ARISTOTE Métaphysique
texte bilingue
texte grec seul
Cousin, Victor
De la métaphysique d'Aristote : rapport sur le concours ouvert par l'Académie
des sciences morales et politiques ;
suivi d'un Essai de traduction du premier et du douzième livres de la Métaphysique
2e éd.
Paris : Ladrange, 1838
CHAPITRE
PREMIER. Tous les hommes ont un désir naturel de savoir, comme le témoigne
l'ardeur avec laquelle on recherche les connaissances qui s'acquièrent
par les sens. On les recherche en effet pour elles-mêmes et
indépendamment de leur utilité, surtout celles que nous devons à la
vue; car ce n'est pas seulement dans un but pratique, c'est sans vouloir
en faire aucun usage, que nous préférons en quelque manière cette
sensation à toutes les autres ; cela vient de ce qu'elle nous fait
connaître plus d'objets, et nous découvre plus de différences.
La nature a donné aux animaux la faculté de sentir : mais chez les
uns, la sensation ne produit pas la mémoire, chez les autres, elle la
produit; et c'est pour cela que ces derniers sont plus intelligents et
plus capables d'apprendre que ceux qui n'ont pas la faculté de se
ressouvenir. L'intelligence toute seule, sans la faculté d'apprendre,
est le partage de ceux qui ne peuvent entendre les sons, comme les
abeilles et les autres animaux de
cette espèce; la capacité d'apprendre est propre à tous ceux qui
réunissent à la mémoire le sens de l'ouïe. Il y a des espèces qui
sont réduites à l'imagination et à
la mémoire, et qui sont peu capables d'expérience : mais la race
humaine s'élève jusqu'à l'art et jusqu'au raisonnement. C'est la
mémoire qui dans l'homme produit l'expérience; car plusieurs
ressouvenirs d'une même chose constituent une expérience; aussi
l'expérience paraît-elle presque semblable à la science et à l'art;
et c'est de l'expérience que l'art' et la science viennent aux hommes;
car, comme le dit Polus, et avec
raison, c'est l'expérience qui fait l'art, et l'inexpérience le
hasard. L'art commence, lorsque, de plusieurs données empruntées à
l'expérience, se forme une seule notion générale, qui s'applique à
tous les cas analogues. Savoir que Callias étant attaqué de telle
maladie, tel remède lui a réussi, ainsi qu'à Socrate; et de même à
plusieurs autres pris individuellement, c'est de l'expérience; mais
savoir d'une manière générale que tous les individus compris dans une
même classe et atteints de telle maladie, de la pituite, par exemple,
ou de la bile ou de la fièvre, ont été guéris par le même
remède, c'est de l'art. Pour la pratique, l'expérience ne diffère
pas de l'art, et même les hommes d'expérience atteignent mieux leur
but que ceux qui n'ont que la théorie sans l'expérience; la raison en
est que l'expérience est la connaissance du particulier, l'art celle du
général, et que tout acte, tout fait tombe sur le particulier; car ce
n'est pas l'homme en général que guérit le médecin, mais l'homme
particulier, mais Callias ou Socrate, ou tout autre individu semblable,
qui se trouve être un homme; si donc quelqu'un possède la théorie
sans l'expérience, et connaît le général sans connaître le
particulier dont il se compose, celui-là se trompera souvent sur le
remède à employer; car ce qu'il s'agit de guérir, c'est l'individu.
Cependant on croit que le savoir appartient plus à l'art qu'à
l'expérience, et on tient pour plus sages les hommes d'art que les
hommes d'expérience; car la sagesse est toujours en raison du savoir.
Et il en est ainsi parce que les premiers connaissent la cause, tandis
que les seconds ne la connaissent pas; les hommes d'expérience en
effet, savent bien qu'une chose est, mais le pourquoi, ils l'ignorent;
les autres, au contraire, savent le pourquoi et la cause. Aussi on
regarde en toute circonstance les architectes comme supérieurs en
considération, en savoir et en sagesse aux simples manoeuvres, parce
qu'ils savent la raison de ce qui se fait, tandis qu'il en est de ces
derniers comme de ces espèces inanimées qui agissent sans savoir ce
quelles font, par exemple, le feu qui brûle sans savoir qu'il brûle.
Les êtres insensibles suivent l'impulsion de leur nature; les
manoeuvres suivent l'habitude; aussi n'est-ce pas par rapport à la
pratique qu'on préfère les architectes aux manoeuvres, mais par
rapport à la théorie, et parce qu'ils ont la connaissance des causes.
Enfin, ce qui distingue le savant, c'est qu'il peut enseigner; et c'est
pourquoi on pense qu'il y a plus de savoir dans l'art que dans
l'expérience; car l'homme d'art peut enseigner, l'homme d'expérience
ne le peut pas. En outre, on n'attribue la sagesse à aucune des
connaissances qui viennent par les sens, quoiqu'ils soient le vrai moyen
de connaître les choses particulières ; mais ils ne nous disent le
pourquoi de rien ; par exemple, ils ne nous apprennent pas pourquoi le
feu est chaud, mais seulement qu'il est chaud. D'après cela, il était
naturel que le premier qui trouva, au-dessus des connaissances
sensibles, communes à tous, un art quelconque, celui-là fut admiré
des hommes, non seulement à cause de l'utilité de ses découvertes,
mais aussi comme un sage supérieur au reste des hommes. Les arts
s'étant multipliés, et les uns se rapportant aux nécessités, les
autres aux agréments de la vie, les inventeurs de ceux-ci ont toujours
été estimés plus sages que les inventeurs de ceux-là, parce que
leurs découvertes ne se rapportaient pas à des besoins. Ces deux
sortes d'arts une fois trouvés, on en découvrit d'autres qui n'avaient
plus pour objet ni le plaisir ni la nécessité, et ce fut d'abord dans
les pays où les hommes avaient du loisir. Ainsi, c'est en Égypte que
les mathématiques se sont formées ; là, en effet, beaucoup de loisir
était laissé à la caste des prêtres. Du reste, nous avons dit dans
la Morale en quoi diffèrent
l'art et la science et les autres degrés de connaissance; ce que nous
voulons établir ici, c'est que tout le monde entend par la sagesse à
proprement parler la connaissance des premières causes et des
principes; de telle sorte que, comme nous l'avons déjà dit, sous le
rapport de la sagesse, l'expérience est supérieure à la sensation,
l'art à l'expérience, l’architecte au manoeuvre et la théorie à la
pratique. Il est clair d'après cela que la sagesse par excellence, la
philosophie est la science de certains
principes et de certaines causes. CHAPITRE II. Puisque telle est la science que nous cherchons, il nous faut
examiner de quelles causes et de quels principes s'occupe cette science
qui est la philosophie. C'est ce que nous pourrons éclaircir par les
diverses manières dont on conçoit généralement le philosophe. On
entend d'abord par ce mot l'homme qui sait tout, autant que cela est
possible, sans savoir les détails. En. second lieu, on appelle
philosophe celui qui peut connaître les choses difficiles et peu
accessibles à la connaissance humaine; or les connaissances sensibles
étant communes à tous et par conséquent faciles, n'ont rien de
philosophique. Ensuite on croit que plus un homme est exact et capable
d'enseigner les causes, plus il est philosophe en toute science. En
outre, la science qu'on étudie pour elle-même et dans le seul but de
savoir, paraît plutôt la philosophie que celle qu'on apprend en vue de
ses résultats. Enfin, de deux sciences, celle qui domine l'autre, est
plutôt la philosophie que celle qui lui est subordonnée; car le
philosophe rie doit pas recevoir des lois, mais en donner; et il ne doit
pas obéir à un autre, mais c'est au moins sage à lui obéir. CHAPITRE III. Il est évident qu'il faut acquérir la science des causes
premières, puisque nous ne pensons savoir une chose que quand nous
croyons en connaître la première cause. Or, on distingue quatre sortes
de causes, la première est l'essence et la forme propre de chaque chose; car il faut pousser la recherche des
causes aussi loin qu'il est possible, et c'est la raison dernière d'une
chose qui en est le principe et la cause. La seconde cause est la
matière et le sujet; la troisième le
principe du mouvement; la quatrième,
enfin, celle qui répond à la précédente, la raison et le bien des
choses; car la fin de tout phénomène
et de tout mouvement, c'est le bien. Ces points de vue ont été
suffisamment expliqués dans les livres de physique;
reprenons cependant les opinions des philosophes qui nous ont
précédés dans l'étude des êtres et de la vérité. Il est évident
qu'eux aussi reconnaissent certaines causes et certains principes :
cette revue peut donc nous être utile pour la recherche qui nous
occupe. Car il arrivera ou que nous rencontrerons un ordre de causes que
nous avions omis, ou que nous prendrons plus de confiance dans la
classification que nous venons d'exposer. CHAPITRE IV. Parmi eux et avant eux, ceux qu'on nomme Pythagoriciens, s'étant
occupés des mathématiques, furent les premiers à les mettre en avant;
et nourris dans cette étude, ils pensèrent que les principes de cette
science étaient les principes de tous les êtres. Comme, de leur
nature, les nombres sont les premiers des êtres, et comme ils leur
paraissaient avoir plus d'analogie avec les choses et les phénomènes
que le feu, l'air ou l'eau, que, par exemple, telle modification des
nombres semblait être la justice, telle autre rame et l'intelligence,
telle autre l'à-propos, et à peu
près ainsi de toutes les autres choses; comme ils voyaient de plus dans
les nombres les modifications et les rapports de l'harmonie ; par ces
motifs joints à ces deux premiers que la nature entière a été
formée à la ressemblance des nombres, et que les nombres sont les
premiers de tous les êtres, ils posèrent les éléments des nombres
comme les éléments de tous les êtres, et le ciel tout entier comme
une harmonie et un nombre. Tout ce qu'ils pouvaient montrer dans les
nombres et dans la musique qui s'accordât avec les phénomènes du
ciel, ses parties et toute son ordonnance, ils le recueillirent, et ils
en composèrent un système; et si quelque chose manquait, ils y
suppléaient pour que le système fût bien d'accord et complet. Par
exemple, comme la décade paraît être quelque chose de parfait et qui
embrasse tous les nombres possibles, ils prétendent qu'il y a dix corps
en mouvement dans le ciel, et comme il n'y en a que neuf de visibles, il
en supposent un dixième qu'ils appellent antichthone.
Mais tout ceci a été déterminé ailleurs avec plus de soin.
Si nous y revenons, c'est pour constater à leur égard comme pour les
autres écoles, quels principes ils posent, et comment ces principes
tombent sous notre classification. Or, ils paraissent penser que le
nombre est principe des êtres sous le point de vue de la matière, en y
comprenant les attributs et les manières d'être; que les éléments du
nombre sont le pair et l'impair; que l'impair est fini, le pair infini;
que l'unité tient de ces deux éléments, car elle est à la fois pair
et impair, et que le nombre vient de
l'unité; enfin que les nombres sont tout le ciel. D'autres
pythagoriciens disent qu'il y a dix principes, dont voici la liste : CHAPITRE V. Après ces différentes philosophies, parut la philosophie de Platon
, qui suivit en beaucoup de points ses devanciers, mais qui eut aussi
ses points de doctrine particuliers, et alla plus loin que l'école
italique. Dès sa jeunesse, Platon se familiarisa dans le commerce de
Cratyle avec les opinions d'Héraclite, que toutes les choses sensibles
sont dans un perpétuel écoulement, et qu'il n'y a pas de science de
ces choses; et dans la suite, il garda ces opinions. D'une autre part,
Socrate s'étant occupé de morale, et non plus d'un système de
physique, et ayant d'ail-leurs cherché dans la morale ce qu'il y a
d'universel , et porté le premier son attention sur les définitions,
Platon qui le suivit et le continua fut amené à penser que les
définitions devaient porter sur un ordre d'êtres à part et nullement
sur les objets sensibles; car comment une définition commune
s'appliquerait-elle aux choses sensibles, livrées à un perpétuel
changement? Or, ces autres êtres, il les appela Idées, et dit que les
choses sensibles existent en dehors des idées et sont nommées d'après
elles; car il pensait que toutes les choses d'une même classe tiennent
leur nom commun des idées, en vertu de leur participation avec elles.
Du reste, le mot de participation est le seul changement qu'il apporta;
les Pythagoriciens en effet disent que les êtres sont à l'imitation
des nombres, Platon en participation avec les idées. Comment se fait
maintenant cette participation ou cette imitation des idées ? c'est ce
que celui-ci et ceux-là ont également négligé de rechercher. De
plus, outre les choses sensibles et les idées, il reconnaît des êtres
intermédiaires qui sont les choses mathématiques, différentes des
choses sensibles en ce qu'elles sont éternelles et immuables, et des
idées en ce qu'elles admettent un grand nombre de semblables , tandis
que toute idée en elle-même a son existence à part.
Voyant dans les idées les raisons des choses, il pensa que leurs
éléments étaient les éléments de tous les êtres. Les principes
dans ce système sont donc, sous le point de vue de la matière, le
grand et le petit, et sous celui de l'essence, l'unité; et en tant que
formées de ces principes et participant de l'unité, les idées sont
les nombres. Ainsi, en avançant que l'unité est l'essence des êtres
et que rien autre chose que cette essence n'a le titre d'unité, Platon
se rapprocha des pythagoriciens, et il dit comme eux que les nombres
sont les causes des choses et de leur essence; mais faire une dualité
de cet infini qu'ils regardaient comme un, et composer l'infini du grand
et da petit, voilà ce qui lui est propre; avec cette prétention que
les nombres existent en dehors des choses sensibles, tandis que les
pythagoriciens disent que les nombres sont les choses mêmes, et ne
donnent pas aux choses mathématiques un rang intermédiaire. Cette
existence que Platon attribue à l'unité et au nombre en dehors des
choses, à la différence des pythagoriciens, ainsi que l'introduction
des idées, est due à ses recherches logiques (car les premiers
philosophes étaient étrangers à la dialectique ) ; et il fut conduit
à faire une dyade de cette autre nature différente de l'unité, parce
que lés nombres, à l'exception des nombres primordiaux,
s'engendrent aisément de cette dyade, comme d'une sorte de matière.
Cependant, les choses se passent autrement, et cela est contraire à la
raison. Dans ce système, on fait avec la matière un grand nombre
d'êtres, et l'idée n'engendre qu'une seule fois ; mais au vrai, d'une
seule matière on ne fait qu'une seule table , tandis que celui qui
apporte l'idée, tout en étant un lui-même, en fait un grand nombre.
Il en est de même du mâle à l'égard de la femelle; la femelle est
fécondée par un seul accouplement, tandis que le mâle en féconde
plusieurs : or, cela est l'image de ce qui a lieu pour les principes
dont nous parlons. C'est ainsi que Platon s'est prononcé sur ce qui
fait l'objet de nos recherches : il est clair, d'après ce que nous
avons dit, qu'il ne met en usage que deux principes, celui de l'essence
et celui de la matière; car les idées sont pour les choses les causes
de leur essence, comme l'unité l'est pour les idées: Et quelle est la
matière ou le sujet auquel s'appliquent les idées dans les choses
sensibles et l'unité dans les idées?
c'est cette dyade, composée du grand et du petit : de plus il attribua
à l'un de ces deux éléments la cause du bien, à l'autre la cause du
mal, de la même manière que l'ont fait dans leurs recherches
quelques-uns des philosophes précédents, comme Empédocle et
Anaxagoras. CHAPITRE VI. Nous, venons de voir, brièvement et sommairement, il est vrai, quels
sont ceux qui se sont occupés des principes et de la vérité, et
comment ils l'ont fait : cette revue rapide n'a pas laissé de nous
faire reconnaître, que de tous les philosophes qui ont traité de
principe et de cause, pas un n'est sorti de la classification que nous
avons établie dans la Physique, et que tous plus ou moins nettement
l'ont entrevue. Les uns considèrent le principe sous le point de vue de
la matière, soit qu'ils lui attribuent l'unité ou la pluralité, soit
qu'ils le supposent corporel ou incorporel; tels sont le grand et le
petit de Platon, l'infini de l'école italique; le feu, la terre, l'eau
et l'air d'Empédocle; l'infinité des homoeoméries d'Anaxagoras. Tous
ont évidemment touché cet ordre de causes, et de même ceux qui ont
choisi l'air, le feu ou l'eau, ou un élément plus dense que le feu et
plus délié que l'air; car telle est la nature que quelques-uns ont
donnée à l'élément premier. Ceux-là donc n'ont atteint que le
principe de la matière, quelques autres le principe du mouvement, comme
ceux par exemple qui font un principe de l'amitié ou de la discorde, de
l'intelligence ou de l'amour. Quant à la forme et à l'essence, nul
n'en a traité clairement, mais ceux qui l'ont fait le mieux sont les
partisans des idées. En effet, ils ne regardent pas les idées et les
principes des idées, comme la matière des choses sensibles, ni comme
le principe d'où leur vient le mouvement (car ce seraient plutôt,
selon eux, des causes d'immobilité et de repos); mais c'est l'essence
que les idées fournissent à chaque chose, comme l'unité la fournit
aux idées. Quant à la fin en vue de laquelle se font les actes, les
changements et les mouvements, ils mentionnent bien en quelque manière
ce principe, mais ils ne le font pas clans cet esprit, ni dans le vrai
sens de la chose; car ceux qui mettent en avant l'intelligence et
l'amitié, posent bien ces principes , comme quelque chose de bon , mais
non comme un but en vue duquel tout être est ou devient; ce sont
plutôt des causes d'où leur vient le mouvement. Il eu est de même de
ceux qui prétendent que l'unité ou l'être est cette même nature
; ils disent qu'elle est la cause de l'essence, mais ils ne disent pas
qu'elle est la fin pour laquelle les choses sont et deviennent. De sorte
qu'il leur arrive en quelque façon de parler à la fois et de ne pas
parler du principe du bien; car ils n'en parlent pas d'une manière
spéciale, mais seulement par accident. Ainsi, que le nombre et la
nature des causes ait été déterminé par nous avec exactitude, c'est
ce que semblent témoigner tous ces philosophes dans l'impossibilité
où ils sont d'indiquer aucun autre principe. Outre cela, il est clair
qu'il faut, dans la recherche des principes, ou les considérer tous
comme nous l'avons fait, ou adopter les vues de quelques-uns de ces
philosophes. Exposons d'abord les difficultés que soulèvent les
doctrines de nos devanciers et la question de la nature même des
principes.
CHAPITRE VII. Tous ceux qui ont prétendu que l'univers est un, et qui, dominés
par le point de vue de la matière, ont voulu qu'il y ait une seule et
même nature, et une nature corporelle et étendue, ceux-là sans
contredit se trompent de plusieurs manières; car ainsi, ils posent
seulement les éléments des corps et non ceux des choses incorporelles
, quoiqu'il existe de telles choses. Puis, quoiqu'ils entreprennent de
dire les causes de la génération et de la corruption , et d'expliquer
la formation des choses, ils suppriment le principe du mouvement.
Ajoutez qu'ils ne font pas un principe de l'essence et de la forme; et
aussi, qu'ils donnent sans difficulté aux corps simples, à l'exception
de la terre, un principe quelconque, sans avoir examiné comment ces
corps peuvent naître les uns des autres; je parle du feu, de la terre,
de l'eau et de l'air, lesquels naissent en effet les uns des autres,
soit par réunion, soit par séparation. Or, cette distinction importe
beaucoup pour la question de l'antériorité et de la postériorité des
éléments. D'un côté, le plus élémentaire de tous semblerait être
celui d'où naissent primitivement tous les autres par voie de réunion;
et ce caractère appartiendrait à celui des corps dont les parties
seraient les plus petites et les plus déliées. C'est pourquoi tous
ceux qui posent comme principe le feu, se prononceraient de la manière
la plus conforme à cette vue. Tel est aussi le caractère que tous les
autres s'accordent à assigner à l'élément des corps. Aussi, nul
philosophe d'une époque plus récente, qui admet un seul élément,
n'a-t-il jugé convenable de choisir la terre, sans doute à cause de la
grandeur de ses parties, tandis que chacun des trois autres éléments a
eu son partisan : les uns se déclarent pour le feu , les autres pour
l'eau, les autres pour l'air; et pourtant pourquoi n'admettent-ils pas
aussi bien la terre, comme font la plupart des hommes qui disent que
tout est terre? Hésiode lui-même dit que la terre est le premier des
corps; tellement ancienne et populaire se trouve être cette opinion.
Dans ce point de vue, ni ceux qui adoptent à l'exclusion du feu un des
éléments déjà nommés, ni ceux qui prennent un élément plus dense
que l'air et plus délié que l'eau, n'auraient raison; mais si ce qui
est postérieur dans l'ordre de formation est antérieur dans l'ordre de
la nature, et que, dans l'ordre de formation, le composé soit
postérieur, l'eau sera tout au contraire antérieure à l'air et la
terre à l'eau. Nous nous bornerons à cette observation sur ceux qui
admettent un principe unique tel que nous l'avons énoncé. Il y en
aurait autant à dire de ceux qui admettent plusieurs principes pareils,
comme Empédocle qui dit qu'il y a quatre corps, matière des choses;
car sa doctrine donne lieu d'abord aux mêmes critiques, puis à
quelques observations particulières. Nous voyons en effet ces
éléments naître les uns des autres, de sorte que le feu et la terre
ne demeurent jamais le même corps : nous nous sommes expliqué à ce
sujet dans la Physique. Quant à la cause qui fait mouvoir les choses,
et à la question de savoir si elle est une ou double, on doit penser
qu'Empédocle ne s'est prononcé ni tout-à-fait convenablement, ni
d'une manière tout-à-fait déraisonnable. En somme, quand on admet sou
système, on est forcé de rejeter tout changement, car le froid ne
viendra pas du chaud ni le chaud du froid; car quel serait le sujet qui
éprouverait ces modifications contraires, et quelle serait la nature
unique qui deviendrait feu et eau? c'est ce qu'il ne dit pas. Pour
Anaxagoras, si on pense qu'il reconnaît deux éléments, on le pense
d'après des raisons qu'il n'a pas lui-même clairement articulées,
mais auxquelles il aurait été obligé de se rendre, si on les lui eût
présentées. En effet, s'il est absurde de dire qu'à l'origine tout
était mêlé , pour plu-sieurs motifs, et entre autres parce qu'il faut
que les éléments du mélange aient existé d'abord séparés, et parce
qu'il n'est pas dans la nature des choses qu'un élément, quel qu'il
soit, se mêle avec tout autre, quel qu'il soit; de plus, parce que les
qualités et les attributs seraient séparés de leur substance; car ce
qui peut être mêlé peut être séparé; cependant quand on vient à
approfondir et à développer ce qu'il veut dire , on lui trouvera peut.
être un sens peu commun; car lorsque rien n'était séparé, il est
clair qu'on ne pouvait rien affirmer de vrai de cette substance mixte,
et par exemple, qu'elle n'était ni blanche ni noire, ni d'aucune autre
couleur; niais elle était de nécessité sans couleur; autrement, elle
aurait eu quelqu'une des couleurs que nous pouvons citer; elle était de
même sans saveur , et pour la même raison elle ne possédait aucun
attribut de ce genre; car elle ne pouvait avoir ni qualité ni quantité
ni détermination quelconque; autrement quelqu'une des formes spéciales
s'y serait rencontrée, et cela est impossible lorsque tout est mêlé;
car, pour cela, il y aurait déjà séparation , et Anaxagoras dit que
tout est mêlé, excepté l'intelligence, qui seule est pure et sans
mélange. Il faut donc qu'il reconnaisse pour principes l'unité
d'abord; car c'est bien là ce qui est simple et sans mélange, et d'un
autre côté quelque chose, ainsi que nous désignons l'indéfini avant
qu'il soit défini et participe d'aucune forme. Ce n'est s'exprimer ni
justement, ni clairement; mais au fond il a voulu dire quelque chose qui
se rapproche davantage des doctrines qui ont suivi et de la réalité.Tous
ces philosophes ne sont familiers qu'avec ce qui regarde la
génération, la corruption et le mouvement, car ils s'occupent à peu
près et exclusivement de cet ordre de choses, des principes et des
causes qui s'y rapportent. Mais ceux qui étendent leurs recherches à
tous les êtres, et qui admettent d'un côté des êtres sensibles, de
l'autre des êtres qui ne tombent pas sous les sens, ceux-là ont dû
naturellement faire l'étude de l'une et de l'autre de ces deux classes
d'êtres; et c'est pourquoi il faut s'arrêter davantage sur ces
philosophes pour savoir ce qu'ils disent de bon ou de mauvais qui puisse
éclairer nos recherches. Ceux qu'on appelle pythagoriciens font jouer
aux principes et aux éléments un rôle bien plus étrange que les
physiciens; la raison en est qu'ils ne les ont pas empruntés aux choses
sensibles. Les êtres mathématiques sont sans mouvement, à l'exception
de ceux dont s'occupe l'astronomie (37); et cependant les pythagoriciens
ne dissertent et ne font de système que sur la physique. Ils engendrent
le ciel, ils observent ce qui arrive dans toutes ses parties, dans leurs
rapports, dans leurs mouvements , et ils épuisent à cela leurs causes
et leurs principes, comme s'ils convenaient avec les physiciens que
l'être est tout ce qui est sensible, et tout ce qu'embrasse ce qu'or)
appelle le ciel. Or, les causes et les principes qu'ils reconnaissent
sont bons pour s'élever, comme nous l'avons dit, à ce qu'il y a de
supérieur dans les êtres, et
conviennent plus à cet objet qu'à l'explication des choses naturelles.
Puis, comment pourra-t-il y avoir du mouvement, si on ne suppose
d'autres sujets que le fini et l'in-fini, le pair et l'impair? ils ne le
disent nullement; ou comment est-il possible que sans mouvement ni
changement, il y ait génération et corruption, et toutes les
révolutions des corps célestes? Ensuite, en supposant qu'on leur
accorde ou qu'il soit démontré que de leurs principes on tire
l'étendue, comment alors même rendront-ils compte de la légèreté
et de la pesanteur? car d'après leurs principes et leur prétention
même, ils ne traitent pas moins des corps sensibles que des corps
mathématiques. Aussi n'ont-ils rien dit de bon sur le feu, la terre et
les autres choses semblables, et cela, parce qu'ils n'ont rien dit, je
pense, qui convienne proprement aux choses sensibles. De plus, comment
faut-il entendre que le nombre et les modifications du nombre sont la
cause des êtres qui existent et qui naissent dans le monde , depuis
l'origine jusqu'à présent, tandis que d'autre part il n'y a aucun
autre nombre hors celui dont le monde est formé? En effet, lorsque pour
eux, l'opinion et l'à-propos sont dans une certaine partie du ciel, et
un peu plus haut ou un peu plus bas l'injustice et la séparation ou le
mélange, attendu, selon eux, que chacune de ces choses est un nombre,
et lorsque déjà dans ce même espace se trouvent rassemblées une
multitude de grandeurs, parce que ces grandeurs sont attachées chacune
à un lieu ; le nombre qu'il faut regarder comme étant chacune de ces
choses, est-il le même que celui qui est dans le ciel , ou un autre
outre celui-là ? Platon dit que c'est un autre nombre; et pourtant lui
aussi pense que les choses sensibles et les causes de ces choses sont
des nombres; mais pour lui les nombres qui sont causes, sont
intelligibles, et les autres sont des nombres sensibles.
Telle est la nature et le nombre des idées que nous nous formons de la
philosophie et du philosophe. De tous ces caractères de la philosophie,
celui qui consiste à savoir toutes choses, appartient surtout à
l'homme qui possède le mieux la connaissance du général ; car
celui-là sait ce qui en est de tous les sujets particuliers. Et puis
les connaissances les plus générales sont peut-être les plus
difficiles à acquérir; car elles sont les plus éloignées des
sensations. Ensuite, les sciences les plus exactes sont celles qui
s'occupent le plus des principes; en effet celles dont l'objet est plus
simple sont plus exactes que celles dont l'objet est plus composé;
l'arithmétique, par exemple, l'est plus que la géométrie. Ajoutez
que. la science qui peut le mieux enseigner, est celle qui étudie les
causes; car enseigner, c'est dire les causes de chaque chose.
De plus, savoir uniquement pour savoir, appartient surtout à la science
de ce qu'il y a de plus scientifique; car celui qui veut apprendre dans
le seul but d'apprendre, choisira sur toute autre la science par
excellence, c'est-à-dire la science de ce qu'il y a de plus
scientifique; et ce qu'il y a de plus scientifique, ce sont les
principes et les causes; car c'est à l'aide des principes et par eux
que nous connaissons les autres choses, et non pas les principes par les
sujets particuliers. Enfin, la science souveraine, faite pour dominer
toutes les autres, est celle qui connaît pourquoi il faut faire chaque
chose; or, ce pourquoi est le bien dans chaque chose, et, en général,
c'est le bien absolu dans toute la nature.
De tout ce que nous venons de dire, il résulte que le mot de
philosophie dont nous avons recherché les diverses significations, se
rapporte à une seule et même science. Une telle science s'élève aux
principes et aux causes; or, le bien, la raison des choses, est au
nombre des causes. Et qu'elle n'a pas un but pratique, c'est ce qui est
évident par l'exemple des premiers qui se sont occupés de philosophie.
Ce fut en effet l'étonnement d'abord comme aujourd'hui, qui fit naître
parmi les hommes les recherches philosophiques. Entre les phénomènes
qui les frappaient, leur curiosité se porta d'abord sur ce qui était
le plus à leur portée ; puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils en
vinrent à se demander compte de plus grands phénomènes, comme des
divers états de la lune, du soleil, des astres, et enfin de l'origine
de l'univers. Or, douter et s'étonner, c'est reconnaître son
ignorance.. Voilà pourquoi on peut dire en quelque manière que l'ami
de la philosophie est aussi celui des mythes;
car la matière du mythe, c'est l'étonnant, le merveilleux. Si donc on
a philosophé pour échapper à l'ignorance, il est clair qu'on a
poursuivi la science pour savoir et sans aucun but d'utilité. Le fait
eu fait foi : car tout ce qui regarde les besoins, le bien-être et la
commodité de la vie était déjà trouvé, lorsqu'on entreprit un tel
ordre de recherches. Il est donc évident que nous ne cherchons la
philosophie dans aucun intérêt étranger ; et comme nous appelons
homme libre celui qui s'appartient à lui-même et qui n'appartient pas
à un autre, de même la philosophie est de toutes les sciences la seule
libre; car seule elle est à elle-même son propre but. Aussi, ne
serait-ce pas sans quelque raison qu'on regarderait comme plus
qu'humaine la possession de cette science; car la nature de l'homme est
esclave à beaucoup d'égards; la divinité seule, pour parler comme
Simonide, aurait ce privilège, et il
ne convient pas à l'homme de ne pas se borner à la science qui est à
son usage. Si donc les poètes disent vrai, et si la nature divine doit
être envieuse, c'est surtout au sujet de cette prétention, et tous les
téméraires qui la partagent, eu portent la peine. Mais la divinité
ne peut connaître l'envie; les poètes, comme dit le proverbe, sont
souvent menteurs, et il n'y a pas de science à laquelle il faille
attacher plus de prix. Car la plus divine est celle qu'on doit priser le
plus; or, celle-ci porte seule ce caractère à un double titre. En
effet, une science qui appartiendrait à Dieu, et qui s'occuperait de
choses divines, serait sans contredit une science divine : et seule,
celle dont nous parlons satisfait à ces deux conditions. D'une part,
Dieu est reconnu de tout le monde comme le principe même des causes; et
de l'autre, la science des causes lui appartient exclusivement ou dans
un degré supérieur. Ainsi toutes les sciences sont plus nécessaires
que la philosophie, mais nulle n'est plus excellente. Et rien ne
diffère plus que la possession de cette science et son début. On
commence, ainsi que nous l'avons dit, par s'étonner que les choses
soient de telle façon ; et comme on s'émerveille en présence des
automates, quand on n'en connaît pas les ressorts, de même nous nous
étonnons des révolutions du soleil et de l'incommensurabilité du
diamètre; car il semble étonnant à tout le monde qu'une quantité ne
puisse être mesurée par une quantité si petite qu'elle soit. C'est,
comme dit le proverbe, par le contraire et par le meilleur qu'il faut
finir, comme il arrive dans le cas que nous venons de citer,
lorsqu'enfin on est parvenu à s'en rendre compte : car rien
n'étonnerait plus un géomètre que si le diamètre devenait
commensurable.
Nous venons de déterminer la nature de la science que nous cherchons,
le but de cette science et de tout notre travail.
La plupart des premiers philosophes ont cherché dans la matière les
principes de toutes choses. Car ce dont toute chose est, d'où provient
toute génération et où aboutit toute destruction, l'essence restant
la même et ne faisant que changer d'accidents, voilà ce qu'ils
appellent l'élément et le principe des êtres; et pour cette raison,
ils pensent que rien ne naît et que rien ne périt, puisque cette
nature première subsiste toujours. Nous ne disons pas d'une manière
absolue que Socrate naît, lorsqu'il devient beau ou musicien, ni qu'il
périt lorsqu'il perd ces manières d'être, attendu que le même
Socrate, sujet de ces changements, n'en demeure pas moins ; il en est de
même pour toutes les autres choses; car il doit y avoir une certaine
nature, unique ou multiple, d'où viennent toutes choses, celle-là
subsistant la même. Quant au nombre et à l'espèce de ces déments, on
ne s'accorde pas.
Thalès, le fondateur de cette manière de philosopher, prend l'eau pour
principe, et voilà pourquoi il a prétendu que la terre reposait sur
l'eau, amené probablement à cette opinion parce qu'il avait observé
que l'humide est l'aliment de tous les êtres, et que la chaleur
elle-même vient de l'humide et en vit;
or, ce dont viennent les choses est leur principe. C'est de là qu'il
tira sa doctrine, et aussi de ce que les germes de toutes choses sont de
leur nature humides, et que l'eau est le principe des choses humides.
Plusieurs pensent que dès la plus haute antiquité, bien avant notre
époque, les premiers théologiens ont eu la même opinion sur la
nature: car ils avaient fait l'Océan et Téthys auteurs de tous les
phénomènes de ce monde, et ils montrent les Dieux jurant par l'eau que
les poètes appellent le Styx. En effet, ce qu'il y a de plus ancien est
ce qu'il y a de plus saint; et ce qu'il y a de plus saint, c'est le
serment. Y a-t-il réellement un système physique dans cette vieille et
antique opinion? c'est ce dont on pourrait douter.
Mais pour Thalès on dit que telle fut sa doctrine. Quant à Hippon, sa
pensée n'est pas assez profonde pour qu'on puisse le placer parmi ces
philosophes. Anaximène et Diogène
prétendaient que l'air est antérieur à l'eau, et qu'il est le
principe des corps simples; ce principe est le feu, selon Hippase de
Métaponte et Héraclite d'Éphèse. Empédocle reconnut quatre
éléments, ajoutant la terre à ceux que nous avons nommés; selon lui,
ces éléments subsistent toujours et ne deviennent pas, mais le seul
changement qu'ils subissent est celui de l'augmentation ou de la
diminution, lorsqu'ils s'agrègent ou se séparent. Anaxagoras de
Clazomène, qui naquit avant ce dernier, mais qui écrivit après lui,
suppose qu'il y a une infinité de principes : il prétend que toutes
les choses formées de parties semblables comme le feu et l'eau, ne
naissent et ne périssent qu'en ce sens que leurs parties se réunissent
ou se séparent, mais que du reste rien ne naît ni ne périt, et que
tout subsiste éternellement. De tout cela on pourrait conclure que
jusqu'alors on n'avait considéré les choses que sous le point de vue
de la matière.
Quand on en fut là, la chose elle-même força d'avancer encore, et
imposa de nouvelles recherches. Si tout ce qui naît doit périr et
vient d'un principe unique ou multiple, pourquoi en est-il ainsi et
quelle en est la cause? car ce n'est pas le sujet qui peut se changer
lui-même ; l'airain, par exemple, et le bois ne se changent pas
eux-mêmes, et ne se font pas l'un statue, l'autre lit, mais il y a
quelque autre cause à ce changement. Or, chercher cette cause, c'est
chercher un antre principe, le principe du mouvement, comme nous
disions. Ceux des anciens qui dans l'origine touchèrent ce sujet, et
qui avaient pour système l'unité de substance, ne se tourmentèrent
pas de cette difficulté; mais quelques-uns de ces partisans de
l'unité, inférieurs en quelque sorte à cette question, disent que
l'unité et tout ce qui est, réel n'admet pas de mouvement,
ni pour la génération et la corruption, ni même pour tout autre
changement. Aussi, de tous ceux qui partent de l'unité du tout, pas un
ne s'est occupé de ce point de vue, si ce n'est peut-être Parménide,
et encore ne le fait-il qu'autant qu'à côté de son système de
l'unité, il admet en quelque sorte deux principes. Mais ceux qui
admettent la pluralité des principes, le chaud et le froid, par
exemple, ou le feu et la terre, étaient plus à même d'arriver à cet
ordre des recherches; car ils attribuaient au feu la puissance motrice,
à l'eau, à la terre et aux autres éléments de cette sorte, la
qualité contraire. Après ces philosophes et de pareils principes,
comme ces principes étaient insuffisants pour produire les choses, la
vérité elle même, comme nous l'avons déjà dit, força de recourir
à un autre principe. En effet, il n'est guère vraisemblable que ni le
feu, ni la terre, ni aucun autre élément de ce genre, soit la cause de
l'ordre et de la beauté qui règnent. dans le monde, éternellement
chez certains êtres, passagèrement chez d'autres ; ni que ces
philosophes aient eu une pareille pensée : d'un autre côté, rapporter
un tel résultat au hasard ou à la fortune n'eût pas été
raisonnable. Aussi quand un homme vint dire qu'il y avait dans la
nature, comme dans les animaux, une intelligence qui est la cause de
l'arrangement et de l'ordre de l'univers, cet homme parut seul avoir
conservé sa raison au milieu des folies de ses devanciers. Or, nous
savons avec certitude qu'Anaxagoras entra le premier dans ce point de
vue; avant lui Hermotime de Clazomène paraît l'avoir soupçonné. Ces
nouveaux philosophes érigèrent en même temps cette cause de l'ordre
en principe des êtres, principe doué de la vertu d'imprimer le
mouvement.
On pourrait dire qu'avant eux, Hésiode avait entrevu cette vérité,
Hésiode ou quiconque a mis dans les êtres comme principe l'amour ou le
désir, par exemple Parménide. Celui-ci dit en effet dans sa théorie
de la formation de l'univers:
«Il fit l'amour le premier de tous les Dieux.
»
Hésiode dit de son côté :
« Avant toutes choses était le chaos ; ensuite,
La terre au vaste sein...
Puis l'amour, le plus beau de tous les immortels.
»
Comme s'ils avaient reconnu la nécessité d'une cause dans les êtres
capable de donner le mouvement et le lien aux choses. Quant à la
question de savoir à qui appartient la priorité, qu'il nous soit
permis de la décider plus tard.
Ensuite, comme à côté du bien dans la nature, on voyait aussi son
contraire, non seulement de l'ordre et de la beauté, mais aussi du
désordre et de la laideur, comme le mal paraissait même l'emporter sur
le bien et le laid sur le beau, un autre philosophe introduisit
l'amitié et la discorde, causes opposées de ces effets opposés. Car
si l'on veut suivre de près Empédocle, et s'attacher au fond de sa
pensée plutôt qu'à la manière presqu'enfantine dont il l'exprime, on
trouvera que l'amitié est la cause du bien, et la discorde celle du mal
; de sorte que peut-être n'aurait-t-on pas tort de dire qu'Empédocle a
parlé en quelque manière et a parlé le premier du bien et du mal
comme principes, puisque le principe de tous les biens est le bien
lui-même, et le mal le principe de tout ce qui est mauvais.
Jusqu'ici nous avons vu ces philosophes reconnaître deux des genres de
causes déterminés par nous dans la Physique, la matière et le
principe du mouvement ; mais ils l'ont fait confusément et
indistinctement, comme agissent dans les combats les soldats mal
exercés; ceux-ci frappent souvent de bons coups dans la mêlée, mais
ils le font sans science; de même nos philosophes paraissent avoir
parlé sans bien savoir ce qu'ils disaient, car l'usage qu'on les voit
taire de leurs principes est nul ou peu s'en faut. Anaxagoras se sert de
l'intelligence comme d'une machine pour faire le monde, et quand il
désespère de trouver la cause réelle d'un phénomène, il produit
l'intelligence sur la scène; mais dans tout autre cas, il aime mieux
donner aux faits une autre cause. Empédocle se sert davantage, mais
d'une manière insuffisante encore, de ses principes, et dans leur
emploi il ne s'accorde pas avec lui-même. Souvent chez lui, l'amitié
sépare, la discorde réunit : en effet, lorsque dans l'univers les
éléments sont séparés par la discorde, toutes les particules de feu
n'en sont pas moins unies en un tout, ainsi que celles de chacun des
autres éléments; et lors-qu'au contraire c'est l'amitié qui unit tous
les éléments, il faut bien pour cela que les particules de chaque
élément se divisent.
Empédocle fut donc le premier des anciens qui employa en le divisant le
principe du mouvement, et ne supposa plus une cause unique, mais deux
causes différentes et opposées. Quant à la matière, il est le
premier qui ait parlé des quatre éléments; toutefois, il ne s'en sert
pas comme s'ils étaient quatre, mais comme s'ils n'étaient que deux,
à savoir, le feu tout seul, et en opposition au feu, la terre, l'air et
l'eau, ne faisant qu'une seule et même nature. C'est là du moins ce
que ses vers donnent à entendre.
Voilà, selon nous, la nature et le nombre des principes d'Empédocle.
Leucippe et son ami Démocrite disent que les éléments primitifs sont
le plein et le vide, qu'ils appellent l'être et le non être; le plein
ou le solide, c'est l'être; le vide ou le rare, c'est le non-être;
c'est pourquoi ils disent que l'être n'existe pas plus que le
non-être, parce que le corps n'existe pas plus que le vide : telles
sont, sous le point de vue de la matière, les causes des êtres. Et de
même que ceux qui posent comme principe une substance unique,
expliquent tout le reste par les modifications de cette substance, en
donnant pour principe à ces modifications le rare et le dense, de même
aussi ces philosophes placent dans les différences les causes de toutes
choses; ces différences sont au nombre de trois, la forme, l'ordre et
la position : ils disent en effet que les différences de l'être
viennent de la configuration, de l'arrangement et de la tournure;
or, la configuration c'est la forme, l'arrangement c'est l'ordre, la
tournure c'est la position. Ainsi, A diffère de N par la forme, AN de
NA par l'ordre, et Z de N par la position. Quant au mouvement, à ses
lois et à sa cause, ils ont traité cette question très négligemment,
comme les autres philosophes. Nos devanciers donc n'ont pas été plus
loin sur ces deux genres de causes.
Fini et infini,
Impair et pair,
Unité et pluralité,
Droit et gauche,
Mâle et femelle,
Repos et mouvement,
Droit et courbe,
Lumière et ténèbres,
Bien et mal,
Carré et toute figure à côtés inégaux.
Alcmæon de Crotone paraît avoir professé une doctrine semblable : il
la reçut des Pythagoriciens ou ceux-ci la reçurent de lui; car
l'époque où il florissait correspond à la vieillesse de Pythagore; et
son système se rapproche de celui de ces philosophes. Il dit que la
plupart des choses humaines sont doubles, désignant par là leurs
oppositions, mais, à la différence de ceux-ci, sans les déterminer,
et prenant au hasard le blanc et le noir, le doux et l'amer, le bon et
le mauvais, le petit et le grand. Il s'exprima ainsi d'une manière
indéterminée sur tout le reste, tandis que les Pythagoriciens
montrèrent quelles sont ces oppositions et combien il y en a. On peut
donc tirer de ces deux systèmes que les contraires sont les principes
des choses et de l'un deux quel est le nombre et la nature de ces
principes. Maintenant comment est-il possible de les ramener à ceux que
nous avons posés, c'est ce qu'eux-mêmes n'articulent pas clairement;
mais ils semblent les considérer sous le point de vue de la matière;
car ils disent que ces principes constituent le fonds dont se composent
et sont formés les êtres. Nous en avons dit assez pour faire
comprendre la pensée de ceux des anciens qui admettent la pluralité
dans les éléments de la nature.
Il en est d'autres qui ont considéré le tout comme étant un être
unique, mais ils diffèrent et par le mérite de l'explication et par la
manière de concevoir la nature de cette unité. Il n'est nullement de
notre sujet, dans cette recherche des principes, de nous occuper d'eux;
car ils ne font pas comme quelques-uns des physiciens qui, ayant posé
une substance unique, engendrent l'être de cette unité considérée
sous le point de vue de la matière ; ils procèdent autrement : les
physiciens en effet ajoutent le mouvement pour engendrer l'univers;
ceux-ci prétendent que l'univers est immobile ; mais nous n'en dirons
que ce qui se rapporte à notre sujet. L'unité de Parménide paraît
avoir été une unité rationnelle, celle de Mélisse une unité
matérielle, et c'est pourquoi l'un la donne comme finie, l'autre comme
infinie. Xénophane qui le premier
parla d'unité (car Parménide passe pour son disciple), ne s'est pas
expliqué d'une manière précise et paraît étranger au point de vue
de l'un et l'autre de ses deux successeurs; mais ayant considéré
l'ensemble du inonde, il dit que l'unité est Dieu. Encore une fois, il
faut négliger ces philosophes dans la recherche qui nous occupe, et
deux surtout, dont les idées sont un peu trop grossières, Xénophane
et Mélisse. Parménide paraît avoir eu des vues plus profondes :
persuadé que, hors de l'être, le non-être n'est rien, il pense que
l'être est nécessairement un, et qu'il n'y a rien autre chose que lui;
c'est un point sur lequel nous nous sommes expliqués plus clairement
dans la Physique ; mais forcé de se mettre d'accord avec les faits, et,
en admettant l'unité par la raison, d'admettre aussi la pluralité par
les sens, Parménide en revint à poser deux principes et deux causes,
le chaud et le froid, par exemple le feu et la terre; il rapporte l'un
de ces deux principes, le chaud à l'être, et l'autre au non-être.
Voici le résultat de ce que nous avons dit, et de tous les systèmes
que nous avons parcourus jusqu'ici : chez les premiers de ces
philosophes, un principe corporel; car l'eau, le feu et les autres
choses de cette nature sont des corps, principe unique selon les uns,
multiple selon les autres, mais toujours considéré sous le point de
vue de la matière; chez quelques-uns, d'abord ce principe, et à côté
de ce principe, celui du mouvement, unique dans certains systèmes,
double dans d'autres. Ainsi, jusqu'à l'école italique exclusivement,
les anciens philosophes ont parlé de toutes ces choses d'une manière
vague, et n'ont mis en usage, ainsi que nous l'avons dit, que deux
sortes de principes, dont l'un, celui du mouvement, est regardé tantôt
comme unique et tantôt comme double. Quant aux Pythagoriciens, comme
les précédents, ils ont posé deux principes ; mais ils ont en outre
introduit cette doctrine qui leur est propre, savoir: que le fini,
l'infini et l'unité, ne sont pas des qualités distinctes des sujets
où ils se trouvent, comme le feu, la terre et tout autre principe
semblable sont distincts de leurs qualités, niais qu'ils constituent
l'essence même des choses auxquelles on les attribue; de sorte que le
nombre est l'essence de toutes choses.
Ils se sont expliqués sur ces points de la manière que nous venons de
dire, et de plus, ils ont commencé à s'occuper de l'essence des choses
et ont essayé de définir; mais leur essai fut un peu trop grossier.
Ils définissaient superficiellement, et le premier objet auquel avait
l'air de convenir la définition donnée, ils le considéraient comme
l'essence de la chose définie; comme si l'on pensait, par exemple, que
le double est la même chose que le nombre deux, parce que c'est dans le
nombre deux que se rencontre en premier lieu le caractère du double ;
mais deux ou double ne sont pourtant pas la même chose, ou si non,
l'unité sera multiple, ce qui arrive dans le système Pythagoricien.
Voilà ce qu'on peut tirer des premiers philosophes et de leurs
successeurs.
CHAPITRE
VIII. Laissons maintenant les Pythagoriciens ; ce que nous en avons dit,
suffira. Quant à ceux qui posent pour principes les idées, d'abord, en
cherchant à saisir les principes des êtres que nous voyons , ils en
ont introduit d'autres en nombre égal à celui des premiers, comme si
quelqu'un voulant compter des objets, et ne pouvant le faire, alors
même qu'ils sont en assez petit nombre , s'avisait de les multiplier
pour les compter. Les idées sont presque en aussi grand nombre que les
choses pour l'explication desquelles on a eu recours aux idées. Chaque
chose individuelle se trouve avoir un homonyme, non seulement les
existences individuelles, mais toutes celles où l'unité est dans la
pluralité, et cela pour les choses de ce monde et pour les choses
éternelles. En second lieu, de tous les arguments dont on se sert pour
établir l'existence des idées, aucun ne la démontre : la conclusion
qu'on tire des uns n'est pas rigoureuse, et d'après les autres, il y
aurait des idées là même où les Platoniciens n'en admettent pas.
Ainsi d'après les considérations puisées dans la nature de la
science, il y aura des idées de toutes les choses dont il y a science;
et d'après l'argument qui se tire de l'unité impliquée dans toute
pluralité, il y aura des idées des négations mêmes ; et par ce motif
qu'on pense aux choses qui ont péri, il y en aura des choses qui ne
sont plus : car nous nous en formons quelque image. En outre, on est
conduit, en raisonnant rigoureusement, à supposer des idées pour le
relatif dont on ne prétend pourtant pas qu'il forme par lui-même un
genre à part, ou bien à l'hypothèse du troisième homme.
Enfin, les raisonnements qu'on fait sur les idées renversent ce que les
partisans des idées ont plus à coeur que l'existence même des idées
: car il arrive que ce n'est plus la dyade qui est avant le nombre, mais
le nombre qui est avant la dyade, que le relatif est antérieur à
l'absolu, et toutes les conséquences en contradiction avec leurs
propres principes, auxquelles ont été poussés certains
partisans de la doctrine des idées. De plus, dans l'hypothèse sur
laquelle on établit l'existence des idées , il y aura des idées non
seulement pour les substances, mais aussi pour beaucoup d'autres choses
: car ce ne sont pas les substances seules , mais les autres choses
aussi que nous concevons sous la raison de l'unité, et toutes les
sciences né portent pas seulement sur l'essence, mais sur d'autres
choses encore; et il y a mille autres difficultés de ce genre. Mais de
toute nécessité, ainsi que d'après les opinions établies sur les
idées, si les idées sont quelque chose dont participent les êtres, il
ne peut y avoir d'idées que des essences : car ce n'est pas par
l'accident qu'il peut y avoir participation des idées; c'est par son
côté substantiel que chaque chose
doit participer d'elles. Par exemple si une chose participe du double en
soi, elle participe de l'éternité, mais selon l'accident: car ce n'est
que par accident que le double est éternel; en sorte que les idées
seront l'essence, et que dans le monde sensible et au-dessus elles
désigneront l'essence; ou sinon, que signifiera-t-il de dire qu'il doit
y avoir quelque chose de plus que les choses particulières , à savoir,
l'unité dans la pluralité? Si les idées et les choses qui en
participent, sont du même genre, il y aura entre elles quelque chose de
commun : car pourquoi y aurait-il dans les dualités périssables et les
dualités multiples, mais éternelles, une dualité une et identique,
plutôt que dans la dualité idéale et dans telle ou telle dualité
déterminée ? Si, au contraire, elles
ne sont pas du même genre, il n'y aura entre elles que le nom de commun
, et ce sera comme si on donnait le nom d'homme à Callias et à un
morceau de bois, sans avoir vu entre eux aucun rapport. CHAPITRE IX. Ainsi donc, il résulte clairement
de tout ce que nous avons dit jusqu'ici, que les recherches de tous les
philosophes se rapportent aux quatre principes déterminés par nous dans la
Physique, et qu'en dehors de ceux-là il n'y en a pas d'autre; mais ces
recherches ont été faites sans précision; et si, en un sens, on a parlé
avant nous de tous les principes, on peut dire en un autre qu'il n'en a pas
été parlé: car la philosophie primitive, jeune et faible encore, semble
bégayer sur toutes choses. Par exemple, lorsque Empédocle dit que ce qui fait
l'os c'est la proportion, il désigne par là la forme et l'essence de la chose
; mais il faut aussi que ce principe rende raison de la chair et de toutes les
autres choses, ou de rien; c'est donc par la proportion que la chair et l'os et
toutes les autres choses existeront, et non pas par la matière, laquelle est
selon lui feu, terre et eau. Qu'un autre eût dit cela, Empédocle en serait
nécessairement convenu; mais il ne s'est pas expliqué clairement.
La plus grande difficulté, c'est de savoir ce que font les idées aux
choses sensibles, soit à celles qui sont éternelles, soit à celles
qui naissent et qui périssent : car elles ne sont causes pour elles ni
d'aucun mouvement, ni d'aucun changement. D'autre part, elles ne servent
en rien à la connaissance des choses, puisqu'elles n'en sont point
l'essence : car alors elles seraient en elles; elles ne les font pas
être non plus, puisqu'elles ne résident pas dans les choses qui
participent d'elles. A moins qu'on ne dise peut-être qu'elles sont
causes, comme serait, par exemple, la blancheur cause de l'objet blanc,
en se mêlant à lui; mais il n'y a rien de solide dans cette opinion
qu'Anaxagoras le premier, et après lui Eudoxe et quelques autres, ont
mise en avant; et il est facile de rassembler contre une pareille
hypothèse une foule de difficultés insolubles. Ainsi les choses ne
sauraient venir des idées, clans aucun des cas dans lesquels, on a
coutume de l'entendre. Dire que ce sont des exemplaires et que les
autres choses en participent, c'est prononcer de vains mots et faire des
métaphores poétiques; car, qu'est-ce qui produit jamais quelque chose
en vue des idées? De plus , il se peut qu'il. existe ou qu'il naisse
une chose semblable à une autre, sans avoir été modelée sur elle;
et, par exemple, que Socrate existe ou n'existe pas, il pourrait naître
un personnage tel que Socrate. D'un autre côté, il est également vrai
que , en admettant un Socrate éternel , il faudra qu'il y ait plusieurs
exemplaires et par conséquent plu-sieurs idées de la même chose; de
l'homme, par exemple, il y aurait l'animal, le bipède, tout aussi bien
que l'homme en soi. Il faut en outre qu'il y ait des idées exemplaires
non seulement pour des choses sensibles , mais encore pour les idées
elles-mêmes, comme le genre en tant que comprenant des espèces; de
sorte que la même chose sera à la fois exemplaire et copie.
De plus, il semble impossible que l'essence soit séparée de la chose
dont elle est l'essence : si cela est, comment les idées qui sont les
essences des choses , en seraient-elles séparées? On voit aussi dans
le Phédon que les idées sont les causes de l'être et de la naissance
: pourtant, les idées étant données, les choses qui en participent
n'arrivent pas à la naissance, s'il n'y a un principe moteur; et il se
fait beaucoup d'autres choses, comme une maison et un anneau, dont on ne
dit pas qu'il y ait des idées; il est donc clair qu'il se peut que les
autres choses aussi soient et deviennent par des causes semblables à
celles qui font être et devenir les objets que nous venons de nommer.
Maintenant, si les idées sont des nombres, comment ces nombres
seront-ils causes? Sera-ce parce que les êtres sont d'autres nombres ,
et que tel nombre par exemple est l'homme , tel autre Socrate , tel
autre Callias? Mais en quoi ceux-là sont-ils causes de ceux-ci? car,
que les uns soient éternels, les autres non , cela n'y fera rien. Si
c'est parce que les choses sensibles sont des rapports de nombres, comme
est par exemple une harmonie, il est évident qu'il y a quelque chose
qui est le sujet de ces rapports; et si ce quelque chose existe, savoir
la matière, il est clair qu'à leur tour les nombres eux-mêmes seront
des rapports de choses différentes. Par exemple , si Callias est une
proportion en nombres de feu, de terre, d'eau et d'air, cela supposera
des sujets particuliers , distincts de la proportion elle-même ; et
l'idée nombre, l'homme en soi, que ce soit un nombre ou non, n'en sera
pas moins une proportion de nombres qui suppose des sujets particuliers
et non pas un pur nombre, et on n'en peut tirer non plus aucun nombre
particulier.
Ensuite, de la réunion de plusieurs nombres , résulte un nombre
unique; comment de plusieurs idées fera-t-on une seule idée ? Si on
prétend que la somme n'est pas formée de la réunion des idées
elles-mêmes, mais des éléments individuels compris sous les idées,
comme est par exemple une myriade, comment sont les unités qui
composent cette somme? Si elles sont de même espèce, il s'ensuivra
beaucoup de choses absurdes; si d'espèce diverse, elles ne seront ni
les mêmes, ni différentes; car en quoi différeraient-elles,
puisqu'elles n'ont pas de qualités? Toutes ces choses ne sont ni
raisonnables ni conformes au bon sens. Et puis, il est nécessaire
d'introduire un autre genre de nombre qui soit l'objet de
l'arithmétique, et de ce que plusieurs appellent les choses
intermédiaires; autrement de quels principes viendront ces choses
? Et pourquoi y aurait-il des choses intermédiaires entre les choses
sensibles et les idées? De plus , les unités qui entrent dans une
dualité, viennent chacune d'une certaine dyade antérieure; or, cela
est impossible. Et aussi, pourquoi le nombre composé serait-il un?
Outre ce que nous venons de dire, si les unités sont différentes, il
fallait s'expliquer comme ceux qui admettent quatre ou deux éléments :
ceux-ci en effet ne donnent pas comme élément fondamental des choses,
ce qu'elles ont de commun, par exemple le corps; mais ils disent que
c'est le feu et la terre, que le corps soit ou non quelque chose de
commun entre ces éléments : mais ici , on pose pour principe l'unité,
comme si c'était quelque chose d'homogène, à la manière du feu ou de
l'eau ; s'il en était ainsi, les nombres ne seront pas des êtres; mais
il est clair que, s'il y a une unité existante en soi, et que cette
unité soit principe, il faut prendre le mot unité dans plusieurs sens;
autrement, cela serait impossible.
Dans le but de ramener les choses aux principes de cette théorie, on
compose les longueurs du long et du court, c'est-à-dire. d'une certaine
espèce de grand et de petit, la surface du large et de l'étroit, le
corps du profond et de son contraire. Or, comment le plan pourra-t-il
contenir la ligne, ou le solide la ligne et le plan? car le large et
l'étroit sont une espèce différente du profond et de son contraire.
De même donc que le nombre ne se trouve pas dans ces choses, parce que
ses principes , le plus ou le moins, sont distincts de ceux que nous
venons de nommer, il est clair que de ces diverses espèces, celles qui
sont supérieures, ne pourront se trouver dans les inférieures.
Et il ne faut pas dire que le profond soit une espèce du large; car
alors, le corps serait une sorte de plan. Et les points, d'où
viendront-ils ? Platon combattait l'existence du point, comme étant une
pure conception géométrique; d'autre part, il l'appelait le principe
de la ligne, il en a fait souvent des lignes indivisibles. Pourtant , il
faut que ces lignes aient une limite ; de sorte que par la même raison
que la ligne existe, le point existe aussi.
Enfin , quand il appartient à la philosophie de rechercher la cause des
phénomènes, c'est cela même que l'on néglige : car on ne dit rien de
la cause qui est le principe du changement; et on s'imagine expliquer
l'essence des choses sensibles, en posant d'autres essences; mais
comment celles-ci sont-elles les essences de celles-là ? c'est sur quoi
on ne se paie que de mots, car participer, comme nous l'avons déjà
dit, ne signifie rien. Et ce principe que nous regardons comme la fin
des sciences , en vue duquel agit toute intelligence et tout être; ce
principe que nous avons rangé parmi les principes premiers , les idées
ne l'atteignent nullement : mais de nos jours les mathématiques sont.
devenues la philosophie toute entière, quoiqu'on dise qu'il ne faut les
cultiver qu'en vue des autres choses. De plus, cette dyade , dont ils
font la matière des choses , on pourrait bien la regarder comme une
matière purement mathématique , comme un attribut et une différence
de ce qui est et de la matière, plutôt que comme la matière même :
c'est comme ce que les physiciens appellent le rare et le dense, ne
désignant par là que les différences premières du sujet; car tout
cela n'est autre chose qu'une sorte de plus et de moins. Quant à
ce qui est du mouvement, si le grand et le petit renferment le
mouvement, il est clair que les idées seront en mouvement : sinon,
d'où est-il venu? c'en est assez pour supprimer d'un seul coup toute
étude de la nature. Il eût paru facile à cette doctrine de démontrer
que tout est un; mais elle n'y parvient pas , car, des raisons qu'on
expose, il ne résulte pas que toutes choses soient l'unité, mais
seulement qu'il y a une certaine unité existante , et il reste à
accorder qu'elle soit tout : or cela , on ne le peut , qu'en accordant
l'existence du genre universel, ce qui est impossible pour
certaines choses. Pour les choses qui viennent après les nombres, à
savoir, les longueurs, les surfaces et les solides, on n'en rend pas
raison, on n'explique ni comment elles sont et deviennent, ni si elles
ont quelque vertu. Il est impossible que ce soient des idées; car ce ne
sont pas des nombres, ni des choses intermédiaires , car ces dernières
sont les choses mathématiques , ni enfin des choses périssables ; mais
il est évident qu'elle constituent une quatrième classe d'êtres.
Enfin, rechercher les éléments des êtres sans les distinguer, lorsque
leurs dénominations les distinguent de tant de manières, c'est se
mettre dans l'impossibilité de les trouver, surtout si on pose la
question de cette manière : Quels sont les éléments des êtres? car
de quels éléments viennent l'action ou la passion ou la direction
rectiligne, c'est ce qu'on ne peut certainement pas saisir; on ne le
peut que pour les substances; de sorte que rechercher les éléments de
tous les êtres ou s'imaginer qu'on les connaît, est une chimère. Et
puis, comment pourra-t-on apprendre quels sont les éléments de toutes
choses? Évidemment, il est impossible alors qu'on possède aucune
connaissance préalable; car quand on apprend la géométrie , on a
des connaissances préalables, sans qu'on sache d'avance rien de ce que
renferme la géométrie et de ce qu'il s'agit d'apprendre; et il en est
ainsi de tout le reste; si donc il y a une science de toutes choses,
comme quelques-uns le prétendent, il n'y a plus de connaissance
préalable. Cependant, toute science, aussi bien celle qui procède par
démonstration que celle qui ni procède par définitions, ne
s'acquiert qu'à l'aide de connaissances préalables, totales ou
particulières; car toute définition suppose des données connues
d'avance; et il en est de même de la science par induction.
D'ailleurs, si la science dont nous parlons était innée en nous, il
serait étonnant que nous possédassions, sans le savoir, la plus
puissante des sciences. Et puis, comment connaîtra-t-on les éléments
de toutes choses et comment arrivera-t-on à une certitude
démonstrative ? Car cela est sujet à difficulté; et on pourrait
douter sur ce point comme on doute au sujet de certaines syllabes : les
uns disent en effet que la syllabe DSA est composée des trois lettres
D, S, A (54); les autres prétendent que c'est un autre son, différent
de tous ceux que nous connaissons. Enfin, les choses qui tombent sous la
sensation, comment celui qui est dépourvu de la faculté de sentir,
pourra-t-il les connaître? Pourtant , il le faudrait si les idées sont
les éléments dont se composent toutes choses, comme des sons composés
viennent tous des sons élémentaires.
L'insuffisance des recherches de nos devanciers a été assez montrée.
Maintenant , reprenons les difficultés qui peuvent s'élever sur le sujet,
lui-même ; leur solution nous conduira peut-être à celle des difficultés qui
se présenteront ensuite.