
PLATON
OEUVRES
COMPLÈTES
LA
RÉPUBLIOUE
LIVRE I
SOCRATE
(
327)
J'étais descendu hier au Pirée avec Glaucon, fils a d'Ariston, pour prier la
déesse (01) et voir, en même temps, de quelle
manière on célébrerait la fête qui avait lieu pour la première fois. La
pompe des habitants du lieu me parut belle, encore que non moins distinguée
fût celle que les Thraces conduisaient. Après avoir fait nos prières et vu la
cérémonie, nous revenions vers la ville (327
b) lorsque, nous ayant aperçus de loin sur
le chemin du retour, Polémarque, fils de Céphale, ordonna à son petit esclave
de courir après nous et de nous prier de l'attendre. L'enfant, tirant mon
manteau par derrière : « Polémarque, dit-il, vous prie de l'attendre. » Je
me retournai et lui demandai où était son maître : « Il vient derrière moi,
dit-il, attendez-le. - Mais nous l'attendrons, dit Glaucon. »
(337 c) Et peu après Polémarque arriva
accompagné d'Adimante, frère de Glaucon, de Nicératos, fils de Nicias et de
quelques autres qui revenaient de la pompe.
Alors Polémarque dit : Vous m'avez l'air, Socrate, de vous en aller et de vous
diriger vers la ville.
Tu ne conjectures pas mal, en effet, répondis-je.
Eh bien ! reprit-il, vois-tu combien nous sommes ?
Comment ne le verrais-je pas ?
(337 d) Ou bien donc, poursuivit-il, vous
serez les plus forts, ou vous resterez ici.
N'y a-t-il pas, dis-je, une autre possibilité : vous persuader qu'il faut nous
laisser partir ?
Est-ce que vous pourriez, répondit-il, persuader des gens qui n'écoutent pas ?
Nullement, dit Glaucon.
Donc, rendez-vous compte que nous ne vous écouterons pas.
(328)
Alors Adimante : Ne savez-vous pas, dit-il, qu'une course aux flambeaux aura
lieu ce soir, à cheval, en l'honneur de la déesse?
A cheval ! m'écriai-je, c'est nouveau. Les coureurs, portant des flambeaux, se
les passeront et disputeront le prix à cheval ? Est-ce là ce que tu dis ?
Oui, reprit Polémarque, et en outre on célébrera une fête de nuit qui vaut
la peine d'être vue ; nous sortirons après dîner pour assister à cette
fête. Nous y rencontrerons plusieurs jeunes gens et nous causerons. (328
b) Mais restez et n'agissez pas autrement.
Et Glaucon : Il semble, dit-il, que nous devons rester.
Mais s'il le semble, répondis-je, c'est ainsi qu'il faut faire.
Nous allâmes donc chez Polémarque et là nous trouvâmes Lysias (02)
et Euthydème, ses frères, Thrasymaque (03) de
Chalcédoine. Charmantide de Paeanée, et Clitophon, fils d'Aristonyme (04).
(328 c)
Il y avait aussi, à l'intérieur, le père de Polémarque, Céphale. Et il me
sembla très vieux, car depuis longtemps je ne l'avais vu. Il était assis sur
un siège à coussin, et portait une couronne sur la tête, car il venait de
procéder à un sacrifice dans la cour. Nous nous assîmes donc près de lui,
sur des sièges qui se trouvaient là, disposés en cercle.
Dès qu'il me vit, Céphale me salua et me dit : Tu ne descends guère au
Pirée, Socrate, pour nous rendre visite. Tu le devrais cependant ; car si
j'avais encore la force d'aller aisément à la ville, tu n'aurais pas besoin de
venir ici : (328 d)
nous-mêmes irions chez toi. Mais maintenant, c'est à toi de venir ici plus
souvent. Sache bien que pour moi, d'autant les plaisirs du corps se
flétrissent, d'autant augmentent le désir et le plaisir de la conversation.
N'agis donc pas autrement : réunis-toi à ces jeunes gens et viens ici comme
chez des amis très intimes.
Moi aussi, répondis-je, ô Céphale, je me plais à converser avec les
vieillards ; (328 e)
car je crois qu'il faut s'informer auprès d'eux, comme auprès de gens qui nous
ont devancés sur une route que nous devrons peut-être aussi parcourir, de ce
qu'elle est âpre et difficile, ou bien commode et aisée. Et certes j'aurais
plaisir à savoir ce que t'en semble, puisque tu es déjà parvenu à ce point
de l'âge que les poètes appellent « le seuil de la vieillesse (05)
». Est-ce un moment difficile de la vie, ou quel message nous en donnes-tu ?
(329)
Par Zeus, reprit-il, je te dirai, Socrate, ce que m'en semble. Souvent, en
effet, nous nous rencontrons entre gens du même âge, justifiant le vieux
proverbe (06) ; or, la plupart de nous, dans ces
rencontres, se lamentent, regrettent les plaisirs de la jeunesse et, se
rappelant ceux de l'amour, du vin, de la bonne chère et les autres semblables,
ils s'affligent comme gens privés de biens considérables, qui alors vivaient
bien et maintenant ne vivent même plus. Quelques-uns se plaignent des outrages
(329 b)
auxquels l'âge les expose de la part de leurs proches, et, à ce propos, ils
accusent avec véhémence la vieillesse d'être pour eux la cause de tant de
maux. Mais à mon avis, Socrate, ils n'allèguent pas la véritable cause, car,
si c'était la vieillesse, moi aussi j'en ressentirais les effets, et tous ceux
qui sont parvenus à ce point de l'âge (07). Or,
j'ai rencontré des vieillards qui ne l'éprouvent point ainsi ; un jour même
je me trouvai près du poète Sophocle que quelqu'un interrogeait : « (329
c) Comment, Sophocle, lui disait-on, te
comportes-tu à l'égard de l'amour ? Es-tu encore capable de posséder une
femme ? » Et lui : « Silence ! ami », répondit-il, « c'est avec la plus
grande satisfaction que je l'ai fui, comme délivré d'un maître rageur et
sauvage ». Il me parut bien dire alors, et non moins aujourd'hui. De toutes
façons, en effet, à l'égard des sens, la vieillesse apporte beaucoup de paix
et de liberté. Car, lorsque les désirs se calment et se détendent, le mot de
(329 d)
Sophocle se réalise pleinement : on est délivré de maîtres innombrables et
furieux. Quant aux regrets, aux ennuis domestiques, ils n'ont qu'une cause,
Socrate, non pas la vieillesse, mais le caractère des hommes. S'ils sont
rangés et d'humeur facile, la vieillesse leur est modérément pénible. Sinon,
et vieillesse et jeunesse, ô Socrate, leur sont ensemble difficiles.
(329 e)
Et moi, charmé de ses paroles et désireux de l'entendre encore, je le
provoquai et lui dis : J'imagine, Céphale, que la plupart des auditeurs, quand
tu parles de la sorte, ne t'approuvent pas et pensent que tu supportes aisément
la vieillesse, non pas grâce à ton caractère, mais grâce à tes abondantes
richesses ; aux riches, en effet, on dit qu'il est de nombreuses consolations.
Tu dis vrai, répondit-il, ils ne m'approuvent pas. Et ils ont un peu raison,
mais non cependant autant qu'ils le pensent. (330)
La réponse de Thémistocle est bonne, qui, au Sériphien qui l'injuriait et
l'accusait de ne point devoir sa réputation à lui-même mais à sa patrie,
répliqua : « Si j'étais Sériphien, je ne serais pas devenu célèbre, mais
toi non plus si tu étais Athénien (08). » La
même remarque s'applique à ceux qui ne sont point riches et supportent
péniblement le grand âge, car ni le sage n'endure avec une parfaite aisance la
vieillesse qu'accompagne la pauvreté, ni l'insensé, s'étant enrichi, ne se
met d'accord avec lui-même.
Mais, Céphale, repris-je, de ce que tu possèdes, as-tu reçu en héritage ou
acquis toi-même la plus grande part ? (330
b) Ce que j'ai acquis, Socrate ? En fait de
richesses j'ai tenu le milieu entre mon aïeul et mon père. Mon aïeul, dont je
porte le nom, ayant hérité d'une fortune à peu près égale à celle que je
possède maintenant, la multiplia, mais Lysanias, mon père, la ramena un peu
au-dessous de son niveau actuel. Pour moi, je me contente de laisser à ces
jeunes gens non pas moins, mais un peu plus que je n'ai reçu.
Je t'ai posé cette question, dis-je, parce que tu m'as semblé ne pas aimer
excessivement les richesses ; (330
c) c'est ainsi que font, pour la plupart,
ceux qui ne les ont point acquises eux-mêmes. Mais ceux qui les ont acquises se
chérissent deux fois plus que les autres. Car, de même que les poètes
chérissent leurs poèmes et les pères leurs enfants, ainsi les hommes
d'affaires s'attachent à leur fortune, parce qu'elle est leur ouvrage, et en
raison de son utilité, comme les autres hommes. Aussi sont-ils d'un commerce
difficile, ne consentant à louer rien d'autre que l'argent.
C'est vrai, avoua-t-il.
Parfaitement, repris-je. Mais dis-moi encore ceci : (330
d) de quel bien suprême penses-tu que la
possession d'une grosse fortune t'ait procuré la jouissance ?
C'est ce que, peut-être, répondit-il, je ne persuaderai pas à beaucoup de
gens si je le dis.
Sache bien, en effet, Socrate, que lorsqu'un homme est près de penser à sa
mort, crainte et souci l'assaillent à propos de choses qui, auparavant, ne le
troublaient pas. Ce que l'on raconte sur l'Hadès et les châtiments qu'y doit
recevoir celui qui en ce monde a commis l'injustice, ces fables, dont il a ri
jusque-là, tourmentent alors son âme : il redoute qu'elles ne soient vraies. (330
e) Et - soit à cause de la faiblesse de
l'âge, soit parce qu'étant plus près des choses de l'au-delà il les voit
mieux - son esprit s'emplit de défiance et de frayeur (09)
; il réfléchit, examine s'il s'est rendu coupable d'injustice à l'égard de
quelqu'un. Et celui qui trouve en sa vie beaucoup d'iniquités, éveillé
fréquemment au milieu de ses nuits, comme les enfants, a peur, et vit dans une
triste attente. (331)
Mais près de celui qui se sait innocent veille toujours une agréable
espérance, bienfaisante nourrice de la vieillesse, pour parler comme Pindare.
Car avec bonheur, Socrate, ce poète a dit de l'homme ayant mené une vie juste
et pieuse que douce à son coeur et nourrice de ses vieux ans, l'accompagne
l'espérance, qui gouverne l'âme changeante des mortels (10).
Et cela est dit merveilleusement bien. A cet égard je considère la possession
des richesses comme très précieuse, non pas pour tout homme, mais pour le sage
et l'ordonné.
(331 b)
Car à éviter que, contraint, l'on trompe ou l'on mente, et que, devant des
sacrifices à un dieu ou de l'argent à un homme, l'on passe ensuite dans
l'autre monde avec crainte, à éviter cela la possession des richesses
contribue pour une grande part. Elle a aussi beaucoup d'autres avantages. Mais
si nous les opposons un à un, je soutiens, Socrate, que, pour l'homme sensé,
c'est là que réside la plus grande utilité de l'argent.
Tes propos sont pleins de beauté, Céphale, repris-je. (331
c) Mais cette vertu même, la justice,
affirmerons-nous simplement qu'elle consiste à dire la vérité et à rendre ce
que l'on a reçu de quelqu'un, ou bien qu'agir de la sorte est parfois juste,
parfois injuste ? Je l'explique ainsi : tout le monde convient que si l'on
reçoit des armes d'un ami sain d'esprit qui, devenu fou, les redemande, on ne
doit pas les lui rendre, et que celui qui les rendrait ne serait pas juste, non
plus que celui qui voudrait dire toute la vérité à un homme dans cet état.
(331 d)
C'est exact, dit-il.
Donc, cette définition n'est pas celle de la justice: dire la vérité et
rendre ce que l'on a reçu.
Mais si, Socrate, intervint Polémarque, du moins s'il faut en croire Simonide.
Bien, bien ! dit Céphale ; je vous abandonne la discussion car il est déjà
temps que je m'occupe du sacrifice (11). Ne suis-je
pas ton héritier ? lui demanda Polémarque. Sans doute, répondit-il en riant ;
et il s'en alla à son sacrifice.
(331 e)
Dis-nous donc, repris-je, toi, l'héritier du discours, ce que Simonide affirme,
et que tu approuves, au sujet de la justice (12).
C'est qu'il est juste, dit-il, de rendre ce que l'on doit à chacun; en quoi il
me paraît avoir raison.
Certes, repris-je, il n'est pas facile de refuser créance à Simonide - homme,
en effet, sage et divin - cependant, ce qu'il veut dire, toi, Polémarque, tu le
sais peut-être, mais moi je l'ignore ; car il est évident qu'il n'affirme pas
ce que nous disions tout à l'heure : qu'on doive rendre un dépôt à quelqu'un
qui le réclame n'ayant plus sa raison.
(332)
Pourtant, ce qu'on vous a confié est dû, n'est-ce pas ? Oui.
Et il ne faut, en aucune façon, le rendre quand celui qui le redemande n'est
pas sain d'esprit ?
C'est vrai, avoua-t-il.
Autre chose donc que cela, comme il semble, entend Simonide, quand il dit qu'il
est juste de rendre ce qu'on doit.
Autre chose, assurément, par Zeus, répondit-il ; car, il pense qu'on doit
faire du bien aux amis, mais non pas du mal.
Je comprends, dis-je - que ce n'est point rendre à quelqu'un ce qu'on lui doit
que de lui remettre l'or qu'il nous a confié, si la restitution et la reprise
se font à son (332 b)
préjudice, et si celui qui reprend et celui qui restitue sont amis - N'est-ce
pas ainsi que, d'après toi, l'entend Simonide ?
Parfaitement.
Mais quoi ? Aux ennemis faut-il rendre ce qu'on se trouve leur devoir ?
Certainement, dit-il, ce qui leur est dû ; et leur est dû, je pense, ce qui
convient d'ennemi à ennemi, à savoir du mal.
Par énigmes donc, repris-je, à la manière des poètes, Simonide paraît avoir
défini la justice. (332 c)
Car il estimait juste, semble-t-il, de rendre à chacun ce qui convient, mais il
nommait cela qui est dû.
Eh bien ! qu'en penses-tu? dit-il.
Par Zeus ! répondis-je, si quelqu'un lui avait demandé : « Simonide, à qui
et qu'est-ce que donne, de dû et de convenable, l'art appelé médecine ? »,
que crois-tu qu'il aurait répondu?
Evidemment, dit-il, qu'il donne au corps les remèdes, les aliments et les
boissons.
Et à quoi, et qu'est-ce que donne, de dû et de convenable, l'art de la
cuisine?
(332 d)
Aux mets les assaisonnements.
Soit. Or donc à qui et qu'est-ce que donne l'art que nous appellerons justice ?
S'il faut, Socrate, répondit-il, nous accorder avec nos dires précédents,
elle distribue aux amis et aux ennemis bienfaits et dommages.
Donc, faire à ses amis du bien, à ses ennemis du mal, voilà ce que Simonide
entend par justice?
Il me le semble.
Or, qui est le plus capable de faire du bien à ses amis souffrants, et du mal
à ses ennemis, sous le rapport de la maladie et de la santé ?
Le médecin.
(332 e)
Et à des navigateurs, en ce qui concerne le péril de la mer ?
Le pilote.
Mais que dirons-nous du juste ? En quelle occasion et pour quelle oeuvre est-il
surtout capable de rendre service à ses amis et de nuire à ses ennemis ?
A la guerre, pour combattre les uns et s'allier aux autres, il me semble.
Bon. Mais à ceux qui ne souffrent point, mon cher Polémarque, le médecin est
inutile.
C'est vrai.
Et à ceux qui ne naviguent point le pilote.
Oui.
Est-ce, de même, qu'à ceux qui ne font point la guerre le juste serait inutile
?
Point du tout, à mon avis. !
(333)
Alors la justice est utile même en temps de paix ?
Elle est utile.
Et aussi l'agriculture, n'est-ce pas ?
Oui.
Pour se procurer les fruits de la terre ?
Oui.
Et aussi l'art du cordonnier ?
Oui.
Pour se procurer des chaussures, diras-tu, je pense.
Sans doute.
Mais quoi ? la justice, pour quel usage ou la possession de quel objet diras-tu
qu'elle est utile en temps de paix ?
Pour les conventions commerciales, Socrate.
Par conventions commerciales entends-tu les associations ou autre chose ?
Les associations certainement.
(333 b)
Est-ce donc que le juste sera un bon et utile associé pour disposer les pions
au trictrac, ou bien celui qui connaît le jeu ?
Celui qui connaît le jeu.
Et pour poser des briques et des pierres, le juste est-il plus utile et meilleur
associé que le maçon ?
Nullement.
Mais en quelle association le juste est-il meilleur associé que le maçon et le
cithariste, comme le cithariste l'est par rapport au juste en l'art des sons ?
Dans les affaires d'argent, ce me semble.
Excepté peut-être, Polémarque, pour faire usage de l'argent ; quand il faut,
par exemple, à fonds communs, acheter ou vendre un cheval, je crois qu'alors
c'est le (333 c)
maquignon, n'est-ce pas ?
Il le semble.
Et lorsqu'il s'agit d'un vaisseau, c'est le constructeur ou le pilote ?
Apparemment.
Dans lequel de ces cas, donc, où il faut user d'argent ou d'or en commun, le
juste est-il plus utile associé que les autres ?
Dans le cas d'un dépôt qu'on veut en sûreté, Socrate. N'est-ce pas dire :
lorsqu'on ne se sert point de l'argent et qu'on le laisse oisif ?
Sans doute.
Quand donc l'argent reste inutile, c'est alors qu'à son égard la justice est
utile ? (333 d)
Je le crains.
Et quand il faut garder une serpette, la justice est utile tant au point de vue
commun que particulier ; mais quand il faut s'en servir c'est l'art de cultiver
la vigne ?
Il le semble.
Tu affirmeras donc que s'il s'agit de garder un bouclier et une lyre, et de ne
point s'en servir, la justice est utile, mais que s'il s'agit de s'en servir,
c'est l'art de l'hoplite et du musicien.
Nécessairement.
Et, à l'égard de toutes les autres choses, la justice est inutile à chacune
quand elle sert, utile quand elle ne sert pas ?
Je le crains.
(333 e)
Ce n'est donc, mon ami, rien de bien important que la justice, si son usage ne
s'étend qu'à des choses inutiles. Mais examinons ceci : l'homme le plus adroit
à porter des coups, dans un combat, un pugilat ou quelque autre lutte, n'est-il
pas aussi le plus adroit à les parer ?
Sans doute.
Et celui qui est habile à se préserver d'une maladie, n'est-il pas aussi le
plus habile à la donner en secret ?
Il me le semble.
(334)
Mais n'est-il pas bon gardien d'une armée celui qui dérobe aux ennemis leurs
secrets, leurs projets et tout e qui les concerne ?
Sans doute.
Donc, l'habile gardien d'une chose en est aussi le voleur habile (13).
Apparemment.
Si donc le juste est habile à garder de l'argent, il st aussi habile à le
dérober.
C'est là, du moins, dit-il, le sens du raisonnement.
Ainsi le juste vient de nous apparaître comme une sorte de de voleur, et tu
m'as l'air d'avoir appris cela dans Homère. (334
b) Ce poète, en effet, chérit l'aïeul
maternel d'Ulysse, Autolycos, et il dit qu'il surpassait tous les humains tans
l'habitude du vol et du parjure (14). Par
conséquent, il semble que la justice, selon toi, selon Homère et selon
Simonide, soit un certain art de dérober, en faveur, toutefois, de ses amis, et
au détriment de ses ennemis. Ne l'entendais-tu pas de la sorte ?
Non, par Zeus, répondit-il ; je ne sais pas ce que je disais; cependant il me
semble encore que la justice consiste à rendre service à ses amis et à nuire
à ses ennemis.
(334 c)
Mais qui traites-tu d'amis (15) ceux qui paraissent
honnêtes à chacun ou ceux qui le sont, même s'ils ne le paraissent pas, et
ainsi pour les ennemis ?
Il est naturel, dit-il, d'aimer ceux que l'on croit honnêtes et de haïr ceux
que l'on croit méchants.
Mais les hommes ne se trompent-ils pas à ce sujet, de sorte que beaucoup de
gens leur semblent honnêtes ne l'étant pas, et inversement ?
Ils se trompent.
Pour ceux-là donc, les bons sont des ennemis et les méchants des amis ?
Sans doute.
Et néanmoins ils estiment juste de rendre service aux méchants et de nuire aux
bons ? (334 d)
Il le semble.
Cependant les bons sont justes et incapables de commettre l'injustice ?
C'est vrai.
Selon ton raisonnement il est donc juste de faire du mal à ceux qui ne
commettent point l'injustice.
Nullement, dit-il, Socrate, car le raisonnement semble mauvais.
Alors, repris-je, aux méchants il est juste de nuire, et aux bons de rendre
service ?
Cette conclusion me paraît plus belle que la précédente.
Pour beaucoup de gens, donc, Polémarque, qui se sont trompés sur les hommes,
la justice consistera à nuire aux amis - car ils ont pour amis des méchants -
(334 e)
et rendre service aux ennemis - qui sont bons en effet. Et ainsi nous
affirmerons le contraire de ce que nous faisions dire à Simonide.
Assurément, dit-il, cela se présente ainsi. Mais corrigeons ; nous risquons en
effet de n'avoir pas exactement défini l'ami et l'ennemi.
Comment les avons-nous définis, Polémarque ?
Celui qui paraît honnête, celui-là est un ami.
Et maintenant, repris-je, comment corrigeons-nous ?
Celui qui paraît, répondit-il, et qui est honnête est un ami (335)
; celui qui paraît mais n'est pas honnête, paraît mais n'est pas un ami ; et
au sujet de l'ennemi la définition est la même.
Ami donc, comme il semble par ce raisonnement, sera l'homme bon, et ennemi le
méchant ?
Oui.
Tu nous ordonnes donc d'ajouter à ce que nous disions d'abord sur la justice,
à savoir qu'il est juste de faire du bien à son ami et du mal à son ennemi ;
maintenant, outre cela, il faut dire qu'il est juste de faire du bien à l'ami
bon et du mal à l'ennemi méchant ?
(335 b)
Parfaitement, dit-il, cela me semble ainsi bien exprimé.
Est-ce donc le fait du juste, repris-je, de faire du mal à qui que ce soit ?
Sans doute, répondit-il, il faut faire du mal aux méchants qui sont nos
ennemis.
Mais les chevaux à qui l'on fait du mal deviennent-ils meilleurs ou pires ?
Pires.
Relativement à la vertu des chiens ou à celle des chevaux ?
A celle des chevaux.
Et les chiens à qui l'on fait du mal ne deviennent-ils pas pires, relativement
à la vertu des chiens et non à celle des chevaux ?
Il y a nécessité.
(335 c)
Mais les hommes, camarade, à qui l'on fait du mal, ne dirons-nous pas de même
qu'ils deviennent pires, relativement à la vertu humaine ?
Absolument.
Or la justice n'est-elle pas vertu humaine ?
A cela aussi il y a nécessité.
Donc, mon ami, ceux d'entre les hommes à qui l'on fait du mal deviennent
nécessairement pires.
Il le semble.
Mais, par son art, le musicien peut-il rendre ignorant en musique ?
Impossible.
Et, par l'art équestre, l'écuyer rendre impropre à monter à cheval ?
Cela n'est pas.
Par la justice, donc, le juste peut-il rendre quelqu'un injuste ; ou, en un mot,
par la vertu les bons peuvent-ils rendre les autres méchants ? (335
d)
Cela ne se peut.
Car ce n'est point le fait de la chaleur, je pense, de refroidir, mais de son
contraire.
Oui.
Ni de la sécheresse de mouiller, mais de son contraire.
Sans doute.
Ni de l'homme bon de nuire, mais de son contraire.
Il le semble.
Mais le juste est bon ?
Sans doute.
Par conséquent ce n'est pas le fait du juste de nuire, Polémarque, ni à un
ami ni à personne d'autre, mais c'est le fait de son contraire, de l'injuste.
Je crois que tu dis parfaitement la vérité, Socrate, avoua-t-il. (335
e)
Si donc quelqu'un affirme que la justice consiste à rendre à chacun ce qu'on
lui doit, et s'il entend par là que l'homme juste doit préjudice à ses
ennemis et service à ses amis, il n'est point sage celui qui tient de tels
propos. Car il ne dit pas la vérité : en aucun cas en effet et à personne il
ne nous est apparu juste de faire du mal.
J'en conviens, dit-il.
Nous combattrons donc, repris-je, en commun, toi et moi, celui qui prêterait
une pareille maxime à Simonide, à Bias, à Pittacos ou à quelque autre des
hommes sages et divins.
Je suis prêt, s'écria-t-il, à m'associer au combat.
(336)
Mais sais-tu, poursuivis-je, de qui me semble cette assertion : qu'il est juste
de rendre service à ses amis et de nuire à ses ennemis?
De qui? demanda-t-il.
Je pense qu'elle est de Périandre (16), de
Perdiccas (17), de Xerxès, d'Isménias (18)
le Thébain ou de quelque autre homme riche se croyant très puissant.
C'est tout à fait vrai, dit-il.
Bon, repris-je; mais puisque ni la justice ni le juste ne nous ont paru
consister en cela, de quelle autre façon pourrait-on les définir ?
(336b)
Or, Thrasymaque, à plusieurs reprises, pendant que nous parlions, avait tenté
de prendre part à l'entretien, mais il en avait été empêché par ses voisins
qui voulaient nous entendre jusqu'au bout. A la pause que nous fîmes, comme je
venais de prononcer ces paroles, il ne se contint plus; s'étant ramassé sur
lui-même, tel une bête fauve, il s'élança (19)
vers nous comme pour nous déchirer.
(336 c)
Polémarque et moi fûmes saisis de frayeur; mais lui, élevant la voix au
milieu de l'auditoire : Quel est, dit-il, ce bavardage, Socrate, et pourquoi
faites-vous les sots, vous inclinant tour à tour l'un devant l'autre? Si
véritablement tu veux savoir ce qu'est le juste, ne te contente point
d'interroger, et ne mets pas ton honneur à réfuter celui qui répond, mais,
ayant reconnu qu'il est plus facile d'interroger que de répondre, réponds
toi-même et dis comment tu définis la justice. (336d)
Et garde-toi de prétendre que c'est ce que l'on doit faire, l'utile, le
profitable, le lucratif ou l'avantageux; exprime-toi avec clarté et précision,
car je n'admettrai pas de telles balivernes.
L'écoutant, je fus frappé de stupeur, et, jetant les yeux sur lui, je me
sentis gagné par la crainte ; je crois même que si je ne l'avais regardé
avant qu'il ne me regardât, je fusse devenu muet (20).
Mais lorsque la discussion commença à l'irriter je le regardai le premier, (336e)
de sorte que je fus capable de répondre et lui dis en tremblant un peu :
Thrasymaque, ne te fâche pas contre nous ; car si nous avons commis une erreur
dans notre examen, moi et ce jeune homme-ci, tu sais bien que nous l'avons
commise involontairement. En effet, si nous cherchions de l'or, nous ne serions
point disposés à nous incliner l'un devant l'autre, et à gâter nos chances
de découverte ; n'imagine donc pas que, cherchant la justice, chose plus
précieuse que de grandes quantités d'or, nous nous fassions sottement des
concessions mutuelles, au lieu de nous appliquer de notre mieux, à la
découvrir. N'imagine point cela, mon ami. Mais la tâche, je crois, est au
dessus de nos forces. Nous prendre en pitié est donc bien plus naturel pour
vous, les habiles, que de nous témoigner de l'irritation. (337)A
ces mots il éclata d'un rire sardonique : O Héraclès ! s'écria-t-il, la
voilà bien l'ironie habituelle de Socrate ! Je le savais et je l'avais prédit
à ces jeunes gens que tu ne voudrais pas répondre, que tu simulerais
l'ignorance, que tu ferais tout plutôt que de répondre aux questions que l'on
te poserait !
Tu es un homme subtil, Thrasymaque, répondis-je ; tu savais donc bien que si tu
demandais à quelqu'un quels sont les facteurs de douze et que tu le prévinsses
: (337b)
« Garde-toi, ami, de me dire que douze vaut deux fois six, ou trois fois
quatre, ou six fois deux, ou quatre fois trois, parce que je n'admettrai pas un
tel bavardage », tu savais bien, dis-je, que personne ne répondrait à une
question ainsi posée. Mais s'il te disait : « Thrasymaque, comment
l'entends-tu ? que je ne réponde rien de ce que tu as énoncé d'avance ?
Est-ce que, homme étonnant, si la vraie réponse est une de celles-là je ne
dois pas la faire, mais dire autre chose que la vérité ? (337c)
Ou bien comment l'entends-tu ? », que répondrais-tu à cela ?
Bon ! dit-il ; comme ceci est semblable à cela !
Rien ne l'empêche, repris-je; et même si ce n'était point semblable, mais que
cela parût tel à la personne interrogée, penses-tu qu'elle répondrait moins
ce qui lui paraît vrai, que nous le lui défendions ou non ?
Est-ce donc, demanda-t-il, que tu agiras de la sorte, toi aussi ? Feras-tu
quelqu'une des réponses que j'ai interdites ?
Je ne serais pas étonné, répondis-je, si, après examen, je prenais ce parti,
(337d)
Mais quoi ! dit-il, si je montre qu'il y a, sur la justice, une réponse
différente de toutes celles-là et meilleure qu'elles, à quoi te condamnes-tu
?
A quoi d'autre, repris-je, que ce qui convient à l'ignorant ? Or, il lui
convient d'être instruit par celui qui sait ; je me condamne donc à cela.
Tu es charmant en effet, dit-il ; mais outre la peine d'apprendre, tu verseras (21)
aussi de l'argent.
Certainement, quand j'en aurai, répondis-je.
Mais nous en avons, dit Glaucon. S'il ne tient qu'à l'argent, Thasymaque, parle
: nous paierons tous pour Socrate.
(337e)
Je vois parfaitement, reprit-il ; pour que Socrate se livre à son occupation
habituelle, ne réponde pas lui-même, et, après qu'un autre a répondu,
s'empare de l'argument et le réfute !
Comment, dis-je, homme excellent, répondrait-on, d'abord quand on ne sait pas
et avoue ne pas savoir, quand ensuite, si l'on a une opinion sur le sujet, on se
voit interdit de dire ce qu'on pense par un personnage dont l'autorité n'est
point médiocre? (338)
C'est plutôt à toi de parler puisque tu prétends savoir et avoir quelque
chose à dire. N'agis donc pas autrement : fais-moi le plaisir de répondre, et
ne mets pas de parcimonie à instruire Glaucon et les autres.
Quand j'eus dit ces mots, Glaucon et les autres le prièrent de ne point agir
autrement. Thrasymaque, on le voyait bien, avait envie de parler pour se
distinguer, pensant avoir une très belle réponse à faire ; mais il se donnait
l'air d'insister pour que je fusse le répondant.
A la fin il céda ; puis : Voilà, s'écria-t-il, la sagesse de (338b)
Socrate : se refuser à enseigner, aller s'instruire auprès des autres, et de
cela ne leur savoir gré !
Tu dis avec raison, repris-je, que je m'instruis auprès des autres, mais tu
prétends à tort que je ne les paie pas de retour. Je paie, en effet, dans la
mesure où je le peux. Or je ne peux que louer, car je n'ai point de richesses.
Mais de quel coeur je le fais, quand on me semble bien dire, tu l'apprendras
aussitôt que tu m'auras répondu ; car je pense que tu parleras bien. (338c)
Ecoute donc, dit-il. J'affirme que le juste n'est autre chose que l'avantageux
au plus fort. Eh bien ! qu'attends-tu pour me louer ? Tu t'y refuseras ! Permets
que je comprenne d'abord ce que tu dis ; car, pour le moment, je ne saisis pas
encore. Tu prétends que l'avantageux au plus fort est le juste. Mais cela,
Thrasymaque, comment l'entends-tu ? Tu ne l'entends pas, en effet, de la façon
suivante : Si Polydamas (22), le lutteur au
pancrace, est plus fort que nous, et que la viande de boeuf soit avantageuse à
l'entretien de ses forces, tu ne dis pas que, pour nous aussi, plus faibles que
lui, cette nourriture soit avantageuse et, ensemble, (338d)
juste ?
Tu es un impudent, Socrate, répondit-il ; tu prends mes propos par où tu peux
leur faire le plus de mal !
Nullement, homme excellent, repris-je ; mais exprime-toi plus clairement.
Eh bien ! ne sais-tu pas que, parmi les cités, les unes sont tyranniques, les
autres démocratiques, les autres aristocratiques ?
Comment ne le saurais-je pas?
Or l'élément le plus fort, dans chaque cité, est le gouvernement ?
Sans doute.
Et chaque gouvernement établit les lois pour son propre avantage : la
démocratie des lois démocratiques, la tyrannie des lois tyranniques et les
autres de même ; ces lois établies, ils déclarent juste, pour les gouvernés,
leur propre avantage, et punissent celui qui le transgresse comme violateur de
la loi et coupable d'injustice. Voici donc, homme excellent, ce que j'affirme :
dans toutes (339)
les cités le juste est une même chose : l'avantageux au gouvernement
constitué; or celui-ci est le plus fort, d'où il suit, pour tout homme qui
raisonne bien, que partout le juste est une même chose : l'avantageux au plus
fort.
Maintenant, repris-je, j'ai compris ce que tu dis; est-ce vrai ou non ? je
tâcherai de l'étudier. Donc toi aussi, Thrasymaque, tu as répondu que
l'avantageux était le juste - après m'avoir défendu de faire cette réponse (339b)
ajoutant pourtant : l'avantageux « au plus fort ».
Petite addition, peut-être? dit-il.
Il n'est pas encore évident qu'elle soit grande ; mais il est évident qu'il
faut examiner si tu dis vrai. Je reconnais avec toi que le juste est quelque
chose d'avantageux ; mais tu ajoutes à la définition, et tu affirmes que c'est
l'avantageux au plus fort ; pour moi, je l'ignore : il faut l'examiner.
Examine, dit-il.
Je le ferai, poursuivis-je. Et dis-moi : ne prétends-tu pas qu'il est juste
d'obéir aux gouvernants ?
Je le prétends. (339c)
Mais les gouvernants sont-ils infaillibles, dans chaque cité, ou susceptibles
de se tromper ?
Certainement, répondit-il, ils sont susceptibles de se tromper.
Donc, quand ils entreprennent d'établir des lois, ils en font de bonnes et de
mauvaises?
Je le pense.
Est-ce que les bonnes sont celles qui instituent ce qui leur est avantageux, et
les mauvaises ce qui leur est désavantageux ? Ou bien comment dis-tu ?
Ainsi.
Mais ce qu'ils ont institué doit être fait par les gouvernés, et en cela
consiste la justice?
Certes.
Donc, non seulement il est juste, selon toi de faire (339d)
ce qui est à l'avantage du plus fort, mais encore le contraire, ce qui est à
son désavantage.
Que dis-tu là ? s'écria-t-il.
Ce que tu dis toi-même, il me semble ; mais examinons-le mieux. N'avons-nous
pas reconnu que, parfois, les gouvernants se trompaient sur leur plus grand
bien, en prescrivant certaines choses aux gouvernés? et que, d'autre part, il
était juste que les gouvernés fissent ce que leur prescrivaient les
gouvernants ? Ne l'avons-nous pas reconnu ?
Je le crois, avoua-t-il.
Crois donc aussi, repris-je, que tu as reconnu juste (339e)
de faire ce qui est désavantageux aux gouvernants et aux plus forts, lorsque
les gouvernants donnent involontairement des ordres qui leur sont
préjudiciables ; car tu prétends qu'il est juste que les gouvernés fassent te
qu'ordonnent les gouvernants. Alors, très sage Thrasymaque, ne s'ensuit-il pas
nécessairement qu'il est juste de faire le contraire de ce que tu dis ? On
ordonne, en effet, au plus faible de faire ce qui est désavantageux au plus
fort.
Oui, par Zeus, Socrate, c'est très clair, dit Polémarque. (340)
Si du moins tu témoignes pour lui, intervint Clitophon.
Et qu'a-t-on besoin de témoin ? reprit-il. Thrasymaque, en effet, reconnaît
lui-même que parfois les gouvernants donnent des ordres qui leur sont
préjudiciables, et qu'il est juste que les gouvernés les exécutent.
En fait, Polémarque, exécuter les ordres donnés par les gouvernants est ce
que Thrasymaque a posé comme juste.
En fait, Clitophon, il a posé comme juste l'avantageux au plus fort. Ayant
posé ces deux principes, il a, d'autre (340b)
part, reconnu que parfois les plus forts donnaient aux plus faibles et aux
gouvernés des ordres qui leur étaient préjudiciables à eux-mêmes. De ces
aveux il résulte que le juste n'est pas plus l'avantage du plus fort que son
désavantage.
Mais, reprit Clitophon, il a défini avantageux au plus fort ce que le plus fort
croit être à son avantage ; cela il faut que le plus faible le fasse, et c'est
cela que Thrasymaque a posé comme juste.
Il ne s'est pas, s'écria Polémarque, exprimé de la sorte !(340c)
Il n'importe, Polémarque, dis-je ; mais si maintenant Thrasymaque s'exprime
ainsi, admettons que c'est ainsi qu'il l'entend. Et dis-moi, Thrasymaque :
entendais-tu par juste ce qui semble avantageux au plus fort, que cela lui donne
avantage ou non ? Dirons-nous que tu t'exprimes ainsi ?
Point du tout, répondit-il ; penses-tu que j'appelle celui qui se trompe le
plus fort, au moment où il se trompe ?
Je le pensais, dis-je, quand tu reconnaissais que les (340d)
gouvernants ne sont pas infaillibles, mais qu'ils peuvent se tromper.
Tu es un sycophante, Socrate, dans la discussion, reprit-il ; appelles-tu
médecin celui qui se trompe à l'égard des malades, au moment même et en tant
qu'il se trompe ? ou calculateur celui qui commet une erreur dans un calcul, au
moment même où il commet cette erreur ? Non ; c'est par façon de parler, je
pense, que nous disons : le médecin s'est trompé, le calculateur, le scribe se
sont trompés. Mais je crois qu'aucun d'eux, dans la mesure où il est ce que
nous l'appelons, ne se trompe jamais ; de sorte que, pour parler avec
précision, puisque tu veux être précis, nul artisan ne se trompe. Celui qui
se (340e)
trompe, le fait quand sa science l'abandonne, dans le moment où il n'est plus
artisan ; ainsi, artisan, sage ou gouvernant, personne ne se trompe dans
l'exercice même de ces fonctions, quoique tout le monde dise que le médecin
s'est trompé, que le gouvernant s'est trompé. Admets donc que je t'aie
répondu tout à l'heure en ce sens ; mais, à le dire de la façon la plus
précise, le gouvernant, en tant que gouvernant, (341)
ne se trompe pas, ne commet pas d'erreur en érigeant en loi son plus grand
bien, qui doit être réalisé par le gouverné. Ainsi donc, comme au début,
j'affirme que la justice consiste à faire ce qui est à l'avantage du plus
fort.
Soit, dis-je, Thrasymaque ; te semblé-je un sycophante?
Parfaitement, répondit-il.
Penses-tu que, de dessein prémédité, pour te nuire dans la discussion, je
t'aie interrogé comme je l'ai fait ?
J'en suis sûr, dit-il. Mais tu n'y gagneras rien, car tu ne pourras te cacher
pour me nuire, ni, ouvertement, m'avoir (341b)
par la violence dans la dispute.
Je n'essaierai pas non plus, repris-je, homme bien-heureux ! Mais afin que rien
de tel ne se reproduise, marque nettement si tu entends au sens vulgaire ou au
sens précis, dont tu viens de parler, les mots de gouvernant, de plus fort,
pour l'avantage de qui il sera juste que le plus faible agisse.
J'entends le gouvernant au sens précis du mot, répondit-il. Pour cela, essaie
de me nuire ou de me calomnier, si tu peux - je ne demande pas de quartier. Mais
tu n'en es pas capable ! (341c)
Imagines-tu que je sois fou au point d'essayer de tondre un lion ou de calomnier
Thrasymaque ?
Tu viens pourtant de le tenter, bien que nul en cela aussi !
Assez de tels propos ! m'écriai-je. Mais dis-moi : le médecin au sens précis
du terme, dont tu parlais tout à l'heure, a-t-il pour objet de gagner de
l'argent ou de soigner les malades? Et parle-moi du vrai médecin.
Il a pour objet, répondit-il, de soigner les malades.
Et le pilote ? le vrai pilote, est-il chef des matelots ou matelot ?
Chef des matelots. (341d)
Je ne pense pas qu'on doive tenir compte du fait qu'il navigue sur une nef pour
l'appeler matelot ; car ce n'est point parce qu'il navigue qu'on l'appelle
pilote, mais à cause de son art et du commandement qu'il exerce sur les
matelots.
C'est vrai, avoua-t-il.
Donc, pour le malade et le matelot il existe quelque chose d'avantageux ?
Sans doute.
Et l'art, poursuivis-je, n'a-t-il pas pour but de chercher et de procurer à
chacun ce qui lui est avantageux ?
C'est cela, dit-il.
Mais pour chaque art est-il un autre avantage que d'être aussi parfait que
possible (23).?
(341e)
Quel est le sens de ta question ?
Celui-ci dis-je. Si tu me demandais s'il suffit au corps d'être corps, ou s'il
a besoin d'autre chose, je te répondrais : « Certainement il a besoin d'autre
chose. C'est pourquoi l'art médical a été inventé parce que le corps est
défectueux et qu'il ne lui suffit pas d'être ce qu'il est. Aussi, pour lui
procurer l'avantageux, l'art s'est organisé. » Te semblé-je, dis-je, en ces
paroles, avoir raison ou non ?
(342)
Tu as raison, répondit-il.
Mais quoi , la médecine même est-elle défectueuse ? en général un art
réclame-t-il une certaine vertu - comme les yeux la vue, ou les oreilles
l'ouïe, à cause de quoi ces organes ont besoin d'un art qui examine et leur
procure l'avantageux pour voir et pour entendre? Et dans cet art même y a-t-il
quelque défaut ? Chaque art réclame-t-il un autre art qui examine ce qui lui
est avantageux, celui-ci à son tour un autre semblable, et ainsi à l'infini ?
Ou bien examine-t-il lui-même ce (342b)
qui lui est avantageux ? Ou bien n'a-t-il besoin ni de lui-même ni d'un autre
pour remédier à son imperfection (24) ? Car aucun
art n'a trace de défaut ni d'imperfecfection, et ne doit chercher d'autre
avantage que celui du sujet auquel il s'applique lui-même, lorsque véritable,
étant exempt de mal et pur, aussi longtemps qu'il reste rigoureusement et
entièrement conforme à sa nature. Examine en prenant les mots dans ce sens
précis dont tu parlais. Est-ce ainsi ou autrement ?
Ce me semble ainsi, dit-il.
(342c)
Donc, repris-je, la médecine n'a pas en vue son propre avantage, mais celui du
corps.
Oui, reconnut-il.
Ni l'art hippique son propre avantage, mais celui des chevaux ; ni, en
général, tout art son propre avantage - car il n'a besoin de rien - mais celui
du sujet auquel il s'applique.
Ce me semble ainsi, dit-il.
Mais, Thrasymaque, les arts gouvernent et dominent le sujet sur lequel ils
s'exercent.
Il eut bien de la peine à m'accorder ce point.
Donc, aucune science n'a en vue ni ne prescrit l'avantage du plus fort, mais
celui du plus faible, du sujet (342d)
gouverné par elle.
Il m'accorda aussi ce point à la fin, mais après avoir tenté de le contester
; quand il eut cédé : Ainsi, dis-je, le médecin, dans la mesure où il est
médecin, n'a en vue ni n'ordonne son propre avantage, mais celui du malade ?
Nous avons en effet reconnu que le médecin, au sens précis du mot, gouverne
les corps et n'est point homme d'affaires (25). Ne
l'avons-nous pas reconnu ?
Il en convint.
Et le pilote, au sens précis, gouverne les matelots, mais n'est pas matelot ? (342e)
Nous l'avons reconnu.
Par conséquent, un tel pilote, un tel chef, n'aura point en vue et ne prescrira
point son propre avantage, mais celui du matelot, du sujet qu'il gouverne.
Il en convint avec peine.
Ainsi donc, Thrasymaque, poursuivis-je, aucun chef, quelle que soit la nature de
son autorité, dans la mesure où il est chef, ne se propose et n'ordonne son
propre avantage, mais celui du sujet qu'il gouverne et pour qui il exerce son
art; c'est en vue de ce qui est avantageux et convenable à ce sujet qu'il dit
tout ce qu'il dit et fait tout ce qu'il fait.
Nous en étions à ce point de la discussion, et il était 343
clair pour tous que la définition de la justice avait été retournée, lorsque
Thrasymaque, au lieu de répondre :
Dis-moi, Socrate, s'écria-t-il, as-tu une nourrice ?
Quoi? répliquai-je, ne vaudrait-il pas mieux répondre que de poser de telles
questions ?
C'est que, reprit-il, elle te néglige et ne te mouche pas quand tu en as
besoin, puisque tu n'as pas appris d'elle à distinguer moutons et berger.
Pourquoi dis-tu cela? demandai-je.
(343b)
Parce que tu t'imagines que les bergers et les bouviers se proposent le bien de
leurs moutons et de leurs boeufs, et les engraissent et les soignent en vue
d'autre chose que le bien de leurs maîtres et le leur propre. Et, de même, tu
crois que les chefs des cités, ceux qui sont vraiment chefs, regardent leurs
sujets autrement qu'on regarde ses moutons, et qu'ils se proposent un autre but,
jour et nuit, que de tirer d'eux un profit personnel. Tu es allé (343c)
si loin dans la connaissance du juste et de la justice, de l'injuste et de
l'injustice, que tu ignores que le juste, en réalité, est un bien étranger (26),
l'avantage du plus fort et de celui qui gouverne, et le préjudice propre de
celui qui obéit et qui sert ; que l'injustice est le contraire et qu'elle
commande aux simples d'esprit et aux justes ; que les sujets travaillent à
l'avantage du plus fort et (343d)
font son bonheur en le servant, mais le leur de nulle manière. Voici, ô très
simple Socrate, comment il faut l'envisager : l'homme juste est partout
inférieur à l'injuste. D'abord dans le commerce, quand ils s'associent l'un à
l'autre, tu ne trouveras jamais, à la dissolution de la société, que le juste
ait gagné, mais qu'il a perdu ; ensuite, dans les affaires publiques, quand il
faut payer des contributions, le juste verse plus que ses égaux, l'injuste
moins; quand, au contraire, il s'agit de recevoir, l'un ne (343e)
touche rien, l'autre beaucoup. Et lorsque l'un et l'autre occupent quelque
charge, il advient au juste, si même il n'a pas d'autre dommage, de laisser par
négligence péricliter ses affaires domestiques, et de ne tirer de la chose
publique aucun profit, à cause de sa justice. En outre, il encourt la haine de
ses parents et de ses connaissances, en refusant de les servir au détriment de
la justice; pour l'injuste, c'est tout le contraire. Car j'entends par (344)
là celui dont je parlais tout à l'heure, celui qui est capable de l'emporter
hautement sur les autres; examine-le donc si tu veux discerner combien, dans le
particulier, l'injustice est plus avantageuse que la justice. Mais tu le
comprendras de la manière la plus facile si tu vas jusqu'à la plus parfaite
injustice, celle qui porte au comble du bonheur l'homme qui la commet, et ceux
qui la subissent et ne veulent point la commettre, au comble du malheur. Cette
injustice est la tyrannie qui, par fraude et par violence, s'empare du bien
d'autrui : sacré, profane, particulier, public, et non pas en détail, mais
tout d'une fois. Pour chacun de ces délits, l'homme qui se laisse (344b)
prendre est puni et couvert des pires flétrissures - on traite, en effet, ces
gens qui opèrent en détail, de sacrilèges, trafiquants d'esclaves, perceurs
de murailles, spoliateurs, voleurs, suivant l'injustice commise. Mais lorsqu'un
homme, en plus de la fortune des citoyens, s'empare de leur personne et les
asservit, au lieu de recevoir ces noms honteux il est appelé heureux et
fortuné, non seulement par les citoyens, mais encore par tous ceux (344c)
qui apprennent qu'il a commis l'injustice dans toute son étendue ; car ils ne
craignent pas de commettre l'injustice ceux qui la blâment : ils craignent de
la souffrir. Ainsi, Socrate, l'injustice poussée à un degré suffisant est
plus forte, plus libre, plus digne d'un maître que la justice, et, comme je le
disais au début, le juste consiste dans l'avantage du plus fort, et l'injuste
est à soi-même avantage et profit (27).
Ayant ainsi parlé, Thrasymaque pensait à s'en aller, d après avoir, comme un
baigneur, inondé nos oreilles de son impétueux et abondant discours. Mais les
assistants ne lui le permirent pas et le forcèrent de rester pour rendre compte
de ses paroles. Moi-même l'en priai avec instance et lui dis : O divin
Thrasymaque, après nous avoir lancé un pareil discours tu songes à t'en
aller, avant d'avoir montré suffisamment ou appris si la chose est telle ou
différente? Penses-tu que ce soit une petite entreprise de définir la règle
de vie que chacun de nous (344e)
doit suivre pour vivre de la façon la plus profitable ?
Pensé-je, dit Thrasymaque, qu'il en soit autrement ?
Tu en as l'air, repris-je - ou bien tu ne te soucies point de nous et tu n'as
cure que nous menions une vie pire ou meilleure, dans l'ignorance de ce-que tu
prétends savoir. Mais, mon bon, prends la peine de nous instruire (345)
aussi : tu ne feras pas un mauvais placement en nous obligeant, nombreux comme
nous sommes. Car, pour te dire ma pensée, je ne suis pas convaincu, et je ne
crois pas que l'injustice soit plus profitable que la justice, même si l'on a
liberté de la commettre et si l'on n'est pas empêché de faire ce que l'on
veut. Qu'un homme, mon bon, soit injuste et qu'il ait pouvoir de pratiquer
l'injustice par fraude ou à force ouverte : je ne suis point pour cela
persuadé qu'il en tire plus de profit que de la justice. (345b)
Peut-être est-ce aussi le sentiment de quelque autre d'entre nous, et non pas
seulement le mien ; persuade-nous donc, homme divin, de manière satisfaisante,
que nous avons tort de préférer la justice à l'injustice.
Et comment te persuaderai-je si je ne l'ai fait par ce que je viens de dire ?
Que ferai-je encore ? Faut-il que je prenne mes arguments et te les enfonce dans
la tête ?
Par Zeus ! m'écriai-je, halte-là ! Mais d'abord, tiens-toi dans les positions
prises, ou, si tu en changes, fais-le clairement et ne nous trompe pas.
Maintenant, tu vois, (345c)
Thrasymaque - pour revenir à ce que nous avons dit - qu'après avoir donné la
définition du vrai médecin tu n'as pas cru devoir garder rigoureusement celle
du vrai berger. Tu penses qu'en tant que berger il engraisse ses moutons non pas
en vue de leur plus grand bien, mais, comme un gourmand qui veut donner un
festin, en vue de la bonne chère, ou comme un commerçant, (345d)
en vue de la vente, et non comme un berger. Mais l'art du berger ne se propose
que de pourvoir au plus grand bien du sujet auquel il s'applique - puisqu'il est
lui-même suffisamment pourvu des qualités qui assurent son excellence, tant
qu'il reste conforme à sa nature d'art pastoral. Par la même raison je croyais
tout à l'heure que nous étions forcés de convenir que tout gouvernement, en
tant que gouvernement, se propose uniquement le plus grand bien du sujet qu'il
gouverne et dont il a charge, qu'il s'agisse d'une cité ou d'un particulier.
Mais (345e)
toi, penses-tu que les chefs des cités, ceux qui gouvernent vraiment, le
fassent de bon gré ?
Si je le pense ? Par Zeus, j'en suis sûr !
Mais quoi ! Thrasymaque, repris-je, les autres charges, n'as-tu pas remarqué
que personne ne consent à les exercer pour elles-mêmes, que l'on demande au
contraire une rétribution, parce que ce n'est pas à vous que profite leur
exercice, mais aux gouvernés? Puis, réponds à ceci : (346)
ne dit-on pas toujours qu'un art se distingue d'un autre en ce qu'il a un
pouvoir différent ? Et, bienheureux homme, ne réponds pas contre ton opinion,
afin que nous avancions un peu !
Mais c'est en cela, dit-il, qu'il se distingue.
Et chacun ne nous procure-t-il pas un certain bénéfice particulier et non
commun à tous, comme la médecine la santé, le pilotage la sécurité dans la
navigation, et ainsi des autres ?
Sans doute.
Et l'art du mercenaire le salaire ? car c'est là son pouvoir propre.
Confonds-tu ensemble la médecine et (346b)
le pilotage ? Ou, à définir les mots avec rigueur, comme tu l'as proposé, si
quelqu'un acquiert la santé en gouvernant un vaisseau, parce qu'il lui est
avantageux de naviguer sur mer, appelleras-tu pour cela son art médecine ?
Certes non, répondit-il.
Ni, je pense, l'art du mercenaire, si quelqu'un acquiert la santé en
l'exerçant.
Certes non.
Mais quoi ! appelleras-tu la médecine art du mercenaire parce que le médecin,
en guérissant, gagne salaire?
Non, dit-il. (346c)
N'avons-nous pas reconnu que chaque art procure un bénéfice particulier ?
Soit, concéda-t-il.
Si donc tous les artisans bénéficient en commun d'un certain profit, il est
évident qu'ils ajoutent à leur art un élément commun dont ils tirent profit
?
I1 le semble, dit-il.
Et nous disons que les artisans gagnent salaire parce qu'ils ajoutent à leur
art celui du mercenaire. Il en convint avec peine.
(346d) Ce n'est donc pas
de l'art qu'il exerce que chacun retire ce profit qui consiste à recevoir un
salaire ; mais, à l'examiner avec rigueur, la médecine crée la santé, et
l'art du mercenaire donne le salaire, l'architecture édifie la maison, et l'art
du mercenaire, qui l'accompagne, donne le salaire, et ainsi de tous les autres
arts : chacun travaille à l'oeuvre qui lui est propre et profite au sujet
auquel il s'applique. Mais, si le salaire ne s'y ajoutait pas, est-ce que
l'artisan profiterait de son art ?
Il ne le semble pas, dit-il.
(346e) Et cesse-t-il
d'être utile quand il travaille gratuitement ?
Non, à mon avis.
Dès lors, Thrasymaque, il est évident qu'aucun art ni aucun commandement ne
pourvoit à son propre bénéfice, mais, comme nous le disions il y a un moment,
assure et prescrit celui du gouverné, ayant en vue l'avantage du plus faible et
non celui du plus fort. C'est pourquoi, mon cher Thrasymaque, je disais tout à
l'heure que personne ne consent de bon gré à gouverner et à guérir les maux
d'autrui, mais qu'on demande salaire, (347)
parce que celui qui veut convenablement exercer son art ne fait et ne prescrit,
dans la mesure où il prescrit selon cet art, que le bien du gouverné ; pour
ces raisons, il faut donner un salaire à ceux qui consentent à gouverner, soit
argent, soit honneur, soit châtiment s'ils refusent (28).
Comment dis-tu cela, Socrate ? demanda Glaucon ; je connais en effet les deux
salaires, mais j'ignore ce que tu entends par châtiment donné en guise de
salaire.
Tu ne connais donc point le salaire des meilleurs, ce (347b)
pour quoi les plus vertueux gouvernent, quand ils se résignent à le faire. Ne
sais-tu pas que l'amour de l'honneur et de l'argent passe pour chose honteuse et
l'est en effet ?
Je le sais, dit-il.
A cause de cela, repris-je, les gens de bien ne veulent gouverner ni pour les
richesses ni pour l'honneur ; car ils ne veulent point être traités de
mercenaires en exigeant ouvertement le salaire de leur fonction, ni de voleurs
en tirant de cette fonction des profits secrets ; ils n'agissent pas non plus
pour l'honneur : car ils ne sont point ambitieux. Il faut donc qu'il y ait
contrainte et châtiment (347c)
pour qu'ils consentent à gouverner - c'est pourquoi prendre le pouvoir de son
plein gré, sans que la nécessité vous y contraigne, risque d'être taxé de
honte - et le plus grand châtiment consiste à être gouverné par un plus
méchant que soi, quand on ne veut pas gouverner soi-même ; dans cette crainte
me semblent agir, lorsqu'ils gouvernent, les honnêtes gens, et alors ils vont
au pouvoir non comme vers un bien, pour jouir de lui, mais comme vers une tâche
nécessaire, qu'ils ne peuvent confier à de (347d)
meilleurs qu'eux, ni à des égaux. Si une cité d'hommes bons venait à
l'existence (29), il semble qu'on y lutterait pour
échapper au pouvoir comme maintenant on lutte pour l'obtenir, et là il
deviendrait clair que le véritable gouvernant n'est point fait, en réalité,
pour chercher son propre avantage, mais celui du gouverné ; de sorte que tout
homme sensé choisirait plutôt d'être obligé par un autre que de se donner
peine à obliger autrui (30). Je n'accorde donc
nullement à Thrasymaque que la (347e)
justice soit l'intérêt du plus fort. Mais nous reviendrons sur ce point une
autre fois; j'attache une bien plus grande importance à ce que dit maintenant
Thrasymaque, que la vie de l'homme injuste est supérieure à celle du juste.
Quel parti prends-tu, Glaucon ? demandai-je. Laquelle de ces assertions te
semble la plus vraie ?
La vie du juste, répondit-il, me semble plus profitable.
As-tu entendu l'énumération que Thrasymaque vient (348)
de faire, des biens attachés à la vie de l'injuste ?
J'ai entendu, mais je ne suis pas persuadé.
Alors veux-tu que nous le persuadions, si nous pouvons en trouver le moyen,
qu'il n'est pas dans le vrai?
Comment ne le voudrais-je pas? dit-il.
Si donc, repris-je, tendant nos forces contre lui et opposant discours à
discours, nous énumérons les biens que procure la justice, qu'il réplique à
son tour, et nous de nouveau, il faudra compter et mesurer les avantages (348b)
cités de part et d'autre en chaque discours (31),
et nous aurons besoin de juges pour décider ; si, au contraire, comme tout à
l'heure, nous débattons la question jusqu'à mutuel accord, nous serons
nous-mêmes ensemble juges et avocats.
C'est vrai, dit-il.
Laquelle de ces deux méthodes préfères-tu ?
La seconde.
Or çà, donc, Thrasymaque, reprenons au début et réponds-moi. Tu prétends
que la parfaite injustice est plus profitable que la parfaite justice ?
(348c) Certainement,
répondit-il, et j'ai dit pour quelles raisons.
Fort bien, mais à leur sujet comment entends-tu ceci : appelles-tu l'une vertu
et l'autre vice ?
Sans doute.
Et c'est la justice que tu nommes vertu et l'injustice vice ?
Il y a apparence, très charmant homme, quand je dis que l'injustice est
profitable et que la justice ne l'est pas !
Quoi donc alors ?
Le contraire, dit-il (32).
La justice est un vice ?
(348d) Non, mais une
très noble simplicité de caractère.
Alors l'injustice est méchanceté de caractère?
Non pas, elle est prudence.
Est-ce, Thrasymaque, que les injustes te semblent sages et bons ?
Oui, répondit-il, ceux qui sont capables de commettre l'injustice avec
perfection et de se soumettre villes et peuples. Tu crois peut-être que je
parle des coupeurs de bourse ? De telles pratiques sont sans doute profitables,
tant qu'elles ne sont pas découvertes ; mais elles ne méritent point mention
à côté de celles que je viens d'indiquer.
Je conçois bien ta pensée, mais ce qui m'étonne c'est (348e)
que tu classes l'injustice avec la vertu et la sagesse, et la justice avec leurs
contraires.
Néanmoins, c'est bien ainsi que je les classe.
Cela s'aggrave, camarade, repris-je, et il n'est pas facile de savoir ce qu'on
peut dire. Si, en effet, tu posais que l'injustice profite, tout en convenant,
comme certains autres, qu'elle est vice et chose honteuse, nous pourrions te
répondre en invoquant les notions courantes sur le sujet; mais évidemment tu
diras qu'elle est belle et forte, et tu lui donneras tous les attributs que nous
(349) donnions à la
justice, puisque tu as osé la classer avec la vertu et la sagesse.
Tu devines très bien, dit-il.
Je ne dois pourtant pas me refuser à poursuivre cet examen tant que j'aurai
lieu de croire que tu parles sérieusement. Car il me semble réellement,
Thrasymaque, que ce n'est point raillerie de ta part, et que tu exprimes ta
véritable opinion.
Que t'importe, répliqua-t-il, que ce soit mon opinion ou non? Réfute-moi
seulement.
Il ne m'importe en effet, avouai-je. Mais tâche de (349b)
répondre encore à ceci : l'homme juste te paraît-il vouloir l'emporter en
quelque chose sur l'homme juste ?
Nullement, dit-il, car il ne serait pas poli et simple comme il est.
Quoi! pas même dans une action juste ?
Pas même en cela.
Mais prétendrait-il l'emporter sur l'homme injuste, et penserait-il ou non le
faire justement ?
Il le penserait, répondit-il, et le prétendrait, mais ne le pourrait point.
Ce n'est pas là ma question : je te demande si le juste n'aurait ni la
prétention ni la volonté de l'emporter (349c)
sur le juste, mais seulement sur l'injuste.
C'est ainsi, dit-il.
Et l'injuste prétendrait l'emporter sur le juste et sur l'action juste ?
Comment ne le voudrait-il pas, lui qui prétend l'emporter sur tous ?
Ainsi donc il l'emportera sur l'homme et sur l'action injustes, et luttera pour
l'emporter sur tous ?
C'est cela.
Disons-le donc ainsi, repris-je : le juste ne l'emporte pas sur son semblable,
mais sur son contraire ; l'injuste (349d)
l'emporte sur son semblable et sur son contraire.
Excellemment exprimé, dit-il.
Mais, poursuivis-je, l'injuste est sage et bon, tandis que le juste n'est ni
l'un ni l'autre?
Excellent aussi, dit-il.
Par conséquent l'injuste ressemble au sage et au bon, et le juste ne leur
ressemble pas ?
Comment en serait-il autrement ? Étant ce qu'il est il ressemble à ses
pareils, et l'autre ne leur ressemble pas.
Très bien. Chacun est donc tel que ceux auxquels il ressemble ?
Qui peut en douter ? demanda-t-il.
Soit, Thrasymaque ; maintenant ne dis-tu pas d'un (349e)
homme qu'il est musicien, d'un autre qu'il ne l'est pas ?
Si.
Lequel des deux est sage, et lequel ne l'est pas ?
Le musicien assurément est sage et l'autre ne l'est pas.
Et l'un n'est-il pas bon dans les choses où il est sage, l'autre mauvais dans
les choses où il ne l'est pas ?
Si.
Mais à l'égard du médecin n'est-ce pas ainsi ?
C'est ainsi.
Maintenant, crois-tu, excellent homme, qu'un musicien qui accorde sa lyre
veuille, en tendant ou détendant les cordes, l'emporter sur un musicien, ou
prétende avoir avantage sur lui ?
Non, je ne le crois pas.
Mais sur un homme ignorant la musique voudra-t-il l'emporter ?
Oui, nécessairement.
Et le médecin? en prescrivant nourriture et boisson (350)
voudra-t-il l'emporter sur un médecin ou sur la pratique médicale ?
Certes non.
Et sur un homme ignorant en médecine ?
Oui.
Mais vois, au sujet de la science et de l'ignorance en général, si un savant,
quel qu'il soit, te semble vouloir l'emporter, en ses actes ou en ses paroles,
sur un autre savant, et ne pas agir comme son semblable dans le même cas.
Peut-être est-ce nécessaire, avoua-t-il, qu'il en soit ainsi.
Mais l'ignorant, ne voudra-t-il pas l'emporter semblablement sur le savant et
sur l'ignorant ?
(350b)
Peut-être.
Or le savant est sage ?
Oui.
Et le sage est bon ?
Oui.
Donc l'homme sage et bon ne voudra pas l'emporter sur son semblable, mais sur
celui qui ne lui ressemble pas, sur son contraire.
Apparemment, dit-il.
Tandis que l'homme méchant et ignorant voudra l'emporter sur son semblable et
sur son contraire.
On peut le croire.
Mais, Thrasymaque, poursuivis-je, notre homme injuste ne l'emporte-t-il pas sur
son contraire et son semblable ? Ne l'as-tu pas dit ?
Si, répondit-il.
Et n'est-il pas vrai que le juste ne l'emportera pas sur (350c)
son semblable, mais sur son contraire?
Si.
Le juste, dis-je, ressemble donc à l'homme sage et bon, et l'injuste à l'homme
méchant et ignorant.
Il y a chance.
Mais nous avons reconnu que chacun d'eux est tel que celui à qui il ressemble.
Nous l'avons reconnu en effet.
Le juste se révèle donc à nous bon et sage, et l'injuste ignorant et
méchant.
Thrasymaque convint de tout cela, non pas aussi aisément (350d)
que je le rapporte, mais malgré lui et avec peine. Il suait merveilleusement,
d'autant plus qu'il faisait très chaud - et c'est alors que pour la première
fois je vis Thrasymaque rougir ! Lors donc que nous fûmes convenus que la
justice est vertu et sagesse et l'injustice vice et ignorance : Soit !
repris-je, tenons cela pour établi ; mais nous avons dit que l'injustice a
aussi la force en partage. Ne t'en souviens-tu pas, Thrasymaque ?
Je m'en souviens, dit-il, mais ce que tu viens d'affirmer ne me plaît pas, et
j'ai de quoi y répondre. Seulement je (350e)
sais bien que si je prends la parole tu diras que je fais une harangue.
Laisse-moi donc parler à ma guise, ou, si tu veux interroger, interroge ; et
moi, comme on en use avec les vieilles femmes qui font des contes, je te dirai
« soit ! », et de la tête je t'approuverai ou te désapprouverai.
Du moins, demandai-je, ne réponds nullement contre ton opinion.
Je ferai ce qui te plaira puisque tu ne me laisses pas parler. Que veux-tu
davantage?
Rien, par Zeus, repris-je, fais comme tu l'entendras; je vais t'interroger.
Interroge.
Je te poserai donc la même question que tout à l'heure, (351)
afin de reprendre la suite de la discussion : qu'est la justice par rapport à
l'injustice? Il a été dit, en effet que l'injustice est plus forte et plus
puissante que la justice; mais maintenant, si la justice est sagesse et vertu,
il apparaîtra aisément, je pense, qu'elle est plus forte que l'injustice,
puisque l'injustice est ignorance. Personne ne peut encore l'ignorer. Pourtant
ce n'est pas envisager la chose, mais du point de vue suivant : n'existe-t-il
pas, dis-moi, de cité injuste qui tente d'asservir ou (351b)
qui ait asservi injustement d'autres cités, tenant un grand nombre d'entre
elles en esclavage ?
Assurément, répondit-il. Et c'est ainsi qu'agira la meilleure cité, la plus
parfaitement injuste.
Je sais que c'était là ta thèse. Mais à ce propos je considère ce point :
est-ce qu'une cité qui se rend maîtresse d'une autre cité le pourra faire
sans la justice, ou sera obligée d'y avoir recours ?
Si, comme tu le disais tout à l'heure, la justice est (351c)
sagesse, elle y aura recours; mais s'il en est comme je le disais, elle
emploiera l'injustice.
Je suis charmé, Thrasymaque, que tu ne te contentes pas d'approuver ou de
désapprouver d'un signe de tête, et que tu répondes si bien.
C'est, dit-il, pour te faire plaisir.
Très gentil de ta part. Mais fais-moi la grâce de répondre encore à ceci :
crois-tu qu'une cité, une armée, une bande de brigands ou de voleurs, ou toute
autre société qui poursuit en commun un but injuste, pourrait mener à bien
quelque entreprise si ses membres violaient entre eux les règles de la justice
?
Certes non, avoua-t-il.
(351d) Mais s'ils les
observaient ? Cela n'irait-il pas mieux ?
Certainement.
En effet, Thrasymaque, l'injustice fait naître entre les hommes des
dissensions, des haines et des luttes, tandis que la justice entretient la
concorde et l'amitié (33). N'est-ce pas?
Que cela soit ! dit-il, afin que je n'aie point de différend avec toi.
Tu te conduis fort bien, excellent homme. Mais réponds à cette question : si
c'est le propre de l'injustice d'engendrer la haine partout où elle se trouve,
apparaissant chez des hommes libres ou des esclaves, ne fera-t-elle pas qu'ils
se haïssent, se querellent entre eux, et soient impuissants à rien
entreprendre en commun? (351e)
Sans doute.
Mais si elle apparaît en deux hommes ? Ne seront-ils pas divisés, haineux,
ennemis l'un de l'autre et des justes?
Ils le seront, dit-il.
Et si, merveilleux ami, l'injustice apparaît chez un seul homme, perdra-t-elle
son pouvoir ou le gardera-t-elle intact ?
Qu'elle le garde intact ! concéda-t-il.
Donc, ne semble-t-elle pas posséder le pouvoir, en quelque sujet qu'elle
apparaisse, cité, tribu, armée ou (352)
société quelconque, de rendre d'abord ce sujet incapable d'agir en accord avec
lui-même, à cause des dissensions et des différends qu'elle excite, ensuite
de le faire l'ennemi de lui-même, de son contraire et du juste ?
Sans doute.
Et chez un seul homme, j'imagine qu'elle produira ces mêmes effets, qu'il est
dans sa nature de produire; d'abord elle le rendra incapable d'agir, excitant en
lui la sédition et la discorde; ensuite elle en fera l'ennemi de lui-même et
celui des justes. N'est-ce pas?
Oui.
Mais, mon cher, les dieux ne sont-ils pas justes?
(352b) Soit ! dit-il.
Donc, des dieux aussi l'injuste sera l'ennemi, Thrasymaque, et le juste l'ami.
Régale-toi sans crainte de tes discours : je ne te contredirai pas, afin de ne
pas m'attirer le ressentiment de la compagnie.
Eh bien, allons ! repris-je, rassasie-moi de la suite du festin en continuant à
répondre. Nous venons de voir que les hommes justes sont plus sages, meilleurs
et plus puissants dans l'action que les hommes injustes, et que ceux-ci sont
incapables d'agir de concert - et quand (352c)
nous disons qu'ils ont parfois mené vigoureusement une affaire en commun, ce
n'est, d'aucune manière, la vérité, car ils ne se seraient pas épargnés les
uns les autres s'ils eussent été tout à fait injustes; aussi bien est-il
évident qu'il y avait en eux une certaine justice qui les a empêchés de se
nuire mutuellement, dans le temps qu'ils nuisaient à leurs victimes, et qui
leur a permis de faire ce qu'ils ont fait ; se lançant dans leurs injustes
entreprises, ils n'étaient qu'à demi pervertis par l'injustice, puisque les
méchants achevés et les parfaits injustes sont aussi parfaitement incapables
de rien faire. Voilà comment (352d)
je le comprends, et non comme tu le posais au début. Maintenant il nous faut
examiner si la vie du juste est meilleure et plus heureuse que celle de
l'injuste : question que nous avions remise à un examen ultérieur. Or cela
est, ce me semble, évident d'après ce que nous avons dit. Cependant nous
devons mieux examiner la chose, car la discussion ne porte pas ici sur une
bagatelle, mais sur la manière dont il faut régler notre vie.
Examine donc, dit-il.
Je vais le faire, répondis-je. Et dis-moi : le cheval te paraît-il avoir une
fonction ?
Oui.
(352e) Or, poserais-tu
comme fonction du cheval, ou de n'importe quel autre sujet, ce qu'on ne peut
faire que par lui, ou ce qu'on fait le mieux avec lui ?
Je ne comprends pas, dit-il.
Expliquons-nous : vois-tu par autre chose que par les yeux ?
Certes non.
Et entends-tu par autre chose que par les oreilles ?
Nullement.
Nous pouvons par conséquent dire justement que ce sont là les fonctions de ces
organes.
Sans doute.
Mais quoi ! ne pourrais-tu pas tailler un sarment de (353)
vigne avec un couteau, un tranchet, et beaucoup d'autres instruments?
Pourquoi pas?
Mais avec aucun, je pense, aussi bien qu'avec une serpette qui est faite pour
cela.
C'est vrai.
Donc, ne poserons-nous pas que c'est là sa fonction?
Nous le poserons certainement.
Maintenant, je pense, tu comprends mieux ce que je disais tout à l'heure quand
je te demandais si la fonction d'une chose n'est pas ce qu'elle seule peut
faire, ou ce qu'elle fait mieux que les autres.
Je comprends, dit-il, et il me semble que c'est bien (353b)
là la fonction de chaque chose.
Bon, repris-je. Mais n'y a-t-il pas aussi une vertu en chaque chose à qui une
fonction est assignée ? Revenons à nos exemples précédents : les yeux,
disons-nous, ont une fonction ?
Ils en ont une.
Ils ont donc aussi une vertu ?
Ils ont aussi une vertu.
Mais quoi ! les oreilles, avons-nous dit, ont une fonction ?
Oui.
Et donc une vertu aussi ?
Une vertu aussi.
Mais à propos de toute chose n'en est-il pas de même ?
Il en est de même.
Eh bien ! les yeux pourraient-ils jamais bien remplir (353c)
leur fonction s'ils n'avaient pas la vertu qui leur est propre, ou si, au lieu
de cette vertu, ils avaient le vice contraire ?
Comment le pourraient-ils ? Tu veux dire probablement la cécité à la place de
la vue?
Quelle est leur vertu, peu importe ; je ne te le demande pas encore, mais
seulement si chaque chose s'acquitte bien de sa fonction par sa vertu propre, et
mal par le vice contraire.
C'est comme tu dis, avoua-t-il.
Ainsi donc, les oreilles, privées de leur vertu propre, rempliront mal leur
fonction ?
Sans doute.
(353d) Ce principe
s'applique-t-il à toutes les autres choses?
Il me le semble.
Or çà, donc, examine maintenant ceci : l'âme n'a-t-elle pas une fonction que
rien d'autre qu'elle ne pourrait remplir, comme de surveiller, commander,
délibérer et le reste (34) ? Peut-on attribuer
ces fonctions à autre chose qu'à l'âme, et n'avons-nous pas le droit de dire
qu'elles lui sont propres ?
On ne peut les attribuer à aucune autre chose.
Et la vie ? ne dirons-nous pas qu'elle est une fonction de l'âme ?
Assurément, répondit-il.
Donc, nous affirmerons que l'âme aussi a sa vertu propre (35)?
Nous l'affirmerons.
Or, Thrasymaque, est-ce que l'âme s'acquittera jamais (353e)
bien de ces fonctions si elle est privée de sa vertu propre? ou bien est-ce
impossible ?
C'est impossible.
Par conséquent, il y a nécessité qu'une âme mauvaise commande et surveille
mal, et que l'âme bonne fasse bien tout cela.
Il y a nécessité.
Or, ne sommes-nous pas tombés d'accord que la justice est une vertu, et
l'injustice un vice de l'âme ?
Nous en sommes tombés d'accord, en effet.
Donc l'âme juste et l'homme juste vivront bien, et l'injuste mal ?
Il le semble, dit-il, d'après ton raisonnement.
Mais certes, celui qui vit bien est heureux et fortuné, (354)
et celui qui vit mal le contraire.
Qui en doute?
Ainsi le juste est heureux, et l'injuste malheureux.
Soit ! concéda-t-il.
Et cela ne profite pas d'être malheureux, mais d'être heureux.
Sans doute.
Jamais, par suite, divin Thrasymaque, l'injustice n'est plus profitable que la
justice.
Que cela, Socrate, dit-il, soit ton festin des Bendidées ! Je l'ai eu grâce à
toi, Thrasymaque, puisque tu t'es adouci et que tu as cessé de te montrer rude
à mon égard. (354b)
Cependant je ne me suis pas bien régalé : par ma faute et non par la tienne.
Il me semble que j'ai fait comme les gourmands, qui se jettent avidement sur le
plat qu'on leur présente, avant d'avoir suffisamment goûté du précédent; de
même, avant d'avoir trouvé ce que nous cherchions au début, la nature de la
justice, je me suis lancé dans une digression pour examiner si elle est vice et
ignorance ou sagesse et vertu; un autre propos étant survenu ensuite, à savoir
si l'injustice est plus avantageuse que la justice, je n'ai pu m'empêcher
d'aller de l'une à l'autre, en sorte que le résultat de notre conversation est
que je ne sais rien ; car, ne sachant pas ce qu'est la justice, encore moins
saurai-je si elle est vertu ou non, et si celui qui la possède est heureux ou
malheureux (36).
(01) Il
s'agit probablement, comme en témoigne un autre passage du premier livre (354
a) de la déesse que les Thraces honoraient sous le nom de Bendis, et dont le
culte venait d'être importé à Athènes. Toutefois, certains commentateurs ont
émis une hypothèse différente : " Alii - écrit Schneider - Minervam
intelligunt quae vulgo ² yeñw
appellabatur ; neque mihi videtur Socrates in ista Panathenaeorum propinquitate
de Minerva veneranda cogitare non potuisse : sed quod simpliciter t¯n
¥ort®n dicit, numina diversa statuere non
sinit. » Selon Foucart (Des associations religieuses chez les Grecs, p. 131) le
culte de Bendis avait été introduit en Attique par les marchands thraces,
très nombreux au Pirée.
(02) C'est le
célèbre orateur de ce nom. Son père, Céphale, n'était pas Athénien de
naissance. Riche fabricant d'armes syracusain venu se fixer au Pirée sur le
conseil de Périclès, il appartenait à cette classe d'hommes de négoce qui
cherchent un titre de noblesse dans la culture de la philosophie et des
belles-lettres. Après sa mort ses fils furent victimes de la tyrannie des
Trente. On sait que Lysias parvint à s'enfuir, mais Polémarque fut condamné
à boire la ciguë (404 av. J.-C.).
(03) Sur le
sophiste Thrasymaque voy. notre Introduction, et cf. Phèdre 260 c, 266 c, 267
c-d et 269 d.
(04) Sur Clitophon
voy. l'Introduction. On ne sait rien de Charmantide qui n'est cité dans aucun
autre endroit des Dialogues.
(05) Expression
empruntée à Homère (Iliade, XXII, 60, XXIV, 487) et à Hésiode (Les Travaux
et les Jours, 331).
(06) Ce
vieux proverbe est le suivant d'après le Scoliaste : koloiòw
potÜ koloiòn Þz‹nei : le geai perche
auprès du geai. Cf. Phèdre 240 c : ´lij ´lija
t¡rpei .
(07) Cicéron
a imité ce passage dans le De Senectute, III, 7, 8..
(08) L'anecdote est
rapportée de façon quelque peu différente par Hérodote (VIII, 125).
(09) Nous
suivons la ponctuation de l'édition Burnet: kaÜ
aétñw--³toi êpò t°w toè g®rvw ŽsyeneÛaw µ kaÜ Ësper ³dh ¤ggut¡rv
Ìn tÇn ¤keÝ mllñn ti kayor˜ aét‹--êpocÛaw d' oïn kaÜ deÛmatow mestòw
gÛgnetai ktl
(10) Voy.
Bergk : Poet. Lyr. Gr. 4, I, p. 452.
(11) Le
personnage de Céphale éclaire d'une sereine lumière toute cette première
partie du dialogue. Ce sage vieillard a exprimé, sur la justice, l'opinion des
honnêtes gens, en des termes où transparaît la simplicité de son âme,
embellie de hautes préoccupations par les approches de la mort. Mais il ne se
mêlera pas à la discussion, car, dit Cicéron (Ep. ad Att., IV, 16, 3) «
credo Platonem vix putasse satis consonum fore, si hominem id aetatis in tam
longo sermone diutius retinuisset » . On saisit là une des délicatesses de
l'art de Platon.
(12) L'étude
des poètes faisait le fond de la première éducation chez les Grecs. Elle
avait pour but non seulement la formation du goût, mais encore la formation
morale. L'opinion que Platon prête à Simonide était, en réalité,
communément admise. A travers le vieux poète ce sont ici les contemporains du
philosophe qui sont visés. Dans son édition de la République (tome I, p. 12
n.) J. Adam cite à ce sujet de nombreuses références. On pourrait les
résumer dans ce témoignage de Xénophon (Hiéron, II, 2) : kaÜ
m¯n pleÛstou ge dokeÝ Žn¯r ¤paÛnou jiow eänai, ùw n fy‹nú toçw
m¢n polemÛouw kakÇw poiÇn, toçw d¢ fÛlouw eéergetÇn.
»
(13) C'est
fine opinion souvent exprimée
par Socrate que la connaissance d'un objet implique la connaissance de son
con-traire (cf. Phèdre, 97 d). Ici cette opinion prend un tour sophistique bien
fait pour confondre un disciple des Sophistes.
(14) Odyssée,
XIX, 394
met' Aétñlukon te kaÜ uåaw
mhtròw ¥°w pat¡r' ¤sylñn, ùw ŽnyrÅpouw ¤k¡kasto
kleptosænú y' ÷rkÄ te.
.« De cet Autolycos sa mère était la fille, et ce héros passait pour le plus
grand voleur et le meilleur parjure. » (V. Bérard, tom. III, p. 84.)
(15) « Le
même mode de raisonnement se retrouve en 339 b et suiv. - Cf. aussi Hipp.
Majeur, 284 d. » (Adam.)
(16) Tyran de
Corinthe, compté généralement parmi les Sept Sages. Platon toutefois ne le
mentionne pas dans sa liste du Protagoras, 843 a. Il cite à sa place Chilon de
Lacédémone.
(17) Il s'agit
de Perdiccas II, père d'Archelatis (cf. Gorgias, 471 b)
(18) Puissant
citoyen de Thèbes. Platon indique l'origine de sa fortune dans le Ménon 90 a.
(19) ¸ken
¤f' ²mw Éw diarpasñmenow - J. Adam
remarque très justement (tom. I, p. 23, n.) que ¸ken
n'est pas, comme l'ont cru certains traducteurs, le parfait de ´kv,
mais l'aoriste 1 de áhmi. L'expression
¸ken ¤f' ²mw
serait trop faible entre sustr¡caw ¥autòn
yhrÛon et Éw
diarpasñmenow.
(20) C'était
une opinion populaire chez les Anciens que le regard du loup rendait muet. Pour
éviter ce malheur il fallait regarder le loup avant d'en être regardé. Cf.
Théocrite, XIV, 22, et Virgile, Eglogues, IX, 53-54 :
....vox quoque Moerim
Jam fugit ipsa ; lupi Moerim videre priores.
(21) .kaÜ
Žpñteison Žrgærion. - Littéralement : «
Tu allongeras de l'argent (au sens populaire de l'expression française). » Sur
les sentiments intéressés de Thrasymaque cf. Phèdre 266 c.
(22) Polydamas,
athlète de taille gigantesque, fut vainqueur aux Jeux Olympiques en 408 av.
J.-C. Pausanias (VI, 5) rapporte quelques-unes de ses merveilleuses prouesses.
(23)
r' oïn kaÜ ¥k‹stú tÇn texnÇn ¦sti ti
sumf¡ron l lo µ ÷ti m‹mista tel¡an eänai
- Cette phrase ne s'accorde guère avec le contexte, à moins de l'interpréter
dans un sens très large. Nous devons supposer, dit Adam (tom. I, p. 35 n.),
qu'elle équivaut à ceci : « Aucun art n'a d'avantage propre, à moins qu'on
appelle avantage sa perfection. » Par la suite, en effet, elle est expliquée
en ce sens : aucun art n'a besoin de vertu supplémentaire, puisque, en tant
qu'art, il est lui-même parfait. Le Ms. de Florence et le Monac. q portent des
additions marginales qui lèvent la difficulté: r'
oïn kaÜ ¥k‹stú tÇn texnÇn ¦sti ti sumf¡ron llo [oð prosdeÝtai] µ
[¤jarkeÝ aét¯ aêt», Ëste] tel¡an eänai;
Quellequ'e n soit l'authenticité, il est permis de remarquer avec Schneider :
« Platonem non solum potuisse, sed etiam debuisse vel haec ipsa vel consimilia
scribere. »
(24) . Un art quelconque est comparé
à un organe. Pour qu'il remplisse sa fonction faut-il qu'il ait une certaine
vertu, comparable à la faculté de l'organe ? Et, de même que cette faculté
demande un art spécial pour s'exercer, de même la vertu de l'art a-t-elle
besoin d'un second art qui assure son exercice ? C'est à une réponse négative
que Socrate amène son interlocuteur par ces questions.
(25) Cf.
Aristote, Polit., A, 9. 1258 a : « Il n'appartient pas au courage de procurer
des richesses, mais une mâle assurance, ni à l'art du stratège ou du médecin
d'enrichir, mais à l'un de donner la victoire, à l'autre la santé. Et
cependant on fait de tous ces arts une affaire d'argent, comme si c'était là
leur fin propre et que tout en eux dût viser à atteindre cette fin. »
(26) Cf.
Aristote, Eth. à Nicom., V, 3. 1130 a : « Pour la même raison la justice,
seule entre les vertus, parait être un bien étranger, parce que relatif à un
autre; c'est en effet l'intérêt d'un autre qu'elle assure, soit chef, soit
associé.»
(27) Tout
le discours de Thrasymaque est une parodie du langage des sophistes. Il n'est
guère possible au traducteur d'en rendre le caractère.
(28) Cf. liv.
VII, 519 d et suiv.
(29) Première
mention de la cité idéale dont le plan sera tracé dans les cinquième,
sixième et septième livres.
(30) Cette
idée qui de prime abord semble égoïste est expliquée en 520 d.
(31) «Etablir
alternativement des listes d'avantages était la méthode bien connue de la
Fable. Voy. le livre II (361 d, 362 c-e, 365 a) ; comp. le Choix d'Héraclès
(Xénoph. Mém., II, 1) et la discussion entre le Juste et l'Injuste dans les
Nuées d'Aristophane. » (Pr. Bosanquet : A Companion to Plato's Republic for
English readers, London, 4th imp., p. 58.)
(32) Cette
notion de la justice rappelle celle de la vertu que Calliclès développe dans
le Gorgias, 491 e et suiv.
(33) Cf.
liv. IV, 433 a - 434 e.
(34) Cf.
Phédon, 105 c. - La définition de la fonction de l'âme est ici complète et
précédée de celle de fonction en général. Par contre, dans le Phédon, nous
trouvons cette même définition sans commentaire. « Nous avons, écrit W.
Lutoslawski (The Origin and Growth of Plato's Logic, ch. VI, p. 275), d'une part
une induction élémentaire, et d'autre part le résultat de cette induction
cité comme vérité évidente. En pareil cas l'explication la plus longue peut
être considérée comme la première. Lutoslawski se sert de cet argument,
entre autres, pour établir que le livre A de la République est antérieur au
Phédon. Par ailleurs, le passage 353 e paraît être un développement de ce
qui, dans le Gorgias, 506 e, est appelé l'ordre de l'âme. Il s'ensuit, selon
le même auteur, que le premier livre de la République doit être placé, dans
l'ordre chronologique, entre le Gorgias - auquel il ressemble par bien des
points - et le Phédon qui dénote un enrichissement sensible des théories
platoniciennes. (Voy. l'Introduction.)
(35) «La
notion de l'existence d'un pouvoir particulier de l'âme est ici introduite en
connexion avec la remarque que chaque espèce de perception dépend d'une
faculté spéciale, ayant pour fin une activité déterminée, qui ne peut
s'exercer autrement que par l'organe du sens correspondant... C'est là un clair
exposé de la théorie connue aujourd'hui sous le nom de loi des énergies
spécifiques des sens. Mais Platon n'accorda aucune importance spéciale à
cette remarque ; il la prit simplement comme analogie pour établir sa théorie
générale des facultés humaines (Lutoslawski, op. cit., p. 276).
(36) Cette
conclusion négative rappelle celles des premiers dialogues, et notamment du
Charmide. Elle laisse cependant entrevoir que la question, mal posée, sera
reprise et examinée logiquement dans la suite; on s'efforcera alors de définir
l'essence de la justice avant de rechercher ses attributs. Ainsi, le premier
livre tout entier n'est qu'une sorte de prélude, qui sert à poser le problème
dans ses termes les plus familiers, et à indiquer les solutions courantes qu'il
reçoit.