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 PLATON

PREMIER ALCIBIADE

texte grec -

Oeuvres de Platon

Victor Cousin

Euthydème tome IV - tome V Second Alcibiade

 

 

OEUVRES

DE PLATON

TOME CINQUIÈME


IMPRIMERIE DE W. REMQUET ET CIE

rue Garancière, n. 5


OEUVRES

 

DE PLATON,


TRADUITES

PAR VICTOR COUSIN

TOME CINQUIÈME.

PARIS.

REY ET BELHATTE, LIBRAIRES-ÉDITEURS,

QUAI DES AUGUSTINS, N° 45.

1851.


ARGUMENT  PHILOSOPHIQUE.

LE sujet de ce dialogue est en effet la nature humaine, ou la connaissance de soi-même, considérée comme le principe de toute perfection, de toute science, et particulièrement  de la science politique.

Platon, ou l'auteur quel qu'il soit de ce dialogue, n'arrive au vrai sujet, la connaissance de soi-même, qu'à travers un assez long préambule sur le juste et l'utile, et à peine est-il arrivé au point essentiel, qu'il l'effleure et se jette dans les conséquences  politiques.

Le préambule sur le juste est fort remarquable par la méthode du raisonnement. Socrate prouve à Alcibiade qu'il doit ignorer ce que c'est que le juste; car, comment


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le saurait-il ? On ne sait que ce que l'on a trouvé soi-même ou appris des autres. L'a-t-il trouvé lui-même? Il a pu le trouver s'il l'a cherché : il a pu le chercher s'il a cru l'ignorer. Mais quand a-t-il cru l'ignorer ? Assurément ce n'est pas hier, ni le mois dernier, ni l'année dernière, ni auparavant dans les jours de son enfance, où les mots de justice et d'injustice se mêlaient sans cesse à tous ses propos. Il est donc impossible de déterminer le temps où il a cru l'ignorer, et par conséquent où il a pu le chercher et le trouver. — L'a-t-il appris des autres? Mais les autres, ou l'ont trouvé d'eux-mêmes, ou l'ont appris des autres. Ils n'ont pu le trouver d'eux-mêmes plus qu'Alcibiade, et, s'ils l'ont appris des autres, de qui ceux-là l'avaient-ils appris ? Ce cercle est sans fin. Et il ne faut pas dire qu'Alcibiade a pu l'apprendre dans le commerce du peuple; car le peuple est un excellent  maître de langue, mais un très mauvais


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maître de justice, qui n'est d'accord là-dessus ni avec lui-même, ni avec les autres. La preuve en est dans les orages des délibérations publiques d'Athènes, et dans les guerres perpétuelles des peuples de la Grèce entre eux.

Le même raisonnement s'applique à l'utile. Mais, sans rengager Alcibiade dans le même genre d'argumentation, Socrate se contente de lui demander s'il croit que l'utile et le juste sont la même chose. Alcibiade le nie d'abord, et en convient ensuite, après une discussion qui aurait pu être aisément plus sévère et plus lumineuse. Or, si l'utile est la même chose que le juste, et si Alcibiade ne sait pas ce que c'est que le juste, il ne sait donc point ce que c'est que l'utile; et il reste convaincu d'ignorer précisément les deux points sur lesquels roulent toutes les affaires de ce monde, lui qui se proposait d'aller de ce pas donner son avis aux Athéniens sur leurs affaires.


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La conséquence de toute cette discussion, est qu'Alcibiade a beaucoup à apprendre avant d'être un homme d'État, et qu'il faut d'abord qu'il s'instruise et se perfectionne. Or, la perfection d'un être n'est point ailleurs que dans la fidélité à sa propre nature, et qui ne sait quel il est, ne peut concevoir
quel il doit être : le point de départ de toute perfection est la connaissance de soi-même. C'est là le fond de l'Alcibiade.

Que sommes-nous donc? On a dit que l'homme est une intelligence servie par des organes. Il fallait dire que l'homme est une intelligence qui se sert des organes. En effet, le moi ne s'aperçoit lui-même que dans le sentiment intime du pouvoir qu'il a de se servir, quand et comment il lui plaît, de ces mêmes organes qui l'enveloppent et dont il semble le produit. Ce n'est qu'en se servant d'eux qu'il s'en distingue, et ce n'est qu'en s'en distinguant qu'il soupçonne leur existence et reconnaît la sienne. Tant que


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l'homme ne fait que sentir, jouir ou souffrir, sa sensibilité eût-elle acquis les développements les plus riches et les plus vastes, occupât-il l'espace entier de son étendue, remplît-il le temps de sa durée, l'homme n'est pas encore, du moins pour lui-même; il n'est, à ce degré, qu'une des forces de la nature, une pièce ordinaire de l'ordre du monde et du mécanisme universel qui agit en lui et par lui. Mais quand, parti des profondeurs de l'âme, prémédité, délibéré, voulu, l'acte libre vient s'interposer au milieu du flux et du reflux des affections et des mouvements organiques, le miracle de la personnalité humaine s'accomplit. Tant que le sentiment de l'action volontaire et libre subsiste dans l'âme, le miracle continue, l'homme s'appartient à lui-même, et possède la conscience d'une existence qui lui est propre. Quand ce sentiment diminue, celui de l'existence décroît proportionnellement : ses divers degrés mesurent l'énergie,


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la pureté, la grandeur de la vie humaine ; et quand il est éteint, le phénomène intellectuel a péri.

Tel est l'homme, le principe individuel, τὸ αὐτὸ ἕκαστον, pour le bien connaître il ne suffit pas de le considérer en lui-même, de le suivre dans ses actes et ses applications à tout ce qui n'est pas lui ; il faut le considérer de plus haut, et le rapporter lui-même à son propre principe, à l'essence universelle dont il émane, αὐτὸ τὸ αὐτό.

Ce qui constitue le moi, c'est son caractère  de force ou de cause. Or, cette cause, précisément parce qu'elle est personnelle, relative, déterminée,  τὸ αὐτὸ ἕκαστον, et qu'elle agit dans le temps et dans l'espace, est finie, limitée par l'espace et par le temps, et l'opposition nécessaire des forces étrangères de la nature; elle a ses degrés, ses bornes, ses affaiblissements, ses suspensions, ses défaillances; elle ne se suffit donc pas à elle-même ; et alors même que, fidèle à sa nature, elle


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résiste à la fatalité qui fait effort pour l'entraîner et l'absorber dans son sein, alors même qu'elle défend le plus noblement contre cette fatalité et les passions qui en dérivent, la liberté faible et bornée, mais réelle et perfectible dont elle est douée, elle éprouve le besoin d'un point d'appui plus ferme encore que celui de la conscience, d'une puissance supérieure où elle se renouvelle, se fortifie et s'épure. Mais cette puissance, où la trouver? Sera-ce à la scène mobile de ce monde que nous demanderons un principe fixe ? Sera-ce à des formules abstraites que nous demanderons un principe réel? Il faut donc revenir à l'âme, mais il faut entrer dans ses profondeurs. Il faut revenir au moi, car le moi seul peut donner un principe actif et réel ; mais il faut dégager le moi de lui-même pour en obtenir un principe fixe, c'est-à-dire qu'il faut considérer le moi substantiellement, car la substance du moi, comme substance du moi, doit être


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une force, et, comme substance, elle doit être une force absolue. Or, n'est-ce pas un fait que, sous le jeu varié de nos facultés et pour ainsi dire à travers la conscience claire et distincte de notre énergie personnelle, est la conscience sourde et confuse d'une force qui n'est pas la nôtre, mais à laquelle la nôtre est attachée, que le moi, c'est-à-dire toute l'activité volontaire, ne s'attribue pas, mais qu'il représente sans toutefois la représenter intégralement, à laquelle il emprunte sans cesse sans jamais l'épuiser, qu'il sait antérieure à lui puisqu'il se sent venir d'elle et ne pouvoir subsister sans elle, qu'il sait postérieure à lui puisque après des défaillances momentanées il se sent renaître dans elle et par elle? Exempte des limites et des troubles de la personnalité, cette force antérieure, postérieure, supérieure à celle de l'homme, ne descend point à des actes particuliers, et, par conséquent, ne tombe ni dans le temps ni dans l'espace, immobile


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dans l'unité de son action infinie et inépuisable, en dehors et au-dessus du changement, de l'accident et du mode, cause invisible et absolue de toutes les causes contingentes et phénoménales, substance, existence, liberté pure, Dieu. Or, Dieu une fois conçu comme le type de la liberté en soi, et l'âme humaine comme le type de la liberté relative ou de la volonté, il suit que
plus l'âme se dégage des liens de la fatalité, plus elle se retire des éléments profanes qui l'environnent, et qui l'entraînent vers ce monde extérieur des images, et des formules aussi vaines que les images, plus elle revient et s'attache à l'élément sacré, au Dieu qui habite en elle ; et mieux elle se connaît elle-même, puisqu'elle se connaît non seulement dans son état actuel, mais dans son état primitif et futur, dans son essence. C'est là la condition et le complément de toute sagesse, de toute science, de toute perfection.

Voici maintenant les conséquences prati-


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ques : celui qui se connaît lui-même et dans l'individualité qui constitue son état actuel, et dans le principe universel dont il émane, celui-là sait que ce n'est pas les avantages extérieurs, qui ne lui appartiennent pas, mais lui-même, mais son âme qu'il doit chercher à perfectionner, et qu'il doit la perfectionner en la ramenant et l'élevant sans cesse à son principe, à l'essence libre et pure dans laquelle elle se contemple, et qui lui sert à la fois de substance, de cause et d'idéal. Mais celui qui ne se connaît pas lui-même, ignore la perfection qui lui est propre. Incapable de se perfectionner lui-même, il l'est, à plus forte raison, de perfectionner les autres et de se mêler utilement de leurs affaires. Il est donc nécessairement un mauvais homme d'État. Tant qu'on n'est pas vertueux, il faut obéir; tant qu'on ne connaît pas l'art de rendre vertueux les autres, il ne faut pas leur commander. Car, ce qu'il faut d'abord procurer à la république,


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ce ne sont pas les avantages extérieurs, mais c'est la vertu pour les citoyens. La vraie politique est l'art de persuader la justice.


LE PREMIER  ALCIBIADE,

ou

DE LA NATURE HUMAINE.

SOCRATE, ALCIBIADE.

[103a] SOCRATE.

FILS de Clinias, tu es sans doute surpris qu'ayant été le premier à t'aimer, seul je te reste fidèle, quand tous mes rivaux t'ont quitté ; et que les autres t'ayant fatigué de leurs protestations d'amour, j'ai été tant d'années sans même te parler. Et ce n'est aucune considération humaine qui m'a retenu, c'est une considération toute divine, comme je te l'expliquerai plus tard. Mais aujourd'hui [103b] que l'obstacle qui nous séparait s'est retiré, je m'empresse de t'ab-


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order, et j'espère que désormais cet obstacle ne reparaîtra plus. Sache donc que pendant tout le temps de mon silence, je n'ai presque cessé de réfléchir et d'avoir les yeux ouverts sur ta conduite avec mes rivaux. Parmi ce grand nombre d'hommes orgueilleux qui se sont attachés à toi, il n'y en a pas un que tu n'aies rebuté par tes dédains; [104a] et je veux te dire ici la cause de tes mépris pour eux. Tu crois n'avoir besoin de personne, et, qu'à commencer par le corps et à finir par l'âme, tu as trop d'avantages pour qu'aucun secours te soit nécessaire. Car, premièrement, tu te crois le plus beau et le mieux fait de tous les hommes, et, à vrai dire, il ne faut que te voir pour être bien sûr que tu ne te trompes pas : en second lieu, tu te crois de la plus illustre famille d'Athènes, qui est la première de toutes les villes grecques ; [104b] tu sais que, du côté de ton père, tu y as des amis et des alliés nombreux et puissants qui t'appuieront en toutes rencontres, et que tu n'en as pas moins, ni de moins considérables, du côté de ta mère (01) ; mais ce que tu regardes comme ta plus grande force, c'est Périclès, fils de Xan-


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tippe, que ton père t'a laissé pour tuteur à toi et à ton frère, Périclès dont l'autorité est si grande, qu'il fait tout ce qu'il veut, non seulement dans cette ville, mais aussi dans toute la Grèce et chez les plus puissantes nations étrangères. Je pourrais encore parler de tes richesses, [104c] si je ne savais que c'est ce qui te donne le moins de vanité. Tous ces grands avantages t'ont si fort enflé le cœur, que tu as méprisé tous tes amants comme des hommes indignes de toi ; eux, à leur tour, se sont retirés. Cela ne t'a pas échappé; et voilà pourquoi je sais bien que tu t'étonnes de me voir persister dans mon amour, et que tu cherches quelle espérance j'ai pu conserver pour te suivre encore après que tous mes rivaux t'ont abandonné.

ALCIBIADE.

Mais une chose que tu ne sais peut-être pas, Socrate, c'est que tu ne m'as prévenu [104d] que d'un moment. J'avais dessein de t'aborder le premier, et de te demander ce que tu veux, et ce que tu espères pour m'importuner comme tu fais, te trouvant toujours très soigneusement dans tous les lieux où je vais; car véritablement je ne puis concevoir ce que tu prétends, et tu m'obligeras de t'expliquer.

SOCRATE.

Tu m'entendras donc volontiers si, comme


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tu le dis, tu as envie de savoir ce que je pense; et je vais te parler comme à un homme qui aura la patience de m'entendre, et qui ne cherchera pas à m'échapper.

ALCIBIADE.

A merveille; voyons, parle.

SOCRATE.

[104e] Prends bien garde à quoi tu t'engages, afin que tu ne sois pas surpris si j'ai autant de peine à finir que j'en ai eu à commencer.

ALCIBIADE.

Parle, mon cher, je t'entendrai tout le temps que tu voudras.

SOCRATE.

Il faut donc l'obéir, et, quoiqu'il soit un peu pénible de parler d'amour à un homme qui a maltraité tous ses amants, il faut avoir le courage de te dire ma pensée. Pour moi, Alcibiade, si je t'avais vu, satisfait de tels avantages, t'imaginer que tu n'as rien de mieux à faire qu'à t'y reposer toute ta vie, il y a longtemps que j'aurais aussi renoncé à ma passion; [105a] du moins je m'en flatte. Mais je vais te découvrir de toutes autres pensées de toi sur toi-même, et tu connaîtras par là que je n'ai jamais cessé de t'étudier. Je crois que si quelque Dieu te disait tout-à-coup : Alcibiade, qu'aimes-tu mieux ou mourir tout à l'heure, ou, content des avantages


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que tu possèdes, renoncer à en acquérir jamais de plus grands; oui, je crois que tu aimerais mieux mourir. Mais dans quelle espérance vis-tu donc? Je vais te le dire. Tu es persuadé qu'aussitôt que tu auras harangué [105b] les Athéniens, et cela arrivera au premier jour, tu leur prouveras que tu mérites bien plus de crédit que Périclès et aucun des plus grands citoyens qu'ait jamais eus la république ; et alors tu ne doutes pas que tu ne deviennes tout puissant dans Athènes, et, par là, dans toutes les villes grecques, et même chez les nations barbares qui habitent notre continent (02). Et si ce Dieu te disait encore que tu seras maître de toute l'Europe, [105c] mais que tu ne passeras pas en Asie et que tu n'y dirigeras pas les affaires, je pense que tu ne voudrais pas vivre pour si peu de chose, à moins de remplir la terre entière du bruit de ton nom et de ta puissance; et je crois qu'excepté Cyrus et Xerxès, il n'y a pas un homme dont tu fasses cas. Voilà quelles sont tes espérances, je le sais, et ce n'est point une conjecture : c'est pourquoi, sentant bien que je te dis vrai, tu me demanderas peut-être : Socrate, qu'a de commun ce préambule [105d] avec ce que tu voulais me dire, pour m'expliquer la persévé-


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rance de tes poursuites ? Je vais te satisfaire, cher enfant de Clinias et de Dinomaque. C'est que tu ne peux accomplir tous ces grands desseins sans moi : tant j'ai de pouvoir sur toutes tes affaires et sur toi-même! De là vient aussi, sans doute, que le Dieu qui me gouverne ne m'a pas permis de te parler jusqu'ici, et j'attendais sa permission. Et comme tu espères que dès que tu auras fait voir à tes concitoyens [105e] que tu leur es très précieux, à l'instant tu pourras tout sur eux, j'espère aussi que je pourrai beaucoup sur toi, quand je t'aurai convaincu que je te suis du plus grand prix, Alcibiade, et qu'il n'y a ni tuteur, ni parent, ni personne qui puisse te mener à la puissance à laquelle tu aspires, excepté moi, avec l'aide du Dieu, toutefois. Tant que tu as été plus jeune, et que tu n'as pas eu cette grande ambition, le Dieu ne m'a pas permis de te parler, [106a] afin que mes paroles ne fussent pas perdues. Aujourd'hui, il me le permet, car tu es capable de m'entendre.

ALCIBIADE.

Je t'avoue, Socrate, que je te trouve encore plus étrange depuis que tu as commencé à me parler, que pendant que tu as gardé le silence, et cependant tu me le paraissais terriblement. Que tu aies deviné juste mes pensées, je le veux ; et quand je te dirais le contraire, je ne vien-


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drais pas à bout de le persuader. Mais toi, comment me prouveras - tu, en supposant que je pense ce que tu dis, qu'avec ton secours je réussirai, et que sans toi je ne puis rien ?

[106b] SOCRATE.

Me demandes-tu si je suis capable de te faire un long discours, comme ceux que tu es accoutumé d'entendre (03)? Non, car ce n'est pas là ma manière. Mais je suis en état, je crois, de te
convaincre que je n'ai rien avancé que de vrai, pour peu que tu veuilles bien m'accorder une seule chose.

ALCIBIADE.

Je le veux bien, pourvu que cela ne soit pas trop difficile.

SOCRATE.

Est-ce une chose si difficile que de répondre à quelques questions?

ALCIBIADE

Non.

SOCRATE.

Réponds-moi donc.

ALCIBIADE.

Tu n'as qu'à m'interroger.


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SOCRATE.

T'interrogerai-je, comme si tu avais les grands desseins [106c] que je t'attribue ?

ALCIBIADE.

Soit, si tu le veux; je saurai du moins ce que tu as à me dire.

SOCRATE.

Voyons. Tu te prépares donc, comme je dis, à aller dans peu de jours à l'assemblée des Athéniens pour leur faire part de tes lumières. Si, au moment de monter à la tribune (04), je te prenais par la main, et te disais: Alcibiade, sur quoi les Athéniens délibèrent-ils, pour que tu te lèves et donnes ton avis? n'est-ce pas sur les choses que tu sais mieux qu'eux? Que me répondrais-tu?

[106d] ALCIBIADE.

Je te répondrais sans aucun doute, que c'est sur les choses que je sais mieux qu'eux.

SOCRATE.

Car tu ne saurais donner de bons conseils que sur les choses que tu sais?


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ALCIBIADE.

Comment en donnerait-on sur celles qu'on ne sait pas ?

SOCRATE.

Et n'est-il pas vrai que tu ne sais que ce que tu as appris des autres, ou ce que tu as trouvé de toi-même ?

ALCIBIADE.

Que pourrait-on savoir autrement?

SOCRATE.

Mais se peut-il que tu aies appris des autres, ou trouvé de toi-même quelque chose, lorsque tu n'as voulu ni rien apprendre ni rien chercher?

ALCIBIADE.

Cela ne se peut.

SOCRATE.

Eh bien! t'es-tu jamais avisé de chercher ou d'apprendre ce que tu croyais savoir?

ALCIBIADE.

Non, sans doute.

[106e] SOCRATE.

Et ce que tu sais présentement, il a été un temps où tu ne croyais pas le savoir ?

ALCIBIADE.

Assurément.


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SOCRATE.

Mais je sais à peu près quelles sont les choses que tu as apprises ; si j'en oublie quelqu'une, nomme-la-moi. Tu as appris, si je m'en souviens bien, à écrire, à jouer de la lyre, et à faire tes exercices; car pour la flûte, tu n'as pas voulu l'apprendre (05). Voilà tout ce que tu sais, à moins que tu n'aies appris quelque autre chose à mon insu : cependant, je ne crois pas que tu sois sorti d'ici ni jour ni nuit sans que j'en aie eu connaissance.

ALCIBIADE.

Non; voilà les seules choses que j'ai apprises.

[107a] SOCRATE.

Sera-ce donc quand les Athéniens délibéreront sur l'écriture, pour savoir comment il faut écrire, que tu te lèveras pour donner ton avis?

ALCIBIADE.

Non, par Jupiter.

SOCRATE.

Sera-ce quand ils délibéreront sur la manière  de jouer de la lyre?

ALCIBIADE.

Nullement.


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SOCRATE.

Mais les Athéniens n'ont guère plus la coutume de délibérer sur les différents exercices?

ALCIBIADE.

Non, certes.

SOCRATE.

Sur quoi donc attendras-tu qu'ils délibèrent ?  Ce ne sera pas quand ils délibéreront sur la manière de bâtir les maisons ?

ALCIBIADE.

Point du tout.

SOCRATE.

Car un maçon les conseillerait mieux que toi.

[107b] ALCIBIADE.

Tu as raison.

SOCRATE.

Ce ne sera pas non plus quand ils délibéreront sur quelque point de divination?

ALCIBIADE.

Non.

SOCRATE.

Car un devin en sait plus que toi sur cette matière.

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Qu'il soit petit ou grand, beau ou laid, de haute ou de basse naissance.


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ALCIBIADE.

Qu'est-ce que cela fait?

SOCRATE.

Car, sur toute chose, je pense que, pour conseiller, il faut savoir, et non pas être riche.

ALCIBIADE.

Sans difficulté.

SOCRATE.

Et si les Athéniens délibéraient sur la santé publique, peu leur importerait [107c] que l'orateur fût pauvre ou riche; ils voudraient qu'il fût médecin.

ALCIBIADE.

Et avec raison.

SOCRATE.

Sur quoi faudra-t-il donc qu'ils délibèrent, pour que tu croies devoir te lever et donner ton avis ?

ALCIBIADE.

Quand ils délibéreront sur leurs propres affaires.

SOCRATE.

Quoi! quand ils délibéreront sur ce qui regarde la construction des vaisseaux, pour savoir quelle sorte de vaisseaux ils doivent bâtir ?

ALCIBIADE.

Non pas, Socrate.


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SOCRATE.

Car tu n'as pas appris, je crois, à bâtir des vaisseaux. N'est-ce pas là ce qui t'empêchera de parler sur cette matière?

ALCIBIADE.

J'en conviens.

[107d] SOCRATE.

Mais quand délibéreront-ils donc de leurs affaires, selon toi ?

ALCIBIADE.

Quand il sera question de la paix, de la guerre, ou de quelque autre affaire publique.

SOCRATE.

C'est-à-dire, quand ils délibéreront à qui il faut faire la guerre ou la paix, et comment il faut la faire?

ALCIBIADE.

Précisément.

SOCRATE.

Il faut faire la paix ou la guerre à qui il est mieux de la faire ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et lorsque c'est le mieux.

ALCIBIADE.

Sans doute


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[107e] SOCRATE.

Et pendant tout le temps que cela est le mieux.

ALCIBIADE.

Rien n'est plus vrai.

SOCRATE.

Si les Athéniens délibéraient avec qui il faut lutter et avec qui il faut seulement en venir aux mains sans se prendre au corps (06), et comment il faut faire ces différents exercices, donnerais-tu sur cela de meilleurs conseils que le maître de palestre?

ALCIBIADE.

Le maître de palestre en donnerait de meilleurs, sans difficulté.

SOCRATE.

Peux-tu me dire à quoi regarderait principalement  ce maître de palestre, pour ordonner avec qui, quand et comment on doit faire ces différents exercices? Je m'explique : avec qui faut-il lutter? N'est-ce pas avec qui cela est le mieux?

ALCIBIADE.

Sans doute. 


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[108a] SOCRATE.

Et aussi longtemps que cela est le mieux?

ALCIBIADE.

Aussi longtemps.

SOCRATE.

Et quand cela est le mieux ?

ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Et ne faut-il pas que celui qui chante s'accompagne tantôt en jouant de la lyre, et tantôt en dansant?

ALCIBIADE.

Il le faut. 

SOCRATE.

Et quand cela est le mieux ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et aussi longtemps que cela est le mieux?

ALCIBIADE.

Certainement.

SOCRATE.

Eh bien ! puisqu'il y a un mieux [108b] pour accompagner son chant avec la lyre, comme il y en a un dans la lutte, comment l'appelles-tu, ce


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mieux là ? Car, pour celui de la lutte, je l'appelle  gymnastique.

ALCIBIADE.

Je ne t'entends pas.

SOCRATE.

Tâche de m'imiter; pour moi, je répondrais que ce mieux, c'est ce qui est toujours bien. Or, cela est bien qui se fait selon les règles de l'art. N'est-ce pas?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et l'art de la lutte, n'est-ce pas la gymnastique?

ALCIBIADE.

Oui.

[108c] SOCRATE.

Et le mieux dans l'art de la lutte, je l'appelais gymnastique?

ALCIBIADE.

C'est ainsi que tu l'appelais.

SOCRATE.

Eh bien ! n'avais-je pas raison ?

ALCIBIADE.

A ce qu'il me semble.

SOCRATE.

Courage; à ton tour, pique-toi aussi de bien


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répondre. Dis-moi d'abord comment tu appelles l'art qui enseigne à chanter, à jouer de la lyre, et à bien danser. Gomment l'appelles-tu d'un seul nom ? Ne saurais-tu encore me le dire?

ALCIBIADE.

Non, en vérité.

SOCRATE.

Essaie, je vais te mettre sur la voie. Comment appelles-tu les déesses qui président à cet art?

ALCIBIADE.

Tu veux parler des Muses ?

[108d] SOCRATE.

Assurément. Vois maintenant quel nom cet art a tiré des Muses.

ALCIBIADE.

Ah! c'est de la musique que tu parles?

SOCRATE.

Précisément ; et comme je t'ai dit que ce qui se faisait selon les règles de la gymnastique s'appelait gymnastique, dis-moi aussi à ton tour comment s'appelle ce qui se fait selon les règles de cet autre art.

ALCIBIADE.

Musical, je crois.

SOCRATE.

Fort bien; continue. Et le mieux dans l'art


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de faire la guerre, et dans celui de faire la paix, comment [108e] l'appelles-tu? Dans chacun des deux autres arts tu dis que le mieux dans l'un, est ce qui est plus gymnastique, et le mieux dans l'autre, est ce qui est plus musical. Tâche donc de même de me dire le nom de ce qui est le mieux ici.

ALCIBIADE.

Je ne saurais.

SOCRATE.

Mais si quelqu'un t'entendait raisonner et donner conseil sur les aliments, et dire : Celui-là est meilleur que celui-ci ; il faut le prendre en tel temps et en telle quantité; et qu'il te demandât : Alcibiade, qu'est-ce que tu appelles meilleur? Ne serait-ce pas une honte que tu lui répondisses que le meilleur c'est ce qui est le plus sain, quoique tu ne fasses pas profession d'être médecin ; et que dans les choses que [109a] tu fais profession de savoir, et sur lesquelles tu te mêles de donner conseil, comme les sachant bien, tu ne susses que répondre lorsqu'on t'interroge? Cela ne te couvre-t-il pas de confusion ?

ALCIBIADE.

Je l'avoue.

SOCRATE.

Applique-toi donc, et fais un effort pour me


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dire quel est le but de ce mieux que nous cherchons en faisant la paix ou la guerre, à qui nous croyons devoir faire l'une ou l'autre.

ALCIBIADE.

Quelque effort que je fasse, je ne saurais le trouver.

SOCRATE.

Quoi! tu ne sais pas, quand nous faisons la guerre, de quelle chose nous nous accusons en prenant les armes, et quel nom nous donnons à cette chose?

[109b] ALCIBIADE.

Je sais que nous disons qu'on nous a trompés, ou fait violence, ou dépouillés.

SOCRATE.

Courage. Et comment ces choses arrivent-elles? Tâche de m'expliquer la différente manière dont elles peuvent arriver.

ALCIBIADE.

Veux-tu dire, Socrate, qu'elles peuvent arriver justement ou injustement?

SOCRATE.

C'est cela même.

ALCIBIADE.

Et cela y met une différence infinie.

SOCRATE.

Eh bien ! à quels peuples conseilleras-tu aux


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Athéniens de déclarer la guerre? à ceux qui pratiquent la justice ou à ceux qui la violent?

[109c] ALCIBIADE.

Terrible demande, Socrate! Car quand même quelqu'un serait capable de penser qu'il faut faire la guerre à ceux qui pratiquent la justice, il n'oserait l'avouer.

SOCRATE.

En effet, cela n'est pas conforme aux lois, à ce qu'il paraît.

ALCIBIADE.

Non, sans doute; ni honnête, non plus, d'après l'opinion.

SOCRATE.

Par conséquent, tu auras toujours en vue la justice dans tes discours?

ALCIBIADE.

Il le faut bien.

SOCRATE.

Mais ce mieux dont je te parlais tantôt au sujet de la paix ou de la guerre, pour savoir à qui, quand et comment il faut faire la guerre et la paix ; n'est-ce pas toujours le plus juste?

ALCIBIADE.

Il paraît, au moins.

[109d] SOCRATE.

Comment donc! cher Alcibiade, il faut ou


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que, sans le savoir, tu ignores ce que c'est que le juste, ou qu'à mon insu tu sois allé chez quelque maître qui te l'ait appris, et qui t'ait enseigné à distinguer le juste et l'injuste. Qui est ce maître? dis-le-moi, je t'en prie, afin que tu me mettes entre ses mains et me recommandes à lui.

ALCIBIADE.

Tu te moques, Socrate.

SOCRATE.

Non, je le jure par le Dieu qui préside à  notre amitié (07), et qui est de tous les dieux celui que je voudrais le moins offenser par un parjure. Je t'en prie, si tu as un maître, dis-moi qui il est.

[109e] ALCIBIADE.

Eh bien! quand je n'en aurais point? crois-tu que je ne puisse savoir d'ailleurs ce que c'est que le juste et l'injuste?

SOCRATE.

Tu le sais si tu l'as trouvé.

ALCIBIADE.

Et crois-tu que je ne l'aie pas trouvé ?

SOCRATE.

Tu l'as trouvé si tu l'as cherché.


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ALCIBIADE.

Penses-tu donc que je ne l'aie pas cherché?

SOCRATE.

Tu l'as cherché si tu as cru l'ignorer.

ALCIBIADE.

T'imagines-tu donc qu'il n'y ait pas eu un temps où je l'ignorais?

SOCRATE.

Très bien dit. Mais peux-tu me marquer précisément ce temps [110a] où tu as cru ne pas savoir ce que c'est que le juste et l'injuste? Voyons, était-ce l'année passée que tu le cherchais, croyant l'ignorer? ou croyais-tu le savoir? Dis la vérité, afin que notre conversation ne soit pas vaine.

ALCIBIADE.

Mais je croyais bien le savoir.

SOCRATE.

Et il y a trois, quatre et cinq ans, ne le croyais-tu pas de même?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Avant ce temps-là tu n'étais qu'un enfant, n'est-ce pas?

ALCIBIADE.

Assurément.


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SOCRATE.

Dans ce temps-là même, je suis bien sûr que tu croyais le savoir.

ALCIBIADE.

Comment en es-tu si sûr ?

[110b] SOCRATE.

C'est que pendant ton enfance, chez tes maîtres et ailleurs, et lorsque tu jouais aux osselets ou à quelque autre jeu, je t'ai vu très souvent ne point balancer sur le juste et l'injuste, et dire d'un ton ferme et assuré à tel ou tel de tes camarades que c'était un méchant, un injuste, qu'il faisait une injustice (08). N'est-il  pas vrai?

ALCIBIADE.

Que devais-je donc faire, à ton avis, quand on me faisait quelque injustice?

SOCRATE.

Entends-tu ce que tu devais faire en supposant que tu eusses ignoré que ce qu'on te faisait fût une injustice, ou en supposant le contraire ?

[110c] ALCIBIADE.

Mais je ne l'ignorais point du tout, je savais parfaitement qu'on me faisait injustice. 


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SOCRATE.

Tu vois donc par là que, lors même que tu n'étais qu'un enfant, tu croyais connaître le juste et l'injuste.

ALCIBIADE.

Je croyais le connaître, et je le connaissais.

SOCRATE.

En quel temps l'avais-tu trouvé? car ce n'était pas lorsque tu croyais le savoir.

ALCIBIADE.

Non, sans doute.

SOCRATE.

En quel temps croyais-tu donc l'ignorer? Réfléchis bien, car j'ai grand'peur que tu ne trouves pas ce temps-là.

ALCIBIADE.

En vérité, Socrate, je ne saurais te le dire.

[110d] SOCRATE.

Tu ne connais donc pas le juste et l'injuste, pour l'avoir trouvé de toi-même?

ALCIBIADE.

Il n'y a pas d'apparence.

SOCRATE.

Mais tu avouais tout à l'heure que tu ne l'as pas appris non plus ; or, si tu ne l'as ni trouvé de toi-même, ni appris des autres, comment le sais-tu donc? D'où cette connaissance t'est-elle venue?


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ALCIBIADE.

Mais peut-être que j'ai mal répondu, en disant que je l'ai trouvé de moi-même.

SOCRATE.

Dis-moi donc comment cela s'est fait ?

ALCIBIADE.

Je l'ai appris, je pense, tout comme les autres.

SOCRATE.

Nous voilà à recommencer. De qui l'as-tu appris? dis-moi.

[110e] ALCIBIADE.

Du peuple.

SOCRATE.

En citant le peuple tu n'as pas recours, mon cher Alcibiade, à un fort bon maître.

ALCIBIADE.

Quoi ! le peuple n'est-il pas capable de l'enseigne?

SOCRATE.

Pas même d'enseigner ce qui est bien ou mal aux échecs (09), ce qui est pourtant un peu moins difficile, à mon avis, que d'enseigner la justice. Eh bien ! ne le crois-tu pas comme moi ?

ALCIBIADE.

Oui, sans doute. 


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SOCRATE.

Et s'il n'est pas capable de t'enseigner des choses moins difficiles, comment t'en enseignerait-il de plus difficiles ?

ALCIBIADE.

Je suis de ton avis. Cependant le peuple est capable d'enseigner beaucoup de choses bien plus difficiles que les échecs.

SOCRATE.

Et lesquelles?

[111a] ALCIBIADE.

Notre langue, par exemple, je ne l'ai apprise que du peuple, je ne pourrais pas te nommer un seul maître que j'aie eu pour cela; et je n'en puis citer d'autre que ce peuple, que tu trouves un si mauvais maître.

SOCRATE.

Oh! pour la langue, mon cher, le peuple est un très excellent maître, et l'on aurait grand'raison de louer ses leçons dans ce genre.

ALCIBIADE.

Pourquoi ?

SOCRATE.

Parce qu'il a dans ce genre tout ce que doivent avoir les meilleurs maîtres.

ALCIBIADE.

Qu'est-ce donc qu'il a?


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SOCRATE.

Ceux qui veulent enseigner une chose, [111b] ne doivent-ils pas la bien savoir d'abord?

ALCIBIADE.

Qui en doute?

SOCRATE.

Ceux qui savent une chose ne doivent-ils pas être d'accord entre eux sur ce qu'ils savent, et n'en pas disputer?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE. 

Et crois-tu qu'ils sachent bien ce dont ils disputeraient ?

ALCIBIADE.

Nullement.

SOCRATE.

Comment donc I'enseigneraient-ils ?

ALCIBIADE.

Ils ne le pourraient d'aucune façon.

SOCRATE.

Eh quoi ! est-ce que le peuple n'est pas d'accord de la signification de ces mots, une pierre, un bâton? Interroge qui tu voudras, tous ne répondront-ils pas [111c] de même, tous ne courront-ils pas à la même chose, s'ils veulent avoir une


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pierre ou un bâton ? N'en est-il pas ainsi du reste ? Car je comprends que voilà ce que tu veux dire par savoir la langue, n'est-ce pas ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Tous les Grecs ne sont-ils pas d'accord sur cela entre eux de particulier à particulier et de peuple à peuple?

ALCIBIADE.

Certainement.

SOCRATE.

Ainsi, sous ce rapport, le peuple serait un excellent maître?

[111d] ALCIBIADE.

Nul doute.

SOCRATE.

Si donc nous voulions que quelqu'un sût bien une langue, nous ne pourrions mieux faire que de l'envoyer à l'école du peuple ?

ALCIBIADE.

Non assurément.

SOCRATE.

Mais si, au lieu de vouloir savoir ce que signifient les mots d'homme ou de cheval, nous voulions savoir quel cheval fait un bon ou un mauvais coursier, le peuple serait-il capable de nous l'apprendre?


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ALCIBIADE.

Nullement.

SOCRATE.

Et une marque bien sûre qu'il ne le sait pas, et [111e] qu'il ne pourrait l'enseigner, c'est qu'il n'est pas là-dessus d'accord avec lui-même, le moins du monde.

ALCIBIADE.

Tu as raison.

SOCRATE.

Et si nous voulions savoir, non pas ce que signifie le mot homme, mais ce que c'est qu'un homme sain ou malsain, le peuple serait-il en état de nous l'apprendre?

ALCIBIADE.

Non, certes.

SOCRATE.

Et ne conclurais-tu pas que c'est là-dessus un assez mauvais maître, si tu le voyais en contradiction avec lui-même ?

ALCIBIADE.

Sans difficulté.

SOCRATE.

Eh bien! sur le juste et sur l'injuste, en fait d'hommes [112a] ou d'affaires, crois-tu que le peuple soit d'accord et avec lui-même et avec les autres?


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ALCIBIADE.

Par Jupiter ! pas le moins du monde!

SOCRATE.

Et ne crois-tu pas au contraire, que c'est sur cela qu'il s'accorde le moins?

ALCIBIADE.

J'en suis très persuadé.

SOCRATE.

Car je ne crois pas que tu aies jamais vu ou entendu dire que les hommes aient été si divisés sur la question de savoir si une chose est saine ou malsaine, qu'ils aient pris les armes et se soient égorgés les uns les autres.

ALCIBIADE.

Non, en vérité.

SOCRATE.

Mais, sur le juste et l'injuste, je sais bien, moi, que, si tu ne l'as pas vu, [112b] au moins tu l'as entendu dire à beaucoup d'autres, et, par exemple, à Homère, car tu as lu l'Odyssée et l'Iliade.

ALCIBIADE.

Oui, assurément, Socrate.

SOCRATE.

Et le fondement de ces poèmes, n'est-ce pas la diversité des sentiments sur la justice et sur l'injustice?

ALCIBIADE.

Oui.


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SOCRATE.

N'est-ce pas cette dissension qui a coûté tant de combats et tant de sang aux Grecs et aux Troyens, aux amans de Pénélope, et à Ulysse?

[112c] ALCIBIADE.

Tu dis vrai.

SOCRATE.

Et ceux qui moururent à Tanagre (10), Athéniens, Lacédémoniens, Béotiens, et, après, à Coronée (11), où ton père Clinias fut tué, le sujet de leurs querelles et de leur mort ne fut autre, je pense, que cette diversité de sentiments sur le juste et l'injuste. N'est-ce pas?

ALCIBIADE.

Peut-on le nier ?

SOCRATE.

Oserons-nous donc dire que le peuple sache bien une chose sur laquelle [112d] il dispute avec tant d'animosité qu'il se porte aux dernières extrémités?


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ALCIBIADE.

Il n'y paraît certes pas.

SOCRATE.

Eh ! voilà les maîtres que tu nous cites, toi qui conviens toi-même de leur ignorance !

ALCIBIADE.

Je l'avoue.

SOCRATE.

Quelle apparence donc que tu saches ce que c'est que le juste et l'injuste, sur lesquels tu es si flottant, et que tu parais n'avoir ni appris des autres, ni trouvé de toi-même ?

ALCIBIADE.

Il n'y a pas d'apparence, d'après ce que tu dis.

[112e] SOCRATE.

Comment! d'après ce que je dis! Ne vois-tu pas que tu parles fort mal, Alcibiade?

ALCIBIADE.

En quoi donc ?

SOCRATE.

Tu prétends que c'est moi qui dis cela?

ALCIBIADE.

Quoi ! n'est-ce pas toi qui dis que je ne sais rien de tout ce qui regarde la justice et l'injustice ?

SOCRATE.

Non, assurément, ce n'est pas moi.


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ALCIBIADE.

Qui donc? Moi peut-être ?

SOCRATE.

Toi-même.

ALCIBIADE.

Comment ?

SOCRATE.

Tu vas le voir. Si je te demandais quel est le plus grand nombre d'un ou de deux, ne me répondrais-tu pas que c'est deux ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et de combien plus grand ?

ALCIBIADE.

D'un.

SOCRATE.

Quel est celui de nous deux qui dit que deux est plus qu'un?

ALCIBIADE.

Moi.

SOCRATE.

N'est-ce pas moi qui interroge, et toi qui réponds?

ALCIBIADE.

Oui.


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[113a] SOCRATE.

Et sur le juste et l'injuste, n'est-ce pas moi qui interroge, et toi qui réponds?

ALCIBIADE.

Cela est certain.

SOCRATE.

Et si je te demandais quelles lettres composent le nom de Socrate, et que tu les prononçasses, qui est-ce de nous deux qui les dirait?

ALCIBIADE.

Moi.

SOCRATE.

Allons donc, conclus. Dans une conversation qui se passe en demandes et en réponses, qui affirme, celui qui interroge, ou celui qui répond?

ALCIBIADE.

Celui qui répond, Socrate, à ce qu'il me semble.

[113b] SOCRATE.

Eh bien! jusqu'ici n'est-ce pas moi qui ai interrogé ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et toi qui as répondu?


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ALCIBIADE.

Assurément.

SOCRATE.

Eh bien ! qui de nous a affirmé tout ce qui a été dit?

ALCIBIADE.

Il faut bien que je convienne, Socrate, que c'est moi.

SOCRATE.

Et n'a-t-il pas été dit que le bel Alcibiade, fils de Clinias, ne sachant ce que c'est que le juste et l'injuste, et pensant pourtant bien le savoir, s'en va à l'assemblée des Athéniens pour leur donner son avis sur ce qu'il ne sait pas? N'est-ce pas cela?

[113c] ALCIBIADE.

Il est vrai.

SOCRATE.

C'est donc ici le cas du mot d'Euripide : C'est toi qui l'as nommé (12); car ce n'est pas moi qui l'ai dit ; c'est toi, et tu as tort de t'en prendre à moi.

 ALCIBIADE.

Tu as bien l'air d'avoir raison.


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SOCRATE.

Crois-moi, mon cher, c'est une folie de vouloir aller enseigner ce que tu ne sais pas, ce que tu ne t'es pas donné la peine d'apprendre.

[113d] ALCIBIADE.

Mais j'imagine, Socrate, que les Athéniens et tous les autres Grecs délibèrent très rarement sur ce qui est le plus juste ou le plus injuste ; car cela leur paraît très clair; et, sans s'y arrêter, ils cherchent uniquement ce qui est le plus utile. Or, l'utile et le juste sont fort différents, je pense, puisqu'il y a eu beaucoup de gens qui se sont très bien trouvés d'avoir commis de grandes injustices, et d'autres qui, je crois, pour avoir été justes, ont assez mal réussi.

SOCRATE.

Quoi! quelque différence qu'il y ait entre l'utile et le juste, [113e] penses-tu donc connaître l'utile, et ce qui le constitue ?

ALCIBIADE.

Qui en empêche, Socrate, à moins que tu ne demandes encore de qui je l'ai appris ou comment je l'ai trouvé de moi-même?

SOCRATE.

Que fais-tu là, Alcibiade? supposé que tu dises mal, et qu'il soit possible de te réfuter par


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les mêmes raisons que j'ai déjà employées, tu veux de nouvelles preuves, et tu traites les premières comme de vieux habits que tu ne veux plus mettre : [114a] il te faut du neuf absolument. Mais, pour moi, sans te suivre dans tes écarts, je persiste à te demander d'où tu as appris ce que c'est que l'utile, et qui a été ton maître : et je te demande en une fois tout ce que je t'ai demandé précédemment. Mais je vois bien que tu me répondras la même chose, et que tu ne pourras me montrer, ni que tu aies appris des autres ce que c'est que l'utile, ni que tu l'aies trouvé de toi-même. Or, comme tu es délicat, et que tu ne goûterais guère les mêmes propos, je ne te demande plus si tu sais ou ne sais pas ce qui est utile aux Athéniens. [114b] Mais que le juste et l'utile sont une même chose, ou qu'ils sont fort différents, pourquoi ne me le prouverais-tu pas, en m'interrogeant, s'il te plaît, comme je t'ai interrogé, ou en me parlant tout de suite?

ALCIBIADE.

Mais je ne sais trop, Socrate, si je suis capable de parler devant toi.

SOCRATE.

Mon cher Alcibiade, prends que je suis l'assemblée, le peuple: car, quand tu seras là, ne faudra-t-il pas que tu persuades chacun en particulier? n'est-il pas vrai?


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ALCIBIADE.

Il le faudra bien.

SOCRATE.

Et quand on sait bien une chose, n'est-il pas égal de la démontrer à un seul en particulier, [114c] ou à plusieurs à la fois; comme un maître à lire montre également à un ou à plusieurs écoliers ?

ALCIBIADE.

Cela est certain.

SOCRATE.

Et le même homme n'est-il pas capable d'enseigner l'arithmétique à un ou à plusieurs ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Mais cet homme ne doit-il pas savoir l'arithmétique ? Ne doit-ce pas être le mathématicien ?

ALCIBIADE.

Oui.

SOCRATE.

Et, par conséquent, ce que tu es capable de persuader à plusieurs, tu peux aussi le persuader à mi seul ?

ALCIBIADE.

Assurément.


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SOCRATE.

Et ce que tu peux persuader, c'est ce que tu sais?

ALCIBIADE.

Sans doute.