à seize ans. Quant aux ouvrages des poètes, on n'en
chargera pas leur mémoire, comme on le fait généralement. On en
rejettera tout ce qui n'est pas d'accord avec les recommandations du législateur.
On rejettera de même les poèmes bouffons et l'on bannira la comédie.
Pour la tragédie, si les auteurs demandent à être admis parmi nous
voici ce que nous leur répondrons : « Nous sommes nous-mêmes auteurs
de la tragédie la plus belle et la meilleure que l'on puisse taire.
Notre plan de gouvernement n'est qu'une imitation de ce que la vie a de
plus beau et de meilleur, et nous prétendons que cette imitation est la
tragédie la plus vraie. Vous êtes poètes, et nous aussi dans le même
genre. Nous sommes vos rivaux et vos concurrents dans le plus beau
drame, celui qu'une loi vraie est seule capable de produire. Ne comptez
donc pas que nous vous permettrons jamais si facilement de dresser un théâtre
sur notre place publique, d'y introduire des acteurs doués d'une belle
voix, qui parleront plus fort que nous, qui harangueront les enfants et
les femmes et tout le peuple, et, au lieu de tenir sur les mêmes
institutions le même langage que nous, diront le plus souvent tout le
contraire... Commencez donc, enfants des Muses voluptueuses, par montrer
vos chants aux magistrats, pour qu'ils les comparent aux nôtres et,
s'ils jugent que vous dites les mêmes choses ou de meilleures, nous
vous donnerons un choeur, sinon, mes amis, nous ne saurions le faire...»
Les poètes ne seront donc pas toujours éconduits, comme dans le plan
de la République, mais ils seront soumis à un contrôle sévère.
Il reste trois sciences à apprendre pour compléter l'éducation des
citoyens, la science des nombres, la géométrie et l'astronomie. Elles
doivent être étudiées à fond par ceux qui veulent devenir des hommes
divins. Pour les autres, on ne leur donnera que les notions
indispensables d'arithmétique et de géométrie, qui leur serviront à
conduire une armée ou à diriger leurs affaires domestiques. L'étude
de l'astronomie détrompera le vulgaire qui croit que les astres errent
dans leur course, tandis qu'ils parcourent immuablement les mêmes
chemins. Elle est d'ailleurs indispensable, si l'on veut reconnaître
les saisons.
La revue des exercices qui s'impose à la jeunesse se termine par la
chasse. Platon n'admet parmi les différents genres de chasse que celui
qui est propre à développer le courage et qui est un apprentissage de
la guerre. Il n'a que du mépris pour la pêche, pour la chasse aux
oiseaux, pour la chasse au filet ; il préconise la chasse où l'on
s'expose au danger d'être blessé et où l'on s'empare du gibier à
force de traits et de blessures. |
|
Livre
VIII
|
Les lois édictées
dans le livre VIII se rapportent à des objets variés, les fêtes en
l'honneur des dieux avec les jeux qui les accompagnent, jeux où l'on
doit s'entraîner à la guerre, les moeurs privées et publiques, les
repas en commun, l'agriculture, les métiers, les échanges à l'intérieur
et à l'extérieur.
La première de ces lois concerne naturellement le culte des dieux. On
fera dans l'année trois cent soixante-cinq sacrifices, un par jour, et
l'on célébrera douze fêtes en l'honneur des dieux de chacune des
douze tribus, en réservant pour le douzième mois celle d'Hadès, dieu
qu'il faut vénérer spécialement, comme étant très favorable au
genre humain, puisque c'est lui qui sépare l'âme du corps et que
l'union de l'âme et du corps n'est sous aucun rapport plus avantageuse
à l'homme que leur séparation. Comme ce n'est pas en temps de guerre,
mais en temps de paix qu'il est à propos de s'exercer au métier des
armes, tous les citoyens, hommes et femmes, s'y exerceront au moins un
jour par mois, et, dans les fêtes publiques, on instituera des combats
simulés, où l'on distribuera des prix et des récompenses aux
vainqueurs.
Ces luttes, il est vrai, ne sont pratiquées nulle part : mais c'est
pour des raisons qui n'agiront pas dans le nouvel État. La première de
ces raisons est l'amour des richesses qui empêche de s'occuper d'autre
chose que de ses intérêts particuliers, et qui fait qu'on embrasse
toutes sortes de métiers, honnêtes ou malhonnêtes. La deuxième,
c'est le mauvais gouvernement, où les chefs, se défiant de leurs
subordonnés, les traitent en esclaves et ne leur permettent pas de
devenir courageux et de porter les armes. C'est ce qui arrive dans les
États démocratiques, oligarchiques et tyranniques, mais ne se verra
point dans la colonie de Cnossos, à cause de la médiocrité des
fortunes et de l'égalité des citoyens. Les exercices qui prépareront
à la guerre se feront toujours avec des armes, soit ceux qui, comme la
course à pied ou à cheval, tendent à développer la rapidité et
l'agilité, soit ceux qui, comme la lutte, ont pour but de développer
la force et la vigueur.
Il faut en même temps corriger les mauvaises moeurs, qui s'opposent à
la tempérance et aux fortes vertus que la guerre exige. Platon s'en
prend ici à "ces amours insensés où les hommes et les femmes
pervertissent l'ordre de la nature, passions funestes, source d'une
infinité de maux pour les particuliers et pour les États. " Les
animaux, plus sages que les hommes, ne connaissent point cette
perversion de l'instinct génésique, qui gâte et amollit les hommes.
Comment les en guérir ? Parmi les membres d'une même famille, le désir
de ce commerce contre nature n'entre même pas dans leur esprit. Il faut
que la pédérastie soit de même réprouvée par la voix publique,
comme étant défendue par la religion, détestée par les dieux et
honteuse entre toutes les choses honteuses. C'est au législateur qu'il
appartient de prendre des mesures pour imprimer cette opinion dans les
esprits par une éducation appropriée à ce but. Mais comme l'immense
majorité des Grecs ne voit rien de déshonorant dans ce commerce entre
mâles, Platon ne croit pas qu'il soit actuellement possible de le réprimer
entièrement. On le tolérera, dit-il, à condition qu'il demeure
secret. Mais s'il vient à la connaissance de qui que ce soit, on punira
le coupable, comme infâme, en le privant de toutes les distinctions et
privilèges du citoyen et en le réduisant à la condition d'étranger.
Platon passe ensuite aux repas en commun ; mais comme il en a longuement
parlé dans les deux premiers livres, il se contente d'adopter sur ce
point l'usage des Crétois.
La question des repas en commun le conduit à traiter de la subsistance
des citoyens, et tout d'abord de l’agriculture, d'où elle dépend. La
première loi qu'il énonce sur ce point concerne les bornes des propriétés,
auxquelles il est défendu de jamais toucher. Une autre loi s'applique
au dommage que l'on peut causer à ses voisins, soit en paissant le bétail,
soit en détournant chez soi l'essaim d'abeilles envolé de la ruche
d'autrui, soit en plantant des arbres trop près du terrain d'un autre.
Viennent ensuite de judicieux règlements sur le régime des eaux,
encore appliquées chez les modernes. Il est naturellement interdit de
toucher aux fruits des jardins d'autrui ; mais il faut signaler ici une
loi très libérale, qui permet à l’étranger en voyage de cueillir
des figues, des raisins et autres fruits du pays où il passe, sans rien
payer au propriétaire, parce que c'est un présent qui lui est dû en
qualité d'hôte.
Quiconque corrompra les eaux à boire sera tenu de réparer le dommage
et sera mis à l'amende. On pourra pour le transport des denrées
traverser la propriété d'autrui, même en y causant du dommage, à
condition que le profit qui en reviendra soit triple du tort que
souffrira le voisin.
Les travaux de l’agriculture et en général tous les travaux manuels
seront confiés aux esclaves ; aucun citoyen ne devra s'en occuper ; il
ne doit songer qu'à mettre et à conserver le bon ordre dans l'État.
L'artisan lui-même ne pourra exercer qu'un métier à la fois.
Il n'y aura point d'impôt sur les importations ni sur les exportations
; mais on n'importera aucun objet de luxe ; on se bornera aux objets nécessaires
à la guerre que le pays ne produit pas, et l'on n'exportera pas les
denrées, qui doivent demeurer dans le pays. Ces denrées seront divisées
en trois parts, une pour les personnes libres, une autre pour leurs
esclaves, et la troisième pour les artisans et les étrangers.
On déterminera l'endroit où chacun doit habiter. Il y aura douze
bourgs et, dans chaque bourg, autour de la place publique, des temples
consacrés aux dieux et aux génies, et autour de ces temples des
maisons pour ceux qui seront chargés de la garde du territoire. Pour
les artisans, on en fera treize corps, qui seront distribués dans toute
l'étendue du territoire. L'un de ces corps habitera dans la ville, et
ses membres seront répartis également entre les douze quartiers ; les
douze autres seront placés dans des bourgs d'alentour.
La vente et l’achat des denrées se feront à jour fixe, à peu près
comme dans nos marchés ou nos foires. Le premier jour du mois, il y
aura marché au blé pour les étrangers ; le douzième jour, marché
aux liquides ; le vingt-troisième, foire aux bestiaux et aux meubles.
Le prix de ces marchandises ne sera pas laissé, au caprice du vendeur ;
il sera fixé par les agoranomes et les astynomes, et il n'y aura pas de
vente à crédit ; si quelqu'un vend à crédit, ce sera à ses risques
et périls ; la loi ne garantira pas le marché.
Quiconque voudra s'établir dans la colonie, pourra le faire ; mais il
n'y demeurera pas plus de vingt ans, à moins qu'il n'obtienne du sénat
ou du peuple le droit d'y rester en récompense d'un service
exceptionnel rendu à l'État. |
|
Livre
IX
|
On pourrait
croire, dit l'Athénien, que dans une cité bien gouvernée comme la nôtre,
les citoyens n'ont pas besoin de lois pour les détourner du mal. Mais
comme ils ne sont que des hommes et qu'il y aura toujours parmi eux des
âmes radicalement mauvaises, après leur avoir adressé, en manière de
prélude, de salutaires exhortations, il faut essayer de les retenir sur
la pente du crime par des pénalités sévères. Commençons par les
crimes les plus importants : les sacrilèges, les crimes d'État, la
trahison. Ces trois sortes de crimes seront jugés d'après les mêmes règles
et par les mêmes juges, c'est-à-dire par les gardiens des lois et un
tribunal composé des meilleurs magistrats de l'année précédente. La
peine sera le fouet, la prison et la mort ; mais les juges ne
prononceront leur arrêt qu'après une enquête minutieuse poursuivie
durant trois jours, et après avoir juré de juger selon la justice et
la vérité. L'opprobre et le châtiment ne s'étendront pas aux enfants
du coupable, à moins que les ancêtres n'aient déjà été condamnés
à mort, auquel cas les enfants seront renvoyés dans leur ancienne
patrie, et leur lot inaliénable sera dévolu à un enfant d'une famille
nombreuse.
Si le délit est un vol, la peine sera la même, que le vol soit grand,
qu'il soit petit. Le voleur rendra le double de ce qu'il a dérobé ;
sinon, il demeurera dans les fers jusqu'à ce qu'il ait satisfait celui
qui l'a poursuivi en justice ou qu'il en ait obtenu sa grâce. Comme
Clinias s'étonne de cette égalité des peines pour des délits inégaux,
Platon entre ici dans une longue digression pour expliquer qu'il n'en
est pas du vol, où l'intention du voleur est la seule chose qui importe
pour le châtiment, comme des autres crimes ou délits. Les autres législateurs
divisent les fautes en volontaires et involontaires. Platon, fidèle à
la doctrine de Socrate, prétend qu'on ne fait jamais le mal
volontairement, mais par ignorance ; néanmoins adopter dans la pratique
une telle doctrine, c'est ouvrir la porte à tous les crimes ou au moins
les excuser, parce que l'on n'est pas généralement responsable de son
ignorance. Pour échapper aux funestes conséquences d'une telle
doctrine, Platon cherche, comme les autres législateurs, à justifier
les différences du châtiment que le sens commun inflige aux coupables.
Ces différences viennent pour lui des mobiles qui poussent l'âme
humaine hors des voies de la justice. Ces mobiles sont au nombre de
trois. Le premier est la colère avec la crainte, le deuxième le
plaisir, le troisième l'ignorance, qui est tantôt simple et tantôt
double, quand elle est jointe à une fausse opinion de sagesse.
"J'appelle injustice, dit l'Athénien, la tyrannie qu'exercent sur
l'âme la colère, la crainte, le plaisir, le chagrin, l'envie et les
autres passions, et je dis qu'il faut appeler juste toute action faite
conformément à l'idée que nous avons du bien." L'injustice a des
degrés, selon qu'elle est violente et ouverte, ou qu'elle se commet en
cachette par des voies obscures et frauduleuses, ou enfin qu'elle est à
la fois violente et dissimulée. Le châtiment sera proportionné à la
gravité de ces diverses injustices.
Après cette digression, l'Athénien revient aux lois qu'il a portées
sur les sacrilèges, les traîtres et les perturbateurs de l'État, pour
atténuer la punition du crime, lorsqu'il est commis dans un accès de
folie, ou par l'effet de quelque maladie ou de quelque débilité de
l'esprit. C'est ce que nous appelons des circonstances atténuantes. En
ce cas, le coupable sera condamné, non à mort, mais à la simple réparation
du dommage.
L'Athénien passe ensuite aux meurtres et d'abord aux meurtres violents
et involontaires. Tout homicide sera contraint de quitter le pays pour
un an. Si l'homicide a lieu dans les combats et les jeux publics,
l'auteur sera déclaré innocent. Si l'on a tué un esclave, on dédommagera
le maître, et, si on s'y refuse, on sera condamné à payer le double.
Si l'on a tué son propre esclave, on sera absous ; si c'est une
personne libre qu'on a tué involontairement, on sera assujetti aux mêmes
expiations que si l'on avait tué un esclave. Si c'est un étranger qui
a tué un étranger, il sera libre à qui voudra de le poursuivre.
Si le meurtrier est métèque, il sera banni pour un an ; s'il est entièrement
étranger, il le sera pour toujours et, s'il revient, il sera condamné
à mort et ses biens donnés au plus proche parent du mort. Si son
retour était forcé, il dressera une tente sur le rivage, de façon
qu'il ait les pieds dans la mer, et il attendra l'occasion de se
rembarquer. S'il est ramené de vive force, on le reléguera au delà
des limites de l'État.
Si quelqu'un tue de sa main une personne libre par colore, il faut
distinguer si le meurtre a été ou non prémédité. Le meurtre prémédité
ressemble à l'action volontaire ; le meurtre non prémédité, à
l'action involontaire : il sera puni moins sévèrement. Le premier sera
puni de trois années d'exil ; le deuxième de deux années. Si le
meurtrier n'obéit pas à la loi et qu'il souille de sa présence les
lieux sacrés et la place publique, il sera condamné au double tant
pour les dédommagements que pour les autres peines. Si un esclave tue
son maître, les parents du mort lui feront subir tous les traitements
qu'ils voudront et le mettront à mort. S'il tue toute autre personne
libre, ses maîtres le livreront aux parents du mort qui le feront
mourir.
Si un père ou une mère tuent un de leurs enfants ; si un mari tue sa
femme ou une femme son mari ; si un frère tue sa soeur ou la soeur son
frère, ils seront bannis pour trois ans outre les expiations
ordinaires. Si quelqu'un tue son père ou sa mère, il sera, après les
expiations d'usage, déclaré innocent, si ses parents lui ont pardonné
avant de mourir ; sinon, il sera puni de mort.
Tout meurtre commis en cas de sédition ne sera pas puni, sauf si c'est
un esclave qui tue une personne libre en se défendant contre elle ; il
subira la pénalité des parricides, c'est-à-dire qu'il sera absous après
un an d'exil, s'il a été pardonné ; s'il ne l'a pas été, la mort.
Pour les meurtres volontaires et prémédités, le législateur en
marque d'abord les causes ordinaires, la convoitise, l'ambition et
l'envie, la crainte d'être dénoncé ; puis il décrète les peines
suivantes : pour le meurtre d'un citoyen, exclusion de la société
civile, jugement par les juges du sacrilège, privation de sépulture ;
même peine, sauf le droit à la sépulture, pour celui qui aura commis
le meurtre par la main d'un autre ; la peine de mort pour un esclave qui
tue un homme libre. Si quelqu'un tue un esclave qui ne lui faisait aucun
tort, dans la crainte qu'il ne révèle certaines actions honteuses, il
sera puni comme s'il avait tué un citoyen.
Pour prévenir le parricide, il faut répandre l'opinion soutenue par
des prêtres anciens, à savoir que le meurtrier sera dans une autre vie
puni par où il a péché, qu'il sera privé du jour par ceux qui
l'auront reçu de lui. Dans cette vie, il sera exécuté par le bourreau
et son cadavre jeté hors de la ville. Tous les magistrats, au nom de l'État
portant chacun une pierre à la main, la jetteront sur la tête du
cadavre et purifieront ainsi la cité. On le portera ensuite hors des
limites du territoire et on l'y laissera sans sépulture.
Si l'on quitte volontairement la vie, on sera enseveli seul, à part,
dans un endroit inculte et ignoré. Si un animal tue un homme, cet
animal sera jeté hors des limites de l'État. Il en sera de même de la
chose inanimée qui aura causé mort d'homme.
Si le meurtrier n'est pas connu, un héraut publiera qu'il ait à sortir
du territoire, sous peine d'être mis à mort si on vient à le découvrir.
Si l'on surprend chez soi un voleur, on aura le droit de le tuer.
Quiconque attentera à la pudeur d'une femme ou d'un fils de famille
sera mis à mort impunément par celui ou celle qu'il outrage, par son père,
son frère ou ses enfants.
Tout mari qui surprendra quelqu'un faisant violence à sa femme pourra
lui donner la mort. L'homicide est permis aussi pour défendre la vie
d'un père, d'une mère, d'un frère, d'une soeur, de sa femme et de ses
enfants.
Après le meurtre, l'Athénien se propose d'énoncer, non pas le détail
complet des lois sur les blessures, mais les lois les plus importantes.
Ici, comme ailleurs, il débute par un prélude, où il démontre la nécessité
de légiférer sur cette matière, parce que l'homme n'a pas assez de
lumières pour connaître ce qui est avantageux à ses semblables vivant
en société, ni assez d'empire sur lui-même et de bonne volonté pour
faire toujours ce qu'il a reconnu pour tel. II faut, poursuit-il, considérer
deux sortes de blessures, les blessures involontaires, que l'on fait par
colère ou par crainte, et les blessures volontaires que l'on fait de
dessein prémédité. Comme la matière est infinie, on en laissera une
partie à la discrétion des juges et on ne traitera ici que les points
les plus importants.
Si quelqu'un, voulant tuer un homme, manque son coup, il sera condamné
à l'exil et indemnisera celui qu'il a voulu tuer. Il y aura peine de
mort pour l'enfant qui aura blessé son père ou sa mère, de même pour
l'esclave qui aura blessé son maître, de même encore pour le frère
ou la sueur qui aura de dessein prémédité blessé son frère ou sa
sueur. Si un mari blesse sa femme ou la femme son mari, avec l'intention
de s'en défaire, ils seront bannis à perpétuité, et, s'ils n'ont pas
d'enfants, leur lot passera à un enfant d'une famille nombreuse et
honorable.
Si l'on blesse quelqu'un dans un mouvement de colère, on paiera le
double du dommage, si la blessure est guérissable ; le quadruple, si
elle est inguérissable ; et si le blessé est hors d'état de servir la
patrie, on le remplacera. Si un frère blesse son frère par colère, il
sera livré au père et à la mère comme il le mérite, ou aux gardiens
des lois. Si par colère un esclave blesse une personne libre, son maître
le livrera au blessé, pour qu'il en tire le châtiment qu'il voudra.
S'il ne le livre pas, il sera tenu à la réparation du dommage.
Si on blesse quelqu'un sans le vouloir, on paiera simplement le dommage.
On devra respecter particulièrement les personnes âgées et les étrangers.
Si un étranger a l'audace de porter la main sur un citoyen, on le
traduira devant les astynomes, et, s'il est reconnu coupable, ceux-ci le
condamneront à recevoir autant de coups qu'il en aura donné. Si
quelqu'un frappe un citoyen plus âgé que lui de vingt ans, celui qui
se trouvera là devra les séparer, et s'il est du même âge ou plus
jeune que la personne attaquée, il devra la défendre, comme si c'était
son parent. Celui qui aura porté la main sur une personne plus âgée
que lui, sera tenu en prison au moins un an. Si un étranger frappe une
personne plus âgée que lui de vingt ans, tout passant devra prêter
secours à la personne attaquée et l'étranger sera tenu deux ans en
prison ; trois, s'il est domicilié.
Si quelqu'un ose porter la main sur sort père, sa mère ou quelqu'un de
ses aïeux, tous ceux qui seront présents voleront à son secours et
seront récompensés s'ils sont métèques, étrangers ou esclaves, et,
s'ils sont citoyens et ne repoussent pas les attaques de ce fils dénaturé,
ils encourront la malédiction de Zeus. Pour le coupable, il sera banni
à jamais de la cité, et, s'il y reparaît, puni de mort.
Si un esclave frappe un homme libre, ceux qui en seront témoins
viendront au secours de cet homme ; sinon, ils paieront l'amende marquée
selon leur classe. L'esclave sera livré à celui qu'il frappait et
celui-ci, après l'avoir battu à coups d'étrivières, le remettra à
son maître, qui le tiendra dans les fers jusqu'à ce que la personne
qu'il a maltraitée lui fasse grâce.
Toutes ces lois s'appliqueront aux femmes comme aux hommes. |
|
Livre
X
|
Le livre X est
tout entier consacré à la répression de l'impiété. L'impiété
vient de ce que l'on ne croit pas à l'existence des dieux, ou, si l'on
y croit, de la conviction qu'ils ne se mêlent pas des affaires
humaines, ou qu'ils se laissent fléchir par des sacrifices et des prières.
Platon, fidèle à sa méthode de convaincre avant de menacer des
foudres de la loi, débute par un long préambule, qui est une véritable
théodicée.
Les impies disent que le feu, l'eau, la terre et l'air sont des
productions de la nature et du hasard, que l'art n'y a aucune part, et
que les dieux en particulier sont des créations des hommes, différentes
chez les différents peuples, enfin que le juste varie comme les dieux
selon les hommes et selon les temps.
Or soutenir un tel système, c'est dire que le feu, l'eau, la terre et
l'air sont les premiers de tous les êtres, c'est leur donner le nom de
nature, et prétendre que l'âme n'a existé qu'après eux et par eux.
Or l'âme a existé avant les corps. Ce qui le prouve, c'est qu'elle est
le principe du mouvement. Il y a en effet, deux espèces de mouvements ;
l'une est celle des substances qui peuvent communiquer le mouvement à
d'autres, mais qui n'ont jamais la force de se mouvoir d'elles-mêmes ;
l'autre est celle des substances qui se meuvent d'elles-mêmes et qui
ont la vertu de mettre en mouvement d'autres substances par la
composition ou la division, l'augmentation ou la diminution, la génération
ou la corruption. Si toutes les choses existaient dans un repos parfait,
par quoi le mouvement devrait-il commencer ? Évidemment par ce qui se
meut de soi-même. Or toute substance où se montre cette espèce de
mouvement est nécessairement vivante. L'âme, qui a la faculté de se
mouvoir elle-même et de mouvoir les corps, est donc antérieure au
corps, et tout ce qui se rattache à l'âme, qualités morales ou
intellectuelles, est antérieur à tout ce qui se rattache au corps.
Elle est donc le principe non seulement du mouvement, mais encore du
bien et du mal, du juste et de l'injuste. C'est une divinité qui
appelant à son secours une autre divinité, l'intelligence, pour la
diriger dans l'usage des divers mouvements qu'elle produit, gouverne
toutes choses avec sagesse et les conduit au vrai bonheur ; mais le
contraire arrive lorsqu'elle prend conseil de l'imprudence. Comme tous
les corps célestes, dans leurs mouvements circulaires d'une parfaite régularité,
font voir qu'ils sont dirigés par l'intelligence, il faut en conclure
que c'est la bonne âme qui les dirige et reconnaître en chacun d'eux
une divinité. Ainsi l'univers est plein de dieux.
C'est la vue de la prospérité dont jouissent des hommes injustes et méchants
qui a fait croire à une foule de gens que les dieux ne se soucient pas
des affaires humaines. Mais c'est une impiété d'attribuer aux dieux
qui gouvernent le monde une telle négligence. Qu'on dise que nos
affaires sont petites ou grandes à leurs yeux, il est contre toute
vraisemblance, dans l'un comme dans l’autre cas, que des âtres
parfaits négligent leur devoir, comme des ouvriers paresseux et lâches.
Si d'ailleurs on murmure contre l'ordre établi par les dieux, c'est
qu'on ignore ce qui est meilleur à la fois pour soi et pour le tout
selon les lois de l’existence universelle. Le roi du monde a imaginé
dans la distribution de chaque partie l'arrangement qu'il a jugé le
plus facile et le meilleur, afin que le bien ait le dessus et le mal le
dessous dans l'univers.
La troisième forme de l'impiété est de croire qu'on peut fléchir les
dieux par des prières et des présents. C'est faire injure à ces êtres
parfaits de les juger capables de corruption. C'est les assimiler à des
chiens qui accepteraient des loups une petite partie de leur proie et
leur abandonneraient le troupeau confié à leur garde pour le ravager
impunément.
Si, ainsi avertis, les impies ne renoncent pas à leur impiété, voici
les lois qu'il faut porter contre eux. La peine générale sera la
prison. Il y aura trois sortes de prison, une qui servira à s'assurer
les coupables, une autre que l'on appellera sophronistère, qui sera un
lieu de réclusion et de correction, et une troisième, que l'on pourra
nommer la prison du supplice. Les peines seront proportionnées à la
grandeur du délit. II y en aura de trois sortes, une contre ceux qui ne
croient pas à l'existence des dieux. S'ils sont d'ailleurs de moeurs
honnêtes, l'amende et la prison seront un châtiment suffisant ; mais
s'ils cherchent à séduire les autres, on les punira de mort, Une autre
peine sera réservée à ceux qui ne croient pas que les dieux
s'occupent des affaires humaines. On les enfermera dans le sophronistère
pendant au moins cinq ans et, s'ils ne s'y amendent pas, on les mettra
à mort. Enfin ceux qui feront profession d'évoquer les morts et de les
fléchir par des enchantements seront punis de la prison perpétuelle et
privés de sépulture après leur mort. S'ils ont des enfants, ils
seront mis sous la tutelle des magistrats.
Pour éviter les superstitions, une loi générale interdira aux
citoyens d'avoir chez eux des autels particuliers. Quand ils voudront
faire un sacrifice, ils iront le faire dans les temples publics sous la
surveillance des prêtres. Quiconque désobéira à ces prescriptions
sera mis à l'amende, jusqu'à ce qu'il s'y soumette. Si c'est un grand
coupable qui fait chez lui des sacrifices en cachette, il sera puni de
mort.
Il est inutile de signaler par quels détours et quels faibles arguments
Platon prouve l'existence et la providence des dieux. En aristocrate
qu'il était, il a été élevé dans les vieilles traditions
religieuses et il croit à cette multitude de dieux que ses ancêtres
adoraient. Mais il va plus loin qu'eux : il fait des astres autant de
divinités, et il pousse l'intolérance à son dernier degré.
L'inquisition lui aurait paru un bon gouvernement. |
|
Livre
XI
|
Le livre XI
contient un grand nombre de lois relatives aux rapports des citoyens
entre eux. Elles sont généralement, comme toujours, précédées de préludes,
et les citoyens sont ici encore invités, sous des peines sévères, à
dénoncer ceux qui les enfreignent.
L'Athénien débute par une loi générale qui défend de toucher à ce
qui appartient à autrui. En conséquence, il est défendu de
s'approprier un trésor qu'on aura découvert. C'est l'oracle de Delphes
qui décidera ce qu'il faut faire du trésor et de celui qui l'a pris.
Il est également défendu de garder pour soi un objet trouvé dans un
lieu public. Si un esclave contrevient à cette loi, il sera fouetté,
et, si c'est un homme libre qui l'enfreint, il paiera au maître de
l'objet le décuple de ce qu'il vaut.
S'il y a contestation sur un bien inscrit chez le magistrat, il
reviendra à celui des contestants au nom duquel il est marqué ; sinon,
les trois plus anciens magistrats en décideront.
Chacun pourra reprendre son esclave évadé. Si cet esclave est
revendiqué comme homme libre par un autre, celui qui le revendique s'en
emparera, après avoir donné trois cautions. S'il ne les donne pas, on
aura action contre lui, et, s'il est convaincu, il dédommagera au
double la partie lésée.
Tout patron aura le droit de reprendre un affranchi qui lui aura manqué
d'égards. L'esclave affranchi devra quitter l'État vingt ans après
son affranchissement, ou aussitôt que sa fortune monte au-delà du
troisième cens. Dans les deux cas, la peine est la mort, si l'on ne se
soumet pas à la loi.
Tous les échanges par vente et par achat se feront au comptant et sur
la place publique. La loi ne reconnaît pas le crédit. Si l'on trompe
sur la qualité de l'objet vendu, d'un esclave, par exemple, l'affaire
sera jugée en présence de médecins choisis d'un commun accord, et
celui qui sera condamné paiera à l'autre le double du prix de l'objet.
Toute falsification sera sévèrement défendue. Il y aura pour toutes
les marchandises un prix unique, qu'on ne pourra ni élever ni abaisser
le jour du marché. Le marchand qui aura trompé l'acheteur, outre la
confiscation de l'objet vendu, recevra autant de coups de fouet que
l'objet vaudra de drachmes.
La profession de marchand et d'hôtelier est tombée dans le décri,
parce qu'au lieu de se contenter de gains modérés, ces gens-là font
des profits sans mesure. Aucun citoyen n'exercera cette profession ; on
la laissera aux métèques et aux étrangers, et les magistrats fixeront
les marchandises à un prix raisonnable.
Si un artisan ne livre pas son ouvrage au temps convenu, il en payera le
prix, et il le fera pour rien dans le temps convenu d'abord.
Au cas où il ne serait pas payé tout de suite, il aura le droit
d'exiger le double. Les gens de guerre, qui protègent et défendent les
artisans, seront loués, s'ils accomplissent honorablement leur tâche ;
blâmés, s'ils s'en acquittent mal.
Le droit de tester sera réglé par la loi en vue du bien public et du
bien des familles. Tout homme ayant des enfants léguera son lot héréditaire
à celui des mâles qu'il jugera à propos. S'il possède d'autres
biens, il pourra en disposer en faveur de ses autres enfants. S'il ne
laisse que des filles, il prendra un gendre et l'instituera son héritier.
S'il laisse des enfants mineurs, il leur donnera par testament pour
tuteurs ceux qu'il voudra, et, s'il meurt intestat, la tutelle
appartiendra aux plus proches parents. S'il meurt sans testament,
laissant après lui des filles, le frère du défunt ou un autre parent
en épousera une et aura l’héritage. Si la fille n'a pas de parents
parmi les garçons nubiles, elle choisira elle-même un époux, qui
deviendra l'héritier du défunt. Si le défunt n'a laissé ni garçon
ni fille, on prendra dans sa parenté un garçon ou une fille qui relèvera
la maison éteinte et deviendra possesseur de l'héritage. Ces réglementa
soulèveront sans doute bien des protestations, et il se trouvera des
personnes déterminées à tout souffrir plutôt que de consentir à épouser
un garçon ou une fille qui soit malade ou contrefait de corps et
d'esprit. En ce cas, on pourra s'adresser aux gardiens des lois pour échapper
à l'obligation imposée par la loi.
Les orphelins seront confiés aux gardiens des lois qui leur tiendront
lieu de pères et les élèveront avec autant de soin que leurs propres
enfants, s'ils ne veulent encourir la vengeance des parents qui, même
après leur mort, veillent sur leurs enfants avec sollicitude. Le
magistrat punira les tuteurs qui se comporteront autrement que la loi le
commande. S'ils se rendent coupables de négligence, les parents du
pupille les citeront en justice, et ils payeront le quadruple du dommage
qu'ils auront causé. L'orphelin parvenu à l'âge de puberté aura
aussi action pendant cinq ans sur le tuteur qui lui aura fait tort. On
punira aussi le magistrat négligent, et, s'il y a de l'injustice clans
son fait, outre la réparation du dommage, il sera déposé de sa
charge.
Si un père a des démêlés avec ses enfants, il ne pourra renoncer son
fils qu'avec l'assentiment de plus de la moitié de la famille assemblée.
Si le père est atteint de folie ou ruine sa maison, le fils pourra
s'adresser aux plus anciens gardiens des lois, qui décideront s'il y a
lieu de prononcer l'interdiction civile contre le père.
S'il y a incompatibilité d'humeur entre le mari et la femme, les
gardiens des lois pourront les séparer et unir chacun d'eux avec une
autre personne.
Si l'un des époux meurt sans laisser d'enfants, le survivant sera tenu
de se remarier pour en donner à l'État.
Comme on honore les dieux et les statues des dieux, il faut de même
respecter ses père et mère et ses aïeux, comme de vénérables
statues vivantes, et craindre leurs malédictions. Quiconque n'aura
point pour ses parents la déférence convenable sera puni du fouet et
de la prison, s'il est jeune, et, s'il continue ensuite à les
maltraiter, il sera jugé par une assemblée des plus vieux citoyens,
qui décidera de l'amende ou de la punition corporelle qu'ils méritent.
On conseillera aux citoyens de ne point user de maléfices, soit sous
forme de drogues, soit sous forme d'enchantements et de ligatures. Tout
homme qui aura usé de certains médicaments pour nuire à autrui, sera
puni de mort, s'il est médecin, et tout homme qui aura usé de
ligatures dans le même dessein, subira la même peine, s'il est devin.
Dans ces deux cas, l'homme ignorant sera seulement soumis à l'amende ou
à quelque autre peine que la mort par les juges.
Si l'on commet un vol ou une rapine, on sera tenu de réparer le dommage
et condamné à un châtiment qui aura pour but d'amender le coupable.
Si l'on a dans sa maison un fou furieux, il faudra, sous peine d'amende,
le tenir enfermé.
On interdira les injures et les railleries blessantes dans les lieux
publics. On ne permettra que la raillerie faite en badinant sans
animosité. Il sera défendu à tout poète de traduire aucun citoyen en
ridicule. Le discernement des différentes sortes de railleries
appartiendra au magistrat chargé de l'éducation de la jeunesse.
Comme le partage égal des terres assure à tous les citoyens de quoi
vivre, la mendicité sera sévèrement interdite : tout mendiant sera
chassé du territoire.
Si un esclave cause à autrui quelque dommage, le maître de l'esclave
indemnisera la personne lésée ou lui remettra l'esclave. Si le dommage
a été causé par une bête, le maître sera tenu à le réparer.
Si quelqu'un refuse de témoigner en justice, il sera responsable du
tort qui s'en suivra. Si quelqu'un est convaincu deux fois de faux témoignage,
il ne pourra plus être obligé à témoigner ; s'il en est convaincu
une troisième fois, il ne lui sera plus permis de témoigner ; s'il le
fait, il sera puni de mort.
La profession d'avocat est décriée, parce que les avocats cèdent trop
souvent à l'esprit de chicane ou à l'avarice. S'il est reconnu qu'un
avocat a parlé contre le bon droit par esprit de chicane, le tribunal
des juges d'élite décidera combien de temps il devra s'abstenir de
plaider. S'il a prévariqué par avarice, il devra, s'il est étranger,
sortir de l'État ; s'il est citoyen, il sera condamné à mort. S'il
est convaincu pour la deuxième fois d'avoir prévariqué par esprit de
chicane, il sera également puni de mort. |
|
Livre
XII
|
Des lois sur les délits
particuliers, Platon passe aux délits publics. Si quelqu'un usurpe le
titre d'ambassadeur ou de héraut ; si, envoyé par l'État, il remplit
mal sa mission ou n'en rend pas un compte sincère, les juges estimeront
la peine qu'il doit subir.
Quiconque aura détourné les deniers publics, soit en grande, soit en
petite quantité, sera puni d'une peine égale, comme le vol commis au
préjudice des particuliers. Le coupable, s'il est étranger ou esclave,
sera puni dans sa personne ou dans ses biens ; s'il est citoyen, il sera
condamné à mort.
Le service de la guerre exige la plus complète soumission aux ordres du
chef. Tous ceux qui seront enrôlés iront à la guerre. Quiconque se
sera absenté par lâcheté sera traduit, au retour de la campagne,
devant les chefs de l'armée, qui décideront du châtiment en présence
de leurs troupes. On adjugera ensuite le prix de la valeur, qui
consistera dans une couronne d'olivier qu'on suspendra dans un temple.
Quiconque aura jeté volontairement ses armes ne sera plus employé à
la guerre et payera une amende proportionnée à sa fortune.
La création des censeurs, chargés de faire rendre compte de leur
gestion à tous les magistrats est d'une importance capitale. Il faut
qu'ils soient des hommes admirables en tout genre de vertu. On choisira
par une élection à trois degrés trois personnages éminents, qui
nommeront douze censeurs. Ceux-ci resteront en charge jusqu'à ce qu'ils
aient atteint l'âge de soixante-quinze ans, après quoi, on n'en
nommera plus que trois nouveaux chaque année. Les censeurs occupe vont
toute leur vie la première place clans toutes les assemblées
publiques, et, après leur mort, on célébrera leurs funérailles avec
des cérémonies réservées pour eux seuls, et l'on instituera en leur
honneur des combats annuels de musique, de gymnastique, d'équitation.
Pour éviter les parjures que l'intérêt fait prononcer dans les procès,
les plaideurs ne prêteront serment que dans les cas où il n'y a rien
à gagner en se parjurant, ou s'il s'agit de procès entre étrangers.
Pour échapper aux changements que les rapports avec l'étranger
pourraient apporter dans les murs, il sera défendu à tout citoyen de
voyager avant l'âge de quarante ans, et encore il ne pourra le faire
qu'au nom du public, en qualité de héraut, d'ambassadeur ou
d'observateur. En ce dernier cas, celui qui voudra aller s'enquérir de
ce qu'il peut y avoir de bon dans les constitutions des États étrangers
ne le pourra pas avant d'avoir cinquante ans, et, dès qu'il aura passé
la soixantaine, il reviendra faire part de ses observations au conseil
des magistrats chargés de l'inspection des lois.
L'entrée de l'État ne sera pas fermée aux étrangers. Ceux qui
viendront pour faire du commerce seront reçus dans les ports et dans
des marchés tenus hors de la ville ; ceux que la curiosité des
spectacles et des concerts attire seront traités avec honneur ; ceux
qui viendront pour des affaires d'État seront nourris aux frais de l'état
; enfin ceux qui se présenteront pour observer les moeurs de la cité
trouveront chez le magistrat qui préside à l'éducation de la jeunesse
une hospitalité digne d'eux.
Celui qui aura perdu quelque chose pourra faire des perquisitions dans
la maison d'un autre et le citer en justice, s'il lui en refuse l'entrée.
A l'égard des possessions douteuses, il y aura un temps préfix, après
lequel on ne pourra plus les revendiquer.
Si quelqu'un emploie la force pour empêcher sa partie ou les témoins
de sa partie de comparaître en justice, la sentence qu'il aura obtenue
sera nulle, si la personne violentée est un esclave ; si c'est une
personne libre, il sera mis aux fers pendant un an.
Si quelqu'un empêche de vive force son concurrent de disputer le prix
dans un concours, le prix qu'il aura gagné sera adjugé au concurrent
qu'il aura empêché.
Le recel sera puni exactement comme le vol.
Si l'on fait la paix ou la guerre en dehors de l'État, en son propre et
privé nom, on sera puni de mort.
La mort sera également le châtiment de tout magistrat qui se sera
laissé séduire par des présents.
En vue des contributions publiques, chaque citoyen devra remettre aux
magistrats l'estimation de ses biens, et l'état de sa récolte
annuelle.
A l'égard des dieux, il ne faut leur offrir que des offrandes de valeur
médiocre, en bois ou en pierre, non en or ni en ivoire.
Il reste à régler l'administration de la justice, il y aura trois
sortes de tribunaux. Le premier sera fait d'arbitres choisis d'un commun
accord par les parties ; le second, tribunal d'appel, sera composé des
juges de chaque bourgade et de chaque tribu ; le troisième, des juges
d'élite, auxquels on en appellera eu dernier recours. Les juges
livreront à la partie gagnante les biens de la partie perdante, à la réserve
du fonds inaliénable. Si un condamné mécontent porte préjudice aux
juges, il sera puni de mort.
On n'enterrera les morts que dans des terrains improductifs, et on ne
leur élèvera que des monuments modestes, par la raison que la personne
du mort n'est pas là où est sou corps, mais là où est son âme. Un
gardien des lois veillera à ce que les funérailles soient conformes
aux lois.
Le plan de législation de la colonie achevé, reste à trouver le moyen
d'assurer la pérennité des lois. Ce sera l'oeuvre d'un conseil composé
des dix phis anciens gardiens des lois, de tous ceux qui auront obtenu
le prix de vertu, des observateurs qui auront voyagé à l’étranger.
En outre, chacun des conseillers amènera avec lui un jeune homme âgé
d'au moins trente ans, sur l’intelligence et la vertu duquel il croira
pouvoir compter. Ce conseil devra réunir toutes les vertus politiques
et n'avoir en vue qu'un seul objet, la vertu avec les quatre parties qui
la composent, la justice, la tempérance, le courage et la prudence.
"Il devra aussi acquérir toutes les connaissances qu'on peut avoir
sur les dieux, être convaincu que l'âme est immortelle et qu'elle
commande à tous les corps, et qu'il y a dans les astres une
intelligence qui préside à tous les êtres. Il faut encore qu'il soit
versé dans les sciences nécessaires pour préparer à ces
connaissances, et qu'après avoir saisi le rapport intime qu'elles ont
avec la musique, il s'en serve pour mettre l'harmonie dans les moeurs et
dans les lois ; enfin qu'il soit capable de rendre raison des choses qui
ont une définition. Quiconque n'aura pas assez de talent pour joindre
ces connaissances aux vertus civiles ne sera jamais digne de gouverner
l'État et ne sera propre qu'à exécuter les ordres d'autrui. " En
somme, ce conseil remplacera les philosophes auxquels Platon dans la République
a confié le gouvernement de l'État.
Ce plan de législation satisfait si bien Clinias et Mégillos qu'ils se
proposent de retenir l'Athénien pour les aider à le mettre à exécution.
|