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LIVRE VI. 245
LIVRE VI.
ARGUMENT.
1. On a distingue les vertus morales des vertus intellectuelles, on a examiné
avec quelque détail en quoi consistent les premières, il convient à présent de
considérer aussi les autres. On a également reconnu deux parties de l'âme;
l'une, douée de raison, et l'autre qui en est privée: il faut encore considérer
la partie raisonnable comme divisée en deux autres parties; l'une, capable de
juger ou d'apprécier les choses nécessaires, et l'autre qui s'applique aux
choses contingentes. - II. Entre les trois choses qui sont dans l'âme, le sens,
l'intelligence et l'appétit, ou le désir, le sens n'est pas un principe d'action
; mais c'est le choix ou la préférence, déterminée par le désir et par
l'intelligence. Rien de ce qui est passé ne peut être un objet de préférence, ni
de délibération. La vérité est l'œuvre ou le produit des deux parties
intelligentes de l'âme. - III. Les moyens à l'aide desquels elle connaît la
vérité, sont au nombre de cinq : l'art, la science, la prudence, la sagesse et
l'intelligence. La science est une habitude de croyance et de démonstration dont
les objets sont nécessaires, éternels, ingénérables et incorruptibles. - IV. Il
faut distinguer, dans les actions, celles dont le résultat est durable, et
celles dont l'effet s'évanouit à mesure qu'Il est produit. L'art ne s'applique
qu'aux actions du premier genre : il est une habitude d'agir, à l'occasion des
choses contingentes, en prenant pour guide la véritable raison. Il n'y a point
d'art des choses nécessaires et naturelles. - V. La prudence consiste à être en
état de prendre las résolutions les plus conformes à note bonheur, en général.
Elle se rapporte comme l'art, aux choses contingentes, mais elle n'est ni un
art, ni une science: elle est une habitude d'appliquer la raison aux actions
dont le résultat s'évanouit à mesure qu'elles ont lieu; c'est-à-dire, aux
affaires humaines, comme la politique, l'économie domestique, etc. Elle est une
vertu de cette partie de l'âme où se trouve l'opinion. - VI. La connaissance des
principes ne peut être ni le produit de la science (car la science se fonde sur
cette connaissance), ni celui de l'art, qui n'a de rapport qu'aux choses
contingentes. Elle ne peut pas être le produit de la prudence et de la sagesse,
à peu près par la même raison. La connaissance des principes appartient donc
proprement à l'esprit, ou à l'intelligence. - VII. La sagesse (ou l'habileté),
c'est-à-dire, la supériorité dans quelque genre que ce soit; suppose à la fois
l'intelligence et la science, portées à un très haut degré de perfection. La
sagesse s'applique plus aux choses ou aux vérités générales et nécessaires, au
lieu que la prudence est plutôt relative aux choses particulières et
contingentes. Voilà pourquoi la sagesse est supérieure à la politique ; elle est
ce qu'il y a naturellement de plus admirable et de plus précieux parmi les
hommes. La prudence est une vertu éminemment pratique; elle est, dans la vie,
comme un art qui en dirige plusieurs autres qui lui sont subordonnés. - VIII. La
prudence qui dirige les ressorts généraux de la société civile, c'est la
législation; celle qui dirige les détails de l'administration, est plus
proprement la politique. Les jeunes gens peuvent devenir habiles dans les
mathématiques, dans les sciences naturelles; les enfants même peuvent, jusqu'à
un certain point, s'appliquer à ces connaissances; mais ni les uns ni les autres
ne peuvent acquérir la sagesse on la prudence. Celle-ci a pour objet une
résolution définitive qu'il s'agit de prendre et d'exécuter : elle est l'effet
d'une manière de sentir juste et conforme au vrai. - IX. Une sage résolution
(effet de la prudence) n'est ni une science, ni une opinion, ni une heureuse
rencontre: elle est le produit de la réflexion, et consiste dans une certaine
rectitude d'esprit appliquée aux sujets sur lesquels on délibère: appliquée
surtout à ce qui est utile et avantageux, et à la recherche des moyens de
l'obtenir que la raison peut approuver, à la détermination du temps et de la
manière la plus convenable pour cela. - X. Le discernement est relatif aux
choses qui sont l'objet du doute ou de l'incertitude, et sur lesquelles ou est
dans le cas de délibérer, et par conséquent s'applique aux mêmes objets que la
prudence; mais il n'est pas tout-à-fait la même chose : sa fin est d'indiquer ce
qu'il faut faire ou ne pas faire. II se confond presque avec l'intelligence ou
connaissance exacte des choses. - XI. Le jugement (le sens commun on le bon
sens); consiste dans un juste discernement de ce qui est équitable. L'indulgence
est un jugement exact et juste de ce qui est bien, c'est-à-dire, de ce qui est
conforme à la vérité. Sans doute aucun homme n'est naturellement sage, mais le
jugement, l'esprit ou l'intelligence, et la sagacité, sont des facultés
naturelles, qui se développent et se perfectionnent par le progrès des années.
- XII. La sagesse ne se rapporte à rien de ce qui peut être créé ou produit par
l'homme: la prudence a du moins cet avantage; mais si les vertus ne sont que des
habitudes ou des dispositions, il ne dépendra pas de nous de les posséder; à
quoi donc serviront la sagesse et la prudence ? D'ailleurs, si cette dernière
faculté est inférieure à l'autre, n'est-il pas étrange que ce soit elle qui ait
l'autorité, et qui décide de ce qu'il faut faire? On répond qu'elles sont toutes
deux désirables, parce que la vertu rend estimable le but qu'on se propose, et
parce que la prudence donne aux moyens le même caractère de convenance et de
bonté morale. Le talent, qui consiste à exécuter avec succès ce qu'on a en vue,
n'est digne d'éloges et d'estime qu'autant que ce but est honorable, et c'est la
vertu qui le rend tel. - XIII. La partie de l'âme qui conçoit et apprécie les
opinions, comprend le talent et la prudence, et la partie morale comprend la
vertu naturelle et la vertu absolue, laquelle est, pour ainsi dire, principale
et directrice, et ne saurait exister sans la prudence. En effet, c'est la
prudence qui donne à toutes nos dispositions la rectitude qui les rend conformes
à la raison: celle- ci se rapporte à la fin, et celle-là aux moyens propres à
nous y conduire. Mais ce n'est pas la prudence qui commande à la vertu, ou qui
en dirige l'emploi ; elle s'occupe des moyens de la produire et de la conserver.
I. [1138b] Comme nous avons dit précédemment (01)
qu'il faut préférer en tout un juste milieu, et non pas l'excès, ni le défaut,
et que ce milieu est ce qu'indique la droite raison, faisons voir en quoi il
consiste. Car, dans toutes les dispositions ou habitudes dont il a déjà été
question, aussi bien que dans toutes les autres, il y a toujours un but, par
rapport auquel tout homme raisonnable s'applique à accroître les tendances qui
peuvent l'en rapprocher, et à diminuer celles qui l'en éloignent : et il y a une
limite en deçà et au delà de laquelle se trouve le défaut ou l'excès que
réprouve la droite raison. Mais cette proposition, toute véritable qu'elle est,
n'offre pourtant rien de clair à l'esprit ; car, dans toutes les autres choses
auxquelles il s'applique. et qui sont l'objet. de la science, on peut dire avec
vérité qu'il ne faut prendre ni trop ni trop peu d'exercice, ni trop ni trop peu
de repos, mais observer, à cet égard, le juste milieu que la raison prescrit.
Cependant, celui qui n'aurait, pour se conduire, que cette règle générale, n'en
serait pas plus avancé; c'est comme si, sur la question de savoir quels aliments
sont bons pour la santé, on répondait que ce sont tous ceux que prescrit la
médecine, ou la personne qui possède cet. art. Il ne faut donc pas seulement que
ce que nous avons dit des habitudes de l'âme soit véritable, mais il faut encore
qu'on détermine exactement ce que c'est que la droite raison : il faut en donner
la définition.
[1139a]
Or, nous avons distingué deux sortes de vertus de l'âme, les unes morales, les
autres intellectuelles, et nous avons considéré les vertus morales. Nous allons
parler des autres, après avoir d'abord traité de l'âme. J'ai dit précédemment (02)
qu'elle est composée de deux parties. l'une qui a la raison, et l'autre qui en
est privée. Il faut maintenant diviser de la même manière la partie qui est
douée de raison. Supposons donc aussi qu'elle ait deux parties: l'une, à l'aide
de laquelle nous contemplons les choses qui sont telles qu'elles ne peuvent pas
avoir d'autres principes que ceux qu'elles ont; et l'autre, au moyen de laquelle
nous connaissons les choses qui pourraient être autrement qu'elles ne sont (03).
En effet, il faut bien qu'il y ait, pour chaque genre de choses essentiellement
différentes, une partie de l'âme essentiellement distincte, et appropriée par sa
nature à ce genre, puisque l'âme en a connaissance à raison de sa ressemblance
et de son aptitude par rapport à cette chose (04).
Appelons donc scientifique l'une de ces parties de l'âme, et donnons à l'autre
le nom de logistique, puisque délibérer et calculer ne sont qu'une mène chose,
et que personne ne délibère sur ce qui ne saurait être autrement qu'il n'est; en
sorte que la logistique sera une des parties de l'âme qui sont le siège de la
raison. Par conséquent, il restera à déterminer quelle est, pour chacune de ces
deux parties, la meilleure disposition ou habitude; car c'est dans l'habitude
que consiste la vertu de chacune d'elles, et la vertu est l'aptitude au genre
d'actions propres à chaque être, ou objet.
II. Il y a dans l'âme trois choses d'où dépendent l'action et la
vérité : ce sont les sens, l'esprit et l'appétit. Entre ces trois choses, les
sens ne sont le principe d'aucune action; et ce qui le prouve, c'est que les
animaux ont la faculté de sentir, mais ils n'ont pas celle d'agir (05).
Mais ce que l'affirmation et la négation sont par rapport à l'entendement, la
poursuite et la fuite le sont à l'égard de l'appétit.
Et puisque la vertu morale est une habitude, une disposition relative au choix
ou à la préférence, et que la préférence est un désir réfléchi, il faut, pour
qu'elle soit sensée et digne d'approbation, que le raisonnement soit conforme à
la vérité, et le désir conforme à la vertu, et que l'un affirme les mêmes choses
que l'autre poursuit ou recherche. C'est donc là ce qui constitue l'entendement
et la vérité pratique.
Mais c'est à l'intelligence contemplative, qui n'est ni pratique ni active,
qu'appartient le jugement de ce qui est bien ou mal, vrai ou faux ; car telle
est la fonction de tout ce qui est doué de pensée. La fonction de ce qui unit
l'action à la pensée, c'est l'accord de la vérité avec des désirs conformes à la
raison.
Le principe de l'action est donc la préférence, d'où naît, en quelque sorte,
l'impulsion ou le mouvement, mais non pas le motif déterminant : et ce qui
détermine la préférence, c'est le désir, et la raison sollicitée par un motif.
Voilà pourquoi il n'y a point de préférence, sans intelligence et sans pensée,
ni sans habitude morale; car il ne peut y avoir ni bonheur, ni malheur, sans la
pensée et sans les mœurs. La pensée ou l'intelligence ne détermine, par
elle-même, aucun mouvement; il faut qu'elle soit sollicitée par quelque motif,
et accompagnée de tendance à l'action. [1139b] C'est alors qu'elle commande, pour ainsi
dire, à la faculté d'agir.
En effet. quiconque fait une chose, la fait pour quelque motif : non pas
motif pris dans un sens absolu et indéterminé, mais de manière qu'il en
résulte une action qui ait un résultat et un auteur, et qu'il ne soit pas une
simple tendance à agir. Car la vertu, la bonne conduite, est une fin, un but, et
le but est l'objet du désir.
De là vient que la préférence est ou intelligence excitée par le désir, ou désir
déterminé par la réflexion : et un tel principe est l'homme lui-même.
Au reste, rien de ce qui est passé ne peut être un objet de préférence : ainsi
personne ne préfère d'avoir contribué à la ruine de Troie; car on ne délibère
pas sur ce qui a été fait, mais sur ce qui duit ou peut se faire; et ce qui a
été fait ne peut pas ne l'avoir pas été; aussi le poète Agathon dit fort bien à
ce sujet : « Le seul pouvoir qui manque à la Divinité, c'est de faire que ce qui
a été accompli ne le soit pas. »
La vérité est donc l'œuvre ou le produit des deux parties intelligentes de
l'âme; et les propriétés qui les caractérisent l'une et l'autre, sont les
habitudes ou les dispositions en vertu desquelles chacune d'elles saisit le
mieux la vérité.
III. Mais il faut revenir sur ces propriétés distinctes, et
reprendre la question de plus haut. Admettons que les moyens à l'aide desquels
l'âme saisit la vérité, par affirmation ou négation, soient au nombre de cinq :
l'art, la science, la prudence, la sagesse, l'intelligence; car le préjugé et
l'opinion peuvent induire à erreur. Or, si l'on veut parler un langage exact et
précis, et ne pas s'attacher à de simples comparaisons (06),
il est facile de voir ce que c'est que la science, en considérant que nous
sommes tous portés à croire que ce que nous savons ne peut pas être autre que ce
qu'il est; et, quant aux choses qui peuvent être autrement, nous ignorons si
elles ont ou n'ont pas d'existence, indépendamment de notre contemplation. Ce
qui est l'objet de la science existe donc nécessairement. et par conséquent est
éternel; car tout ce qui a une existence nécessaire et absolue est éternel, et
dès lors, ingénérable et incorruptible.
D'un autre côté, toute science est regardée comme pouvant être un objet
d'enseignement; et tout ce qui peut être su, peut être appris. Mais tout
enseignement n'a lieu qu'à l'occasion de choses déjà connues, comme je l'ai dit
dans les Analytiques (07). On enseigne par
le moyen de l'induction, ou par le syllogisme : mais l'induction
est le principe des idées générales, et le syllogisme est composé de ces mêmes
idées. Donc il y a des principes, d'où part le syllogisme, et auxquels il ne
conduit pas, et qui sont, par conséquent, le résultat de l'induction. Il suit de
là que la science est une habitude de démonstration, et qu'elle a tous les
autres caractères particuliers que j'ai définis dans les Analytiques (08)
; car, quand on a une croyance quelle qu'elle soit, et que l'on connaît les
principes qui lui servent de base, alors vu sait : mais, si les principes ne
sont pas plus évidents que la conclusion, on ne saura que par hasard. Telle est
la notion qu'il faut se faire de la science.
IV. [1140a] A l'égard des choses qui peuvent être autrement qu'elles ne
sont, il y en a qui sont un résultat durable de l'action, et d'autres qui en
sont un résultat, pour ainsi dire, fugitif (09) ;
car c'est une différence dont il faut tenir compte ; mais je m'en rapporte
encore sur ce point à mes Discours exotériques (10)
; en sorte que la disposition, ou l'habitude de pure théorie, guidée par
la raison, ne doit pas être confondue avec la disposition, ou l'habitude
d'exécution, également guidée par la raison; elles ne sont pas comprises
l'une dans l'autre; car ni la théorie n'est l'exécution, ni l'exécution n'est la
théorie. Mais comme l'architecture est un art, et ce qu'on peut appeler une
disposition ou habitude d'exécution, accompagnée de raison ; et comme il n'est
aucun art qui ne soit pas une telle habitude, ni aucune habitude ou disposition
de ce genre, qui ne soit un art, il faudrait en conclure qu'un art et une
habitude d'exécution dirigée par la raison véritable, sont la même chose.
Au reste, tout art consiste à produire, à exécuter, et à combiner les moyens de
donner l'existence à quelqu'une des choses qui peuvent être et ne pas être; et
dont le principe est dans celui qui fait, et non dans la chose qui est faite.
Car il n'y a point d'art des choses qui ont une existence nécessaire, ni de
celles dont l'existence est le résultat des forces de la nature, puisqu'elles
ont en elles-mêmes le principe de leur être. Mais comme l'exécution et la
théorie sont deux choses différentes, il s'ensuit nécessairement que l'art se
rapporte à l'exécution. et non à la théorie. Enfin, le hasard et l'art semblent,
sous un certain rapport, s'appliquer aux mêmes objets, comme le dit Agathon :
«L'art chérit la fortune, et la fortune favorise l'art. » L'art est donc, comme
je viens de le dire, une certaine habitude d'exécution dirigée par la véritable
raison ; et le défaut d'art, au contraire, est une habitude d'exécution dirigée
par un faux raisonnement, dans les choses qui peuvent être autrement qu'elles ne
sont.
V. Quant à la prudence, on peut s'en faire l'idée, en considérant
quels sont ceux que l'on appelle prudents : or, il semble que ce qui caractérise
l'homme prudent, c'est la faculté de délibérer avec succès sur les choses qui
lui sont bonnes et avantageuses, non pas sous quelques rapports particuliers,
comme celui de la santé ou de la force, mais qui peuvent contribuer, en général,
au bonheur de sa vie. Ce qui le prouve, c'est qu'on appelle prudents, ou avisés,
dans tel ou tel genre, ceux qu'un raisonnement exact conduit à quelque fin
estimable, clans les choses où l'art ne saurait s'appliquer; en sorte que
l'homme prudent serait, en général, celui qui est capable de délibérer.
Or, personne ne délibère sur ce qui ne saurait être autrement, ni sur ce dont
l'exécution n'est pas en sou pouvoir. Par conséquent, si la science est toujours
susceptible de démonstration, et si l'on ne démontre pas les choses dont les
principes pourraient être autres qu'ils ne sont (et toute choses pourraient être
autrement); [1140b] en, un mot, s'il est impossible de délibérer sur les choses qui ont
une existence nécessaire, il s'ensuit que la prudence n'est ni une science, ni
un art. Elle n'est pas une science, parce que tout ce qui peut être fait ou
exécuté, peut être autrement [ c'est-dire, est contingent] ; elle n'est pas un
art, parce que ce dont les résultats n'ont rien de matériel est autre chose que
ce qu'on appelle production, ou création (11). Il
reste donc qu'il faut la considérer comme une habitude de théorie ou de
contemplation, accompagnée de raison, dans les choses qui sont bonnes ou
nuisibles à l'homme: car la fin de l'exécution est autre chose [que celle de la
théorie] ; mais celle de la théorie n'est pas toujours [autre chose que celle de
l'exécution], puisque la pratique du bien [ou le bonheur] est elle-même une fin.
Voilà pourquoi nous regardons Périclès et ceux qui lui ressemblent, comme des
hommes prudents, parce qu'ils sont en état de voir ce qui est bon et avantageux
pour eux-mêmes et pour les autres; et nous les croyons capables de diriger avec
succès les affaires d'une famille, et celles d'un état. De là vient que nous
donnons à la tempérance le nom de σωφροσύνη, qui [par sa valeur étymologique]
semble indiquer qu'elle conserve ou sauve la prudence. Elle conserve et
maintient du moins cette manière particulière de voir [ou de juger de ce qui est
bon et utile] : car les sentiments de peine et de plaisir n'altèrent pas et rue
faussent pas tous nos jugements; par exemple, celui qui nous fait reconnaitre
qu'un triangle a, ou n'a pas, la somme de ses trois angles égale à celle de deux
angles droits; mais ils altèrent et faussent nos jugements sur ce qu'il convient
de faire.
En effet, les principes de notre conduite sont dans le motif qui la détermine :
mais, une fois que le jugement sera altéré par des sentiments de plaisir ou de
peine, le principe ne se manifestera pas immédiatement ; on ne verra pas que ces
sentiments ne doivent pas toujours être le motif de nos actions et (le toutes
nos préférences ; car souvent le vice corrompt et dénature le principe [qui nous
fait agir].
Il suit nécessairement de là que la prudence est une véritable habitude de
contemplation, dirigée par la raison, dans les biens propres à la nature
humaine. Au reste, dans les arts, on peut être habile ou inhabile; mais cette
distinction n'a pas lieu pour la prudence : une faute volontaire, dans les arts,
est préférable à une faute involontaire: elle ne l'est pas en fait de prudence,
ni en fait de vertus (12). Il est donc évident que
la prudence est une faculté, et non pas un art. Or, comme il y a deux parties de
l'âme qui possèdent la raison, cette faculté peut appartenir à l'une d'elles,
c'est-à-dire à celle qui a l'opinion ou le jugement en partage: car l'opinion,
comme la prudence, est relative à ce qui pourrait être autrement. Toutefois,
elle n'est pas uniquement une habitude accompagnée de raison; et ce qui le
prouve, c'est qu'une telle habitude peut se perdre par l'oubli, mais non pas la
prudence.
VI. Puisque la science est la conception ou l'appréciation des
choses générales, et qui ont une existence nécessaire, et puisqu'il y a des
principes de tout ce qui est susceptible de démonstration, et de toute science
(car la science est inséparable du raisonnement), les principes de ce qu'il est
possible de savoir ne peuvent appartenir ni à la science elle-même, ni à l'art,
ni à la prudence(13). En effet, ce qu'on peut
savoir peut être démontré; [1141a] mais l'art et la prudence ne se rapportent qu'a ce
qui peut être autrement qu'il n'est. La sagesse ne se rapporte pas non plus à ce
qui est de ce dernier genre, car il doit y avoir des choses que le sage soit en
état de démontrer. Or, si les facultés à l'aide desquelles nous saisissons la
vérité, et nous pouvons constamment nous garantir de l'erreur, tant par rapport
aux choses qui ne sauraient être autrement, qu'a l'égard de celles qui peuvent
être autrement, sont la science, la prudence, la sagesse et l'intelligence; et
si, entre ces facultés, il y en a trois, la science, la prudence, et la sagesse,
dont aucune ne peut être celle que nous cherchons, il reste donc que c'est
l'intelligence à qui appartient la conception des principes.
VII. Pour ce qui est de l'habileté (14),
nous l'attribuons surtout à ceux qui pratiquent les arts avec le plus de
perfection : c'est ainsi que nous appelons Phidias un habile sculpteur, et
Polyclète un statuaire habile; et, dans ce cas, nous ne désignons, par le mot
habileté, que la perfection ou le mérite de l'art. Cependant, il y a des hommes
que nous regardons comme habiles dans un sens général et absolu, et non pas dans
quelque genre en particulier; en un mot, que nous appelons simplement et
généralement habiles, comme s'exprime Homère dans le Margitès (15)
: « Les dieux n'en avaient fait ni un cultivateur, ni un laboureur, ni un homme
habile en quoi que ce soit. » D'où il suit évidemment que l'habileté ou la
sagesse (σοφία) pourrait être regardée comme le plus haut point de précision ou
de perfection dans les sciences.
Il faut donc que le sage [l'homme habile par excellence], non seulement
connaisse les conséquences qui dérivent des principes, mais aussi qu'il sache la
vérité des principes. En sorte que la sagesse serait l'intelligence et la
science, et que sa partie capitale ou fondamentale serait la connaissance de ce
qu'il y a de plus noble et de plus sublime. En effet, il y aurait peu de raison
à considérer la politique, ou la prudence, comme la plus importante des
sciences, si l'homme n'était pas ce qu'il y a de plus excellent dans l'univers.
Si donc ce qui est sain et avantageux pour les hommes diffère de ce qui l'est
pour les poissons, tandis que ce qui est blanc ou droit est toujours blanc ou
droit, tout le monde conviendra que ce qui est sage est toujours sage, au lieu
que ce qui est prudent eu de certains cas, ne l'est pas dans d'autres. Car on ne
saurait nier que le propre de la prudence ne soit de bien juger de chaque objet
par rapport à nous, et l'on accorde volontiers de la confiance aux hommes qui
ont cet avantage. Voilà pourquoi l'on attribue la prudence à ceux d'entre les
animaux qui manifestent quelque faculté de prévoyance dans tout ce qui intéresse
leur vie.
Mais il est facile de voir que la sagesse n'est pas la même chose que la
politique ; car si l'on veut appeler sagesse le discernement de ce qui nous est
utile, il y aura bien des sortes de sagesse. En effet, discerner ce lui est
avantageux a tous les animaux, n'est pas le résultat d'une seule et même
prudence ou connaissance, mais celui d'un jugement différent pour chaque animal
; autrement, il faudrait dire qu'il n'y a qu'une seule médecine pour tous les
êtres animés. Et il ne sert de rien de dire que l'homme est le plus excellent de
tous les animaux; car il y a bien d'autres êtres d'une nature plus divine que
celle de l'homme : [1141b] tels sont, par exemple, les corps les plus apparents dont le
monde est composé (16). Il suit donc évidemment de
tout ce que nous venons de dire, que la sagesse, la science et l'intelligence
sont ce qu'il y a naturellement de plus précieux et de plus digne d'admiration.
Aussi a-t-on appelé sages un Anaxagoras, un Thalès, et ceux qui leur
ressemblent; mais un ne les nommait pas prudents, lorsqu'on les voyait ignorants
de tout ce qui leur était utile; et l'on dit qu'ils savaient un grand nombre de
choses mystérieuses, merveilleuses, difficiles et divines, mais inutiles, parce
qu'ils ne cherchaient pas les biens purement humains. Mais la prudence est
relative aux choses humaines, et sur lesquelles il est possible de délibérer; car ce que
nous regardons comme la tache de l'homme prudent, c'est de délibérer comme il
convient. Or, personne ne délibère sur des choses qui ne sauraient être
autrement quelles ne sont, ni sur celles qui ne peuvent avoir un résultat, un
but qu'on puisse atteindre et qui soit avantageux. En général, celui qui a le
talent des bonnes résolutions est celui qui arrive, par le raisonnement, au
résultat le plus avantageux à l'homme dans tout ce qui est exécutable.
D'ailleurs, la prudence ne s'applique pas seulement aux choses générales :
elle exige aussi une parfaite connaissance des détails ; car c'est une vertu
pratique, et la pratique s'applique surtout aux détails. Aussi y a-t-il des gens
qui, sans aucunes connaissances, sont plus propres à l'action que d'autres qui
sont plus instruits qu'eux; et, parmi les autres hommes, ceux qui ont de
l'expérience sont dans le même cas. En effet, on a beau savoir que les viandes
légères sont saines et de facile digestion, si l'on ne sait pas quelles sont ces
viandes légères, on ne guérira pas un malade; mais celui qui saura que c'est la
chair des oiseaux qui est légère et saine, y réussira mieux. Or, la prudence est
une qualité éminemment pratique, en sorte qu'il faut posséder les deux parties
[connaissance des choses générales, et connaissance des détails], et plus
particulièrement la dernière. Il semble donc que ce soit encore ici une sorte
d'art architectonique [propre à diriger ceux qui lui sont subordonnés].
VIII. La prudence et la politique sont, à vrai dire, une même habitude ou
disposition d'esprit; mais elles n'ont pas la même nature ou la même essence.
Cependant, à l'égard de la société civile, la prudence qui en dirige les
ressorts, comme science principale (architectonique), c'est la législation ;
et celle qui préside aux détails de l'administration, conserve le nom commun
de politique. Elle est proprement pratique et délibérative ; car un décret
s'applique à ce qui doit s'exécuter immédiatement, comme chose définitivement
résolue. Voilà pourquoi on dit que ceux qui rendent les décrets sont de fait
ceux qui gouvernent; car ce sont eux qui exécutent, comme les ouvriers ou
manouvriers. Il semble pourtant que la prudence est communément considérée comme
relative à un seul et même individu ; mais ce mot s'étend aussi à l'économie, à
la législation, à la politique, laquelle se divise même eu deux espèces,
délibérative et judiciaire.
Ainsi, savoir ce qui est utile ou important à l'individu, est un genre de
prudence, mais fort différent de la politique; [1142a] et celui qui sait simplement ce
qui le touche ou l'intéresse, et qui s'en occupe exclusivement, peut être regardé
comme prudent; mais les hommes politiques sont occupés d'une infinité d'affaires
et d'intérêts divers ; ce qui a fait dire à Euripide : « Quelle a été mon
imprudence ! moi qui pouvais, sans soins, sans soucis,
confondu dans la foule des guerriers, partager le sort et la fortune des plus
sages! car Jupiter déteste les hommes entreprenants, et ardents à se mêler de
tout (17).
C'est
qu'au fond, ils cherchent ce qui leur est avantageux, ils s'imaginent devoir
agir ainsi, et c'est cette façon de penser qui les fait regarder comme prudents.
Il est possible, au reste, qu'on ait besoin de s'instruire de la science
économique, et de s'occuper des intérêts publics, pour bien conduire ses
propres affaires. Cependant, on ne voit pas encore bien ce qu'il faut faire pour
cela et c'est une chose à examiner.
Ce qui prouve la vérité de ce que nous disons, c'est que les jeunes gens peuvent
devenir géomètres, mathématiciens, et même habiles dans ces sciences-là; mais
on ne les croit pas susceptibles de devenir prudents, parce que la prudence est
relative aux circonstances particulières, aux objets de détail, qu'on ne peut
connaître qu'à l'aide de l'expérience : et un jeune homme est sans expérience;
car il n'y a que le temps qui donne cet avantage.
On pourrait encore examiner pourquoi un enfant est capable d'apprendre les
mathématiques, tandis qu'il ne l'est pas d'apprendre la sagesse ou la physique.
Est-ce parce que la première de ces sciences ne consiste qu'en abstractions au
lieu que les
principes des autres sont fondés sur l'expérience; et que, dans celles-ci, les
jeunes gens n'ont pas la conviction des principes, mais se bornent à les
énoncer, tandis que, pour les mathématiques, on voit avec évidence quel en est
le fondement? D'ailleurs, quand on délibère [sur les objets des sciences
physiques], l'erreur peut se rencontrer ou dans les propositions générales, ou
dans les faits particuliers; car [on peut se tromper, par exemple, en
affirmant] ou que toutes les eaux pesantes sont mauvaises et nuisibles à la
santé, ou que telle eau [qu'on indique] est pesante. Il est donc évident que la
prudence n'est pas la science : car elle s'applique surtout à une résolution
définitive, ainsi que je l'ai dit; et c'est cette résolution qu'il s'agit
d'exécuter.
D'un autre côté, elle est opposée à l'intelligence, en ce que celle-ci
s'applique aux termes dont il est impossible de donner une définition : au lieu
que la prudence a pour objet un dernier parti à prendre, qui n'est pas l'objet
de la science, mais l'effet d'un sentiment (18), non pas tel que ceux qu'on
éprouve à l'occasion des choses particulières, mais tel que celui qui nous fait
reconnaître (par exemple) que le triangle est l'élément des figures
mathématiques; car c'est là que s'arrête le sentiment en ce genre.
La prudence elle-même est donc plutôt tua sentiment ; mais c'en est une espèce particulière, et différente du sentiment
proprement dit (19).
IX. Il y a quelque différence entre chercher et délibérer; car délibérer, c'est
chercher quelque chose. Il s'agit donc de marquer avec précision quels sont les
caractères d'une sage résolution (20), de savoir si elle est une science, une
opinion, une heureuse rencontre, ou quelque autre chose.
Et d'abord, elle n'est pas une science ; car on ne fait point de recherches sur
les choses que l'on sait : [1142b] or, une sage résolution est l'effet d'une
délibération; et celui qui délibère, cherche et raisonne, ou calcule en quelque
sorte. Elle n'est pas non plus un hasard heureux, une heureuse rencontre: car il
n'entre point de raisonnement dans ces sortes de choses; elles s'offrent
tout-à-coup à l'esprit, au lieu que l'on délibère pendant un temps plus ou moins
long [pour prendre un parti], et l'on dit communément qu'il faut exécuter avec
promptitude ce qu'on a résolu, mais délibérer à loisir [avant l'exécution]. La
sagacité est encore autre chose qu'une sage résolution : elle est, à quelques
égards, une heureuse rencontre. Enfin, une sage résolution n'est pas non plus
une opinion.
Or, puisque celui qui ne prend pas une sage résolution s'expose à commettre des
fautes, tandis que celui qui prend un bon parti, délibère comme il convient, il
s'ensuit qu'une sage résolution est l'effet d'une certaine rectitude [de
délibération], mais non celui de la science, ni de l'opinion. Car l'idée de
rectitude ou de justesse ne s'applique point à la science [proprement dite, et
en elle-même], pas plus que l'idée d'erreur; et, quant à l'opinion, c'est la
vérité qui est sa rectitude; et déjà tout ce qui est l'objet de l'opinion a été
déterminé d'une manière précise (21). Il ne peut y avoir de sage résolution sans
raisonnement : reste donc qu'elle soit l'effet de la réflexion; car celle-ci
n'est pas encore une énonciation, au lieu que l'opinion, qui ne suppose pas de
recherche, est déjà affirmation ou assertion. Mais celui qui délibère, bien ou
mal, cherche
quelque chose, et raisonne [ou calcule les probabilités des différents partis
qui s'offrent à son esprit].
Nous avons dit que la sage résolution consiste dans une certaine rectitude de
délibération; il faut donc chercher d'abord ce que c'est que la délibération,
et à quoi elle s'applique. Mais, comme le mot rectitude a plusieurs acceptions
diverses, il est facile de voir que toutes ne conviennent pas ici : car l'homme
intempérant et vicieux pourra parvenir, par le raisonnement, à voir les choses
comme il le désire, de sorte qu'après qu'il aura délibéré comme il faut, il se
trouvera avoir reçu un grand dommage. Toutefois , il semble que l'effet d'une
délibération sagement conduite doive être quelque chose d'avantageux : car le
propre de cette rectitude de jugement, qui caractérise une sage résolution, est
de procurer un bien ou un avantage.
Cependant, on peut obtenir ce résultat par un faux raisonnement : on peut
atteindre le but qu'il fallait avoir en vue, mais ne pas y arriver par la route
véritable; enfin, le moyen terme [du syllogisme] petit être faux, [quoique le
syllogisme soit concluant.] Par conséquent, on n'est pas encore en droit
d'appeler sage résolution celle qui atteint, à la vérité, le but convenable,
mais non par des moyens convenables. De plus, l'un peut employer un temps fort
considérable à délibérer, tandis qu'un autre saura, sur le champ, prendre son
parti. Ce n'est donc pas encore là ce qui constitue la sage résolution; mais
elle consiste dans une rectitude
de jugement appliquée à ce qui est utile, l'obtenant, par les moyens
convenables, dans le moment et de la manière qu'il faut.
Enfin, on peut avoir pris une sage résolution, dans le sens général et absolu,
ou bonne pour une fin particulière et déterminée; l'une, par conséquent, propre
à réussir généralement, et l'autre, dans quelque cas particulier : or, si
délibérer sagement est le fait des hommes prudents, il s'ensuit que la sage
résolution consistera dans une rectitude de jugement qui s'applique à ce qui
est avantageux, pour une fin dont la prudence nous donne une conception ou une
notion véritable.
X. Le discernement (22) et le manque de discernement,
[1143a] qui nous ont donné
occasion d'appeler certaines personnes intelligentes, et d'autres stupides,
n'est pas tout-à-fait la même chose que la science, ou l'opinion; car alors tous
les hommes seraient intelligents (23). Ce n'est pas non plus une science à part,
comme la médecine (car alors elle s'occuperait de ce qui est bon pour la
santé), ou la géométrie, car celle-ci traite de la grandeur. D'ailleurs , le
discernement n'est relatif ni aux
choses qui sont éternelles et immuables, ni à celles qui sont produites [par la
nature] de quelque manière que ce soit; mais il se rapporte à celles qui sont
l'objet du doute ou de l'incertitude, et sur lesquelles on est dans le cas de
délibérer. Ainsi donc il s'applique aux mêmes objets que la prudence; mais il
n'est pas la même chose que la prudence.
En effet, celle-ci ordonne et prescrit; sa fin est d'indiquer ce qu'il faut
faire ou ne pas faire : la fonction du discernement est uniquement de juger; car
discernement, ou intelligence exacte, sont la même chose; et on appelle
intelligents, ceux qui ont un bon discernement.
Au reste, le discernement ne consiste ni à avoir de la prudence, ni à en
acquérir; mais de même qui ou se sert quelquefois du mot apprendre dans le sens
de comprendre (24), lorsqu'il est question d'une science [dont on entend énoncer
quelque proposition], ainsi quand on fait usage de ses opinions acquises, pour
juger des objets auxquels s'applique la prudence (lorsqu'un autre en parle),
et pour en bien juger, [on montre du discernement.] De là est venu le mot grec
σύνεσις (discernement ou coup-d'oeil), d'où l'on a fait εὐσύνετος (intelligent), à cause de l'analogie de signification [entre
συνιέναι,
comprendre, et
μανθάνειν,
apprendre], car apprendre est souvent pris dans le
sens de comprendre.
XI. Ce qu'on appelle jugement (25) est la faculté qui fait les hommes judicieux
et de bon sens, et consiste dans un juste discernement de ce qui est équitable.
La preuve, c'est que nous regardons l'homme équitable comme essentiellement
indulgent (26), et nous reconnaissons la juste appréciation des choses à ce
caractère d'indulgence. Or, l'indulgence est un jugement exact et juste de ce
qui est bien; et ce jugement est juste, quand il est conforme à ce qui est vrai.
Au reste, on ne saurait méconnaître , dans toutes ces habitudes ou
dispositions, une même tendance; car le jugement est
aussi appelé sagacité, prudence, intelligence, puisque l'on attribue
l'intelligence aux mêmes personnes en qui l'on reconnaît un jugement sain, et
qu'on les appelle des hommes prudents et entendus. C'est qu'en effet, toutes ces
qualités s'appliquent ou se rapportent aux choses particulières et aux derniers
termes [ou éléments, pour ainsi dire, de la délibération]. Aussi le
discernement, dans les choses dont juge la prudence, distingue-t-il l'homme
intelligent, et judicieux, ou indulgent; car l'équité est le trait
caractéristique et commun de tout ce qu'il y a de bon et de bien dans les
rapports d'homme à homme. D'un autre côté, tout ce qui peut s'exécuter est du
nombre des choses particulières, ou compris dans les derniers termes (27), et
ne doit pas être ignoré de l'homme prudent. Or, la sagacité et le jugement
s'appliquent aux choses qui sont à exécuter, et qui sont [comme on vient de le
dire] les derniers termes ; mais l'esprit embrasse les deux sortes d'extrêmes,
puisque les premiers [les principes, ou maximes générales], et les derniers [ou
les résolutions définitives] sont également de son ressort, [1143b] et non pas
[également] du ressort du raisonnement ou de la raison. Celle-ci s'occupe des
termes immuables et primitifs [ou généraux] dans le procédé de démonstration
[qui lui est propre]; mais, quand il est question d'agir, c'est l'esprit qui
intervient, parce que l'autre extrême, ou ce qu'il y a de contingent, de relatif à l'autre proposition, est de
son ressort. Car les propositions elles-mêmes sont les principes des motifs [qui
déterminent l'action], puisque le général se tire de la comparaison de tous les
cas particuliers. Il faut donc qu'on ait le sentiment de ces cas-là; et
l'esprit, ou l'entendement, est ce sentiment lui-même, ou le comprend en soi
(28).
Voilà pourquoi le sentiment et l'entendement sont un produit ou une création
immédiate de la nature; et sans doute aucun homme n'est sage par nature, mais
c'est de la nature qu'ou tient le jugement, la sagacité et l'esprit. La preuve
de cela, c'est que nous croyons que ces facultés ou propriétés se développent
avec l'âge; cet âge [disons-nous] est celui de l'entendement et du bon sens,
parce que c'est la nature qui les donne.
Il suit de là que l'entendement est le principe et la fin; et ces deux choses
sont, en effet, la source et le sujet des démonstrations. C'est pourquoi il
faut faire autant d'attention aux assertions et aux opinions des personnes d'âge
et d'expérience, même lorsqu'elles ne sont pas démontrée, que si c'étaient
des démonstrations ; car le coup d'œil de l'expérience leur découvre les
principes.
J'ai donc fait voir ce que c'est que la sagesse et la prudence, à quels objets
l'une et l'autre s'appliquent, et que chacune d'elles appartient à différentes
parties de l'âme.
XII. On pourrait demander, au sujet de ces deux facultés, à quoi elles sont
utiles. (29) ; car les spéculations de la sagesse, par exemple, ne peuvent
contribuer en rien [d'une manière directe] au bonheur de l'homme, puisqu'elles
ne se rapportent à rien de ce qui peut être créé ou produit. Quant à la
prudence, elle a bien cet avantage : mais quel besoin a-t-on d'elle, s'il est
vrai qu'elle s'applique à ce qui est juste, beau et avantageux pour l'homme, et
que c'est là ce qu'il appartient à l'homme vertueux de mettre en pratique?
Car, si les vertus ne sont que des habitudes, nous n'en serons pas plus en état
d'agir pour savoir tout cela; c'est comme tout ce qui, en fait de choses utiles
à la santé et à la bonne disposition du corps , est reconnu pour dépendre, non
pas de l'action, mais d'une disposition, ou manière d'être, particulière : on
n'en sera pas plus en état de le produire, quand on posséderait la science de
la médecine et celle de la gymnastique.
Or, si ce n'est pas la connaissance ou la science qui peuvent faire qu'un homme
soit regardé comme
prudent, et si l'on ne doit le considérer comme tel que quand il l'est devenu,
la prudence ne sera nullement utile à ceux qui sont vertueux. Elle ne servira
pas même à ceux qui ne le sont pas : car, l'avoir eux-mêmes, ou se laisser
conduire par ceux qui la possèdent , ce sera absolument la même chose; cela nous
suffira, comme il nous suffit pour recouvrer la santé, de consulter le médecin,
sans apprendre nous-mêmes la médecine. D'ailleurs, il semblerait étrange que
cette qualité ou faculté, inférieure à la sagesse, eût cependant l'autorité sur
elle; car c'est à la faculté active de commander et de prescrire, dans tous les
cas, ce qu'il faut faire. Voilà donc des questions qu'il convient d'examiner
maintenant, car jusqu'ici nous ne les avons proposées que comme des doutes.
[1144a]
Et d'abord, je dis que ce sont des qualités ou facultés préférables ou
désirables en elles-mêmes, bien que ni l'une ni l'autre ne puisse rien produire,
puisque ce sont des vertus qui appartiennent chacune à une partie distincte de
l'âme (30). Ensuite,
elles ont pourtant un certain effet, non pas comme la , pour produire la
santé; mais la sagesse contribue au bonheur, comme la santé elle-même : car,
étant une partie de la vertu en général, elle rend heureux par cela seul qu'on
la possède, et par l'influence qu'elle exerce. De plus, la prudence concourt,
avec la vertu morale, à l'accomplissement d'une œuvre, d'une action; car la
vertu est ce qui rend le but estimable et convenable, et la prudence donne le
même caractère aux moyens d'arriver à ce but. Mais la quatrième partie de l'âme,
la partie nutritive, n'a point une telle propriété; car il ne dépend d'elle ni
de faire, ni de ne pas faire quoi que ce soit.
Quant à l'objection que la prudence ne rend pas plus capable de pratiquer ce qui
est juste et honorable, il faut [pour y répondre] reprendre les choses d'un peu
plus haut, et rappeler le principe suivant :
Nous avons dit, en effet, que certaines personnes qui font des actes de justice, ne sont pas pourtant encore, pour cela, des
hommes justes (31) ; par exemple, ceux qui font ce qui est prescrit par les lois,
mais qui le font malgré eux, ou par ignorance, ou par quelque autre motif, et
non en vue de la justice en elle-même : ils font pourtant ce qu'il faut, et tout ce que doit
faire un homme de bien. Ainsi, l'on peut, ce me semble, faire toutes choses avec
une disposition particulière, et à des conditions telles qu'on soit réellement vertueux; c'est-à-dire, par l'effet d'une
détermination réfléchie, et en considérant la chose qu'on fait uniquement en
elle-même.
C'est donc la vertu qui donne au choix ou à à préférence un caractère de bonté
morale; toutefois ce n'est pas à elle que se rapportent tous les moyens qui sont
de nature à nous faire atteindre le but qu'elle prescrit; c'est à une autre
faculté. Mais il faut un peu plus d'attention pour éclaircir cette proposition.
Or, il y a une faculté qu'on désigne par le nom d'adresse (32), laquelle consiste
à pratiquer et à exécuter avec succès tout ce qui peut conduire à un but qu'on
s'est proposé. Si donc ce but est honorable, cette faculté est digne d'éloges
et d'estime; mais, s'il est mauvais ou répréhensible, elle prend le nom de
fourberie ou de ruse ; et, par cette raison, nous appelons les hommes prudents
des gens adroits, et non pas fourbes ou rusés. La prudence
n'est donc pas cette faculté-là même, mais ne peut exister sans elle. L'habitude
que l'on appelle prudence, consiste dans ce coup-d'oeil rapide de lame, qui ne
saurait être séparé de la vertu, comme on l'a déjà dit, et comme il est évident.
Car les raisonnements [qui règlent notre conduite] comprennent le principe ale
ce qu'il faut faire, puisque ce principe est lui-même la fin ou le but qu'on
doit se proposer, c'est-à-dire, le souverain bien quel qu'il soit (33).
Supposons, en effet, que ce fût le hasard, ou que cette fin principale dépendît
de la fortune, elle ne se manifesterait toujours qu'à l'homme de bien; car le
vice pervertit [l'âme], et ne peut que lui donner de fausses notions sur les
principes propres à diriger ses actions. II est donc évident qu'on ne saurait
être prudent, si l'on n'est pas vertueux.
XIII. [1144b] Mais revenons encore une fois sur l'examen de la vertu ; elle est à peu
près comme la prudence à l'égard de l'adresse : on ne peut pas dire que ce soit
la même chose, mais elle lui ressemble. Ces deux qualités ont, elles,
même rapport que la vertu absolue ou proprement dite, et la vertu naturelle.
En effet, la nature semble avoir mis dans tous les individus le germe de chacune
des vertus morales; car nous apportons, pour ainsi dire, en naissant, quelque disposition à
la justice, à la prudence, ou à la tempérance, au courage, et aux autres
que l'âme. Mais nous cherchons ici quelque chose de plus, c'est la
bonté et la vertu proprement dites, c'est une autre manière d'être juste,
courageux, tempérant, et le reste. Ces dispositions naturelles existent, en
effet, dans les enfants et dans les animaux (34); mais elles semblent plutôt
nuisibles qu'utiles, sans l'intelligence. C'est ce qu'on peut reconnaitre en
considérant que les mouvements du corps, de quelque vigueur qu'il soit doué ne
peuvent que l'exposer à des chocs très funestes, quand il est privé de la vue .
Or il en est de même ici : notre manière d'agir est tout autre, quand elle est
dirigée par l'intelligence. Et c'est précisément dans une habitude ou
disposition semblable, que consiste la vertu proprement dite.
Concluons de là que, de même que la partie de l'âme qui conçoit et apprécie les
opinions, comprend deux sortes de facultés, l'adresse et la prudence, ainsi la
partie morale comprend deux sortes de vertus, la vertu naturelle, et la vertu en
soi ou proprement dite; et celle-ci, qui est principale et directrice [s'il le
faut ainsi dire], ne saurait exister sans la prudence.
C'est ce qui a fait dire à quelques-uns que toutes les vertus ne sont que la
prudence [ considérée sous différents points de vue]; et Socrate, dans ses
recherches sur ce sujet (35), avait rencontré juste à certains égards, et, sous
d'autres rapports, était dans l'erreur. Car il se trompait, en pensant que
toutes les vertus ne sont que la prudence; mais il avait raison de dire qu'elles
ne sauraient exister sans cette faculté. La preuve, c'est que tous ceux qui
désormais entreprennent de définir la vertu, ne manquent guère de faire entrer
dans leur définition, qu'elle est une disposition à tel ou tel genre de
qualités ou d'actions, conforme à la droite raison : or, c'est la prudence qui
donne à la raison cette rectitude dont ils parlent. Tous semblent donc, jusqu'à
un certain point, avoir deviné que cette habitude ou manière d'être, telle
qu'ils la conçoivent, est la vertu , quand elle est dirigée par la prudence.
Toutefois cette définition a besoin d'être un peu modifiée; car la vertu n'est
pas seulement une disposition ou manière d'être, conforme à la raison, mais
elle doit être unie à la raison : or, la raison, dans ce cas-là, c'est la
prudence. Ainsi donc Socrate pensait que toutes les vertus sont la raison même,
envisagée sous différents points de vue (car il croyait que toutes étaient des
sciences); et nous croyons
qu'elles sont unies à la raison. D'on il suit évidemment qu'il n'est pas
possible d'être proprement vertueux, sans la prudence, ni d'être prudent, sans
la vertu morale.
On pourrait aussi résoudre, par ce moyen, l'argument par lequel on prétend
prouver que toutes les vertus sont séparées ou indépendantes les unes des
autres, lorsqu'on dit que le même individu n'est pas naturellement disposé à
toutes les vertus; en sorte qu'il y en aura telle qu'il aura déjà acquise, et
telle qu'il ne possédera pas encore. Cela peut être vrai des vertus naturelles;
[1145a] mais cela ne saurait l'être de celles dont la possession fait qu'un homme est
appelé vertueux dans un sens absolu; car, dès qu'on possède une seule sorte de
prudence, on possède aussi toutes les autres.
D'ailleurs, il est évident que, lors même qu'elle ne servirait pas, quand il
faut agir, elle serait toujours nécessaire, comme étant la vertu ou propriété
d'une partie [de l'âme], et parce que nul bon choix, nulle préférence sensée, ne
peut avoir lieu sans la prudence et sans la vertu, puisque l'une se rapporte à
la fin, et l'autre aux moyens par lesquels on peut y arriver. Cependant elle n'a
nulle autorité ou prédominance sur la sagesse, ni sur la partie de l'âme qui est
d'un plus grand prix; de même que la médecine n'en a aucune sur la santé : car
ce n'est pas elle qui en dirige l'emploi, mais qui s'occupe des moyens de la
produire ou de la conserver. C'est donc à cause de celle-ci [c'est-à-dire, de la
sagesse], que la prudence est autorisée à prescrire
ou à ordonner quelque chose, mais ce n'est pas à elle qu'elle commande. Enfin,
attribuer à la prudence cette autorité supérieure, c'est à peu près comme si
l'on prétendait que la politique commande même aux Dieux, parce qu'elle règle et
prescrit tout ce qui se fait dans la république ou dans l'état.
(01) Livre II, chap. v.
(02) Ci-dessus l. 1, c. 12; l. 2n c. 1.
Voy. aussi M. M. l. 2, c. 35.
(03) C'est-à-dire, les choses
contingentes, comme il l'explique plus au long dans le chapitre 5 de ce livre.
(04) On peut voir dans le traité De
anima (l. 1, c. 2, et l. 3. c. 4,) quelques développements sur cette
question de la manière dont l'âme connaît les divers objets, et sur la doctrine
de Platon, que rien ne peut être connu que parce qui lui ressemble, mais
on ne tirera pas de tout cela une lumière satisfaisante. parce que la solution
complète de la question est tout-à-fait au-dessus de l'intelligence humaine, si
l'on prétend pénétrer au-delà de ce que donne l'exposition exacte et la
description méthodique des phénomènes ou des faits.
(05) Parce qu'ils ne sont capables ni
de délibérer, ni par conséquent d'une préférence réfléchie, comme il a été dit
ailleurs. Voyez l. 3, c. 2.
(06) Quelques commentateurs croient,
avec assez de vraisemblance, que notre auteur fait ici allusion à la manière
dont Platon traite le plus souvent les questions de métaphysique, et à la
multitude de comparaisons et de métaphores dont II se sert; Voyez, entr'autres,
le Philebus (p. 197). En général Arostote censure, toutes les fois que
l'occasion s'en présente, cette manière de traiter un pareil sujet. Voy.
Analyt. Poster. liv. 2, c. 14; Metaphy. l. 1, c. 7, et l. 11, c. 4,
etc.
(07) Voyez Analy. Poster. (l. 1,
c. 1)
(08) Voyez Analytic. Poster. (l.
1, c. 2).
(09)
Ici, et en d'autres endroits ( Voy. M. M. l. 1, c. 35;
Politic. l. 1, c. 2, § 6), notre philosophe établit une distinction qui lui
paraît importante entre les mots ποίησις et πρᾶξις ; entendant par le premier (ποίησις,
c'est-à-dire, création ou production,) l'acte d'où résulte un produit visible,
matériel, permanent, comme dans les arts mécaniques; et exprimant par le second
(πρᾶξις,
action) tous les actes dont le résultat s'évanouit pour ainsi dire, à mesure
qu'ils ont lieu, comme dans la déclamation, la musique, la danse, etc. Ou peut
voir à ce sujet le remarques de Mr Coray sur Isocrate (t. 2 , p. 220).
(10) Voyez ci-dessus l. 1, c. 13, note
2. Il y a pourtant quelque apparence que l'expression dont se sert Aristote,
pourra signifier, dans certains cas, les discours ou le langage de la
conversation ordinaire, ainsi que Mr Zell l'a soupçonné , mais ce ne peut pas
être en ce sen qu'il faut l'entendre ici.
(11) Voyez ci-dessus, la note 1
du chap. 3.
(12) La même pensée, à peu près, se
trouve dans Xénophon (Memorab. Socrat. l. 4, c. 20, § 12), et Sénèque (Epist.
15) lui donne, suivant sa manière accoutumée, plus de développement et
d'étendue: Vis scire, dit-il, quam dissimilis sit aliarum artium conditio, et
hujus? in illis excusatius est voluntate peccare, quam casu : in hac maxime
culpa est sponte delinquere. Quod dico, tale est. Grammaticus non erubescit si
solacismum sciens fecit , erubescit si nesciens. At in hac arte vivendi, turpior
volentium culpa.
(13)
Ailleurs (M. M. l. 1, c. 35) il dit :
«
L'esprit ou l'intelligence s'applique aux principes des choses intellectuelles,
et des objets réellement existants : car la science n'est relative qu'à ce qui
peut être démontré; mais les principes ne sont pas susceptibles de
démonstration.
»
Voyez encore Analyt. Postr. l. 2, c. 19, et Problem. XXX, sect. 5
(14)
Voy. M M.,
l. 1 , c. 35, où l'on définit la sagesse, en l'habileté, l'union de
l'intelligence et de la science. Il faut remarquer ici que le mot σοφία, que je
traduis tantôt par habileté, et tantôt par sagesse, a signifié généralement chez
les Grecs, et dans les plus anciens temps, la supériorité de talent ou de mérite
dans quelque espèce d'art, de science ou de connaissance que ce fût.
(15) Nom d'un personnage célèbre par sa
sottise ridicule, sur lequel Homère composa un poème, ou un drame, satirique ou
comique, de même nom que le héros, mais que nous n'avons plus.
(16)
Le passage suivant du traité De Caelo (l. 2, c. 1), cité pu Mr Zell,
peut faire croire qu'Aristote a voulu parler ici des corps célestes.
«
C'est avec raison, dit notre philosophe, qu'on est
persuadé de la vérité d'une opinion fort ancienne, et admise surtout par nos
ancêtres, que le ciel est un être divin, et doué d'un mouvement éternel Les
anciens ont même mis au nombre des dieux le ciel supérieur, comme étant seul
immortel et le présent discours prouve qu'il est incorruptible, ingénérable, et
exempt de toutes les affections et les imperfections attachées à ce qui est
mortel.
»
(17)
Les vers cités ici par Aristote, sont du
Philoctète d'Euripide, tragédie
dont il ne nous reste que quelques fragments. Celui-ci est cité encore par notre
auteur (Eudem. l. 5, c. 8); par Plutarque (to. 8, p. 152, ed. Reisk.),
etc. On trouve les mêmes idées, à peu près, mais plus développées, dans le
Theataetus de Platon ( p. 173).
(18) C'est-à-dire ce
que nous appelons ordinairement le bon sens ou le sens commun.
(19)
Il semble que notre auteur veuille distinguer ce qu'il appelle la prudence
(c'est-à-dire, le bon sens) de la faculté générale de sentir, ou d'avoir des
sensations; mais, à vrai dire, on a peine à reconnaître clairement sa pensée,
exprimée d'une manière beaucoup trop succincte, et qui peut-être est ici , comme
dans plusieurs autres endroits de ce traité, plus subtile que vraie.
(20) Voy.
M. M. l. 2, c. 3, où notre auteur en donne cette définition :
« La sage
résolution est une habitude, ou une disposition, ou quelque chose de ce
genre, qui s'occupe des
mêmes objets que la prudence; qui conduit aux résultats les plus excellents et
les plus utiles, dans tout ce qui peut s'exécuter.
»
(21)
Voyez l. 3, c. 2. Tout cet endroit du texte, dit Mr. Coray, est plein
d'obscurité, et, entre les divers interprètes d'Aristote, les uns l'ont
regardé comme singulièrement altéré par la négligence ou par l'ignorance des
copistes, tandis que d'autres en donnent des explications fort diverses. On peut
voir, dans Ie commentaire de Mr Zeil, les opinions des plus célèbres critique, dont ou ne tirera, ce me semble, en effet aucun résultat satisfaisant.
(22)
Voy. M. M.
l. 1, c. 35, où il est dit que le dis cernement est une partie de
la prudence. Le mot σύνεσις, que je traduis par discernement, peut signifier
aussi coup-d'oeil, sagacité, pénétration ; mais ces deux dernières expressions
me paraissent se rapprocher davantage du sens propre du mot grec ἀγχίνοια, que
j'ai traduit par sagacité, dans le chapitre précédent.
(23)
Car il n'y a point d'homme qui n'ait quelque degré
de science ou de
connaissance, et quelques opinions.
(24)
Le mot μανθάνειν (apprendre) est en effet quelquefois pris, en grec, dans
le
sens de συνιέναι (entendre ou comprendre), et il est facile de voir par quelle
analogie l'esprit a été conduit à donner ce double sens au premier de ces mots :
car il arrive souvent qu'en entendant dire une chose qu'on ne savait pas, on
l'apprend et on la comprend au même instant. Souvent aussi, quand un homme ne
s'exprime pas clairement, on n'apprend pas, parce qu'on ne comprend pas; et ,
dans ce cas-là, on disait, en grec οὐ μανθάνω ( littéralement : je n'apprends
pas).
(25)
Voy. M. M.,
l. 2, c. 2.
(26)
On soit assez que je donne ici au mot indulgent un sens un peu différent de
celui qu'il a communément dans notre langue. Le mot grec συγγνώμων, que je
traduis ainsi, a bien plus d'analogie avec γνώμη (jugement, sentence, etc.)
et semble mieux approprié à l'idée qu'il exprime. C'est celle d'un homme qui
entre, en quelque manière, dans la pensée des autres, qui apprécie avec justice
leurs motifs ou leurs sentiments, et qui, par cette raison, s'abstient de ce
degré de sévérité qui cesserait d'être de la justice. Qu'on me permette donc de
donner au mot indulgent, dans cette circonstance, la signification que je viens
de dire, puisque notre langue ne me fournit pas de meilleure expression.
(27)
C'est-à-dire dans ce qui est le produit d'une résolution
définitive , et le dernier terme de la délibération.
(28)
L'obscurité de tout ce passage tient à l'extrême indétermination des
expressions esprit, jugement, etc., dans la doctrine d'Aristote, et à sa théorie
de l'âme, qui n'a pas à beaucoup près la clarté et l'exactitude désirables; ces
deux causes, auxquelles il faut joindre aussi la concision excessive, et peut être
quelquefois affectée, de son langage, font qu'il est très difficile, pour ne pas
dire impossible, de saisir toujours sa pensée.
(29)
On peut voir ce qui est dit ailleurs (M. M.
l. 1, c. 35) sur le même sujet.
(30)
La sagesse appartient, suivant notre auteur, à la partie de
l'âme qui est le
siège de la science, et la prudence à celle où réside le raisonnement ou
l'opinion, comme le remarque l'auteur d'une scholie manuscrite, citée par Mr.
Zell. Car Aristote regarde la sagesse et la prudence comme des vertus
intellectuelles, ainsi qu'on l'a vu (l. 1 , c. 13); et l'on a vu également (l.
6, c. 1) qu'il divise la partie de l'âme qui est le siège de la raison, en deux
autres, dont l'une est appelée par lui scientifique, et l'autre logistique.
Voyez aussi ce qu'il dit sur le même sujet, dans la Politique, l. 7, c. 3, § 5.
(31)
Voyez l. 5. 8.
(32)
Je me sers ici du mot adresse, parce qu'il me semble être celui qui, dans ce
cas, correspond le mieux au mot grec δεινότης; il a aussi, dans sa signification,
une analogie assez marquée avec le mot σοφία, pris dans le sens d'habileté (Voyez
ci-dessus la note 1, du chap. VII). Mais σοφία se dirait plutôt de la supériorité
intellectuelle qui constitue l'habileté, et δεινότης de l'habileté dans
l'exécution, quoiqu'à dire le vrai, aucun des mots français sagesse, habileté,
adresse, finesse, talent, ne comprenne exactement, comme on peut bien croire,
toutes les nuances de signification comprises sous les mots grecs
σοφία et δεινότης.
Au reste, Aristote lui-même explique ailleurs la valeur de ce dernier
mot. Voyez M. M. l. 1, c. 35.
(33)
Les interprètes et les critiques sont peu d'accord sur la manière dont il
faut entendre cette phrase du texte, qui en effet est très peu clair dans cet
endroit; j'ai adopté à peu près le sens que lui donne l'auteur de la paraphrase.
(34) Voyez Aristot. Histor.
Animal. l. 8, c. 1.
(35)
Voyez le dialogue de Platon, intitulé
Ménon (p. 344 et 364 ed. Bip.), et le
Lachès (p. 193), dans lesquels Socrate, ou plutôt Platon, s'attache à démontrer
que toutes les vertus ne sont, pour ainsi dire, que des parties d'une seule et
même connaissance ou science, d'où elles dérivent, et dans laquelle toutes se
confondent, en quelque manière.
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