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 PLATON

EUTHYDÈME

texte grec

Oeuvres de Platon

Victor Cousin

Second Hippias tome IV - tome V Premier Alcibiade

 

 

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EUTHYDÈME,

ou

LE DISPUTEUR.


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ARGUMENT PHILOSOPHIQUE.

ON peut distinguer dans les compositions de Platon trois manières essentiellement différentes : la première où domine le caractère poétique, la seconde où domine au contraire le caractère dialectique, la troisième qui les réunit tous les deux. Cette distinction, si elle est fondée, peut servir de principe à une nouvelle classification des dialogues de Platon et les partage en trois séries. Il s'agit de savoir à laquelle appartient l'Euthydème.

Au premier coup d'œil, on est tenté de rapporter l'Euthydème à la première manière de Platon. En effet, ce dialogue ne semble d'abord qu'une admirable comédie


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dans le genre d'Aristophane, une sorte de mime comme ceux de Sophron, où l'art des sophistes est mis en scène, exposé et développé avec une force comique qui souvent s'élève jusqu'à la haute bouffonnerie des Oiseaux et des Nuées, Le caractère poétique et dramatique y est si frappant qu'il cache tout le reste, et qu'au premier aspect on n'y voit pas autre chose. mais en supposant même que l'Euthydème ne soit qu'une comédie, un examen un peu plus attentif y fait reconnaître aisément un art et des combinaisons qu'il est difficile d'attribuer à un jeune homme. Sans parler du tact supérieur qui retient toujours la verve du poète dans une certaine mesure philosophique, ce dialogue renferme trois ou quatre dialogues distincts, avec des interlocuteurs différents, tour à tour suspendus et repris, et fondus si habilement les uns dans les autres, qu'ils se soutiennent


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au lieu de se nuire, développent harmonieusement le fil du dialogue total, et concourent tous par leur variété même à l'effet unique de l'ensemble. Le Protagoras aussi est une excellente comédie sur les sophistes, mais une comédie où il y a moins d'ordre que de mouvement, et des parties brillantes plutôt qu'un ensemble régulier et lumineux. Enfin, et c'est là la différence essentielle, le Protagoras est une pure comédie, où le sujet mis en avant n'est qu'un prétexte et se résout bientôt en plaisanteries, tandis qu'ici le sujet est traité et traité à fond. L'auteur du Protagoras se moque des sophistes plus qu'il ne les réfute; il s'attaque aux personnages les plus illustres en ce genre, et les met tous en scène, Protagoras, Hippias, Prodicus; mais pour la sophistique, il l'effleure et la fait à peine connaître : à ce trait reconnaissez le jeune homme. L'auteur de l'Euthydème, au con-


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traire, prend pour héros des hommes ordinaires et s'enfonce dans les choses : il épuise la matière ; tout l'art des sophistes est mis à nu; il vous introduit dans leur arsenal et vous en fait toucher une à une toutes les armes. car il ne faut pas croire que la plupart des sophismes exposés et réfutés dramatiquement dans l'Euthydème, soient de l'invention de Platon; ils ont un fond historique. A mesure que la connaissance de la sophistique ancienne avancera, nous sommes assurés qu'on retrouvera presque toutes les données qui sont ici employées si librement et si habilement rassemblées. Déjà même on commence à s'orienter un peu au milieu de cette multitude de sophismes; on commence à démêler les différentes écoles auxquelles ils sont empruntés. Dionysodore et Euthydème viennent de la grande Grèce, et on reconnaît très bien dans leur


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argumentation qu'ils ont passé par l'école éléatique. On n'y reconnaît pas moins l'esprit de l'école d'Abdère. Schleiermacher a restitué à Antisthènes, le fondateur de l'école cynique et stoïque, plusieurs sophismes qui lui appartiennent; mais c'est à l'école de Mégare que la plupart appartiennent évidemment, et il est impossible de ne pas sentir dans l'Euthydème une connaissance approfondie et une longue habitude de cette école. Ce point nous paraît incontestable, et s'il l'est, il en résulte que l'Euthydème n'est pas de la première jeunesse de Platon ; car son voyage et son séjour à Mégare n'ont eu lieu qu'après la mort de Socrate. Il y a plus. En deux endroits se trouve une allusion manifeste au Théétète, monument d'un âge et d'un art avancé. Cette dernière raison jointe à toutes les autres nous permet de conclure presque certainement que l'Euthydème ne peut être


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rapporté à la première manière de Platon.

D'un autre côté, placera-t-on l'Euthydème dans la classe des dialogues de sa seconde manière? Encore bien moins. La beauté des formes de l'Euthydème et la verve dramatique qui l'anime d'un bout à l'autre, s'y opposent absolument; et on ne conçoit pas comment Schleiermacher et Socher ont pu placer ce dialogue à la suite du Menon, où règne exclusivement dans toute sa sévérité le caractère dialectique. Peut-être invoquera-t-on l'analogie des sujets des deux dialogues, la question agitée dans le Menon, si la vertu peut être enseignée, étant reproduite dans l'Euthydème? mais cette question est le fond même du Menon, et n'est qu'un épisode de l'Euthydème. Et puis nous ne pouvons admettre que ce soit dans les rapports des sujets qu'il faille chercher ceux des ouvrages. Assurément il est des cas où le choix du


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sujet indique déjà la situation de l'âme de l'artiste et fixe la date d'un monument. Cependant les sujets sont empruntés la plupart du temps à des raisons tout extérieures, et n'ont en général aucune relation avec le plus ou moins de perfection du talent de l'artiste. Or, c'est là précisément ce qu'il s'agit de reconnaître pour déterminer l'époque de son développement à laquelle se rapporte le monument en question. Où donc et comment saisir le plus ou moins de perfection d'un ouvrage? Évidemment dans la manière dont le sujet y est traité, et non dans ce sujet ; c'est là qu'est selon nous le vrai principe de classification des ouvrages de l'art. Ainsi de ce que la question du Menon, si la vertu peut être enseignée, se retrouve dans l'Euthydème, nous ne conclurons pas du tout que ces deux monuments soient de la même époque; au contraire, comme la même question est


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traitée dans ces deux dialogues d'une manière toute différente, nous conclurons très légitimement que ces deux monuments doivent être rapportés à des époques différentes du développement de leur auteur. Nous ne mettrons donc pas l'Euthydème à la suite du Menon à cause de l'analogie des sujets, pas plus que nous ne mettons le Menon à la suite du Protagoras, quoiqu'il le fallût cependant d'après le principe que nous combattons : car le sujet du Protagoras et du Menon est aussi le même; le plan et les idées fondamentales de ces deux dialogues sont les mêmes. Cependant qui a songé à les placer dans la même époque? Il nous semble que le Protagoras, le Menon et l'Euthydème forment une espèce de trilogie, où presque sur le même sujet se développent et se manifestent dans toute leur diversité les trois manières fondamentales de Platon. Le Protagoras est par-dessus tout


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un drame, le Menon une pure discussion, l'Euthydème à la fois une discussion et un drame, c'est-à-dire la réunion des mérites opposés du Protagoras et du Menon. Nous n'hésitons donc pas à rapporter l'Euthydème à la troisième et dernière manière de Platon. Mais il ne faut pas oublier que les trois manières de ce grand artiste ont entre elles leurs transitions, et que chacune a elle-même ses nuances et ses progrès. Ainsi en mettant l'Euthydème dans la troisième série des dialogues authentiques, nous ne prétendons pas le placer sur la même ligne que le Gorgias, le Phédon, le Banquet ou la République. D'abord la réfutation de la dialectique sophistique n'est pas une pensée de vieillard ; et quant à l'art, si l'analogie de manière est manifeste, l'infériorité de talent ne l'est pas moins. Dans cette combinaison savante du caractère dramatique et du caractère dialectique, qui distingue


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l'Euthydème comme tout vrai dialogue de la troisième série, la poésie domine un peu trop peut-être, et semble obscurcir de son éclat la partie philosophique, qui pourrait paraître davantage. Nous nous contenterons donc de placer l'Euthydème au commencement de la troisième période du développement de Platon, parmi les premiers essais où l'artiste et le penseur se donnant enfin la main, cherchent à concilier et à fondre dans le sein d'une unité supérieure les directions exclusives qu'ils avaient suivies jusqu'alors, sans y être encore entièrement parvenus.

Si la philosophie dans l'Euthydème est ou semble inférieure au drame, et si l'argumentation sophistique n'est pas un sujet d'une aussi haute importance que celui de plusieurs autres dialogues de la même période, il ne faut pas en conclure que ce soit un sujet frivole, et que par conséquent,


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comme l'a voulu Ast, l'Euthydème soit indigne de Platon. En vérité, si l'Euthydème n'appartient pas à Platon, il lui restera bien peu de dialogues. Premièrement le fond de l'Euthydème est, il est vrai, la réfutation de l'argumentation sophistique ; mais sur ce fond se dessinent beaucoup d'autres discussions qui l'enrichissent et l'agrandissent: par exemple, la question du Protagoras et du Menon, si la vertu peut être enseignée; le souverain bien placé dans la sagesse, pace que sans la sagesse on peut posséder tous les biens, mais sans savoir en faire usage; toutes les sciences et tous les arts subordonnés aussi à la sagesse; enfin l'apologie de la philosophie, son indépendance de la mauvaise dialectique et sa suprématie sur la politique et la littérature. Secondement, le sujet propre de l'Euthydème est-il donc sans importance? Était-il sans importance pour Platon de combattre et de détruire,


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sous les noms d'Euthydème et de Dionysodore, les sophistes de son temps, des hommes qui possédaient tous les moyens de séduire dans tous les pays et surtout en Grèce, ce pays classique du sophisme, qui l'encourageait et le soutenait de la même disposition générale qui lui avait donné naissance, des hommes qui captivaient et gouvernaient l'élite de leurs contemporains, et qui, abaissant la philosophie à d'indignes subtilités, la corrompant dans son essence, entraînant les faibles, révoltant les sages, mettaient par là un obstacle à la haute entreprise de Platon, d'appeler à l'étude de la philosophie toutes les âmes saines et élevées? Dans ce cas, ne fallait-il pas, après des attaques indirectes et d'inutiles escarmouches, en finir avec le sophisme et lui livrer une bataille décisive?

Or, toute sa force était dans sa dialectique : c'était donc là qu'il fallait l'at-


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taquer; il fallait, une fois pour toutes, se délivrer des sophistes en leur arrachant leurs armes et en les brisant dans leurs mains; il fallait faire voir clairement à quoi se réduisait cet art merveilleux, dont le prestige charmait les imaginations grecques, et tout en révoltant le bon sens l'étonnait et l'embarrassait. C'est ce que Platon devait faire une fois et ce qu'il a fait ici radicalement. Et on ne peut nier qu'en cela il n'ait très bien compris sa situation, les besoins de son siècle et de sa nation, et que l'Euthydème ne se rapporte parfaitement au plan général de sa vie et de sa philosophie. Ajoutez qu'en combattant les sophistes, le champ de bataille de Platon n'était pas seulement la Grèce, mais l'humanité tout entière et l'esprit humain lui-même, qui, après tout, est le vrai père du sophisme. En effet l'esprit humain ne peut pas rester toujours dans l'intuition immédiate, l'enthou-


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siasme, les croyances spontanées et primitives; il faut qu'il en sorte; il faut qu'il tombe par la force même de sa nature dans l'analyse et le raisonnement : or une fois sur cette pente, il ne s'y arrête guère, il devient aisément sophiste, et porte de lui-même toutes les subtilités et les raffinements dont les sophistes de la Grèce ont été dans le monde non les inventeurs, mais les plus illustres interprètes. Par là, comme nous l'avons dit ailleurs, Platon sort des limites de l'histoire ; il ne s'adresse plus seulement à son siècle, mais à tous les siècles. Voilà le vrai point de vue sous lequel il faut considérer l'Euthydème. Ce n'est pas moins ici qu'un traité général et complet du sophisme. Au premier coup d'œil on n'aperçoit dans l'Euthydème que d'aimables folies qui semblent imaginées à plaisir pour fournir une comédie piquante; avec un peu d'étude, dans cette comédie on reconnaît


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l'histoire; avec plus d'étude encore dans l'histoire on reconnaît l'humanité, et sous cet amas de sophismes empruntés aux écoles de la Grèce, on parvient à démêler les types généraux et fondamentaux de tous les sophismes possibles. Étudiez aussi l'ordre dans lequel ils sont successivement mis en scène, vous vous apercevrez que cet ordre purement dramatique en apparence renferme un ordre profondément philosophique, et qu'au milieu de ces plaisanteries qui se croisent l'une l'autre et qui ont l'air d'être amenées là et de s'entrelacer par les seuls hasards de la conversation, règne un enchaînement secret tout aussi rigoureux qu'il eût pu être dans un traité de logique ex professa : d'abord les sophismes les plus naturels et les plus faciles à résoudre, puis des sophismes plus savants qui étonnent davantage et demandent une solution plus délicate, ceux-ci qui reposent sur un même


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mot tour à tour pris dans plusieurs sens différents, ceux-là qui consistent à passer tout-à-coup d'un cas particulier à une proposition générale qui n'en découle pas rigoureusement, pour redescendre ensuite de cette fausse généralité à d'autres cas particuliers en contradiction avec le premier, et successivement ainsi tous les modèles des raisonnements vicieux. Faites plus, étudiez avec soin, approfondissez les réponses de Socrate aux sophistes : l'habile artiste ne laisse pas un instant paraître le professeur, et il n'y a pas moyen de saisir ici la moindre trace de pédanterie. Cependant il ne s'agit que d'enlever pour ainsi dire l'enveloppe dramatique, pour apercevoir de véritables solutions philosophiques, et l'indication des moyens de découvrir le sophisme, de le forcer de comparaître sous sa véritable face, et de le confondre. Dans Platon et chez les Grecs en général, la philo-


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sophie, comme la religion, comme la patrie, comme toutes choses, se présente toujours avec l'aspect de la beauté ; l'art domine dans Platon, et le charme de la forme est si grand qu'il voile souvent le fond à des yeux inattentifs ou peu exercés. Dans l'Euthydème, par exemple, l'élément philosophique pourrait être plus explicite; nous le croyons ainsi du moins, nous autres modernes, surtout nous autres Français, chez lesquels domine l'abstraction. mais Platon était un contemporain de Phidias et de Sophocle. Pour lui le problème était de présenter tout ce qu'il y avait de plus excellent dans la pensée du genre humain ou dans la sienne propre, à une condition, savoir de produire sur ses contemporains l'effet de la beauté. Or, il n'y a de beauté, il n'y a de grâce et de vie que dans l'individualité. De là les drames de Platon. Mais sous ces drames est un système; sous ces


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formes si individuelles sont des idées, c'est-à-dire des idées générales; car la généralité est tout aussi bien de l'essence des véritables idées que l'individualité est de l'essence des belles formes. Aussi en charmant son siècle par la beauté, Platon s'adresse à tous les siècles par ses idées. Profondément grecques dans leur vêtement extérieur, une fois dégagées de leur enveloppe historique et rendues à elles-mêmes, ces idées sont immortelles. Voilà comment l'Euthydème, dans ses trois ou quatre dialogues entrelacés les uns dans les autres, comme les actes d'un drame, et sous des bouffonneries dignes d'Aristophane, couvre un traité régulier de logique qui a traversé toute l'antiquité, tout le moyen âge, et qu'on enseigne encore aujourd'hui, sans s'en douter, dans presque toutes les écoles du monde civilisé. En effet, qu'a fait Aristote après Platon? Ce qui lui restait à faire,


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ce qu'il y avait de grand et d'original à faire. Il a ôté la forme et s'est approprié les idées, les affaiblissant quelquefois, mais les éclaircissant toujours, les exposant et les développant dans l'ordre didactique caché sous les grâces et le mouvement dramatique des dialogues de Platon. L'ouvrage d'Aristote intitulé De la Réfutation des sophismes n'est pas autre chose que l'Euthydème réduit en formules générales. Cet ouvrage constitua à peu près l'enseignement dialectique de l'antiquité. Des écoles de la Grèce il passa dans celles du moyen âge, où domina Aristote; et malgré la révolution cartésienne, la scolastique péripatéticienne est restée dans la partie logique de tous les systèmes les plus opposés, et règne encore sans contestation d'un bout du monde à l'autre. Il est curieux de retrouver aujourd'hui dans les plus élégants comme dans les plus pédantesques manuels de logique modernes, les


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problèmes agités dans les cloîtres du moyen âge, et, il y a deux mille ans, dans les gymnases et les musées d'Alexandrie et d'Athènes; d'y retrouver les mêmes solutions de ces problèmes; que dis-je! les termes mêmes et les exemples sous lesquels on présentait alors les divers sophismes, exemples bizarres et ridicules, dont la fortune a été de traverser les siècles. Or, la plupart de ces exemples sont déjà dans l'Euthydème. C'est que tout ceci a sa racine dans l'esprit humain lui-même, père du mensonge comme de la vérité, qui produit l'erreur et qui la redresse, et qui est engagé tout entier avec toutes ses lois dans les moindres questions de dialectique; c'est que les mots, ces signes de la pensée insignifiants en eux-mêmes, une fois attachés à des idées essentielles, les accompagnent dans leur cours, et entrent en partage de leur immortalité.


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EUTHYDÈME, ou LE DISPUTEUR.

Premiers interlocuteurs.

CRITON, SOCRATE.

Seconds interlocuteurs.

SOCRATE, EUTHYDÈME, DIONYSODORE, CLINIAS, CTÉSIPPE.

[271a] CRITON.

SOCRATE, qui était donc cet homme avec qui tu disputais hier dans le lycée? je m'approchai tant que je pus pour vous ouïr, mais la presse était si grande autour de vous, qu'il me fut impossible de rien entendre distinctement. Je me haussai sur la pointe des pieds


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pour voir du moins, et il me sembla que celui avec qui tu parlais était un étranger. Qui est-il ?

SOCRATE.

Qui veux-tu dire, Criton? car il n'y en avait pas qu'un, ils étaient deux.

CRITON.

Celui dont je demande le nom était assis le troisième à ta droite. [271b] Le fils d'Axiochus (01) était entre vous deux. Il me semble qu'il a bien grandi, et qu'il est à peu près de l'âge de mon fils Critobule ; mais Critobule (02) est délicat, tandis que l'autre est plus formé, beau et de bonne grâce.

SOCRATE.

Celui dont tu me demandes le nom s'appelle Euthydème (03), et celui qui était à ma gauche est son frère Dionysodore (04). Il était aussi de
la conversation.


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CRITON.

Je ne connais ni l'un ni l'autre, Socrate.

SOCRATE.

[271c] Ce sont de nouveaux sophistes, à ce qu'il paraît.

CRITON.

De quel pays sont-ils et de quelle science font-ils profession ?

SOCRATE.

Originairement ils sont, je crois, de là-bas, de Chios, et ils étaient allés s'établir à Thurium (05) ; mais ils se sont enfuis de là et rôdent ici autour depuis plusieurs années. Pour ce qui est de leur science, Criton, elle est admirable; ils savent tout. Jusqu'ici j'ignorais encore ce que c'était que des athlètes parfaits; en voilà, grâce à Dieu : ils excellent dans toute espèce d'exercices. Et ils ne sont pas comme les frères Acarnaniens (06)[271d] qui ne savaient que les exercices du corps : d'abord  ils sont supérieurs dans ce genre par une manière de combattre qui assure toujours la victoire; ils savent très 


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bien se battre armés de toutes pièces, et [272a] l'enseignent à qui les paie ; mais de plus, ils excellent dans les combats judiciaires et enseignent aussi à plaider ou à composer des plaidoyers. Jusqu'ici leur talent se bornait à ce que je viens de dire, mais maintenant ils sont arrivé à la dernière perfection, et les voilà parvenus dans un nouveau genre de combat à une adresse telle que nul ne saurait leur résister; ils sont devenus des raisonneurs incomparables, [272b] et quoi qu'on dise, vrai ou faux, ils réfutent tout également. Aussi, Criton, ai-je résolu de les prendre pour maîtres, car ils promettent de rendre le premier venu aussi habile qu'eux en très peu de temps.

CRITON.

Mais, Socrate, ne crains-tu pas l'âge? n'es-tu pas trop vieux?

SOCRATE.

Point du tout. Et c'est là ce qui m'encourage; je te dirai qu'eux-mêmes étaient déjà avancés en âge quand ils se sont adonnés à cet art de raisonner que je désire tant apprendre ; il n'y a pas un an ou deux qu'ils [272c] l'ignoraient encore. Tout ce que je crains, c'est que je ne fasse honte à ces étrangers, comme au joueur de luth Con-


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nos (07), fils de Métrobe, qui me donne encore des leçons de musique. Les enfant, mes compagnons, se moquent de moi et appellent Connos le pédagogue des vieillards. J'ai peur qu'on ne raille de même ces étrangers, et qu'à cause de cela ils ne veuillent pas de moi. Voilà pourquoi, Criton, j'ai persuadé à quelques vieillards de venir apprendre avec moi la musique de Connos, [272d] et je tâcherai également de persuader à d'autres de venir apprendre à raisonner. Et si tu me veux croire, tu viendras aussi. Peut-être ne serait-il pas mal de prendre avec nous tes fils, comme un appât; car je suis sûr que pour les avoir ils consentiront à nous instruire.

CRITON.

Volontiers, Socrate, si tu le désires ; mais dis-moi auparavant ce qu'enseignent ces étrangers, afin que je sache ce qu'ils nous apprendront.

SOCRATE.

Je ne te ferai pas attendre, et je ne dirai point que je ne peux le faire faute de les avoir entendus; car je leur ai prêté la plus grande attention, et n'ai rien oublié de tout ce qu'ils ont dit. Je


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vais donc t'en faire un récit fidèle depuis le commencement jusqu'à la fin. [272e] Je m'étais assis d'aventure seul où tu me vis, dans l'endroit où l'on quitte ses habits, et déjà je m'étais levé pour sortir, quand le signe divin accoutumé me retint  (08). Je m'assis donc de nouveau, et peu [273a] après Euthydème et Dionysodore entrèrent avec une foule de jeunes gens que je pris pour leurs écoliers. Ils se promenèrent un peu sous le portique couvert; et à peine avaient-ils fait deux ou trois tours, que Clinias entra, celui qui te semble, et avec raison, beaucoup grandi, suivi d'un grand nombre d'amans, et entre autres de Ctésippe, jeune homme de Péanée (09), d'un beau naturel, mais un peu emporté, comme on l'est à [273b] son âge. Clinias dès l'entrée m'ayant vu seul, s'approcha de moi, et, ainsi que tu l'as remarqué, vint s'asseoir à ma droite. Dionysodore et Euthydème, le voyant, s'arrêtèrent; ils tinrent ensemble une espèce de conseil, et de temps en temps jetaient les yeux sur nous, car je les observais avec soin. Enfin ils s'approchèrent et s'assirent, Euthydème auprès du jeune homme, et Dionysodore à ma gauche. Les autres prirent  


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place comme ils purent. [273c] Je les saluai en leur disant que je ne les avais pas vus depuis longtemps; et me tournant du côté de Clinias : Mon cher, voici Euthyclème et Dionysodore, qui ne se mêlent point de bagatelles; ils ont une parfaite connaissance de l'art militaire, de tout ce qu'il faut à un bon général pour bien commander une armée, la ranger en bataille et lui faire faire l'exercice; ils t'apprendront aussi à te défendre toi-même devant les tribunaux si quelqu'un te faisait injure. [273d] Euthydème et Dionysodore eurent grande pitié de m'entendre parler ainsi, et se regardant l'un l'autre ils se prirent à rire. Euthydème s'adressant à moi : Nous ne nous en soucions plus, Socrate, et ne considérons cela que comme un amusement. Tout étonné, je lui dis : Il faut que votre principal emploi soit bien considérable, puisque de telles choses sont des jeux pour vous; mais, au nom des dieux, apprenez-moi quel est ce bel emploi. — Nous sommes persuadés, Socrate, me dit-il, qu'il n'y a personne qui enseigne la vertu aussi bien et aussi promptement que nous. [273e] — Par Jupiter, m'écriai-je, que dites-vous là ? et comment avez-vous fait une si heureuse découverte? Je croyais jusqu'ici, comme je le disais tout à l'heure, que vous n'excelliez qu'en l'art militaire, et ne vous louais


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que par cet endroit : car il me souvient que quand vous vîntes ici la première fois, vous ne faisiez profession que de cette science. Mais si vous possédez encore celle d'apprendre la vertu aux hommes, soyez-moi propices, je vous salue comme des dieux et vous demande pardon [274a] d'avoir parlé de vous comme je l'ai fait. Mais voyez bien, Euthydème et toi Dionysodore, si ce que vous dites est vrai, et ne trouvez pas étrange que la grandeur de vos promesses me rende un peu incrédule. — Sois bien sûr, Socrate, reprirent-ils, que nous n'avons rien dit qui ne soit vrai. — En ce cas, je vous tiens plus heureux que le grand roi avec sa puissance; mais dites-moi, avez-vous dessein d'enseigner cette science, ou quelle est votre intention? — Nous ne sommes venus ici [274b] que pour l'enseigner à ceux qui voudront l'apprendre. — Je vous réponds que tous ceux qui l'ignorent voudront la connaître, moi d'abord, et Clinias, et Ctésippe,et enfin tous ceux que vous voyez ici. Et je leur montrais les amants de Clinias, qui déjà nous avaient entourés; car il faut te dire que Ctésippe s'était d'abord assis fort au-dessous de Clinias ; mais comme Euthydème se penchait en me parlant, [274c]  il cachait, je crois, à Ctésippe Clinias qui était entre nous deux, et le privait de cette agréable vue, ce qui obli-


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gea Ctésippe à se lever et à se placer vis-à-vis de nous pour voir son ami, et entendre en même temps la conversation ; aussitôt les autres amans de Clinias et les amis d'Euthydème et de Dioriysodore en firent autant et nous environnèrent. Les montrant donc du doigt, j'assurai Euthydème qu'il n'y en avait pas là un seul qui n'eût la volonté [274d] de le prendre pour maître. Ctésippe s'y engagea vivement; tous les autres en firent de même, et le prièrent tout d'une voix de leur découvrir le secret de son art. Alors m'adressant à Euthydème et à Dionysodore, II faut bien, leur dis-je, satisfaire ces jeunes gens, et je joins mes prières aux leurs. Or il y a beaucoup de choses qui seraient trop longues à expliquer; mais, dites-moi, celui qui est persuadé qu'il doit apprendre la vertu auprès de vous, est-il le seul que vous puissiez rendre [274e] vertueux, ou bien pouvez-vous l'enseigner aussi à celui qui n'en est pas persuadé, parce qu'il doute que la vertu puisse s'apprendre ? Dites, pouvez-vous aussi prouver, à qui pense ainsi, que la vertu peut être enseignée et que vous êtes les plus propres à le faire? — Nous le pouvons également, Socrate, répondit Dionysodore. — Il n'y a donc personne au monde, [275a] Dionysodore, lui dis je, qui puisse


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mieux que vous mettre sur la voie de la philosophie et de la vertu ? — Nous le croyons, Socrate. — Vous nous ferez voir le reste avec le temps, mais présentement je ne vous demande que cela. Persuadez à ce jeune homme qu'il faut se donner tout entier à la philosophie et à l'exercice de la vertu, et vous nous obligerez tous, et moi et tous ceux qui sont ici présents; car il se trouve que nous prenons beaucoup d'intérêt à ce jeune homme et souhaitons avec passion qu'il devienne aussi bon que possible. Il est fils d'Axiochus, petit-fils de l'ancien Alcibiade (10), et cousin germain [275b] d'Alcibiade d'aujourd'hui; son nom est Clinias. Il est encore jeune, et nous craignons ce qu'on doit toujours craindre pour un jeune homme, que quelqu'un s'emparant avant nous de son esprit ne lui fasse prendre un mauvais pli et ne le corrompe. Vous ne pouviez donc arriver plus à propos ; ainsi, si rien ne s'y oppose, éprouvez Clinias et l'entretenez en notre présence. — Quand j'eus parlé à peu près de la sorte, Euthydème me dit d'un air fier et assuré: Rien ne s'y oppose, [275c] Socrate, pourvu que ce jeune homme veuille répondre. — Il y


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est, dis-je, accoutumé; ses amis sont presque toujours sur ses pas, l'interrogent et causent sans cesse avec lui ; ainsi j'espère qu'il aura bien assez d'assurance pour répondre sans difficulté.

Mais comment pourrai-je, Criton, te raconter ce qui suit ? car ce n'est pas peu de chose que de faire un récit fidèle de cette prodigieuse sagesse ; c'est pourquoi, avant de m'engager dans cette narration, il faut qu'à l'exemple [275d] des poètes j'invoque les muses et la déesse Mnémosyne. Euthydème commença ainsi, ce me semble: Clinias, ceux qui apprennent sont-ils savants ou ignorans? — Le jeune homme, à cette question difficile, rougit, et, tout interdit, jeta les yeux sur moi. Voyant le trouble où il était, je lui dis: Courage, Clinias, [275e] dis hardiment ce qu'il t'en semble; c'est peut-être pour ton bien. Cependant Dionysodore, se penchant un peu vers moi, avec un visage riant, me dit tout bas à l'oreille : Socrate, je te le prédis, quoi qu'il réponde, il est pris. Pendant qu'il me parlait ainsi, Clinias avait déjà répondu; de sorte que je n'eus pas le loisir d'avertir ce jeune homme de prendre garde [276a] à ce qu'il dirait. Il répondit que c'étaient les savants qui apprenaient. — Y a-t-il des hommes que tu appelles des maîtres, ou non ? lui demanda Euthydème. — Clinias répondit que oui. — Les 


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maîtres ne le sont-ils pas de ceux qui apprennent ? Le joueur de luth, le grammairien étaient tes maîtres ; toi et les autres garçons, vous étiez leurs disciples. — Il en tomba d'accord. — Mais quand vous appreniez, vous ne saviez pas encore les choses que vous appreniez? — Non, sans doute. — Vous n'étiez donc pas [276b] savants quand vous ignoriez ces choses-là ? — Il le faut bien. — Puisque vous n'étiez pas savants, vous étiez donc ignorants?— Il est vrai. — Vous donc qui apprenez les choses que vous ne savez pas, vous les apprenez étant ignorants? — Le jeune homme fit signe que oui. — Ce sont donc les ignorants qui apprennent, Clinias, et non pas les savants, comme tu le pensais.

A ces mots, comme un chœur au signal du chef, tous les amis d'Euthydème et de Dionysodore éclatèrent en de grands ris [276c] mêlés d'applaudissements. Le pauvre garçon n'avait pas encore eu le temps de respirer, que Dionysodore, reprenant le discours, lui demanda : Mais, Clinias, quand votre maître récite (11) quelque chose, qui sont ceux qui apprennent ce qu'il récite?


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sont-ce les savants ou les ignorants ? — Les savants. — Ce sont donc les savants qui apprennent, ce ne sont pas les ignorants. Ainsi tu n'as pas bien répondu à Euthydème.

[276d] Aussitôt voilà de nouveaux éclats de rire et de nouveaux applaudissements de la part des amis d'Euthydème et de Dionysodore, qui admiraient leur sagesse. Nous autres, tout étonnés, nous demeurions dans le silence. Euthydème voyant notre surprise, pour nous donner encore une plus grande idée de sa sagesse, attaque de nouveau le jeune homme et lui demande, donnant à la même chose un autre tour, comme un bon danseur qui tourne deux fois sur la même place : Ceux qui apprennent, apprennent-ils ce qu'ils savent, ou ce qu'ils ne savent pas? Aussitôt Dionysodore me dit encore à l'oreille : [276e] Voilà, Socrate, un autre tour pareil au premier. Par Jupiter, lui répondis-je, cette première question m'a paru merveilleuse ! — Toutes nos questions sont de même nature, Socrate, on ne s'en peut démêler. — Et voilà, lui dis-je, ce qui vous donne tant d'autorité parmi vos disciples. Cependant Clinias avait répondu à Euthydème que ceux qui apprenaient, apprenaient ce qu'ils ne savaient pas. Euthydème continua [277a] de l'interroger de la même manière qu'auparavant. Sais-tu les


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lettres ? dit-il. — Oui. — Mais les sais-tu toutes? — Toutes. — Quand quelqu'un récite quelque chose, ne récite-t-il pas des lettres? — Assurément. — Il récite donc ce que tu sais, puisque tu sais toutes les lettres ? — Il en convint encore. — Eh quoi! n'apprends-tu pas ce qu'on te récite, ou bien est-ce celui qui ne sait pas les lettres qui apprend ? — Non, c'est moi qui apprends. — Tu apprends donc [277b] ce que tu sais, puisque tu sais toutes les lettres? — Il l'avoua. — Tu n'as donc pas bien répondu, ajouta Euthydème.

A peine Euthydème eut-il cessé de parler, que Dionysodore reprenant la balle, la renvoya contre le jeune homme, comme le but où ils visaient. Ah! Clinias, dit-il, Euthydème n'use pas de bonne foi avec toi. Mais, dis-moi, apprendre, n'est-ce pas acquérir la science de la chose qu'on apprend ? — Il l'accorda. — Et savoir, est-il autre chose que d'avoir acquis déja cette science? — Il convint que non. — Ignorer, [277c] n'est-ce point n'avoir pas la science? — Il l'avoua. — Qui sont ceux qui acquièrent une chose, ceux qui l'ont, ou bien ceux qui ne l'ont pas? — Ceux qui ne l'ont pas. — Ne m'as-tu pas accordé que les ignorants sont du nombre de ceux qui n'ont pas? — Il fit signe que oui. — Ceux qui apprennent sont donc du nombre de ceux qui acquièrent, et


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non pas du nombre de ceux qui ont? — Sans doute. — Ce sont donc, Clinias, les ignorants qui apprennent, et non les savants.

[277d] Euthydème se préparait, comme dans la lutte, à porter une troisième atteinte à Clinias; mais voyant le jeune homme accablé de tous ces discours, pour le consoler et l'empêcher de perdre courage, je lui dis: Ne t'étonne point, Clinias, de cette manière de discourir, à laquelle tu n'es pas accoutumé. Peut-être ne vois-tu pas le dessein de ces étrangers. Ils font comme les corybantes, quand ils placent sur le trône celui qu'ils veulent initier à leurs mystères ; là on commence par des danses et des jeux, comme tu dois le savoir, si jamais tu as été initié. De même [277e] ces deux étrangers ne font que danser et badiner autour de toi, pour t'initier après. Imagine-toi donc que ce sont ici les préludes des mystères sophistiques; car premièrement, comme Prodicus l'a ordonné, il faut savoir la propriété des mots, ce que ces étrangers viennent d'enseigner. Tu ignorais qu'apprendre (12) se dit quand on acquiert une connaissance qu'on n'avait pas auparavant, [278a] et aussi quand, après avoir acquis la connaissance d'une chose, on ré- 


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fléchit, par le moyen de cette connaissance, sur cette même chose, que ce soit un fait ou une idée. Ordinairement on appelle cela plutôt comprendre qu'apprendre, mais quelquefois on lui donne ce dernier nom. Or, tu ne savais pas, comme ces hommes l'ont fait voir, qu'un même nom s'applique à des qualités contraires, à celui qui sait et qui ne sait pas. Il en est de même dans la seconde question qu'ils t'ont faite, [278b] si l'on apprend ce que l'on sait ou ce que l'on ne sait pas : ce ne sont là que des jeux en fait de savoir; et c'est pour cela que j'ai prétendu qu'ils jouaient avec toi. Je dis des jeux, parce que quand on saurait un grand nombre de pareilles choses, quand même on les saurait toutes, on n'en connaîtrait pas mieux la véritable nature des choses. A la vérité l'on pourrait surprendre des gens par ces équivoques, comme ceux qui tendent la jambe pour vous faire tomber, ou qui dérobent votre siège quand vous voulez vous asseoir, [278c] et rient de toute leur force dès qu'ils vous voient à terre. Que tout ce qu'ils t'ont dit jusqu'ici, Clinias, passe donc pour un jeu. Le sérieux va venir, et je prendrai moi-même l'initiative en les priant de me tenir la promesse qu'ils m'ont faite. Ils m'ont fait espérer qu'ils m'enseigneraient l'art d'exciter les hommes à la vertu ; mais


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ils ont trouvé à propos, à ce qu'il paraît, de  commencer avec toi par une plaisanterie. A la bonne heure, Euthydème et Dionysodore, [278d] vous avez plaisanté jusqu'ici, mais peut-être cela suffit-il. Venez maintenant au fait, et disposez ce jeune homme à l'amour de la vertu et de la sagesse. Auparavant je vous exposerai ma manière de voir à cet égard, et les choses que je désire entendre. Mais ne vous moquez pas de moi si je vous parais ignorant et ridicule ; c'est le désir que j'ai de profiter de votre sagesse qui me donne le courage d'improviser devant vous. [278e] Encore une fois, vous et vos disciples, ayez la patience de m'écouter sans rire, et toi,
fils d'Axiochus, réponds-moi:

Tous les hommes souhaitent-ils d'être heureux? Mais déjà cette demande n'est-elle pas une de ces questions ridicules, dont tout à l'heure je craignais l'effet? N'est-il pas bien absurde de faire une pareille demande? car qui ne souhaite de vivre heureux? — Il n'y a personne qui ne le souhaite, [279a] me répondit Clinias. — Eh bien, lui dis-je, puisque chacun veut être heureux, comment pourrait-il le devenir? Ne sera-ce pas s'il possède beaucoup de biens? ou cette question n'est-elle pas encore plus ridicule que la première? car cela est évident. — Il en tomba d'ac-


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cord. — Mais, entre toutes les choses, qu'appelons-nous des biens ? La réponse n'est-elle pas encore facile, et faut-il un homme de tant de mérite pour la deviner? Tout le monde conviendra, par exemple, que c'est un bien d'être riche. N'est-ce pas? — Assurément, m'a-t-il dit. — La beauté, [279b] la santé, et autres semblables perfections du corps, ne sont-elles pas des biens? — Il en tomba d'accord. — Et la noblesse, la puissance, les honneurs dans sa patrie, il est évident que ce sont des biens? — Il en convint. — Quels sont les biens qui nous restent encore? être tempérant, juste, vaillant; qu'en dis-tu? Crois-tu, Clinias, que nous devons aussi prendre cela pour des biens, ou non? On pourrait nous le contester; mais toi, dis, qu'en penses-tu? — Ce sont des biens, me dit-il. — [279c] Soit, lui dis-je; et la sagesse, où la placerons-nous? parmi les biens? ou quel est ton avis? — Parmi les biens. — Vois si nous n'oublions pas quelque bien digne de notre estime. — Il me semble que nous n'en avons point oublié, me dit Clinias. — Me ravisant encore, Par Jupiter! m'écriai-je, nous avons failli laisser en arrière le plus grand de tous les biens. — Qui est-il? demanda Clinias. — C'est, lui dis-je, le don de réussir en toutes choses, que tous les hommes, les plus ignorants


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même, reconnaissent pour le premier des biens. — Tu dis vrai, repartit Clinias. — Alors revenant tout-à-coup sur moi-même : Il s'en est peu fallu, dis-je, Clinias, que toi et moi nous [279d] n'ayons apprêté à rire à ces étrangers. — Comment? répliqua Clinias. — Parce que nous avons déjà parlé plus haut du talent de réussir, et que nous en parlons encore. —Qu'est-ce que cela fait? — Il est ridicule de revenir sur ce qui était déjà dit, et de répéter deux fois la même chose. — Que veux-tu dire? reprit Clinias. — La sagesse est le talent de réussir, lui dis-je ; un enfant en conviendrait. Le jeune Clinias était tout étonné, tant il est encore simple et novice. Je m'en aperçus, et lui dis : Ne [279e] sais-tu pas, Clinias, que les joueurs de flûte réussissent le mieux à bien jouer de la flûte? — Oui. — Et dans l'écriture et la lecture des lettres, les grammairiens ? — Oui. — Et pour les dangers de la mer, crois-tu qu'il y ait des hommes qui réussissent mieux que les pilotes habiles? — Non, sans doute. — Si tu allais à la guerre, n'aimerais-tu pas mieux partager les périls et [280a] les hasards avec un bon capitaine, qu'avec un mauvais ? — Avec un bon capitaine. — Et si tu étais malade, ne te confierais-tu pas plutôt à un bon médecin qu'à un mauvais ? — Assurément. — C'est-à-dire que tu attendrais un meil-


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leur succès d'un bon médecin, que de celui qui ne saurait pas son métier ? — Il en convint. — C'est donc toujours la sagesse qui fait que les hommes réussissent; car personne ne sera jamais mal dirigé par la sagesse; avec elle nécessairement on fait bien et on réussit; autrement ce ne serait plus la sagesse. [280b] Enfin nous tombâmes d'accord, et je ne sais comment, qu'en général la sagesse et le succès vont toujours ensemble. Après que nous fûmes convenus de cela, je lui demandai de nouveau ce qu'il pensait des choses que nous avions accordées d'abord ; car nous avons avancé, lui dis-je, que nous serions heureux et contents si nous avions beaucoup de biens. — Il en convint. — Serions-nous heureux par les biens que nous possédons s'ils ne nous servaient à rien, ou s'ils nous servaient à quelque chose? — Il faut qu'ils nous servent à quelque chose. — Mais nous [280c] serviraient-ils à quelque chose, si nous nous bornions à les posséder et que nous n'en fissions aucun usage? Par exemple, que nous servirait d'avoir quantité de vivres, sans en manger, et beaucoup à boire sans boire ? — A rien du tout, me dit-il. — Et les artisans, s'ils possédaient tout ce qu'il leur faut chacun pour leur métier, et n'en faisaient pas usage, seraient-ils heureux par cette possession? je dis, par cela même


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qu'ils possèdent tout ce qu'il faut à un artisan ? Supposons, par exemple, qu'un charpentier ait tous les instruments nécessaires, tout le bois qu'il lui faut, et qu'il ne travaille pas, quel avantage tirera-t-il [280d] de cette possession? — Aucun. — Et qu'un homme possède de grandes richesses et tous les biens dont nous avons parlé, sans oser y toucher ; la possession seule de tant de biens le rendra-t-elle heureux? — Non, sans doute, Socrate. — Il semble donc que, pour être heureux, ce ne soit pas assez d'être maître de tous ces biens, mais qu'il faut encore en user ; autrement la possession ne servira à rien. — Tu dis vrai, Socrate, répondit Clinias. — Et [280e] crois-tu, Clinias, que la possession et l'usage des biens suffisent pour rendre heureux? — Je le crois. — Comment! si l'on en fait un bon usage, ou un mauvais ? — Si l'on en fait un bon usage, dit Clinias. — Tu as fort bien répondu, lui dis-je, car il serait encore pis de faire un mauvais usage d'une chose, que de n'en pas user. Le premier est un mal, le dernier n'est ni [281a] bien ni mal. N'en est-il pas ainsi? — Certainement, dit Clinias. — Y a-t-il autre chose qui apprenne à bien employer le bois que la science du charpentier? — Non, certainement. — Et dans la fabrication des ustensiles, repris-je, c'est encore


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la science (13) qui enseigne la vraie manière de s'y prendre ? — Oui. — Dans l'usage des biens, dont nous avons parlé d'abord, des richesses, de la santé et de la beauté, c'est donc aussi la science (14) [281b] qui apprend à bien s'en servir, ou est-ce quelque autre chose ? — La science. — Ce n'est donc pas seulement le succès, mais le bon usage, que la science enseigne aux hommes dans tout ce qu'ils possèdent et ce qu'ils font. — Il en convint. — Par Jupiter! peut-on posséder utilement une chose sans lumières et sans sagesse ? à quoi sert-il, quand on n'a pas de tête, de posséder et de faire beaucoup de choses; ou d'avoir du bon sens, quand on n'a rien et qu'on ne peut rien faire? fais-y bien attention. En agissant moins, [281c] ne ferait-on pas moins de fautes ? en faisant moins de fautes, ne s'en trouverait-on pas moins mal? et en se trouvant moins mal, n'en serait-on pas moins malheureux? — Oui, répondit Clinias. — Mais qui agit le moins, le riche ou le pauvre? — Le pauvre. — Le fort ou le faible ? — Le faible. — Celui qui a des honneurs ou celui qui n'en a pas? — Celui qui n'en a pas. — Qui agit moins,


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l'homme brave et éclairé ou le timide ? — Le timide. — Et l'oisif, n'agit-il pas moins que l'actif? — Oui. — Et l'homme lourd moins que [281d] l'agile, et celui qui a la vue basse et l'ouïe dure moins que celui qui les a bonnes? — Après que nous fûmes convenus de tout cela, j'ajoutai : En général, diluas, il paraît que tous les biens que nous avons nommés tels dans le commencement, ne peuvent pas être considérés comme des biens en eux-mêmes; qu'au contraire, s'ils sont au pouvoir de l'ignorance, ils sont pires que les maux contraires, parce qu'ils fournissent plus de moyens d'agir au sot qui les possède ; mais ils ne sont préférables que s'ils sont accompagnés de lumières et de sagesse ; en eux-mêmes [281e] ils ne doivent passer ni pour bons ni pour mauvais. — Il me semble que tu as raison, dit Clinias. — Que conclurons-nous donc de tout ceci? Qu'en général rien n'est bon ni mauvais, excepté deux choses, la sagesse qui est un bien, et l'ignorance un mal. — Clinias l'avoua. — [282a] Maintenant, lui dis-je, passons plus avant. Puisque chacun veut être heureux, si pour l'être nous avons vu qu'il faut user des choses et en bien user, et que leur bon emploi et le succès nous viennent de la science, tout homme doit, autant que possible, et de toutes ses forces, chercher à se rendre le


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 plus sage qu'il pourra; ou ne le doit-il pas? — Oui, me dit-il. — Il faut donc croire qu'il vaut mieux devoir la sagesse que des richesses, à son père, [282b] à ses tuteurs et à ses amis, quels qu'ils soient, à ceux qui se donnent pour amants, à des étrangers ou à des concitoyens, et employer même pour avoir la sagesse les prières et les supplications; il n'y a même ni honte ni opprobre dans un tel but de descendre à toutes sortes de services et de complaisances, pourvu qu'elles soient honnêtes, envers un amant on envers tout autre, quand on le fait par un vif désir de la sagesse. N'est-ce pas ton sentiment? — Oui, reprit-il, tu me parais avoir [282c] dit la vérité. — Pourvu toutefois, Clinias, que la sagesse se puisse enseigner, et qu'elle ne soit pas un don du hasard et de la fortune; car c'est ce qu'il nous faut encore examiner, et nous n'en sommes pas encore convenus, toi et moi. — Pour moi, Socrate, dit-il, je crois qu'elle peut s'enseigner. — Ravi de cette réponse, je lui dis : Tu as bien fait, ô le meilleur des hommes, de me répondre ainsi, et de m'épargner par là de longues recherches pour savoir si la sagesse se peut apprendre, ou non. Maintenant donc, puisque tu crois qu'elle se peut enseigner et qu'elle seule procure à l'homme [282d] le succès et le bonheur,


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pourrais-tu n'être pas d'avis qu'il faut la chercher? et toi-même n'as-tu pas dessein de le faire ? — Sans doute, Socrate, me répondit-il, je le ferai autant que je pourrai.

A ces mots, tout satisfait : Voilà, dis-je, Euthydème et Dionysodore, un modèle d'exhortation à la vertu, tel que je le désire à peu près, mais grossier peut-être, pénible et diffus. Que l'un de vous deux nous le reproduise avec art ; et si vous n'en [282e] voulez pas prendre la peine, au moins suppléez à ce qui manque à mon discours en faveur de ce jeune garçon, et dites-lui s'il faut qu'il apprenne toutes les sciences, ou si une seule peut le rendre homme de bien et heureux, et quelle est cette science. Car, comme je vous l'ai déjà dit, nous souhaitons tous ardemment que ce jeune homme devienne un jour bon et sage.

[283a] Après avoir parlé de la sorte, Criton, j'écoutais avec recueillement pour entendre de quelle manière ils entameraient la conversation, et comment ils s'y prendraient pour exciter Clinias à l'étude de la vertu et de la sagesse. Dionysodore, le plus âgé des deux, prit le premier la parole; nous jetâmes tous les yeux sur lui comme pour entendre à l'instant un discours merveilleux. En quoi [283b] nous ne fumes pas trom-


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trompés; car il est vrai, Criton, qu'il nous dit des choses admirables, qui méritent d'être entendues de toi, tant elles étaient capables d'exciter à la vertu ! — Dis-moi, Socrate, et vous tous, qui désirez, dites-vous, que ce jeune homme soit vertueux, n'est-ce qu'un jeu de votre part, ou le souhaitez-vous tout de bon et sérieusement ? — Il me vint alors dans l'esprit que ces étrangers pourraient bien avoir cru, quand nous les avions priés d'entretenir Clinias, que nous avions plaisanté et que pour cela ils n'avaient fait aussi que badiner. [283c] Je me hâtai donc de répondre qu'assurément c'était tout de bon. — Prends garde, Socrate, reprit Dionysodore, que tu ne nies bientôt ce que tu affirmes présentement. — Je sais bien ce que je dis, répondis-je, et je suis sûr que je ne le ferai pas. — Que dites-vous donc? vous souhaitez qu'il devienne sage? — Cela même. — Et maintenant Clinias est-il sage ou ne l'est-il pas? — Il dit qu'il ne l'est pas encore, car c'est un garçon sans vanité. — Vous [283d] voulez donc, reprit-il, qu'il soit sage, et non pas ignorant ? — Oui. — Vous voulez donc qu'il devienne ce qu'il n'est pas, et qu'il ne soit pas ce qu'il est? — A ces mots j'étais déjà tout embarrassé. Dionysodore, profitant de mon trouble, reprit aussitôt : Puisque vous voulez que Clinias


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ne soit plus ce qu'il est, vous voudriez qu'il ne fût pas vivant? Vraiment voilà de beaux amis et amants qui souhaitent avant tout la mort de celui qui leur est cher!

[283e] Là-dessus Ctésippe s'enflamma de colère à cause de ses amours, et dit : Étranger de Thurium, s'il n'était pas trop impoli, je te dirais: Retombe sur ta tête le mensonge que tu fais sciemment en supposant de moi et des autres, ce qu'on ne peut pas même dire sans crime, que je souhaite la mort de Clinias ! — Ctésippe, lui dit Euthydème, crois-tu qu'il soit possible de mentir ? — Oui, par Jupiter ! répondit-il, à moins que je ne sois fou. — Mais celui qui ment dit-il la chose dont il est question, ou ne [284a] la dit-il pas? — Il la dit. — S'il la dit, il ne dit rien autre chose que ce qu'il dit. — Il le faut bien. — Ce qu'il dit, n'est-ce pas une certaine chose? — Qui en doute? — Celui qui la dit, dit une chose qui est? — Oui. — Mais celui qui dit ce qui est, dit la vérité : donc si Dionysodore a dit ce qui est, il a parlé vrai et ne vous a point menti. [284b] — Oui, Euthydème, répondit Ctésippe ; mais qui dit cela ne dit pas ce qui est. — Alors Euthydème : Les choses qui ne sont point ne sont point, n'est-ce pas? — D'accord. — Les choses qui ne sont point ne sont nullement ? —


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Nullement. — Mais se peut-il qu'un homme agisse vis-à-vis ce qui n'est pas, et qu'il fasse ce qui n'est en aucune manière? — Il ne me paraît pas, répondit Ctésippe. — Mais parler devant le peuple, n'est-ce pas agir? — Oui, certes. — Si [284c] c'est agir, c'est faire? — Oui. — Parler, c'est donc agir, c'est donc faire? — Il en convint. — Personne ne dit donc ce qui n'est pas, car il en ferait quelque chose, et tu viens de m'avouer qu'il est impossible de faire ce qui n'est pas. Ainsi, de ton propre aveu, personne ne peut mentir, et si Dionysodore a parlé, il a dit des choses vraies et qui sont effectivement. — Par Jupiter! Euthydème, répondit Ctésippe, Dionysodore a dit peut-être ce qui est, mais il ne l'a pas dit comme il est. — Que dis-tu, Ctésippe? repartit Dionysodore; y a-t-il [284d] des gens qui disent les choses comme elles sont? — Il y en a, répondit Ctésippe, et ce sont les gens de bien, les hommes véridiques. — Mais, reprit Dionysodore, le bien n'est-il pas bien, et le mal n'est-il pas mal? — Il l'avoua. — Et tu soutiens que les hommes honnêtes disent les choses comme elles sont? — Je le prétends. — Les honnêtes gens disent donc mal le mal, puisqu'ils disent les choses comme elles sont ? — Par Jupiter! oui, reprit Ctésippe, et surtout ils parlent mal des


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malhonnêtes gens : c'est pourquoi, crois-moi, prends garde que tu ne sois de ce nombre, [284e] de peur qu'ils ne disent du mal de toi. Car, sache-le bien, les bons parlent mal des méchants. — Et des grands hommes, en parlent-ils grandement, interrompit Euthydème, et des brusques brusquement? — Oui, reprit Ctésippe, et des ridicules ridiculement; et ils disent que leurs discours sont ridicules. — Oh! oh! repartit Dionysodore, tu dis des injures, Ctésippe, tu dis des injures — Non, par Jupiter! Dionysodore, je t'estime trop ; mais je t'avertis en ami, et je tâche de te persuader de ne jamais me dire en face et si rudement que je souhaite [285a] la mort des personnes qui me sont très chères.

Comme je vis qu'ils s'échauffaient trop, je me mis à plaisanter Ctésippe, et lui dis : Il me semble, Ctésippe, que nous devons accepter de ces étrangers ce qu'ils nous disent, et ne pas disputer avec eux sur des mots, pourvu qu'ils veuillent nous faire part de leur science; car s'ils savent refondre les hommes, d'un méchant et d'un ignorant faire un homme de bien et un sage, n'importe qu'ils aient eux-mêmes découvert ou qu'ils aient appris [285b] d'un autre cette espèce de destruction merveilleuse par laquelle ils font périr le méchant et mettent à sa place


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un homme de bien ; s'ils savent cela, et il n'y a point à en douter, puisqu'ils annonçaient tout à l'heure qu'ils ont depuis peu trouvé l'art de changer les méchants en gens de bien, accordons-leur ce qu'ils demandent; qu'ils tuent ce jeune homme, pourvu qu'ils en fassent un homme de bien, et qu'ils nous tuent nous-mêmes à ce prix. Si vous avez peur, [285c] vous autres jeunes gens, qu'ils fassent l'expérience sur moi comme (15) sur un Carien ; je suis vieux, je courrai volontiers ce danger, et me voilà prêt à m'abandonner à notre Dionysodore, comme à une autre Médée de Colchos (16). Qu'il me tue, s'il le veut, qu'il me fasse bouillir et tout ce qu'il lui plaira, pourvu qu'il me rende vertueux. Alors, Ctésippe : Je suis prêt aussi, Socrate, à m'abandonner à ces étrangers; et, s'il leur plaît, qu'ils m'écorchent même plus qu'ils ne font à présent, à condition qu'ils tirent de ma peau, [285d] non pas une outre, comme de la peau de Marsyas (17), mais la vertu.


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Dionysodore s'imagine que je suis en colère contre lui, point du tout, je ne fais que repousser ce qu'il m'attribue à tort dans ses discours. Il ne faut pas appeler injure, Dionysodore, ce qui n'est que contradiction : injurier est tout autre chose. — Là-dessus, Dionysodore prit la parole, et dit : Tu parles, Ctésippe, comme si c'était quelque chose que contredire. [285e] — Assurément oui, répondit-il; mais toi, Dionysodore, est-ce que tu ne le crois pas? — Tu ne me prouveras jamais que tu aies entendu deux hommes se contredire l'un l'autre. — Soit; mais voyons si Ctésippe ne te le prouvera pas aujourd'hui en contredisant Dionysodore. — T'engages-tu à me rendre raison de cette prétention en me répondant? — Assurément. — Ne peut-on pas parler de toutes choses? — Oui. — Comme elles sont, ou comme elles ne sont pas? [286a] — Comme elles sont. — Car, s'il t'en souvient, Ctésippe, nous avons prouvé tout a l'heure que personne ne dit ce qui n'est pas; on n'a pas encore entendu dire un rien. — Eh bien, reprit Ctésippe, nous contredisons-nous moins pour cela, toi et moi? — Nous contredirions-nous si nous savions tous deux ce qu'il faut dire d'une chose? ou plutôt ne dirions-nous pas alors tous deux la même chose? — Ctésippe l'a-


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voua. — Mais nous contredisons-nous, quand ni l'un ni l'autre nous ne disons point la chose comme elle est, ou n'est-il pas plus vrai qu'alors ni l'un ni l'autre ne parle de la chose ? — Ctésippe l'avoua encore, — Mais quand je dis ce qu'une chose est, et que tu dis [286b] une autre chose, nous contredisons-nous alors? ou plutôt ne parle-je pas, moi, de cette chose, tandis que toi, tu n'en parles pas du tout? Et comment celui qui ne parle pas d'une chose pourrait-il contredire celui qui en parle? — A cela, Ctésippe resta muet. Pour moi, étonné de ce que j'entendais : Comment dis-tu cela, Dionysodore? lui demandai-je ; j'ai souvent entendu [286c] mettre en avant cette proposition, et je l'admire toujours. L'école de Protagoras (18) et même de plus anciens philosophes s'en servaient ordinairement. Elle m'a toujours semblé merveilleuse, et tout détruire et se détruire elle-même. J'espère que tu m'en apprendras mieux qu'un autre la vraie raison. On ne peut pas dire des choses fausses: c'est là le sens de la proposition, n'est-ce pas? Il faut nécessairement que celui qui parle dise la vérité, ou qu'il ne dise rien du tout? — Dionysodore l'avoua. — [286d] Veut-on dire par là qu'il est impossi-


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ble de dire des choses fausses, et qu'il est seulement possible d'en penser?—Non, pas même d'en penser, me dit-il. — Il n'y a donc point d'opinion fausse ? — Non, répondit-il. — C'est-à-dire qu'il n'y a point d'ignorance ni d'ignorants ; car si on pouvait se tromper, ce serait ignorance. — Assurément, dit-il. — Mais cela ne se peut. — Non, certainement. — Ne parles-tu de la sorte, Dionysodore, que pour parler et nous étonner, ou crois-tu en effet qu'il n'y ait point d'ignorants au monde? [286e] — Mais c'est à toi à me prouver le contraire. — Et cela se peut-il, selon ton opinion, et y a-t-il moyen de réfuter, si personne ne se trompe ? — Non, dit Euthydème, c'est impossible. — Aussi ne t'ai-je pas demandé, reprit Dionysodore, de réfuter; car comment demander ce qui n'est pas? — O Euthydème! lui dis-je, je ne comprends pas encore à fond toutes ces belles choses; mais je commence cependant à voir jour un peu. Peut-être vais-je te faire une question assez niaise, mais pardonne-la-moi. [287a] S'il est impossible de se tromper, ou d'avoir une opinion fausse, ou d'être ignorant, il est aussi impossible de commettre une faute en agissant; car alors celui qui fait quelque chose ne peut se tromper dans ce qu'il fait. N'est-ce pas ainsi que vous l'entendez? — Tout-à-fait, dit-il.


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Voici maintenant cette question un peu niaise que je voulais faire. Si nous ne pouvons nous tromper ni dans nos actions, ni dans nos paroles, ni dans nos pensées, par Jupiter! alors qu'êtes-vous venus enseigner ici? N'avez-vous pas annoncé tout à l'heure que vous sauriez enseigner la vertu mieux que personne [287b] à tous ceux qui voudraient l'apprendre ? — Radotes-tu donc déjà, Socrate, reprit Dionysodore, pour venir répéter ici ce que nous avons dit plus haut? En vérité, y eût-il déjà un an que j'eusse avancé une chose, tu nous la répéterais encore ; mais pour ce que nous disons présentement, tu ne saurais qu'en faire. — C'est qu'assurément ce sont des choses très difficiles, lui répondis-je, puisqu'elles sont dites par d'habiles gens. Ce que tu viens de dire en dernier lieu n'est pas moins difficile, et on ne sait qu'en faire; car quand tu me reproches, Dionysodore, que je ne saurais que faire de ce que tu dis, que prétends-tu? N'est-ce pas que je ne peux [287c] le réfuter? Réponds-moi; tes paroles, que je ne savais que faire de tes arguments, veulent-elles dire autre chose? — C'est de ce que tu dis là qu'il est difficile de faire quelque chose. Réponds-moi, Socrate. — Avant que tu aies répondu, Dionysodore? — Comment, tu ne veux pas répondre?


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Le premier, cela est-il juste? lui dis-je. — Très juste. — Et par quelle raison? demandai-je. Évidemment, comme tu t'es donné à nous pour un homme merveilleux en l'art de parler, tu sais parfaitement aussi [287d] quand il faut répondre et quand il ne le faut pas. Ainsi tu ne me réponds point parce que tu ne trouves pas à propos de répondre maintenant. — C'est badiner, dit-il, et non pas répondre. Fais ce que je te dis, mon ami, et réponds, puisque tu conviens que je suis plus habile que toi. — Il faut donc obéir, c'est une nécessité à ce qu'il paraît; tu es le maître. Interroge donc.  — Veux-tu dire que ce qui veut dire quelque chose est animé (19), ou bien crois-tu que les choses inanimées veulent dire quelque chose? — Celles-là seulement qui sont animées. — Eh bien, connais-tu des paroles animées ? — Par Jupiter, non ! — [287e] Pourquoi donc demandais-tu tout à l'heure ce que mes paroles voulaient dire? — Il n'y a pas d'autre raison si ce n'est que je me suis trompé par ignorance. Peut-être aussi que je ne me suis pas trompé, et que j'ai eu raison d'attribuer de l'intelligence aux paroles. Que t'en semble, me suis-je trompé, ou non ?car si je ne me suis pas trompé, tu as beau


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être habile, tu ne saurais me réfuter ni que faire de mes paroles ; et si je me suis trompé, tu n'as pas non [288a] plus bien parlé, puisque tu as soutenu qu'il était impossible de se tromper. Et il n'y a pas un an que tu as dit cela. Mais il me semble, ô Dionysodore et Euthydème, que ce discours en reste toujours au même point, et qu'aujourd'hui comme autrefois eu détruisant tout il se détruit lui-même. Votre art même, si admirable de subtilité, n'a pu trouver le moyen d'empêcher cela. — Là-dessus Ctésippe s'écria : Nos amis [288b] de Thurium, de Chios, ou de quelle autre ville il vous plaira, tout ce que vous dites est merveilleux, et il vous coûte peu de rêver éveillés. Craignant qu'ils n'en vinssent aux injures, je tâchai d'apaiser Ctésippe et lui dis : Je te répète, Ctésippe, ce que j'ai déjà dit à Clinias : tu ne connais pas la merveilleuse science de ces étrangers ; ils n'ont pas voulu nous l'exposer sérieusement, mais imiter Protée (20), le sophiste égyptien, et nous tromper par des prestiges. [288c] Imitons donc, de notre côté, Ménélas, et ne leur donnons point de relâche, jusqu'à Ce qu'ils nous aient montré le côté sérieux de leur science; car je suis persuadé que nous aurons


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quelque chose d'admirable à voir quand une fois ils voudront agir sérieusement. Employons donc les prières, les conjurations et les invocations pour qu'ils se découvrent à nous. Mais je veux encore auparavant leur expliquer de quelle manière je les supplie de se montrer à moi ; et pour cela je reprendrai le discours où [288d] il a été interrompu et tâcherai d'en exposer le reste de mon mieux. Peut-être parviendrai-je à les toucher, et que, par pitié des efforts que je fais pour arriver au sérieux, ils agiront enfin sérieusement eux-mêmes.

Mais toi, Clinias, rappelle-moi donc où nous en étions demeurés tout à l'heure. N'est-ce pas où nous étions enfin tombés d'accord qu'il fallait nous livrer à la philosophie? — Oui, répondit-il. — La philosophie, n'est-ce pas l'acquisition d'une science? — Assurément. — Mais quelle est la science qu'il importe [288e] d'acquérir ? n'est-ce pas simplement celle qui nous est profitable ? — C'est celle-là même. — Or, si nous savions trouver, en parcourant la terre, les lieux où est caché le plus d'or, cette connaissance nous serait-elle profitable? — Peut-être, me dit-il. — Mais nous avions prouvé plus haut, repris-je, qu'il serait inutile que, sans aucun travail et sans creuser la terre, [289a] tout se


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changeât pour nous en or, et qu'il ne servirait à rien de savoir transformer les pierres en or, si nous ne savions pas aussi en faire usage. T'en souvient-il? — Oui, très bien. — Il paraît donc que de même aucune science ne nous apportera d'utilité, ni l'économie (21), ni la médecine, ni toute autre, si tout en sachant faire elle n'apprenait à se servir de ce qu'elle fait. N'est-ce pas? — Il l'avoua. — Celle même qui [289b] rendrait immortel sans apprendre à faire usage de l'immortalité, ne nous serait pas fort utile, d'après ce que nous avons établi. — Nous fûmes d'accord là-dessus. — Nous avons donc besoin, mon bel enfant, continuai-je, d'une science qui sache faire et sache user de ce qu'elle a fait. — C'est évident, me dit-il. — Il n'est donc point nécessaire que nous soyons faiseurs de lyre, [289c] et que nous apprenions cette science ; car ici l'art de faire et l'art d'user sont deux choses distinctes, et l'art de faire une lyre est bien différent de l'art d'en jouer: n'est-il pas vrai? — Il l'affirma. — Nous n'avons pas non plus besoin de l'art de faire des flûtes, car c'est encore la même chose. — Il en convint. — Mais, au nom des dieux, continuai-je, est-ce peut-être


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l'art de faire des harangues qu'il faut apprendre pour être heureux? — Je ne le crois pas, me répondit Clinias. — [289d] Et pourquoi ? — Parce que je vois des faiseurs de harangues qui ne savent pas mieux se servir de leurs discours que les faiseurs de lyres de leurs instruments; et dans ce genre aussi il y a des hommes qui savent employer ce que d'autres ont fait, sans être capables par eux-mêmes de faire une harangue. Il n'est donc pas moins évident que pour les harangues l'art de les faire et l'art de s'en servir sont deux arts différents. — Tu me parais avoir donné une preuve suffisante, repris-je, que l'art de faire des harangues n'est pas celui dont l'acquisition puisse rendre heureux. Je m'imaginais cependant que la science [289e] que nous cherchons depuis longtemps serait celle-là; car, pour te dire la vérité, Clinias, toutes les fois que je parle à ces faiseurs de harangues, je les trouve admirables, et leur art me paraît divin et sublime ; et cela n'est pas étonnant, puisqu'il fait partie de l'art des enchantements et ne lui est inférieur que de peu. [290a] L'art des enchantements adoucit la fureur des vipères, des araignées, des scorpions et des autres bêtes, et celle des maladies ; l'art des harangues conjure et adoucit les juges, l'assemblée et toute espèce de foule. N'est-


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ce pas ton sentiment? — Je n'en ai point d'autre, me répondit-il. — Où nous tournerons-nous donc, et à quel art nous adresser ? — Je ne le
vois guère. — Attends, je crois l'avoir trouvé. — Quel est-il ? reprit Clinias. — [290b] L'art militaire, répondis-je, me paraît l'art dont l'acquisition doit nous rendre heureux. — Je ne suis pas de cet avis, moi. — Pourquoi ? — Ce n'est qu'une chasse aux hommes. — Eh bien? — Toute chasse, me répondit-il, ne fait que découvrir et poursuivre la proie : quand elle est prise, on n'est pas encore en état de s'en servir; les chasseurs et les pêcheurs la mettent entre les mains des cuisiniers. Les [290c] géomètres, les astronomes, les arithméticiens sont aussi des chasseurs, car ils ne font pas les figures et les nombres, mais ils cherchent ce qui existe déjà ; et ne sachant pas se servir de leurs découvertes, les plus sages d'entre eux les donnent aux dialecticiens, afin qu'ils les mettent en usage. — Quoi ! Clinias, lui répondis-je, ô le plus beau et le plus sage des enfants, en est-il ainsi? — Certainement, dit-il, et de même les généraux [290d] après qu'ils se sont rendus maîtres d'une place ou d'une armée, les abandonnent aux politiques, parce qu'ils ne savent pas comment user de ce qu'ils ont pris; justement comme les chasseurs de cailles abandon-


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nent leur proie à ceux qui les nourrissent. Si donc, pour nous rendre heureux, il nous faut un art qui sache user de ce qu'il a fait, ou pris à la chasse, cherchons-en un autre que l'art militaire.

[290e] CRITON.

Que dis-tu, Socrate ! serait-il possible que ce jeune garçon eût ainsi parlé?

SOCRATE.

Tu en doutes ?

CRITON.

Oui, par Jupiter! car s'il a parlé de la sorte, il n'aura plus besoin ni d'Euthydème, ni de tel autre homme que ce soit pour maître.

SOCRATE.

Par Jupiter! est-ce Ctésippe qui a parlé de la sorte, et l'aurais-je oublié ?

[291a] CRITON.

Eh quoi! Ctésippe?

SOCRATE.

Au moins suis-je certain que ce ne fut ni Euthydème ni Dionysodore. Ou n'y avait-il pas là quelque esprit supérieur, mon cher Criton, qui prononçât ses paroles? pour les avoir entendues, j'en suis certain.

CRITON.

Oui, par Jupiter! Socrate, il me paraît que


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ce devait être un esprit supérieur. Mais après, avez-vous cherché encore une autre science et trouvé enfin celle que vous cherchiez?

[291b] SOCRATE.

Comment, trouvé, mon ami? Nous ne prêtions pas moins à rire que les enfants qui courent après les alouettes. Quand nous pensions en tenir une, elle nous échappait. Je ne te répéterai pas toutes celles que nous avons examinées ; mais, arrivés à l'art de régner, et considérant s'il était capable de rendre les hommes heureux, nous nous vîmes tombés dans un labyrinthe où, croyant être à la fin, nous étions obligés de retourner sur nos pas, [291c] et nous nous retrouvions, comme au commencement de nos recherches, aussi dépourvus que nous l'étions d'abord.

CRITON.

Comment cela, Socrate?

SOCRATE.

Je vais te le dire. La politique et la science de régner nous parurent la même chose.

CRITON.

Eh bien?

SOCRATE.

Voyant que l'art militaire et tous les autres se mettent au service de la politique, comme de


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la seule science qui sache faire usage des choses, il nous parut évident que c'était celle que nous cherchions, qu'elle était la cause de la prospérité [291d] ublique, et qu'en un mot, selon le vers d'Eschyle (22), elle était seule assise au gouvernail de l'état, dirigeant tout et commandant à tout pour l'utilité commune.

CRITON.

Et n'était-ce pas bien pensé, Socrate ?

SOCRATE.

Tu en jugeras toi-même, Criton, si tu as la patience d'entendre ce qui suit. Nous examinâmes à son tour l'affaire de cette manière. Cette science de régner, [291e] à qui tout est soumis, fait-elle quelque chose, ou ne fait-elle rien ? Nous avouâmes tous qu'elle faisait quelque chose. Et toi, Criton, ne dirais-tu pas de même ?

CRITON.

Oui.

SOCRATE.

Que fait-elle donc, à ton sens ? Si je te disais, Que produit la médecine dans son domaine? ne me répondrais-tu pas, La santé ?

CRITON.

Oui.


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SOCRATE.

Et ton art, l'agriculture, dans son domaine, quel ouvrage [292a] fait-elle? Ne me répondrais-tu pas qu'elle tire de la terre notre nourriture?

CRITON.

Oui.

SOCRATE.

Et la science de régner, dans son domaine aussi, que produit-elle ? peut-être es-tu un peu embarrassé ?

CRITON.

J'en conviens, Socrate.

SOCRATE.

Et nous aussi, Criton. Mais tu sais du moins que si c'est la science que nous cherchons, elle doit être utile.

CRITON.

Sans doute.

SOCRATE.

C'est-à-dire qu'il faut qu'elle nous apporte dû bien.

CRITON.

Cela est nécessaire, Socrate.

[292b] SOCRATE.

Or, nous étions tombés d'accord, Clinias et moi, que le bien n'était autre chose qu'une science.


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CRITON.

C'est ce que tu m'as dit.

SOCRATE.

Et nous avions trouvé que toutes ces choses qu'on pourrait regarder comme l'ouvrage de la politique, telles que la richesse, la liberté, la paix des citoyens, n'étaient ni bonnes ni mauvaises; mais que la politique devait nous instruire et nous rendre sages, pour être cette science que nous cherchons et qui doit nous [292c] être utile et nous rendre heureux.

CRITON.

En effet : du moins tu m'as raconté tout à l'heure que vous en étiez convenus.

SOCRATE.

Mais la science de régner rend-elle les hommes sages et bons ?

CRITON.

Qui l'empêcherait, Socrate ?

SOCRATE.

Mais les rend-elle tous bons et en toutes choses?  leur apprend-elle toute science, celle du corroyeur, du charpentier, et les autres?

CRITON.

Je ne crois pas, Socrate.

[292d] SOCRATE.

Mais quelle science nous apporte-t-elle enfin,


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et à quoi nous profite-t-elle ? Il ne faut pas qu'elle ne sache faire que des choses qui ne sont ni bonnes ni mauvaises; elle ne doit nous apprendre d'autre science qu'elle-même; disons donc quelle elle est, et à quoi elle est bonne. Dirons-nous, Criton, que c'est une science avec laquelle nous pouvons rendre les autres bons ?

CRITON.

Je le veux bien.

SOCRATE.

Mais à quoi seront-ils bons, et à quoi utiles? Dirons-nous encore qu'ils en formeront d'autres semblables à eux, et ceux-là d'autres encore? [292e] Mais nous ne verrons jamais en quoi ils sont bons, puisque nous ne comptons pas tout ce qu'on regarde comme l'ouvrage de la politique. Il nous arrive donc, comme on dit, de rabâcher toujours la même chose, et, comme je disais tout à l'heure, nous sommes encore aussi éloignés, et même plus que jamais, de trouver cette science qui rend les hommes heureux.

CRITON.

Par Jupiter! Socrate, vous étiez là dans un grand embarras.

SOCRATE.

Aussi, Criton, nous voyant tombés dans [293a] cet embarras, j'invoquai les étrangers comme les


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dioscures (23), et les priai de toute la force de ma voix de venir à notre secours, de dissiper cette tempête, de prendre enfin la chose au sérieux, et de nous enseigner sérieusement cette science dont nous avons besoin pour passer heureusement le reste de notre vie.

CRITON.

Eh bien, Euthydème daigna-t-il vous montrer quelque chose ?

SOCRATE.

Comment, s'il nous l'a montré! vraiment oui, et-il commença son discours d'un ton superbe : [293b] Veux-tu, Socrate, me dit-il, que je t'enseigne cette science dont la recherche vous donne tant d'embarras, ou que je te montre que tu la possèdes déjà? — O bienheureux Euthydème! lui dis-je, cela dépend-il de toi? — Absolument, répondit-il. — Par Jupiter! fais-moi donc voir que je la possède; car cela me sera bien plus commode que de l'apprendre à l'âge où je suis. — Réponds-moi donc, me dit-il: Y a-t-il quelque chose que tu saches ? — Oui, et beaucoup de choses, mais de peu de conséquence. — Cela suffit. Crois-tu qu'entre les choses qui sont, il y en ait quelqu'une [293c] qui ne soit pas ce qu'elle est? —


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Par Jupiter! cela ne se peut. —- Ne dis-tu pas, continua-t-il, que tu sais quelque chose? — Oui. — N'es-tu pas savant si tu sais? — Je suis savant de ce que je sais. — Cela n'importe, me dit-il. Si tu es savant, ne faut-il pas que tu saches tout? — Non, par Jupiter! lui dis-je, puisque j'ignore bien d'autres choses. — Mais si tu ignores quelque chose, tu es donc ignorant ? — De ce que j'ignore, mon cher. — Tu n'en es pas moins ignorant, dit-il; et tout à l'heure tu assurais que tu étais savant; [293d] ainsi tu es ce que tu es, et en même temps tu ne l'es pas. — Soit, Euthydème, lui répondis-je, car, comme on dit, tu parles d'or; mais comment possédé-je cette science que nous cherchons ? N'est-ce pas à cause qu'il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas? de sorte que si je sais une chose, il faut que je sache tout, parce que je ne saurais être savant et ignorant à la fois, et que si je sais tout, il faut que je possède aussi cette science ? N'est-ce pas ainsi que vous raisonnez, et est-ce là le fin de votre art? [293e] — Tu te réfutes toi-même, Socrate, répondit-il. — Mais, Euthydème, repris-je, la même chose ne t'est-elle pas arrivée ? Pour moi, je n'aurai jamais envie de me plaindre d'une aventure qui me sera commune avec toi et ce cher Dionysodore. Dis-moi donc, n'y a-t-il


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pas des choses  que vous savez, et d'autres que vous ne savez pas ? — Point du tout, me répondit Dionysodore. — Comment! repartis-je, vous ne savez donc rien ? — Si fait. — [294a] Vous savez donc tout, puisque vous savez quelque chose ? — Oui, tout, répondit-il, et toi aussi, tu sais tout, si tu sais, ne serait-ce qu'une seule chose. — O Jupiter ! quelle merveille, m'écriai-je, et quel bien précieux nous est révélé! Mais les autres hommes savent-ils aussi tout, ou ne savent-ils rien ? — Il est impossible, répondit-il, qu'ils sachent une