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 PLATON - Théétète

Πλάτωνος  Θεαίτητος

 


(ed. John Burnet, 1903, corrigée avec majuscules)

texte grec seul


 

[142a] EUCLIDE

I. — Viens-tu d’arriver de la campagne, Terpsion, ou y a-t-il longtemps que tu es de retour ?

TERPSION

Assez longtemps. Je t’ai même cherché sur la place et j’ai été surpris de ne pouvoir te trouver.

EUCLIDE

C’est que je n’étais pas en ville.

TERPSION

Où étais-tu alors ?

EUCLIDE

J’étais descendu vers le port, quand j’ai rencontré Théétète, qu’on transportait du camp de Corinthe à Athènes.

TERPSION

Vivant ou mort ?

[142b] EUCLIDE

Vivant, mais à grand-peine ; car il souffre cruellement de ses blessures, et, chose pire encore, il est atteint de la maladie qui a éclaté dans le camp.

TERPSION

Tu veux dire de la dysenterie ?

EUCLIDE

Oui.

TERPSION

Quel homme la mort menace de nous ravir, à ce que tu m’annonces !

EUCLIDE

Un homme de haut mérite, Terpsion. Tout à l’heure encore j’entendais faire de grands éloges de sa conduite dans la bataille.

TERPSION

Il n’y a là rien d’étonnant ; ce qui le serait plutôt, [142c] c’est qu’il ne se fût pas comporté comme il l’a fait. Mais comment ne s’est-il pas arrêté ici à Mégare ?

EUCLIDE

Il avait hâte de rentrer chez lui. Je l’ai bien prié moi-même et lui ai bien conseillé de rester : il n’a pas voulu. Alors je lui ai fait la conduite, et, en revenant ici, je songeais avec admiration combien Socrate avait été bon prophète sur bien des points et notamment au sujet de Théétète. Si j’ai bonne mémoire, c’est peu de temps avant sa mort qu’il rencontra Théétète, encore adolescent, et qu’ayant fait connaissance et s’étant entretenu avec lui, il fut pris d’une grande admiration pour son heureux naturel. Quand je me fus rendu à Athènes, il me rapporta la conversation qu’ils avaient eue ensemble [142d] , conversation tout à fait mémorable, et il ajouta qu’il deviendrait infailliblement célèbre, s’il parvenait à l’âge d’homme.

TERPSION

Et nous voyons qu’il a dit vrai. Mais quel fut l’objet de leur entretien ? Pourrais-tu me le rapporter ?

EUCLIDE

Non, par Zeus, non pas ainsi, de mémoire. [143a] Mais, aussitôt rentré chez moi, je mis par écrit mes souvenirs et je rédigeai ensuite à loisir ce qui me revenait en mémoire et, toutes les fois que j’allais à Athènes, j’interrogeais à nouveau Socrate sur ce que je ne me rappelais pas, et, de retour ici, je rectifiais mes notes, en sorte que j’ai cette conversation écrite à peu près en entier.

TERPSION

C’est vrai : je te l’ai déjà entendu dire auparavant et j’ai toujours eu l’intention de te prier de me la montrer ; malgré cela, j’ai différé jusqu’à aujourd’hui. Mais qui nous empêche de la parcourir à présent ? Aussi bien j’ai moi-même besoin de me reposer ; car je viens de la campagne.

EUCLIDE

[143b] Eh bien, moi aussi, qui viens d’accompagner Théétète jusqu’à Erinéon, je prendrais volontiers quelque repos. Entrons donc et, pendant que nous reposerons, mon esclave nous fera la lecture.

TERPSION

C’est bien dit.

EUCLIDE

Voici le cahier, Terpsion. J’y ai rédigé l’entretien de telle sorte que Socrate, au lieu de le rapporter comme il le fit réellement, converse directement avec ceux qui, d’après son récit, lui donnaient la réplique. C’étaient, dit-il, le géomètre Théodore et Théétète. J’ai voulu éviter dans ma rédaction [143c] l’ennui de ces formules intercalées dans le discours, quand par exemple Socrate dit en parlant de lui-même : « et moi, je dis », ou « et moi, je répondis », et en parlant de son interlocuteur : « il en tomba d’accord » ou « il n’en convint pas. » C’est pour cette raison que ma rédaction est un dialogue direct de Socrate avec ses interlocuteurs et que j’en ai retranché ces formules.

TERPSION

Et tu n’as rien fait en cela que de convenable, Euclide.

EUCLIDE

Allons, esclave, prends le cahier et lis.


 

LE DIALOGUE

PERSONNAGES

SOCRATE, THÉODORE, THÉÉTÈTE

[143d] SOCRATE

II. — Si je m’intéressais particulièrement à ceux de Cyrène, Théodore, je t’interrogerais sur les choses et les hommes de ce pays et je voudrais savoir si, parmi les jeunes gens, il y en a qui s’adonnent à la géométrie ou à quelque autre partie de la philosophie. Mais, comme je suis plus attaché à ceux d’ici, je suis aussi plus curieux de connaître quels sont ceux de nos jeunes gens à nous qui sont en passe de devenir des hommes distingués. Je tâche de m’en instruire par moi-même, autant que j’en suis capable, et je questionne en même temps les autres, dont je vois nos jeunes gens rechercher volontiers la société. [143e] Or c’est toi qui en rassembles le plus près de toi, et c’est justice ; car tu le mérites à maint égard et particulièrement pour ta science en géométrie. Si donc tu en as rencontré un qui soit digne que tu en parles, j’aurais plaisir à l’apprendre.

THÉODORE

Effectivement, Socrate, il est bon que je te dise et que tu saches toi-même quels talents j’ai découverts chez un jeune garçon de votre ville. S’il était beau, je craindrais fort d’en parler, parce qu’on pourrait croire que j’en suis amoureux. Mais, soit dit sans t’offenser, il n’est pas beau, et il a, comme toi, le nez camus et les yeux à fleur de tête, moins que toi pourtant. [144a] Aussi j’en parle en toute sécurité. Sache donc que, parmi ceux que j’ai rencontrés jusqu’ici, et j’ai eu affaire à un très grand nombre, je n’ai encore vu personne si admirablement doué. Qu’un homme ait une facilité à apprendre telle qu’on trouverait difficilement le pareil, qu’il soit doux au suprême degré et qu’il ait avec cela un courage sans égal, je n’aurais jamais cru que cela pût se rencontrer et je n’en vois point d’autre exemple. En fait, ceux qui ont, comme lui, beaucoup de vivacité, de sagacité et de mémoire sont généralement enclins à la colère ; ils vont par sauts et par bonds, comme des bateaux sans lest [144b] , et l’on trouve en eux plus de fougue que de courage. Ceux qui sont plus pondérés n’abordent les études qu’avec nonchalance et leur mémoire est pleine de lacunes. Lui, au contraire, se porte à l’étude et à la recherche d’une allure si unie, si sûre, si efficace avec une grande douceur, pareille à celle de l’huile qui s’écoule sans bruit, qu’on est émerveillé de voir un si jeune homme si avancé dans la science.

SOCRATE

Cela, c’est une bonne nouvelle. Mais duquel de nos concitoyens est-il le fils ?

THÉODORE

J’ai entendu le nom, mais je ne m’en souviens plus. [144c] D’ailleurs le voici lui-même : c’est parmi ces jeunes gens qui s’approchent celui qui est au milieu. Tout à l’heure certains de ses camarades et lui se frottaient d’huile dans la cour extérieure, et maintenant il me semble qu’ils ont fini et qu’ils viennent ici. Regarde, si tu le reconnais.

SOCRATE

Oui, je le reconnais ; c’est le fils d’Euphronios de Sounion, un homme, mon ami, exactement tel que tu décris son fils, bien réputé d’ailleurs et qui, j’y pense, a laissé une très grosse fortune. Mais pour le nom du jeune garçon, je l’ignore.

[144d] THÉODORE

Théétète, Socrate, voilà son nom. Mais cette fortune, je crois que certains de ses tuteurs l’ont dissipée. Malgré cela, Socrate, il est remarquablement libéral de son argent.

SOCRATE

C’est un homme d’un noble caractère, à ce que je vois. Dis-lui de venir s’asseoir ici.

THÉODORE

Je le veux bien. Théétète, viens ici, près de Socrate.

SOCRATE

Oui, viens, Théétète, que je me regarde moi-même et voie comment est fait mon visage ; car Théodore [144e] prétend qu’il ressemble au tien. Or si chacun de nous deux avait une lyre et que Théodore affirmât qu’elles sont montées à l’unisson, le croirions-nous sur-le-champ, ou examinerions-nous s’il est compétent en musique pour parler de la sorte ?

THÉÉTÈTE

Nous l’examinerions.

SOCRATE

S’il nous paraissait compétent, nous le croirions, mais incompétent, nous ne le croirions pas, n’est-ce pas ?

THÉÉTÈTE

C’est vrai.

SOCRATE

Et maintenant, si cette ressemblance de visage nous intéresse, [145a] il faut examiner si celui qui l’affirme est connaisseur en peinture ou non.

THÉÉTÈTE

C’est mon avis.

SOCRATE

Eh bien, Théodore s’entend-il en peinture ?

THÉÉTÈTE

Non, que je sache.

SOCRATE

Ne s’entend-il pas non plus en géométrie ?

THÉÉTÈTE

Si, bien certainement, Socrate.

SOCRATE

S’entend-il aussi en astronomie, en calcul, en musique et en tout ce qui a trait à l’éducation ?

THÉÉTÈTE

C’est mon avis.

SOCRATE

Si donc il affirme que nous avons quelque ressemblance physique, soit en bien, soit en mal, il ne faut pas prêter beaucoup d’attention à ses paroles.

THÉÉTÈTE

Peut-être que non.

[145b] SOCRATE

Mais si c’était l’âme de l’un de nous qu’il vantât pour sa vertu et sa sagesse, ne serait-il pas juste que celui qui aurait entendu l’éloge s’empressât d’examiner celui qui en est l’objet et que celui-ci s’empressât aussi de découvrir son âme ?

THÉÉTÈTE

Certainement si, Socrate.

SOCRATE

III. — C’est donc le moment, cher Théétète, pour toi de dévoiler ton âme, pour moi de l’examiner ; car, sache-le, Théodore, qui a vanté devant moi bien des étrangers et des Athéniens, n’a encore loué personne comme il l’a fait de toi tout à l’heure.

THÉÉTÈTE

[145c] Son éloge est flatteur, mais prends garde qu’il ne soit un badinage.

SOCRATE

Ce n’est pas la manière de Théodore. Ne reviens donc pas sur ce que tu as accordé, sous prétexte qu’il parle pour plaisanter. Il faudrait en appeler à son témoignage et il est certain que personne ne le récuserait. Aie donc confiance et ne retire pas ton assentiment.

THÉÉTÈTE

Il faut bien que je me rende, si tel est ton avis.

SOCRATE

Réponds-moi donc : tu apprends bien de la géométrie avec Théodore ?

THÉÉTÈTE

Oui.

[145d] SOCRATE

De l’astronomie aussi, de l’harmonie et du calcul ?

THÉÉTÈTE

J’y fais du moins tous mes efforts.

SOCRATE

Et moi aussi, mon enfant, avec lui et avec d’autres, que je crois entendus en quelqu’une de ces matières. Cependant, quoique en général je les saisisse assez bien, il y a un petit point qui m’embarrasse et que je voudrais examiner avec toi et ceux qui sont présents ici. Dis-moi donc : est-ce qu’apprendre n’est pas devenir plus sage relativement à ce qu’on apprend ?

THÉÉTÈTE

Sans contredit.

SOCRATE

Or c’est, je pense, par la sagesse que les sages sont sages ?

THÉÉTÈTE

Oui.

[145e] SOCRATE

Est-ce que cela diffère en quelque point de la science ?

THÉÉTÈTE

Quoi, cela ?

SOCRATE

La sagesse. Ou bien n’est-on pas sage en ce en quoi l’on est savant ?

THÉÉTÈTE

Comment ne le serait-on pas ?

SOCRATE

Alors science et sagesse sont la même chose.

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

C’est précisément cela qui cause mon embarras et je n’arrive pas à concevoir par moi-même assez clairement ce que peut bien être la science. [146a] Saurions-nous dire en quoi elle consiste ? Qu’en pensez-vous ? Qui de nous le dira le premier ? Celui qui se trompera, et tous ceux qui se tromperont à leur tour iront s’asseoir et seront les ânes, comme disent les enfants qui jouent à la balle ; mais celui qui surpassera les autres sans faire de faute sera notre roi et nous commandera de répondre à toutes les questions qu’il lui plaira. Pourquoi gardez-vous le silence ? J’espère, Théodore, que je ne suis pas trop importun par mon amour de la discussion et par mon désir de lier conversation et de faire naître entre nous l’amitié et la familiarité.

[146b] THÉODORE

Pas du tout, Socrate ; il n’y a rien en cela qui soit importun ; mais invite quelqu’un de ces jeunes gens à te répondre. Car, pour moi, je n’ai pas l’habitude de ces sortes de discussion et je ne suis plus d’âge à la prendre. Mais cela convient à ces jeunes garçons et ils en tireront beaucoup plus de profit que moi. Le fait est que la jeunesse fait des progrès en tout. Ne lâche donc pas Théétète et questionne-le comme tu as commencé.

SOCRATE

Tu entends, Théétète, ce que dit Théodore ? [146c] Tu ne voudras pas, je pense, lui désobéir ; car il n’est pas permis à un jeune garçon de désobéir en pareille matière aux prescriptions d’un homme sage. Allons, réponds-moi bien et bravement. Que crois-tu qu’est la science ?

THÉÉTÈTE

Il faut donc obéir, Socrate, puisque vous l’ordonnez. D’ailleurs, si je commets quelque erreur, vous me redresserez.

SOCRATE

IV. — Certainement, si du moins nous en sommes capables.

THÉÉTÈTE

Eh bien, il me semble que d’abord ce qu’on peut apprendre de Théodore est science : la géométrie et les disciplines que tu as énumérées tout à l’heure, [146d] et ensuite que la cordonnerie et les arts des autres ouvriers ne sont, tous et chacun, autre chose que science.

SOCRATE

Tu es bien généreux et libéral, mon ami : on ne te demande qu’une chose, et tu en donnes plusieurs, un objet simple, et tu en donnes une variété.

THÉÉTÈTE

Comment cela ? et que veux-tu dire par là, Socrate ?

SOCRATE

Peut-être rien. Cependant je vais t’expliquer ce que je pense. Par le mot cordonnerie, tu ne veux pas, n’est-ce pas, dire autre chose que la science de confectionner des chaussures ?

THÉÉTÈTE

Pas autre chose.

[146e] SOCRATE

Et par le mot menuiserie, autre chose que la science de confectionner des meubles en bois ?

THÉÉTÈTE

Pas autre chose non plus.

SOCRATE

Est-ce que, dans les deux cas, ce n’est pas l’objet dont chacune est la science que tu définis ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Mais ce qu’on te demandait, Théétète, ce n’était pas cela, de quoi c’est la science et combien il y a de sciences, car ce n’était pas dans le dessein de les dénombrer que je t’interrogeais, mais pour savoir ce que peut être la science en soi. Ou ce que je dis n’a-t-il pas de sens ?

THÉÉTÈTE

C’est au contraire parfaitement sensé.

[147a] SOCRATE

Considère encore ceci. Si l’on nous interrogeait sur une chose banale et commune, par exemple sur ce que peut être la boue, et que nous répondions qu’il y a la boue des potiers, la boue des constructeurs de fours, la boue des briquetiers, ne serions-nous pas ridicules ?

THÉÉTÈTE

Peut-être.

SOCRATE

Nous le serions d’abord, j’imagine, de croire que celui qui nous interroge comprend d’après notre réponse ce qu’est la boue, quand nous énonçons le mot boue, [147b] en ajoutant que c’est la boue des fabricants de poupées ou de n’importe quels autres artisans. Ou crois-tu que l’on comprenne le nom d’un objet quand on ne sait pas ce qu’il est ?

THÉÉTÈTE

Pas du tout.

SOCRATE

On ne comprend donc pas non plus ce qu’est la science de la chaussure, quand on ne sait pas ce qu’est la science ?

THÉÉTÈTE

Non, en effet.

SOCRATE

On ne comprend donc pas ce qu’est la cordonnerie ni aucun autre art, si l’on ignore ce qu’est la science ?

THÉÉTÈTE

C’est juste.

SOCRATE

C’est donc faire une réponse ridicule, quand on demande ce qu’est la science, que de répondre par le nom d’un art, [147c] puisque c’est dire quel est l’objet de la science et que ce n’était pas sur cela que portait la question.

THÉÉTÈTE

Il semble bien.

SOCRATE

C’est ensuite, quand on peut donner une réponse banale et brève, faire un détour par une route interminable. Par exemple, à la question sur la boue il était aisé et simple de répondre que la boue est de la terre délayée avec de l’eau, sans se mettre en peine de dire qui l’emploie.

THÉÉTÈTE

V. — Exposée comme tu viens de le faire, Socrate, la question me paraît facile. Il me semble qu’elle est du même genre que celle qui s’est présentée à nous l’autre jour [147d], comme nous causions, ton homonyme Socrate, que voici, et moi.

SOCRATE

Quelle est donc cette question, Théétète ?

THÉÉTÈTE

Théodore que voici nous avait tracé quelques figures à propos de racines et nous avait montré que celles de trois pieds et de cinq pieds ne sont point pour la longueur commensurables avec celle d’un pied, et, les prenant ainsi, l’une après l’autre, il était allé jusqu’à celle de dix-sept pieds et il s’était, je ne sais pourquoi, arrêté là. Il nous vint alors à l’esprit, en considérant que les racines sont en nombre infini, d’essayer de les rassembler sous un terme unique, [147e] qui nous servirait à nommer toutes ces racines.

SOCRATE

Et ce terme, l’avez-vous trouvé ?

THÉÉTÈTE

Je le crois : juges-en toi-même.

SOCRATE

Voyons.

THÉÉTÈTE

Nous avons divisé tous les nombres en deux classes : les uns, les nombres qui peuvent être formés par la multiplication de facteurs égaux, nous les avons représentés sous la figure du carré et les avons appelés carrés et équilatères.

SOCRATE

Fort bien.

THÉÉTÈTE

Pour les nombres placés entre les premiers, comme le trois, [148a] le cinq et tous les nombres qui ne peuvent être formés en multipliant des facteurs égaux, mais seulement en multipliant un plus grand par un plus petit ou un plus petit par un plus grand et qui s’expriment toujours par une figure aux côtés inégaux, nous les avons représentés sous la figure d’un rectangle et les avons nommés rectangulaires.

SOCRATE

C’est parfait. Et qu’avez-vous fait après cela ?

THÉÉTÈTE

Toutes les lignes dont le carré forme un nombre plan équilatère, nous les avons définies longueurs, et toutes celles dont le carré forme un nombre aux facteurs inégaux, nous les avons définies racines, [148b] parce qu’elles ne sont pas commensurables avec les autres pour la longueur, mais seulement pour les aires qu’elles ont le pouvoir de former. Et nous avons opéré de même pour les solides.

SOCRATE

C’est parfait, mes enfants. Aussi je ne crois pas qu’on accusera Théodore de faux témoignage.

THÉÉTÈTE

Pourtant, Socrate, la question que tu me poses au sujet de la science, je ne me crois pas capable de la résoudre, comme celle qui a trait à la longueur et à la racine. C’est pourtant, ce me semble, une solution du même genre que tu cherches. Voilà qui dément encore une fois l’éloge de Théodore.

[148c] SOCRATE

Quoi donc ? s’il eût vanté ton agilité à la course, en disant qu’il n’avait pas encore rencontré parmi les jeunes garçons un coureur qui te valût, et si, ayant à disputer le prix à un homme fait d’une vitesse extrême, tu avais eu le dessous, crois-tu que l’éloge que Théodore aurait fait de toi en serait devenu moins vrai ?

THÉÉTÈTE

Non pas.

SOCRATE

Alors crois-tu que la science, comme je le disais tout à l’heure, soit chose facile à découvrir et n’exige pas un esprit tout à fait supérieur ?

THÉÉTÈTE

Au contraire, par Zeus, elle exige même un esprit supérieur entre tous.

SOCRATE

Aie donc confiance en toi, persuade-toi que Théodore [148d] parle sérieusement, et mets toute ton application à te rendre compte de la nature des choses et en particulier de la nature de la science.

THÉÉTÈTE

Pour ce qui est de mon application, Socrate, tu pourras t’en assurer.

SOCRATE

VI. — Allons maintenant, puisque tu viens si bien d’ouvrir la voie, prends pour modèle la réponse que tu as faite sur les racines et, de même que tu les as toutes renfermées, quel qu’en fût le nombre, dans une forme unique, essaye aussi de désigner les nombreuses formes de la connaissance par un terme unique.

[148e] THÉÉTÈTE

Tu sauras, Socrate, que j’ai déjà mainte fois abordé ce problème, en entendant rapporter tes questions à ce sujet. Malheureusement je ne puis me persuader que j’aie trouvé moi-même une définition satisfaisante, et je n’ai jamais entendu personne en donner une comme tu la souhaites. Malgré cela, je ne puis me désintéresser de la question.

SOCRATE

C’est que tu es en butte aux douleurs de l’enfantement, mon cher Théétète, parce que ton âme n’est pas vide, mais grosse.

THÉÉTÈTE

Je ne sais pas, Socrate, je te dis seulement ce que j’éprouve.

[149a] SOCRATE

Eh bien, jeune innocent, n’as-tu pas entendu dire que je suis fils d’une très vaillante et vénérable sage-femme, Phénarété ?

THÉÉTÈTE

Oui, cela, je l’ai déjà entendu dire.

SOCRATE

As-tu entendu dire aussi que j’exerce le même art ?

THÉÉTÈTE

Aucunement.

SOCRATE

Eh bien, apprends-le, mais ne va pas me vendre aux autres. Ils ignorent, camarade, que je possède cet art, et c’est pour cela qu’ils n’en disent rien, quand ils parlent de moi. Ils disent, au contraire, que je suis un original et que je jette les gens dans l’embarras. As-tu entendu dire cela aussi ?

[149b] THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

T’en dirai-je la cause ?

THÉÉTÈTE

Oui, dis-la.

SOCRATE

Remémore-toi tout ce qui a trait à l’art des sages-femmes et tu comprendras plus aisément ce que je veux dire. Tu sais, je pense, qu’aucune d’elles n’accouche d’autres femmes, tant qu’elle est encore capable de concevoir et d’enfanter, et qu’elles ne font ce métier que lorsqu’elles sont hors d’état d’avoir des enfants ?

THÉÉTÈTE

Certainement.

SOCRATE

Cet usage vient, dit-on, d’Artémis, qui a été chargée de présider aux accouchements, sans avoir jamais enfanté. Elle n’a donc pas permis aux femmes stériles [149c] d’être sages-femmes, parce que la nature humaine est trop faible pour exercer un art dont elle n’a pas d’expérience aussi est-ce aux femmes qui ont passé l’âge d’enfanter qu’elle a confié cette charge, pour honorer la ressemblance qu’elles ont avec elle.

THÉÉTÈTE

C’est vraisemblable.

SOCRATE

N’est-il pas vraisemblable aussi et nécessaire que les sages-femmes connaissent mieux que les autres si une femme est enceinte ou non ?

THÉÉTÈTE

Certainement.

SOCRATE

Les sages-femmes peuvent encore, au moyen de drogues et d’incantations, [149d] éveiller les douleurs de l’enfantement et les adoucir à volonté, faire accoucher celles qui ont de la peine à se délivrer, et même provoquer l’avortement du fœtus, si elles le jugent à propos.

THÉÉTÈTE

C’est exact.

SOCRATE

N’as-tu pas remarqué encore parmi leurs talents qu’elles sont des entremetteuses très habiles parce qu’elles savent parfaitement quelle femme il faut accoupler à quel homme pour avoir les enfants les plus parfaits ?

THÉÉTÈTE

Non, c’est une chose que je ne connaissais pas du tout.

SOCRATE

Eh bien, apprends qu’elles en sont plus fières que de savoir [149e] couper le cordon. Réfléchis en effet : crois-tu qu’il appartienne au même art ou à des arts différents de soigner et de récolter les fruits de la terre et de connaître dans quelle terre il faut mettre tel plant ou telle semence ?

THÉÉTÈTE

Ce n’est pas à des arts différents, c’est au même.

SOCRATE

Et pour la femme, cher ami, crois-tu que l’art de semer et celui de récolter soient différents ?

THÉÉTÈTE

Ce n’est pas vraisemblable.

[150a] SOCRATE

Non, en effet. Mais parce qu’il y a une façon malhonnête et sans art d’accoupler l’homme et la femme, laquelle s’appelle prostitution, les sages-femmes, qui sont des personnes respectables, évitent de s’entremettre pour les mariages ; elles craignent d’encourir le blâme qui s’attache à la prostitution. Pourtant, c’est bien aux véritables accoucheuses et à elles seules qu’il appartient de bien assortir les mariages.

THÉÉTÈTE

Il le semble.

SOCRATE

Tel est donc l’office des sages-femmes : il est inférieur au mien. Il n’arrive pas [150b] en effet aux femmes d’enfanter, tantôt des chimères et tantôt des êtres véritables, ce qui n’est pas aisé à reconnaître. Si cela leur arrivait, le plus grand et le plus beau travail des sages-femmes serait de distinguer le vrai du faux. Ne le crois-tu pas ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

VII. — Mon art d’accoucheur comprend donc toutes les fonctions que remplissent les sages-femmes ; mais il diffère du leur en ce qu’il délivre des hommes et non des femmes et qu’il surveille leurs âmes en travail et non leurs corps. Mais le principal avantage de mon art, [150c] c’est qu’il rend capable de discerner à coup sûr si l’esprit du jeune homme enfante une chimère et une fausseté, ou un fruit réel et vrai. J’ai d’ailleurs cela de commun avec les sages-femmes que je suis stérile en matière de sagesse, et le reproche qu’on m’a fait souvent d’interroger les autres sans jamais me déclarer sur aucune chose, parce que je n’ai en moi aucune sagesse, est un reproche qui ne manque pas de vérité. Et la raison, la voici ; c’est que le dieu me contraint d’accoucher les autres, mais ne m’a pas permis d’engendrer. Je ne suis donc [150d] pas du tout sage moi-même et je ne puis présenter aucune trouvaille de sagesse à laquelle mon âme ait donné le jour. Mais ceux qui s’attachent à moi, bien que certains d’entre eux paraissent au début complètement ignorants, font tous, au cours de leur commerce avec moi, si le dieu le leur permet, des progrès merveilleux non seulement à leur jugement, mais à celui des autres. Et il est clair comme le jour qu’ils n’ont jamais rien appris de moi, et qu’ils ont eux-mêmes trouvé en eux et enfanté beaucoup de belles choses. Mais s’ils en ont accouché, c’est grâce au dieu et à moi [150e] .

Et voici qui le prouve. Plusieurs déjà, méconnaissant mon assistance et s’attribuant à eux-mêmes leurs progrès sans tenir aucun compte de moi, m’ont, soit d’eux-mêmes, soit à l’instigation d’autrui, quitté plus tôt qu’il ne fallait. Loin de moi, sous l’influence de mauvais maîtres, ils ont avorté de tous les germes qu’ils portaient, et ceux dont je les avais accouchés, ils les ont mal nourris et les ont laissés périr, parce qu’ils faisaient plus de cas de mensonges et de vaines apparences que de la vérité, et ils ont fini par paraître ignorants à leurs propres yeux comme aux yeux des autres [151a] . Aristide, fils de Lysimaque, a été un de ceux-là, et il y en a bien d’autres. Quand ils reviennent et me prient avec des instances extraordinaires de les recevoir en ma compagnie, le génie divin qui me parle m’interdit de renouer commerce avec certains d’entre eux, il me le permet avec d’autres, et ceux-ci profitent comme la première fois. Ceux qui s’attachent à moi ressemblent encore en ce point aux femmes en mal d’enfant : ils sont en proie aux douleurs et sont nuit et jour remplis d’inquiétudes plus vives que celles des femmes. Or ces douleurs, mon art est capable [151b] et de les éveiller et de les faire cesser. Voilà ce que je fais pour ceux qui me fréquentent. Mais il s’en trouve, Théétète, dont l’âme ne me paraît pas grosse. Quand j’ai reconnu qu’ils n’ont aucunement besoin de moi, je m’entremets pour eux en toute bienveillance et, grâce à Dieu, je conjecture fort heureusement quelle compagnie leur sera profitable. J’en ai ainsi accouplé plusieurs à Prodicos, et plusieurs à d’autres hommes sages et divins.

Si je me suis ainsi étendu là-dessus, excellent Théétète, c’est que je soupçonne, comme tu t’en doutes toi-même, que ton âme est grosse et que tu es en travail d’enfantement. Confie-toi  [151c] donc à moi comme au fils d’une accoucheuse qui est accoucheur lui aussi, et quand je te poserai des questions, applique-toi à y répondre de ton mieux. Et si, en examinant telle ou telle des choses que tu diras, je juge que ce n’est qu’un fantôme sans réalité et qu’alors je te l’arrache et la rejette, ne te chagrine pas comme le font au sujet de leurs enfants les femmes qui sont mères pour la première fois. J’en ai vu plusieurs, mon admirable ami, tellement fâchés contre moi qu’ils étaient véritablement prêts à me mordre, pour leur avoir ôté quelque opinion extravagante. Ils ne croient pas que c’est par bienveillance que je le fais. Ils sont loin de savoir  [151d] qu’aucune divinité ne veut du mal aux hommes et que, moi non plus, ce n’est point par malveillance que j’agis comme je le fais, mais qu’il ne m’est permis en aucune manière ni d’acquiescer à ce qui est faux ni de cacher ce qui est vrai

VIII. — Reprends donc la question au début et essaie de dire ce que peut être la science Garde-toi de dire jamais que tu n’en es pas capable ; car, si Dieu le veut et t’en donne le courage, tu en seras capable.

THÉÉTÈTE

Vraiment, Socrate, ainsi encouragé par toi, on aurait honte de ne pas faire tous ses efforts pour dire  [151e] ce qu’on a dans l’esprit. Donc il me paraît que celui qui sait une chose sent ce qu’il sait et, autant que j’en puis juger en ce moment la science n’est autre chose que la sensation.

SOCRATE

C’est bien et bravement répondu, mon enfant : c’est ainsi qu’il faut déclarer ce qu’on pense. Mais allons maintenant, examinons en commun si ta conception est viable ou si elle n’est que du vent. La science est, dis-tu, la sensation ?

THÉÉTÈTE

Oui.

SOCRATE

Il semble bien que ce que tu dis de la science n’est pas chose banale [152a] ; c’est ce qu’en disait Protagoras lui-même. Il la définissait comme toi, mais en termes différents. Il dit en effet, n’est-ce pas, que l’homme est la mesure de toutes choses, de l’existence de celles qui existent et de la non-existence de celles qui n’existent pas. Tu as lu cela, je suppose ?

THÉÉTÈTE

Oui, et plus d’une fois.

SOCRATE

Ne veut-il pas dire à peu près ceci, que telle une chose m’apparaît, telle elle est pour moi et que telle elle t’apparaît à toi, telle elle est aussi pour toi ? Car toi et moi, nous sommes des hommes.

THÉÉTÈTE

C’est bien ce qu’il veut dire.

[152b] SOCRATE

Il est à présumer qu’un homme sage ne parle pas en l’air. Suivons-le donc. N’arrive-t-il pas quelquefois qu’exposés au même vent, l’un de nous a froid, et l’autre, non ; celui-ci légèrement, celui-là violemment ?

THÉÉTÈTE

C’est bien certain.

SOCRATE

En ce cas, que dirons-nous qu’est le vent pris en lui-même, froid ou non froid ? ou bien en croirons-nous Protagoras et dirons-nous qu’il est froid pour celui qui a froid, et qu’il n’est pas froid pour celui qui n’a pas froid ?

THÉÉTÈTE

Il semble bien que oui.

SOCRATE

N’apparaît-il pas tel à l’un et à l’autre ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Mais apparaître, c’est être senti ?

THÉÉTÈTE

Effectivement.

[152c] SOCRATE

Alors l’apparence et la sensation sont la même chose en ce qui concerne la chaleur et toutes les choses du même genre ; car telles chacun les sent, telles elles semblent bien être pour chacun.

THÉÉTÈTE

C’est vraisemblable.

SOCRATE

Donc la sensation, en tant que science, a toujours un objet réel et n’est pas susceptible d’erreur.

THÉÉTÈTE

Evidemment.

SOCRATE

Alors, au nom des Grâces, Protagoras, qui était la sagesse même, n’aurait-il pas en ceci parlé par énigmes pour la foule et le vulgaire que nous sommes, tandis qu’à ses disciples il disait la vérité en secret ?

[152d] THÉÉTÈTE

Que veux-tu dire par là, Socrate ?

SOCRATE

Je vais te le dire, et ce n’est pas une chose insignifiante : c’est qu’aucune chose, prise en elle-même, n’est une, qu’il n’y a rien qu’on puisse dénommer ou qualifier de quelque manière avec justesse. Si tu désignes une chose comme grande, elle apparaîtra aussi petite, et légère, si tu l’appelles lourde, et ainsi du reste, parce que rien n’est un, ni déterminé, ni qualifié de quelque façon que ce soit et que c’est de la translation, du mouvement et de leur mélange réciproque que se forment toutes les choses que nous disons exister, nous servant d’une expression impropre, [152e] puisque rien n’est jamais et que tout devient toujours. Tous les sages, l’un après l’autre, à l’exception de Parménide, sont d’accord sur ce point : Protagoras, Héraclite et Empédocle, et parmi les poètes, les plus éminents en chaque genre de poésie, dans la comédie Épicharme, dans la tragédie Homère. Quand celui-ci dit : « L’Océan est l’origine des dieux et Téthys est leur mère », il dit que tout est le produit du flux et du mouvement. N’est-ce pas, à ton avis, cela qu’il a voulu dire ?

THÉÉTÈTE

Si.

[153a] SOCRATE

IX. — Alors qui pourrait encore entrer en lutte avec une si grande armée et un général tel qu’Homère sans se couvrir de ridicule ?

THÉÉTÈTE

Ce ne serait pas facile, Socrate.

SOCRATE

Non, en effet, Théétète, d’autant plus qu’il y a encore de fortes preuves en faveur de la thèse : que c’est le mouvement qui est cause de ce qui paraît exister et du devenir, et le repos qui est cause du non-être et de la destruction. En effet, le chaud et le feu qui engendre et surveille tout le reste est lui-même engendré de la translation et du frottement, qui tous deux sont des mouvements. Ne sont-ce pas eux qui donnent naissance au feu ?

[153b] THÉÉTÈTE

Ce sont eux, assurément.

SOCRATE

C’est aussi d’eux que provient la race des êtres vivants.

THÉÉTÈTE

Il n’y a pas de doute.

SOCRATE

Et la constitution du corps, n’est-ce pas le repos et l’inaction qui la détruisent, et les exercices et les mouvements qui lui assurent une longue durée ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Et, si l’on envisage l’état de l’âme n’est-ce point par l’étude et par l’exercice, qui sont des mouvements, qu’elle acquiert les sciences, les conserve, et devient meilleure, tandis que le repos, c’est-à-dire le défaut d’exercice et d’étude [153c] , l’empêche d’apprendre et lui fait oublier ce qu’elle a appris ?

THÉÉTÈTE

Certainement.

SOCRATE

Ainsi l’un, le mouvement, est bon pour l’âme et pour le corps, et l’autre, le contraire ?

THÉÉTÈTE

Il semble.

SOCRATE

Te citerai-je encore les calmes, les bonaces et tous les états du même genre, pour te prouver que le repos sous toutes ses formes pourrit et perd tout, tandis que le reste le conserve ? Mettrai-je le comble à ces preuves en te forçant d’avouer que, par la chaîne d’or dont parle Homère, il n’entend pas désigner autre chose que le soleil [153d] et qu’il veut faire voir que, tant que la sphère céleste et le soleil se meuvent, tout existe et se maintient, tant chez les dieux que chez les hommes, tandis que, si ce mouvement s’arrêtait et se trouvait enchaîné, tout se gâterait et tout serait, comme on dit, sens dessus dessous ?

THÉÉTÈTE

Il me semble, Socrate, que c’est bien là ce qu’Homère a voulu dire.

SOCRATE

X. — Conçois donc la chose, excellent Théétète, comme je vais le dire. Tout d’abord, en ce qui concerne la vue, ce que tu appelles couleur blanche n’est pas quelque chose qui existe à part, soit en dehors des yeux [153e], soit dans les yeux, et à laquelle tu puisses assigner un lieu déterminé ; car alors elle serait quelque part à son rang, serait stable et ne serait plus en voie de génération.

THÉÉTÈTE

Alors comment me la représenterai-je ?

SOCRATE

Suivons le principe que nous avons posé il y a un instant, qu’il n’existe rien qui soit un en soi. Nous reconnaîtrons ainsi que le noir, le blanc ou toute autre couleur quelconque résulte de l’application des yeux à la translation appropriée et que ce que nous disons être telle [154a] ou telle couleur n’est ni l’organe appliqué ni l’objet auquel il s’applique, mais un produit intermédiaire propre à chaque individu. Ou bien soutiendrais-tu que toutes les couleurs apparaissent à un chien ou à n’importe quel animal comme elles t’apparaissent à toi ?

THÉÉTÈTE

Non, par Zeus.

SOCRATE

Et à un autre homme, crois-tu qu’un objet quelconque lui apparaisse tel qu’il t’apparaît à toi ? Es-tu sûr de cela ? N’es-tu pas bien plus près de croire que toi-même, tu ne le vois pas pareil, parce que tu n’es jamais semblable à toi-même ?

THÉÉTÈTE

Je suis pour ce sentiment plutôt que pour l’autre.

[154b] SOCRATE

Si donc ce à quoi nous nous mesurons ou ce que nous touchons était grand, ou blanc, ou chaud, jamais, mis en contact avec autre chose, il ne deviendrait autre, s’il ne souffrait lui-même aucun changement. D’un autre côté, si ce qui mesure ou touche était grand, ou blanc, ou chaud, jamais non plus il ne deviendrait différent, quand une autre chose s’en approche et subit quelque modification, si lui-même n’en subit aucune. C’est ainsi qu’à présent, cher ami, nous sommes, si je puis dire, facilement amenés à dire des choses extraordinaires et ridicules, comme dirait Protagoras et quiconque entreprend de soutenir son opinion.

THÉÉTÈTE

Comment ? et de quoi veux-tu parler ?

[154c] SOCRATE

Prenons un petit exemple, et tu comprendras tout ce que je veux dire. Voici, je suppose, six osselets ; si nous en mettons quatre autres à côté, nous dirons que les six sont plus nombreux que les quatre et les dépassent de moitié. Si nous en mettons douze, qu’ils sont moins nombreux et n’en sont que la moitié. Il n’est pas admissible que l’on parle autrement. L’admettrais-tu, toi ?

THÉÉTÈTE

Moi, non.

SOCRATE

Et maintenant, si Protagoras ou quelque autre te posait cette question : « Est-il possible, Théétète, qu’une chose devienne plus grande ou plus nombreuse autrement que si elle est augmentée ? » que répondrais-tu ?

THÉÉTÈTE

Si je réponds, Socrate, ce que je pense, [154d] en ne tenant compte que de la question présente, je dirai que non ; mais si j’ai égard à la question précédente, pour éviter de me contredire, je dirai que oui.

SOCRATE

Voilà, par Héra, mon ami, qui est bien et divinement répondu. Mais si tu réponds oui, tu parleras comme Euripide[13] : notre langue sera à l’abri de tout reproche, mais notre esprit ne le sera pas.

THÉÉTÈTE

C’est vrai.

SOCRATE

Si donc nous étions habiles et sages, toi et moi, après avoir approfondi tout ce qui concerne l’esprit, [154e] nous pourrions dès lors, en manière de passe-temps, nous éprouver l’un l’autre, lutter entre nous à la manière des sophistes, en choquant réciproquement arguments contre arguments. Mais n’étant que des hommes ordinaires, nous chercherons avant tout à confronter nos pensées pour voir ce qu’elles valent et voir si nous les trouvons bien d’accord, ou si elles ne le sont en aucune manière.

THÉÉTÈTE

C’est, je t’assure, ce que je souhaite.

SOCRATE

XI. — Et moi aussi. Mais s’il en est ainsi, et puisque nous sommes tout à fait de loisir, ne reprendrons-nous pas notre examen tranquillement, [155a] sans impatience, pour voir, en nous examinant réellement nous-mêmes, ce que peuvent être ces visions qui sont en nous ? En considérant la première, nous dirons, j’imagine, que jamais rien n’est devenu plus grand ni plus petit, soit en volume, soit en nombre, tant qu’il a été égal à lui-même. N’est-ce pas vrai ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

En second lieu, qu’une chose à laquelle on n’ajoute ni ne retranche rien, ne croît ni ne décroît jamais, mais reste toujours égale.

THÉÉTÈTE

Cela est incontestable.

[155b] SOCRATE

Ne dirons-nous pas aussi, en troisième lieu, que ce qui n’existait pas auparavant n’a pas pu exister par la suite sans devenir et sans être devenu ?

THÉÉTÈTE

Il me le semble.

SOCRATE

Or ces trois propositions sur lesquelles nous sommes d’accord se combattent dans notre esprit, quand nous parlons des osselets, ou quand nous disons que moi, à l’âge où je suis, sans avoir grandi ni subi d’altération contraire, je suis, au cours d’une année, à présent plus grand que toi, qui es jeune, et qu’ensuite je serai plus petit, sans qu’on ait rien ôté à ma taille, [155c] mais parce que la tienne aura grandi. Je suis en effet dans la suite ce que je n’étais pas auparavant, bien que je ne le sois pas devenu ; car il est impossible d’être devenu sans devenir, et, n’ayant rien perdu de mon volume, je ne saurais jamais devenir plus petit. Et nous trouverons des milliers de cas semblables, si nous admettons ceux que j’ai mentionnés. Tu me suis, j’espère, Théétète. Je pense du moins que tu n’es pas neuf sur ces matières.

THÉÉTÈTE

Par les dieux, Socrate, je suis perdu d’étonnement quand je me demande ce que tout cela peut être, et il arrive qu’à le considérer, je me sens véritablement pris de vertige.

[155d] SOCRATE

Je vois, mon ami, que Théodore n’a pas mal deviné le caractère de ton esprit ; car c’est la vraie marque d’un philosophe que le sentiment d’étonnement que tu éprouves. La philosophie, en effet, n’a pas d’autre origine, et celui qui a fait d’Iris la fille de Thaumas n’est pas, il me semble, un mauvais généalogiste. Mais comprends-tu déjà pourquoi ces choses sont telles en conséquence de la doctrine que nous attribuons à Protagoras ; ou ne saisis-tu pas encore ?

THÉÉTÈTE

Non, pas encore, je crois.

SOCRATE

Alors me sauras-tu gré si je t’aide à découvrir la vérité cachée de la pensée d’un homme ou [155e] plutôt d’hommes fameux ?

THÉÉTÈTE

Comment ne pas t’en savoir gré, un gré infini même ?

SOCRATE

XII. — Regarde donc autour de nous, de crainte qu’il n’y ait quelqu’un des non-initiés qui nous écoute. J’entends par là ceux qui pensent que rien n’existe que ce qu’ils peuvent saisir et serrer dans leurs deux mains et qui n’admettent au rang des êtres ni les actions, ni les générations, ni tout ce qui est invisible.

THÉÉTÈTE

Ce sont là, Socrate, des gens bien durs [156a] et bien rétifs.

SOCRATE

Ils sont en effet, mon enfant, entièrement étrangers aux Muses ; mais il y en a d’autres plus raffinés dont je vais t’exposer les mystères. Leur principe, d’où dépend tout ce que nous avons dit tout à l’heure, est celui-ci : tout l’univers est en mouvement, et il n’y a rien en dehors de cela, et il y a deux espèces de mouvement, dont chacune est infinie en nombre ; l’une d’elles a une force active, l’autre une force passive. De leur union et de leur friction mutuelles naissent des rejetons en nombre infini, [156b] mais par couples jumeaux ; l’un est l’objet de sensation, l’autre la sensation, qui éclot et naît toujours avec l’objet de la sensation. Pour les sensations, nous leur donnons des noms tels que ceux-ci : visions, auditions, olfactions, froid et chaud, et aussi plaisirs, peines, désirs, craintes et cætera. Innombrables sont celles qui n’ont pas de nom ; très nombreuses celles qui en ont un. D’un autre côté, la classe des objets sensibles est apparentée à chacune de ces sensations ; des couleurs de toute sorte [156c] le sont à des visions de toute sorte ; de même les sons le sont aux auditions et les autres objets sensibles sont liés par la nature aux sensations. Et maintenant, Théétète, quel est pour nous le sens de ce mythe[15] par rapport à ce qui a été dit plus haut ? Le conçois-tu ?

THÉÉTÈTE

Pas du tout.

SOCRATE

Eh bien, écoute ; peut-être pourrons-nous finir le mythe. Il signifie que tout cela, comme nous le disons, est en mouvement ; mais ce mouvement est rapide ou lent. Tout ce qui est lent se meut à la même place et vers les objets voisins [156d] et c’est ainsi qu’il engendre, et les produits ainsi enfantés sont plus rapides ; car ils se déplacent et c’est ce déplacement qui constitue naturellement leur mouvement. Lors donc que l’œil et quelque autre objet qui lui correspond ont en se rapprochant engendré la blancheur et la sensation qui lui est liée par la nature, lesquelles n’auraient jamais été produites, si l’un ou l’autre était allé vers autre chose, alors, tandis que se meuvent dans l’espace intermédiaire [156e] la vision qui vient des yeux et la blancheur qui vient de l’objet qui a engendré de concert avec eux la couleur, l’œil se remplit de vision ; il voit alors, et il est devenu, non pas vision, mais œil voyant. Pareillement l’objet qui a concouru avec l’œil à la production de la couleur s’est rempli de blancheur et il est devenu, non pas blancheur, mais blanc, que ce soit un morceau de bois, ou une pierre, ou tout autre objet qui se trouve coloré de cette couleur. Et il en est ainsi du reste : le dur, le chaud, toutes les qualités doivent être conçues de la même façon ; [157a] rien n’est tel en soi et par soi, comme nous le disions tout à l’heure ; c’est dans leurs approches mutuelles que toutes choses naissent du mouvement sous des formes de toutes sortes, car il est, nous disent-ils, impossible de concevoir fermement l’élément actif et l’élément passif comme existant séparément, parce qu’il n’y a pas d’élément actif, avant qu’il soit uni à l’élément passif, et ce qui, dans telle rencontre, a été agent, apparaît comme patient, en s’unissant à autre chose. Il résulte de tout cela, comme nous le disions au début, que rien n’est un en soi, [157b] qu’une chose devient toujours pour une autre et qu’il faut retirer de partout le mot être, bien que nous-mêmes nous ayons été forcés souvent, et tout à l’heure encore, par l’habitude et l’ignorance, de nous servir de ce terme. Mais il ne faut pas, disent les sages, concéder qu’on puisse dire « quelque chose », ou « de quelqu’un », ou « de moi », ou « ceci », ou « cela », ou tout autre mot qui fixe les choses ; il faut dire, en accord avec la nature, qu’elles « sont en train de devenir, de se faire, de se détruire, de s’altérer » ; car si, par sa façon de parler, on représente une chose comme stable, on s’expose ainsi à être aisément réfuté. Il faut donc suivre cette règle et à propos des objets particuliers et à propos de collections d’objets nombreux, auxquelles on donne [157c] le nom d’homme, de pierre, d’animal et d’espèce. Trouves-tu ces théories plaisantes, Théétète, et sont-elles de ton goût ?

THÉÉTÈTE

Je ne sais pas, moi, Socrate ; car je ne puis même pas deviner si toi-même tu parles selon ta pensée ou pour m’éprouver.

SOCRATE

Ne te souviens-tu pas, mon ami, que moi-même je ne sais ni ne m’approprie rien de tout cela, qu’à cet égard je suis stérile, que c’est toi que j’accouche et que, dans cette vue, j’ai recours aux enchantements et te sers [157d] les opinions de chaque sage pour que tu les goûtes, jusqu’à ce que, grâce à mon aide, tu aies mis ta propre opinion au jour ? Quand elle y sera, j’examinerai alors si c’est du vent ou un produit de bon aloi. Sois donc confiant et patient et réponds librement et bravement ce qui te paraîtra vrai sur ce que j’ai à te demander.

THÉÉTÈTE

Tu n’as qu’à m’interroger.

SOCRATE

XIII. — Dis-moi donc encore une fois si tu souscris à l’opinion que rien n’existe, mais que le bien, le beau et tout ce que j’ai énuméré tout à l’heure est dans un perpétuel devenir.

THÉÉTÈTE

Pour ma part, lorsque je t’entends exposer cette opinion, elle me paraît merveilleusement fondée en raison, et qu’il faut l’accepter comme tu l’as présentée.

[157e] SOCRATE

Maintenant il y a une lacune à combler dans mon exposé. Il reste à parler des songes, des maladies, notamment de la folie et de ce qu’on appelle entendre, voir, en un mot sentir de travers. Tu sais, j’imagine, qu’on s’accorde à voir dans tous ces états la preuve de la fausseté du système que je viens d’exposer, [158a] parce que les sensations qu’on y éprouve sont absolument fausses, et que, bien loin que les choses soient alors telles qu’elles paraissent à chacun, au contraire rien de ce qui paraît n’existe.

THÉÉTÈTE

C’est très vrai, Socrate, ce que tu dis là.

SOCRATE

S’il en est ainsi, mon enfant, que peut dire encore celui qui prétend que la sensation est la science et que ce qui paraît à chacun de nous est tel qu’il paraît à celui qui en a la sensation ?

THÉÉTÈTE

Je n’ose dire, Socrate, que je ne sais que répondre, parce que tu m’as repris tout à l’heure de l’avoir dit. En réalité, cependant, [158b] je ne saurais contester que, dans la folie ou dans les rêves, on ait des opinions fausses, alors que les uns s’imaginent qu’ils sont dieux et que les autres se figurent dans leur sommeil qu’ils ont des ailes et qu’ils volent.

SOCRATE

Ne songes-tu pas non plus à la controverse soulevée à ce sujet, et particulièrement sur le rêve et sur la veille ?

THÉÉTÈTE

Quelle controverse ?

SOCRATE

Une controverse que tu as, je pense, entendu soulever plus d’une fois par des gens qui demandaient quelle réponse probante on pourrait faire à qui poserait à brûle-pourpoint cette question : dormons-nous et rêvons-nous ce que nous pensons, [158c] ou sommes-nous éveillés et conversons-nous réellement ensemble ?

THÉÉTÈTE

On est bien embarrassé, Socrate, de trouver une preuve pour s’y reconnaître ; car tout est pareil et se correspond exactement dans les deux états. Prenons, par exemple, la conversation que nous venons de tenir : rien ne nous empêche de croire que nous la tenons aussi en dormant, et lorsqu’en rêvant nous croyons conter des rêves, la ressemblance est singulière avec ce qui se passe à l’état de veille.

SOCRATE

Tu vois donc qu’il n’est pas difficile de soulever une controverse là-dessus, alors qu’on [158d] se demande même si nous sommes éveillés ou si nous rêvons. De plus, comme le temps où nous dormons est égal à celui où nous sommes éveillés, dans chacun de ces deux états notre âme soutient que les idées qu’elle a successivement sont absolument vraies, en sorte que, pendant une moitié du temps, ce sont les unes que nous tenons pour vraies et, pendant l’autre moitié, les autres, et nous les affirmons les unes et les autres avec la même assurance.

THÉÉTÈTE

Cela est certain.

SOCRATE

N’en faut-il pas dire autant des maladies et de la folie, sauf pour la durée, qui n’est plus égale ?

THÉÉTÈTE

C’est juste.

SOCRATE

Mais quoi ? est-ce par la longueur et par la brièveté du temps qu’on définira le vrai ?

[158e] THÉÉTÈTE

Ce serait ridicule à beaucoup d’égards.

SOCRATE

Mais peux-tu faire voir par quelque autre indice clair lesquelles de ces croyances sont vraies ?

THÉÉTÈTE

Je ne crois pas.

SOCRATE

XIV. — Ecoute-moi donc : je vais t’exposer ce que pourraient dire là-dessus ceux qui soutiennent que, quelles que soient les choses qui nous apparaissent, elles sont vraies pour qui les croit telles. Ils commencent, j’imagine, par une question comme celle-ci : « Se peut-il, Théétète, qu’une chose entièrement différente d’une autre ait jamais avec elle quelque propriété commune, et ne nous imaginons pas qu’il s’agisse d’une chose qui soit en partie la même et en partie différente, mais d’une chose différente de tout point ? »

[159a] THÉÉTÈTE

En ce cas, il est impossible qu’elle ait quoi que ce soit de commun avec l’autre, soit pour les propriétés, soit pour toute autre chose, du moment qu’elle en diffère entièrement.

SOCRATE

Alors ne faut-il pas admettre qu’une telle chose est aussi dissemblable à l’autre ?

THÉÉTÈTE

C’est mon avis.

SOCRATE

Donc s’il arrive qu’une chose devienne en quelque manière semblable ou dissemblable, soit à elle-même, soit à une autre, nous dirons qu’en devenant semblable, elle devient la même, mais différente, en devenant dissemblable ?

THÉÉTÈTE

Nécessairement.

SOCRATE

N’avons-nous pas dit précédemment qu’il y a un nombre infini d’agents, et aussi de patients ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Et qu’en s’accouplant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, ils n’engendreront pas les mêmes produits, mais des produits différents ?

[159b] THÉÉTÈTE

Certainement.

SOCRATE

Nous pouvons en dire autant de moi, de toi et de tout le reste, par exemple de Socrate bien portant et de Socrate malade. Dirons-nous que l’un est semblable à l’autre, ou dissemblable ?

THÉÉTÈTE

Quand tu parles de Socrate malade, l’entends-tu comme un tout opposé à Socrate bien portant également envisagé comme un tout ?

SOCRATE

Tu as parfaitement saisi : c’est cela même que je veux dire.

THÉÉTÈTE

Il est certainement dissemblable.

SOCRATE

Et par conséquent différent au même titre que dissemblable ?

THÉÉTÈTE

Nécessairement.

[159c] SOCRATE

Ne diras-tu pas la même chose de Socrate dormant et de tous les états que nous avons énumérés tout à l’heure ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

Alors, quand une chose naturellement propre à créer prendra Socrate bien portant, elle trouvera en moi un homme tout autre que quand elle prendra Socrate malade.

THÉÉTÈTE

Il n’en peut être autrement.

SOCRATE

Et dans les deux cas, ce seront des choses différentes que nous engendrerons, moi, le patient, et cette chose qui est agent ?

THÉÉTÈTE

Naturellement.

SOCRATE

Or, quand je bois du vin, étant bien portant, ne me paraît-il pas agréable et doux ?

THÉÉTÈTE

Si.

SOCRATE

C’est que, suivant les principes que nous avons posés précédemment, [159d] l’agent et le patient ont engendré la douceur et la sensation, qui sont en même temps en mouvement l’une et l’autre. La sensation qui vient du patient a rendu la langue sentante, et la douceur qui vient du vin et qui est répandue en lui a fait que le vin a été et a paru doux à la langue bien portante.

THÉÉTÈTE

C’est en effet ce dont nous sommes convenus précédemment.

SOCRATE

Mais quand l’agent a pris Socrate malade, n’est-il pas vrai tout d’abord que ce n’est pas réellement le même homme qu’il a pris, puisque c’est d’un homme dissemblable qu’il s’est approché ?

THÉÉTÈTE

Oui.

[159e] SOCRATE

C’est donc d’autres produits qui ont été engendrés par Socrate en cet état et par l’absorption du vin, du côté de la langue une sensation d’amertume, et du côté du vin une amertume qui s’y engendre et passe dans la langue. L’un, le vin, est devenu, non pas amertume, mais amer, et moi, non point sensation, mais sentant.

THÉÉTÈTE

Assurément.

SOCRATE

Pour moi, je ne sentirai jamais aucune autre chose comme je sens celle-là ; car si l’agent est autre, la sensation est autre, [160a] et elle modifie et rend autre celui qui senti et l’agent qui me cause cette sensation ne pourra jamais en s’unissant à autre chose engendrer le même produit et devenir le même, puisque, s’il engendre un autre produit d’un autre conjoint, il deviendra autre.

THÉÉTÈTE

C’est exact.

SOCRATE

Et ni moi, je ne deviendrai tel par moi seul, ni lui par lui seul.

THÉÉTÈTE

Assurément non.

SOCRATE

Mais il est nécessaire, quand je deviens sentant, que je le devienne de quelque chose ; car il est impossible de devenir sentant, si l’on ne sent rien. [160b] Et de même l’agent, quand il devient doux ou amer ou quelque chose du même genre, le devient forcément pour quelqu’un : car il est impossible de devenir doux, si l’on n’est doux pour personne.

THÉÉTÈTE

Cela est certain.

SOCRATE

Reste donc, ce me semble, que nous sommes ou devenons, selon le cas, dans un mutuel rapport, puisque nous sommes liés l’un à l’autre par l’inévitable loi de notre être, et que nous ne sommes liés à rien d’autre, pas même à nous-mêmes. Il ne reste donc que cette liaison mutuelle, en sorte que, si l’on dit que quelque chose existe, c’est à quelqu’un, ou de quelqu’un, ou relativement à quelque chose qu’il faut dire qu’il est ou devient ; mais qu’une chose existe ou devienne en soi et par elle-même, [160c] c’est ce qu’il ne faut pas dire ni permettre de dire à personne. Telle est la portée de la doctrine que j’ai exposée.

THÉÉTÈTE

Rien n’est plus vrai, Socrate.

SOCRATE

Puis donc que ce qui agit sur moi est relatif à moi et non à un autre, c’est moi aussi qui le sens, et personne autre.

THÉÉTÈTE

Naturellement.

SOCRATE

Ma sensation est donc vraie pour moi, car, en chaque cas, c’est une partie de mon être, et je suis, comme le dit Protagoras, juge de l’existence des choses qui sont pour moi et de la non-existence de celles qui ne sont pas pour moi.

THÉÉTÈTE

Il y a apparence.

[160d] SOCRATE

XV. — Comment donc, puisque je ne me trompe point et que mon esprit ne bronche pas sur ce qui est ou devient, n’aurais-je pas la science des objets dont j’ai la sensation ?

THÉÉTÈTE

Il n’est pas possible que tu ne l’aies pas.