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L'ATHÉNIEN
Après tout ce que nous venons de dire, il serait temps que tu établisses des
magistrats dans ta cité.
CLINIAS Tu as raison.
L'ATHÉNIEN Il y a deux objets à considérer pour
ordonner la cité, d'abord l'institution des magistratures et des futurs
magistrats, leur nombre, et la manière dont il faut les établir ; ensuite les
lois qu'il faut prescrire pour chaque magistrature, leur nature, leur nombre, et
la qualité correspondant à chacune. Mais arrêtons-nous d'abord un moment
avant de procéder à l'élection, puis nous dirons ce qu'il est à propos d'en
dire.
CLINIAS Qu'est-ce ?
L'ATHÉNIEN Le voici. Il est clair pour tout le
monde que, bien que la législation soit une œuvre de première importance, si
une cité régulièrement constituée prépose à des lois bien établies des
magistrats ineptes, non seulement elle ne tirera aucun avantage de ces lois bien
établies et qu'elle s'exposera à la risée de tout le monde, mais encore qu'il
en résultera les plus grands dommages et le plus grand déshonneur qui puissent
atteindre un État.
CLINIAS Sans aucun doute.
L'ATHÉNIEN Observe donc avec moi, mon ami, que
c'est justement le cas où se trouveront ton gouvernement et ta cité. Tu vois
tout d'abord en effet que, pour avoir de justes titres à briguer les pouvoirs
du magistrat, il faut avoir donné des preuves suffisantes de sa capacité
personnelle et de celle de tous les membres de sa famille, depuis l'enfance
jusqu'au moment de l'élection, ensuite que les futurs électeurs aient été
nourris dans le respect des lois, et donc, se laissant guider dans leurs
aversions ou leurs approbations par une solide instruction, ils soient à même
de bien juger et de faire le départ entre les gens de mérite et les autres. Or
comment des hommes réunis depuis peu, qui ne se connaissent pas entre eux et
qui de plus sont sans éducation, pourront-ils faire des choix qui soient
irréprochables ?
CLINIAS Cela ne leur est guère possible.
L'ATHÉNIEN Mais nous n'avons pas d'excuse pour
esquiver la difficulté. Il nous faut tous les deux l'affronter, puisque tu t'es
résolument engagé envers le peuple crétois à fonder la colonie, toi
dixième, comme tu dis, et que moi, de mon côté, j'ai promis de t'aider dans
l'entretien que nous tenons ensemble en ce moment. Aussi je ne voudrais pas
laisser notre discours sans couronnement; à se montrer partout en cet état, il
paraîtrait informe.
CLINIAS C'est parfaitement dit, étranger.
L'ATHÉNIEN C'est non seulement dit, mais ce sera
fait, si je le puis.
CLINIAS Oui, faisons comme nous le disons.
L'ATHÉNIEN Cela sera, si Dieu le veut, et si nous
pouvons maîtriser jusque-là l'effet de la vieillesse.
CLINIAS On peut espérer que Dieu le voudra.
L'ATHÉNIEN On le peut en effet. Abandonnons-nous
donc à sa conduite, et remarquons ceci.
CLINIAS Quoi ?
L'ATHÉNIEN Avec quel courage et quelle hardiesse
nous allons fonder à présent notre cité.
CLINIAS A quoi songes-tu et où tend ce que tu
viens de dire ?
L'ATHÉNIEN Je songe à la facilité et à
l'intrépidité avec laquelle nous légiférons pour des hommes sans
expérience, et je me demande comment nous leur ferons accepter les lois que
nous venons d'établir. Il est clair à peu près pour tout le monde, Clinias,
même pour les gens peu avisés, qu'au début ils n'accueilleront volontiers
aucune de nos lois; mais, si nous attendons assez longtemps pour que leurs
enfants, après les avoir goûtées et s'y être habitués, à la suite d'une
douce éducation commune, prennent part aux élections avec les autres citoyens,
je suis persuadé pour ma part qu'après cela, si nous pouvions réaliser notre
espérance par quelque expédient et quelque moyen, nous pourrions nous assurer
fermement que, ce premier moment passé, la cité ainsi dirigée durerait
longtemps.
CLINIAS Il y a lieu de le croire.
L'ATHÉNIEN Voyons donc si nous pourrions trouver
jour à nous procurer cette assurance par la proposition que je vais faire. Je
pense en effet, Clinias, que les Cnossiens doivent plus que les autres Crétois,
non seulement s'intéresser sérieusement au pays que nous voulons coloniser,
mais encore. mettre toute leur application à ce que les premières
magistratures, celles qui ont le plus d'autorité, soient constituées de la
manière la plus sûre et la meilleure possible. Il y aura moins à faire pour
les autres ; mais pour les premiers gardiens des lois, il est d'une nécessité
vitale que nous mettions toute notre diligence à les choisir.
CLINIAS Par quelle voie et quel moyen y
arriverons-nous ?
L'ATHÉNIEN Voici. Je dis, enfants des Crétois,
qu'il faut que les Cnossiens, en vertu de la supériorité de leur ville sur la
plupart des autres villes de Crète, doivent, de concert avec ceux qui viendront
dans le nouvel établissement, choisir parmi eux-mêmes et parmi ceux-ci,
trente-sept personnes en tout, dix-neuf parmi les colons, et les autres parmi
les Cnossiens mêmes. Ceux-ci te les remettront pour faire partie de la cité,
et toi-même, cédant à la persuasion ou à une légère violence, tu seras
avec les dix-sept autres citoyens de la colonie.
CLINIAS Pourquoi donc, étranger, toi-même et
Mégillos, ne prendriez-vous point de part à notre gouvernement ?
II
L'ATHÉNIEN Grande est la fierté d'Athènes, Clinias, et grande aussi celle de
Sparte, et d'ailleurs elles sont l'une et l'autre loin de ton pays, au lieu que
toi, tu as toutes les facilités, et que les autres fondateurs de la colonie
sont dans la même situation où nous disions tout à l'heure que tu étais
placé. Nous venons de dire ce qu'il y aurait de mieux à faire dans les
circonstances présentes ; mais avec le temps, quand l'État se sera affermi, on
fera l'élection des gardiens de la manière suivante. On donnera le droit de
suffrage dans cette élection à tous ceux qui portent les armes, soit dans la
cavalerie, soit dans l'infanterie, ou qui auront été à la guerre dans les
levées d'hommes correspondant à leur âge. L'élection se fera dans le temple
tenu pour le plus vénérable de la ville ; chacun déposera sur l'autel du dieu
son suffrage écrit sur une tablette avec le nom de celui qu'il aura choisi,
suivi du nom de son père, de la tribu et du dème auquel il appartient ; il y
joindra son nom à lui avec les mêmes détails. Il sera permis à qui voudra,
s'il voit une tablette qui, selon lui, n'est pas rédigée dans la forme
convenable, de la prendre et de la déposer sur la place publique au moins
durant trente jours. Les magistrats feront connaître à toute la ville les
trois cents premiers élus désignés par les tablettes et la ville élira de
nouveau parmi ces trois cents ceux qu'elle voudra, et l'on fera connaître de
même à tous les citoyens les cent qui auront été préférés à cette
deuxième élection. Elle sera suivie d'une troisième, où sur les cent on
choisira ceux qu'on voudra, en suivant les subdivisions, et les trente sept qui
auront obtenu le plus de suffrages seront proclamés magistrats.
Maintenant, Clinias et Mégillos, à qui nous adresserons-nous pour régler tout
ce qui regarde les magistrats et les épreuves qu'ils auront à subir ? Ne
voyons-nous pas qu'il est nécessaire qu'il y ait des gens désignés pour s'en
charger dans les États nouvellement formés, et qu'il n'est pas possible qu'il
y en ait avant l'établissement de toutes les magistratures ? Il nous en faut
pourtant à quelque prix que ce soit, et des hommes qui ne soient pas du commun,
mais aussi éminents que possible ; car en toutes choses, le proverbe le dit, le
commencement est la moitié de l'ouvrage (62),
et tout le monde s'accorde à louer un beau commencement. Pour moi, je suis
d'avis que c'est même plus que la moitié et qu'on n'a jamais assez loué un
beau commencement.
CLINIAS Tu as parfaitement raison.
L'ATHÉNIEN Ne laissons donc pas sciemment ce point sans en parler et sans nous expliquer clairement sur la manière dont il faut nous y prendre. Pour ma part, dans le cas présent, je ne vois qu'un seul expédient, également nécessaire et avantageux.
CLINIAS Lequel ?
III
L'ATHÉNIEN
Je dis que l'État que nous allons fonder n'a pour ainsi dire pas d'autre père et mère que l'État qui se propose de le fonder. Ce n'est pas que j'ignore qu'entre
les colonies et leur métropole il s'est élevé souvent et il s'élèvera encore bien
des différends ; mais clans le cas présent, notre nouvelle ville est comme un enfant,
qui, même s'il doit un jour être en désaccord avec ses père et mère, pour le
moment du moins, où il n'a pas encore reçu une éducation suffisante, chérit ceux qui lui ont donné le jour et en est chéri, et cherche toujours un refuge dans ses proches, on qui seuls il trouve les secours nécessaires. Tels sont les sentiments qui, selon moi, doivent animer les Cnossiens et les disposer à prendre soin
de la nouvelle ville, et animer la nouvelle ville à l'égard des Cnossiens. Je répète, car il n'y a pas d'inconvénient a dire deux fois
ce qui a été bien dit, qu'il faut que les Cnossiens s'occupent de tout cela de concert. avec ceux qui se présenteront pour faire partie de la colonie, après avoir choisi parmi ceux-ci les plus vieux et les meilleurs possible, au nombre d'au moins cent. Les Cnossiens eux-mêmes y adjoindront cent des leurs. Je dis que, s'étant rendus
dans la nouvelle ville, ils devront veiller ensemble à ce que les magistrats soient institués suivant les lois et subissent l'épreuve obligatoire. Les élections faites, les Cnossiens rentreront chez eux, et la nouvelle ville essayera
elle-même de pourvoir à sa conservation et à son bonheur.
A l'égard des dix-sept, voici pour le présent et pour tout le temps qui doit suivre, quelles
seront leurs fonctions. Tout d'abord, ils veilleront à la garde des lois, puis à celle des rôles où chaque citoyen aura déclaré aux magistrats le montant de sa fortune, qui ne doit pas excéder quatre mines pour la première classe, trois
pour la seconde, deux pour la troisième, une pour la quatrième. Si l'on découvre
que quelqu'un possède autre chose que ce qu'il a déclaré, ce surplus sera tout entier confisqué. En outre, qui voudra pourra le poursuivre et lui intenter un procès qui ne lui apportera ni honneur ni bon renom, mais qui le couvrira de honte, s'il est convaincu d'avoir méprisé les lois par autour du gain. Que le premier venu l'accuse donc de
gain sordide et le poursuive en justice devant les gardiens mêmes des lois. Si l'accusé est condamné, qu'il n'ait
aucune part aux biens communs, et, si la ville fait quelque distribution, qu'il en soit exclu et réduit à
son lot. Que sa condamnation soit affichée, tant qu'il vivra, dans un endroit où
tout le monde pourra la lire.
Les gardiens de la loi ne garderont pas leur charge plus de vingt ans, et ne seront élus que s'ils ont au moins cinquante
ans ; s'ils sont élus à soixante ans, ils ne la garderont que dix ans, et, après soixante ans, un nombre d'années
proportionnel, de sorte que, si l'on vit plus de soixante-dix ans, il ne faudra plus songer à exercer une
magistrature de cette importance.
IV
Bornons-nous pour le, montent à ces trois règlements pour les gardiens des lois. En avançant dans notre législation, nous ferons pour eux des lois spéciales sur les autres devoirs que nous leur imposerons outre ceux que nous avons dits.
Parlons maintenant des autres magistrats que nous avons ensuite à élire. Il faut en effet qu'après les gardiens des lois nous choisissions des généraux d'armée et, pour les aider à la guerre, des hipparques
(63), des phylarques (64) et des capitaines chargés de ranger les tribus de fantassins et qui seraient bien nommés, du nom de leurs fonctions, si on les appelait taxiarques
(65), comme on fait communément. Les généraux, qui doivent être de la ville même, seront proposés par les gardiens des lois et choisis par
tous ceux qui ont, en leur temps, servi ou qui servent actuellement à la guerre. Si quelqu'un juge que, parmi ceux qui n'ont pas été proposés, il s'en trouve un qui ait plus de mérite que l'un de ceux
qui l'ont été, il nommera celui qu'il rejette et celui qu'il lui substitue, en prêtant serment qu'il est préférable à l'autre. L'assemblée décidera à main levée lequel des deux lui paraît tel et il sera admis pour l'élection. Les trois qui auront obtenu le plus de suffrages seront proclamés généraux et chargés de veiller à tout ce qui concerne la guerre, après avoir subi la même épreuve que les gardiens des lois. Ensuite les généraux élus proposeront pour les servir douze taxiarques, un pour chaque tribu. On pourra, comme pour les généraux,
proposer un taxiarque à la place d'un autre et voter et prononcer de même sur cette substitution. L'assemblée sera convoquée
d'abord, avant qu'on ait élu des Prytanes (66) et un sénat, par les gardiens des lois, et siégera
dans le lieu le plus saint et le plus commode, les hoplites d'un côté, les cavaliers de l'autre, et à part aussi sur un troisième, emplacement toutes les autres
espèces de troupes. Ils auront tous le droit de suffrage dans l'élection des généraux et des
hipparques ; pour les taxiarques, ils seront élus par ceux qui portent un bouclier, et les phylarques par toute la cavalerie. Quant aux troupes légères, aux archers ou à quelque autre espèce de troupes, leurs chefs seront choisis par les généraux eux-mêmes. Il ne nous reste plus que l'établissement des hipparques. Ils seront proposés par ceux mêmes qui ont déjà proposé les généraux, et le choix et les
contre-propositions se feront comme pour les généraux. La cavalerie votera à main levée en présence et
sous les yeux de tous les fantassins, et les deux qui auront eu le plus de voix seront nommés chefs de toute la cavalerie. Quand les suffrages se balanceront, on procédera à
un deuxième vote ; mais si à la troisième fois on n'est pas d'accord, la décision sera laissée à ceux qui, pour chaque corps, ont chaque fois dirigé l'élection.
V
Le sénat comprendra trente douzaines de membres, soit trois cent soixante, chiffre qui se prête aux divisions. On les partagera en quatre corps de quatre-vingt-dix chacun, de sorte qu'on élira quatre-vingt-dix sénateurs
dans chaque classe. On commencera par celle qui paie le cens le plus élevé et
tous les citoyens seront tenus de voter ; tous ceux qui s'y refuseront seront soumis à une amende déterminée. Quand les bulletins auront été déposés, on les scellera. Le lendemain, on votera pour ceux
de la deuxième classe de la même manière que pour la première, et le surlendemain pour ceux de la troisième classe; mais, seuls, les citoyens
des trois premières classes y seront forcés; ceux de la quatrième, la plus petite, seront libres de s'abstenir, sans être soumis d à l'amende s'ils refusent de voter. Le quatrième jour, tout le monde votera pour le choix des sénateurs de la quatrième classe, la plus
faible ; mais les électeurs de la quatrième et de la troisième classe ne seront pas mis à l'amende, s'ils ne veulent pas voter; ceux au contraire de la deuxième et de la première classe qui ne voteront pas payeront, ceux de la deuxième classe une amende triple de celle du premier jour, et ceux de la première
classe une amende quadruple. Le cinquième jour, les magistrats sortiront les noms scellés et les feront voir à tous les citoyens. Ceux-ci feront tous un nouveau choix parmi les élus, ou paieront la première amende. Après avoir choisi
cent quatre-vingts candidats dans chacune des classes, on en tirera au sort la moitié, et, quand ils auront subi l'épreuve, ceux-ci seront sénateurs pour
l'année.
Ce système d'élection tient le milieu entre le système monarchique et le système démocratique, comme cela doit être dans un véritable gouvernement, parce qu'il ne saurait y avoir d'amitié entre les esclaves et les maîtres,
ni entre les gens de rien et les hommes de mérite. Entre gens inégaux, l'égalité devient inégalité, si la proportion n'est pas gardée, et ce sont ces deux extrêmes de l'égalité et de l'inégalité qui remplissent les États de séditions. Rien n'est plus vrai, plus exact et plus juste
que la vieille maxime qui dit que l'égalité engendre l'amitié. Mais quelle est l'égalité propre à produire cet effet,
c'est ce qui n'est pas aisé à discerner et nous met dans l'embarras. Car il y a deux sortes
d'égalité qui portent le même nom, mais qui, à beaucoup d'égards, sont à peu près contraires l'une à l'autre, l'une qui consiste dans la mesure, le poids et le nombre,
que tout État et tout législateur peuvent faire passer dans la distribution des honneurs, en laissant
au tirage au sort le soin de la régler ; pour l'autre, la plus vraie et la meilleure, il n'est pas aisé à tout le monde
de la distinguer. C'est à Zeus que le discernement en appartient, mais le peu qui s'en trouve dans les États et chez les particuliers produit des biens de toute sorte. C'est elle qui accorde plus à celui qui est plus grand, moins à celui qui est plus petit,
à l'un et à l'autre dans la mesure de sa nature. C'est elle aussi qui attribue de plus grands honneurs aux plus vertueux et de moindres à ceux qui sont dénués de vertu et d'éducation, rendant ainsi à l'un à l'autre ce qui lui revient proportionnellement à son mérite.
C'est cette justice même que nous devons toujours mettre à la base du
gouvernement ; c'est à elle que nous devons tendre à présent ; c'est sur cette égalité, Clinias, que nous devons tenir les yeux dans la fondation de notre colonie, et, quelque autre État que l'on fonde,
c'est le même but qu'il faut considérer en légiférant, et non pas l'intérêt de quelques tyrans, ou d'un seul ou l'autorité de la multitude, mais toujours la justice, qui n'est, comme nous venons de le dire, que l'égalité établie toujours entre des choses inégales conformément à leur nature, Cependant il n'est pas d'État qui ne doive, s'il ne veut pas s'exposer à des séditions en quelqu'une de ses parties, recourir aussi à
des mesures qui ressemblent à l'égalité, car la douceur et la condescendance que l'on montre en cela sont des brèches
pratiquées dans l'égalité exacte et parfaite, contrairement à la justice. C'est pourquoi, pour éviter la mauvaise humeur
de la multitude, on est obligé de recourir à l'égalité du tirage au sort, en invoquant et priant les dieux et la bonne fortune de redresser le sort vers ce
qui est le plus juste. C'est ainsi qu'on est obligé de faire usage des deux égalités
; mais il ne faut recourir que le moins possible à l'autre, celle qui a besoin d'être corrigée par la
fortune.
VI
Voilà, mes amis, pour quelles raisons mi État qui veut se maintenir doit observer ces prescriptions. Mais de même qu'un vaisseau qui navigue en mer a besoin d'être surveillé nuit et jour, de même un État ballotté dans les flots agités des autres États, en butte à des embûches de toute sorte, où il risque d'être pris, a besoin que ses magistrats se relayent entre eux du jour à la nuit et
de la nuit au jour, que ses gardiens se succèdent salis cesse à la garde de la ville et lie cessent jamais de se
remettre cette surveillance les uns aux autres. Or la multitude est incapable de rien faire
de tout cela avec assez de promptitude. Il est d'autre part nécessaire de permettre
à la plupart des sénateurs de passer la plus grande partie de leur temps a veiller à leurs intérêts particuliers et de mettre ordre aux affaires
de leur famille. Il faut en conséquence qu'ils se partagent en douze corps suivant les douze mois
de l'année, et que chaque corps l'un après l'autre prenne la garde de l'État, afin qu'ils
soient prêts à recevoir tous ceux qui viendront de quelque part que ce soit, ou de la ville même, leur apporter une nouvelle, ou les consulter sur ce qu'il convient de répondre aux autres États,
ou sur l'accueil à faire aux réponses des États auxquels on a demandé quelque chose, et aussi à prévenir d'abord les révolutions
de toutes sortes qui ne manquent jamais de se produire, dans un État, et, si elles se sont produites, d'y porter remède,
l'État en ayant été tout de suite averti. C'est pourquoi les autorités qui sont à la tête de l'État doivent toujours être maîtresses
de réunir et de dissoudre les assemblées, soit conformes à la loi, soit requises subitement par les circonstances. Tout, cela sera réglé par la douzième partie du sénat, laquelle se reposera les onze autres mois. Au reste, il faut
que cette partie du sénat s'entende toujours avec les autres magistrats pour cet le garde
de l'État.
Les règlements due nous venons de faire pour la ville me semblent suffisants ; mais quels soins, quels arrangements faut-il prendre pour le reste du
pays ? puisque toute la cité et son territoire ont été divisés en douze parties, ne faut-il pas nommer certaines personnes pour veiller dans la ville même sur les rues, les habitations, les édifices, les ports, le marché, les fontaines, et aussi
sur les lieux sacrés, les temples et tous les objets du même genre ?
CLINIAS Cela va de soi.
VII.
L'ATHÉNIEN Disons donc qu'il faut pour les temples des gardiens, des prêtres
et des prêtresses. Quant aux rues, aux édifices et à la police des choses de
même nature, pour empêcher les hommes et les bêtes de les endommager, et pour
que, dans l'enceinte même de la ville et dans les faubourgs on observe l'ordre
qui convient, il est nécessaire d'instituer trois sortes de magistrats, les uns
que nous appellerons astynomes (67) pour s'occuper de ce que nous venons de
dire, les autres agoranomes (68) qui feront la police du marché, et des
prêtres et des prêtresses pour celle des temples. On ne touchera pas aux
sacerdoces de ceux ou de celles qui en auront hérité de leurs pères ; mais
si, comme il est naturel dans le cas d'un nouvel établissement, il n'y a
personne ou presque personne qui soit revêtu de cette dignité, il faut
établir pour les dieux qui n'ont pas de prêtres héréditaires des prêtres et
des prêtresses qui garderont leurs temples. On désignera les titulaires de ces
charges en partie par un vote, en partie par le tirage au sort, en admettant à
voter ensemble dans chaque pays et dans chaque ville tout ce qui est peuple et
tout ce qui n'est pas peuple, afin d'entretenir le mieux possible l'amitié et
la concorde entre toits. Donc, en ce qui regarde la religion, on laissera le
dieu lui-même choisir ce qui lui plaira, et on s'en remettra pour cela au
tirage au sort et à la fortune divine ; mais on examinera celui que le sort
aura désigné pour s'assurer d'abord qu'il est sain de corps et de naissance
légitime ; puis s'il est d'une maison aussi pure que possible, s'il n'est point
souillé de meurtre ou de toute autre faute pareille envers les dieux, enfin si
son père et sa mère ont, comme lui, incité une vie irréprochable. On
rapportera de Delphes les lois relatives à tout le culte, et l'on établira des
interprètes pour expliquer la manière d'en user. La fonction de prêtre durera
un an, pas plus, et, si l'on veut que les cérémonies religieuses soient
célébrées comme il faut, conformément aux lois, on exigera que le prêtre
n'ait pas moins de soixante ans, et la même règle sera appliquée aux
prêtresses.
Quant aux
interprètes, les tribus, quatre par quatre, voteront trois fois pour en
désigner quatre, un de chaque tribu. Après avoir examiné les trois qui auront
obtenu le plus de voix, on enverra les neuf autres à Delphes, afin que le dieu
en désigne un sur trois. On les soumettra au même examen et aux mêmes
conditions d'âge que les prêtres. Ces interprètes seront nommés à vie. Si
l'un d'eux vient à manquer, les quatre tribus auxquelles il appartenait en
choisiront un autre à sa place. Il faut aussi choisir pour chaque temple un
économe qui en administre les revenus, qui dispose des lieux sacrés, de leurs
récoltes et de leur fermage. On les prendra parmi ceux qui payent le cens le
plus élevé, trois pour les plus grands temples, deux pour les médiocres, un
pour les plus modestes. Leur élection et leur examen se feront comme pour les
généraux. Et voilà pour ce qui regarde les choses sacrées.
VIII
Il faut, autant que possible, qu'on ne laisse rien sans surveillance. La garde de la cité sera confiée aux généraux, aux taxiarques, aux hipparques, aux
phylarques, aux prytanes et aussi aux astynomes et aux agoranomes, quand ils auront été choisis et régulièrement nommés. Pour le reste du pays, voici comment il faudra le garder. Tout le territoire a été, comme nous l'avons dit, partagé en douze portions aussi égales que possible. Chaque tribu, à laquelle le sort aura assigné une de ces parties présentera tous les ans cinq citoyens comme autant d'agronomes
(69) et de chefs de gardes. Ces cinq chefs choisiront
dans leur tribu respective douze jeunes gens qui n'aient pas moins de vingt-cinq ans et pas plus de trente. A
chacun de ces jeunes gens le sort assignera chaque mois une partie du territoire, afin qu'ils prennent tous une connaissance exacte de tout le pays. Les gardes et leurs chefs conserveront leurs fonctions pendant deux ans. Quand ils auront gardé pendant un mois la portion qui leur sera échue, les chefs les changeront de place et les feront passer successivement de mois en mois dans les lieux les plus voisins en tournant en cercle, à droite, du côté
de l'orient. Quand la première année sera passée, afin que le plus grand nombre de gardes possible apprennent non seulement à connaître le pays pendant une saison de l'année, mais encore avec le pays,
ce qui se passe en chaque endroit dans toutes les saisons, dès la seconde année, les chefs du moment, les guidant en sens contraire, les feront passer successivement sur la gauche, jusqu'à ce qu'ils aient terminé cette année.
La troisième année, on choisira cinq autres agronomes et chefs de gardes avec douze hommes sous leurs ordres.
Pendant le séjour qu'ils feront en chaque endroit, voici ce qu'ils auront à faire. Ils veilleront d'abord à ce
que le pays soit aussi bien fortifié que possible coutre l'ennemi; ils creuseront des fossés partout
où il sera nécessaire, couperont le terrain par des tranchées, construiront des fortifications pour tenir en respect autant que possible ceux qui tenteraient de causer quelque dommage au pays et à ses biens.
Pour ces ouvrages, ils se serviront de bêtes de somme et des esclaves qu'ils trouveront en chaque
endroit ; ils les feront exécuter par eux, et présideront à leurs travaux, choisissant autant
que possible les moments où ils ne vaquent point à leur propre besogne. Ils rendront l'accès du pays difficile aux ennemis, mais aussi facile qu'ils pourront à leurs amis, hommes, bêtes de somme, troupeaux. Ils auront soin que les routes soient aussi douces que possible, que les eaux du ciel, au lieu d'endommager la terre, la fertilisent plutôt, en coulant des hauteurs dans les vallons
creux des montagnes. Ils en empêcheront les débordement,; par (les dignes et (les fossés, afin que les vallons, recevant et, buvant. ces eaux
du ciel, fassent jaillir en bas dans les champs et en tous lieux des sources et des fontaines, et que les
endroits les plus arides se remplissent d'eaux limpides. On ornera les bords de ces eaux, sources, rivières ou fontaines, de plantations et de chaussées qui
en rehausseront la beauté et, ramassant tous ces courants dans des canaux, on en fera d'abondantes irrigations en
toute saison ; et, s'il y a dans le voisinage quelque bois ou enceinte consacrée, on y amènera les courants vers les temples des dieux pour les en embellir. Partout en ces lieux consacrés, on obligera les jeunes gens à construire des gymnases pour eux-mêmes, et pour les vieillards des bains chauds avec une ample provision de bois sec et de combustible, pour soulager les malades
et les laboureurs épuisés de fatigue, qu'on soignera avec bonté et beaucoup mieux que ne le ferait un médiocre médecin.
IX
Tous ces ouvrages et tous ceux du même genre serviront à l'embellissement et à l'utilité
des divers endroits du pays et seront un passe-temps qui ne manquera pas du tout d'agrément. Pour le sérieux de leur tâche, voici en quoi il consistera. Les soixante agronomes veilleront chacun sur le lieu qui leur est dévolu non seulement par rapport aux ennemis, mais encore par rapport à ceux qui se donnent pour des amis. Si, parmi les voisins et
les citoyens, quelqu'un, esclave ou homme libre, fait tort à un autre, les chefs feront
justice, dans les petites causes, à celui qui se prétend lésé ; mais pour les causes plus importantes, jusqu'à concurrence de trois mines, ils s'associeront les douze gardes et jugeront à eux
dix-sept tous les procès de ce genre que les citoyens s'intenteront les uns aux autres.
Juges et magistrats seront tous tenus de rendre compte de leurs jugements et de leur administration, hormis ceux qui jugent en dernier ressort, comme le font les rois. Si, de leur côté, ces agronomes commettent quelque violence envers ceux dont ils doivent prendre soin, soit qu'ils violent l'égalité
dans la répartition des corvées, soit qu'ils tentent de prendre et d'emporter les instruments des laboureurs contre leur gré, soit qu'ils reçoivent des présents
des gens intéressés à les flatter, soit qu'ils tranchent injustement les procès, ceux qui auront cédé aux flatteries seront flétris ignominieusement en présence de tous les
citoyens ; pour les autres injustices qu'ils auront commises envers les gens de leur district, si le dommage n'excède pas une mine, ils seront
jugés par les paysans et les voisins, et se soumettront à payer l'amende. Pour les injustices plus graves et même pour les plus légères, s'ils ne se soumettent pas au jugement dans l'espoir que le changement mensuel de lieu leur permettra d'y échapper, celui qu'ils auront lésé aura le droit de les poursuivre devant les tribunaux publics, et, s'il gagne sa cause, d'exiger de l'accusé le double
de l'amende qu'il aura refusé de payer volontairement.
Voici quel sera le régime des chefs et des agronomes pendant leurs deux années de service. Tout d'abord
il y aura dans chaque district des salles publiques où ils devront tous prendre leurs repas en commun. Quiconque s'absentera de ces repas, ne fût-ce qu'un jour, et découchera, ne fût-ce qu'une nuit, sans l'ordre
de ses chefs ou sans une nécessité pressante, s'il est dénoncé par les cinq agronomes et qu'ils affichent son nom sur la place publique connue ayant quitté son poste, sera noté d'infamie pour avoir trahi l'État autant qu'il dépendait
de lui, et le premier qui le voudra pourra le frapper de coups impunément. Si l'un
des chefs mêmes commet la même faute, les soixante devront tous y mettre ordre. Quiconque s'en sera aperçu ou l'aura appris et ne poursuivra pas le coupable sera soumis aux mêmes lois et plus sévèrement puni
que les jeunes, et même proclamé indigne de toutes les charges confiées aux jeunes. Ce sera aux gardiens des lois à surveiller exactement ces désordres, afin qu'ils ne se produisent pas du tout, ou, s'ils se produisent, qu'ils trouvent un juste châtiment.
Il faut que chacun se persuade que tout homme qui n'a pas servi ne saurait être un maître louable, et qu'il faut moins se glorifier d'avoir bien commandé que d'avoir bien obéi, d'abord aux lois, parce que c'est obéir aux dieux, puis, quand on est jeune, aux gens plus âgés qui ont mené une vie honorable. Ensuite, quand on est
agoranome, il faut se soumettre tous les jours à une vie humble et gênée pendant ses deux années d'exercice. Lorsqu'en
effet les douze auront été choisis, ils tiendront conseil avec les cinq pour se
dire qu'étant eux-mêmes des serviteurs, ils n'auront pas à leur service d'autres domestiques ni esclaves, et qu'ils ne pourront pas user des laboureurs et des paysans pour leur service personnel, mais uniquement pour les services publics. Pour le reste, qu'ils se mettent bien dans la tête que pour les besoins de la vie ils ne doivent s'en remettre qu'à eux-mêmes pour servir et être servis, et qu'ils ont à explorer tout le pays, hiver comme été, avec leurs
armes, pour en garder et en connaître successivement tous les districts. Si tous les citoyens connaissent exactement leur pays, il
me semble qu'ils possèdent là une science qui ne le cède à aucune autre ; et c'est pour cela que les jeunes gens doivent aller à la chasse avec
des chiens ou d'une autre manière, tout autant que pour le plaisir et l'utilité
que tous en retirent. Ainsi donc, qu'on les appelle cryptes (70), agronomes ou de tel nom qu'on
voudra, les gardes devront tous s'appliquer avec tout le zèle possible à leur emploi, s'ils veulent maintenir leur cité en bon état.
X
Nous avons ensuite à nous occuper de l'élection des
agoranomes et des astynomes. Après les soixante agronomes, on élira trois astynomes, qui, partageant en trois les douze parties de la cité, prendront soin, à l'imitation des agronomes, des rues de la ville et des grands chemins qui de la campagne conduisent dans ses murs, et aussi des édifices, afin qu'ils soient tous conformes aux lois.
Ils s'occuperont aussi des eaux que les gardes leur amèneront, et ils les distribueront, après les avoir épurées,
de manière qu'elles arrivent dans les fontaines en quantité suffisante et avec la limpidité convenable, et qu'elles servent à la fois à l'ornement et à l'utilité de la ville. Il faut aussi que ces
astynomes aient assez
de capacité et de loisir pour s'occuper des affaires publiques. Chacun proposera
donc pour astynome celui qui lui plaira, mais en le prenant parmi ceux qui payent le cens le plus élevé. Ils seront élus à main levée et, lorsqu'on sera arrivé aux six qui auront obtenu le plus de suffrages, les présidents
de l'élection en tireront trois au sort, et, lorsque ceux-ci auront subi leur épreuve, ils exerceront leur charge conformément aux lois établies pour eux.
Après les astynomes on choisira cinq agoranomes dans la deuxième et dans la première classe, et,
pour le reste, l'élection se fera comme celle des astynomes. Sur les dix qui auront été choisis à main levée, on en tirera cinq au sort, et après l'épreuve on les proclamera magistrats. Chacun devra voter pour quelqu'un. S'il refuse et qu'il soit dénoncé aux magistrats, il sera puni d'une
amende de cinquante drachmes, et il sera en outre réputé mauvais citoyen.
Prendra qui voudra part à l'assemblée du peuple et aux réunions communes. Les citoyens
de la deuxième et de la première classe y seront forcés, sous peine d'une amende de dix drachmes, si l'on reconnaît qu'ils n'assistent pas aux réunions
; mais ceux de la troisième et de la quatrième classe n'y seront pas astreints et seront exemptés de l'amende, à moins que les magistrats, sous le coup de quelque nécessité, n'aient fait passer à tout le monde
l'ordre de se réunir. Les agoranomes feront observer sur le marché l'ordre établi par les
lois ; ils veilleront sur les temples et les fontaines qui sont sur la place publique, afin qu'on n'y fasse aucun dommage. Si quelqu'un en fait, ils le puniront en le faisant battre de verges, si c'est un esclave ou un étranger. Si l'auteur de la dégradation est un homme du pays, ils seront
habilités à le juger et à lui infliger mie amende qui pourra monter jusqu'à cent drachmes; si elle monte au double, ils s'adjoindront les astynomes pour juger et punir le délinquant. Les astynomes disposeront dans leur charge des mêmes amendes et des mêmes punitions : pour une amende qui s'élèvera jusqu'à une mine, ils jugeront eux-mêmes; pour une amende qui ira au double, avec les agoranomes.
XI
Il conviendrait après cela d'instituer des magistrats pour la
musique et la gymnastique, deux pour chacune d'elles, les uns pour instruire les citoyens, les autres poux les exercer à la lutte. Par les premiers, la loi entend ceux qui dans les gymnases et les écoles veillent à l'ordre
et à l'instruction et qui, à ce propos, prennent soin que les écoliers des deux sexes fréquentent l'école et y trouvent un logement convenable. Par les seconds, la loi entend ceux qui président aux concours de gymnastique et de musique. Ils seront de
deux sortes, les uns pour la musique, les autres pour la lutte. La lutte soit entre hommes, soit entre chevaux, aura les mêmes présidents
; mais pour la musique. ils seront différents ; il y aura lieu d'en instituer pour la monodie
(71) et pour le chant imitatif, par exemple des rhapsodes, des joueurs de cithare, des flûtistes, et d'autres artistes du même
genre ; et d'autres pour les chants des chœurs. D'abord en ce qui concerne le divertissement
des chœurs composés d'enfants, d'hommes et de jeunes filles, il faut élire
des citoyens pour présider aux danses et à toute l'ordonnance musicale. Un seul suffira pour
cela ; il ne devra pas avoir moins de quarante ans. Un seul suffira de même, pour la
monodie ; il ne devra pas avoir moins de trente ans ; il introduira les concurrents et prononcera entre eux le jugement qui convient.
Quant au président et à l'organisateur des chœurs, il faut le choisir de la manière suivante. Tous ceux qui ont du goût pour ces sortes de choses se réuniront
en assemblée et seront mis à l'amende s'ils n'y viennent pas ; les gardiens
des lois connaîtront de cette affaire ; pour les autres, s'ils refusent de venir, on
ne les y forcera pas. L'électeur choisira son candidat parmi les habiles, et, quand on examinera ce candidat, on ne fera pas valoir d'autre raison pour le rejeter ou l'admettre que
son habileté ou son incapacité, sur dix candidats choisis au préalable, on en
prendra un qui, après avoir subi l'épreuve, présidera aux chœurs pendant une année selon la loi.
Il en sera exactement de même pour celui que le sort aura désigné pour cette année
parmi ceux qui se seront présentés pour juger
des monodies et des concerts d'instruments ; il présidera les juges à qui il remettra la décision. Il faut ensuite élire
dans la troisième et dans la deuxième classes des arbitres qui président aux exercices gymniques, tant d'hommes
que de chevaux. Les trois premières classes seront forcées de venir voter : la plus petite pourra s'en dispenser,
sans être soumise à une amende. Sur les vingt candidats qui auront été élus d'abord, on en choisira trois qui seront nommés, si le vote des examinateurs ratifie leur élection. Si quelqu'un est refusé
à l'épreuve pour quelque fonction et quelque jugement que ce soit, on en choisira
d'autres suivant les mêmes formes et on les soumettra de même à l'examen.
XII
Des magistratures dont nous avons parlé plus haut, il nous reste l'intendance générale de l'éducation des deux sexes. La loi veut
qu'un seul magistrat en soit chargé, qui devra être âgé d'au moins cinquante ans, sera père d'enfants légitimes, autant que possible des deux sexes,
en tout cas de l'un ou de l'autre. Que celui qui e aura été choisi et celui qui l'aura choisi se mettent bien dans l'esprit que, parmi les plus hautes charges de l'État, celle-ci est de beaucoup la plus importante. Prenez la bouture naissante d'une plante quelconque, si vous la dirigez convenablement pour développer ses
qualités naturelles, elle deviendra souverainement fertile en fruits. Il en est de même de tous les arbres,
des animaux domestiques ou sauvages et des hommes. Nous disons bien que l'homme est un être
doux ; cependant, quand il a reçu une bonne éducation et qu'il est doué d'un heureux naturel, il devient ordinairement le plus divin et le plus doux des
animaux ; si, au contraire, il a reçu une éducation insuffisante ou défectueuse, il devient le plus sauvage des êtres que produit la terre. C'est pourquoi le législateur ne doit pas regarder l'éducation des enfants comme une chose secondaire ou
accessoire ; il faut au contraire que celui qui veut s'en occuper comme il convient commence par faire élire parmi les citoyens celui qui est le plus parfait sous tous les rapports : c'est cet
homme-là qu'il doit mettre tous ses soins à placer à la tête de l'éducation de la jeunesse.
En conséquence, tous les magistrats, sauf les sénateurs et les prytanes, se rendront dans le temple d'Apollon et choisiront au scrutin secret celui des gardiens des lois
qu'ils jugeront le plus capable de veiller à l'éducation. Celui qui aura obtenu le plus de voix, après avoir été examiné par les magistrats qui l'auront élu,
à l'exception des gardiens des lois, exercera sa charge pendant cinq ans ; la sixième année, on en élira un autre dans les mêmes formes pour remplir la même fonction.
Si un fonctionnaire public vient à mourir plus de trente jours avant l'expiration de sa charge, ceux
que ce soin regarde en éliront un autre à sa place dans les mêmes formes. De même, si un orphelin vient
à perdre son tuteur, ses proches et ses parents du côté de son père et de sa mère jusqu'aux enfants
de ses cousins germains, qui seront présents dans la ville, en éliront un autre dans les dix jours, ou chacun d'eux payera une drachme d'amende par jour, jusqu'à ce qu'ils
aient constitué un tuteur à l'enfant.
XIII
Un État n'est pas un État, si les tribunaux n'y ont pas été organisés comme il faut. De plus, un juge muet et qui dans une enquête n'en dit pas plus que les parties, comme il arrive dans les arbitrages, ne sera jamais capable de rendre la justice, d'où il suit qu'il n'est pas facile de bien juger, si l'on est nombreux, ou en petit nombre, mais sans compétence.
Il faut en effet que le point en litige soit bien éclairci des deux côtés, et c'est le temps,
la lenteur, les questions multipliées qui servent à la fois à faire l'évidence sur la contestation. Aussi faut-il que ceux qui s'appellent en justice s'adressent au préalable
à leurs voisins, à leurs amis et à ceux qui connaissent le mieux les faits sur lesquels roule la contestation. Si leur jugement ne leur paraît pas satisfaisant, qu'ils aient
recours à un autre tribunal, et, si les deux premiers n'ont pas réussi à mettre les plaideurs d'accord, un troisième tranchera le différend sans appel.
L'érection des tribunaux ressemble d'assez près à une élection de magistrats, puisque tout magistrat est nécessairement juge en certaines matières et qu'un juge, sans être magistrat
(72), est cependant un juge digne de considération le jour où il tranche un procès par sa sentence. Mettons donc les juges au rang des magistrats et disons
quelles doivent être leurs qualités, à quoi s'étend leur compétence et combien il en faut dans chaque tribunal. Le tribunal par excellence sera celui que les plaideurs
eux-mêmes auront créé pour eux, en choisissant leurs juges de concert. Après celui-là, il y en aura cieux autres, l'un pour juger les cas où un particulier, accusant un autre particulier, voudra le poursuivre en justice; l'autre pour le cas
où quelqu'un, jugeant qu'un citoyen lèse l'État, voudra défendre l'intérêt public.
Il nous faut parler maintenant de la qualité et du choix des juges. Voici comment nous formerons le premier tribunal ouvert à tous les particuliers plaidant pour la troisième fois. La veille du jour où, durant le mois qui suit le solstice d'été, la nouvelle année va commencer
(73), tous les magistrats nommés pour un an et tous ceux dont la charge est
de plus longue durée s'assembleront dans le même temple et, après avoir pris le dieu pour témoin de leur serment, lui offriront en quelque sorte
les prémices de tous les corps de magistrature, en choisissant dans chacun d'eux celui qu'ils tiendront pour le meilleur et qui leur paraîtra le plus éclairé et le plus scrupuleux pour juger les procès des citoyens durant l'année suivante. Ceux qui auront été choisis seront soumis à l'épreuve par ceux-mêmes qui les auront choisis, et, si l'un d'eux est rejeté, on en élira un autre à sa place dans les mêmes formes. Ceux qui auront été admis jugeront ceux qui en appellent des autres tribunaux et voteront à bulletin ouvert. Les sénateurs et les autres magistrats qui les auront élus seront tenus d'assister à ces
procès et d'écouter les sentences ; les autres n'y assisteront que s'ils le veulent. Si quelqu'un accuse un juge d'avoir rendu volontairement un arrêt injuste, l'accusation sera portée devant les gardiens des lois. Si le juge est reconnu coupable, il sera condamné à payer à celui qu'il a lésé la moitié du dommage, et, si l'on trouve qu'il mérite une peine plus sévère, les juges du procès y ajouteront ce qu'il doit souffrir en outre, ou payer au trésor public et à celui qui a engagé la poursuite.
A l'égard des crimes d'État, il est nécessaire tout d'abord que le peuple participe, au jugement; car tous
les citoyens sont lésés quand l'État est lésé, et ils supporteraient difficilement d'être exclus de procès où l'on juge ces sortes de causes. C'est donc au peuple qu'il faut s'en remettre pour engager et pour trancher
de tels procès. L'enquête se fera par devant les trois plus grands magistrats choisis d'un commun accord par le défendeur et par le demandeur. S'ils ne peuvent se mettre d'accord eux-mêmes, c'est le sénat qui fera le choix pour l'un et l'autre. Il faut aussi que tous participent autant que
possible aux jugements des causes privées ; car celui qui est exclu de la faculté de juger avec les autres s'imagine qu'il est entièrement privé des droits de citoyen. C'est pourquoi il est nécessaire aussi qu'il y ait des tribunaux pour chaque tribu, et que des juges désignés par le sort tranchent instantanément les différends, sans se laisser corrompre par les prières. La décision finale de ces sortes de causes sera remise au tribunal dont nous avons parlé, tribunal formé des juges les plus intègres
qu'il soit possible de trouver, et destiné à juger ceux que ni les voisins ni les tribunaux des tribus n'ont pu mettre d'accord.
XIV
Voilà ce que, pour le moment, j'avais à dire des tribunaux, au sujet desquels il n'est pas facile d'affirmer péremptoirement que ce sont ou que ce ne sont pas des magistratures. Je n'en ai fait pour ainsi
dire qu'une ébauche, où j'ai marqué certaines de leurs fonctions et laissé de côté les autres. Quand nous serons parvenus au terme de notre législation, nous exposerons avec précision et d'une manière beaucoup plus complète les lois relatives aux procès et les diverses juridictions des tribunaux. Disons-leur de nous attendre à la fin.
Pour l'institution des autres magistratures, nous avons, à peu de choses près, édicté les lois essentielles; mais pour
l'ensemble et le détail précis relatif à chaque magistrature et à toutes les administrations de la ville et de l'État, il n'est pas possible de
s'en faire une idée claire, avant d'avoir embrassé les premières et les deuxièmes pièces de l'édifice, celles du milieu, toutes en un mot, jusqu'à ce qu'on soit arrivé à la fin. Maintenant que nous sommes allés jusqu'à l'élection des magistrats, nous
en avons bien fini avec le début et nous allons commencer notre œuvre législative, n'ayant plus lieu de la différer ni d'hésiter à l'entreprendre.
CLINIAS Ce que tu as dit jusqu'ici, étranger, m'a pleinement
satisfait ; mais en rattachant ce que tu as dit au début à ce que tu vas dire pour terminer, tu as encore accru ma satisfaction.
L'ATHÉNIEN Nous avons
donc, en nous jouant comme il convient à des vieillards sensés, assez bien réussi jusqu'à présent.
CLINIAS C'est, à mon avis, une belle et sérieuse occupation, faite pour des hommes dans la force de l'âge, que tu proposes là.
L'ATHÉNIEN Tu as raison. Mais voyons si tu es du même avis que moi.
CLINIAS Que veux-tu dire et à propos de
quoi ?
L'ATHÉNIEN Tu sais que le travail des peintres, dans les diverses figures qu'ils représentent, parait ne devoir jamais finir, qu'ils ne font que charger ou affaiblir les couleurs, quelque soit le mot
que les enfants des peintres donnent à cette opération, et qu'ils semblent ne devoir jamais
cesser d'embellir leurs tableaux, jusqu'à ce qu'il soit impossible d'y rien ajouter et de leur donner plus de beauté et d'éclat.
CLINIAS Je m'en fais une idée, moi aussi, en t'écoutant
; car je ne suis pas du tout expert en cet art.
L'ATHÉNIEN Tu n'y as rien perdu. Mais servons-nous de
l'exemple que cet art vient de nous fournir. Si quelqu'un s'était mis en tête de peindre la plus belle figure possible, de sorte qu'au lieu de se dégrader, elle acquit de jour en jour
une nouvelle perfection, tu conçois qu'étant mortel, s'il ne laisse après lui un successeur capable de réparer la dégradation que le temps peut faire à son tableau, de lui rendre son lustre et de le perfectionner en suppléant à ce que la faiblesse artistique du premier a laissé échapper, tu conçois, dis-je, que peu de temps après il y aura fort à faire à sa peinture.
CLINIAS C'est vrai.
L'ATHÉNIEN Eh bien, l'entreprise du législateur ne te parait-elle
pas assimilable à celle de ce peintre ? Il se propose d'abord de rédiger ses lois avec toute la précision possible, puis,
lorsque avec le temps il les aura effectivement mises à l'épreuve, crois-tu qu'il se trouvera un législateur assez dépourvu de sens pour méconnaître qu'il a forcément laissé une foule de traits
qui ont besoin d'être corrigés par un autre après lui, pour que la police et le bon ordre, au lieu d'empirer, s'améliore toujours dans la cité qu'il a fondée
?
CLINIAS C'est naturel
; il ne saurait en être autrement ; n'importe qui en voudrait faire autant.
L'ATHÉNIEN Si donc un législateur trouvait le moyen, soit par des actes, soit par des paroles, d'enseigner à un autre soit supérieur, soit inférieur à lui, à ne pas oublier qu'il faut maintenir et améliorer les lois, n'est-il pas vrai qu'il ne cesserait pas de, le lui répéter jusqu'à sa
mort ?
CLINIAS Sans contredit.
L'ATHÉNIEN N'est-ce point ce que nous avons à faire dans le cas présent, vous deux et
moi ?
CLINIAS Que veux-tu
dire ?
L'ATHÉNIEN Je dis que, puisque nous sommes sur le point d'édicter des lois, que nous avons choisi des gardiens des lois et que nous sommes au déclin de notre vie, tandis qu'ils sont jeunes en comparaison de nous, il faut, en même temps que nous légiférons, essayer de faire d'eux aussi des législateurs et des gardiens des lois dans la mesure du possible.
CLINIAS Certainement, si du moins nous pouvons y réussir.
L'ATHÉNIEN En tout cas, il faut essayer et y
faire tous nos efforts.
CLINIAS Assurément.
XV
L'ATHÉNIEN
Adressons-nous maintenant à eux : « O chers sauveurs des lois, nous laisserons de côté une foule de choses sur tous les points définis par nos lois : c'est
inévitable. Toutefois nous ne négligerons pas les choses importantes et nous tracerons aussi bien que nous le pourrons une esquisse complète de notre législation. C'est à vous qu'il appartiendra de
l'achever ; mais écoutez quel but vous devez avoir devant les yeux en y travaillant. Nous nous en sommes entretenus à plusieurs reprises, Mégillos,
Clinias et moi ; et nous sommes d'accord sur la rectitude de notre opinion. Mais nous voulons que vous la partagiez et qu'en disciples fidèles, vous teniez les yeux sur ce but dont nous sommes convenus ensemble que le gardien des lois et le législateur ne devaient pas détourner les yeux. Or le point capital sur lequel nous sommes d'accord se réduisait à former un homme de bien, ayant les qualités d'esprit qui conviennent à l'homme, et à savoir d par quelle étude, quelles
mœurs, quelles acquisitions, quel désir, quelle opinion ou quelles sciences on pourrait y parvenir, qu'on ait affaire à un homme ou à une femme de la cité, à des jeunes gens ou à des vieillards. Il faut qu'ils dirigent tous leurs efforts pendant toute leur vie vers ce but que nous préconisons. Il faut qu'on n'en voie jamais un seul préférer ce qui pourrait y mettre obstacle, qu'enfin, se vît-on forcé d'abandonner sa patrie
plutôt que de consentir à subir le joug de l'esclavage et à être commandé par des Méchants, ou à quitter son pays pour l'exil, on soit prêt à supporter tout cela
plutôt que d'adopter un autre gouvernement dont l'effet serait de pervertir les âmes. Voilà ce dont nous sommes convenus précédemment
; c'est à ces cieux choses que vous devez avoir égard pour approuver ou critiquer celles de
nos lois qui ne sont pas propres à produire cet effet; pour celles qui y sont propres, embrassez-les, recevez-les avec joie et conformez-y votre conduite. Quant aux autres pratiques dont le but est d'acquérir ce que le vulgaire appelle des biens, il faut y renoncer pour jamais.
Passons maintenant aux lois et commençons par la religion. Mais il faut d'abord reprendre notre nombre de cinq mille quarante et toutes les divisions commodes qu'il nous a offertes et qu'il nous offre encore, soit qu'on
le prenne en son entier ou qu'on n'en prenne que la douzième partie, qui est le nombre des familles
de chaque tribu et le produit de vingt et un par vingt. Comme le nombre entier se divise
en douze parties, celui de la tribu se divise aussi en douze, et l'on doit regarder chaque partie comme un doit sacré de la Divinité, parce qu'elles répondent aux mois et à la révolution annuelle de l'univers. Ainsi l'État tout entier est
sous la direction du principe divin qu'il porte en lui et qui en consacre les parties.
Il est possible que certains législateurs aient fait des divisions plus correctes que d'autres et consacré une distribution plus heureuse. Pour nous, nous prétendons avoir fait la plus correcte, en choisissant le nombre de cinq mille quarante,
vu qu'il a pour diviseurs tous les nombres depuis un jusqu'à douze, hormis onze
; encore est-il très facile d'y remédier ; car, si on laisse de côté deux familles sur le nombre total, il devient sain de part et d'autre
(74) (c'est-à-dire qu'il a deux diviseurs exacts, 11 et 458). Si j'en avais le loisir,
j'aurais tôt fait de le démontrer.
Rapportons-nous en donc aux assertions que nous venons d'énoncer pour faire
notre partage, et donnons à chaque partie le nom d'un dieu ou d'un enfant des
dieux ; érigeons-leur des autels avec tout ce qui s'y t'apporte, et, à l'occasion des sacrifices qu'on y fera, tenons-y deux réunions par mois, c'est-à-dire douze par
an, conformément à la division en tribus, et douze conformément à celle de la cité. Ces assemblées se
feront d'abord en l'honneur des dieux et de la religion ; ensuite dans le but de nous rapprocher et de nous connaître les
uns les autres et de nouer entre nous des relations de toute sorte. Car, avant de contracter
des mariages et des alliances, il est nécessaire de connaître la famille où l'on prend femme, la personne que l'on marie et à qui on la
marie, et il faut autant que possible prendre bien garde de se tromper en une matière si importante. Il faut donc dans ce but établir des divertissements avec des
chœurs de danse
où les jeunes garçons et les jeunes filles trouveront des raisons et des prétextes convenables à leur âge de se montrer et de se voir les uns les autres, dans une nudité limitée par une sage pudeur. La surveillance et l'ordonnance
de tout cela sera faite par les chefs des chœurs, les législateurs et les gardiens des lois, qui suppléeront aux règlements
que nous aurons omis. Car, comme nous l'avons dit, il est impossible qu'en de tels sujets, si minces et si nombreux, le législateur n'oublie rien. C'est
à ceux qui tous les ans en font l'expérience à reconnaître ce qui fait défaut, et à régler, corriger, changer jusqu'à
ce qu'ils aient trouvé la juste mesure dans ces règlements et ces pratiques.
il semble qu'une dizaine d'années serait la limite juste à la fois et suffisante pour prendre l'expérience de ces sacrifices et de ces danses
et en régler l'ensemble et le détail. Du vivant du législateur, ce règlement se fera
de concert avec lui ; après sa mort, chaque corps de magistrats fera part aux gardiens des lois des omissions à réparer on ce qui concerne ses fonctions respectives, jusqu'à ce
que tout soit amené à son point de perfection. Dès lors, on n'y touchera plus et l'on s'y conformera
comme aux autres lois établies dès le début par le législateur, lois auxquelles ou ne fera jamais volontairement aucun changement d'aucune sorte. Si pourtant cela paraît nécessaire, on prendra l'avis de tous les magistrats, et l'on consultera tout le peuple et
tous les oracles des dieux, et, si tous y consentent, on fera la changement nécessaire
; autrement, on n'y touchera jamais en aucune manière, et celui qui s'y opposera l'emportera toujours suivant la loi.
XVI
Lors donc et juste au moment où un jeune homme atteint sa vingt-cinquième année, s'il croit, après avoir vu et s'être laissé voir, qu'il a trouvé une personne à son gré pour s'unir à elle et avoir des enfants,
qu'il se marie avant de dépasser trente-cinq ans. Mais qu'il écoute au préalable comment il doit chercher ce qui convient
pour une union bien assortie. Car il faut, dit Clinias, mettre en tête de chaque loi le prélude qui lui est propre.
CLINIAS C'est très bien, étranger, de rappeler ce
que j'ai dit, et tu as saisi fort à propos, selon moi, l'occasion de le redire.
L'ATHÉNIEN C'est bien dit. Mon fils, dirons-nous à celui qui est né
de parents honnêtes, les mariages que l'on veut faire doivent être approuvés des gens sensés. Ils te conseilleront de ne pas fuir l'alliance des pauvres et de ne pas rechercher particulièrement celle des riches, mais, si tout le reste est égal,
de t'unir toujours de préférence à une femme qui soit plutôt d'humble condition, parce qu'une pareille alliance serait à la fois avantageuse à l'État et aux familles qui la contracteraient; car l'égalité et la proportion sont mille fois plus favorables à la vertu que la disproportion. Il faut donc que celui qui a conscience d'être trop hardi et trop prompt
dans ses démarches tâche de devenir le gendre de citoyens modérés, et que celui qui est né avec des dispositions contraires se porte à
des alliances contraires. On peut résumer d'un mot la règle des mariages : il faut en se mariant consulter l'intérêt
de l'État, non son plaisir particulier. Tous les hommes sont toujours portés naturellement vers ceux qui leur ressemblent le plus, d'où résulte entre tous les citoyens
une inégalité de richesses et de mœurs, qui produit des effets que nous ne voulons pas voir chez nous,
mais qui se font sentir au plus haut point dans la plupart des États.
Mais de faire une loi pour persuader aux citoyens qu'il ne faut pas qu'un homme riche épouse la fille d'un riche, un homme puissant celle
d'un homme qui l'est également, et de contraindre les gens d'un caractère vif à s'allier par mariage à des gens d'un caractère lent, ou des gens d'un caractère lent à des gens d'un caractère vif, ce serait non seulement ridicule, mais cela indisposerait encore beaucoup de gens. Et en effet. il est difficile de se faire à l'idée qu'un État doit être mélangé
comme un cratère, où le vin bouillonne furieusement quand on l'y verse, tandis que, corrigé par une autre divinité sobre, il devient par cette heureuse alliance, un breuvage sain et modéré. Tel est l'effet du mélange
dans ces mariages, mais presque personne n'est capable de le discerner. Voilà pourquoi l'on est forcé d'omettre dans la loi ces dérèglements et de recourir aux incantations pour essayer de persuader aux citoyens qu'il vaut mieux assortir les caractères des époux que de rechercher, par une avarice insatiable, l'égalité des richesses. C'est
par la honte que l'on détournera ceux qui dans le mariage s'attachent à la richesse, sans les contraindre par une loi écrite.
XVII
Voilà les conseils
que j'avais à donner sur le mariage. Joignez-y ce que j'ai dit plus haut, que chaque citoyen doit se préoccuper de se perpétuer, en laissant après lui une postérité qui le remplace dans le service des dieux.
Tout ce que je viens de dire sur la nécessité du mariage, sans parler de bien d'autres choses qu'on pourrait y ajouter, n'est que le prélude qui convient au sujet. Si quelqu'un refuse de nous écouter et se comporte dans la cité comme un étranger et un
être insociable et n'est pas marié à trente-cinq ans, il payera chaque année une amende de cent drachmes, s'il est de la première
classe ; de soixante-dix, s'il est de la seconde ; de soixante, s'il est de la troisième, et de trente, s'il est
de la quatrième. Cet argent sera consacré à Héra (75). S'il
ne paie pas exactement chaque année, il sera condamné au décuple. Le trésorier de la déesse sera chargé de le
percevoir ; s'il ne le fait pas, il le paiera de ses deniers, et chaque trésorier devra rendre ses comptes à ce sujet. Telle est l'amende pécuniaire dont on punira celui qui refuse de se marier. A l'égard des honneurs, il n'en recevra
aucun de la part des gens plus jeunes que lui; aucun ne lui accordera de lui-même la moindre déférence
; et, s'il s'avisait de vouloir châtier quelqu'un, quiconque sera présent sera tenu de se porter au secours
de celui qu'il maltraite et de le défendre, sans quoi la loi le notera comme un lâche et un mauvais citoyen.
Quant à la dot, il en a déjà été question ; mais répétons qu'en ne recevant qu'autant qu'on donne et en ne donnant qu'autant qu'on reçoit, les pauvres ne vieilliront pas dans l'indigence faute d'argent
(76) ; car tous ceux qui vivent dans notre État ont de quoi subsister. L'absence de dot rendrait les femmes moins insolentes et la soumission de ceux qui les ont épousées pour leur argent serait moins humble et moins servile. Celui qui nous écoutera pourra se vanter de s'être conduit noblement. Mais celui qui
ne nous écoutera pas, soit qu'il donne ou reçoive pour la toilette de la future une valeur de plus de cinquante drachmes pour la dernière classe, de plus d'une mine pour la troisième, de plus d'une mine et demie pour la deuxième et de plus de deux mines pour la plus haute classe, versera deux fois autant au trésor public, et ce qui aura été donné ou reçu sera consacré à
Héra et à Zeus. Les trésoriers de ces deux dieux en feront le recouvrement, comme nous avons dit à propos des célibataires que les trésoriers d'Héra les mettraient à l'amende ou la paieraient eux-mêmes de leur argent.
Le droit de fiancer les époux futurs appartiendra premièrement au père, en second lieu
au grand-père, en troisième lieu aux fières nés du même père ; à défaut de ceux-là, c'est à la mère que reviendra ce
droit ; et si par un accident extraordinaire, on avait perdu tous ses parents, c'est les alliés les plus proches avec les tuteurs qui l'exerceront. Quant aux cérémonies préliminaires et à toutes celles qui doivent précéder, accompagner
ou suivre le mariage, chacun devra consulter les interprètes de la religion et se persuader qu'en les écoutant il ne peut que bien faire.
XVIII
Au repas de noces, on ne devra pas inviter plus
de cinq amis et amies de chaque côté et juste autant de parents et d'alliés aussi de chaque côté
(77). Personne n'aura le droit de dépenser au-delà de sa fortune, c'est-à-dire une mine pour ceux de la classe la plus riche, une demie pour ceux de la classe suivante, et ainsi de suite à mesure que le cens diminue. Tout le monde sera tenu de louer ceux qui obéiront à la
loi ; ceux qui n'obéiront pas seront punis par les gardiens des lois, comme n'ayant aucune idée des bienséances et des lois établies par les Muses qui président aux mariages.
Outre qu'il est indécent de boire jusqu'à s'enivrer, si ce n'est clans les fêtes du dieu qui nous a donné le vin, cela est encore dangereux, quand on songe au mariage, où il convient que l'époux et l'épouse gardent particulièrement leur sang-froid dans lui si grand changement de vie. De plus, il est très important que les enfants naissent toujours de parents maîtres de leur
raison ; car on ne peut guère deviner dans quelle nuit ou quel jour l'enfant sera conçu avec la coopération de Dieu. En outre il
ne faut pas faire d'enfants, quand le corps est énervé par l'ivresse, si l'on veut que le
fœtus soit solide, stable et tranquille comme il convient. L'homme
qui s'est enivré, en proie à la rage dans son corps et dans son âme, est emporté dans tous les sens et entraîne les autres avec lui. Ainsi vacillant, il est mal propre à
engendrer : il n'aura vraisemblablement que des enfants mal équilibrés, qui ne seront ni solides ni droits, soit d'esprit, soit de corps. En conséquence, il faut pendant toute l'année et pendant la vie, surtout au moment de la procréation, se tenir bien sur ses gardes, ne rien faire volontairement de malsain ni rien qui tienne de la violence et de l'injustice, parce que c'est une nécessité qu'on reproduise et qu'on imprime ces défauts dans l'âme et le corps des enfants et qu'on engendre des êtres de tout point inférieurs. Mais c'est, surtout le jour et la nuit des noces qu'il faut s'abstenir de ces sortes d'excès.
Et en effet le commencement est comme une divinité qui a son temple parmi les hommes et
qui fait tout réussir, quand on lui rend les honneurs qui lui sont dus.
Que celui qui se marie se mette dans l'esprit que, des deux maisons qui sont échues à ses parents, l'une est
destinée à la naissance et à l'éducation de ses enfants, qu'il doit se séparer de ses père et mère pour y célébrer ses noces, y établir sa demeure et y vivre, lui et ses enfants, d'autant plus que, dans l'amitié, le regret né
de l'absence, soude et resserre toutes les affections, et que la satiété née d'un commerce assidu,
qui ne laisse point de place au regret, fait qu'on se détache l'un de l'autre par le dégoût qu'elle inspire. Par cette raison, il laissera à ses père et mère et aux parents
de sa femme la maison qu'ils occupent, il ira en habiter une autre, comme s'il partait en
colonie ; là, échangeant avec eux des visites, les deux époux engendreront et nourriront des enfants et transmettront la vie à d'autres comme un flambeau, en
observant toujours le culte des dieux conformément aux lois.
XIX
Demandons-nous maintenant quels sont les biens qui nous assurent la fortune la plus commode. Il n'est pas difficile d'imaginer
ni d'acquérir la plupart d'entre eux ; mais la difficulté est grande s'il s'agit des esclaves, et la raison en est que ce qu'on dit d'eux est juste en un sens
et ne l'est pas dans l'autre : nous en parlons différemment selon que nous considérons leurs mauvais ou leurs bons offices.
MÉGILLOS Comment dis-tu
cela ? Car nous ne saisissons pas encore, étranger, ce que tu entends par là.
L'ATHÉNIEN Je le conçois aisément, Mégillos, parce que, dans toute
la Grèce, l'existence des hilotes à Lacédémone est ce qui
cause le plus d'embarras et de controverse, les uns soutenant que c'est une mauvaise, les autres une bonne
institution. La dispute est moins vive à propos des Mariandynes, réduits en esclavage par les habitants
d'Héraclée (78) et la nation des Préneste (79), esclaves des
Thessaliens. Quand je considère ces faits et tous ceux du même genre, je me demande ce qu'il faut faire
touchant l'acquisition des esclaves. Quant à ce que j'ai dit en passant et qui t'a donné lieu de me demander ce
que je voulais dire, voici ce que c'est. Nous savons que tout le monde dit qu'il faut avoir
des esclaves très bien intentionnés et très bons, et qu'il s'en est trouvé beaucoup
qui ont été meilleurs à tous égards que des frères ou des fils, et qui ont sauvé leurs
maîtres, ses biens et toute sa famille. Nous savons qu'on dit cela des esclaves.
MÉGILLOS C'est vrai.
L'ATHÉNIEN Mais on dit aussi le contraire, qu'il n'y a rien de sain dans
une âme d'esclave, et que, pour peu qu'on ait de sens, il ne faut jamais se fier
en aucune manière à cette engeance. Le plus sage de nos poètes a même déclaré en parlant de Zeus que ce dieu "qui voit au loin prive de la moitié de leur intelligence ceux que le
jour de l'esclavage a surpris (80)." Les hommes ont sur ce point des sentiments différents : les uns n'ont aucune espèce
de confiance dans la race des esclaves ; ils les mènent à coups d'aiguillons et de fouets comme des bêtes féroces, et rendent leur âme
non pas seulement trois fois, mais dix fois plus esclave ; les autres font tout le contraire.
MÉGILLOS C'est vrai.
CLINIAS En voyant des avis si différents, étranger, quelle conduite devons-nous tenir dans notre pays touchant l'acquisition et le gouvernement des
esclaves ?
L'ATHÉNIEN Tu le demandes,
Clinias ? Il est évident, puisque l'homme est un animal difficile à manier, qu'il se prête et se prêtera toujours mal à la distinction nécessaire entre l'esclave de fait et l'homme libre et le maître.
CLINIAS C'est évident.
L'ATHÉNIEN Par conséquent l'esclave est une possession bien
embarrassante. L'expérience l'a souvent démontré, témoin les révoltes habituelles si fréquentes chez les Messéniens, les maux qui abrivent dans les États où il y a beaucoup d'esclaves parlant la même langue, les vols et brigandages de toute
sorte commis en Italie par ceux qu'on appelle des rôdeurs. A la vue de tous ces désordres, on est embarrassé sur le parti qu'il faut prendre
en ces matières. Il ne reste que deux moyens: le premier, c'est d'avoir des esclaves qui ne soient pas
du même pays et qui, autant que possible, ne parlent pas la même langue, si l'on veut qu'ils supportent plus aisément la
servitude ; le second, de les bien traiter, non seulement pour eux-mêmes, mais plus encore
en vue de notre propre intérêt. Ce traitement consistera à ne point abuser de son autorité à leur égard et à être encore, si c'est possible, plus juste envers eux qu'envers nos égaux. C'est à l'égard des gens qu'on peut outrager facilement qu'on fait voir si l'on honore naturellement et sincèrement la justice et que l'on
hait réellement l'injustice. Celui qui dans ses relations et ses actions à l'égard de ses esclaves n'a aucune
impiété ni injustice à se reprocher sera aussi le plus capable de semer en eux des germes de vertu. On peut
dire la même chose avec autant de raison en parlant des relations d'un maître, d'un tyran, d'un souverain quelconque avec un plus faible que lui. Cependant il faut toujours punir les esclaves conformément à la justice, et ne pas les rendre insolents
en les reprenant comme des hommes libres. Toute parole adressée à un esclave doit être un ordre absolu et il ne faut point. jouer avec ses
esclaves, soit hommes, soit femmes, comme le font beaucoup de gens, qui rendent ainsi sottement leurs esclaves plus délicats, et font la vie plus pénible pour ceux qui sont commandés et pour ceux qui commandent.
CLINIAS C'est exact.
L'ATHÉNIEN Lors donc que chacun sera pourvu d'un nombre suffisant d'esclaves propres à l'aider dans toutes ses besognes, ne sera-t-il pas temps
de tracer le plan des habitations ?
CLINIAS Certainement.
XX
L'ATHÉNIEN
Il faut, ce semble, dans notre cité nouvelle et inhabitée
jusqu'alors, s'occuper des bâtiments en général et de ce qui concerne les temples et les remparts. Nous aurions
dû le faire avant de parler des mariages, Clinias ; mais, comme nous n'exécutons qu'en paroles, il est encore grand temps d'en parler. Lorsque nous exécuterons réellement les bâtiments, nous le ferons, si Dieu le veut, avant les mariages, et nous n'effectuerons ceux-ci qu'après ceux-là. Bornons-nous à présent à en tracer le plan en
peu de mots.
CLINIAS Oui, c'est ce qu'il faut faire.
L'ATHÉNIEN Les temples seront construits tout autour de la place publique, et la ville tout entière bâtie en cercle sur les hauteurs, tant pour la sûreté que pour la propreté. On placera près
des temples les maisons des magistrats et les tribunaux, où l'on recevra les plaintes et où l'on rendra la justice, comme
dans des sanctuaires vénérés en raison des fonctions saintes des juges et de la présence
des dieux qui y habitent. On mettra aussi dans ces temples les tribunaux où doivent se juger les causes
de meurtre et les crimes qui méritent la mort. Pour les remparts, Mégillos, je suis pour ma part de l'avis de Sparte, de les laisser dormir couchés
en terre et de ne pas les relever, et voici pourquoi. C'est une belle pensée que prônent les poètes, quand ils
disent qu'il faut que les remparts soient de fer et d'airain plutôt que de terre. De plus,
en ce qui nous regarde, nous prêterions justement beaucoup à rire, d'envoyer chaque année les jeunes gens
dans le pays pour y creuser des fossés et faire des retranchements afin de tenir l'ennemi
en respect et l'empêcher de mettre le pied sur nos frontières, si nous allions entourer la ville d'un rempart. C'est d'abord une chose nuisible à la santé des
habitants ; en outre, elle produit dans leur âme une habitude de lâcheté, en les invitant à se réfugier
dans leurs murs, au lieu de faire tête à l'ennemi, et à chercher leur salut dans une surveillance qui
ne se relâche ni de nuit ni de jour, à s'imaginer enfin que, retranchés et endormis derrière
des murs et des portes, ils auront là des moyens efficaces de se sauver, comme si nous étions nés pour
ne rien faire et ne savions pas que le repos s'acquiert réellement par les travaux et que les travaux suivent naturellement, n'est-ce
pas ? le repos honteux et l'insouciance. Si cependant on ne peut se passer de murailles, il faut, dès le commencement,
disposer les maisons des particuliers de telle sorte que toute la ville forme un mur continu, et que toutes les maisons, étant sur le même plan et de la
même forme, du côté de la rue, tiennent lieu de fortifications. Ce serait un spectacle assez agréable qu'une ville ayant l'aspect d'une seule maison, et elle serait singulièrement facile à garder et propre
à maintenir ses habitants en sûreté. Tant que dureront les constructions du début, c'est surtout aux habitants, qu'il appartiendra d'y veiller.
Les astynomes y auront l'œil et y contraindront les négligents en les mettant à
l'amende ; ils s'occuperont aussi d'entretenir la propreté dans tous les quartiers de la ville et d'empêcher qu'aucun particulier empiète sur les lieux publics, soit en bâtissant, soit en creusant. Ils seront encore chargés
de veiller au libre cours des eaux du ciel et de tout ce qu'il conviendra d'habiter, soit à l'intérieur, soit en dehors de la ville. Quand ils
se seront rendu compte de tout cela, les gardiens des lois compléteront la législation sur
ce point, ainsi que sur tous les autres que le législateur aura laissés de côté, faute
de pouvoir les prévoir. Maintenant que ces édifices et les bâtiments de la place publique, les gymnases, les écoles et les théâtres sont construits
et attendent les élèves et les spectateurs, passons à ce qui suit le mariage et poursuivons notre
œuvre de législateurs.
CLINIAS Oui, poursuivons-la.
XXI
L'ATHÉNIEN
Considérons donc les mariages comme terminés,
Clinias ; mais, comme il ne se passera pas moins d'une année avant qu'ils aient
des enfants, il faut voir comment les nouveaux époux vivront dans une ville qui
doit se distinguer entre les villes ordinaires. Ce qui fait suite à ce que nous venons de
dire n'est pas du tout le plus facile à dire, et, bien qu'un assez grand nombre de nos règlements précédents soit difficile à admettre, celui que je vais dire est encore plus malaisé à faire accepter à la multitude. Malgré tout, il faut dire, Clinias, ce
qui nous paraît bon et vrai.
CLINIAS Assurément.
L'ATHÉNIEN Quiconque songe à donner à un État des lois qui règlent la conduite des citoyens en ce qui regarde
les affaires publiques et sociales, et ne croit pas qu'il faille régler celles des particuliers dans la mesure où c'est nécessaire, mais qu'il faut laisser chacun libre de passer ses journées comme il l'entend, et qu'il n'est pas besoin que tout soit soumis à un règlement, et qui, laissant le privé en dehors de la loi, s'imagine qu'on voudra bien observer les règlements relatifs à l'ordre social et public, celui-là est dans l'erreur. A quoi tend ce préambule
? Le voici : nous voulons que les nouveaux mariés se mettent au régime des repas
en commun tout aussi complètement qu'avant le temps de leur mariage. Cette institution parut sans doute étrange au commencement, lorsqu'elle fut introduite clans vos contrées, et
que la guerre, comme on peut le supposer, en fit une loi, ou quelque autre fléau non moins puissant qui avait jeté votre pays dans de grandes difficultés en diminuant fortement la population. Mais quand on eut essayé et qu'on fut forcé de pratiquer les repas
en commun, l'usage en parut très propre à sauver l'État, et c'est à peu près ainsi que s'établit chez vous la pratique des repas en commun.
CLINIAS C'est en tout cas vraisemblable.
L'ATHÉNIEN Ce que je viens
de dire, que ce règlement parut jadis étrange et ne fut pas accepté sans appréhension par quelques-uns, serait aujourd'hui plus facile à mettre dans la loi. Mais celui qui lui fait suite et qui serait naturellement, s'il existait, tout à fait à sa place, n'existe à présent dans aucun pays, et l'on pourrait dire en plaisantant que le législateur donnerait des coups dans le
feu (81), et n'aboutirait à rien en le faisant, et en proposant mille autres choses semblables qui restent lettres
mortes ; aussi est-il difficile à dire et, quand il serait promulgué, à faire exécuter.
CLINIAS Quel est donc, étranger, ce règlement dont tu veux parler et que tu hésites si fort à énoncer
?
L'ATHÉNIEN Écoutez, afin que nous ne perdions pas beaucoup
de temps à ce propos. Tout ce qui se fait dans un État conformément à l'ordre et à la loi y produit des biens de toutes
sortes ; au contraire, les choses qui ne sont pas réglées ou qui le sont mal gâtent généralement autant d'autres choses qui le sont bien.
C'est là-dessus que s'est arrêté notre discours.
Chez vous, Mégillos et Clinias, les repas en commun pour les hommes ont été établis sagement, et, comme je, l'ai dit, d'une manière extraordinaire à la suite de quelque nécessité imposée par les
dieux ; mais on a négligé d'appliquer la même loi aux femmes, en quoi l'on a eu tort, et la pratique des repas en commun n'a pas vu le jour pour elles.
Ce sexe est d'ailleurs, par suite de sa faiblesse, plus porté par la nature à se cacher et à dissimuler que nous autres
hommes ; c'est pourquoi, le voyant difficile à régler, le législateur a cédé mal à propos et l'a laissé libre. Par suite de cette négligence, beaucoup d'abus se sont glissés
chez vous, qui seraient moins nocifs qu'à présent, si la loi s'y était opposée. Et en effet, ce n'est pas un demi mal, comme on pourrait le croire, que d'avoir laissé la vie des femmes sans la
régler ; mais, autant la nature de la femme est inférieure à celle des hommes par rapport à la vertu, autant la différence est grande sous le rapport du mal, qui chez elles est plus que double. Il vaut mieux pour le bonheur de l'État reprendre et corriger ce point et prescrire en tout les mêmes pratiques pour les femmes que pour les
hommes. Mais le genre humain s'est si peu avancé dans cette voie que dans les autres lieux et les autres États, où les repas en commun n'ont pas du tout été adoptés,
il n'est pas même prudent d'en parler. Dès lors comment entreprendre effectivement, sans s'exposer au ridicule, de contraindre les femmes à envisager l'obligation de manger et de boire en
public ? Il n'y a rien au monde que ce sexe supportât plus difficilement. Accoutumé à vivre dans la retraite et l'obscurité, si on l'amenait de force à la lumière, il opposerait au législateur une résistance totale et il l'emporterait de beaucoup sur lui.
Partout ailleurs, comme je l'ai dit, elles ne supporteraient, pas notre proposition de loi, si juste qu'elle soit, sans pousser les hauts
cris ; mais peut-être s'y prêteraient-elles ici. Si donc vous jugez à propos que l'ensemble de notre constitution ne reste pas imparfait, du moins en paroles, je veux bien vous exposer combien cet établissement serait utile et convenable, si vous êtes tous les deux d'accord de m'écouter
; sinon, laissons-le de côté.
CLINIAS Nous sommes tous les deux, étranger, entièrement et merveilleusement d'accord pour t'écouter.
XXII
Écoutez donc, et ne soyez pas surpris de
me voir reprendre le sujet de haut ; car nous sommes de loisir, et rien ne nous presse et ne, nous empêche d'examiner à fond et sous
tous ses aspects la matière des lois.
CLINIAS Tu as raison.
L'ATHÉNIEN Revenons donc à ce que nous avons dit en commençant.
Tout homme doit bien se mettre dans l'esprit ou que le genre humain n'a pas eu de commencement et n'aura
jamais de fin, mais qu'il a toujours existé et existera certainement toujours, ou qu'il s'est passé un temps incalculable depuis sa naissance.
CLINIAS Sans doute.
L'ATHÉNIEN Dès lors, ne devons-nous pas penser qu'il y a eu dans toute la terre toutes sortes de villes fondées et détruites, toutes sortes d'usages bien ou mal réglés, d'aliments et de boissons variées recherchées par les hommes, sans parler des révolutions des saisons, où il est à croire que les animaux ont subi des changements de toute espèce
?
CLINIAS Sans contredit.
L'ATHÉNIEN Ne faut-il pas croire aussi que la vigne,
qui n'existait pas jadis, a eu un commencement ? N'en faut-il pas dire autant de l'olivier et des présents de
Déméter et
de Coré, qu'elles nous ont faits par l'entremise de Triptolème ? Ne croirons-nous pas qu'au temps où ces choses mêmes n'existaient pas, les animaux se dévoraient les uns les autres, comme ils font à présent
?
CLINIAS Si fait.
L'ATHÉNIEN Ne voyons-nous pas que les sacrifices humains sont encore en usage chez beaucoup de peuples, tandis que nous savons que chez d'autres on n'osait même pas goûter à la chair de
bœuf qu'on n'immolait point d'animaux aux dieux, mais qu'on leur offrait des gâteaux, des fruits enduits de miel et d'autres dons purs de
sang ; qu'on s'abstenait de chair, parce qu'on regardait comme une impiété d'en manger et de souiller de sang les autels des dieux, et qu'il y avait alors chez nous des gens qui suivaient le régime dit orphique, qui mangeaient de tout
ce qui est inanimé, mais s'abstenaient de tout ce qui a vie ?
CLINIAS C'est ce qu'on entend souvent dire, et c'est très vraisemblable.
L'ATHÉNIEN On me demandera peut-être où j'en veux venir en vous disant tout cela.
CLINIAS C'est une demande qui n'est pas hors de propos, étranger.
L'ATHÉNIEN Je vais donc essayer, si je puis, Clinias, d'expliquer la suite de ma pensée.
CLINIAS Parle.
L'ATHÉNIEN Je vois que tout chez les hommes se ramène à trois sortes de besoins et d'appétits, dont l'usage développe la vertu chez ceux qui sont bien guidés, le vice chez
ceux qui le sont mal. Les deux premiers sont les besoins de manger et de boire, qui naissent avec nous, et produisent dans tout animal un désir naturel, qui pique comme un taon et l'empêche d'écouter quiconque dirait qu'il faut faire autre chose que de satisfaire le plaisir et le désir qui nous portent vers ces objets et de se délivrer du tourment qui nous presse. Le troisième et le plus grand de nos besoins et le plus vif de nos désirs s'éveille le dernier et allume chez les hommes une sorte de folie furieuse : c'est le désir de propager leur race, qui les brûle avec une extrême violence. Il faut essayer de maîtriser ces trois maladies, en vue
de la vertu et contrairement à ce qu'on appelle le plaisir, par les trois plus puissants remèdes, la crainte, la loi et la droite raison, en se servant du secours des Muses et des dieux de la place publique pour arrêter leur croissance et leur
cours. Après le mariage, plaçons la procréation des enfants, et après celle-ci la manière de les nourrir et de les élever, et, en continuant ainsi, lorsque chacune des lois que nous aurons faites nous amènera aux repas en commun et que nous arriverons à ces réunions, soit qu'il faille y admettre les femmes on les hommes seuls, au fur et à mesure
que nous en approcherons de plus près, peut-être verrons-nous mieux ce qui les précède et
qui n'est pas encore à présent réglé par la loi, et nous le réglerons
d'abord ; puis, compte je viens de le dire, nous nous en rendrons plus exactement compte et nous serons mieux à même de poser les lois qui s'y rapportent et
que nous jugerons les plus convenables.
CLINIAS C'est parfaitement juste.
L'ATHÉNIEN En conséquence, gardons dans notre mémoire ce qui vient d'être
dit ; car peut-être aurons-nous besoin de tout cela dans la suite.
CLINIAS Qu'est-ce que tu nous recommandes par-là
?
L'ATHÉNIEN Ce que nous avons défini par
ces trois termes, je veux dire le manger, en deuxième lieu le boire, et en troisième, les transports de l'amour.
CLINIAS Tu peux compter, étranger, que nous
nous souviendrons de tes recommandations.
L'ATHÉNIEN Fort bien. Revenons aux nouveaux mariés pour leur apprendre comment et suivant quelles règles ils doivent faire des enfants, et s'ils n'obéissent pas, menaçons-les de la loi.
CLINIAS Comment ?
XXIII
L'ATHÉNIEN
Il faut que la jeune femme et son mari se mettent dans l'esprit qu'ils doivent, autant qu'il dépend d'eux, donner à l'État les enfants les plus beaux et les meilleurs possible.
Or dans toute action où les hommes prennent part en commun, s'ils sont, attentifs à eux-mêmes et à ce qu'ils font, les résultats ne manquent pas d'être beaux et
bons ; c'est le contraire, s'ils n'y prêtent pas attention ou s'ils sont incapables d'attention. Que le mari fasse donc attention à sa femme et à la procréation des enfants, et que de son côté la femme en fasse autant, surtout dans le temps où ils n'auront pas encore
de progéniture. Nous chargerons d'y veiller les femmes que nous avons choisies, en plus ou moins grand nombre, selon que les magistrats le jugeront à propos, et, au moment où ils les délégueront, elles s'assembleront
dans le temple d'Ilithye (82), un quart d'heure par jour. Dans ces réunions, elles se diront les unes aux autres
si elles se sont aperçues que l'homme ou la femme qui doivent enfanter s'intéressent à autre chose qu'à ce
qui leur a été prescrit dans les sacrifices et, les cérémonies du mariage. L'espace de temps fixé pour la procréation et la surveillance de ceux qui font
des enfants sera de dix années, pas davantage, quand les naissances auront suivi
un cours régulier. Ceux dont le mariage sera resté stérile jusqu'à cette limite de temps, après avoir tenu conseil avec leurs parents et les femmes chargées de les surveiller, divorceront pour le bien commun de l'un et de l'autre. S'il y a contestation sur ce qui convient ou est avantageux à l'un ou à l'autre, on choisira parmi les gardiens des lois dix juges, et l'on s'en tiendra à leurs
ordres et à leur décision. Les matrones désignées pour la surveillance des jeunes, entreront dans leurs maisons et, par des remontrances ou par des menaces, mettront fin à leurs manquements et à leur ignorance. Si elles n'y réussissent pas, elles iront le dire aux gardiens des lois, qui les réprimeront. Au cas où ces gardiens n'en viendraient pas à bout, ils les dénonceront au public, en affichant leurs noms et en jurant qu'ils n'ont pu assagir tel ou tel citoyen. Celui dont le nom aura été affiché sera noté d'infamie, s'il ne fait pas condamner en justice
ceux qui l'auront affiché. Il n'assistera à aucun mariage, à aucun sacrifice pour la naissance
des enfants ; s'il y va, le premier venu pourra l'en punir en le frappant impunément. Les mêmes règles s'appliqueront aussi aux femmes : elles ne pourront prendre part aux processions
des femmes, aux honneurs, aux réunions pour un mariage ou la naissance d'un enfant, si elles sont affichées pour une faute pareille et ne peuvent se justifier.
Si, après avoir fait des enfants conformément aux lois, un homme s'unit pour cela à une autre
femme ou une femme à un autre homme, l'une et l'autre encore à l'âge prescrit pour l'enfantement, ils seront soumis aux mêmes peines que nous avons fixées pour ceux qui font encore
des enfants. L'homme et la femme qui à cet égard se comporteront sagement recevront toutes sortes d'honneurs ; on les refusera à ceux qui se seront mal comportés, ou plutôt on les couvrira d'ignominie. Tant
que la majorité se tiendra à cet égard dans les bornes du devoir, le législateur gardera le
silence ; mais, si elle en sort, on fera des lois conformes à celles qui auront été établies primitivement.
La première année étant pour chacun le commencement de la carrière de la vie, il faut l'inscrire comme telle dans les chapelles domestiques, tant pour les garçons que pour les filles. On l'inscrira aussi dans chaque phratrie sur un mur blanchi, dans la série
des archontes éponymes. Près de là, dans chaque phratrie, on inscrira toujours les membres vivants, et on effacera ceux qui auront quitté la vie. Le temps du
mariage sera fixé pour les filles entre la seizième et la vingtième almée : c'est le plus long terme qu'on puisse leur
accorder ; pour les garçons, il ira de la trentième à la trente-cinquième
année (83). Pour l'accès aux charges, l'âge sera
de quarante ans pour les femmes, de trente pour les hommes. Les hommes iront à la guerre depuis vingt ans jusqu'à soixante. Quant aux femmes, si l'on croit avoir besoin d'elles pour la guerre, elles n'iront que lorsqu'elles auront cessé d'avoir des enfants, et on les emploiera selon leurs forces et la bienséance de leur sexe jusqu'à l'âge de cinquante ans.
(62) Hésiode,
Travaux et Jours, 40.
(63) L'hipparque était le commandant de la cavalerie. A Athènes, il avait sous ses ordres dix phylarques.
(64) Les phylarques étaient les commandants des dix corps fournis à Athènes par les dix tribus. Ils étaient sous les ordres de l'hipparque.
(65) Le taxiarque commandait une division d'infanterie
(τάξις).
Son grade correspondait à celui de phylarque
(66) Le prytane était dans les villes grecques le magistrat suprême. A Athènes, c'était un des cinquante délégués choisis annuellement par chacune des dix tribus pour former le conseil, des Cinq Cents. Les prytanes de chaque tribu, à
tour de rôle présidaient le sénat et dirigeaient les affaires pendant
trente-cinq ou trente-six jours. La tribu dont les délégués étaient en exercice était dite
ἡ πρυτανεύουσα φυλή.
(67) Le mot astynome veut dire : qui régit la ville.
(68) Le mot agoranome signifie : qui régit le
marché.
(69) Le terme d'agronome n'a pas ici le sens que les modernes lui donnent; il signifie : celui qui régit les campagnes.
(70) Cryptes ou cachés était le nom qu'on donnait à Sparte aux jeunes gens qui faisaient la chasse aux
hilotes.
(71) La monodie est un chant exécuté par une seule voix.
(72) Les anciens ne confondaient pas le magistrat avec le juge. L'objet du premier était les affaires de l'État, celui du second, les affaires des particuliers.
(73) L'année attique commençait au mois
Hécatombaéon, (deuxième moitié de juillet et première d'août).
(74) Si l'on divise 5040 par 11, on a pour quotient 458 2/11. Si
donc on met à part deux unités de 5040, 11 et 458 en seront les diviseurs exacts. Voilà comment le nombre 5040 devient sain.
(75) Héra, épouse de Zeus, est la personnification de la sainteté conjugale. C'est à ce titre qu'on lui consacrera les amendes payées par ceux qui se refusent au mariage.
(76) Passage controversé. Le terme
γηράσκειν
vieillir est donné par les manuscrits, mais deux d'entre eux L et O portent en marge
διδάσκειν
enseigner, leçon adoptée par Cousin et par Saisset. Ce dernier traduit :
" Disons encore une fois qu'il faut enseigner aux pauvres que, selon le principe de l'égalité, celui qui ne donne rien ne doit rien recevoir.
"
(77) Ce règlement singulier est conforme à celui des Jasiens, qui ne permettait pas d'inviter au repas
de noces plus de dix hommes et de dix femmes. Fragments d'Héraclide.
(78) Il s'agit d'Héraclée en Bithynie.
(79) Les Pénestes formaient en Thessalie, comme les hilotes à Sparte, une sorte de classe moyenne entre les hommes libres et les serfs proprement dits.
(80) Homère, Odyssée, XVII, 522.
(81) Cette expression grecque correspond à l'expression française donner
des coups d'épée dans l'eau.
(82) C'est la déesse qui préside aux accouchements.
(83) Platon avait d'abord fixé l'âge du mariage pour les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans, et non
de trente à trente-cinq (772 d).
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