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 PLATON

HIPPIAS

texte grec

 

Oeuvres de Platon

Victor Cousin

Gorgias tome III - tome IV Hippias

 

 

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HIPPIAS,

OU

DU BEAU.


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ARGUMENT PHILOSOPHIQUE.

LE sophiste Hippias se vante à Socrate d'avoir eu dernièrement à Lacédémone le plus grand succès avec un discours sur les belles occupations (01) qui conviennent à la jeunesse, et il espère avoir le même succès à Athènes, où il compte faire bientôt une nouvelle lecture de ce discours, à laquelle il invite Socrate. Socrate le remercie, mais il feint de ne pas entendre le sujet du discours d'Hippias, parce qu'il y sera question de belles occupations, c'est-à-dire de belles choses, et qu'il ignore ce que c'est que le beau. Il conjure Hippias de vouloir bien


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le lui enseigner, pour qu'il soit en état de comprendre son discours. Hippias, qui ne saisit pas toute la portée de la question de Socrate, lui donne à la place d'une définition générale des exemples du beau, qu'il confond avec le beau lui-même; et tout naturellement, pour modèle de la beauté, il lui cite une belle femme. Sur quoi Socrate lui montre aisément qu'il élude la difficulté, qu'une belle femme est belle sans être la beauté elle-même, comme un cheval aussi peut être beau, un vase, et mille autres choses ; et que la vraie question est de savoir pourquoi ces différents objets sont beaux et quel est le caractère commun à tous, qui, se retrouvant dans tous à quelque degré, constitue leur beauté. Hippias cherche alors, au lieu d'un exemple particulier, une qualité générale; mais ne s'élevant pas bien haut encore, ne sortant pas du cercle de la beauté physique,


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quoiqu'il quitte le domaine de la nature pour celui de l'art, il prétend que ce qui rend beaux les objets d'art c'est l'or, et que l'or est de tous les métaux employés par les artistes celui qui donne à leurs ouvrages leur plus grande beauté : opinion qui, pour être comprise du lecteur moderne, exige qu'il se rappelle les procédés et les matériaux de l'art antique. Socrate réfute cette opinion en montrant à Hippias que si l'or est beau, l'ivoire a aussi sa beauté, qu'il est préférable dans certains cas, que souvent même une matière moins précieuse que l'ivoire peut faire un plus bel effet, et qu'on ne peut pas dire d'une manière absolue que là où n'est pas l'or, nulle beauté ne soit possible. L'or n'est donc pas le beau en soi.

Hippias croit beaucoup mieux satisfaire Socrate en se jetant d'un autre côté, et il dit qu'il n'y a rien de plus beau que d'être riche, d'avoir de la santé et de la considé-


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ration, de fournir une carrière distinguée, d'arriver à un âge avancé, de mourir plein de jours et d'honneurs, et d'obtenir de la postérité la même vénération dont on a entouré ses pères. Mais, répond Socrate, quand il serait vrai que ces divers caractères contiennent toute la beauté qui est relative à l'homme, ils sont loin d'épuiser l'idée entière du beau. D'abord ils sont étrangers à la nature; car la nature, qui est immortelle, ne vieillit pas, et n'est pas sujette à la maladie. Il en est de même de l'art. La définition ne s'appliquant ni aux beautés de la nature, ni à celles de l'art, est donc incomplète, même dans les limites du monde visible. Il y a plus, elle ne s'applique point aux dieux, à cette existence réelle, quoique invisible, qui passe pour le type de la beauté, et que par conséquent la définition devrait embrasser; car elle doit atteindre tout ce qui est beau, et dans l'hu-


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inanité, et dans la nature, et dans l'art, et dans la divinité. Toute définition qui n'embrasserait pas le cercle entier des êtres, est d'avance convaincue d'insuffisance et ne peut remplir les conditions d'une définition légitime.

Éclairé peu à peu par les objections de Socrate, Hippias essaye enfin de véritables définitions, des définitions générales et abstraites ; et il en propose successivement trois, qui, sans cesse reproduites par les philosophes, combattues ou adoptées, offrent dès lors dans leur premier développement et leur première réfutation un double intérêt, historique et philosophique. Platon, dans la personne de Socrate, parcourt rapidement ces trois définitions, les caractérise avec netteté, et leur oppose des arguments décisifs, dont la force est encore entière aujourd'hui.

1° La première de ces définitions est la


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convenance. Elle est vieille, comme on voit, l'opinion qui attribue la beauté à la disposition et à l'arrangement des parties, car c'est là ce que signifie la convenance. Platon répond : Ou les diverses parties sont belles, et alors ce n'est pas leur arrangement qui les fait telles, quoique cet arrangement puisse avoir aussi sa beauté; ou les parties ne sont pas belles, et alors que peut faire leur arrangement ? Pensons-y bien. Pour que la convenance constitue la beauté, il faut que, de parties qui ne sont pas belles, elle fasse non seulement un tout qui ait de la beauté, mais un tout dont les parties soient belles, et belles, non d'une beauté apparente et relative, mais d'une beauté réelle et absolue; car il s'agit ici de ce qui est et non de ce qui paraît beau, de la réalité et non de l'apparence, de la beauté absolue et non de la beauté relative. ll faut à la rigueur que la con-


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venance, l'arrangement et la disposition des parties, transforment positivement la laideur en beauté ; si elle lui met seulement un masque,la convenance n'est alors qu'une tromperie en fait de beauté et non la beauté elle-même, et la définition est incomplète et vicieuse.

2° Le beau, c'est l'utile. Mais utile à quoi, demande Platon, à quel usage et dans quel but? Sans doute tout ce qui ne sert à rien, ce qui n'a en soi le pouvoir de rien produire, est indigne du nom de beau; mais par cela seul qu'un homme ou une chose a le pouvoir de produire quelque effet et de tendre à un but, suit-il de là que cet homme ou cette chose soit belle alors même qu'elle ne mènerait à rien de bon, et produirait même du mal? Il est clair que l'utile n'étant qu'un moyen, un moyen relatif à un but, c'est la bonté du but qui mesure la beauté du moyen, de sorte qu'il ne faut pas dire


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que le beau est ce qui est utile, mais ce qui est utile à une bonne fin, c'est-à-dire ce qui est avantageux, c'est-à-dire encore ce qui est bien.

Vous croyez que Platon va s'arrêter à cette définition qu'il a lui-même suggérée à l'interlocuteur, et qui semble si bien d'accord avec la théorie platonicienne, qui, n'admettant de vraiment utile que ce qui est bien ou conduit au bien, et de beau que le bien même ou ce qui en porte l'empreinte, confond dans une seule idée l'utile, le bien et le beau (02). Mais, tout au contraire, cette définition, savoir que le beau est ce qui est utile, avantageux, capable de produire quelque bien, loin de trouver grâce aux yeux de Platon par son rapport avec sa propre théorie, est traitée ici avec une sévérité telle qu'elle semble au premier coup 


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d'œil une injustice et même une contradiction. L'intelligence de ce passage controversé ne peut être empruntée qu'à un examen plus approfondi de la vraie théorie de Platon, et de la définition dont il s'agit. Cette définition ressemble bien un peu, il est vrai, à la théorie platonicienne, mais cette ressemblance n'est qu'apparente et couvre une différence essentielle. D'abord, à la rigueur, les termes même dans lesquels la définition est exprimée excluent l'identité du beau et du bien : car, selon cette définition, le beau est ce qui produit le bien; il est par conséquent la cause du bien ; il en diffère donc de toute la différence qui sépare la cause de l'effet; donc le beau n'est pas le bien. Mais cette réponse ne s'adresse qu'à l'énoncé de la définition. Il faut aller plus avant. Si l'on veut mettre entre le beau et le bien la relation de la cause à l'effet, de l'antécédent au conséquent, comme le fait la


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définition, la cause, dans la vraie théorie de Platon, ce serait le bien, et le beau en serait l'effet, le développement et la forme; tandis que dans la définition ici réfutée, les mots semblent attribuer au beau l'antériorité et la qualité de cause, et rabaisser le bien au rang de l'effet: ce qui, d'un côté, fait du bien une simple conséquence, un résultat d'un principe autre que lui-même, c'est-à-dire détruit son indépendance, et en même temps donne au beau une primitivité, une puissance créatrice que la raison lui enlève aisément pour le laisser alors flotter sans aucune base. La contradiction reprochée à Platon n'est donc qu'apparente, et c'est précisément dans l'intérêt de sa vraie théorie qu'il combat la définition d'Hippias, et la combat avec une sévérité impitoyable, parce qu'on pourrait la confondre avec la sienne, et qu'elle en diffère essentiellement.

3° Le beau, c'est le plaisir que nous don-


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nent les perceptions de l'ouïe et de la vue. C'est encore là aujourd'hui la doctrine des partisans de la philosophie des sens, en matière de beauté. Ils réduisent toute l'idée du beau à une sensation, seulement ils empruntent cette sensation aux sens de l'ouïe et de la vue; et on ne peut nier en effet que ce ne soit surtout par ces deux sens que nous percevons les sensations qui sont pour nous l'occasion de la conception du beau dans la nature. Mais outre que les sensations de la vue et de l'ouïe ne sont que l'occasion et non le principe de la notion de la beauté dans l'ordre de la nature, il est absurde de vouloir ramener à cette seule explication toutes les autres espèces de beauté : la beauté des actions, par exemple, et en général la beauté morale. Il faudrait soutenir que toute beauté morale est réductible à la beauté physique, en un mot il faudrait mettre en avant un système général de sensualisme cent fois


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réfuté par Platon. — Ensuite à quel titre les plaisirs de l'ouïe et de la vue contiendraient-ils la notion du beau ? Ce ne peut être qu'à titre de plaisir en général, ou à titre de plaisir propre au sens particulier de la vue et de l'ouïe. Or, si c'est en tant que plaisir indépendamment des sens particuliers qui le donnent, il faut dire que toute espèce de sensation agréable contiendra aussi la notion du beau, pourvu qu'elle soit agréable, fût-ce même les sensations les plus grossières, le plaisir étant égal à lui-même dans sa nature et ne pouvant différer que dans ses degrés; ou si c'est à titre de plaisir venu des sens particuliers de la vue et de l'ouïe, il faut expliquer ce qu'il peut y avoir de commun dans ces deux sens pour y trouver la notion commune du beau. Si la vue comme telle nous révèle la beauté, elle exclut l'ouïe; ou si c'est l'ouïe, elle exclut la vue. Qu'y a-t-il donc qui soit commun à ces deux choses et en même


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temps propre à chacune d'elles, pour expliquer la beauté qui doit être propre à chacune et en même temps commune à toutes deux? Que l'on cherche bien, et l'on trouvera qu'il n'y a de propre et de commun à la fois aux sensations agréables de la vue et de l'ouïe, que cette qualité, savoir d'être agréable, c'est-à-dire le plaisir, et nous retombons alors dans la première hypothèse. On insiste, et l'on dit que les sensations de la vue et de l'ouïe, indépendamment du plaisir, ont cela de particulier à elles, exclusivement à toutes les autres sensations, de donner un plaisir sans mélange de peine; or le plaisir sans mélange de peine, ce n'est pas seulement le plaisir, c'est le bien lui-même. Mais c'est retomber ou dans la théorie du beau considéré comme utile, théorie déjà détruite, ou dans celle du beau considéré comme cause du bien, théorie que Platon a déjà réfutée, et sur laquelle il re-


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vient ici pour l'accabler de nouveau, comme destructive de sa théorie favorite de l'identité du bien et du beau, à laquelle il immole successivement toutes les théories et qu'il élève au-dessus d'elles sans la démontrer ni la développer, ni même l'avouer directement.

L'Hippias appartient à la même classe de dialogues que le Lysis, et nous aurions pu y signaler aussi et y suivre les procédés et la marche de la dialectique platonicienne; mais nous avons préféré nous occuper ici du fond plus encore que de la forme; pour celle-là, nous renvoyons à l'argument qui précède. D'ailleurs, l'Hippias ne se rapporte au Lysis que d'une manière générale, comme un dialogue réfutatif à un dialogue de même genre ; mais il a des rapports plus réels et plus particuliers avec l'Euthyphron. C'est tout-à-fait la même composition, le même caractère philosophique et dramati-


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que, et on n'y peut méconnaître deux ouvrages du même âge et de la même main, du même penseur et du même artiste. L'Hippias est tout négatif, il est vrai, mais comme beaucoup d'autres dialogues, et même ici une solution positive est à peu près indiquée ; la réfutation est rapide, et souvent subtile en apparence, mais toujours solide en réalité ; et la composition, dans sa brièveté, a de la grandeur, une méthode parfaite, et un vif intérêt, puisque dans ce court dialogue se trouvent presque toutes les solutions que la philosophie peut proposer sur la question du beau, successivement présentées dans leur ordre de vraisemblance et d'importance, d'abord une solution purement physique et des exemples au lieu de généralités philosophiques, puis des tentatives d'abstractions tour à tour convaincues d'être incomplètes et de n'atteindre qu'un


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côté du sujet au lieu de l'embrasser tout entier, enfin tous les vices de l'école sensualiste des sophistes, soit pour la méthode, soit pour le fond des idées, exposés graduellement avec une lumière et une vigueur toujours croissante. Pour être concentrée dans un étroit espace et pour ainsi dire ramassée sur elle-même, la force de l'Hippias n'en est pas moins réelle, et le fond simple et riche de ce petit dialogue eût porté aisément les plus grands développements, s'il eût plu à l'auteur de s'y livrer, et nous les eussions ici facilement tirés nous-mêmes si la brièveté de l'ouvrage original ne nous eût imposé la loi de resserrer cet argument dans de justes limites.


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HIPPIAS,

OU

DU BEAU.

 

SOCRATE, HIPPIAS.

 

[281a] SOCRATE.

O SAGE et excellent Hippias, combien il y a que tu n'es venu à Athènes !

HIPPIAS.

En vérité, Socrate, je n'en ai pas eu le loisir. Lorsque l'Élide a quelque affaire à traiter avec une autre cité, elle s'adresse toujours à moi préférablement à tout autre citoyen, et me choisit pour son envoyé, persuadée que personne n'est plus capable de bien juger, et de lui faire un rapport fidèle des choses qui lui sont dites [281b] de la part de chaque ville. J'ai donc été souvent député en différentes villes, mais le plus souvent à Lacédémone et pour


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un plus grand nombre d'affaires très importantes. C'est pour cette raison, puisque tu veux le savoir, que je viens rarement en ces lieux.

SOCRATE.

Voilà ce que c'est, Hippias, d'être un homme vraiment sage et accompli ; car d'abord tu es en état de procurer aux jeunes gens des avantages bien autrement précieux que l'argent qu'ils te donnent [281c] en grande quantité; et ensuite tu peux rendre à ta patrie de ces services capables de tirer un homme de la foule, et de lui acquérir de la renommée. Cependant, Hippias, quelle peut être la cause pour laquelle ces anciens, dont les noms sont si célèbres pour leur sagesse, un Pittacus, un Bias, un Thalès de Milet, et ceux qui sont venus depuis, jusqu'à Anaxagoras, se sont tous ou presque tous éloignés des affaires publiques?

HIPPIAS.

Quelle autre raison, Socrate, penses-tu qu'on puisse alléguer, [281d] si ce n'est leur impuissance à embrasser à la fois les affaires de l'état et celles des particuliers?

SOCRATE.

Quoi donc! au nom de Jupiter! est-ce que, comme les autres arts se sont perfectionnés, et


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que les ouvriers du temps passé sont des ignorants auprès de ceux d'aujourd'hui, nous dirons aussi que votre art, à vous autres sophistes, a fait les mêmes progrès, et que ceux des anciens qui s'appliquaient à la sagesse n'étaient rien en comparaison de vous?

HIPPIAS.

Rien n'est plus vrai.

SOCRATE.

Ainsi, Hippias, si Bias revenait maintenant au monde, il paraîtrait ridicule [282a] auprès de vous, à peu près comme les sculpteurs disent que Dédale se ferait moquer si de nos jours il faisait des ouvrages tels que ceux qui lui ont acquis tant de célébrité.

HIPPIAS.

Au fond, Socrate, la chose est comme tu dis; cependant j'ai coutume de louer les anciens et nos devanciers plus que les sages de ce temps, car si je suis en garde contre la jalousie des vivants, je redoute aussi l'indignation des morts.

[282b] SOCRATE.

C'est fort bien pensé et raisonné, Hippias, à ce qu'il me semble. Et je puis aussi te rendre témoignage que tu dis vrai, et que ton art s'est réellement perfectionné pour la capacité de join-


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dre l'administration des affaires publiques aux affaires particulières. En effet, le fameux Gorgias, sophiste de Léontium, est venu ici avec le titre d'envoyé de sa ville, comme le plus capable de tous les Léontins de traiter les affaires d'état. Il s'est fait beaucoup d'honneur en public par son éloquence; et, dans le particulier, en donnant des leçons et en conversant avec les jeunes gens, il a amassé et [282c] emporté de grosses sommes d'argent de cette ville. Veux-tu un autre exemple? Notre ami Prodicus a souvent été député par ses concitoyens auprès de beaucoup de villes, et, en dernier lieu, étant venu, il y a peu de temps, de Céos à Athènes, il a parlé dans le sénat avec de grands applaudissements ; et donnant chez lui des leçons et s'entretenant avec notre jeunesse, il en a tiré des sommes prodigieuses (03). Parmi les anciens sages, aucun n'a cru devoir exiger de l'argent pour prix de ses leçons, ni faire montre de son savoir [282d] devant toutes sortes de personnes, tant ils étaient simples, et savaient peu le mérite de l'argent. Mais les deux sophistes que je viens de nommer ont plus gagné d'argent avec leur sagesse 


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qu'aucun ouvrier n'en a retiré de quelque art que ce soit; et Protagoras, avant eux, avait fait la même chose.

HIPPIAS.

Je vois bien, Socrate, que tu n'entends pas le fin de notre profession : si tu savais combien elle m'a valu d'argent, tu en serais étonné; et pour ne point parler du reste, étant une fois allé en Sicile lorsque Protagoras [282e] y était et y jouissait d'une grande réputation, quoiqu'il eût déjà un certain âge et que je fusse beaucoup plus jeune que lui, j'amassai en fort peu de temps plus de cent cinquante mines, et plus de vingt mines d'un seul petit endroit qu'on appelle Inycum. De retour chez moi, je donnai cette somme à mon père, qui en fut surpris et frappé ainsi que nos autres concitoyens ; et je crois avoir gagné seul plus d'argent que deux autres sophistes ensemble, quels qu'ils puissent être.

SOCRATE.

En vérité, Hippias, voilà une belle et grande preuve [283a] de ta sagesse, de celle des hommes de notre siècle, et de leur supériorité à cet égard sur les anciens. Il faut convenir, d'après ce que tu dis, que l'ignorance de vos devanciers était extrême, puisqu'on rapporte qu'il est arrivé à


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Anaxagoras lui-même tout le contraire de ce qui vous arrive. Ses parents lui ayant laissé de grands biens, il les négligea et les laissa périr entièrement, tant sa sagesse était insensée. On raconte des traits à peu près semblables d'autres anciens. Il me paraît donc que c'est là une marque bien claire de l'avantage que vous avez sur eux du côté de la sagesse. [283b] C'est aussi le sentiment commun, qu'il faut que le sage soit principalement sage pour lui-même ; et la fin d'une pareille sagesse est d'amasser le plus d'argent que l'on peut. Mais en voilà assez là-dessus. Dis-moi encore une chose : de toutes les villes où tu as été, quelle est celle dont tu as rapporté de plus grosses sommes ? Il ne faut pas le demander ; c'est sans doute Lacédémone, où tu es allé plus que partout ailleurs.

HIPPIAS.

Non, par Jupiter, Socrate.

SOCRATE.

Que dis-tu-là ? Est-ce de cette ville que tu aurais tiré le moins d'argent?

[283c] HIPPIAS.

Je n'en ai jamais tiré une obole.

SOCRATE.

Voilà une chose bien étrange et qui tient du prodige, Hippias. Dis-moi, je te prie, n'aurais-


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tu point assez de sagesse pour rendre meilleurs du côté de la vertu ceux qui te fréquentent et prennent tes leçons?

HIPPIAS.

J'en ai de reste pour cela, Socrate.

SOCRATE.

Est-ce donc que tu étais en état de rendre meilleurs les enfants des Inyciens, et que tu ne pouvais en faire autant des enfants des Spartiates ?

HIPPIAS.

Il s'en faut de beaucoup.

SOCRATE.

C'est apparemment que les Siciliens sont curieux de devenir meilleurs, et que les Lacédémoniens [283d] ne s'en soucient pas (04).

HIPPIAS.

Au contraire, Socrate, les Lacédémoniens n'ont rien plus à cœur.

SOCRATE.

Auraient-ils par hasard fui ton commerce, faute d'argent?

HIPPIAS.

Nullement ; ils en ont en abondance. 


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SOCRATE.

Puisque les Lacédémoniens désirent devenir meilleurs, qu'ils ont de l'argent, et que tu peux leur être infiniment utile à cet égard, pourquoi donc ne t'ont-ils pas renvoyé chargé d'argent? Cela ne viendrait-il point de ce que les Lacédémoniens élèvent mieux leurs enfants que tu ne ferais? Est-ce là ce que nous dirons, et en conviens-tu ?

[283e] HIPPIAS.

J'en suis bien éloigné.

SOCRATE.

N'aurais-tu pu réussir à persuader aux jeunes gens de Lacédémone qu'en s'attachant à toi ils avanceraient plus dans la vertu qu'auprès de leurs parents? ou bien n'as-tu pu mettre dans l'esprit de leurs pères que, pour peu qu'ils prissent intérêt à leurs enfants, ils devaient t'en confier l'éducation, plutôt que de s'en charger eux-mêmes? Sans doute qu'ils n'enviaient point à leurs enfants le bonheur de devenir aussi vertueux qu'il est possible ?

HIPPIAS.

Non, je ne le pense pas.

SOCRATE.

Lacédémone est pourtant une ville bien policée.


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HIPPIAS.

Sans [284a] contredit.

SOCRATE.

Mais, dans les villes bien policées, la vertu est ce qu'on estime le plus.

HIPPIAS.

Assurément.

SOCRATE.

Personne au monde n'est d'ailleurs plus capable que toi de l'enseigner aux autres.

HIPPIAS.

Personne, Socrate.

SOCRATE.

Celui qui saurait parfaitement apprendre à monter à cheval ne serait-il pas considéré en Thessalie plus qu'en nul autre endroit de la Grèce ? et n'est-ce pas là qu'il amasserait le plus d'argent, ainsi que partout où l'on aurait de l'ardeur pour cet exercice?

HIPPIAS.

Il y a apparence.

SOCRATE.

Et un homme capable d'enseigner les sciences les plus propres à inspirer la vertu ne sera point honoré principalement [284b] à Lacédémone, et dans toute autre ville grecque gouvernée par de bonnes lois? il n'en retirera pas, s'il le veut, plus


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d'argent que de nulle autre part? Et tu crois, mon cher, qu'il fera plutôt fortune en Sicile et à Inycum? Te croirai-je en cela,Hippias? car si tu l'ordonnes, il faudra bien te croire.

HIPPIAS.

Ce n'est point l'usage, Socrate, à Lacédémone de toucher aux lois, ni de donner aux enfants une autre éducation que celle qui est établie.

SOCRATE.

Comment dis-tu? l'usage n'est point à Lacédémone d'agir [284c] sagement, mais de faire des fautes ?

HIPPIAS.

Je n'ai garde de dire cela, Socrate.

SOCRATE.

N'agiraient-ils pas sagement s'ils donnaient à leurs enfants une éducation meilleure, au lieu d'une moins bonne?

HIPPIAS.

J'en conviens; mais la loi ne permet pas chez eux d'élever les enfants suivant une mode étrangère. Sans cela, je puis te garantir que si quelqu'un avait jamais reçu de l'argent à Lacédémone pour former la jeunesse, j'en aurais reçu plus que personne : ils se plaisent à m'entendre et m'applaudissent ; mais,


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comme je viens de dire, la loi est contre moi.

[284d] SOCRATE.

Par la loi, Hippias, entends-tu ce qui est nuisible ou salutaire à une ville?

HIPPIAS.

On ne fait des lois, ce me semble, qu'en vue de leur utilité; mais elles nuisent quelquefois quand elles sont mal faites.

SOCRATE.

Quoi ! les législateurs, en faisant des lois, ne les font-ils point pour le plus grand bien de l'état? et sans cela n'est-il pas impossible qu'un état soit bien policé?

HIPPIAS.

Tu as raison.

SOCRATE.

Lors donc que ceux qui entreprennent de faire des lois en manquent le but, qui est le bien, ils manquent ce qui est légitime et la loi elle-même. Qu'en [284e] penses-tu?

HIPPIAS.

A prendre la chose à la rigueur, Socrate, cela est vrai; mais les hommes n'ont point coutume de l'entendre ainsi.

SOCRATE.

De qui parles-tu, Hippias ? des hommes instruits, ou des ignorants ?


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HIPPIAS.

Du grand nombre.

SOCRATE.

Mais ce grand nombre connaît-il la vérité?

HIPPIAS.

Pas du tout.

SOCRATE.

Ceux qui la connaissent regardent sans doute le plus utile comme plus légitime en soi pour tous les hommes que ce qui est moins utile. Ne l'accordes-tu pas?

HIPPIAS.

Oui, plus légitime, je te l'accorde.

SOCRATE.

Et les choses sont en effet comme les personnes instruites les conçoivent?

HIPPIAS.

Oui.

SOCRATE.

Or il est plus utile, à ce que tu dis, pour les Lacédémoniens [285a] d'être élevés selon ton plan d'éducation, quoiqu'il soit étranger, que suivant le plan reçu chez eux.

HIPPIAS.

Et je dis vrai.

SOCRATE.

N'avoues-tu pas aussi, Hippias, que ce qui est plus utile est plus légitime?


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HIPPIAS.

J'en suis convenu en effet.

SOCRATE.

Donc, selon tes principes, il est plus légitime pour les enfants de Lacédémone d'être élevés par Hippias, et moins légitime d'être élevés par leurs parents, si réellement ton éducation doit leur être plus utile.

HIPPIAS.

Elle le serait, [285b] Socrate.

SOCRATE.

Ainsi les Lacédémoniens pèchent contre la loi lorsqu'ils refusent de te donner de l'argent et de te confier leurs enfants.

HIPPIAS.

Je te l'accorde ; aussi bien il me paraît que tu parles pour moi, et j'aurais tort de te contredire.

SOCRATE.

Voilà donc, mon cher ami, les Lacédémoniens convaincus de violer les lois (05), et cela sur les objets les plus importants, eux qui passent


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pour le mieux policé de tous les peuples. Mais, au nom des dieux, Hippias, en quelle occasion t'applaudissent - ils et t'écoutent-ils avec plaisir ? C'est apparemment quand tu leur parles du cours des astres et des révolutions célestes, [285c] toutes choses que tu connais mieux que personne (06)?

HIPPIAS.

Point du tout: ils ne peuvent supporter ces sciences.

SOCRATE.

C'est donc sur la géométrie qu'ils aiment à t'entendre discourir ?

HIPPIAS.

Nullement : la plupart d'entre eux ne savent pas même compter, pour ainsi dire.

SOCRATE.

Par conséquent, ils s'en faut bien qu'ils t'écoutent volontiers, quand tu expliques l'art du calcul.

HIPPIAS.

Oui, certes, il s'en faut bien.

SOCRATE.

C'est sans doute sur les choses qu'aucun homme n'a distinguées [285d] avec plus de précision que toi,


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la valeur des lettres et des syllabes (07), des harmonies et des mesures ?

HIPPIAS.

De quelles harmonies, mon cher, et de quelles lettres parles-tu ?

SOCRATE.

Sur quoi donc se plaisent-ils à t'entendre et t'applaudissent-ils? Dis-le-moi toi-même, puisque je ne saurais le deviner.

HIPPIAS.

Lorsque je leur parle, Socrate, de la généalogie des héros et des grands hommes, de l'origine des villes, et de la manière dont elles ont été fondées dans les premiers temps, et en général de toute l'histoire ancienne, c'est alors qu'ils m'écoutent [285e] avec le plus grand plaisir; de façon que, pour les satisfaire, j'ai été obligé d'étudier et d'apprendre avec soin tout cela.

SOCRATE.

En vérité, Hippias, tu es heureux que les Lacédémoniens ne prennent pas plaisir à entendre nommer de suite tous nos archontes depuis Solon; sans quoi tu aurais pris bien de la peine à te mettre tous ces noms dans la tête.


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HIPPIAS.

Quelle peine, Socrate ? je n'ai qu'à entendre une seule fois cinquante noms, je les répéterai par cœur.

SOCRATE.

Tu dis vrai : je ne faisais pas attention que tu possèdes l'art de la mnémonique (08). Je conçois donc que c'est avec beaucoup de raison que les Lacédémoniens se plaisent [286a] à tes discours, toi qui sais tant de choses, et qu'ils s'adressent à toi, comme les enfants aux vieilles femmes, pour leur faire des contes divertissants.

HIPPIAS.

Je t'assure, Socrate, que je m'y suis fait dernièrement beaucoup d'honneur, en exposant quelles sont les belles occupations auxquelles un jeune homme doit s'appliquer ; car j'ai composé là-dessus un fort beau discours, écrit avec le plus grand soin. En voici le sujet et le commencement. Je suppose qu'après la prise de Troie, Néoptolème, [286b] s'adressant à Nestor,lui demande quels sont les beaux exercices qu'un jeune homme doit cultiver pour rendre son nom célèbre. Nestor après cela prend la parole, et lui propose je ne sais combien de pratiques tout- 


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à-fait belles. J'ai lu ce discours en public à Lacédémone, et je dois le lire ici dans trois jours à l'école de Phidostrate, avec beaucoup d'autres morceaux qui méritent d'être entendus : je m'y suis engagé à la prière d'Eudicos, fils d'Apémante. Tu me feras plaisir de t'y rendre, [286c] et d'amener avec toi d'autres personnes en état d'en juger.

SOCRATE.

Cela sera, s'il plaît à Dieu, Hippias (09). Pour le présent, réponds à une petite question que j'ai à te faire à ce sujet, et que tu m'as rappelée à l'esprit fort à propos. Il n'y a pas longtemps, mon cher ami, que, causant avec quelqu'un, et blâmant certaines choses comme laides, et en approuvant d'autres comme belles, il m'a jeté dans un grand embarras par ses questions insultantes. Socrate, m'a-t-il dit, d'où connais-tu donc [286d] les belles choses et les laides ? Voyons un peu : pourrais-tu me dire ce que c'est que le beau ? Moi, je fus assez sot pour demeurer interdit, et je ne sus quelle bonne réponse lui faire. Au sortir de cet entretien, je me suis mis en colère contre moi - même, me reprochant mon ignorance, et me suis bien promis que 


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le premier de vous autres sages que je rencontrerais, je me ferais instruire, et qu'après m'être bien exercé, j'irais retrouver mon homme et lui présenter de nouveau le combat. Ainsi tu viens, comme je disais, fort à propos. Enseigne-moi à fond, je te prie, ce que c'est [286e] que le beau, et tâche de me répondre avec la plus grande précision, de peur que cet homme ne me confonde de nouveau, et que je lui apprête à rire pour la seconde fois. Car sans doute tu sais tout cela parfaitement; et, parmi tant de connaissances que tu possèdes, celle-ci est apparemment une des moindres?

HIPPIAS.

Oui, Socrate, une des moindres; ce n'est rien en vérité.

SOCRATE.

Tant mieux, je l'apprendrai facilement, et personne désormais ne se moquera de moi.

HIPPIAS.

Personne, j'en réponds. Ma profession, sans cela, n'aurait rien que de commun [287a] et de méprisable.

SOCRATE.

Par Junon, tu m'annonces une bonne nouvelle, Hippias, s'il est vrai que nous puissions venir à bout de cet homme. Mais ne te gêne-


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rai-je pas si, faisant ici son personnage, j'attaque tes discours à mesure que tu répondras, afin de m'exercer davantage ? car je m'entends assez à faire des objections; et, si cela t'est indifférent, je veux te proposer mes difficultés, pour être plus ferme dans ce que tu m'apprendras.

HIPPIAS.

Argumente, j'y consens: aussi bien, comme je t'ai dit, cette question [287b] n'est pas d'importance ; et je te mettrais en état d'en résoudre de bien plus difficiles, de façon qu'aucun homme ne pourrait te réfuter.

SOCRATE.

Tu me charmes, en vérité. Allons, puisque tu le veux bien, je vais me mettre à sa place, et tâcher de t'interroger. Si tu récitais en sa présence ce discours que tu as, dis-tu, composé sur les belles occupations, après l'avoir entendu, et au moment que tu cesserais de parler, il ne manquerait pas de t'interroger avant toutes choses sur le beau (car telle est sa [287c] manie ), et il te dirait : Étranger d'Élis, n'est-ce point par la justice que les justes sont justes? Réponds, Hippias, comme si c'était lui qui te fît cette demande.

HIPPIAS.

Je réponds que c'est par la justice.


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SOCRATE.

La justice n'est-elle pas quelque chose de réel?

HIPPIAS.

Sans doute.

SOCRATE.

N'est-ce point aussi par la sagesse que les sages sont sages, et par le bien que tout ce qui est bon est bon ?

HIPPIAS.

Assurément.

SOCRATE.

Cette sagesse et ce bien sont des choses réelles, et tu ne diras pas apparemment qu'elles n'existent point ?

HIPPIAS.

Qui pourrait le dire ?

SOCRATE.

Toutes les belles choses pareillement ne sont-elles point belles [287d] par le beau ?

HIPPIAS.

Oui, par le beau.

SOCRATE.

Ce beau est aussi quelque chose de réel, sans doute ?

HIPPIAS.

Certainement.


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SOCRATE.

Étranger, poursuivra-t-il, dis-moi donc ce que c'est que ce beau.

HIPPIAS.

Celui qui fait cette question, Socrate, veut-il qu'on lui apprenne autre chose, sinon qu'est-ce qui est beau ?

SOCRATE.

Ce n'est pas là ce qu'il demande, ce me semble, Hippias, mais ce que c'est que le beau.

HIPPIAS.

Et quelle différence y a-t-il entre ces deux questions ?

SOCRATE.

Est-ce qu'il ne te paraît pas qu'il y en ait ?

HIPPIAS.

Non, il n'y en a point.

SOCRATE.

Il est évident que tu sais cela mieux que moi. Cependant fais attention, mon cher. Il te demande, non pas qu'est-ce qui est beau, mais ce que [287e] c'est que le beau.

HIPPIAS.

Je comprends, mon cher ami : je vais lui dire ce que c'est que le beau, et il n'aura rien à répliquer. Tu sauras donc, puisqu'il faut te dire la vérité, que le beau c'est une belle fille.


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SOCRATE.

Par le chien, Hippias, voilà une belle et brillante réponse. Si je réponds ainsi, aurai-je répondu, et répondu juste [288a] à la question, et n'aura-t-on rien à répliquer?

HIPPIAS.

Comment le ferait-on, Socrate, puisque tout le monde pense de même, et que ceux qui entendront ta réponse te rendront tous témoignage qu'elle est bonne ?

SOCRATE.

Soit, je le veux bien. Voyons, Hippias, que je répète en moi-même ce que tu viens de dire. Cet homme m'interrogera à peu près de cette manière : Socrate, réponds-moi : toutes les choses que tu appelles belles ne sont-elles pas belles, en supposant qu'il y a quelque chose de beau par soi-même? Et moi, je lui répondrai qu'en supposant que le beau est une belle fille on a trouvé ce par quoi toutes ces choses sont belles.

[288b] HIPPIAS.

Crois-tu qu'il entreprenne après cela de te prouver que ce que tu donnes pour beau ne l'est point; ou s'il l'entreprend, qu'il ne se couvrira pas de ridicule?

SOCRATE.

Je suis bien sûr, mon cher, qu'il l'entrepren-


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dra; mais s'il se rend ridicule par là, c'est ce que la chose elle-même fera voir. Je veux néanmoins te faire part de ce qu'il me dira.

HIPPIAS.

Voyons.

SOCRATE.

Que tu es plaisant, Socrate! me dira-t-il. Une belle cavale n'est-elle pas quelque chose de beau, puisque Apollon lui-même l'a vantée dans un de ses oracles? Que répondrons-nous, [288c] Hippias ? N'accorderons-nous pas qu'une cavale est quelque chose de beau, je veux dire une cavale qui soit belle? Car, comment oser soutenir que ce qui est beau n'est pas beau ?

HIPPIAS.

Tu dis vrai, Socrate, et. le dieu a très bien parlé. En effet, nous avons chez nous des cavales parfaitement belles.

SOCRATE.

Fort bien, dira-t-il. Mais quoi! une belle lyre n'est-elle pas quelque chose de beau? En conviendrons-nous, Hippias ?

HIPPIAS.

Oui.

SOCRATE.

Cet homme me dira après cela, j'en suis à peu près sûr, je connais son humeur : Quoi donc,


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mon cher ami, une belle marmite n'est-elle pas quelque chose de beau ?

[288d] HIPPIAS.

Quel homme est-ce donc là, Socrate? Qu'il est mal appris d'oser employer des termes si bas dans un sujet si noble !

SOCRATE.

Il est ainsi fait, Hippias. Il ne faut point chercher en lui de politesse ; c'est un homme grossier, qui ne se soucie que de la vérité. Il faut pourtant lui répondre ; et je vais dire le premier mon avis. Si une marmite est faite par un habile potier ; si elle est unie, ronde et bien cuite, comme sont quelques unes de ces belles marmites à deux anses, qui tiennent six mesures, et sont faites au tour ; si c'est d'une pareille [288e] marmite qu'il veut parler, il faut avouer qu'elle est belle. Car comment dirions-nous que ce qui est beau n'est pas beau?

HIPPIAS.

Cela ne se peut, Socrate.

SOCRATE.

Une belle marmite est donc aussi quelque chose de beau? dira-t-il. Réponds.

HIPPIAS.

Mais oui, Socrate, je le crois. Ce meuble, à la vérité, est beau quand il est bien travaillé ; mais


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tout ce qui est de ce genre ne mérite pas d'être appelé beau, si tu le compares avec une belle cavale, une belle fille, et toutes les autres belles choses.

[289a] SOCRATE.

A la bonne heure. Je comprends maintenant comment il nous faut répondre à celui qui nous fait ces questions. Mon ami, lui dirons-nous, ignores-tu combien est vrai le mot d'Héraclite, que le plus beau des singes est laid si on le compare à l'espèce humaine? De même la plus belle des marmites, comparée avec l'espèce des filles, est laide, comme dit le sage Hippias. N'est-ce pas là ce que nous lui répondrons, Hippias?

HIPPIAS.

Oui, Socrate, c'est très bien répondu.

SOCRATE.

Un peu de patience, je te prie; voici à coup sûr ce qu'il ajoutera : Quoi, Socrate ! n'arrivera-t-il pas aux filles, si on les compare avec des déesses, [289b] la même chose qu'aux marmites si on les compare avec des filles? La plus belle fille ne paraîtra-t-elle pas laide en comparaison ? Et n'est-ce pas aussi ce que dit Héraclite que tu cites, que l'homme le plus sage ne paraîtra qu'un singe vis-à-vis de Dieu, pour la sagesse, la beauté et tout le reste? Accorderons-nous, Hippias,


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que la plus belle fille est laide, comparée aux déesses ?

HIPPIAS.

Qui pourrait aller là-contre, Socrate ?

[289c] SOCRATE.

Si nous lui faisons cet aveu, il se mettra à rire, et me dira : Socrate, te rappelles-tu la question que je t'ai faite? Oui, répondrai-je; tu m'as demandé ce que c'est que le beau. Et puis, reprendra-t-il, étant interrogé sur le beau, tu me donnes pour belle une chose qui, de ton propre aveu, n'est pas plutôt belle que laide? Il y a bien apparence, lui dirai-je. Ou que me conseilles-tu, mon cher ami, de lui répondre ?

HIPPIAS.

Réponds, comme tu l'as fait avec raison, que l'espèce humaine n'est pas belle en comparaison des dieux.

SOCRATE.

Mais, poursuivra-t-il, si je t'avais demandé, au commencement, qu'est-ce qui est en même temps [289d] beau et laid, et que tu m'eusses fait cette réponse, n'aurais - tu pas bien répondu ? Te semble-t-il encore que le beau par soi- même, qui orne et rend belles toutes les autres choses du moment qu'elles en participent, soit une fille, une cavale, une lyre?


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HIPPIAS.

Si c'est là, Socrate, ce qu'il veut savoir, rien n'est plus aisé que de lui dire ce que c'est que ce beau qui sert d'ornement à tout le reste, et dont la présence embellit toutes choses. [289e] Cet homme, à ce que je vois, est un imbécile, qui ne se connaît pas du tout en beauté. Tu n'as qu'à lui répondre : Ce beau que tu me demandes n'est autre que l'or; il sera bien embarrassé, et ne s'avisera pas de te rien répliquer; car nous savons tous que partout où l'or se trouve, ce qui paraissait laid auparavant paraîtra beau dès que l'or lui servira d'ornement.

SOCRATE.

Tu ne connais pas l'homme, Hippias ; tu ignores jusqu'à quel point il est difficile, et combien il a de peine à se rendre à ce qu'on lui dit.

HIPPIAS.

Qu'est-ce que cela fait, Socrate? Il faut, bon gré mal gré, [290a] qu'il se rende à une raison quand elle est bonne, ou, sinon, qu'il se couvre de ridicule.

SOCRATE.

Hé bien, mon cher, bien loin de se rendre à cette réponse, il s'en moquera et me dira : Insensé


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que tu es, penses-tu que Phidias fut un mauvais artiste? Bien au contraire, lui répondrai-je ce me semble.

HIPPIAS.

Et tu auras raison.

SOCRATE.

Je le crois ; mais lorsque j'aurai reconnu que Phidias est un habile sculpteur, [290b] mon homme répondra : Quoi donc ! Phidias, à ton avis, n'avait nulle idée de ce beau dont tu parles ? Pourquoi? lui dirai-je. C'est, continuera-t-il, parce qu'il n'a point fait d'or les yeux de sa Minerve, ni son visage, ni ses pieds, ni ses mains, bien que tout cela étant d'or dût paraître très beau; mais d'ivoire. Il est évident qu'il n'a fait cette faute que par ignorance, ne sachant pas que c'est l'or qui embellit toutes les choses dans lesquelles il entre. Lorsqu'il nous parlera de la sorte, que lui répondrons-nous, Hippias?

[290c] HIPPIAS.

Cela n'est pas difficile. Nous lui dirons que Phidias a bien fait ; car l'ivoire est beau aussi, je pense.

SOCRATE.

Pourquoi donc, répliquera-t-il, Phidias n'a-t-il pas fait de même le milieu des yeux d'ivoire,


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mais d'une pierre précieuse, ayant cherché celle qui va le mieux avec l'ivoire? Est-ce qu'une belle pierre est aussi une belle chose ? Le dirons-nous, Hippias?

HIPPIAS.

Oui, lorsqu'elle convient.

SOCRATE.

Et lorsqu'elle ne convient pas, accorderai-je ou non qu'elle est laide ?

HIPPIAS.

Accorde-le, lorsqu'elle ne convient pas.

[290d] SOCRATE.

Mais quoi! me dira-t-il, ô habile homme que tu es! l'ivoire et l'or n'embellissent-ils point les choses auxquelles ils conviennent, et n'enlaidissent-ils point celles auxquelles ils ne conviennent pas? Nierons-nous qu'il ait raison, ou l'avouerons-nous?

HIPPIAS.

Nous avouerons que ce qui convient à chaque chose la fait belle.

SOCRATE.

Quand on fait bouillir, dira-t-il, cette belle marmite, dont nous parlions tout à l'heure, pleine d'une belle purée, quelle cuillère convient à cette marmite ? une d'or, ou de bois de figuier?


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HIPPIAS.

Par Hercule! quelle espèce d'homme est-ce donc là, Socrate? Ne [290e] veux-tu pas me dire qui c'est ?

SOCRATE.

Quand je te dirais son nom, tu ne le connaîtrais pas.

HIPPIAS.

Je connais du moins dès à présent que c'est un ignorant.

SOCRATE.

C'est un questionneur insupportable, Hippias. Que lui répondrons-nous, cependant, et laquelle de ces deux cuillères dirons-nous qui convient mieux à la purée et à la marmite? N'est-il pas évident que c'est celle de figuier? Car elle donne une meilleure odeur à la purée ; d'ailleurs, mon cher, il n'est point à craindre qu'elle casse la marmite, que la purée se répande, que le feu s'éteigne, et que les convives soient privés d'un excellent mets ; accidents auxquels la cuillère d'or exposerait: en sorte que nous devons dire, selon moi, [291a] que la cuillère de figuier convient mieux que celle d'or, à moins que tu ne sois d'un autre avis.

HIPPIAS.

Elle convient mieux en effet, Socrate. Je t'a-


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vouerai pourtant que je ne daignerais pas répondre à un homme qui me ferait de pareilles questions.

SOCRATE.

Tu aurais raison, mon cher ami. Il ne te conviendrait pas d'entendre des termes aussi bas, richement vêtu comme tu es, chaussé élégamment, et renommé chez les Grecs pour ta sagesse; mais pour moi, je ne risque rien [291b] à converser avec ce grossier personnage. Instruis-moi donc auparavant, et réponds, à cause de moi. Si la cuillère de figuier, dira-t-il, convient mieux que celle d'or, n'est-il pas vrai qu'elle est plus belle, puisque tu es convenu, Socrate, que ce qui convient est plus beau que ce qui ne convient pas? Avouerons-nous, Hippias, que la cuillère de figuier est plus belle que celle d'or?

HIPPIAS.

Veux-tu, Socrate, que je t'apprenne une définition du beau, avec laquelle tu couperas court à toutes les questions de cet homme ?

[291c] SOCRATE.

De tout mon cœur; mais dis-moi auparavant des deux cuillères dont je parlais à l'instant quelle est celle que je lui donnerai pour la plus convenable et la plus belle ?


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HIPPIAS.

Hé bien, réponds-lui, si tu le veux, que c'est celle de figuier.

SOCRATE.

Dis maintenant ce que tu voulais dire tout à l'heure. Car pour ta précédente définition, que le beau est la même chose que l'or, il est aisé de la réfuter et de prouver que l'or n'est pas plus beau qu'un morceau de bois de figuier. Voyons donc ta nouvelle définition du beau.

[291d] HIPPIAS.

Tu vas l'entendre. Il me paraît que tu cherches une beauté telle que jamais et en aucun lieu elle ne paraisse laide à personne.

SOCRATE.

C'est cela même, Hippias: tu conçois fort bien ma pensée.

HIPPIAS.

Écoute donc ; car si on a un seul mot à répliquer à ceci, dis hardiment que je n'y entends rien.

SOCRATE.

Dis au plus vite, au nom des dieux.

HIPPIAS.

Je dis donc qu'en tout temps, en tous lieux, et pour tout homme, c'est une très belle chose d'avoir des richesses, de la santé, de la consi-


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dération parmi les Grecs, de parvenir à la vieillesse, et, après avoir rendu honorablement les derniers devoirs aux auteurs de ses jours, d'être conduit au tombeau [291e] par ses descendants avec le même appareil et la même magnificence.

SOCRATE.

Oh, oh, Hippias ! que cette réponse est admirable ! qu'elle est grande et digne de toi ! Par Junon, j'admire avec quelle bonté tu fais ce que tu peux pour me secourir. Mais nous ne tenons pas notre homme ; au contraire, je t'assure qu'il rira à nos dépens plus que jamais.

HIPPIAS.

Oui, d'un rire impertinent, Socrate: car s'il n'a rien à opposer à cela, et qu'il rie, c'est de lui-même qu'il rira, [292a] et il se fera moquer de tous les assistants.

SOCRATE.

Peut-être la chose sera-t-elle comme tu dis ; peut-être aussi, autant que je puis conjecturer, ne se bornera-t-il pas sur cette réponse à me rire au nez.

HIPPIAS.

Que fera-t-il donc ?

SOCRATE.

S'il a un bâton à la main, à moins que je ne m'enfuie au plus vite, il le lèvera sur moi pour me frapper d'importance.


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HIPPIAS.

Que dis-tu là ? Cet homme est-il ton maître ? Et s'il te fait un pareil traitement, il ne sera pas traîné devant les juges, et puni comme il le mérite ? Est-ce qu'il n'y a point [292b] de justice à Athènes, et y laisse-t-on les citoyens se frapper injustement les uns les autres ?

SOCRATE.

Nullement.

HIPPIAS.

Il sera donc puni s'il te frappe contre toute justice ?

SOCRATE.

Il ne me paraît pas, Hippias, qu'il eût tort de me frapper, si je lui faisais cette réponse: je pense même le contraire.

HIPPIAS.

A la bonne heure, Socrate ; puisque c'est ton avis, c'est aussi le mien.

SOCRATE.

Ne te dirai-je pas pourquoi je pense qu'il serait en droit de me frapper si je lui répondais de la sorte ? Me battras-tu toi-même sans m'entendre, ou écouteras-tu mes raisons?

[292c] HIPPIAS.

Ce serait un procédé bien étrange, Socrate, si je


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refusais de les entendre. Quelles sont-elles? Parle.

SOCRATE.

Je vais te le dire, toujours sous le nom de celui dont je fais ici le personnage, pour ne pas me servir vis-à-vis de toi des expressions dures et choquantes qu'il ne m'épargnera pas ; car voici, je te le garantis, ce qu'il me dira : Parle, Socrate. Penses-tu que j'aurais si grand tort de te battre, après que tu m'as chanté, avec si peu de sens, un dithyrambe qui n'a aucun rapport à ma question ? Comment cela ? lui répondrai-je. Comment, dira-t-il, tu n'as seulement pas l'esprit de te souvenir que je te demande [292d] quel est ce beau qui embellit toutes les choses où il se trouve, pierre, bois, homme, dieu, toute espèce d'action et de science ? Car tel est, Socrate, le beau dont je te demande la définition ; et je ne puis pas plus me faire entendre que si j'avais affaire à une pierre, et encore une pierre de meule, et que tu n'eusses ni oreilles ni cervelle. Ne te fâcherais-tu point, Hippias, si, épouvanté de ce discours, je répondais : C'est Hippias qui m'a dit [292e] que le beau était cela ? je l'interrogeais cependant comme tu m'interroges ici sur ce qui est beau pour tout le monde et toujours. Qu'en dis-tu ? Ne te fâcheras-tu pas, si je lui parle ainsi?


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HIPPIAS.

Je suis bien sûr, Socrate, que le beau est et paraîtra à tout le monde tel que je t'ai dit.

SOCRATE.

Le sera-t-il aussi ? reprendra cet homme. Car le beau, c'est-à-dire le vrai beau, l'est dans tous les temps.

HIPPIAS.

Sans doute.

SOCRATE.

Ne l'était-il pas ? dira-t-il encore.

HIPPIAS.

Oui, il l'était.

SOCRATE.

L'étranger d'Élis, poursuivra-t-il, t'a-t-il dit qu'il fût beau à Achille d'être enseveli après ses ancêtres, comme à son aïeul Éaque, aux autres enfants [293a] des dieux et aux dieux eux-mêmes?

HIPPIAS.

Qu'est-ce que cet homme-là ? Envoie-le au gibet. Voilà des questions, Socrate, qui sentent fort l'impiété.

SOCRATE.

Mais quoi, lorsqu'on nous fait de pareilles questions, n'est-il pas tout-à-fait impie d'y répondre affirmativement?


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HIPPIAS.

Peut-être.

SOCRATE.

Peut-être donc es-tu cet impie, me dira-t-il, toi qui soutiens qu'il est beau en tout temps et pour tout le monde, d'être enseveli par ses descendants, et de rendre les mêmes devoirs à ses ancêtres. Hercule et les autres qu'on vient de nommer ne font-ils pas partie de tout le monde?

HIPPIAS.

Je n'ai pas prétendu parler ainsi pour les dieux.

[293b] SOCRATE.

Ni pour les héros apparemment ?

HIPPIAS