PLATON
PROTAGORAS
Oeuvres de Platon
Victor Cousin
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page sans numérotation ŒUVRES DE PLATON. TOME TROISIÈME. page sans numéritation A LEIPSIG, CHEZ ADOLPHE BOSSANGÈ, REICHS-STRASSE. L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, IMPRIMEUR DU ROI, RUE JACOB, n° 24. page nom numérotée ŒUVRES DE PLATON TRADUITES PAR VICTOR COUSIN. TOME TROISIÈME. PARIS, BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES, QUAI VOLTAIRE, N° 11. M. DCCC. XXVI page 1 PROTAGORAS, ΟU LES SOPHISTES page 2 page blanche page 3 ARGUMENT PHILOSOPHIQUE. Protagoras est si simple et si clair dans son plan et dans le petit nombre d'idées fondamentales dont il se compose, que tout éclaircissement philosophique nous paraît superflu ; d'autant plus que, dans le Menon, la même question et les mêmes idées sont reproduites exactement dans le même ordre, mais sous des formes et avec des développements plus didactiques qui demanderont une explication. Quelques lignes d'introduction sont ici plus que suffisantes. Socrate se rend à une assemblée de sophistes dont Protagoras est le coryphée. Il lui présente un jeune homme qui désire devenir un de ses disciples, et entre avec lui en conversation sur ce qu'il enseigne. Prota- page 4 goras, pour ne pas avoir l'air d'un rêveur et pour se distinguer des autres sophistes, ne lui parle pas de sa métaphysique, et lui déclare qu'il enseigne la politique. Or, le sujet véritable de la politique étant la vertu, Socrate s'étonne qu'à ce compte on puisse enseigner la politique, et il élève la question si la vertu peut être enseignée. Protagoras, qui naturellement tient pour l'affirmative, lui en donne un certain nombre de preuves extérieures auxquelles Socrate répond par des arguments du même genre ; mais bientôt, laissant là cette polémique superficielle, il force Protagoras d'aller avec lui au fond de la question ; et après lui avoir prouvé que pour savoir si la vertu peut être enseignée il faut savoir d'abord ce que c'est que la vertu, il lui demande quelle est l'essence de la vertu, si elle est une, ou si elle a des parties qui se laissent enseigner les unes après les autres. Protagoras prétend, avec tout le monde, que la vertu a des parties, et des parties diverses, page 5 comme la sagesse, la justice, la tempérance, le courage et la sainteté. Mais Socrate; par une analyse profonde et subtile, lui montre que ces différentes vertus ne sont pas aussi dissemblables qu'elles le paraissent, et qu'au lieu d'être indépendantes, elles se contiennent toutes les unes les autres, et se supposent réciproquement; qu'il n'y a point de sainteté qui ne soit juste, de justice qui ne soit sainte, de tempérance qui ne soit sage, de sagesse qui ne soit tempérante ; il va même jusqu'à prendre les deux termes de la vertu en apparence les plus éloignés, le courage et la sagesse, et il contraint Protagoras d'avouer que le courage, c'est-à-dire le vrai courage, doit savoir ce qu'il fait, et pourquoi il le fait, et par conséquent qu'il repose sur des raisons morales, sur la sagesse et la science; de sorte qu'en dernier résultat toutes les vertus ne sont que des applications, plus ou moins dissemblables en apparence, du même principe, qui les comprend toutes et leur communique page 6 à toutes son propre caractère. En effet, ce n'est point par tel ou tel acte, pour ainsi dire, extérieur, que l'âme est vertueuse, mais par une résolution intérieure et par une énergie générale et fondamentale, si l'on peut s'exprimer ainsi. Diverse au-dehors, comme le monde auquel elle se mêle; variée et infinie comme les situations de la vie; aussi souple que la tentation ; docile même jusqu'à un certain point à l'analyse vulgaire, qui la divisé pour la classer, et la classe pour s'entendre du moins avec elle-même, la vertu est Une dans l'âme et dans l'intention de l'agent moral ; son unité et son identité constituent toute sa réalité. Platon reproduit souvent ce principe, qui plus tard devint un des éléments du stoïcisme, et produisit dans son exagération le paradoxe célèbre que l'homme a toutes les vertus ou n'en a pas une, et que la vertu est parfaite ou n'est pas. Ici Socrate l'établit avec rigueur et lucidité dans toute sa portée et dans ses justes limites; et les vertus ainsi ré- page 7 duites à la vertu, et la vertu à l'inspiration vertueuse, on conçoit comment Socrate refuse d'admettre qu'elle tombe sous l'enseignement de l'école. Et cependant, en faisant rentrer les cinq vertus énumérées plus haut les unes dans les autres, en ramenant même le courage à la sagesse ou à la science, Socrate a placé la science à la tête de toutes les vertus, et en a fait la condition morale par excellence; car l'ignorance empêche le discernement du bien, et ôte la place de toute vertu. Il semble donc que ce soit une contradiction à celui qui, en niant la différence des vertus particulières, s'est appliqué à retrouver dans toutes la science; il semble que ce soit une contradiction de soutenir que la vertu, où la science joue un si grand rôle, n'admet point d'enseignement, tandis que Protagoras, qui sépare toutes les vertus et conçoit des vertus sans science, prétend que la vertu peut être enseignée. C'est sur cette contradiction plus apparente que réelle que page 8 se rompt l'entretien et finit la discussion. En lisant ce dialogue si gracieux dans ses formes, si uni dans sa marche, dégagé de ce luxe de discussions épisodiques, riches et fécondes, qui caractérisent en général tout vrai dialogue de Platon et en font presque une philosophie tout entière, il ne faut pas oublier d'abord que le Protagoras appartient à la jeunesse de l'auteur, et ensuite que, si son but apparent est bien de résoudre ou de traiter en effet une question particulière, son but moins direct, mais plus réel peut-être, est de nous faire assister au spectacle de tous les sophistes réunis autour de Protagoras, comme Hippias, Prodicus, et plusieurs autres personnages célèbres composant en quelque sorte les états-généraux de la sophistique, devant lesquels comparaît le jeune Socrate, qui les attaque et les défait pour ainsi dire en bataille rangée, dans la personne de leur représentant Protagoras. page 9 PROTAGORAS, ou LES SOPHISTES. Premiers interlocuteurs, UN AMI DE SOCRATE, SOCRATE. Seconds interlocuteurs, HIPPOCRATE, PROTAGORAS, ALCIBIADE, CALLIAS, CRITIAS, PRODICUS, HIPPIAS. [309a] L'AMI DE SOCRATE. D'oc viens-tu, Socrate ? mais faut-il le demander? c'est de ta chasse ordinaire. Tu viens de courir après le bel Alcibiade. Aussi je t'avoue que l'autre jour que je m'amusai à le regarder, il me parut encore bien beau, quoiqu'il soit déjà homme fait; car nous pouvons le dire ici entre page 10 nous, il n'est plus de la première jeunesse, et il a le menton tout couvert de barbe. SOCRATE. Qu'est-ce que cela fait ? Tu n'approuves donc pas ce que dit Homère, [309b] que l'âge le plus agréable est celui où l'on commence à avoir de la barbe (01) ; c'est justement l'âge d'Alcibiade. L'AMI DE SOCRATE. Quoi qu'il en soit, ne viens-tu pas d'avec lui ? comment êtes-vous ensemble? SOCRATE. Fort bien; et aujourd'hui mieux que jamais, car il a dit mille choses en ma faveur, et a pris mon parti ; je le quitte à l'instant ; et je te dirai une chose qui te paraîtra bien étrange ; c'est qu'en sa présence je ne faisais aucune attention à lui, et souvent même j'oubliais qu'il était là. [309c] L'AMI DE SOCRATE. Que vous est-il donc arrivé à l'un et à l'autre ? car assurément tu n'as pas trouvé dans la ville quelque jeune homme plus beau qu'Alcibiade. SOCRATE. Bien plus beau. page 11 L'AMI DE SOCRATE. Tout de bon? Est-ce un Athénien ou un étranger? SOCRATE. Un étranger. L'AMI DE SOCRATE. D'où est-il ? SOCRATE. D'Abdère. L'AMI DE SOCRATE. Et cet étranger t'a semblé si beau que tu le trouves plus beau que le fils de Clinias? SOCRATE. Et comment, mon cher, le plus sage ne paraîtrait-il pas le plus beau? L'AMI DE SOCRATE. Tu viens donc de quitter un sage? [309d] SOCRATE. Oui, un sage, et le plus sage de notre temps; si du moins tu trouves que Protagoras mérite ce titre. L'AMI DE SOCRATE. Que me dis-tu là? Quoi ? Protagoras est ici! SOCRATE. Oui, depuis trois jours. page 12 L'AMI DE SOCRATE. Et tu viens de le quitter ! [310a] SOCRATE. Et même après une conversation fort longue. L'AMI DE SOCRATE. Eh! ne voudrais-tu point nous raconter cette conversation, si tu n'es pas pressé. Assieds-toi ici, et fais lever cet enfant. SOCRATE. De tout mon cœur ; je te serai même obligé si tu veux bien m'entendre. L'AMI DE SOCRATE. Et nous pareillement, si tu veux parler. SOCRATE. En ce cas, l'obligation sera réciproque. Tu n'as donc qu'à m'écouter. Ce matin qu'il faisait encore nuit, Hippocrate, fils d'Apollodore (02) et frère de Phason, [310b] est venu heurter bien fort à ma porte avec son bâton : on ne lui a pas eu plus tôt ouvert, qu'il est venu tout droit dans ma chambre, en criant à haute voix, Socrate, dors-tu ? Ayant reconnu sa voix, j'ai dit voilà Hippocrate. Qu'y a-t-il de nouveau ? — Rien que de bon, m'a-t-il page 13 dit. —Tant mieux, lui ai-je répondu. Mais qui t'amène si matin? —Protagoras est ici, m'a-t-il dit se tenant debout vis-à-vis de moi. — Il y est d'avant-hier, lui ai-je réparti: ne viens-tu que de l'apprendre? — Je ne l'ai appris que cette nuit. [310c] En disant cela il s'est approché de mon lit à tâtons, s'est assis à mes pieds, et a continué de cette manière : Hier au soir, fort tard, à mon retour du dème d'OEnoé (03), où j'étais allé pour rattraper mon esclave Satyrus qui s'était enfui ; et j'avais résolu de venir te dire que j'allais courir après lui, mais quelque autre chose me fit sortir cela de l'esprit ; quand je fus de retour, que nous eûmes soupé et que nous allions nous coucher, mon frère vint me dire que Protagoras était arrivé. Ma première pensée fut de venir te donner cette bonne nouvelle ; mais, réfléchissant que la nuit était trop avancée, je me couchai, et, après [310d] un léger somme, qui m'a un peu refait de ma fatigue, je me suis levé et suis venu tout courant. — Moi, qui connais Hippocrate pour un homme de cœur et qui le voyais tout effaré, je lui ai dit: qu'est-ce donc? Protagoras t'a-t-il fait quelque injure? — Oui, par les dieux, page 14
m'a-t-il répondu en riant ; il me fait
injure d'être sage tout seul, et de ne pas me rendre tel. — Oh ! lui ai-je dit,
si tu lui donnes de l'argent, et que tu le gagnes, il te rendra sage aussi. —
Plût à Jupiter, et à tous les dieux, [310e] qu'il ne tînt qu'à cela, m'a-t-il dit ; je
ne me laisserais pas une obole, et j'épuiserais la bourse de mes amis. Ce n'est
pas autre chose qui m'amène : je viens te prier de lui parler pour moi; car,
outre que je suis trop jeune, je ne l'ai jamais ni vu ni connu. Je n'étais qu'au
enfant à son premier voyage ; mais j'entends tout le monde en dire beaucoup de
bien, et on assure que c'est le plus éloquent des hommes. Que n'allons-nous chez
lui avant [311a] qu'il sorte : on m'a dit qu'il loge chez Callias, fils d'Hipponicus ;
allons-y, je t'en conjure. — Pas encore; il est trop matin, lui ai-je dit; mais
allons nous promener dans notre cour, nous resterons là jusqu'à ce que le jour
vienne, après quoi nous irons. Ainsi, sois tranquille, nous le trouverons chez
lui, selon toute apparence ; Protagoras ne sort Nous sommes donc descendus dans la cour, et, en nous promenant, je [311b] voulus tâter un peu Hippocrate. Je me mis à l'examiner et à l'interroger. Oh ça, Hippocrate; tu vas aller chez Protagoras lui offrir de l'argent, afin qu'il t'enseigne quelque chose; mais quel homme penses- page 15 tu que ce soit, et quel homme veux-tu qu'il te rende? Si tu allais chez Hippocrate de Cos, qui porte le même nom que toi, et qui descend d'Esculape, et que tu lui offrisses de l'argent, si quelqu'un te demandait, Hippocrate, [311c] à quel titre veux-tu lui donner cet argent ? que répondrais-tu ? — Je répondrais que c'est à titre de médecin. — Et pour quoi devenir ? — Pour devenir médecin. — Et si tu allais chez Polyclète d'Argos, ou chez Phidias d'Athènes, leur donner de l'argent pour apprendre d'eux quelque chose, et qu'on te demandât tout de même, à quel titre tu veux donner cette argent-là à Polyclète ou à Phidias, que répondrais-tu ? — Je répondrais, m'a-t-il dit, que c'est à titre de sculpteur. — Et pour quoi devenir? — Pour devenir sculpteur évidemment. — Voilà qui est à merveille. [311d] Présentement donc, nous allons toi et moi chez Protagoras, disposés à lui donner tout ce qu'il demandera pour ton instruction, si notre bien peut y suffire, et qu'il y en ait assez pour le contenter; s'il ne suffit pas, nous sommes tout prêts à employer encore celui de nos amis. Si quelqu'un donc, voyant ce grand empressement, nous demandait, Socrate et Hippocrate, dites-moi, en donnant tout cet argent à Protagoras, à quel homme pensez-vous le donner? Que lui [311e] répondrions-nous? Quel nom connaissons-nous page 16 à Protagoras comme nous connaissons à Phidias celui de sculpteur, et à Homère celui de poète : comment appelle-t-on Protagoras ? — On appelle Protagoras un sophiste, Socrate. — Bon, lui ai-je dit, nous allons donner notre argent à un sophiste. — Précisément. — Et si le même homme te demandait encore [312a] ce que tu veux devenir avec Protagoras? — A ces mots, Hippocrate rougissant (car le jour était déjà assez grand pour me faire voir ce qui ce passait sur son visage) : si nous voulons être conséquents, m'a-t-il dit, il est évident que c'est pour devenir un sophiste. — Comment, par tous les dieux, lui dis-je, n'aurais-tu pas de honte de te donner pour sophiste à la face des Grecs? — Oui, par Jupiter, Socrate, j'en aurais honte, s'il faut dire la vérité. — Ah ! je t'entends, Hippocrate ; ton dessein n'est pas d'aller à l'école de Protagoras, [312b] comme on va à celle d'un sculpteur ou d'un médecin, mais comme tu as été à celle d'un grammairien, d'un joueur de lyre, et d'un maître d'exercices ; car tu n'as pas été chez tous ces maîtres pour en faire métier et devenir maître toi-même, mais seulement pour t'y exercer, et pour apprendre ce qui convient à un particulier et à un homme libre. — C'est cela, m'a-t-il dit; voilà justement l'usage que je veux faire de Protagoras. page 17 — Mais sais-tu ce que tu vas faire, lui ai-je dit? — Sur quoi? — Tu vas mettre ton âme entre les mains d'un sophiste, [312c] et je gagerais que tu ne sais ce que c'est qu'un sophiste. Ne sachant ce que c'est, tu ne sais à qui tu vas confier ton âme, et si c'est à de bonnes ou de méchantes mains. — Je crois fort bien le savoir. — Dis-moi donc ce que c'est qu'un sophiste. — Un sophiste, comme son nom même le témoigne, est un homme qui sait mille belles choses. — On peut en dire autant d'un peintre et d'un architecte. Ce sont aussi des gens qui savent beaucoup de belles choses. Mais [312d] si quelqu'un nous demandait quelles sont les belles choses qu'ils savent, nous ne manquerions pas de leur répondre que c'est tout ce qui regarde l'art de faire des tableaux, et ainsi du reste. Si donc on nous demandait de même, ce que sait un sophiste, que lui répondrions-nous ? Quel est précisément l'art dont il fait profession; et que dirions-nous qu'il est? — Nous dirions, Socrate, qu'il fait profession de rendre les hommes habiles à bien parler. — Nous dirions peut-être la vérité; mais ce n'est pas tout, et ta réponse attire encore une demande, savoir, sur quelles matières un sophiste rend-il habile à parler ; car un joueur de lyre [312e] ne rend-il pas aussi son disciple habile à parler sur ce qu'il sait, sur ce qui regarde le jeu de la lyre? page 18 — Cela est certain. — En quoi est-ce donc qu'un sophiste rend habile à parler? n'est-ce pas sur ce qu'il sait? — Apparemment. — Qu'est-ce donc qu'il sait et qu'il enseigne aux autres? — En vérité, Socrate, je ne saurais te le dire. [313a] Comment donc? lui ai-je dit; eh ! ne sens-tu pas à quel danger tu vas exposer ton âme? S'il te fallait mettre ton corps entre les mains d'un médecin qui serait aussi capable de le ruiner que de le guérir, n'y regarderais-tu pas plus d'une fois? N'appellerais-tu pas tes amis et tes parents, pour consulter avec eux, et ne serais-tu pas plus d'un jour à délibérer ? Et lorsqu'il est question de ton âme, que tu estimes infiniment plus que ton corps, et de laquelle tu es persuadé que dépend ton bonheur ou ton malheur, selon qu'elle devient bonne ou mauvaise, tu ne demandes conseil ni à ton père, ni à ton frère, [313b] ni à aucun de nous qui sommes tes amis ; tu ne mets pas un seul moment en délibération, si tu dois la confier à cet étranger qui vient d'arriver; mais ayant appris le soir fort tard son arrivée, tu viens dès le lendemain, avant la pointe du jour, remettre ton âme entre ses mains sans balancer, tout prêt à y employer et tout ton bien, et celui de tes amis : c'est une affaire conclue, il faut te livrer à Protagoras que tu ne connais point, comme tu l'avoues toi-même, [313c] et à qui tu n'as page 19 jamais parlé ; seulement tu le nommes un sophiste, et tu vas t'abandonner entre ses mains, sans savoir même ce que c'est qu'un sophiste. — Il paraît bien, à ce que tu dis, Socrate, répondit Hippocrate. Dis-moi, Hippocrate, le sophiste n'est-il pas un marchand, soit passager, soit fixé en un lieu, de toutes les denrées dont l'âme se nourrit ? Il me le semble, au moins. — Mais de quoi se nourrit l'âme, Socrate? De sciences, lui ai-je répondu. Mais, mon cher, il faut bien prendre garde que le sophiste, en nous vantant trop sa marchandise, ne nous trompe comme les gens qui nous vendent tout ce qui est nécessaire pour la nourriture du corps; [313d] car ces derniers, sans savoir si les denrées qu'ils débitent sont bonnes ou mauvaises pour la santé, les vantent excessivement pour les mieux vendre, et ceux qui les achètent ne s'y connaissent pas mieux qu'eux, à moins que ce ne soit quelque médecin ou quelque maître de palestre. Il en est de même de ces marchands qui vont vendre les sciences dans les villes à ceux qui en ont envie ; ils louent indifféremment tout ce qu'ils vendent. Mais peut-être la plupart d'entre eux ignorent si ce qu'ils débitent est bon ou mauvais [313e] pour l'âme; et les acheteurs sont dans le même cas, à moins qu'ils ne s'en ren- page 20 contre quelqu'un qui soit habile dans la médecine des âmes. Si donc tu t'y connais, et que tu saches ce qui est bon ou mauvais, tu peux aller acheter en toute sûreté des sciences chez Protagoras et chez tous les autres sophistes ; mais si tu ne t'y connais pas, prends bien garde, mon cher Hippocrate, [314a] de hasarder ce que tu as de cher au monde ; car le risque est plus grand dans l'emplette des sciences que dans celle des aliments: après qu'on a acheté des aliments, d'un marchand domestique ou forain, on peut les emporter chez soi dans d'autres vaisseaux; et avant d'en prendre, on a le temps de consulter et d'appeler à son aide quelque expert qui vous dise ce qu'il faut ou ce qu'il ne faut pas boire et manger, la quantité qu'on en peut prendre, et le temps où on peut la prendre ; de sorte que le danger [314b] n'est pas bien grand. Mais il n'en est pas de même des sciences ; on ne peut les mettre dans aucun autre vaisseau que dans son âme, et dès que l'emplette est faite, le prix payé, et qu'on les a reçues dans son âme, le bien ou le mal est fait sans ressource. Consultons donc des gens plus âgés et plus expérimentés que nous; car nous sommes trop jeunes pour décider dans une affaire si importante. Cependant allons, puisque le parti en est pris ; nous entendrons ce que dira cet homme, et après l'avoir entendu, page 21 nous le communiquerons à d'autres; aussi bien Prolagoras n'est pas là tout seul, [314c] et nous trouverons avec lui Hippias d'Élide (04), et, je pense, aussi Prodicus de Céos, et plusieurs autres sages. Cette résolution prise, nous nous mîmes en chemin. Arrivés à la porte, nous nous arrêtâmes pour finir une petite dispute que nous avions eue en route ; et, avant d'entrer, nous nous promenâmes en causant devant le vestibule, jusqu'à ce que nous fussions d'accord. Le portier, qui est un eunuque, nous entendit, je pense, [314d] et apparemment que la quantité des sophistes qui arrivaient là à tous moments l'avait mis de mauvaise humeur contre tous ceux qui approchaient de la maison ; car nous n'avons pas plus tôt heurté, qu'ouvrant sa porte, et nous voyant, Ah, ah, dit-il, voici encore des sophistes ; il n'a pas le temps, et prenant sa porte avec les deux mains, il nous la ferme au nez de toute sa force. Nous heurtons encore, et il nous répond, la porte fermée : Est-ce que vous ne m'avez pas entendu ? ne vous ai-je pas dit qu'il n'a pas le temps ? — Mon ami, lui ai-je dit, nous ne demandons pas Callias, et nous ne sommes pas des sophistes; ouvre donc sans crainte : [314e] nous venons pour voir Protagoras, et tu n'as qu'à nous an- page 22 noncer. Avec tout cela il eut encore bien de la peine à nous ouvrir. Quand nous fûmes entrés, nous aperçûmes Protagoras qui se promenait dans l'avant-portique; sur la même ligne était d'un côté Callias, fils d'Hipponicus et son frère [315a] utérin, Paralos, fils de Périclès et Charmidès (05), fils de Glaucon; et de l'autre côté Xanthippe (06), l'autre fils de Périclès, et Philippide, fils de Philomèles, et Antimœros de Mende (07), le plus fameux disciple de Protagoras, et qui aspire à être sophiste. Derrière eux marchait une troupe de gens qui écoutaient la conversation; la plupart paraissaient des étrangers, que Protagoras mène toujours avec loi de toutes les villes où il passe, les entraînant par la douceur de sa voix comme [315b] Orphée. Il y avait quelques-uns de nos compatriotes parmi eux. J'eus vraiment un singulier plaisir à voir avec quelle discrétion cette belle troupe prenait garde de ne point se trouver devant Protagoras, et avec quel soin, dès que Protagoras retournait sur ses pas avec sa compagnie, elle s'ou- page 23 vrait devant lui, se rangeait de chaque côté, dans le plus bel ordre, et se remettait toujours derrière lui avec respect. Ensuite j'aperçus, pour me servir de l'expression d'Homère (08), Hippias [315c] d'Élide, qui était assis de l'autre côté de l'avant-portique, sur un siège élevé, et autour de lui, sur les marches, je remarquai Éryximaque, fils d'Acuménos, Phèdre de Myrrhinuse (09), Andron, fils d'Androtion (10), et quelques étrangers, compatriotes d'Hippias, mêlés avec d'autres. Ils paraissaient faire quelques questions de physique et d'astronomie à Hippias, et lui, assis sur son trône, répondait à toutes leurs difficultés. Je vis encore Tantale (11), c'est-à-dire [315d] Prodicus de Céos, qui était aussi arrivé à Athènes. Il était dans une petite chambre qui sert ordinairement de serre à Hipponicus, et que Callias, à cause de la quantité de monde qui était arrivé chez lui, avait donnée à ces étrangers, après l'avoir dé- page 24 barrassée. Prodicus était encore au lit, tout enveloppé de peaux et de couvertures, et auprès de son lit étaient assis Pausanias de Céramis (12) et un jeune homme du plus heureux naturel, à ce qu'il m'a paru, [315e] et de la plus belle figure. Il me semble que je l'ai ouï nommer Agathori, et je me trompe fort si Pausanias n'en est amoureux (13). Il y avait encore les deux Adimantes, l'un fils de Céphis, et l'autre fils de Leucolophidès (14), et quelques autres jeunes gens. Comme j'étais dehors, je ne pus entendre le sujet de leur entretien, quoique je souhaitasse avec une extrême passion d'entendre Prodicus; car il me paraît un homme très sage, ou plutôt un homme [316a] divin ; mais il a la voix si grosse, qu'elle causait dans l'a chambre un certain retentissement qui empêchait d'entendre distinctement ce qu'il disait.
Nous sommes entrés, et un moment après
nous sont arrivés Alcibiade le beau, comme tu l'appelles, en quoi je suis bien
de ton avis, et Après que nous avons été là un peu de temps; page 25 et que nous avons considéré ce qui se passait, nous nous sommes avancés vers Protagoras ; [316b] et lui adressant la parole, Protagoras, lui dis-je, Hippocrate et moi sommes venus ici pour te voir. Voulez-vous me parler en particulier, nous dit-il, ou devant tout ce monde? Peu nous importe. Quand je t'aurai dit ce qui nous amène, tu verras toi-même ce qui convient le mieux. Qu'est-ce donc qui vous amène? Hippocrate que voilà, lui ai-je répondu, est un de mes compatriotes, fils d'Apollodore, d'une des plus grandes et des plus riches maisons d'Athènes, nul jeune homme de son âge n'a de plus heureuses dispositions ; il veut se rendre [316c] illustre dans sa patrie, et il est persuadé que, pour y réussir, il ne peut mieux faire que de s'attacher à toi. Vois donc si sur cela tu veux nous entretenir en particulier, ou devant tout ce monde? Cela est fort bien, Socrate, d'user de cette précaution envers moi ; car un étranger qui va dans les plus grandes villes, et qui y persuade les jeunes gens les plus distingués de quitter leurs concitoyens, parents ou autres, jeunes et vieux, et de ne s'attacher qu'à lui pour devenir plus habiles par [316d] son commerce, ne saurait prendre trop de précautions; c'est un métier fort délicat, exposé aux traits de l'envie, et qui attire beau- page 26 coup de haines et d'embûches. Pour moi, je soutiens que l'art des sophistes est très ancien ; mais ceux qui l'ont professé dans les premiers temps, pour cacher ce qu'il a de suspect, ont cherché à le couvrir, les uns du voile de la poésie, comme Homère, Hésiode et Sirnonide; les autres de celui des purifications et des prophéties, comme Orphée et Musée; ceux-là l'ont déguisé sous les apparences de la gymnastique, comme Iccos (15) de Tarente, et comme fait encore aujourd'hui un des plus grands sophistes qui aient jamais été, je veux dire [316e] Hérodicus de Sélybrie (16), et originaire de Mégare; et ceux-ci l'ont caché sous le charme de la musique, comme votre Agathoclès (17) sophiste habile, et comme Pythoclidès (18) de Céos, et une infinité d'autres. Tous ces personnages, pour se mettre, comme je vous le disais, à couvert de l'envie, se sont enveloppés du manteau des arts que je viens de vous nommer; [317a] et en cela je ne suis nullement de leur avis, persuadé qu'ils page 27 n'ont point fait ce qu'ils voulaient faire. Il leur a été impossible de se dérober aux yeux de ceux qui ont la principale autorité dans les villes; et c'est pourtant pour ceux-là que tous ces artifices étaient faits, car le peuple ne s'aperçoit de rien, pour ainsi dire, et ne parle que d'après ceux qui le gouvernent. Or, il n'y a rien de plus ridicule que d'être surpris quand on veut se cacher; cela ne fait que vous attirer encore un plus grand nombre d'ennemis [317b] et vous rendre plus suspect; car, outre tout le reste, on vous soupçonne d'être un fourbe. Pour moi, je prends le chemin opposé; je fais profession ouverte d'enseigner les hommes, et je me déclare sophiste. La meilleure de toutes les finesses, selon moi, c'est de n'en avoir point: j'aime mieux me montrer que d'être découvert. Avec cette franchise, je ne laisse pas de prendre toutes les précautions nécessaires, de manière que, Dieu merci, il ne m'est encore arrivé aucun mal pour [317c] avouer que je suis sophiste, quoiqu'il y ait un grand nombre d'années que j'exerce cet art; car je ne suis pas jeune, et par mon âge je serais le père de tous tant que vous êtes. Ainsi rien ne me peut être plus agréable, si vous le voulez bien, que de vous parler en présence de tous ceux qui sont dans la maison. D'abord j'ai connu son but, et j'ai vu qu'il ne cherchait qu'à se faire valoir devant Prodicus et page 28 devant Hippias, et à tirer vanité de ce que [317d] nous nous adressions à lui, comme amoureux de sa sagesse. — Eh quoi! lui dis-je, ne faudrait-il point appeler Prodicus et Hippias avec leur compagnie, afin qu'ils nous entendissent? Je le veux bien, dit Protagoras; et Callias prenant la parole : Voulez-vous, nous a-t-il dit, que nous préparions des sièges, afin que vous parliez assis? — Cela nous a paru fort bien pensé, et en même temps, dans l'impatience d'entendre parler des hommes si habiles, nous nous sommes tous mis à transporter les sièges et les bancs auprès d'Hippias, parce qu'il y avait déjà des bancs dans cet endroit. Dans cet intervalle, Callias et Alcibiade [317e] sont revenus,amenant Prodicus qu'ils avaient fait lever, et tous ceux qui étaient avec lui. Quand nous avons été tous assis, Protagoras, m'adressant la parole, me dit : Socrate, tu peux me dire présentement devant toute cette compagnie ce que tu as déjà commencé à me dire pour ce jeune homme. [318a] Protagoras, lui ai-je dit, mon début est le même que tout-à-l'heure. Hippocrate, que voici, meurt d'envie d'entrer dans ton école, et il voudrait bien savoir l'avantage qu'il en retirera : voilà tout ce que nous avons à te dire. Alors Protagoras se tournant vers Hippocrate, Mon cher enfant, lui a-t-il dit, l'avantage que page 29 tu retireras d'être avec moi, c'est que dès le premier jour de ce commerce, tu t'en retourneras le soir plus habile que tu ne seras venu le matin : le lendemain de même, et tous les jours tu sentiras que tu as fait de nouveaux progrès. [318b] Mais, Protagoras, lui dis-je, il n'y a rien là de bien surprenant et qui ne soit fort ordinaire; car toi-même, quelque avancé en âge et en science que tu sois, si quelqu'un t'enseignait ce que tu ne sais pas, tu deviendrais aussi plus savant que tu n'es. Ce n'est pas là ce que nous demandons. Mais supposons qu'Hippocrate change tout d'un coup de fantaisie, et qu'il lui prenne envie de s'attacher à ce jeune peintre qui vient d'arriver en cette ville, à Zeuxippe d'Héraclée; il s'adresse à lui comme il s'adresse présentement à toi; [318c] ce peintre lui fait les mêmes promesses que tu lui fais, que chaque jour il se rendra plus habile et fera de nouveaux progrès. Si Hippocrate lui demande, En quoi ferai-je de si grands progrès? n'est-il pas vrai que Zeuxippe lui répondra qu'il les fera dans la peinture? Ou bien qu'il lui vienne dans la tête de s'attacher à Orthagoras le Thébain, et qu'après avoir entendu de sa bouche les mêmes choses qu'il a entendues de la tienne, s'il lui fait encore la même demande, en quoi il deviendra tous les jours plus habile, n'est-il pas vrai qu'Orthagoras lui répondra que page 30 c'est dans l'art de jouer de la flûte (19)? Cela étant, je te prie, Protagoras, de nous répondre de même à ce jeune homme et à moi qui [318d] t'interroge pour lui. Tu dis que si Hippocrate s'attache à toi dès le premier jour il s'en retournera plus habile, et ainsi tous les jours de sa vie. Mais explique-nous en quoi et sur quoi. Protagoras ayant entendu ces paroles m'a dit: Socrate, ta question est bien faite, et je me plais à répondre à ceux qui me font de bonnes questions. Hippocrate n'éprouvera point en s'attachant à moi, ce qui lui serait arrivé s'il s'était adressé à tout autre sophiste. Les autres perdent la jeunesse. [318e] Quelque aversion qu'elle témoigne pour les arts, ils l'y jettent malgré elle, lui apprenant le calcul, l'astronomie, la géométrie et la musique (en disant ces mots, il jetait les yeux sur Hippias) : au lieu qu'Hippocrate n'apprendra à mon école que ce qu'il vient pour y apprendre; et ce que j'enseigne c'est l'intelligence des affaires domestiques, afin qu'on sache gouverner sa maison le mieux possible, [319a] et des affaires publiques, afin qu'on devienne capable de parler et d'agir pour les intérêts de l'état. Vois, lui ai-je dit, si je comprends bien ta pensée; il me semble que tu veux parler de la page 31 politique, et que tu te fais fort de former de bons citoyens. C'est cela même, dit-il : voilà de quoi je me vante. En vérité, lui ai-je dit, Protagoras, tu possèdes une science merveilleuse, s'il est vrai que tu la possèdes ; car je ne ferai pas difficulté de te dire librement ce que je pense. Jusqu'ici j'avais cru que c'était une chose qui ne pouvait être [319b] enseignée; mais, puisque tu dis que tu l'enseignes, le moyen de ne pas te croire? Cependant il est juste que je te dise les raisons que j'ai de penser qu'elle ne peut être enseignée, et qu'il ne dépend pas des hommes de communiquer cette science aux hommes. Je suis persuadé, comme tous les Grecs, que les Athéniens sont fort sages. Or, je vois dans toutes nos assemblées, que, lorsque l'on veut entreprendre quelque édifice, on appelle les architectes pour demander leur avis; que, quand on veut bâtir des navires, on fait venir les charpentiers qui travaillent dans les arsenaux; et qu'on en use de même sur toutes les choses [319c] que l'on juge de nature à être enseignées et apprises, et si quelque autre, qui ne sera pas du métier, se mêle de donner ses conseils, quelque beau, quelque riche et quelque noble qu'il puisse être, on ne l'écoute seulement pas, mais on se moque de lui, et on fait un bruit page 32 épouvantable jusqu'à ce qu'il se retire, ou que les archers l'enlèvent ou le traînent dehors par l'ordre des prytanes. Voilà de quelle manière on se conduit dans toutes les choses qui dépendent des arts. Mais toutes les fois qu'on délibère sur ce qui regarde le [319d] gouvernement de la république, alors on écoute tout le monde indistinctement. On voit le maçon, le serrurier, le cordonnier, le marchand, le patron de vaisseau, le pauvre, le riche, le noble, le roturier, se lever pour dire son avis, et personne ne s'avise de le trouver mauvais, comme dans les autres occasions, et de reprocher à aucun d'eux qu'il s'ingère de donner des conseils sur des choses qu'il n'a jamais apprises, et sur lesquelles il n'a point eu de maîtres : preuve évidente que les Athéniens croient que cela ne peut être enseigné. Et il en est non seulement ainsi dans les [319e] affaires publiques, mais dans le particulier, les plus sages et les plus habiles de nos concitoyens ne peuvent communiquer leur sagesse et leur habileté aux autres. Sans aller plus loin, Périclès a fort bien fait apprendre à ses deux fils ici présents tout ce qui dépend des maîtres; [320a] mais, pour ce qu'il sait, il ne le leur apprend point, et ne les envoie pas chez d'autres pour l'apprendre; et, semblables à ces animaux consacrés aux dieux, à qui on laisse la liberté de paître où ils veulent, ils errent à page 33 droite et à gauche, pour voir si d'eux-mêmes ils ne tomberont point par bonheur sur la vertu. Veux-tu un autre exemple? Le même Périclès, chargé de la tutelle de Clinias, frère cadet d'Alcibiade que voici, de peur que ce dernier ne corrompît son jeune frère, prit le parti de les séparer, et il mit Clinias chez Ariphron (20), et prit soin lui-même de l'élever et de l'instruire. Mais qu'arriva-t-il? Clinias ne fut pas là six mois [320b] que Périclès, ne sachant qu'en faire, le rendit à Alcibiade. Je pourrais en citer une infinité d'autres, qui, avec beaucoup de mérite, n'ont jamais pu rendre meilleurs ni leurs propres enfants, ni les enfants d'autrui. Voilà les motifs qui me font croire, Protagoras, que la vertu ne peut être enseignée ; mais aussi quand je t'entends dire le contraire, je suis ébranlé, et je commence à croire que tu dis vrai, persuadé que je suis, que tu es homme d'une grande expérience, ayant appris beaucoup de choses des autres, et en ayant trouvé beaucoup par toi-même. Si tu peux donc nous démontrer clairement que [320c] la vertu est de nature à être enseignée, ne nous cache pas un si grand trésor, et fais-nous-en part, je t'en conjure. page 34 Je ne te le cacherai pas non plus, reprît Protagoras, mais choisis : veux-tu que, comme un vieillard qui parle à des jeunes gens, je te fasse cette démonstration par le moyen d'une fable, ou bien que j'emploie le raisonnement ? A ces mots, la plupart de ceux qui étaient là assis se sont écriés qu'il était le maître. Puisque cela est, dit-il, je crois que la fable sera plus agréable. Il fut un temps où les dieux existaient, et où il n'y avait point [320d] encore d'êtres mortels. Lorsque le temps de leur existence marqué par le destin fut arrivé, les dieux les formèrent dans le sein de la terre, les composant de terre, de feu, et des autres éléments qui se mêlent avec le feu et la terre. Quand ils furent sur le point de les faire paraître à la lumière, ils chargèrent Prométhée et Épiméthée (21) du soin de les orner, et de pourvoir chacun d'eux des facultés convenables. Épiméthée conjura son frère de lui laisser faire cette distribution. Quand je l'aurai faite, dit-il, tu examineras si elle est bien. Prométhée y ayant consenti, il se met à faire le partage : il donne aux uns la force sans vitesse, [320e] compense la faiblesse des autres par l'agilité; arme ceux-ci, et page 35 à ceux-là qu'il laisse sans défense il réserve quelque autre moyen d'assurer leur vie ; les petits reçoivent des ailes, ou une demeure souterraine ; et ceux qui ont la grandeur en partage, il les [321a] met en sûreté par leur grandeur même. Il suit le même plan et la même justice dans le reste de la distribution, pour qu'aucune espèce ne soit détruite. Après avoir pris les mesures nécessaires pour empêcher leur destruction mutuelle, il s'occupe des moyens de les faire vivre sous les diverses températures, en les revêtant d'un poil épais et d'une peau ferme, qui pussent les défendre contre le froid et la chaleur, et tinssent lieu à chacun de couvertures naturelles, quand ils se retireraient pour dormir. De plus, [321b] il leur met sous les pieds, aux uns une corne, aux autres des calus et des peaux très épaisses et dépourvues de sang. Il leur fournit ensuite des aliments de différente espèce, aux uns l'herbe de la terre, aux autres les fruits des arbres, à d'autres des racines. La nourriture qu'il destina à quelques-uns fut la substance même des autres animaux. Mais il fit en sorte que ces bêtes carnassières multipliassent peu, et attacha la fécondité à celles qui devaient leur servir de pâture, afin que leur espèce se conservât. Comme Épiméthée n'était pas fort habile, il ne s'aperçut pas [321c] qu'il avait épuisé toutes les facultés en fa- page 36 vent des êtres privés de raison. L'espèce humaine restait donc dépourvue de tout, et il ne savait quel parti prendre à son égard. Dans cet embarras, Prométhée survint pour jeter un coup-d'œil sur la distribution. Il trouva que les autres animaux étaient partagés avec beaucoup de sagesse, mais que l'homme était nu, sans chaussure, sans vêtements, sans défense. Cependant le jour marqué approchait, où l'homme devait sortir de terre et paraître à la, lumière. Prométhée, fort incertain sur la manière dont il pourvoirait à la sûreté de l'homme, prit le parti de [321d] dérober à Vulcain et à Minerve les arts et le feu : car sans le feu la connaissance des arts serait impossible et inutile ; et il en fil présent à l'homme. Ainsi notre espèce reçut l'industrie nécessaire au soutien de sa vie ; mais elle n'eut point la politique, car elle était chez Jupiter, et il n'était pas encore au pouvoir de Prométhée d'entrer dans la citadelle, séjour de Jupiter, devant laquelle [321e] veillaient des gardes redoutables. Il se glisse donc en cachette dans l'atelier où Minerve et Vulcain travaillaient en commun, dérobe l'art de Vulcain, qui s'exerce par le feu, avec les autres arts propres à Minerve, et les donne à l'homme ; voilà comment l'homme a le moyen [322a] de subsister. Prométhée, à ce qu'on dit, porta dans la suite la peine de son larcin, dont Épiméthée avait été la page 37
cause. L'homme ayant donc quelque part
aux avantages divins, fut aussi le seul d'entre les animaux qui, à cause de son
affinité avec les dieux, reconnut leur existence, conçut là pensée de leur
dresser des autels, et de leur ériger des statues. Ensuite il trouva bientôt
l'art d'articuler des sons, et de former dès mots; il se procura une habitation,
des vêtements, une chaussure, de quoi se couvrir la nuit, et tira sa nourriture
de la terre. Ainsi pourvus du nécessaire, [322b] les premiers hommes vivaient
dispersés, et les villes n'existaient pas encore. C'est pourquoi ils étaient
détruits par les bêtes, étant trop faibles à tous égard pour leur résister : et
leurs arts mécaniques, qui suffisaient pour leur donner de quoi vivre ne
suffisaient point pour combattre les animaux; car ils ne connaissaient pas
encore l'art politique, dont celui de la guerre fait partie. Aussi ils
cherchaient à se rassembler, et à se mettre en sûreté en bâtissant des villes ;
mais, lorsqu'ils étaient réunis, ils se nuisaient les uns page 38 de l'union sociale. Mercure demanda à Jupiter de quelle manière il devait taire la distribution de la justice et de la pudeur. Les distribuerai-je comme on a fait les arts ? or les arts ont été distribués de cette manière : la médecine a été donnée à un seul pour l'usage de plusieurs qui n'en ont aucune connaissance, et de même par rapport aux autres artisans. Suivrai-je la même règle dans le partage de la justice et de la pudeur, [322d] ou les distribuerai-je entre tous? Entre tous, repartit Jupiter ; et que tous y aient part. Car si la distribution s'en fait entre un petit nombre, comme celle des autres arts, jamais les villes ne se formeront. De plus, tu leur imposeras de ma part cette loi, de mettre à mort quiconque ne pourra participer à la pudeur et à la justice, comme un fléau de la société. C'est ainsi, Socrate, et pour ces motifs que les Athéniens et les autres peuples, lorsqu'ils délibèrent sur des objets relatifs à la profession du charpentier, ou à quelque autre art mécanique, croient devoir prendre l'avis de peu de personnes ; et que, si [322e] quelqu'un n'étant pas du petit nombre de ces experts, s'avise de dire son sentiment, ils ne l'écoutent pas, comme tu dis, et avec raison, à ce que je prétends. Au lieu que quand leurs délibérations roulent sur la vertu [323a] politique, qui comprend nécessairement la jus- page 39 tice et la tempérance, ils écoutent tout le monde, et ils font bien ; car il faut que tous participent à la vertu politique, ou il n'y a point de cités. Telle est, Socrate, la raison de cette conduite. Et afin que tu ne penses pas que je te trompe, en disant que tous les hommes sont véritablement persuadés que chaque particulier a sa part de la justice et des autres branches de la vertu politique, en voici une preuve que je te prie d'écouter. Par rapport aux autres talents, comme tu dis, si quelqu'un se donne pour bien jouer de la flûte, ou pour posséder quelque autre art qu'il ne possède point, on s'en moque, [323b] ou l'on s'emporte contre lui, et ses proches s'avançant tâchent de lui remettre la tête comme à un insensé. Mais pour ce qui est de la justice et des autres vertus civiles, lors même que l'on sait qu'un homme est injuste, s'il lui échappait de dire la vérité contre lui-même en présence de plusieurs personnes, l'aveu de la vérité qui aurait passé dans le cas précédent pour sagesse, passerait ici pour folie : et l'on tient qu'il faut que tous se disent justes, qu'il le soient ou non, sous peine d'être réputé insensé, si l'on ne se donne pour tel : parce que c'est une nécessité [323c] que tout homme, quel qu'il soit, participe de quelque manière à la justice, ou qu'il ne soit point compté parmi les hommes. page 40 Voilà ce que j'avais à dire pour expliquer comment on a raison d'admettre tout le monde à donner son avis sur ce qui concerne cette vertu, à cause de la persuasion où l'on est que tous y ont part. Je vais maintenant essayer de te démontrer que les hommes ne regardent cette vertu, ni comme un don de la nature, ni comme une qualité qui naît d'elle-même, mais comme une chose qui peut s'enseigner et qui est le fruit de l'étude et de l'exercice. Car pour les défauts que les hommes attribuent [323d] à la nature ou au hasard, on ne se fâche point contre ceux qui les ont. Nul ne les réprimande, ne leur fait des leçons, ne les châtie, afin qu'ils cessent d'être tels ; mais on en a pitié. Par exemple, qui serait assez insensé pour s'aviser de corriger les personnes contrefaites, de petite taille, ou de complexion faible? C'est que personne n'ignore, je pense, que les bonnes qualités en ce genre, ainsi que les mauvaises, viennent aux hommes de la nature ou de la fortune. Mais, pour les biens qu'on croit que l'homme peut acquérir par l'application, l'exercice et l'instruction, [323e] lorsque quelqu'un ne les a point, et qu'il a les vices contraires, c'est alors que la colère, les châtiments et les réprimandes ont lieu. Du nombre de ces vices est l'injustice, l'impiété, en un mot, [324a] tout ce qui est opposé à la vertu politique. Si l'on se page 41 fâche en ces rencontres, si l'on use de réprimandes, c'est évidemment parce qu'on peut acquérir cette vertu par l'exercice et par l'étude. En effet, Socrate, si tu veux faire réflexion sur ce qu'on appelle punir les méchants, et sur la force attachée à cette punition, tu y reconnaîtras l'opinion où sont les hommes qu'il dépend de nous d'être vertueux. Personne ne châtie ceux qui se sont rendus coupables d'injustice, par la seule raison qu'ils ont commis une injustice, à moins [324b] qu'on ne punisse d'une manière brutale et déraisonnable. Mais lorsqu'on fait usage de sa raison dans les peines qu'on inflige, on ne châtie pas à cause de la faute passée ; car on ne saurait empêcher que ce qui est fait ne soit fait, mais à cause de la faute à venir, afin que le coupable n'y retombe plus, et que son châtiment retienne ceux qui en seront les témoins. Et quiconque punit par un tel motif est persuadé que la vertu s'acquiert par l'éducation : aussi se propose-t-il pour but en punissant de détourner du vice. Tous ceux donc qui infligent des peines, soit en particulier, soit en public, [324c] sont dans cette persuasion. Or, tous les hommes punissent et châtient ceux qu'ils jugent coupables d'injustice, et les Athéniens, tes concitoyens, autant que personne. Donc, suivant ce raisonnement, les Athéniens ne pensent pas moins que les autres, page 42 que la vertu peut être acquise et enseignée. Ce n'est donc pas sans raison que tes citoyens trouvent bon que le forgeron et le cordonnier aient part aux délibérations politiques, et qu'ils regardent la vertu comme pouvant être enseignée et acquise. Voilà qui est, ce me semble, [324d] suffisamment démontré. Il reste encore un doute à éclaircir, qui a pour objet les hommes vertueux. Tu me demandes pourquoi ils font apprendre à leurs enfants tout ce qui dépend des maîtres, et les rendent habiles en toutes ces choses, tandis qu'ils ne sauraient les rendre meilleurs que le dernier des citoyens dans la vertu où ils excellent eux-mêmes. Ici, Socrate, je n'aurai plus recours à la fable, mais j'emploierai le discours ordinaire. Fais, je te prie, les réflexions suivantes. Est-il, ou non une chose que tous les citoyens ne peuvent se dispenser d'avoir, [324e] afin que la cité puisse subsister? De ce point dépend la solution de ton doute ; on ne saurait l'expliquer autrement. Car s'il y a effectivement une chose de cette nature, et que ce ne soit ni l'art du charpentier, ni celui du forgeron ou du potier, [325a] mais la justice, la tempérance, la sainteté, ce que j'appelle en un mot la vertu convenable à l'homme: s'il est nécessaire que tous participent à cette vertu, et que chacun entreprenne avec elle tout ce qu'il a des- page 43 sein de faire et d'apprendre, et jamais sans elle; que l'on instruise et qu'on corrige quiconque en est dépourvu, enfant, homme, femme, jusqu'à ce qu'il devienne meilleur par la correction, et [325b] qu'on chasse de la cité ou qu'on fasse mourir comme incapable d'amendement celui qui ne sera pas docile aux corrections et aux instructions; s'il en est ainsi, et si, malgré cela, les hommes vertueux enseignent à leurs enfants tout le reste, et ne leur apprennent pas la vertu, considère quelle étrange espèce d'hommes vertueux ils deviennent par là. Nous avons fait voir qu'en particulier comme en public ils pensent que la vertu peut s'enseigner. Cette vertu étant donc un fruit de l'éducation et de la culture, se pourrait-il qu'instruisant leurs enfants sur toutes les autres choses, dont l'ignorance n'entraîne après soi ni la peine de mort, ni aucun autre châtiment, ils ne leur enseignassent point, [325c] et ne se donnassent pas tous les soins possibles pour leur faire apprendre la vertu, lorsque, s'ils ne l'apprennent et ne la cultivent, ils sont exposés à la mort, à l'exil, et outre la mort, à la confiscation de leurs biens, et, pour le dire en un mot, à la ruine entière de leur famille? Non, Socrate, il faut croire, au contraire, qu'ils le font. A commencer depuis l'âge le plus tendre, ils les instruisent en leur donnant des leçons, et ils ne cessent de le faire durant toute page 44 leur vie. Aussitôt que l'enfant comprend ce qu'on lui dit, la nourrice et la mère, le pédagogue et [325d] le père lui-même disputent à l'envi à qui donnera à l'enfant la plus excellente éducation, lui enseignant et lui montrant au doigt, à chaque parole et à chaque action, que telle chose est juste et que telle autre est injuste; que ceci est honnête, et cela honteux; que ceci est saint, et cela impie ; qu'il faut faire ceci, et ne pas faire cela. S'il est docile à ces leçons, tout va bien : sinon, ils le redressent par les menaces et les coups, comme un arbre tortu et courbé. Ils l'envoient ensuite chez un maître, auquel ils recommandent bien plus d'avoir soin [325e] de former ses mœurs, que de l'instruire dans les lettres et dans l'art de toucher le luth. C'est aussi à quoi les maîtres donnent leur principale attention, et lorsque les enfants apprennent les lettres, et sont en état de comprendre les écrits, comme auparavant les discours, ils leur donnent à lire sur les bancs, et les obligent d'apprendre par cœur [326a] les vers des bons poètes, où se trouvent quantité de préceptes, de détails instructifs, de louanges et d'éloges des grands hommes des siècles passés; afin que l'enfant se porte, par un principe d'émulation, à les imiter, et conçoive le désir de leur ressembler. Les maîtres de luth en usent de même; ils ont soin que les enfants soient page 45 sages et ne commettent aucun mal. De plus, lorsqu'ils leur ont appris à manier le luth, ils leur enseignent les pièces des bons poètes lyriques, en les leur faisant exécuter [326b] sur l'instrument; ils obligent en quelque sorte la mesure et l'harmonie à se familiariser avec l'âme des jeunes gens, afin qu'étant devenus plus doux, plus mesurés et mieux d'accord avec eux-mêmes, ils soient capables de bien parler et de bien agir. Toute la vie de l'homme, en effet, a besoin de nombre et d'harmonie. Outre cela, ils les envoient encore chez le maître de gymnase; ils veulent que leur corps plus robuste exécute mieux les ordres d'un esprit mâle et [326c] sain, et que leurs enfants ne soient pas réduits, par la faiblesse physique, à se comporter lâchement à la guerre, ou dans les autres circonstances. Voilà ce que font les citoyens qui le peuvent davantage, c'est-à-dire les plus riches : leurs enfants commencent à aller chez les maîtres de meilleure heure que les autres, et sont les derniers à les quitter. Lorsqu'ils sont sortis des écoles, la cité les contraint d'apprendre les lois, de les suivre dans leur conduite comme un modèle, [326d] et de ne rien faire à leur fantaisie et à l'aventure. Et, tout de même que les maîtres d'écriture, lorsque les enfants ne sont pas encore habiles dans l'art d'écrire, leur tracent les lignes avec un crayon, et puis leur re- page 46 mettant les tablettes, exigent qu'ils suivent en écrivant les traits qu'ils ont sous les yeux, ainsi la cité, leur proposant pour règle des lois inventées par de sages et anciens législateurs, les oblige à se conformer à ces lois, qu'ils commandent ou qu'ils obéissent : elle punit quiconque s'en écarte; et on donne chez vous et en beaucoup d'autres endroits à cette punition le nom de redressement, [326e] parce que la fonction propre de la justice est de redresser. Les soins que l'on prend, soit en particulier, soit en public, pour inspirer la vertu, étant tels que je viens de dire, t'étonnes-tu, Socrate, et doutes-tu encore que la vertu puisse s'enseigner? Loin que cela doive te surprendre, il serait bien plus surprenant que la chose ne fût pas ainsi. Pourquoi donc des pères vertueux ont-ils souvent des enfants tout-à-fait dépourvus de mérite? Apprends-en la raison. Il n'y a rien en cela d'extraordinaire, si ce que j'ai dit plus haut est vrai, que pour qu'une cité subsiste, [327a] aucun de ceux qui la composent ne doit être dénué de cette chose qu'on appelle la vertu. Et s'il en est ainsi, comme cela est incontestablement, prends pour exemple telle profession, telle science qu'il te plaira; suppose qu'il soit impossible qu'une ville subsiste, à moins que tous les citoyens ne soient joueurs de flûte, chacun plus ou moins bon, page 47 selon son talent, et que tous se donnent mutuellement des leçons de cet art, soit en particulier, soit en public, de façon que l'on réprimande celui qui ne jouerait pas bien, et qu'on n'envie à qui que ce soit l'instruction en ce genre, de même qu'on n'envie [327b] et qu'on ne cache à personne la science de ce qui est juste et prescrit par les lois (chose fort ordinaire dans les autres arts); car chacun a intérêt, je pense, à ce que les autres soient justes et vertueux, et en conséquence tous s'empressent de faire connaître et d'enseigner à tous ce qui se rapporte à la justice et aux lois; suppose donc que nous montrions la même ardeur à nous instruire les uns les autres dans l'art de jouer de la flûte, et la même [327c] facilité à communiquer nos connaissances sur ce point, penses-tu, Socrate, que les enfants des bons joueurs de flûte devinssent plus habiles que ceux des mauvais? Pour moi, je crois que non, et que celui-là se distinguerait davantage, qui aurait reçu de la nature plus de dispositions, n'importe de quel père il fût né ; comme, au contraire, celui qui n'aurait point de talents naturels, ne se ferait aucune réputation; de manière que souvent le fils d'un bon joueur de flûte serait fort médiocre, et celui d'un mauvais, excellent. Nous serions tous pourtant des joueurs habiles, en comparaison des ignorants, qui n'auraient aucun page 48 usage de la flûte. Conçois de même que celui qui te paraît aujourd'hui le plus injuste d'entre les hommes élevés au milieu des lois et de la société, est juste et habile en fait de justice, si on le compare [327d] avec ceux qui ne connaissent ni éducation, ni tribunaux, ni lois, ni aucune autorité qui leur impose la nécessité de cultiver la vertu, espèce de sauvages semblables à ceux que le poète Phérécrate mit l'an passé sur la scène, aux jeux Lénéens (22). Certes, si tu avais à vivre avec des hommes tels qu'étaient les misanthropes du chœur de cette pièce, tu te croirais trop heureux de rencontrer parmi eux un Eurybate et un Phrynondas (23), et tu regretterais avec gémissement la méchanceté des hommes [327e] de cette ville; au lieu que tu fais maintenant le difficile, Socrate; et parce que tout le monde enseigne la vertu, autant qu'il en est capable, il te paraît qu'elle n'est enseignée de personne. C'est comme si l'on cherchait quels sont chez nous les maîtres [328a] de langue grecque, et que l'on jugeât qu'il n'y en a aucun. Et si tu cherchais de même quelqu'un en page 49 état d'instruire les enfants des artisans dans le métier qu'ils ont appris de leur père, autant qu'il a pu le leur apprendre, et des amis de leur père qui exercent la même profession, quelqu'un, dis-je, qui fût en état de leur enseigner quelque chose au-delà, je pense, Socrate, que tu trouverais difficilement des maîtres pour de tels apprentis. Mais tu ne serais pas en peine d'en trouver pour des élèves tout-à-fait ignorants. J'en dis autant de la vertu et des autres choses semblables. Lorsqu'on peut rencontrer quelqu'un qui soit un peu plus capable que les autres [328b] de nous avancer dans le chemin de la vertu, on doit s'estimer heureux. Je crois être de ce nombre, et je me flatte d'avoir été plus loin qu'aucun autre dans la découverte de ce qui rend vertueux, et cela vaut bien le prix que j'exige pour l'enseigner, et même davantage, au jugement de mes propres élèves. C'est pourquoi voici comme je m'y prends pour me faire payer de mes leçons. Lorsqu'on a appris de moi ce qu'on désirait, on me donne, si l'on veut, la somme que je demande ; [328c] sinon, on entre dans un temple, et, après avoir pris la divinité à témoin, on paie mes instructions selon l'estime qu'on en fait. Telle est, Socrate, la fable, et tel le discours que j'avais à dire, pour te prouver que la vertu page 50 peut s'enseigner, que les Athéniens en ont cette idée, et qu'il n'est pas étonnant que des enfants nés de pères distingués n'aient pas de mérite, et que d'autres nés de parents sans mérite en aient beaucoup, Aussi voyons-nous que les fils de Polyclète, qui sont du même âge que Paralos et Xanthippe que voici, ne sont rien en comparaison de leur père, non plus que les fils de bien d'autres artistes. Pour ceux [328d] de Périclès, le temps n'est pas venu de leur faire ce reproche ; il y a encore en eux de la ressource : ils sont jeunes. Protagoras., après nous avoir étalé tant et de si belles choses, mit fin à son discours. Pour moi, je demeurai longtemps dans une espèce de ravissement; je continuais à le regarder, croyant qu'il dirait encore quelque chose, et plein du désir de l'entendre. Cependant, m'étant aperçu qu'il avait réellement cessé de parler, je rappelai avec bien de la peine mes esprits, et me tournant vers Hippocrate, je lui dis : Fils d'Apollodore, que je t'ai d'obligation de m'avoir engagé à venir ici! je ne voudrais pas, pour beaucoup, [328e] n'avoir pas entendu ce que je viens d'entendre de Protagoras. Jusqu'à présent je ne croyais pas que la vertu dans ceux qui la possèdent fût l'effet de l'industrie humaine ; j'en suis maintenant persuadé: il me reste seulement une petite difficulté, que Protagoras, après nous avoir si bien expli- page 51 que tout le reste, n'aura sans doute nulle peine à éclaircir. Si l'on s'entretenait sur ces matières avec quelqu'un de nos [329a] orateurs, peut-être entendrait-on d'aussi beaux discours de la bouche d'un Périclès ou de quelque autre maître dans l'art de parler. Mais qu'on les tire du cercle de ce quia été dit, et qu'on les interroge au-delà, aussi muets qu'un livre, ils n'ont rien à répondre ni à demander ; tandis que si l'on veut bien s'y renfermer avec eux, alors, comme l'airain que l'on frappe raisonne longtemps, jusqu'à ce qu'on arrête le son en y portant la main, ainsi nos orateurs, sur la plus petite [329b] question vous font un discours à perte de vue. Il n'en est pas ainsi de Protagoras : il est en état de faire de longs et de beaux discours, comme il vient de le prouver ; et il ne l'est pas moins de répondre brièvement, s'il est interrogé, ou, s'il interroge, d'attendre et de recevoir la réponse ; talent qui a été donné à bien peu. Maintenant donc, Protagoras, je n'ai plus besoin que d'un petit éclaircissement, pour être entièrement satisfait, et il ne s'agit que de répondre à ceci. Tu dis que la vertu peut s'enseigner, et s'il est quelqu'un au monde que je sois disposé à croire là-dessus, c'est bien toi. [329c] Mais, de grâce, satisfais mon esprit sur une chose qui m'a surpris quand je l'ai entendue de ta bouche. Tu as dit que Jupiter avait envoyé aux page 52 hommes la justice et la pudeur, et dans plusieurs endroits de ton discours tu as fait entendre que la justice, la tempérance, la sainteté et les autres qualités semblables ne sont toutes ensemble qu'une seule chose, la vertu. Explique-moi avec précision si la vertu est un tout dont la justice, la tempérance, la sainteté, sont les parties, ou si, comme [329d] je disais à l'instant, ce ne sont que les différents noms d'une même et unique chose. Voilà ce que je désire savoir. La réponse, Socrate, m'a-t-il dit, est aisée à faire : les qualités dont tu parles sont des parties de la vertu qui est une. Mais, ai-je repris, en sont-elles les parties, comme la bouche, le nez, les yeux et les oreilles sont des parties du visage; ou, semblables aux parties de l'or, ne diffèrent-elles les unes des autres et du tout que par la grandeur et la petitesse? Il me paraît, [329e] Socrate, qu'elles sont, par rapport à la vertu, ce que les parties du visage sont au visage entier. Les hommes,ai-je continué, ont-ils, ceux-ci une partie de la vertu, et ceux-là une autre ; ou est-ce une nécessité que quiconque en a une les ait toutes ? Point du tout, m'a-t-il dit; puisqu'il y en a beaucoup qui sont courageux, et en même temps injustes, et d'autres qui sont justes sans être sages. page 53 La sagesse et le courage, ai-je dit, sont donc aussi [330a] des parties de la vertu ? Sans contredit, m'a-t-il répondu; et même la sagesse est la principale de toutes. Et chacune d'elles n'est-elle pas différente de chaque autre ? Oui. Ont-elles aussi chacune leur propriété singulière, de même que les parties du visage ? Les yeux ne sont pas ce que sont les oreilles, et leur propriété n'est pas la même; pareillement aucune des autres parties ne ressemble à une autre, ni pour la propriété, ni pour tout le reste. En est-il ainsi des parties de la vertu ? l'une n'est-elle point différente [330b] de l'autre, en soi, et quant à la propriété? Ou plutôt n'est-il pas évident que cela est ainsi, si la comparaison dont tu t'es servi est juste ? Socrate, m'a-t-il dit, la chose est telle en effet.
Cela posé, ai-je repris, aucune autre
partie de la vertu ne ressemble à la science, aucune autre à la justice, au
courage, à la tempérance, à la Non, a-t-il dit. Ça, lui ai-je dit, examinons ensemble ce que peut être chacune de ces parties, et commençons par celle-ci. [330c] La justice est-elle quelque chose de réel, ou n'est-ce rien ? Pour moi, il me paraît que c'est quelque chose : que t'en semble ? page 54 Il me le paraît aussi. Si quelqu'un nous interrogeait ainsi toi et moi : Protagoras et Socrate, dites-moi un peu: cette chose que vous venez d'appeler du nom du justice est-elle juste ou injuste? Je répondrais que elle est juste ; et toi, quel serait ton avis ? Serait-il le même, ou autre que le mien ? Le même, a-t-il dit. La justice, dirai-je donc à celui [330d] qui nous ferait cette question, est de telle nature qu'elle est juste. Ne répondrais-tu pas de même ? Sans doute, a-t-il dit. S'il continuait après cela à nous demander: Ne dites-vous pas qu'il y a une sainteté? Nous en conviendrions, je pense? Oui. Ne convenez-vous pas aussi, poursuivrait-il, que cette sainteté est quelque chose? L'accorderions-nous, ou non? Nous l'accorderions. Cette chose est-elle de telle nature, selon vous, qu'elle soit impie, ou sainte ? Pour moi, je m'offenserais d'une pareille question, et je lui dirais: O homme, parle mieux. A peine y aurait-il au monde quelque chose de saint, si la sainteté [330e] elle-même ne l'était pas. Ne ferais-tu pas la même réponse ? Assurément. page 55 A toutes ces questions s'il ajoutait celle-ci : Comment disiez-vous donc tout-à-l'heure? ne vous aurais-je -pas bien entendu ? Il m'a paru que vous disiez l'un et l'autre que les parties de la vertu sont disposées entre elles de manière que l'une n'est point semblable à l'autre. Je dirais: Pour tout le reste, tu as bien entendu : mais en ce que tu crois que ce discours est aussi de moi, tu t'es trompé. C'est Protagoras [331a] qui a répondu de la sorte à une question que je lui faisais. S'il disait donc : Socrate a-t-il raison, Protagoras? est-ce toi qui prétends qu'aucune des parties de la vertu n'est semblable à l'autre? ce discours est-il de toi ? Que lui répondrais-tu ? Il faudrait bien, Socrate, m'a-t-il dit, que j'en convinsse. Après un tel aveu, Protagoras, que lui répondrons-nous, s'il nous fait cette nouvelle question: La sainteté n'est donc pas de telle nature, qu'elle soit une chose juste, ni la justice de telle nature, qu'elle soit une chose sainte, mais une chose impie, ce qui est saint ressemble à ce qui n'est pas juste; mais la sainteté est injuste, [331b] et la justice est impie ? Encore une fois, que lui répondrions-nous? Pour ce qui me regarde, je dirais que la justice est sainte, et la sainteté juste ; et, si tu me le permettais, je répondrais pareillement en ton nom, que la justice est la même chose page 56 que la sainteté ou ce qui lui ressemble le plus, et que rien n'approche davantage de la justice que la sainteté, ni de la sainteté que la justice. Cependant vois si tu t'opposes à ce que je fasse cette réponse, ou si tu penses comme moi. Il ne me paraît pas, Socrate, a-t-il dit, que l'on doive accorder ainsi simplement [331c] que la justice est sainte et la sainteté juste : je crois qu'il y a en cela quelque distinction à faire. Mais qu'importe après tout? Si tu le veux, je consens que la justice soit sainte, et que la sainteté soit juste. Non point, ai-je dit. Il n'est pas question de si tu veux, ou si bon te semble, mais de ton sentiment et du mien : quand je dis, ton sentiment et le mien, j'entends que la meilleure manière [331d] de diriger la discussion est d'en retrancher ceci. Eh bien ! a repris Protagoras, la justice ressemble en quelque chose à la sainteté : aussi bien toutes les choses se ressemblent à quelques égards. Le blanc ressemble ou noir par quelque endroit, le dur au mol, et ainsi de toutes les autres qualités qui paraissent les plus opposées. Les parties même du visage en qui nous avons reconnu des propriétés différentes, et dont nous avons dit que l'une n'était point comme l'autre, ont entre elles une certaine ressemblance, et l'une est en quelque façon comme l'autre. De cette manière, [331e] tu prouverais, si tu voulais, que page 57 toutes choses sont semblables entre elles. Mais il n'est pas juste d'appeler semblables celles qui ont quelque ressemblance, ni dissemblables celles qui ont quelque différence, si cette ressemblance ou cette différence est très légère. Ce discours m'a causé de la surprise. Quoi donc? lui ai-je dit, juges-tu que le juste et le saint soient tels l'un à l'égard de l'autre, qu'ils n'aient entre eux qu'une faible ressemblance ? Pas tout-à-fait, [332a] m'a-t-il dit ; mais elle n'est pas non plus aussi grande que tu parais le croire. Laissons ce point, ai-je repris, puisqu'il te met de mauvaise humeur, et examinons cet autre endroit de ton discours. N'appelles-tu pas une certaine chose folie, et la sagesse n'est-elle pas le contraire de cette chose? Il me paraît qu'oui, a-t-il dit. Lorsque les hommes agissent conformément à la droite raison, et d'une manière utile, ne juges-tu pas qu'ils suivent les règles de la tempérance (24) en agissant de la sorte, plutôt que s'ils se conduisaient d'une façon opposée? Ils sont tempérants. page 58 N'est-ce point [332b] par la tempérance qu'ils sont tels? Nécessairement. Ceux donc qui n'agissent point suivant la droite raison agissent d'une manière folle, et ne sont pas tempérants en se comportant ainsi. Je pense comme toi, a-t-il dit. Agir follement est donc le contraire d'agir avec tempérance? Il en est convenu. Les actions faites follement n'ont-elles pas la folie pour principe, et les actions faites avec tempérance, la tempérance? Il l'a avoué. Si donc une action a la force pour principe, elle est faite fortement, et faiblement si c'est la faiblesse. Il l'a accordé. Si elle a pour principe la vitesse, elle est faite vitement ; et si la lenteur, [332c] lentement. Il a dit qu'oui. Et ce qui se fait de la même manière est fait par le même principe; et par un principe contraire, s'il est fait d'une manière contraire. page 59 Il en est convenu. Voyons à présent, ai-je dit. Y a-t-il quelque chose qu'on appelle beau ? Il l'a reconnu. Ce beau a-t-il quelque autre contraire que le laid? Non. Mais quoi ! y a-t-il quelque chose qu'on appelle bon? Oui. Ce bon a-t-il quelque autre contraire que le mauvais ? Non. N'y a-t-il point aussi dans la voix un ton aigu ? Sans doute. Ce ton aigu a-t-il un autre contraire que le ton grave? Non. Chaque contraire n'a donc qu'un seul contraire, et non plusieurs. Il l'a avoué. [332d] Reprenons un peu tous ces aveux. Nous sommes convenus que chaque chose n'a qu'un contraire, et non plusieurs. Il est vrai. Que ce qui se fait d'une manière contraire est fait par des contraires. Il l'a reconnu. page 60 Nous sommes convenus que ce qui se fait follement se fait d'une manière contraire à ce qui se fait avec tempérance. Il l'a encore reconnu. Et que ce qui se fait avec tempérance a pour principe la tempérance, et ce qui se fait follement, la folie. [332e] Il en est tombé d'accord. Si ces choses se font d'une manière contraire, elles sont donc faites par des principes contraires? Oui. Mais l'une est faite par la tempérance, et l'autre par la folie. Oui. D'une manière contraire. Sans doute. Donc par des contraires. Oui. Donc la folie est le contraire de la tempérance. Il paraît qu'oui. Te souviens-tu que nous sommes convenus plus haut que la folie est le contraire de la sagesse ? Je m'en souviens. Et que chaque chose n'a qu'un seul [333a] contraire ? Je le dis encore. |