

PLATON
OEUVRES
COMPLÈTES
LA
RÉPUBLIOUE
LIVRE
X
p.
595
Et
certes, repris-je, si j'ai bien d'autres raisons de a croire que notre cité a
été fondée de la façon la plus correcte qui fût possible, c'est surtout en
songeant à notre règlement sur la poésie (688)
que je l'affirme.
Quel règlement? demanda-t-il.
Celui de n'admettre en aucun cas la poésie imitative. Qu'il faille absolument
refuser de l'admettre, c'est, je crois, ce qui apparaît avec plus d'évidence,
maintenant
595b
que nous avons établi une distinction nette entre les divers éléments de
l'âme.
Comment l'entends-tu?
Pour le dire entre nous - car vous n'irez pas me dénoncer aux poètes tragiques
et aux autres imitateurs toutes les oeuvres de ce genre ruinent, ce semble,
l'esprit de ceux qui les écoutent, lorsqu'ils n'ont point l'antidote (689),
c'est-à-dire la connaissance de ce qu'elles sont réellement.
Quelle raison t'engage à parler de la sorte?
Il faut le dire, répondis-je, quoiqu'une certaine tendresse et un certain
respect que j'ai depuis l'enfance pour Homère me retiennent de parler; car il
semble bien 595c
avoir été le maître et le chef de tous ces beaux poètes tragiques (690).
Mais il ne faut pas témoigner à un homme plus d'égards qu'à la vérité (691),
et, comme je viens de le dire, c'est un devoir de parler.
Certainement.
Écoute donc, ou plutôt réponds-moi.
Interroge.
Pourrais-tu me dire ce qu'est, en général, l'imitation? car je ne conçois pas
bien moi-même ce qu'elle se propose.
Alors comment, moi, le concevrai-je?
Il n'y aurait là rien d'étonnant. Souvent ceux qui ont 596
la vue faible aperçoivent les objets avant ceux qui l'ont perçante.
Cela arrive. Mais, en ta présence, je n'oserai jamais dire ce qui pourrait me
paraître évident. Vois donc toi-même.
Eh bien ! veux-tu que nous partions de ce point-ci dans notre enquête, selon
notre méthode accoutumée? Nous avons, en effet, l'habitude de poser une
certaine Forme, et une seule, pour chaque groupe d'objets multiples auxquels
nous donnons le même nom. Ne comprends-tu pas?
Je comprends.
Prenons donc celui que tu voudras de ces groupes d'objets multiples. Par
exemple, il y a une multitude 596b
de lits et de tables.
Sans doute.
Mais pour ces deux meubles, il n'y a que deux Formes, l'une de lit, l'autre de
table.
Oui.
N'avons-nous pas aussi coutume de dire que le fabricant de chacun de ces deux
meubles porte ses regards sur la Forme, pour faire l'un les lits, l'autre les
tables dont nous nous servons, et ainsi des autres objets? car la 596c
Forme elle-même, aucun ouvrier ne la façonne, n'est-ce pas?
Non, certes.
Mais vois maintenant quel nom tu donneras à cet ouvrier-ci.
Lequel?
Celui qui fait tout ce que font les divers ouvriers, chacun dans son genre.
Tu parles là d'un homme habile et merveilleux !
Attends, et tu le diras bientôt avec plus de raison. Cet artisan dont je parle
n'est pas seulement capable de faire toutes sortes de meubles, mais il produit
encore tout ce qui pousse de la terre, il façonne tous les vivants, y compris
lui-même, et outre cela il fabrique la terre, le ciel, les dieux, et tout ce
qu'il y a dans le ciel, et tout ce qu'il y a sous la terre, dans l'Hadès.
Voilà un sophiste (692) tout à fait merveilleux
!
596d Tu ne me crois pas? Mais dis-moi :
penses-tu qu'il n'existe absolument pas d'ouvrier semblable? ou que, d'une
certaine manière on puisse créer tout cela, et que, d'une autre, on ne le
puisse pas? Mais tu ne remarques pas que tu pourrais le créer toi-même, d'une
certaine façon.
Et quelle est cette façon? demanda-t-il.
Elle n'est pas compliquée, répondis-je; elle se pratique souvent et
rapidement, très rapidement même, si tu veux prendre un miroir et le
présenter de tous côtés; tu feras vite le soleil et les astres du ciel, la
terre, toi-même 596e,
et les autres êtres vivants, et les meubles, et les plantes, et tout ce dont
nous parlions à l'instant.
Oui, mais ce seront des apparences, et non pas des réalités.
Bien, dis-je; tu en viens au point voulu par le discours; car, parmi les
artisans de ce genre, j'imagine qu'il faut compter le peintre (693),
n'est-ce pas?
Comment non?
Mais tu me diras, je pense, que ce qu'il fait n'a point de réalité; et
pourtant, d'une certaine manière, le peintre lui aussi fait un lit. Ou bien
non?
Si, répondit-il, du moins un lit apparent.
Et le menuisier? N'as-tu pas dit tout à l'heure qu'il 597
ne faisait point la Forme, ou, d'après nous, ce qui est le lit (694),
mais un lit particulier?
Je l'ai dit en effet.
Or donc, s'il ne fait point ce qui est, il ne fait point l'objet réel, mais un
objet qui ressemble à ce dernier, sans en avoir la réalité; et si quelqu'un
disait que l'ouvrage du menuisier ou de quelque autre artisan est parfaitement
réel, il y aurait chance qu'il dise faux, n'est-ce pas?
Ce serait du moins le sentiment de ceux qui s'occupent de semblables question.
Par conséquent, ne nous étonnons pas que cet ouvrage soit quelque chose
d'obscur, comparé à la vérité, 597b
Non.
Veux-tu maintenant que, nous appuyant sur ces exemples, nous recherchions ce que
peut être l'imitateur?
Si tu veux, dit-il.
Ainsi, il y a trois sortes de lits; l'une qui existe dans la nature des choses,
et dont nous pouvons dire, je pense, que Dieu est l'auteur - autrement qui
serait-ce?...
Personne d'autre, à mon avis.
Une seconde est celle du menuisier.
Oui.
Et une troisième, celle du peintre, n'est-ce pas?
Soit.
Ainsi, peintre, menuisier, Dieu, ils sont trois qui président à la façon de
ces trois espèces de lits.
Oui, trois. 597c
Et Dieu, soit qu'il n'ait pas voulu agir autrement, soit que quelque nécessité
l'ait obligé à ne faire qu'un lit dans la nature, a fait celui-là seul qui
est réellement le lit (695); mais deux lits de
ce genre, ou plusieurs, Dieu ne les a jamais produits et ne les produira point.
Pourquoi donc? demanda-t-il.
Parce que s'il en faisait seulement deux, il s'en manifesterait un troisième
dont ces deux-là reproduiraient la Forme, et c'est ce lit qui serait le lit
réel, non les deux autres.
Tu as raison.
597d Dieu sachant cela, je pense, et
voulant être réellement le créateur d'un lit réel, et non le fabricant
particulier d'un lit particulier, a créé ce lit unique par nature.
Il le semble.
Veux-tu donc que nous donnions à Dieu le nom de créateur naturel de cet objet,
ou quelque autre nom semblable?
Ce sera juste, dit-il, puisqu'il a créé la nature de cet objet et de toutes
les autres choses.
Et le menuisier? Nous l'appellerons l'ouvrier du lit n'est-ce pas?
Oui.
Et le peintre, le nommerons-nous l'ouvrier et le créateur de cet objet?
Nullement.
Qu'est-il donc, dis-moi, par rapport au lit?
Il me semble que le nom qui lui conviendrait le mieux 597e
est celui d'imitateur de ce dont les deux autres sont les ouvriers.
Soit. Tu appelles donc imitateur l'auteur d'une production éloignée de la
nature de trois degrés (696).
Parfaitement, dit-il.
Donc, le faiseur de tragédies, s'il est un imitateur, sera par nature éloigné
de trois degrés du roi et de la vérité (697),
comme, aussi, tous les autres imitateurs.
Il y a chance.
Nous voilà donc d'accord sur l'imitateur. Mais, à propos du peintre, réponds
encore à ceci : essaie-t-il, d'après toi, 598
d'imiter chacune des Choses mêmes qui sont dans la nature ou bien les ouvrages
des artisans?
Les ouvrages des artisans, répondit-il.
Tels qu'ils sont, ou tels qu'ils paraissent; fais encore cette distinction.
Que veux-tu dire?
Ceci : un lit, que tu le regardes de biais, de face, ou de toute autre manière,
est-il différent de lui-même, ou, sans différer, parait-il différent? et en
est-il de même des autres choses?
Oui, dit-il, l'objet parait différent mais ne diffère en rien.
Maintenant, considère ce point; lequel de ces deux buts 598b
se propose la peinture relativement à chaque objet est-ce de représenter ce
qui est tel qu'il est, ou ce qui parait, tel qu'il parait? Est-elle l'imitation
de l'apparence ou de la réalité?
De l'apparence.
L'imitation est donc loin du vrai, et si elle façonne tous les objets, c'est,
semble-t-il, parce qu'elle ne touche qu'à une petite partie de chacun, laquelle
n'est d'ailleurs qu'une ombre. Le peintre, dirons-nous par exemple, nous
représentera un cordonnier, un charpentier ou toute autre artisan 598c
sans avoir aucune connaissance de leur métier; et cependant, s'il est bon
peintre, ayant représenté un charpentier et le montrant de loin, il trompera
les enfants et les hommes privés de raison, parce qu'il aura donné à sa
peinture l'apparence d'un charpentier véritable (698).
Certainement.
Eh bien ! ami, voici, à mon avis, ce qu'il faut penser de tout cela. Lorsque
quelqu'un vient nous annoncer qu'il a trouvé un homme instruit de tous les
métiers, qui connaît tout ce que chacun connaît dans sa partie, 598d
et avec plus de précision que quiconque, il faut lui répondre qu'il est un
naïf, et qu'apparemment il a rencontré un charlatan et un imitateur, qui lui
en a imposé au point de lui paraître omniscient, parce que lui-même n'était
pas capable de distinguer la science, l'ignorance et l'imitation.
Rien de plus vrai, dit-il.
Nous avons donc à considérer maintenant la tragédie et Homère qui en est le
père (699), puisque nous entendons certaines
personnes dire que les poètes tragiques sont 598e
versés dans tous les arts, dans toutes les choses humaines relatives à la
vertu et au vice, et même dans les choses divines; il est en effet nécessaire,
disent-elles, que le bon poète, s'il veut créer une belle oeuvre, connaisse
les sujets qu'il traite, qu'autrement il ne serait pas capable de créer. Il
faut donc examiner si ces personnes, étant tombées sur des imitateurs de ce
genre, n'ont pas été 599
trompées par la vue de leurs ouvrages, ne se rendant pas compte qu'ils sont
éloignés au troisième degré du réel, et que, sans connaître la vérité,
il est facile de les réussir (700) (car les
poètes créent des fantômes et non des réalités), ou si leur assertion a
quelque sens, et si les bons poètes savent vraiment ce dont, au jugement de la
multitude, ils parlent si bien.
Parfaitement, dit-il, c'est ce qu'il faut examiner.
Or, crois-tu que si un homme était capable de faire indifféremment et l'objet
à imiter et l'image, il choisirait de consacrer son activité à la fabrication
des images, et mettrait cette occupation au premier plan de sa vie, comme s'il
n'y avait pour lui rien de meilleur?
599b Non, certes.
Mais s'il était réellement versé dans la connaissance des choses qu'il imite,
j'imagine qu'il s'appliquerait beaucoup plus à créer qu'à imiter, qu'il
tâcherait de laisser après lui un grand nombre de beaux ouvrages, comme autant
de monuments, et qu'il tiendrait bien plus à être loué qu'à louer les autres
(701).
Je le crois, répondit-il, car il n'y a point, dans ces deux rôles, égal
honneur et profit.
Donc, pour quantité de choses, n'exigeons pas de comptes d'Homère ni d'aucun
autre poète; ne leur 599c
demandons pas si tel d'entre eux a été médecin, et non pas seulement
imitateur du langage des médecins, quelles guérisons on attribue à un poète
quelconque, ancien ou moderne, comme à Asclépios, ou quels disciples savants
en médecine il a laissés après lui, comme Asclépios a laissé ses
descendants. De même, à propos des autres arts, ne les interrogeons pas,
laissons-les en paix. Mais sur les sujets les plus importants et les plus beaux
qu'Homère entreprend de traiter, sur les guerres, le commandement des armées,
l'administration des cités, l'éducation de l'homme, il est peut-être juste de
l'interroger 599d
et de lui dire : « Cher Homère, s'il est vrai qu'en ce qui concerne la vertu
tu ne sois pas éloigné au troisième degré de la vérité - ouvrier de
l'image, comme nous avons défini l'imitateur - si tu te trouves au second
degré (702), et si tu fus jamais capable de
connaître quelles pratiques rendent les hommes meilleurs ou pires, dans la vie
privée et dans la vie publique, dis-nous laquelle, parmi les cités, grâce à
toi s'est mieux gouvernée, comme 599e
grâce à Lycurgue, Lacédémone, et grâce à beaucoup d'autres, nombre de
cités grandes et petites? Quel État reconnaît que tu as été pour lui un bon
législateur et un bienfaiteur (703) ? L'Italie
et la Sicile ont eu Charondas (704), et nous
Solon, mais toi, quel État peut te citer? Pourrait-il en nommer un seul?
Je ne le crois pas, répondit Glaucon; les Homérides eux-mêmes n'en disent
rien. 600
Mais quelle guerre mentionne-t-on, à l'époque d'Homère, qui ait été bien
conduite par lui, ou par ses conseils?
Aucune.
Cite-t-on alors de lui, comme d'un homme habile dans la pratique, plusieurs
inventions ingénieuses concernant les arts ou les autres formes de l'activité,
ainsi qu'on le fait de Thalès de Milet et d'Anacharsis le Scythe (705)?
Non, on ne cite rien de tel.
Mais si Homère n'a pas rendu de services publics dit-on au moins qu'il ait, de
son vivant, présidé à l'éducation de quelques particuliers, qui l'aient
aimé au point de s'attacher à sa personne, et qui aient transmis à la 600b
postérité un plan de vie homérique, comme ce fut le cas de Pythagore, qui
inspira un profond attachement de ce genre (706),
et dont les sectateurs nomment encore aujourd'hui pythagorique le mode
d'existence par lequel ils semblent se distinguer des autres hommes?
Non, là encore, on ne rapporte rien de pareil; car Créophyle (707),
le compagnon d'Homère, encourut peut-être plus de ridicule pour son éducation
que pour son nom, si ce qu'on raconte d'Homère est vrai. On dit, en effet, que 600c
ce dernier fut étrangement négligé de son vivant par ce personnage.
On Le dit, en effet. Mais penses-tu, Glaucon, que si Homère eût été
réellement en état d'instruire les hommes et de les rendre meilleurs -
possédant le pouvoir de connaître et non celui d'imiter - penses-tu qu'il ne
se serait pas fait de nombreux disciples qui l'auraient honoré et chéri? Quoi
! Protagoras d'Abdère, Prodicos de Céos et une foule d'autres arrivent à
persuader leurs contemporains, en des entretiens privés (708),
qu'ils ne pourront 600d
administrer ni leur maison ni leur cité, si eux-mêmes ne président à leur
éducation, et pour cette sagesse se font si vivement aimer que leurs disciples
les porteraient presque en triomphe sur leurs épaules (709)
- et les contemporains d'Homère, si ce poète avait été capable d'aider les
hommes à être vertueux, l'auraient laissé, lui ou Hésiode, errer de ville en
ville en récitant ses vers ! ils ne se seraient pas attachés à eux plus qu'à
tout l'or du monde ! ils ne les auraient pas forcés de rester auprès d'eux,
dans leur pays, ou, s'ils n'avaient pu les persuader, ils ne les auraient 600e
pas suivis partout où ils allaient, jusqu'à ce qu'ils en eussent reçu une
éducation suffisante?
Ce que tu dis là, Socrate, me paraît tout à fait vrai.
Or donc, poserons-nous en principe que tous les poètes (710),
à commencer par Homère, sont de simples imitateurs des apparences de la vertu
et des autres sujets qu'ils traitent, mais que, pour la vérité, ils n'y
atteignent pas : semblables en cela au peintre dont nous parlions tout à
l'heure, qui dessinera une apparence de cordonnier, 601
sans rien entendre à la cordonnerie, pour des gens qui, n'y entendant pas plus
que lui, jugent des choses d'après la couleur et le dessin?
Parfaitement.
Nous dirons de même, je pense, que le poète applique à chaque art des
couleurs convenables, avec ses mots et ses phrases, de telle sorte que, sans
s'entendre lui-même à rien d'autre qu'à imiter, auprès de ceux qui, comme
lui, ne voient les choses que d'après les mots, il passe - quand il parle, en
observant la mesure, le rythme et l'harmonie, soit de cordonnerie, soit d'art
militaire, soit 601b
de tout autre objet - il passe, dis-je, pour parler fort bien, tant
naturellement et par eux-mêmes ces ornements ont de charme ! Car, dépouillées
de leur coloris artistique, et citées pour le sens qu'elles enferment, tu sais,
je pense, quelle figure font les oeuvres des poètes (711),
puisque aussi bien tu en as eu le spectacle (712).
Oui, dit-il.
Ne ressemblent-elles pas aux visages de ces gens qui n'ont d'autre beauté que
la fleur de la jeunesse, lorsque cette fleur est passée?
C'est tout à fait exact.
Or çà ! donc, considère ceci : le créateur d'images, l'imitateur,
disons-nous, n'entend rien à la réalité, il ne 601c
connaît que l'apparence, n'est-ce pas?
Oui.
Eh bien! ne laissons pas la question à demi traitée, voyons-la comme il
convient.
Parle, dit-il.
Le peintre, disons-nous, peindra des rênes et un mors.
Oui.
Mais c'est le sellier et le forgeron qui les fabriqueront.
Certainement.
Or, est-ce le peintre qui sait comment doivent être faits les rênes et le
mors? est-ce même celui qui les fabrique, forgeron ou sellier? n'est-ce pas
plutôt celui qui a appris à s'en servir, le seul cavalier?
C'est très vrai.
Ne dirons-nous pas qu'il en est de même à l'égard de toutes les choses?
Comment cela?
601d Il y a trois arts qui répondent
à chaque objet : ceux de l'usage, de la fabrication et de l'imitation.
Oui.
Mais à quoi tendent la qualité, la beauté, la perfection d'un meuble, d'un
animal, d'une action, sinon à l'usage en vue duquel chaque chose est faite,
soit par la nature, soit par l'homme?
À rien d'autre.
Par conséquent, il est de toute nécessité que l'usager d'une chose soit le
plus expérimenté, et qu'il informe le fabricant des qualités et des défauts
de son ouvrage, par rapport à l'usage qu'il en fait. Par exemple, le joueur de
flûte renseignera le fabricant sur les flûtes qui pourront lui servir à
jouer; il lui dira comment il doit les faire, et 601e
celui-ci obéira.
Sans doute.
Donc, celui qui sait prononcera sur les flûtes bonnes et mauvaises, et l'autre
travaillera sur la foi du premier.
Oui.
Ainsi, à l'égard du même instrument, le fabricant aura, sur sa perfection ou
son imperfection, une foi qui sera juste (713),
parce qu'il se trouve en rapport avec celui qui sait, et qu'il est obligé
d'écouter ses avis, mais c'est 602
l'usager qui aura la science.
Parfaitement.
Mais l'imitateur, tiendra-t-il de l'usage la science des choses qu'il
représente, saura-t-il si elles sont belles et correctes ou non - ou s'en
fera-t-il une opinion droite parce qu'il sera obligé de se mettre en rapport
avec celui qui sait, et de recevoir ses instructions, quant à la manière de
les représenter?
Ni l'un, ni l'autre.
L'imitateur n'a donc ni science ni opinion droite (714)
touchant la beauté ou les défauts des choses qu'il imite.
Non, semble-t-il.
Il sera donc charmant l'imitateur en poésie, par son intelligence des sujets
traités !
Pas tant que ça !
Cependant il ne se fera pas faute d'imiter, sans savoir 602b
par quoi chaque chose est bonne ou mauvaise; mais, probablement, imitera-t-il ce
qui paraît beau à la multitude et aux ignorants.
Et que pourrait-il faire d'autre?
Voilà donc, ce semble, deux points sur lesquels nous sommes bien d'accord :
tout d'abord l'imitateur n'a aucune connaissance valable de ce qu'il imite, et
l'imitation n'est qu'une espèce de jeu d'enfant, dénué de sérieux; ensuite,
ceux qui s'appliquent à la poésie tragique, qu'ils composent en vers
ïambiques ou en vers épiques, sont des imitateurs au suprême degré.
Certainement.
602c Mais par Zeus ! m'écriai-je,
cette imitation n'est-elle pas éloignée au troisième degré de la vérité?
Si.
D'autre part, sur quel élément (715) de l'homme
exerce-t-elle le pouvoir qu'elle a?
De quoi veux-tu parler?
De ceci : la même grandeur, regardée de près ou de loin ne paraît pas
égale.
Non, certes.
Et les mêmes objets paraissent brisés ou droits selon qu'on les regarde dans
l'eau ou hors de l'eau, ou concaves et convexes du fait de l'illusion visuelle
produite par les 602d
couleurs; et il est évident que tout cela jette le trouble dans notre âme. Or,
s'adressant à cette disposition de notre nature, la peinture ombrée ne laisse
inemployé aucun procédé de magie, comme c'est aussi le cas de l'art du
charlatan et de maintes autres inventions de ce genre.
C'est vrai.
Or, n'a-t-on pas découvert dans la mesure, le calcul et la pesée (716)
d'excellents préservatifs contre ces illusions, de telle sorte que ce qui
prévaut en nous ce n'est pas l'apparence de grandeur ou de petitesse, de
quantité ou de poids, mais bien le jugement de ce qui a compté, mesuré,
pesé?
Sans doute.
602e Et ces opérations sont l'affaire
de l'élément raisonnable de notre âme.
De cet élément, en effet.
Mais ne lui arrive-t-il pas souvent, quand il a mesuré et qu'il signale que
tels objets sont, par rapport à tels autres, plus grands, plus petits ou
égaux, de recevoir simultanément l'impression contraire (717)
à propos des mêmes objets?
Si.
Or, n'avons-nous pas déclaré qu'il était impossible que le même élément
ait, sur les mêmes choses, et simultanément, deux opinions contraires?
Et nous l'avons déclaré avec raison.
Par conséquent, ce qui, dans l'âme, opine contrairement 603
à la mesure ne forme pas, avec ce qui opine conformément à la mesure, un seul
et même élément.
Non, en effet.
Mais certes, l'élément qui se fie à la mesure et au calcul est le meilleur
élément de l'âme.
Sans doute.
Donc, celui qui est lui opposé sera un élément inférieur de
nous-mêmes.
Nécessairement.
C'est à cet aveu que je voulais vous conduire quand je disais que la peinture,
et en général toute espèce d'imitation, accomplit son oeuvre loin de la
vérité, qu'elle a commerce avec un élément de nous-mêmes éloigné de la 603b
sagesse, et ne se propose, dans cette liaison et cette amitié, rien de sain ni
de vrai.
C'est très exact, dit-il.
Ainsi, chose médiocre accouplée à un élément médiocre, l'imitation
n'engendrera que des fruits médiocres (718).
Il le semble.
Mais s'agit-il seulement, demandai je, de l'imitation qui s'adresse à la vue,
ou aussi de celle qui s'adresse à l'oreille, et que nous appelons poésie?
Vraisemblablement, il s'agit aussi de cette dernière.
Toutefois, ne nous en rapportons pas uniquement à cette ressemblance de la
poésie avec la peinture; allons jusqu'à cet élément de l'esprit avec lequel
l'imitation 603c
poétique a commerce, et voyons s'il est vil ou précieux.
Il le faut, en effet.
Posons la question de la manière que voici. L'imitation, disons-nous,
représente les hommes agissant volontairement ou par contrainte, pensant, selon
les cas, qu'ils ont bien ou mal agi, et dans toutes ces conjonctures se livrant
soit à la douleur soit à la joie (719). Y
a-t-il rien de plus dans ce qu'elle fait?
Rien.
Or donc, en toutes ces situations l'homme est-il d'accord 603d
avec lui-même? ou bien, comme il était en désaccord au sujet de la vue, ayant
simultanément deux opinions contraires des mêmes objets, est-il pareillement,
au sujet de sa conduite, en contradiction et en lutte avec lui-même? Mais il me
revient à l'esprit que nous n'avons pas à nous mettre d'accord sur ce point.
En effet, dans nos précédents propos (720),
nous sommes suffisamment convenus de tout cela, et que notre âme est pleine de
contradictions de ce genre, qui s'y manifestent simultanément.
Et nous avons eu raison, dit-il.
En effet, nous avons eu raison. Mais il me semble nécessaire 603e
d'examiner maintenant ce que nous avons omis alors.
Quoi? demanda-t-il.
Nous disions alors (721) qu'un homme de
caractère modéré, à qui il arrive quelque malheur, comme la perte d'un fils
ou de quelque autre objet très cher, supporte cette perte plus aisément qu'un
autre.
Certainement.
Maintenant examinons ceci : ne sera-t-il nullement accablé, ou bien, pareille
indifférence étant impossible, se montrera-t-il modéré, en quelque sorte,
dans sa douleur?
La seconde alternative, dit-il, est la vraie.
604 Mais dis-moi encore : quand
crois-tu qu'il luttera contre sa douleur et lui résistera? lorsqu'il sera
observé par ses semblables, ou lorsqu'il sera seul, à l'écart, en face de
lui-même?
Il se surmontera bien plus, répondit-il, quand il sera observé.
Mais quand il sera seul, il osera, j'imagine, proférer bien des paroles qu'il
aurait honte qu'on entendît, et il fera bien des choses qu'il ne souffrirait
pas qu'on le vît faire.
C'est vrai.
Or, ce qui lui commande de se raidir, n'est-ce pas la 604b
raison et la loi, et ce qui le porte à s'affliger, n'est-ce pas la souffrance
même?
C'est vrai.
Mais quand deux impulsions contraires se produisent simultanément dans l'homme,
à propos des mêmes objets, nous disons qu'il y a nécessairement en lui deux
éléments.
Comment non?
Et l'un de ces éléments est disposé à obéir à la loi en tout ce qu'elle
prescrit.
Comment?
La loi dit qu'il n'y a rien de plus beau que de garder le calme, autant qu'il se
peut, dans le malheur, et de ne point s'en affliger, parce qu'on ne voit pas
clairement le bien ou le mal qu'il comporte, qu'on ne gagne rien, par la suite,
à s'indigner, qu'aucune des choses humaines ne mérite d'être prise avec grand
sérieux (722), et que ce qui 604c
devrait, dans ces conjonctures, venir nous assister le plus vite possible, en
est empêché par le chagrin.
De quoi parles-tu? demanda-t-il.
De la réflexion sur ce qui nous est arrivé, répondis-je. Comme dans un coup
de dés, nous devons, selon le lot qui nous échoit, rétablir nos affaires par
les moyens que la raison nous prescrit comme les meilleurs, et, lorsque nous
nous sommes heurtés quelque part, ne pas agir comme les enfants qui, tenant la
partie meurtrie, perdent le temps à crier, mais au contraire accoutumer sans
cesse notre âme à aller aussi vite que possible soigner ce qui 604d
est blessé, relever ce qui est tombé, et faire taire les plaintes par
l'application du remède.
Voilà, certes, ce que nous avons de mieux à faire dans les accidents qui nous
arrivent.
Or, c'est, disons-nous, le meilleur élément de nous-mêmes qui veut suivre la
raison.
Évidemment.
Et celui qui nous porte à la ressouvenance du malheur et aux plaintes, dont il
ne peut se rassasier, ne dirons-nous pas que c'est un élément déraisonnable,
paresseux, et ami de la lâcheté?
Nous le dirons, assurément.
Or, le caractère irritable se prête à des imitations nombreuses 604e
et variées (723), tandis que le caractère sage
et tranquille, toujours égal à lui-même, n'est pas facile à imiter, ni, une
fois rendu, facile à comprendre, surtout dans une assemblée en fête, et pour
les hommes de toute sorte qui se trouvent réunis dans les théâtres; car
l'imitation qu'on leur offrirait ainsi serait celle de sentiments qui leur sont
étrangers. 605
Certainement.
Dès lors, il est évident que le poète imitateur n'est point porté par nature
vers un pareil caractère de l'âme, et que son talent ne s'attache point à lui
plaire, puisqu'il veut s'illustrer parmi la multitude (724);
au contraire, il est porté vers le caractère irritable et divers, parce que
celui-ci est facile à imiter.
C'est évident.
Nous pouvons donc à bon droit le censurer et le regarder comme le pendant du
peintre; il lui ressemble en ce qu'il ne produit que des ouvrages sans valeur,
au point de vue de la vérité, et il lui ressemble encore du fait qu'il a 605b
commerce avec l'élément inférieur de l'âme, et non avec le meilleur. Ainsi,
nous voilà bien fondés à ne pas le recevoir dans un État qui doit être
régi par des lois sages, puisqu'il réveille, nourrit et fortifie le mauvais
élément de l'âme, et ruine, de la sorte, l'élément raisonnable, comme cela
a lieu dans une cité qu'on livre aux méchants en les laissant devenir forts,
et en faisant périr les hommes les plus estimables; de même, du poète
imitateur, nous dirons qu'il introduit un mauvais gouvernement dans l'âme de
chaque individu, en flattant ce qu'il y a en elle 605c
de déraisonnable, ce qui est incapable de distinguer le plus grand du plus
petit, qui au contraire regarde les mêmes objets tantôt comme grands, tantôt
comme petits, qui ne produit que des fantômes et se trouve à une distance
infinie du vrai.
Certainement.
Et cependant nous n'avons pas encore accusé la poésie du plus grave de ses
méfaits. Qu'elle soit en effet capable de corrompre même les honnêtes gens,
à l'exception d'un petit nombre, voilà sans doute ce qui est tout à fait
redoutable.
Assurément, si elle produit cet effet.
Écoute, et considère le cas des meilleurs d'entre nous. Quand nous entendons
Homère ou quelque autre poète tragique imiter un héros dans la douleur, qui,
au milieu 605d
de ses lamentations, s'étend en une longue tirade, ou chante, ou se frappe la
poitrine, nous ressentons, tu le sais, du plaisir, nous nous laissons aller à
l'accompagner de notre sympathie, et dans notre enthousiasme nous louons comme
un bon poète celui qui, au plus haut degré possible, a provoqué en nous de
telles dispositions.
Je le sais; comment pourrais-je l'ignorer.
Mais lorsqu'un malheur domestique nous frappe, tu as pu remarquer que nous
mettons notre point d'honneur à garder l'attitude contraire, à savoir rester
calmes et courageux, parce que c'est là le fait d'un homme, et que 605e
la conduite que nous applaudissions tout à l'heure ne convient qu'aux femmes (725).
Je l'ai remarqué.
Or, est-il beau d'applaudir quand on voit un homme auquel on ne voudrait pas
ressembler - on en rougirait même - et, au lieu d'éprouver du dégoût, de
prendre plaisir à ce spectacle et de le louer?
Non, par Zeus ! cela ne me semble pas raisonnable.
Sans doute, surtout si tu examines la chose de ce 606
point de vue.
Comment?
Si tu considères que cet élément de l'âme que, dans nos propres malheurs,
nous contenons par force, qui a soif de larmes et voudrait se rassasier
largement de lamentations - choses qu'il est dans sa nature de désirer - est
précisément celui que les poètes s'appliquent à satisfaire et à réjouir;
et que, d'autre part, l'élément le meilleur de nous-mêmes, n'étant pas
suffisamment formé par la raison et l'habitude, se relâche de son rôle de
gardien vis-à-vis de cet élément porté aux lamentations, sous prétexte
qu'il est simple spectateur des malheurs d'autrui, que pour lui il n'y a point
de honte, 606b
si un autre qui se dit homme de bien verse des larmes mal à propos, à le louer
et à le plaindre, qu'il estime que son plaisir est un gain dont il ne
souffrirait pas de se priver en méprisant tout l'ouvrage. Car il est donné à
peu de personnes, j'imagine, de faire réflexion que ce qu'on a éprouvé à
propos des malheurs d'autrui, on l'éprouve à propos des siens propres (726);
aussi bien après avoir nourri notre sensibilité dans ces malheurs-là n'est-il
pas facile de la contenir dans les nôtres (727).
606c Rien de plus vrai.
Or, le même argument ne s'applique-t-il pas au rire? Si, tout en ayant
toi-même honte de faire rire, tu prends un vif plaisir à la représentation
d'une comédie, ou, dans le privé, à une conversation bouffonne, et que tu ne
haïsses pas ces choses comme basses, ne te comportes-tu pas de même que dans
les émotions pathétiques? Car cette volonté de faire rire que tu contenais
par la raison, craignant de t'attirer une réputation de bouffonnerie, tu la
détends alors, et quand tu lui as donné de la vigueur il t'échappe souvent
que, parmi tes familiers, tu t'abandonnes au point de devenir auteur comique (728).
C'est vrai, dit-il.
606d Et à l'égard de l'amour, de la
colère et de toutes les autres passions de l'âme, qui, disons-nous,
accompagnent chacune de nos actions, l'imitation poétique ne produit-elle pas
sur nous de semblables effets? Elle les nourrit en les arrosant, alors qu'il
faudrait les dessécher, elle les fait régner sur nous, alors que nous devrions
régner sur elles pour devenir meilleurs et plus heureux, au lieu d'être plus
vicieux et plus misérables.
Je ne puis que dire comme toi.
606e Ainsi donc, Glaucon, quand tu
rencontreras des panégyristes d'Homère, disant que ce poète a fait
l'éducation de la Grèce, et que pour administrer les affaires humaines ou en
enseigner le maniement il est juste de le prendre en main, de l'étudier, et de
vivre en réglant d'après lui 607
toute son existence, tu dois certes les saluer et les accueillir amicalement,
comme des hommes qui sont aussi vertueux que possible, et leur accorder
qu'Homère est le prince de la poésie et le premier des poètes tragiques, mais
savoir aussi qu'en fait de poésie il ne faut admettre dans la cité que les
hymnes en l'honneur des dieux et les éloges des gens de bien (729).
Si, au contraire, tu admets la Muse voluptueuse, le plaisir et la douleur seront
les rois de ta cité, à la place de la loi et de ce principe que, d'un commun
accord, on a toujours regardé comme le meilleur, la raison.
C'est très vrai.
Que cela donc soit dit pour nous justifier, puisque nous 607b
en sommes venus à reparler de la poésie, d'avoir banni de notre État un art
de cette nature : la raison nous le prescrivait. Et disons-lui encore, afin
qu'elle ne nous accuse point de dureté et de rusticité, que la dissidence est
ancienne entre la philosophie et la poésie. Témoins les traits que voici : «
la chienne hargneuse qui aboie contre son maître (730)
», « celui qui passe pour un grand homme dans les vains bavardages des fous
», « la troupe des têtes trop sages (731) »,
« les gens qui se tourmentent à 607c
subtiliser parce qu'ils sont dans la misère (732)
et mille autres qui marquent leur vieille opposition. Déclarons néanmoins que
si la poésie imitative peut nous prouver par de bonnes raisons qu'elle a sa
place dans une cité bien policée, nous l'y recevrons avec joie, car nous avons
conscience du charme qu'elle exerce sur nous - mais il serait impie de trahir ce
qu'on regarde comme la vérité. Autrement, mon ami, ne te charme-t-elle pas toi
aussi, surtout quand tu la vois à travers Homère? 607d
Beaucoup.
Il est donc juste qu'elle puisse rentrer à cette condition : après qu'elle se
sera justifiée, soit dans une ode, soit en des vers de tout autre mètre.
Sans doute.
Nous permettrons même à ses défenseurs qui ne sont point poètes, mais qui
aiment la poésie, de parler pour elle en prose, et de nous montrer qu'elle
n'est pas seulement agréable, mais encore utile au gouvernement des États et
à la vie humaine; et nous les écouterons avec 607e
bienveillance, car ce sera profit pour nous si elle se révèle aussi utile
qu'agréable.
Certainement, dit-il, nous y gagnerons.
Mais si, mon cher camarade, elle ne nous apparaît point sous ce jour, nous
ferons comme ceux qui se sont aimés, mais qui, ayant reconnu que leur amour
n'était point profitable, s'en détachent - par force certes, mais s'en
détachent pourtant. Nous aussi, par un effet de l'amour qu'a fait naître en
nous pour une telle poésie l'éducation de nos belles républiques (733),
nous serons tout 608
disposés à voir se manifester son excellence et sa très haute vérité; mais,
tant qu'elle ne pourra point se justifier, nous l'écouterons en nous
répétant, comme une incantation qui nous prémunisse contre elle, ces raisons
que nous venons d'énoncer, craignant de retomber dans cet amour d'enfance qui
est encore celui de la plupart des hommes. Nous nous répéterons (734)
donc qu'il ne faut point prendre au sérieux une telle poésie, comme si,
sérieuse elle-même, elle touchait à la vérité, mais qu'il 608b
faut, en l'écoutant, se tenir sur ses gardes, si l'on craint pour le
gouvernement de son âme, et enfin observer comme loi tout ce que nous avons dit
sur la poésie.
Je suis parfaitement d'accord avec toi.
Car c'est un grand combat, ami Glaucon, oui, plus grand qu'on ne pense, que
celui où il s'agit de devenir bon ou méchant; aussi, ni la gloire, ni la
richesse, ni les dignités, ni même la poésie ne méritent que nous nous
laissions porter à négliger la justice et les autres vertus.
J'en conviens après ce qui a été dit, et je crois que n'importe qui en
conviendrait également. 608c
Cependant, repris-je, nous n'avons pas encore parlé des plus grandes
récompenses et des prix réservés à la vertu.
Ils doivent être extraordinairement grands s'ils sur-passent ceux que nous
avons énumérés !
Mais quelle est la grande chose qui peut trouver place dans un court espace de
temps? Tout ce temps, en effet, qui sépare l'enfance de la vieillesse est bien
court par rapport à l'éternité.
Ce n'est même rien, ajouta-t-il.
Mais quoi ! penses-tu qu'un être immortel doive s'inquiéter d'une période
aussi courte que celle-là, et non de l'éternité (735).
608d
Non, certes; mais à quoi tend ce discours?
N'as-tu point observé, répondis-je, que notre âme est immortelle et qu'elle
ne périt jamais?
À ces mots, il me regarda d'un air surpris, puis me dit :
Par Zeus ! non; mais toi, pourrais-tu le prouver (736)?
Oui, si je ne me trompe; je crois même que tu pourrais en faire autant, car ce
n'est point difficile.
Si, ce l'est pour moi; mais j'aurais plaisir à t'entendre démontrer cette
chose facile.
Écoute, dis-je.
Parle, seulement.
Reconnais-tu, demandai-je, qu'il y a un bien et un mal?
Oui.
Mais les conçois-tu comme moi? 608e
Comment?
Ce qui détruit et corrompt les choses est le mal; ce qui les conserve et leur
profite est le bien.
Oui.
Mais quoi? ne dis-tu pas qu'il y a un bien et un mal pour chaque chose, comme,
par exemple, pour les yeux l'ophtalmie, pour le corps tout entier la maladie,
pour le 609 blé la
nielle, pour le bois la pourriture, pour l'airain et le fer la rouille, et,
comme je l'ai dit, pour presque toutes les choses un mal et une maladie qui
tiennent à la nature de chacune?
Si.
Or, quand l'un de ces maux s'attache à une chose ne la gâte-t-il pas, et ne
finit-il pas par la dissoudre et la ruiner totalement?
Comment non?
C'est donc le mal et le vice propres par nature à chaque chose qui détruisent
cette chose, et si ce mal ne la détruit 609b
point, il n'est rien d'autre qui la puisse décomposer; car le bien ne détruira
jamais quoi que ce soit, non plus que ce qui n'est ni un bien ni un mal.
Comment, en effet, serait-ce possible?
Si donc nous trouvons dans la nature un être que son mal rende vicieux, sans
pouvoir pourtant le dissoudre et le perdre, ne saurons-nous pas déjà que pour
un être ainsi constitué il n'y a point de destruction possible?
Si, apparemment.
Mais quoi? demandai-je, n'est-il rien qui rende l'âme mauvaise?
Si fait, répondit-il, il y a tous les vices que nous avons 609c
énumérés : l'injustice, l'intempérance, la lâcheté, l'ignorance.
Or, est-ce que l'un de ces vices la dissout et la perd?
Prends garde que nous ne nous abusions en croyant que l'homme injuste et
insensé, pris en flagrant délit de crime, est perdu par l'injustice, celle-ci
étant le mal de l'âme. Envisage plutôt la question de cette manière. La
maladie, qui est le vice du corps, le mine, le détruit, et le réduit à
n'être plus un corps; et toutes les choses dont nous parlions il n'y a qu'un
instant, du fait de leur 609d
vice propre, qui s'établit à demeure en elles et les détruit, aboutissent à
l'anéantissement, n'est-ce pas?
Oui.
Eh bien! considère l'âme de la même manière. Est-il vrai que l'injustice ou
quelque autre vice, en s'établissant en elle à demeure, la corrompe et la
flétrisse jusqu'à la conduire à la mort, et à la séparer du corps (737)?
Nullement.
D'un autre côté, il serait absurde de prétendre qu'un mal étranger détruit
une chose que son propre mal ne peut détruire.
Oui, absurde.
609e Fais attention, Glaucon, que la
mauvaise qualité des aliments, qui est leur vice propre - soit manque de
fraîcheur, soit pourriture, soit toute autre avarie - n'est pas, selon nous, ce
qui doit détruire le corps; si la mauvaise qualité des aliments engendre dans
le corps le mal qui est propre à ce dernier, nous dirons qu'à l'occasion de la
nourriture le corps a péri par la maladie, qui est proprement son mal; mais
qu'il ait été détruit par le vice des aliments, qui sont une chose alors
qu'il en est une 610
autre, c'est-à-dire par un mal étranger qui n'aurait pas engendré le mal
attaché à sa nature, voilà ce que nous ne croirons jamais.
Très bien, dit-il.
Par la même raison, poursuivis-je, si la maladie du corps n'engendre pas dans
l'âme la maladie de l'âme, ne croyons jamais que l'âme soit détruite par un
mal étranger, sans l'intervention du mal qui lui est propre - comme si une
chose pouvait être détruite par le mal d'une autre.
Ton raisonnement est juste.
Ainsi, réfutons ces preuves comme fausses, ou bien, tant qu'elles ne seront pas
réfutées, gardons-nous de 610b
dire que la fièvre, ou quelque autre maladie, ou le fer - le corps tout entier
fût-il haché en menus morceaux - puisse contribuer à la ruine de l'âme; à
moins qu'on ne nous démontre que l'effet de ces accidents du corps est de
rendre l'âme plus injuste et plus impie; mais quand un mal étranger apparaît
dans une chose, sans que s'y joigne le mal particulier - s'agît-il de l'âme ou
de quoi que ce 610c
soit - ne laissons pas dire que cette chose en puisse périr.
Assurément, observa-t-il, personne ne nous prouvera jamais que les âmes des
mourants deviennent plus injustes par l'effet de la mort.
Et si quelqu'un, repris-je, osait combattre notre raisonnement et prétendre,
afin de ne pas être forcé de reconnaître l'immortalité de l'âme, que le
mourant devient plus méchant et plus injuste, nous conclurions que s'il dit
vrai l'injustice est mortelle, comme la maladie, pour l'homme qui la porte en
lui, et que c'est de ce mal, 610d
meurtrier par nature, que meurent ceux qui le reçoivent, les plus injustes plus
tôt, les moins injustes plus tard, alors qu'en fait la cause de la mort des
méchants est le châtiment qu'on leur inflige pour leur injustice.
Par Zeus! s'écria-t-il, l'injustice n'apparaîtrait pas comme une chose si
terrible, si elle était mortelle pour celui qui la reçoit en lui - car ce
serait une délivrance du mal; je crois plutôt qu'on trouvera tout au contraire
qu'elle tue les autres, autant qu'il est en son pouvoir, mais 610e
dote de beaucoup de vitalité et de vigilance l'homme qui la porte en lui (738),
tant elle est éloignée d'être une cause de mort.
Tu dis bien; car si la perversité propre de l'âme, si son propre mal ne la
peut tuer ni détruire, un mal destiné à la destruction d'une chose
différente mettra beau temps à détruire l'âme, ou tout autre objet que celui
auquel il est attaché !
Oui, il mettra beau temps, ce semble !
611 Mais quand il n'est pas un seul
mal, propre ou étranger, qui puisse détruire une chose, il est évident que
cette chose doit exister toujours; et si elle existe toujours, elle est
immortelle (739).
Nécessairement, dit-il.
Tenons donc cela pour acquis; mais s'il en est ainsi, tu conçois que ce sont
toujours les mêmes âmes qui existent, car leur nombre ne saurait ni diminuer,
puisque aucune ne périt, ni, d'autre part, augmenter; en effet, si le nombre
des êtres immortels venait à s'accroître, tu sais qu'il s'accroîtrait de ce
qui est mortel, et à la fin tout serait immortel.
Tu dis vrai.
Mais, repris-je, nous ne croirons pas cela - la raison 611b
ne nous le permet point - ni, par ailleurs, que dans sa nature essentielle
l'âme soit pleine de diversité, de dissemblance et de différence avec
elle-même.
Que veux-tu dire? demanda-t-il.
Il est difficile que soit éternel - comme l'âme vient de nous apparaître - un
composé de plusieurs parties, si ces parties ne forment point un assemblage
parfait (740).
En effet, cela n'est pas vraisemblable.
L'argument que je viens de donner, et d'autres, nous obligent donc à conclure
que l'âme est immortelle. Mais pour bien connaître sa véritable nature nous
ne devons pas la considérer, comme nous faisons; dans l'état de dégradation
où la mettent son union avec le corps et 611c
d'autres misères; il faut la contempler attentivement avec les yeux de l'esprit
telle qu'elle est quand elle est pure (741).
Alors on la verra infiniment plus belle et l'on discernera plus clairement la
justice et l'injustice, et toutes les choses dont nous Venons de parler. e que
nous avons dit de l'âme est vrai par rapport à son état présent. Aussi bien
l'avons-nous vue dans l'état on l'on pourrait voir Glaucos le marin (742):
on aurait beaucoup de peine 611d
à reconnaître sa nature primitive, parce que les anciennes parties de son
corps ont été les unes brisées, les autres usées et totalement défigurées
par les flots, et qu'il s'en est formé de nouvelles, composées de coquillages,
d'algues et de cailloux. Ainsi l'âme se montre à nous défigurée par mille
maux. Mais voici, Glaucon, ce qu'il faut envisager en elle.
Quoi? demanda-t-il.
Son amour de la vérité. Il faut considérer quels objets 611e
elle atteint, quelles compagnies elle recherche, en vertu de sa parenté avec le
divin, l'immortel et l'éternel; ce qu'elle deviendrait si elle se livrait tout
entière à cette poursuite, si, soulevée par un noble élan, elle surgissait
de la mer où maintenant elle se trouve, et secouait les pierres et les
coquillages qui la couvrent â présents parce qu'elle se repaît de terre -
croûte épaisse 612
et rude de sable et de rocaille qui s'est développée à sa surface dans les
festins que l'on dît bienheureux (743). C'est
alors qu'on pourrait voir sa vraie nature, si elle est multiforme ou uniforme,
et comment elle est constituée. Quant à présent nous avons assez bien
décrit, ce me semble, les affections qu'elle éprouve et les formes qu'elle
prend au cours de son existence humaine.
Très certainement, dit-il.
Or, repris-je, n'avons-nous pas écarté de la discussion toute considération
étrangère (744), évitant de louer la 612b
justice pour les récompenses ou la réputation qu'elle procure, comme ont fait,
disiez-vous, Hésiode et Homère? Et n'avons-nous pas découvert qu'elle est le
bien suprême de l'âme considérée en elle-même, et que celle-ci doit
accomplir ce qui est juste, qu'elle possède ou non l'anneau de Gygès, et, en
plus d'un pareil anneau, le casque d'Hadès (745)?
C'est très vrai, répondit-il.
Maintenant, Glaucon, pouvons-nous, sans qu'on nous en fasse reproche, restituer
à la justice et aux autres vertus, indépendamment des avantages qui leur sont 612c
propres (746), les récompenses de toute nature
que l'âme en retire, de la part des hommes et des dieux, pendant la vie et
après la mort?
Très certainement, dit-il.
Alors me rendrez-vous ce que je vous ai prêté dans la discussion?
Quoi, précisément?
Je vous ai accordé que le juste pouvait passer pour méchant, et le méchant
pour juste; vous demandiez (747) en effet que,
quand bien même il serait impossible de tromper en cela les dieux et les
hommes, en vous l'accordât cependant, afin que la pure justice fût jugée par 612d
rapport à la pure injustice. Ne t'en souviens-tu pas?
J'aurais tort, certes, de ne pas m'en souvenir.
Eh bien ! puisqu'elles ont été jugées, je demande de nouveau, au nom de la
justice, que la réputation dont elle jouit auprès des dieux et des hommes lui
soit reconnue par nous, afin qu'elle remporte aussi les prix qu'elle tient de
l'apparence et qu'elle donne à ses partisans; car nous avons montré qu'elle
dispense les biens qui viennent de la réalité, et qu'elle ne trompe point ceux
qui la reçoivent réellement dans leur âme. 612e
Tu ne demandes rien que de juste.
Vous allez donc, en premier lieu, me rendre ce point, que les dieux du moins ne
se méprennent pas sur ce que sont le juste et l'injuste.
Nous te le rendrons, dit-il.
Et s'ils ne se méprennent point, le premier leur est cher, le second odieux,
comme nous en sommes convenus au début (748).
C'est exact.
Mais ne reconnaîtrons-nous pas que tout ce qui vient des dieux sera, pour celui
qu'ils chérissent, aussi excellent 613
que possible, à moins qu'il ne se soit attiré, par une faute antérieure (749),
quelque mal inévitable?
Si, certainement.
Il faut donc admettre, quand un homme juste se trouve en butte à la pauvreté,
à la maladie, ou à quelque autre de ces prétendus maux, que cela finira par
tourner à son avantage, de son vivant ou après sa mort; car les dieux ne
sauraient négliger quiconque s'efforce de devenir juste et de se rendre, par la
pratique de la vertu, aussi semblable à la divinité qu'il est possible à
l'homme (750).
613b Certes, dit-il, il est naturel
qu'un tel homme ne soit pas négligé par son semblable.
Mais à l'égard de l'injuste ne faut-il pas penser le contraire?
Si fait.
Tels sont donc les prix qui, du côté des dieux, reviennent au juste.
Du moins c'est mon sentiment.
Et du côté des hommes? demandai-je. N'est-ce pas ainsi que les choses se
passent, s'il faut dire la vérité? Les adroits coquins ne font-ils pas comme
ces athlètes qui courent bien en remontant le stade, mais non pas en le
redescendant (751)? Ils s'élancent d'abord avec
rapidité, mais sur la fin on rit d'eux, quand on les voit, l'oreille 613c
basse, se retirer précipitamment sans être couronnés; au lieu que les
véritables coureurs arrivent au but, remportent le prix et reçoivent la
couronne. Or n'en est-il pas de même, d'ordinaire, à l'égard des justes? Au
terme de toute entreprise, de tout commerce qu'ils ont avec les autres, et de
leur vie, n'acquièrent-ils pas un bon renom, et n'emportent-ils pas les prix
que donnent les hommes?
Si, certes !
Tu souffriras donc que j'applique aux justes ce que tu as dit toi-même des
méchants. Je prétends en effet 613d
que les justes, arrivés à l'âge mûr, obtiennent dans leur cité les
magistratures qu'ils veulent obtenir, qu'ils choisissent leur femme où ils
veulent, et donnent leurs enfants en mariage à qui ils veulent; et tout ce que
tu as. dit de ceux-là, je le dis maintenant de ceux-ci. Et je dirai aussi des
méchants que la plupart d'entre eux - quand bien même ils cacheraient ce
qu'ils sont pendant leur jeunesse - se laissent prendre à la fin de leur
carrière, et deviennent un objet de dérision; parvenus à la vieillesse, ils
sont insultés dans leur misère par les étrangers et par les citoyens, ils
sont fouettés et soumis à ces châtiments 613e
que tu qualifiais avec raison d'atroces - ensuite « on les torturera, on les
brûlera avec des fers chauds (752)... »; en un
mot, suppose que tu m'as entendu énumérer tous les supplices qu'ils endurent,
et vois si tu peux me permettre de parler ainsi.
Certainement, répondit-il, car tu dis juste.
Tels sont donc les prix, les récompenses et les présents 614
que le juste reçoit des dieux et des hommes pendant sa vie, outre ces biens que
lui procure la justice elle-même.
Ce sont assurément de belles et solides récompenses.
Pourtant, repris-je, elles ne sont rien, ni pour le nombre ni pour la grandeur,
en comparaison de ce qui attend, après la mort, le juste et l'injuste. C'est
là ce qu'il faut entendre, afin que l'un et l'autre reçoivent jusqu'au bout ce
qui leur est dû par la discussion. 614b
Parle; il y a bien peu de choses que j'écouterais avec plus de plaisir.
Ce n'est point, dis-je, le récit d'Alkinoos que je vais te faire, mais celui
d'un homme vaillant (753), Er, fils d'Arménios,
originaire de Pamphylie (754). Il était mort
dans une bataille; dix jours après, comme on enlevait les cadavres déjà
putréfiés, le sien fut retrouvé intact. On le porta chez lui pour
l'ensevelir, mais le douzième jour, alors qu'il était étendu sur le bûcher,
il revint à la vie; quand il eut repris ses sens il raconta ce qu'il avait vu
là-bas. Aussitôt, dit-il, que son âme était sortie de son corps, elle avait
cheminé avec beaucoup d'autres, et elles étaient arrivées en un lieu divin (755)
où se voyaient 614c
dans la terre deux ouvertures situées côte à côte, et dans le ciel, en haut,
deux autres qui leur faisaient face. Au milieu étaient assis des juges qui,
après avoir rendu leur sentence, ordonnaient aux justes de prendre à droite la
route qui montait à travers le ciel, après leur avoir attaché par devant un
écriteau contenant leur jugement; et aux méchants de prendre à gauche la
route descendante, portant eux aussi, mais par derrière, un écriteau où 614d
étaient marquées toutes leurs actions. Comme il s'approchait à son tour, les
juges lui dirent qu'il devait être pour les hommes le messager de l'au-delà,
et ils lui recommandèrent d'écouter et d'observer tout ce qui se passait en ce
lieu. Il y vit donc les âmes qui s'en allaient, une fois jugées, par les deux
ouvertures correspondantes (756) du ciel et de la
terre; par les deux autres des âmes entraient, qui d'un côté montaient des
profondeurs de la terre, couvertes d'ordure et de poussière, et de l'autre
descendaient, pures, du ciel; et toutes ces âmes qui sans cesse 614e
arrivaient semblaient avoir fait mi long voyage; elles gagnaient avec joie la
prairie et y campaient comme dans une assemblée de fête. Celles qui se
connaissaient se souhaitaient mutuellement la bienvenue et s'enquéraient, les
unes qui venaient du sein de la terre, de ce qui se pas-sait au ciel, et les
autres qui venaient du ciel, de ce qui se passait sous terre. Celles-là
racontaient leurs aventures en gémissant et en pleurant, au souvenir des maux
sans 615
nombre et de toutes sortes qu'elle avaient soufferts ou vu souffrir, au cours de
leur voyage souterrain - voyage dont la durée est de mille ans (757)
-, tandis que celles-ci, qui venaient du ciel, parlaient de plaisirs délicieux
et de visions d'une extraordinaire splendeur. Elles disaient beaucoup de choses,
Glaucon, qui demanderaient beaucoup de temps à être rapportées. Mais en
voici, d'après Er, le résumé. Pour tel nombre d'injustices qu'elle avait
commises au détriment d'une personne, et pour tel nombre de personnes au
détriment de qui elle avait commis l'injustice, chaque âme recevait, pour
chaque faute à tour de rôle, dix fois sa punition, et chaque 615b
punition durait cent ans - c'est-à-dire la durée de la vie humaine - afin que
la rançon fût le décuple du crime. Par exemple ceux qui avaient causé la
mort de beaucoup de personnes - soit en trahissant des cités ou des armées,
soit en réduisant des hommes en esclavage, soit en prêtant la main à quelque
autre scélératesse - étaient tourmentés au décuple pour chacun de ces
crimes. Ceux qui au contraire avaient fait du bien autour d'eux, qui avaient
été justes et pieux, en obtenaient dans la même proportion 615c
la récompense méritée. Au sujet des enfants morts dès leur naissance, ou
n'ayant vécu que peu de jours, Er donnait d'autres détails (758)
qui ne valent pas d'être rapportés. Pour l'impiété et la piété à l'égard
des dieux et des parents, et pour l'homicide (759),
il y avait, d'après lui, des salaires encore plus grands. Il était en effet
présent, disait-il, quand une âme demanda à une autre où se trouvait Ardiée
le Grand (760). Cet Ardiée avait été tyran
d'une cité de Pamphylie mille ans avant ce temps-là; il avait tué son vieux
père, 615d
son frère aîné, et commis, disait-on, beaucoup d'autres actions sacrilèges.
Or donc l'âme interrogée répondit : « Il n'est point venu, il ne viendra
jamais en ce lieu. Car, entre autres spectacles horribles, nous avons vu
celui-ci. Comme nous étions près de l'ouverture et sur le point de remonter,
après avoir subi nos peines, nous aperçûmes soudain cet Ardiée avec d'autres
- la plupart étaient des tyrans comme lui, mais il y avait aussi des
particuliers qui s'étaient rendus coupables de grands crimes; ils 615c
croyaient pouvoir remonter, mais l'ouverture leur refusa le passage, et elle
mugissait chaque fois que tentait de sortir l'un de ces hommes qui s'étaient
irrémédiablement voués au mal, ou qui n'avaient point suffisamment expié.
Alors, disait-il, des êtres sauvages, au corps tout embrasé (761),
qui se tenaient près de là, en entendant le mugissement saisirent les uns et
les emmenèrent; quant à Ardiée et aux autres, après leur avoir lié les
mains, les 616
pieds et la tête, ils les renversèrent, les écorchèrent, puis les
traînèrent au bord du chemin et les firent plier sur des genêts épineux,
déclarant à tous les passants pourquoi ils les traitaient ainsi, et qu'ils
allaient les précipiter dans le Tartare (762).
» En cet endroit, ajoutait-il, ils avaient ressenti bien des terreurs de toute
sorte, mais celle-ci les surpassait toutes : chacun craignait que le mugissement
ne se fît entendre au moment où il remonterait, et ce fut pour eux une vive
joie de remonter sans qu'il rompît le silence. Tels étaient à peu près les
peines et les châtiments, ainsi que les récompenses correspondantes. 616b
Chaque groupe passait sept jours dans la prairie; puis, le huitième, il devait
lever le camp et se mettre en route pour arriver, quatre jours après, en un
lieu d'où l'on découvre, s'étendant depuis le haut à travers tout le ciel et
toute la terre, une lumière droite comme une colonne (763),
fort semblable à l'arc-en-ciel, mais plus brillante et plus pure. Ils y
arrivèrent après un jour de marche; et là, au milieu de la lumière, ils
virent les extrémités des attaches 616c
du ciel (764) - car cette lumière est le lien du
ciel : comme ces armatures qui ceignent les flancs des trières, elle maintient
l'assemblage de tout ce qu'il entraîne dans sa révolution; - à ces
extrémités est suspendu le fuseau de la Nécessité qui fait tourner toutes
les sphères; la tige et le crochet sont d'acier, et le peson un mélange
d'acier et d'autres matières. Voici quelle est la nature 616d
du peson : pour la forme il ressemble à ceux d'ici-bas; mais, d'après ce que
disait Er, il faut se le représenter comme un grand peson complètement évidé
à l'intérieur dans lequel s'ajuste un autre peson semblable, mais plus petit -
à la manière de ces boîtes qui s'ajustent les unes dans les autres - et,
pareillement, un troisième, un quatrième et quatre autres. Car il y a en tout
huit pesons insérés les uns dans les autres, laissant voir dans le haut 616e
leurs bords circulaires (765), et formant la
surface continue d'un seul peson autour de la tige, qui passe par le milieu du
huitième. Le bord circulaire du premier peson, le peson extérieur, est le plus
large, puis viennent, sous ce rapport : au deuxième rang celui du sixième, au
troisième rang celui du quatrième, au quatrième rang celui du huitième, au
cinquième celui du septième, au sixième celui du cinquième, au septième
celui du troisième et au huitième celui du second (766),
Le premier cercle, le cercle du plus grand, est pailleté, le septième brille
du plus vif éclat, le 617
huitième se colore de la lumière qu'il reçoit du septième, le deuxième et
le cinquième, qui ont à peu près la même nuance, sont plus jaunes que les
précédents, le troisième est le plus blanc de tous, le quatrième est
rougeâtre, et le sixième a le second rang pour la blancheur (767).
Le fuseau tout entier tourne d'un même mouvement circulaire, mais, dans
l'ensemble entraîné par ce mouvement, les sept cercles intérieurs
accomplissent lentement des révolutions de sens contraire à celui du tout (768);
de ces cercles, 617b
le huitième est le plus rapide, puis viennent le septième, le sixième et le
cinquième qui sont au même rang pour la vitesse; sous ce même rapport le
quatrième leur parut avoir le troisième rang dans cette rotation inverse, le
troisième le quatrième rang, et le deuxième le cinquième (769),
Le fuseau lui-même tourne sur les genoux de la Nécessité. Sur le haut de
chaque cercle se tient une Sirène qui tourne avec lui en faisant entendre un
seul son, une seule note; et ces huit notes composent ensemble une seule
harmonie. Trois autres femmes, assises à l'entour à intervalles 617e
égaux, chacune sur un trône, les filles de la Nécessité, les Moires, vêtues
de blanc et la tête couronnée de bandelettes, Lachésis, Clôthô et Atropos,
chantent, accompagnant l'harmonie des Sirènes, Lachésis le passé, Clôthô le
présent, Atropos l'avenir. Et Clôthô touche de temps en temps de sa main
droite le cercle extérieur du fuseau pour le faire tourner, tandis qu'Atropos,
de sa main gauche, touche pareillement les cercles intérieurs. 617d
Quant à Lachésis, elle touche tour à tour le premier et les autres de l'une
et de l'autre main. Donc, lorsqu'ils arrivèrent, il leur fallut aussitôt se
présenter à Lachésis. Et d'abord un hiérophante les rangea en ordre; puis,
prenant sur les genoux de Lachésis des sorts et des modèles de vie, il monta
sur une estrade élevée et parla ainsi :« Déclaration de la vierge Lachésis,
fille de la Nécessité. Âmes éphémères (770)
vous allez commencer une nouvelle carrière et renaître à la condition
mortelle. Ce n'est point un génie qui vous tirera au sort, c'est 617e
vous-mêmes qui choisirez votre génie. Que le premier désigné par le sort
choisisse le premier la vie à laquelle il sera lié par la nécessité. La
vertu n'a point de maître : chacun de vous, selon qu'il l'honore ou la
dédaigne, en aura plus ou moins. La responsabilité appartient à celui qui
choisit, Dieu n'est point responsable (771). »
À ces mots, il jeta les sorts et chacun ramassa celui qui était tombé près
de lui, sauf Er, à qui on ne le permit pas. Chacun connut alors quel rang lui
était échu pour choisir. Après cela, l'hiérophante étala devant eux des 618
modèles de vie en nombre supérieur de beaucoup à celui des âmes présentes.
Il y en avait de toutes sortes toutes les vies des animaux et toutes les vies
humaines; on y trouvait des tyrannies, les unes qui duraient jusqu'à la mort,
les autres interrompues au milieu, qui finissaient dans la pauvreté, l'exil et
la mendicité. Il y avait aussi des vies d'hommes renommés soit pour leur
aspect physique, leur beauté, leur force ou leur aptitude à la lutte, soit
pour leur noblesse et les grandes qualités 618b
de leurs ancêtres; on en trouvait également d'obscures sous tous ces rapports,
et pour les femmes il en était de même. Mais ces vies n'impliquaient aucun
caractère déterminé de l'âme (772), parce que
celle-ci devait nécessairement changer suivant le choix qu'elle faisait. Tous
les autres éléments de l'existence étaient mêlés ensemble, et avec la
richesse, la pauvreté, la maladie et la santé; entre ces extrêmes il existait
des partages moyens. C'est là, ce semble, ami Glaucon, qu'est pour l'homme le
risque capital; voilà pourquoi chacun de nous, laissant 618c
de côté toute autre étude, doit surtout se préoccuper de rechercher et de
cultiver celle-là, de voir s'il est à même de connaître et de découvrir
l'homme qui lui donnera la capacité et la science de discerner les bonnes et
les mauvaises conditions, et de choisir toujours et partout la meilleure, dans
la mesure du possible. En calculant quel est l'effet des éléments dont nous
venons de parler, pris ensemble puis séparément, sur la vertu d'une vie, il
saura le bien et le mal que procure une certaine beauté, 618d
unie soit à la pauvreté soit à la richesse, et accompagnée de telle ou telle
disposition de l'âme; quelles sont les conséquences d'une naissance illustre
ou obscure, d'une condition privée ou publique, de la force ou de la faiblesse,
de la facilité ou de la difficulté à apprendre, et de toutes les qualités
semblables de l'âme, naturelles ou acquises, quand elles sont mêlées les unes
aux autres; de sorte qu'en rapprochant toutes ces considérations, et en ne
perdant pas de vue la nature de l'âme, il pourra choisir entre 618e
une vie mauvaise et une vie bonne, appelant mauvaise celle qui aboutirait à
rendre l'âme plus injuste, et bonne celle qui la rendrait plus juste, sans
avoir égard à tout le reste; car nous avons vu que, pendant cette vie et
après la mort, c'est le meilleur choix qu'on puisse faire. Et il faut garder
cette opinion avec une inflexibilité adamantine 619
en descendant chez Hadès, afin de ne pas se laisser éblouir, là non plus, par
les richesses et les misérables objets de cette nature; de ne pas s'exposer, en
se jetant sur des tyrannies ou des conditions semblables, à causer des maux
sans nombre et sans remède, et à en souffrir soi-même de plus grands encore;
afin de savoir, au contraire, choisir toujours une condition moyenne et fuir les
excès dans les deux sens, en cette vie autant qu'il est possible, et en toute
vie à venir; car c'est à cela 619b
qu'est attaché le plus grand bonheur humain. Or donc, selon le rapport du
messager de l'au-delà, l'hiérophante avait dit en jetant les sorts : « Même
pour le dernier venu, s'il fait un choix sensé et persévère avec ardeur dans
l'existence choisie, il est une condition aimable et point mauvaise. Que celui
qui choisira le premier ne se montre point négligent, et que le dernier ne
perde point courage. » Comme il venait de prononcer ces paroles, dit Er, celui
à qui le premier sort était échu vint tout droit choisir la plus grande
tyrannie et, emporté par la folie et l'avidité, il la prit sans examiner
suffisamment ce qu'il faisait; il ne vit point qu'il y était impliqué 619c
par le destin que son possesseur mangerait ses enfants et commettrait d'autres
horreurs; mais quand il l'eut examinée à loisir, il se frappa la poitrine et
déplora son choix, oubliant les avertissements de l'hiérophante; car au lieu
de s'accuser de ses maux, il s'en prenait à la fortune, aux démons, à tout
plutôt qu'à lui-même. C'était un de ceux qui venaient du ciel : il avait
passé sa vie précédente dans une cité bien policée, et appris la vertu par
l'habitude et sans philosophie (773). Et l'on
peut dire 619d
que parmi les âmes ainsi surprises, celles qui venaient du ciel n'étaient pas
les moins nombreuses, parce qu'elles n'avaient pas été éprouvées par les
souffrances; au contraire, la plupart de celles qui arrivaient de la terre,
ayant elles-mêmes souffert et vu souffrir les autres, ne faisaient point leur
choix à la hâte. De là venait, ainsi que des hasards du tirage au sort, que
la plupart des âmes échangeaient une bonne destinée pour une mauvaise ou
inversement. Et aussi bien, si chaque fois qu'un homme naît à la vie terrestre
il s'appliquait sainement à la philosophie, et que le sort ne l'appelât point
à choisir 619e
parmi les derniers, il semble, d'après ce qu'on rapporte de l'au-delà, que non
seulement il serait heureux ici-bas, mais que son voyage de ce monde en l'autre
et son retour se feraient, non par l'âpre sentier souterrain, mais par la voie
unie du ciel (774). Le spectacle des âmes
choisissant leur condition, ajoutait Er, valait la peine d'être vu, car il
était pitoyable, 620
ridicule et étrange. En effet, c'était d'après les habitudes de la vie
précédente que, la plupart du temps, elles faisaient leur choix. Il avait vu,
disait-il, l'âme qui fut un jour celle d'Orphée choisir la vie d'un cygne,
parce que, en haine du sexe qui lui avait donné la mort, elle ne voulait point
naître d'une femme; il avait vu l'âme de Thamyras choisir la vie d'Un
rossignol, un cygne échanger sa condition contre celle de l'homme, et d'autres
animaux 620b
chanteurs faire de même: L'âme appelée la vingtième à choisit prit la vie
d'un lion : c'était celle d'Ajax, fils de Télamon, qui ne voulait plus
renaître à l'état d'homme, n'ayant pas oublié le jugement des armes. La
suivante était l'âme d'Agamemnon; ayant elle aussi en aversion le genre
humain, à cause de ses malheurs passés, elle troqua sa condition contre celle
d'un aigle. Appelée parmi celles qui avaient obtenu un rang moyen, l'âme
d'Atalante, considérant les grands honneurs rendus aux 620c
athlètes, ne put passer outre; et les choisit. Ensuite il vit l'âme d'Epéos,
fils de Panopée, passer à la condition de femme industrieuse, et loin, dans
les derniers rangs, celle du bouffon Thersite revêtir la forme d'un singe (775).
Enfin l'âme d'Ulysse, à qui le sort avait fixé le dernier rang, s'avança
pour choisir; dépouillée de son ambition par le souvenir de ses fatigues
passées, elle tourna longtemps à la recherche de la condition tranquille d'un
homme privé; avec peine elle en trouva une qui gisait dans un coin, dédaignée
par les antres; et quand elle 620d
l'aperçut, elle dit qu'elle n'eût point agi autrement si le sort l'avait
appelée la première, et, joyeuse, elle la choisit. Les animaux, pareillement,
passaient à la condition humaine ou à celle d'autres animaux, les injustes
dans les espèces féroces, les justes dans les espèces apprivoisées; il se
faisait ainsi des mélanges de toutes sortes. Lors donc que toutes les âmes
eurent choisi leur vie, elles s'avancèrent vers Lachésis dans l'ordre qui leur
avait été fixé par le sort. Celle-ci donna à chacune le génie 620e
qu'elle avait préféré, pour lui servir de gardien pendant l'existence et
accomplir sa destinée. Le génie la conduisait d'abord à Clôthô et, la
faisant passer sous la main de cette dernière et sous le tourbillon du fuseau
en mouvement, il ratifiait le destin qu'elle avait élu. Après avoir touché le
fuseau, il la menait ensuite vers la trame d'Atropos, pour rendre irrévocable
ce qui avait été filé par Clôthô; alors, sans se retourner, l'âme passait
sous le trône de la Nécessité; et quand toutes furent de l'autre 621
côté, elles se rendirent dans la plaine du Léthé, par une chaleur terrible
qui brûlait et qui suffoquait : car cette plaine est dénuée d'arbres et de
tout ce qui pousse de la terre. Le soir venu, elles campèrent au bord du fleuve
Amélès, dont aucun vase ne peut contenir l'eau. Chaque âme est obligée de
boire une certaine quantité de cette eau, mais celles que ne retient point la
prudence en boivent plus qu'il ne faudrait. En buvant on perd le souvenir de 621b
tout (776). Or, quand on se fut endormi, et que
vint le milieu de la nuit, un coup de tonnerre éclata, accompagné d'un
tremblement de terre, et les âmes, chacune par une voie différente, soudain
lancées dans les espaces supérieurs vers le lieu de leur naissance, jaillirent
comme des étoiles. Quant à lui, disait Er, on l'avait empêché de boire de
l'eau; cependant il ne savait point par où ni comment son âme avait rejoint
son corps; ouvrant tout à coup les yeux, à l'aurore, il s'était vu étendu
sur le bûcher. Et c'est ainsi, Glaucon, que le mythe a été sauvé de l'oubli
et ne s'est point perdu; et il peut nous sauver 621c
nous-mêmes si nous y ajoutons foi; alors nous traverserons heureusement le
fleuve du Léthé et nous ne souillerons point notre âme. Si donc vous m'en
croyez, persuadés que l'âme est immortelle et capable de supporter tous les
maux, comme aussi tous les biens, nous nous tiendrons toujours sur la route
ascendante, et, de toute manière, nous pratiquerons la justice et la sagesse.
Ainsi nous serons d'accord avec nous-mêmes et avec les dieux, tant que nous
resterons ici-bas, et lorsque nous aurons remporté 621d
les prix de la justice, comme les vainqueurs aux jeux qui passent dans
l'assemblée pour recueillir ses présents. Et nous serons heureux ici-bas et au
cours de ce voyage de mille ans que nous venons de raconter (777).
FIN DE LA RÉPUBLIQUE
688. Voy.
livre II, 337 b, et livre III, 403 c.
689.
La poésie a été exclue de la cité pour des raisons pratiques. Comme ces
raisons peuvent paraître insuffisantes aux yeux de certains, il importe
maintenant de justifier sur le plan théorique la condamnation prononcée au
IIIe livre. La connaissance du vice profond de la poésie sera d'ailleurs le
meilleur antidote (f‹rmakon)
contre les prestiges de cette maîtresse d'illusions.
690. La
qualification est légèrement ironique, car si Platon ressent une tendresse
toute filiale pour Homère, malgré la sévérité dont il fait preuve à son
égard, il a beaucoup moins de sympathie pour les poètes tragiques.
691. Aristote
critiquant Platon se souvient de ce passage et invoque la même excuse : « ŽmfoÝn
gŒr öntoin fÛlon ÷sion protimn t®n Žl®yeian
: Puisque nous sommes l'un et l'autre amis, il est juste d'honorer avant tout la
vérité. » (Eth. Nic., I, 6, 1.)
692. Sophiste,
i. e. « homme d'une habileté extraordinaire » . Platon emploie ici ce mot
pour suggérer un rapprochement entre l'artiste adroit, le poète, et le
sophiste qui pratiquent tous des arts foncièrement trompeurs.
693. Dans
la discussion qui va suivre Socrate regardera le peintre comme un simple
imitateur. Pourtant, il avait dit au Ve livre, 472 d : oàei
’n oïn ¸ttñn ti Žgayòn zvgr‹fon eänai ùw ’n gr‹caw par‹deigma
oåon ’n eàh õ k‹llistow nyrvpow kaÜ p‹nta eÞw tò gr‹mma ßkanÇw
Žpodoçw m¯ ¦xú ŽpodeÝjai Éw kaÜ dunatòn gen¡syai toioèton ndra;
- Cf. sur ce point Aristote, Poétique, 26, 6.
694. Il
faut entendre «le lit en lui-même ». Le texte porte ù
¦stin klÛnh. Ce n'est pas rendre la
nuance exacte que de traduire par «l'essence du lit ».
695. mÛan
fæsei aét¯n ¦fusen. - Le lit réel (ù
¦stin klÛnh) est tel par nature qu'il ne
peut en exister qu'un seul.
696.
Dans tout ce passage, il ne faut point, selon Proclus, entendre le mot Forme (ou
Idée) au sens métaphysique que lui donne habituellement Platon. Ce que Socrate
appelle Forme du lit, c'est la notion de lit que possède le menuisier - notion
dont Dieu est l'auteur : « tòn ¤n t»
dianoÛ& toè texnÛtou lñgon Þd¡an ¤k‹lese, kaÜ toèton ¦fato tòn
lñgon eänai yeoè g¡nnhma diñti kaÜ aétò tò texnikòn toèto yeñyen
oàetai dedñsyai taÝw cuxaÝw. » (Comm.
in Parm., 57.). Aussi bien Platon n'admet point l'existence d'Idées des objets
fabriqués. On en a la preuve, ajoute Proclus, dans le fait qu'il place le
poète au troisième rang à partir de la vérité. Or, s'il existait des Formes
d'objets fabriqués, le poète - ou l'imitateur en général - ne viendrait qu’au
quatrième rang; car l'ouvrier, créant l'objet matériel non d'après la Forme
elle-même, mais d'après une image de cette Forme qu'il a dans son esprit- «
une notion dans le devenir » - se trouverait au troisième rang : « tekm®rion
d¢ tòn gŒr poiht¯n trÛton Žpò t°w Žl®yeiaw proseÛrhke... kaÛtoi, eà
ge llo m¡n ¤sti tò yeÝon eädow, llo d¢ õ ¤n tÒ gignom¡nÄ lñgow
(dhmiourgõn gŒr l¡gei toè texnhtoè eädouw tòn yeñn, Éw tòn texnÛtou
toè mhrikoè poiht®n) t¡tartow ’n eàh oé trÛtow.
» Cf. ibid. § 58 et 59. - L'interprétation est subtile, mais il n'est guère
possible d'admettre qu'elle exprime exactement la pensée de Platon. En effet,
dans plusieurs passages des Dialogues, et notamment dans le Cratgle, 389 a - 390
a, il est question de Formes des objets fabriqués. Voy. pour plus amples
détails: Beckmann, Num Plato artefactorum ideas statuent (Bonn, 1889).
697.
Comp. Dante, Enfer, II, 105: «Si che vostr'arte a Dio quasi è nipote.
»
698.Cf.
Sophiste, 234 d: «Ainsi l'homme qui se donne comme capable, par un art
unique, de tout produire, nous savons, en somme, qu'il ne fabriquera que des
imitations et des homonymes de la réalité. Fort de sa technique de peintre, il
pourra, exhibant de loin ses dessins aux plus innocents parmi les jeunes
garçons, leur donner l'illusion que, tout ce qu'il veut faire, il est
parfaite-ment à même d'en créer la réalité vraie. » (Trad. A. Diès, p.
331.)
699. Cf.
Ion, 538 sqq.
700. Dans
le Banquet (296 d-c) Agathon soutient qu'un homme peut devenir poète,
sans aucun mérite personnel, dès que l'Amour l'a touché : « Pour honorer mon
art comme Eryximaque a honoré le sien, l'Amour, dirai-je, est un poète si
habile qu'il peut rendre aussi poète n'importe qui; en effet, tout homme
devient poète dès que l'Amour l'a touché. »
701. En
d'autres termes tout homme sensé préférerait être Achille qu'Homère.
Etait-ce bien l'opinion des concitoyens de Platon? Il est permis de supposer
qu'ils croyaient plutôt, avec Pindare, que seule la poésie est capable
d'assurer l'immortalité aux héros les plus illustres : «La parole, dit le
poète Thébain, vit plus longtemps que les actions, quand, par la faveur des
Grâces, la langue la tire des profondeurs de l'esprit (Néméennes, IV,
6). » Et ailleurs : « Il convient pour de nobles héros d'être célébrés
souvent avec l'éclat de la poésie, car c'est le seul moyen d'atteindre aux
honneurs des immortels; un bel exploit périt s'il reste enseveli dans le
silence (Frgt 86). » Ou encore : « On le répète assez parmi les hommes, si
nous connaissons Nestor et le Lycien Sarpédon, c'est grâce aux vers sonores,
comme savent en disposer harmonieusement les artistes habiles; la valeur a
besoin des chants illustres pour arriver à l'immortalité (Pythiques,
III, 112). (Passages cités par G. Colin dans son excellente étude Platon et la
Poésie in Revue des Etudes Grecques, janvier-mars 1928, p. 21.)
702.
De ce passage on peut inférer que le législateur est éloigné au second
degré de la vérité.
703. Platon
est ici plus sévère que dans le Banquet, 209 d, où il associe les noms
d'Hésiode et d'Homère à ceux de Lycurgue, de Solon, et de « ces hommes qui
ont accompli de grandes et belles oeuvres, et donné naissance à toutes les
formes de la vertu ».
704. Charondas
de Catane fut le législateur des colonies de Chalcis en Italie et en Sicile. Il
vécut probablement au vie siècle av. J.-C. Voy. l'article de Niese dans la
Real-Encyclopddie de Pauly-Wissowa.
705. Sur
les inventions de Thalès voy. Zeller, Phil. der Griech., I, p. 183, n. 2.
Certains auteurs attribuent à Anacharsis l'invention de l'ancre et de la roue
de potier. - Note d'Adam.
706. E.
Rôhde fait justement remarquer que si Pythagore parvint à imposer une règle
de vie à de nombreux disciples, qui formèrent, comme on sait, une sorte de
confrérie, il le dut moins au prestige de sa philosophie - la mystique des
nombres - qui n'était pas absolument nouvelle, qu'à son vigoureux ascendant
personnel : « Il fut pour les siens un modèle, un exemple, un guide qui les
força à le suivre et à se faire ses émules. Personnalité centrale autour
de laquelle toute une communauté se rassembla comme par une intime nécessité.
De bonne heure ce fondateur de religion apparut comme un surhomme, unique,
incomparable... Et dans le souvenir de ses adhérents, Pythagore devint un
saint, un dieu à figure humaine, de qui la légende racontait des miracles. »
(Psyché, trad. A. Reymond, p. 395). Voy. également les pp. 394-403 de cette
même traduction (pp. 430-464 de l'éd. allemande de 1894).
707. Certains
auteurs, dit le Scoliaste de la République, rapportent que Créophyle était le
gendre d'Homère. Son nom, dont Glaucon souligne ici le ridicule, signifie fils
de la viande.
708. En
410 av. J.-C., date à laquelle est censé avoir eu lieu l'entretien, Protagoras
d'Abdère était déjà mort, mais Prodicos, qui de devait mourir qu'en 399,
enseignait encore.
709. En
grec: ¤pÜ taÝw kefalaÝw:
«sur leurs têtes ».
710. Le
texte porte robe toçw poihtikoæw,
au lieu de toçw poiht‹w,
ce qui, comme le remarque G. Colin (op. cit. p. 20 n.), implique une nuance de
dédain.
711. Cf.
Apologie 22 b-c, et Isocrate, Evagoras 11 : « Si des poèmes célèbres on
garde les mots et les pensées, mais en rompant la mesure, on découvre qu'ils
sont bien inférieurs à l'opinion que nous en avons. »
712. Au
cours même de l'entretien. Voy. notamment livre III, 393 b sqq.
713.
pÛstin ôry®n.
- La pÛstis ôry®,
qui s'attache à l' ôry¯ dñja,
vient, dans l'échelle de la connaissance, immédiatement après la baisote.
Voy. liv. VI in fine.
714.
L'imitation, et, d'une façon générale, l'art en tant qu'il est imitatif,
relèvent donc de cette puissance de l'âme que Platon a appelée eÞkasÛa.
715.
Dans la discussion qui va suivre, Platon substitue à la division tripartite de
l'âme établie au livre IV (436 sqq.), une division bipartite, pour opposer
plus nettement au logistikñn,
sous la dénomination commune d' Žlñgiston,
les deux éléments inférieurs yumoeid¡w
et ¤piyumhtikñn.
716. Cf.
Euthyphron 7 b-c, Protagoras 356 b, et Philèbe 55 e
717. Cette
impression est produite par l'apparence des objets sur 1 élément inférieur de
l'âme. - On pourrait traduire plus littéralement : «de se voir présenter
l'apparence contraire ».
718.
Cf. livre VI, 496a : poÝ' tta oïn
eÞkòw gennn toçw toioætouw; oé nñya kaÜ faèla;
719.
Cf. la définition de la tragédie dans la Poétique d'Aristote (6, 1449
b).
720. Au
livre IV, 439 c sqq.
721. Au
livre III, 387 d-c.
722. Cette
idée est développée dans les Lois, liv. VII, 803 b sqq.
723.
Les tragédies d'Euripide illustrent remarquablement cette vérité.
724. Pour
plaire à la multitude il faut se rabaisser à son niveau. Il est donc
chimérique de compter sur l'art pour élever la mentalité du peuple. Cf. livre
VI, 493 d : Éw d¢ kaÜ ŽgayŒ kaÜ kalŒ
taèta t» ŽlhyeÛ&, ³dh pÅpot¡ tou ³dousaw aétÇn lñgon didñntow
oé katag¡laston; ; - Aux yeux de Platon
nombre et qualité sont, en effet, choses incompatibles. Il est foncièrement
aristocrate, non par préjugé de naissance, comme certains ont prétendu, mais
par raison.
725. Le
modèle de vie que l'honnête homme doit imiter n'a rien de commun avec les
modèles que la tragédie nous propose. Aussi l'Athénien des Lois dira-t-il,
s'adressant aux poètes tragiques qui voudraient être admis dans la cité : «
Etrangers excellents, nous sommes nous-mêmes les auteurs d'une tragédie que
nous voulons, dans la mesure de nos forces, la plus belle et la meilleure
possible. Toute notre constitution est combinée comme une imitation du genre
de vie le plus beau et le meilleur; et c'est cela, disons-nous, qui est
réellement la tragédie la plus vraie. Vous êtes donc poètes... mais nous
aussi nous le sommes... nous sommes vos rivaux dans ce concours pour produire la
pièce la plus belle; or, seule la loi vraie est destinée, par nature, à
atteindre ce but.» (Livre VII, 817 b).
726. Cf.
livre III, 395 c sqq.
727.
Aristote soutient, comme on sait, l'opinion
contraire. Il estime que la tragédie, par les sentiments de pitié et de
terreur qu'elle inspire, opère dans l'âme une sorte de purgation :
di' ¤l¡ou kaÜ fñbou peraÛnousa (² tragtÄdÛa) t¯n tÇn toioætvn payhm‹tvn
k‹yarsin. » (Poét. 6, 1449 b).
728. kvmÄdopoiñw.
- Il nous semble inutile de forcer le sens de ce mot, comme ont fait certains
traducteurs, en le rendant par « farceur de profession » ou toute autre
expression semblable. Le kvmÄdopoiñw
est simplement l'auteur comique, et pour Platon cette qualification emporte un
mépris tel qu'il est superflu d'y rien ajouter.
729. L'Athénien
des Lois admet les mêmes exceptions (liv. VII, 801 c). Mais, plus précis sur
ce point que le Socrate de la République, il indique comment doit se faire le
choix des poètes : « Il faudra, en premier lieu, qu'ils n'aient pas moins de
cinquante ans; ensuite, ils auront beau posséder excellemment le génie
poétique et les dons des Muses, on ne les prendra pas s'ils n'ont jamais
accompli une belle action d'éclat... Le choix appartiendra au magistrat
préposé à l'éducation de la jeunesse et aux gardiens des lois; ils
accorderont aux auteurs ainsi désignés le privilège mérité de cultiver les
Muses, et à eux seuls... Personne n'osera faire entendre un chant des Muses
sans examen préalable, sans l'approbation des gardiens des lois, quand même il
aurait plus de charme que les hymnes de Thamyras et d'Orphée. » (Lois, liv.
VIII, 829 c-d).
730. Cf.
Lois, liv. XII, 967 c-d.
731. Nous
adoptons la conjecture d'Adam et nous lisons : õ
tÇn lÛan sofÇn öxlow kr‹tvn. Cette
expression rappelle certains vers d'Euripide (Médée 305, Hippolyte
518, Électre 296).
732. «
La première partie de la phrase fait songer aux expressions d'Aristophane dans
les Nuées (merimnosofistaÛ, leptolñgoi)dyoc,
etc.). La seconde rappelle plutôt un genre de plaisanteries courant dans la
comédie moyenne; cf. par exemple Aristophon dans les Poet. corn. gr. fragm.,
Didot, p. 508 (fr. 3 du Puyagorist®w)
: « Par les dieux, nous pensions que les vieux Pythagoriciens d'autrefois
étaient sales par plaisir, et aimaient à porter des vêtements misérables.
Il n'en est rien, je crois : c'était par nécessité. N'ayant rien, ils ont
imaginé un beau prétexté à la simplicité de leur vie, et posé solidement
des principes commodes pour les pauvres... » (Note de G. Colin, op. cit. pp.
27-28).
733. Platon est
ici mi-ironique, mi-sincère. Il n'oublie pas que les Muses d'Hésiode et
d'Homère ont, les premières, éveillé sa jeune intelligence. Et tout en
condamnant une éducation et des institutions dont il a montré les défauts, il
tient à leur rendre l'hommage qu'un fils bien né ne saurait refuser aux
protectrices de son enfance.
734. La conjecture
de Madv &sñmeya
(au lieu de aÞsyñmeya,
mss. AFDM) nous paraît la plus satisfaisante, nonobstant les observations
d'Adam (II, p. 419 n.) et de L. Campbell (III p. 459).
735. 735. Cf.
Phédon 107 C : eàper ² cux¯ Žy‹natow,
¤pimeleÛaw d¯ deÝtai oéx êp¢r toè xrñnou toætou mñnon ¤n Ú
kaloèmen tò z°n, Žll' êp¢r toè pantñw.
736. L'étonnement
de Glaucon, on observé les commentateurs, est assez difficile à expliquer.
Mais peut-être Platon veut-il simplement, par cet étonnement feint, relever
l'intérêt de la discussion et faire attendre avec plus d'impatience et de
curiosité la démonstration qui va suivre. À vrai dire, ce n'est point
l'interlocuteur de Socrate, mais bien le lecteur de la République qui est
censé ignorer que l'âme est immortelle.
737. Pour bien
comprendre cette argumentation il faut se souvenir que, d'après Platon, l'âme
est essentiellement principe de vie (voy. infra note 739, 3e preuve du Phédon).
Son vice propre ne peut donc la détruire, ni, à plus forte raison, un vice
étranger.
738. La remarque
est assez superficielle (Voy. liv. I, 352 c). Aussi Platon ne la place-t-il pas
dans la bouche de Socrate.
739. Quand il
écrivit la République, Platon avait déjà affirmé sa foi en l'immortalité
de l'âme dans le mythe du Ménon (81 a-b); plus tard, il avait, dans le
Phédon, donné les trois preuves suivantes de cette immortalité :1° Si chaque
chose naît de son contraire - comme le plus du moins, la possession de la
privation - la vie naît de la mort. Il faut donc qu'après la mort les âmes
séjournent dans un lieu d'où, après un certain temps, elles reviennent à la
vie :ŽnagkaÝon tŒw tÇn teyneÅtvn cuxŒw
eänaÛ pou, ÷yen d¯ p‹lin gÛgnesyai.
(71 e - 72 a); 2° Les choses composées se dissolvent selon le mode même qui a
présidé à l'agrégation de leurs parties. Or l'âme, étant simple, échappe
à la décomposition. Elle est donc impérissable. (Dans cette démonstration
Socrate invoque d'autres qualités ou puissances de l'âme : v. g. elle
commande, elle ne change point, elle est apparentée au divin, etc. - 78 b-c, 80
a - 81 a); 3° Toute chose existe par sa participation à une Idée. Elle ne
peut exister et participer en même temps à deux Idées contraires. Nulle chose
n'admet donc en elle la réunion simultanée de deux contraires. Or l'âme est
le principe de la vie du corps. En tant que principe de vie, elle ne saurait
participer à l'Idée de la mort; elleest immortelle, et par conséquent
incorruptible : perÜ toè Žyan‹tou, eÞ
m¢n õmologeÝtai kaÜ ŽnÅleyron eänai, cux¯ ’n eàh , pròw tÒ Žyan‹tow
eänai kaÜ ŽnÅleyrow. (100 b sqq. et
not. 105 b et 106 d). Cette conclusion est la réciproque de la preuve du Xe
livre de la République. Sans discuter la valeur de ces preuves, nous ferons
remarquer que Platon était convaincu de l'immortalité de l'âme avant de les
avoir découvertes. « C'est une conviction arrêtée et profonde chez lui,
écrit E. Rôhde (op. cit. tr. Reymond, p. 493), que l'âme est une substance
indépendante qui, de l'au-delà du monde sensible, où l'espace n'existe pas,
entre dans l'espace et dans le temps; qui n'a pas, avec le corps, une relation
organique, mais ne lui est liée qu'extérieurement; qui se maintient comme
essence immatérielle ou spirituelle au milieu de l'écoulement et de la ruine
des choses sensibles, non sans éprouver, dans cette union, une altération et
un obscurcissement de sa pure lumière, mais qui peut et qui doit travailler à
s'en dégager... L'essentiel de ces notions fondamentales, il l'emprunte aux
théologiens; mais il le met en relation étroite avec sa propre philosophie...
»
740. Il faut,
semble-t-il, construire: oé =–dion, ·n
d' ¤gÅ, ŽÛdion eänai sænyetñn te ¤k pollÇn kaÜ m¯ t» kallÛstú
kexrhm¡non suny¡sei, Éw nèn ²mÝn ¤f‹nh ² cux®...
L'âme, en effet, vient de nous apparaître immortelle (ou éternelle); mais
nous avons vu au cours de l'entretien (et notamment au IXe livre, 588 b sqq.)
que ses parties ne forment point ensemble un assemblage parfait m¯
t» kallÛstú kexrhm¡non suny¡sei ). Or,
l'immortalité n'appartient qu'aux substances simples. Il s'agit donc
d'expliquer comment un pareil assemblage peut être immortel. C'est ce que
Socrate va tenter dans le passage qui suit. Certains commentateurs font
rapporter Éw nèn ¤f‹nh ² cux®
à m¯ t» kallÛstú ).
On traduit alors : « Il est difficile que soit éternel un être formé de
plusieurs parties, à moins que l'assemblage n'en soit parfait, comme vient de
nous paraître celui de l'âme. » Mais cette interprétation se heurte à deux
objections: 1° Il n'a pas été démontré que l'âme fût un assemblage
parfait; 2° Si cela avait été démontré, on ne s'expliquerait guère que
Socrate, un peu plus loin, compare l'âme telle qu'elle est dans la vie
présente, et telle qu'il l'a étudiée, au dieu marin Glaucos, mutilé et
défiguré par les flots.
741. Il semble
bien que Platon identifie l'âme pure avec le logistikñn.
Seul l'élément raisonnable de l'âme serait donc immortel. On observera
cependant que cette immortalité est personnelle, en quoi elle diffère de celle
qu'Aristote accorde au noèw poihtikñw.
(Voy. Mét., XII, 3, 10).
742. Glaucos,
pêcheur d'Anthédon en Béotie, se jeta dans la mer après avoir mangé d'une
herbe merveilleuse; il fut changé en dieu marin et reçut le don de prophétie.
743. Littéralement
: « par l'effet des festins que l'on dit bienheureux ».
744. « Toute
considération étrangère » s. e. «au but que nous nous proposions ». On
sait que ce but était de montrer que la justice en elle-même est le plus grand
bien de l'âme.
745. Sur l'anneau
de Gygès, voy. livre II, 359 e; sur le casque d'Hadès : Homère, Iliade
V, 844-45, et Hésiode, Bouclier, 227.
746. Le texte
porte simplement pròw ¤keÛnoiw.
Il faut sous-entendre; toÝw ŽgayoÝw
oåw aét¯ pareÛxeto ² dikaiosænh. Voy.
614 a.
747. Nous lisons
avec Burnet : êmeÝw gŒr ¹teÝsye
(Par. A et Stobée) au lieu de ²geÝsye
(mss. FD).
748. Au livre I,
352 b.
749. C'est-à-dire
d'une faute commise au cours d'une vie antérieure.
750. Sur l'õmoÛvsiw
tÒ yeÒ, but de l'homme vertueux, cf.
supra II, 383 c, VI, 500 c-d, et le Théétéle, 176 b-177 a.
751. Comparaison
empruntée au dÛaulow,
ou double course, qui consistait à parcourir le stade jusqu'à la borne (kampt®r),
et, après l'avoir tournée, à revenir au point de départ. Le premier trajet
était appelé Žpò tÇn k‹tv,
et le second Žpò tÇn nv.
Dans la pensée de Platon la borne symbolise le milieu de la vie. Jusque-là, le
méchant paraît triompher, car l'apprentissage de la vertu n'est point facile,
comme celui du vice; mais quand cet apprentissage est terminé - dans l'âge
mûr - l'homme de bien prend vite de l'avance sur le méchant, sort vainqueur de
la course, et reçoit les justes récompenses de sa vertu.
752. Le changement
de temps dans le texte est assez difficile à expliquer; aussi certains
éditeurs, avec Ast et J. Adam, suppriment-ils eäta
streblÅsontai kaÜ ¤kkaæyhsontai. Mais
on peut, ce semble, considérer cette partie de la phrase comme une citation
incomplète et faite de mémoire des paroles de Glaucon au début du dialogue,
liv. II, 361 e : streblÅsetai,
ded®setai, ¤kkauy®setai tÈfyalmÅ.
753. Il y a dans
le texte un jeu de mots entre ƒAlkÛnou,
Alkinoos, et ŽlkÛmou
ou, homme vaillant.
754. Le mythe d'Er
le Pamphylien n'est pas une pure invention de Platon. Le philosophe en emprunte
les principaux éléments aux traditions orphiques et pythagoriciennes; mais,
suivant sa coutume il les met en oeuvre de façon très libre. Voy. Proclus,
Comm. in Remp. II, 110, éd. Kroll.
755. La chevelure de la Paphienne toute
moite de la mer maternelle... La Paphienne désigne Vénus, qui avait à Paphos,
dans l'île de Chypre, un temple célèbre bâti par Cinyras, et le poète fait
ici allusion à une peinture ou à une statue célèbre de Vénus Anadyomène
(c.-à-d. "surgie des flots", - Vénus étant née de l'écume de
l'onde marine formée autour des débris d'Ouranos mutilé par Kronos). Ce vers
de l'Etna semble avoir été littéralement traduit par Ronsard :
les cheveux...
Encore tout moiteux de la mer maternelle.
L'Anadyomène avait été représentée à Cos par Apelle, dans un tableau célèbre,
où l'on voyait la déesse sortie de l'onde et tordant sa chevelure mouillée.
C'est ce tableau, auquel font allusion tant d'auteurs, notamment Pline, N. H.,
XXXV, 79, 87, 91 ; Ovide, Pont., IV I,