ARISTOTE

POLITIQUE
LIVRE I
DE LA SOCIÉTÉ CIVILE. - DE L'ESCLAVAGE. - DE LA PROPRIÉTÉ. - DU POUVOIR DOMESTIQUE.
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J'ai conservé la division des chapitres adoptée par les trois derniers éditeurs, Schneider, Coraï et Goettling, sans l'approuver toutefois complètement. Les paragraphes sont, en général, ceux de Schneider, Coraï et Thurot.
CHAPITRE
PREMIER.
§ 1. Tout État
est évidemment une association ; et toute association ne se forme qu'en vue de
quelque bien, puisque les hommes, quels qu'ils soient, ne font jamais rien qu'en
vue de ce qui leur paraît être bon. Évidemment toutes les associations visent
à un bien d'une certaine espèce, et le plus important de tous les biens doit
être l'objet de la plus importante des associations, de celle qui renferme
toutes les autres ; et celle-là, on la nomme précisément État et association
politique.
§ 2. Des auteurs
n'ont donc pas raison d'avancer que les caractères de roi, de magistrat, de
père de famille, et de maître, se confondent. C'est supposer qu'entre chacun
d'eux toute la différence est du plus au moins, sans être spécifique ;
qu'ainsi un petit nombre d'administrés constitueraient le maître ; un nombre
plus grand, le père de famille ; un plus grand encore, le magistrat ou le roi ;
c'est supposer qu'une grande famille est absolument un petit État. Ces auteurs
ajoutent, en ce qui concerne le magistrat et le roi, que le pouvoir de l'un est
personnel et indépendant ; et que l'autre, pour me servir des définitions
mêmes de leur prétendue science, est en partie chef et en partie sujet.
§ 3. Toute cette
théorie est fausse ; il suffira, pour s'en convaincre, d'adopter dans cette
étude notre méthode habituelle. Ici, comme partout ailleurs, il convient de
réduire le composé à ses éléments indécomposables, c'est-à-dire, aux
parties les plus petites de l'ensemble. En cherchant ainsi quels sont les
éléments constitutifs de l'État, nous reconnaîtrons mieux en quoi diffèrent
ces éléments ; et nous verrons si l'on peut établir quelques principes
scientifiques dans les questions dont nous venons de parler. Ici, comme partout
ailleurs, remonter à l'origine des choses et en suivre avec soin le
développement, est la voie la plus sûre pour bien observer.
§ 4. D'abord, il
y a nécessité dans le rapprochement de deux êtres qui ne peuvent rien l'un
sans l'autre : je veux parler de l'union des sexes pour la reproduction. Et là
rien d'arbitraire ; car chez l'homme, aussi bien que chez les autres animaux et
dans les plantes, c'est un désir naturel que de vouloir laisser après soi un
être fait à son image. C'est la nature qui, par des vues de conservation, a
créé certains êtres pour commander, et d'autres pour obéir. C'est elle qui a
voulu que l'être doué de raison et de prévoyance commandât en maître ; de
même encore que la nature a voulu que l'être capable par ses facultés
corporelles d'exécuter des ordres, obéît en esclave; et c'est par là que
l'intérêt du maître et celui de l'esclave s'identifient.
§ 5. La nature a
donc déterminé la condition spéciale de la femme et de l'esclave. C'est que
la nature n'est pas mesquine comme nos ouvriers. Elle ne fait rien qui ressemble
à leurs couteaux de Delphes. Chez elle, un être n'a qu'une destination, parce
que les instruments sont d'autant plus parfaits, qu'ils servent non à plusieurs
usages, mais à un seul. Chez les Barbares, la femme et l'esclave sont des
êtres de même ordre. La raison en est simple : la nature, parmi eux, n'a point
fait d'être pour commander. Entre eux, il n'y a réellement union que d'un
esclave et d'une esclave; et les poètes ne se trompent pas en disant :
§ 6. Ces deux
premières associations, du maître et de l'esclave, de l'époux et de la femme,
sont les bases de la famille; et Hésiode l'a fort bien dit dans ce vers :
§ 7.
L'association première de plusieurs familles, mais formée en vue de rapports
qui ne sont plus quotidiens, c'est le village, qu'on pourrait bien justement
nommer une colonie naturelle de la famille ; car les individus qui composent le
village ont, comme s'expriment d'autres auteurs, « sucé le lait de la famille
» ; ce sont ses enfants et « les enfants de ses enfants ». Si les premiers
États ont été soumis à des rois, et si les grandes nations le sont encore
aujourd'hui, c'est que ces États s'étaient formés d'éléments habitués à
l'autorité royale, puisque dans la famille le plus âgé est un véritable roi
; et les colonies de la famille ont filialement suivi l'exemple qui leur était
donné. Homère a donc pu dire :
§ 8.
L'association de plusieurs villages forme un État complet, arrivé, l'on peut
dire, à ce point de se suffire absolument à lui-même, né d'abord des besoins
de la vie, et subsistant parce qu'il les satisfait tous. Ainsi l'État vient
toujours de la nature, aussi bien que les premières associations, dont il est
la fin dernière ; car la nature de chaque chose est précisément sa fin ; et
ce qu'est chacun des êtres quand il est parvenu à son entier développement,
on dit que c'est là sa nature propre, qu'il s'agisse d'un homme, d'un cheval,
ou d'une famille. On peut ajouter que cette destination et cette fin des êtres
est pour eux le premier des biens ; et se suffire à soi-même est à la fois un
but et un bonheur.
§ 9. Delà cette
conclusion évidente, que l'État est un fait de nature, que naturellement
l'homme est un être sociable, et que celui qui reste sauvage par organisation,
et non par l'effet du hasard, est certainement, ou un être dégradé, ou un
être supérieur à l'espèce humaine. C'est bien à lui qu'on pourrait adresser
ce reproche d'Homère :
§ 10. Si l'homme
est infiniment plus sociable que les abeilles et tous les autres animaux qui
vivent en troupe, c'est évidemment, comme je l'ai dit souvent, que la nature ne
fait rien en vain. Or, elle accorde la parole à l'homme exclusivement. La voix
peut bien exprimer la joie et la douleur ; aussi ne manque-t-elle pas aux autres
animaux, parce que leur organisation va jusqu'à ressentir ces deux affections
et à se les communiquer. Mais la parole est faite pour exprimer le bien et le
mal, et, par suite aussi, le juste et l'injuste ; et l'homme a ceci de spécial,
parmi tous les animaux, que seul il conçoit le bien et le mal, le juste et
l'injuste, et tous les sentiments de même ordre, qui en s'associant constituent
précisément la famille et l'État.
§ 11. On ne peut
douter que l'État ne soit naturellement au-dessus de la famille et de chaque
individu ; car le tout l'emporte nécessairement sur la partie, puisque, le tout
une fois détruit, il n'y a plus de parties, plus de pieds, plus de mains, si ce
n'est par une pure analogie de mots, comme on dit une main de pierre ; car la
main, séparée du corps, est tout aussi peu une main réelle. Les choses se
définissent en général par les actes qu'elles accomplissent et ceux qu'elles
peuvent accomplir ; dès que leur aptitude antérieure vient à cesser, on ne
peut plus dire qu'elles sont les mêmes ; elles sont seulement comprises sous un
même nom.
§ 12. Ce qui
prouve bien la nécessité naturelle de l'État et sa supériorité sur
l'individu, c'est que, si on ne l'admet pas, l'individu peut alors se suffire à
lui-même dans l'isolement du tout, ainsi que du reste des parties ; or, celui
qui ne peut vivre en société, et dont l'indépendance n'a pas de besoins,
celui-là ne saurait jamais être membre de l'État. C'est une brute ou un dieu.
§ 13. La nature
pousse donc instinctivement tous les hommes à l'association politique. Le
premier qui l'institua rendit un immense service ; car, si l'homme, parvenu à
toute sa perfection, est le premier des animaux, il en est bien aussi le dernier
quand il vit sans lois et sans justice. Il n'est rien de plus monstrueux, en
effet, que l'injustice armée. Mais l'homme a reçu de la nature les armes de la
sagesse et de la vertu, qu'il doit surtout employer contre ses passions
mauvaises. Sans la vertu, c'est l'être le plus pervers et le plus féroce ; il
n'a que les emportements brutaux de l'amour et de la faim. La justice est une
nécessité sociale ; car le droit est la règle de l'association politique, et
la décision du juste est ce qui constitue le droit.
CHAPITRE
II.
§ 1. Maintenant
que nous connaissons positivement les parties diverses dont l'État s'est
formé, il faut nous occuper tout d'abord de l'économie qui régit les
familles, puisque l'État est toujours composé de familles. Les éléments de
l'économie domestique sont précisément ceux de la famille elle-même, qui,
pour être complète, doit comprendre des esclaves et des individus libres. Mais
comme, pour se rendre compte des choses, il faut soumettre d'abord à l'examen
les parties les plus simples, et que les parties primitives et simples de la
famille sont le maître et l'esclave, l'époux et la femme, le père et les
enfants, il faudrait étudier séparément ces trois ordres d'individus, et voir
ce qu'est chacun d'eux et ce qu'il doit être.
§ 2. On a donc
à considérer, d'une part, l'autorité du maître, puis, l'autorité conjugale
; car la langue grecque n'a pas de mot particulier pour exprimer ce, rapport de
l'homme et de la femme; et enfin, la génération des enfants, notion à
laquelle ne répond pas non plus un mot spécial. A ces trois éléments que
nous venons d'énumérer, on pourrait bien en ajouter un quatrième, que
certains auteurs confondent avec l'administration domestique, et qui, selon
d'autres, en est au moins une branche fort importante ; nous l'étudierons aussi
: c'est ce qu'on appelle l'acquisition des biens. Occupons-nous d'abord du
maître et de l'esclave, afin de connaître à fond les rapports nécessaires
qui les unissent, et afin de voir en même temps si nous ne pourrions pas
trouver sur ce sujet des idées plus satisfaisantes que celles qui sont reçues
aujourd'hui.
§ 3. On
soutient d'une part qu'il y a une science propre au maître et qu'elle se
confond avec celle de père de famille, de magistrat et de roi, ainsi que nous
l'avons dit en débutant. D'autres, au contraire, prétendent que le pouvoir du
maître est contre nature; que la loi seule fait des hommes libres et des
esclaves, ais que la nature ne met aucune différence entre eux et même, par
suite, que l'esclavage est inique, puisque la violence l'a produit.
§ 4. D'un autre
côté, la propriété est une partie intégrante de la famille et la science de
la possession fait aussi partie de la science domestique, puisque, sans les
choses de première nécessité, les hommes ne sauraient vivre, ni vivre
heureux. Il s'ensuit que, comme les autres arts, chacun dans sa sphère, ont
besoin, pour accomplir leur oeuvre, d'instruments spéciaux, la science
domestique doit avoir également les siens. Or, parmi les instruments, les uns
sont inanimés, les autres vivants ; par exemple, pour le patron du navire, le
gouvernail est un instrument sans vie, et le matelot qui veille à la proue, un
instrument vivant, l'ouvrier, dans les arts, étant considéré comme un
véritable instrument. D'après le même principe, on peut dire que la
propriété n'est qu'un instrument de l'existence, la richesse une multiplicité
d'instruments, et l'esclave une propriété vivante ; seulement, en tant
qu'instrument, l'ouvrier est le premier de tous.
§ 5. Si chaque
instrument, en effet, pouvait, sur un ordre reçu, ou même deviné, travailler
de lui-même, comme les statues de Dédale, ou les trépieds de Vulcain, « qui
se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des dieux »; si les navettes
tissaient toutes seules ; si l'archet jouait tout seul de la cithare, les
entrepreneurs se passeraient d'ouvriers, et les maîtres, d'esclaves. Les
instruments, proprement dits, sont donc des instruments de production ; la
propriété au contraire est simplement d'usage. Ainsi, la navette produit
quelque chose de plus que l'usage qu'on en fait ; mais un vêtement, un lit, ne
donnent que cet usage même.
§ 6. En outre,
comme la production et l'usage diffèrent spécifiquement, et que ces deux
choses ont des instruments qui leur sont propres, il faut bien que les
instruments dont elles se servent aient entre eux une différence analogue. La
vie est l'usage, et non la production des choses ; et l'esclave ne sert qu'à
faciliter tous ces actes d'usage. Propriété est un mot qu'il faut entendre
comme on entend le mot partie : la partie fait non seulement partie d'un tout,
mais encore elle appartient d'une manière absolue à une chose autre
qu'elle-même. Et pareillement pour la propriété : le maître est simplement
le maître de l'esclave, mais il ne tient pas essentiellement à lui ;
l'esclave, au contraire, est non seulement l'esclave du maître, mais encore il
en relève absolument.
§ 7. Ceci montre
nettement ce que l'esclave est en soi et ce qu'il peut être. Celui qui, par une
loi de nature, ne s'appartient pas à lui-même, mais qui, tout en étant homme,
appartient à un autre, celui-là est naturellement esclave. Il est l'homme d'un
autre, celui qui en tant qu'homme devient une propriété ; et la propriété
est un instrument d'usage et tout individuel.
§ 8. Il faut
voir maintenant s'il est des hommes ainsi faits par la nature, ou bien s'il n'en
existe point ; si, pour qui que ce soit, il est juste et utile d'être esclave,
ou bien si tout esclavage est un fait contre nature. La raison et les faits
peuvent résoudre aisément ces questions. L'autorité et l'obéissance ne sont
pas seulement choses nécessaires ; elles sont encore choses éminemment utiles.
Quelques êtres, du moment même qu'ils naissent, sont destinés, les uns à
obéir, les autres à commander, bien qu'avec des degrés et des nuances très
diverses pour les uns et pour les autres. L'autorité s'élève et s'améliore
dans la même mesure que les êtres qui l'appliquent ou qu'elle régit. Elle
vaut mieux dans les hommes que dans les animaux, parce que la perfection de
l'oeuvre est toujours en raison de la perfection des ouvriers; et une oeuvre
s'accomplit partout où se rencontrent l'autorité et l'obéissance.
§ 9. Ces deux
éléments d'obéissance et de commandement se retrouvent dans tout ensemble,
formé de plusieurs choses arrivant à un résultat commun, qu'elles soient
d'ailleurs séparées ou continues. C'est là une condition que la nature impose
à tous les êtres animés ; et l'on pourrait même découvrir quelques traces
de ce principe jusque dans les objets sans vie : telle est, par exemple,
l'harmonie dans les sons. Mais ceci nous entraînerait peut-être trop loin de
notre sujet.
§ 10. D'abord,
l'être vivant est composé d'une âme et d'un corps, faits naturellement l'une
pour commander, l'autre pour obéir. C'est là du moins le voeu de la nature,
qu'il importe de toujours étudier dans les êtres développés suivant ses lois
régulières, et non point dans les êtres dégradés. Cette prédominance de
l'âme est évidente dans l'homme parfaitement sain d'esprit et de corps, le
seul que nous devions examiner ici. Dans les hommes corrompus ou disposés à
l'être, le corps semble parfois dominer souverainement l'âme, précisément
parce que leur développement irrégulier est tout à fait contre nature.
§ 11. Il faut
donc, je le répète, reconnaître d'abord dans l'être vivant l'existence d'une
autorité pareille tout ensemble et à celle d'un maître et à celle d'un
magistrat ; l'âme commande au corps comme un maître à son esclave ; et la
raison, à l'instinct, comme un magistrat, comme un roi. Or, évidemment on ne
saurait nier qu'il ne soit naturel et bon pour le corps d'obéir à l'âme ; et
pour la partie sensible de notre être, d'obéir à la raison et à la partie
intelligente. L'égalité ou le renversement du pouvoir entre ces divers
éléments leur serait également funeste à tous.
§ 12. Il en est
de même entre l'homme et le reste des animaux : les animaux privés valent
naturellement mieux que les animaux sauvages ; et c'est pour eux un grand
avantage, dans l'intérêt même de leur sûreté, d'être soumis à l'homme.
D'autre part, le rapport des sexes est analogue ; l'un est supérieur à l'autre
: celui-là est fait pour commander, et celui-ci, pour obéir.
§ 13. C'est là
aussi la loi générale qui doit nécessairement régner entre les hommes. Quand
on est inférieur à ses semblables autant que le corps l'est à l'âme, la
brute, à l'homme, et c'est la condition de tous ceux chez qui l'emploi des
forces corporelles est le seul et le meilleur parti à tirer de leur être, on
est esclave par nature. Pour ces hommes-là, ainsi que pour les autres êtres
dont nous venons de parler, le mieux est de se soumettre à l'autorité du
maître ; car il est esclave par nature, celui qui peut se donner à un autre ;
et ce qui précisément le donne à un autre, c'est qu'il ne peut aller qu'au
point de comprendre la raison quand un autre la lui montre ; mais il ne la
possède pas par lui-même. Les autres animaux ne peuvent pas même comprendre
la raison, et ils obéissent aveuglément à leurs impressions.
§ 14. Au reste,
l'utilité des animaux privés et celle des esclaves sont à peu près les
mêmes : les uns comme les autres nous aident, par le secours de leurs forces
corporelles, à satisfaire les besoins de l'existence. La nature même le veut,
puisqu'elle fait les corps des hommes libres différents de ceux des esclaves,
donnant à ceux-ci la vigueur nécessaire dans les gros ouvrages de la
société, rendant au contraire ceux-là incapables de courber leur droite
stature à ces rudes labeurs, et les destinant seulement aux fonctions de la vie
civile, qui se partage pour eux entre les occupations de la guerre et celles de
la paix.
§ 15. Souvent,
j'en conviens, il arrive tout le contraire ; les uns n'ont d'hommes libres que
le corps, comme les autres n'en ont que l'âme. Mais il est certain que, si les
hommes étaient toujours entre eux aussi différents par leur apparence
corporelle qu'ils le sont des images des dieux, on conviendrait unanimement que
les moins beaux doivent être les esclaves des autres ; et si cela est vrai en
parlant du corps, à plus forte raison le serait-ce en parlant de l'âme ; mais
la beauté de l'âme est moins facile à reconnaître que la beauté corporelle.
Quoi qu'il en puisse être, il est évident que les uns sont naturellement
libres et les autres naturellement esclaves, et que, pour ces derniers,
l'esclavage est utile autant qu'il est juste.
§ 16. Du reste,
ont nierait difficilement que l'opinion contraire renferme aussi quelque
vérité. L'idée d'esclavage et d'esclave peut s'entendre de deux façons : on
peut être réduit en esclavage et y demeurer par la loi, cette loi étant une
convention par laquelle celui qui est vaincu à la guerre se reconnaît la
propriété du vainqueur. Mais bien des légistes accusent ce droit
d'illégalité, comme on en accuse souvent les orateurs politiques, parce qu'il
est horrible, selon eux, que le plus fort, par cela seul qu'il peut employer la
violence, fasse de sa victime son sujet et son esclave.
§ 17. Ces
deux opinions opposées sont soutenues également par des sages. La cause de ce
dissentiment et des motifs allégués de part et d'autre, c'est que la vertu a
droit, quand elle en a le moyen, d'user, jusqu'à un certain point, même de la
violence, et que la victoire suppose toujours une supériorité, louable à
certains égards. Il est donc possible de croire que la force n'est jamais
dénuée de mérite, et qu'ici toute la contestation ne porte réellement que
sur la notion du droit, placé pour les uns dans la bienveillance et
l'humanité, et pour les autres dans la domination du plus fort. Mais chacune de
ces deux argumentations contraires est en soi également faible et fausse ; car
elles feraient croire toutes deux, prises séparément, que le droit de
commander en maître n'appartient pas à la supériorité de mérite.
§ 18. Il y a
quelques gens qui, frappés de ce qu'ils croient un droit, et une loi a bien
toujours quelque apparence de droit, avancent que l'esclavage est juste quand il
résulte du fait de la guerre. Mais c'est se contredire ; car le principe de la
guerre elle-même peut être injuste, et l'on n'appellera jamais esclave celui
qui ne mérite pas de l'être ; autrement, les hommes qui semblent les mieux
nés pourraient devenir esclaves, et même par le fait d'autres esclaves, parce
qu'ils auraient été vendus comme prisonniers de guerre. Aussi, les partisans
de cette opinion ont-ils soin d'appliquer ce nom d'esclave seulement aux
Barbares et de le répudier pour leur propre nation. Cela revient donc à
chercher ce que c'est que l'esclavage naturel ; et c'est là précisément ce
que nous nous sommes d'abord demandé.
§ 19. Il faut,
de toute nécessité, convenir que certains hommes seraient partout esclaves, et
que d'autres ne sauraient l'être nulle part. Il en est de même pour la
noblesse : les gens dont nous venons de parler se croient nobles, non seulement
dans leur patrie, mais en tous lieux ; à leur sens, les Barbares, au contraire,
ne peuvent être nobles que chez eux. Ils supposent donc que telle race est
d'une manière absolue libre et noble, et que telle autre ne l'est que
conditionnellement. C'est l'Hélène de Théodecte qui s'écrie :
§ 20. On peut
donc évidemment soulever cette discussion avec quelque raison, et soutenir
qu'il y a des esclaves et des hommes libres par le fait de la nature ; on peut
soutenir que cette distinction subsiste bien réellement toutes les fois qu'il
est utile pour l'un de servir en esclave, pour l'autre de régner en maître; on
peut soutenir enfin qu'elle est juste, et que chacun doit, suivant le voeu de la
nature, exercer ou subir le pou-voir. Par suite, l'autorité du maître sur
l'esclave est également juste et utile; ce qui n'empêche pas que l'abus de
cette autorité ne puisse être funeste à tous deux. L'intérêt de la partie
est celui du tout; l'intérêt du corps est celui de l'âme ; l'esclave est une
partie du maître ; c'est comme une partie de son corps, vivante, bien que
séparée. Aussi entre le maître et l'esclave, quand c'est la nature qui les a
faits tous les deux, il existe un intérêt commun, une bienveillance
réciproque ; il en est tout différemment quand c'est la loi et la force seule
qui les ont faits l'un et l'autre.
§ 21. Ceci
montre encore bien nettement que le pouvoir du maître et celui du magistrat
sont très distincts, et que, malgré ce qu'on en a dit, toutes les autorités
ne se confondent pas en une seule : l'une concerne des hommes libres, l'autre
des esclaves par nature ; l'une, et c'est l'autorité domestique, appartient à
un seul, car toute famille est régie par un seul chef ; l'autre, celle du
magistrat, ne concerne que des hommes libres et égaux.
§ 22. On est
maître, non point parce qu'on sait commander, mais parce qu'on a certaine
nature ; on est esclave ou homme libre par des distinctions pareilles. Mais il
serait possible de former les maîtres à la science qu'ils doivent pratiquer
tout aussi bien que les esclaves ; et l'on a déjà professé une science des
esclaves à Syracuse, où, pour de l'argent, on instruisait les enfants en
esclavage de tous les détails du service domestique. On pourrait fort bien
aussi étendre leurs connaissances et leur apprendre certains arts, comme celui
de préparer les mets, ou tout autre du même genre, puisque tels services sont
plus estimés ou plus nécessaires que tels autres, et que, selon le proverbe :
« Il y a esclave et esclave, il y a maître et maître ».
§ 23. Tous ces
apprentissages forment la science des esclaves. Savoir employer des esclaves
forme la science du maître, qui est maître bien moins en tant qu'il possède
des esclaves, qu'en tant qu'il en use. Cette science n'est, il est vrai, ni bien
étendue, ni bien haute ; elle consiste seulement à savoir commander ce que les
esclaves doivent savoir faire. Aussi, dès qu'on peut s'épargner cet embarras,
on en laisse l'honneur à un intendant, pour se livrer à la vie politique ou à
la philosophie. La science de l'acquisition, mais de l'acquisition naturelle et
juste, est fort différente des deux autres sciences dont nous venons de parler;
elle a tout à la fois quelque chose de la guerre et quelque chose de la chasse.
§ 24. Nous ne
pousserons pas plus loin ce que nous avions à dire du maître et de l'esclave.
CHAPITRE
III.
§ 1. Puisque
aussi bien l'esclave fait partie de la propriété, nous allons étudier,
suivant notre méthode ordinaire, la propriété en général et l'acquisition
des biens. La première question est de savoir si la science de l'acquisition ne
fait qu'un avec la science domestique, ou si elle en est une branche, ou
seulement un auxiliaire. Si elle en est l'auxiliaire, est-ce comme l'art de
faire des navettes sert à l'art de tisser ? ou bien comme l'art de fondre les
métaux sert au statuaire ? Les services de ces deux arts subsidiaires sont en
effet bien distincts : là, c'est l'instrument qui est fourni ; ici, c'est la
matière. J'entends par matière la substance qui sert à confectionner un objet
: par exemple, la laine pour le fabricant, l'airain pour le statuaire. Ceci
montre que l'acquisition des biens ne se confond pas avec l'administration
domestique, puisque l'une emploie ce que l'autre fournit. A qui appartient-il,
en effet, de mettre en oeuvre les fonds de la famille, si ce n'est à
l'administration domestique ?
§ 2. Reste à
savoir si l'acquisition des choses n'est qu'une branche de cette administration,
ou bien une science à part. D'abord, si celui qui possède cette science doit
connaître les sources de la richesse et de la propriété, on doit convenir que
la propriété et la richesse embrassent des objets bien divers. En premier
lieu, on peut se demander si l'art de l'agriculture, et en général la
recherche et l'acquisition des aliments, est compris clans l'acquisition des
biens, ou s'il forme un mode spécial d'acquérir.
§ 3. Mais les
genres d'alimentation sont extrêmement variés ; et de là, cette multiplicité
de genres de vie chez l'homme et chez les animaux, dont aucun ne peut subsister
sans aliments. Par suite, ce sont précisément ces diversités-là qui
diversifient les existences des animaux. Dans l'état sauvage, les uns vivent en
troupes, les autres s'isolent, selon que l'exige l'intérêt de leur
subsistance, parce que les uns sont carnivores, les autres frugivores, et les
autres omnivores. C'est pour leur faciliter la recherche et le choix des
aliments que la nature leur a déterminé un genre spécial de vie. La vie des
carnivores et celle des frugivores différent justement en ce qu'ils n'aiment
point par instinct la même nourriture, et que chacun d'eux a des goûts
particuliers.
§ 4. On en peut
dire autant des hommes. Leurs modes d'existence ne sont pas moins divers. Les
uns, dans un désoeuvrement absolu, sont nomades ; sans peine et sans travail,
ils se nourrissent de la chair des animaux qu'ils élèvent. Seulement, comme
leurs troupeaux sont forcés, pour trouver pâture, de changer constamment de
place, eux aussi sont contraints de les suivre ; c'est comme un champ vivant
qu'ils cultivent. D'autres subsistent de proie ; mais la proie des uns n'est
pas. celle des autres : pour ceux-ci, c'est le pillage ; pour ceux-là, c'est la
pêche, quand ils habitent le bord des étangs ou des marais, les rivages des
fleuves ou de la mer ; d'autres chassent les oiseaux et les bêtes fauves. Mais
la majeure partie du genre humain vit de la culture de la terre et de ses
fruits.
§ 5, Voici donc
à peu près tous les modes d'existence où l'homme n'a besoin d'apporter que
son travail personnel, sans demander sa subsistance aux échanges ou au commerce
: nomade, agriculteur, pillard, pêcheur ou chasseur. Des peuples vivent à
l'aise en combinant ces existences diverses, et en empruntant à l'une de quoi
remplir les lacunes de l'autre : ils sont à la fois nomades et pillards,
cultivateurs et chasseurs, et ainsi des autres, qui embrassent le genre de vie
que le besoin leur impose.
§ 6. Cette
possession des aliments est, comme on peut le voir, accordée par la nature aux
animaux aussitôt après leur naissance, et tout aussi bien après leur entier
développement. Certains animaux, au moment même de la ponte, produisent en
même temps que le petit la nourriture qui doit lui suffire jusqu'à ce qu'il
soit en état de se pourvoir lui-même. C'est le cas des vermipares et des
ovipares. Les vivipares portent pendant un certain temps en eux-mêmes les
aliments des nouveau-nés ; ce qu'on nomme le lait n'est pas autre chose.
§ 7. Cette
possession des aliments est également acquise aux animaux quand ils sont
entièrement développés ; et il faut croire que les plantes sont faites pour
les animaux, et les animaux, pour l'homme. Privés, ils le servent et le
nourrissent ; sauvages, ils contribuent, si ce n'est tous, au moins la plupart,
à sa subsistance et à ses besoins divers ; ils lui fournissent des vêtements
et encore d'autres ressources. Si donc la nature ne fait rien d'incomplet, si
elle ne fait rien en vain, il faut nécessairement qu'elle ait créé tout cela
pour l'homme.
§ 8. Aussi la
guerre est-elle encore en quelque sorte un moyen naturel d'acquérir,
puisqu'elle comprend cette chasse que l'on doit donner aux bêtes fauves et aux
hommes qui, nés pour obéir, refusent de se soumettre ; c'est une guerre que la
nature elle-même a faite légitime. Voilà donc un mode d'acquisition
naturelle, faisant partie de l'économie domestique, qui doit le trouver tout
fait ou se le procurer, sous peine de ne point accumuler ces indispensables
moyens de subsistance sans lesquels ne se formeraient, ni l'association de
l'État, ni l'association de la famille.
§ 9. Ce sont
même là, on peut le dire, les seules véritables richesses et les emprunts que
le bien-être peut faire à ce genre d'acquisition sont bien loin d'être
illimités, comme Solon l'a poétiquement prétendu :
§ 10. Reste
maintenant cet autre genre d'acquisition qu'on appelle plus particulièrement,
et à juste titre, l'acquisition des biens ; et pour celui-là, on pourrait
vraiment croire que la richesse et la propriété peuvent s'augmenter
indéfiniment. La ressemblance de ce second mode d'acquisition avec le premier,
est cause qu'ordinairement on ne voit dans tous deux qu'un seul et même objet.
Le fait est qu'ils ne sont ni identiques, ni bien éloignés ; le premier est
naturel ; l'autre ne vient pas de la nature, et il est bien plutôt le produit
de l'art et de l'expérience. Nous en commencerons ici l'étude.
§ 11. Toute
propriété a deux usages, qui tous deux lui appartiennent essentiellement, sans
toutefois lui appartenir de la même façon : l'un est spécial à la chose,
l'autre ne l'est pas. Une chaussure peut à la fois servir à chausser le pied
ou à faire un échange. On peut du moins en tirer ce double usage. Celui qui,
contre de l'argent ou contre des aliments, échange une chaussure dont un autre
a besoin, emploie bien cette chaussure en tant que chaussure, maïs non pas
cependant avec son utilité propre ; car elle n'avait point été faite pour
l'échange. J'en dirai autant de toutes les autres propriétés ; l'échange, en
effet, peut s'appliquer à toutes, puisqu'il est né primitivement entre les
hommes de l'abondance sur tel point et de la rareté sur tel autre, des denrées
nécessaires à la vie.
§ 12. Il est
trop clair que, dans ce sens, la vente ne fait nullement partie de l'acquisition
naturelle. Dans l'origine, l'échange ne s'étendait pas au delà des plus
stricts besoins, et il est certainement inutile dans la première association,
celle de la famille. Pour qu'il se produise, il faut que déjà le cercle de
l'association soit plus étendu. Dans le sein de la famille, tout était commun
; parmi les membres qui se séparèrent, une communauté nouvelle s'établit
pour des objets non moins nombreux que les premiers, mais différents, et dont
on dut se faire part suivant le besoin. C'est encore là le seul genre
d'échange que connaissent bien des nations barbares ; il ne va pas au delà du
troc des denrées indispensables ; c'est, par exemple, du vin donné ou reçu
pour du blé; et ainsi du reste.
§ 13. Ce genre
d'échange est parfaitement naturel, et n'est point, à vrai dire, un mode
d'acquisition, puisqu'il n'a d'autre but que de pourvoir à la satisfaction de
nos besoins naturels. C'est là, cependant, qu'on peut trouver logiquement
l'origine de la richesse. A mesure que ces rapports de secours mutuels se
transformèrent en se développant, par l'importation des objets dont on était
privé et l'exportation de ceux dont on regorgeait, la nécessité introduisit
l'usage de la monnaie, les denrées indispensables étant, en nature, de
transport difficile.
§ 14. On convint
de donner et de recevoir dans les échanges une matière qui, utile par
elle-même, fût aisément maniable dans les usages habituels de la vie ; ce fut
du fer, par exemple, de l'argent, ou telle autre substance analogue, dont on
détermina d'abord la dimension et le poids, et qu'enfin, pour se délivrer des
embarras de continuels mesurages, on marqua d'une empreinte particulière, signe
de sa valeur.
§ 15. Avec la
monnaie, née des premiers échanges indispensables, naquit aussi la vente,
autre forme d'acquisition, excessivement simple dans l'origine, mais
perfectionnée bientôt par l'expérience, qui révéla, dans la circulation des
objets, les sources et les moyens de profits considérables.
§ 16. Voilà
comment il semble que la science de l'acquisition a surtout l'argent pour objet,
et que son but principal est de pouvoir découvrir les moyens de multiplier les
biens ; car elle doit créer les biens et l'opulence. C'est qu'on place souvent
l'opulence dans l'abondance de l'argent, parce que c'est sur l'argent que
roulent l'acquisition et la vente ; et cependant cet argent n'est en lui-même
qu'une chose absolument vaine, n'ayant de valeur que par la loi et non par la
nature, puisqu'un changement de convention parmi ceux qui en font usage peut le
déprécier complètement, et le rendre tout à fait incapable de satisfaire
aucun de nos besoins. En effet, un homme, malgré tout son argent, ne
pourra-t-il pas manquer des objets de première nécessité ? Et n'est-ce pas
une plaisante richesse que celle dont l'abondance n'empêche pas de mourir de
faim ? C'est comme ce Midas de la mythologie, dont le voeu cupide faisait
changer en or tous les mets de sa table.
§ 17. C'est donc
avec grande raison que les gens sensés se demandent si l'opulence et la source
de la richesse ne sont point ailleurs ; et certes la richesse et l'acquisition
naturelles, objet de la science domestique, sont tout antre chose. Le commerce
produit des biens, non point d'une manière absolue, mais par le déplacement
d'objets déjà précieux en eux-mêmes. Or c'est l'argent qui paraît surtout
préoccuper le commerce ; car l'argent est l'élément et le but de ses
échanges ; et la fortune qui naît de cette nouvelle branche d'acquisition
semble bien réellement n'avoir aucune borne. La médecine vise à multiplier
ses guérisons à l'infini; comme elle, tous les arts placent dans l'infini
l'objet qu'ils poursuivent, et tous y prétendent de toutes leurs forces. Mais
du moins les moyens qui les conduisent à leur but spécial sont limités, et ce
but lui-même leur sert à tous de borne ; bien loin de là, l'acquisition
commerciale n'a pas même pour fin le but qu'elle poursuit, puisque son but est
précisément une opulence et un enrichissement indéfinis.
§ 18. Mais si
l'art de cette richesse n'a pas de bornes, la science domestique en a, parce que
son objet est tout différent. Ainsi, l'on pourrait fort bien croire à
première vue que toute richesse sans exception a nécessairement des limites.
Mais les faits sont là pour nous prouver le contraire ; tous les négociants
voient s'accroître leur argent sans aucun terme. Ces deux espèces si
différentes d'acquisition, employant le même fonds qu'elles recherchent toutes
deux également, quoique dans des vues bien diverses, l'une ayant un tout autre
but que l'accroissement indéfini de l'argent, qui est l'unique objet de
l'autre, cette ressemblance a fait croire à bien des gens que la science
domestique avait aussi la même portée; et ils se persuadent fermement qu'il
faut à tout prix conserver ou augmenter à l'infini la somme d'argent qu'on
possède.
§ 19. Pour en
venir là, il faut être préoccupé uniquement du soin de vivre, sans songer à
vivre comme on le doit. Le désir de la vie n'ayant pas de bornes, on est
directement porté à désirer, pour le satisfaire, des moyens qui n'en ont pas
davantage. Ceux-là mêmes qui s'attachent à vivre sagement recherchent aussi
des jouissances corporelles ; et comme la propriété semble encore assurer ces
jouissances, tous les soins des hommes se portent à amasser du bien ; de là,
naît cette seconde branche d'acquisition dont je parle. Le plaisir ayant
absolument besoin d'une excessive abondance, on cherche tous les moyens qui
peuvent la procurer. Quand on ne peut les trouver dans les acquisitions
naturelles, on les demande ailleurs ; et l'on applique ses facultés à des
usages que la nature ne leur destinait pas.
§ 20. Ainsi,
faire de l'argent n'est pas l'objet du courage, qui ne doit nous donner qu'une
mâle assurance ; ce n'est pas non plus l'objet de l'art militaire ni de la
médecine, qui doivent nous donner, l'un la victoire, l'autre la santé ; et
cependant, on ne fait de toutes ces professions qu'une affaire d'argent, comme
si c'était là leur but propre et que tout en elles dût viser à atteindre ce
but. Voilà donc ce que j'avais à dire sur les divers moyens d'acquérir le
superflu ; j'ai fait voir ce que sont ces moyens, et comment ils peuvent nous
devenir un réel besoin. Quant à l'art de la véritable et nécessaire
richesse, j'ai montré qu'il était tout différent de celui-là ; qu'il
n'était que l'économie naturelle, uniquement occupée du soin de la
subsistance ; art non pas infini comme l'autre, mais ayant au contraire des
limites positives.
§ 21. Ceci rend
parfaitement claire la question que nous nous étions d'abord posée, à savoir
si l'acquisition des biens est ou non l'affaire du chef de famille et du chef de
l'État. Il est vrai qu'il faut toujours supposer la préexistence de ces biens.
Ainsi, la politique même ne fait pas les hommes ; elle les prend tels que la
nature les lui donne, et elle en use. De même, c'est à la nature de nous
fournir les premiers aliments, qu'ils viennent de la terre, de la mer, ou de
toute autre source ; c'est ensuite au chef de famille de disposer de ces dons
comme il convient de le faire ; c'est ainsi que le fabricant ne crée pas la
laine ; mais il doit savoir l'employer, en distinguer les qualités et les
défauts, et connaître celle qui peut servir et celle qui ne le peut pas.
§ 22. On
pourrait demander encore pourquoi, tandis que l'acquisition des biens fait
partie du gouvernement domestique, la médecine lui est étrangère, bien que
les membres de la famille aient besoin de santé tout autant que de nourriture,
ou de tel autre objet indispensable pour vivre. En voici la raison : si d'un
côté le chef de famille et le chef de l'État doivent s'occuper de la santé
de leurs administrés, d'un autre côté, ce soin regarde, non point eux, mais
le médecin. De même, les biens de la famille, jusqu'à certain point,
concernent son chef, et, jusqu'à certain point, concernent non pas lui, mais la
nature qui doit les fournir. C'est exclusivement à la nature, je le répète,
de donner le premier fonds. C'est à la nature d'assurer la nourriture à
l'être qu'elle crée ; et, en effet, tout être reçoit les premiers aliments
de celui qui lui transmet la vie. Voilà aussi pourquoi les fruits et les
animaux forment un fonds naturel que tous les hommes savent exploiter.
§ 23.
L'acquisition des biens étant double, comme nous l'avons vu, c'est-à-dire à
la fois commerciale et domestique, celle-ci nécessaire et estimée à bon
droit, celle-là dédaignée non moins justement comme n'étant pas naturelle,
et ne résultant que du colportage des objets, on a surtout raison d'exécrer
l'usure, parce qu'elle est un mode d'acquisition né de l'argent lui-même, et
ne lui donnant pas la destination pour laquelle on l'avait créé. L'argent ne
devait servir qu'à l'échange; et l'intérêt qu'on en tire le multiplie
lui-même, comme l'indique assez le nom que lui donne la langue grecque. Les
pères ici sont absolument semblables aux enfants. L'intérêt est de l'argent
issu d'argent, et c'est de toutes les acquisitions celle qui est la plus
contraire à la nature.
CHAPITRE
IV.
§ 1. De la
science, que nous avons suffisamment développée, passons maintenant
à quelques considérations sur la pratique. Dans tous les sujets tels
que celui-ci, un libre champ est ouvert à la théorie ; mais
l'application a ses nécessités. La science de la richesse dans ses
branches pratiques consiste à connaître à fond le genre, le lieu et
l'emploi des produits les plus avantageux : à savoir, par exemple,
si l'on doit se livrer à l'élève des chevaux, ou à celui des boeufs
ou des moutons, ou de tels autres animaux, dont on doit apprendre à
choisir habilement les espèces les plus profitables selon les
localités ; car toutes ne réussissent pas également partout. La
pratique consiste aussi à connaître l'agriculture, et les terres
qu'il faut laisser sans arbres et celles qu'il convient de planter ;
elle s'occupe enfin avec soin des abeilles et de tous les animaux de
l'air et des eaux qui peuvent offrir quelques ressources.
§ 2. Tels sont
les premiers éléments de la richesse proprement dite. Quant à la
richesse que produit l'échange, son élément principal, c'est le
commerce ; qui se partage en trois branches diversement sûres et
diversement lucratives : commerce par eau, commerce par terre, et
vente en boutique. Vient en second lieu le prêt à intérêt, et enfin
le salaire, qui peut s'appliquer à des ouvrages mécaniques, ou bien
à des travaux purement corporels de manoeuvres qui n'ont que leurs
bras. Il est encore un troisième genre de richesse intermédiaire
entre la richesse naturelle et la richesse d'échange, tenant de
l'une et de l'autre et venant de tous les produits de la terre, qui,
pour n'être pas des fruits, n'en ont pas moins leur utilité : c'est
l'exploitation des bois ; c'est celle des mines, dont les divisions
sont aussi nombreuses que les métaux mêmes tirés du sein de la
terre.
§ 3. Ces
généralités doivent nous suffire. Des détails spéciaux et précis
peuvent être utiles aux métiers qu'ils concernent ; pour nous, ils
ne seraient que fastidieux. Parmi les métiers, les plus relevés sont
ceux qui donnent le moins au hasard ; les plus mécaniques, ceux qui
déforment le corps plus que les autres ; les plus serviles, ceux qui
l'occupent davantage ; les plus dégradés enfin, ceux qui exigent le
moins d'intelligence et de mérite.
§ 4. Quelques
auteurs, au surplus, ont approfondi ces diverses matières. Charès de Paros et
Apollodore de Lemnos, par exemple, se sont occupés de la culture des champs et
des bois. Le reste a été traité dans d'autres ouvrages, que devront étudier
ceux que ces sujets intéressent. Ils feront bien aussi de recueillir les
traditions répandues sur les moyens qui ont conduit quelques personnes à la
fortune. Tous ces renseignements peuvent être profitables pour ceux qui
tiennent à y parvenir à leur tour.
§ 5. Je citerai
ce qu'on raconte de Thalès de Milet ; c'est une spéculation lucrative, dont on
lui a fait particulièrement honneur, sans doute à cause de sa sagesse, mais
dont tout le monde est capable. Ses connaissances en astronomie lui avaient fait
supposer, dès l'hiver, que la récolte suivante des olives serait abondante ;
et, dans la vue de répondre à quelques reproches sur sa pauvreté, dont
n'avait pu le garantir une inutile philosophie, il employa le peu d'argent qu'il
possédait à fournir des arrhes pour la location de tous les pressoirs de Milet
et de Chios ; il les eut à bon marché, en l'absence de tout autre
enchérisseur. Mais quand le temps fut venu, les pressoirs étant recherchés
tout à coup par une foule de cultivateurs, il les sous-loua au prix qu'il
voulut. Le profit fut considérable ; et Thalès prouva, par cette spéculation
habile, que les philosophes, quand ils le veulent, savent aisément s'enrichir,
bien que ce ne soit pas là l'objet de leurs soins.
§ 6. On donne
ceci pour un grand exemple d'habileté de la part de Thalès ; mais, je le
répète, cette spéculation appartient en général à tous ceux qui sont en
position de se créer un monopole. Il y a même des États qui, dans un besoin
d'argent, ont recours à cette ressource, et s'attribuent un monopole général
de toutes les ventes.
§ 7. Un
particulier, en Sicile, employa les dépôts faits chez lui à acheter le fer de
toutes les usines; puis, quand les négociants venaient des divers marchés, il
était seul à le leur vendre ; et, sans augmenter excessivement les prix, il
gagna cent talents pour cinquante.
§ 8. Denys en
fut informé; et tout en permettant au spéculateur d'emporter sa fortune, il
l'exila de Syracuse pour avoir imaginé une opération préjudiciable aux
intérêts du prince. Cette spéculation cependant est au fond la même que
celle de Thalès : tous deux avaient su se faire un monopole. Les expédients de
ce genre sont utiles à connaître, même pour les chefs des États. Bien des
gouvernements ont besoin, comme les familles, d'employer ces moyens-là pour
s'enrichir ; et l'on pourrait même dire que c'est de cette seule partie du
gouvernement que bien des gouvernants croient devoir s'occuper.
CHAPITRE
V.
§ 1. Nous avons
dit que l'administration de la famille repose sur trois sortes de
pouvoirs : celui du maître, dont nous avons parlé plus haut, celui
du père, et celui de l'époux. On commande à la femme et aux enfants
comme à des êtres également libres, mais soumis toutefois à une
autorité différente, républicaine pour la première, et royale pour
les autres. L'homme, sauf les exceptions contre nature, est appelé à
commander plutôt que la femme, de même que l'être le plus âgé et le
plus accompli est appelé à commander à l'être plus jeune et
incomplet.
§ 2. Dans la
constitution républicaine, on passe ordinairement par une alternative
d'obéissance et d'autorité, parce que tous les membres doivent y être
naturellement égaux et semblables en tout ; ce qui n'empêche pas qu'on cherche
à distinguer la position de chef et de subordonné, tant qu'elle dure, par
quelque signe extérieur, par des dénominations, par des honneurs. C'est aussi
ce que pensait Amasis, quand il racontait l'histoire de sa cuvette. Le rapport
de l'homme à la femme reste toujours tel que je viens de le dire. L'autorité
du père sur ses enfants est au contraire toute royale. L'affection et l'âge
donnent le pouvoir aux parents aussi bien qu'aux rois; et quand Homère appelle
Jupiter
§ 3. Il n'est
pas besoin de dire qu'on doit mettre bien plus de soin à l'administration des
hommes qu'à celle des choses inanimées, à la perfection des premiers qu'à la
perfection des secondes, qui constituent la richesse ; bien plus de soin à la
direction des êtres libres qu'à celle des esclaves. La première question,
quant à l'esclave, c'est de savoir si l'on peut attendre de lui, au delà de sa
vertu d'instrument et de serviteur, quelque vertu, comme la sagesse, le courage,
l'équité, etc. ; ou bien, s'il ne peut avoir d'autre mérite que ses services
tout corporels. Des deux côtés, il y a sujet de doute. Si l'on suppose ces
vertus aux esclaves, où sera leur différence avec les hommes libres ? Si on
les leur refuse, la chose n'est pas moins absurde ; car ils sont hommes, et ont
leur part de raison.
§ 4. La question
est à peu près la même pour la femme et l'enfant. Quelles sont leurs vertus
spéciales ? La femme peut-elle être sage, courageuse et juste comme un homme ?
L'enfant peut-il être sage et dompter ses passions, ou ne le peut-il pas ? Et
d'une manière générale, l'être fait par la nature pour commander et l'être
destiné à obéir doivent-ils posséder les mêmes vertus ou des vertus
différentes ? Si tous deux ont un mérite absolument égal, d'où vient que
l'un doit commander, et l'autre obéir à jamais ? Il n'y a point ici de
différence possible du plus au moins : autorité et obéissance diffèrent
spécifiquement, et entre le plus et le moins il n'existe aucune différence de
ce genre.
§ 5. Exiger des
vertus de l'un, n'en point exiger de l'autre serait encore plus étrange. Si
l'être qui commande n'a ni sagesse ni équité, comment pourra-t-il bien
commander ? Si l'être qui obéit est privé de ces vertus, comment pourra-t-il
bien obéir? Intempérant, paresseux, il manquera à tous ses devoirs. Il y a
donc nécessité évidente que tous deux aient des vertus, mais des vertus aussi
diverses que le sont les espèces des êtres destinés par la nature à la
soumission. C'est ce que nous avons déjà dit de l'âme. En elle, la nature a
fait deux parties distinctes : l'une pour commander, l'autre pour obéir ; et
leurs qualités sont bien diverses, l'une étant douée de raison, l'autre en
étant privée.
§ 6. Cette
relation s'étend évidemment au reste des êtres ; et dans le plus grand
nombre, la nature a établi le commandement et l'obéissance. Ainsi, l'homme
libre commande à l'esclave tout autrement que l'époux à la femme, et le
père, à l'enfant ; et pourtant les éléments essentiels de l'âme existent
dans tous ces êtres ; mais ils y sont à des degrés bien divers. L'esclave est
absolument privé de volonté ; la femme en a une, mais en sous-ordre ; l'enfant
n'en a qu'une incomplète.
§ 7. Il en est
nécessairement de même des vertus morales. On doit les supposer dans tous ces
êtres, mais à des degrés différents, et seulement dans la proportion
indispensable à la destination de chacun d'eux. L'être qui commande doit avoir
la vertu morale dans toute sa perfection ; sa tâche est absolument celle de
l'architecte qui ordonne ; et l'architecte ici, c'est la raison. Quant aux
autres, ils ne doivent avoir de vertus que suivant les fonctions qu'ils ont à
remplir.
§ 8.
Reconnaissons donc que tous les individus dont nous venons de parler ont leur
part de vertu morale, mais que la sagesse de l'homme n'est pas celle de la
femme, que son courage, son équité, ne sont pas les mêmes, comme le pensait
Socrate, et que la force de l’un est toute de commandement ; celle de l'autre,
toute de soumission. Et j'en dis autant de toutes leurs autres vertus ; car ceci
est encore bien plus vrai, quand on se donne la peine d'examiner les choses en
détail. C'est se faire illusion à soi-même que de dire, en se bornant à des
généralités, que « la vertu est une bonne disposition de l'âme », et la
pratique de la sagesse ; ou de répéter telle autre explication tout aussi
vague. A de pareilles définitions, je préfère de beaucoup la méthode de ceux
qui, comme Gorgias, se sont occupés de faire le dénombrement de toutes les
vertus. Ainsi, en résumé, ce que dit le poète d'une des qualités féminines
:
§ 9. L'enfant
étant un être incomplet, il s'ensuit évidemment que la vertu ne lui
appartient pas véritablement, mais qu'elle doit être rapportée à l'être
accompli qui le dirige. Le rapport est le même du maître à l'esclave. Nous
avons établi que l'utilité de l'esclave s'applique aux besoins de l'existence
; la vertu ne lui sera donc nécessaire que dans une proportion fort étroite ;
il n'en aura que ce qu'il en faut pour ne point négliger ses travaux par
intempérance ou paresse.
§ 10. Mais, ceci
étant admis, pourra-t-on dire : Les ouvriers aussi devront donc avoir de la
vertu, puisque souvent l'intempérance les détourne de leurs travaux ? Mais n'y
a-t-il point ici une énorme différence ? L'esclave partage notre vie ;
l'ouvrier au contraire vit loin de nous et ne doit avoir de vertu qu'autant
précisément qu'il a d'esclavage ; car le labeur de l'ouvrier est en quelque
sorte un esclavage limité. La nature fait l'esclave ; elle ne fait pas le
cordonnier ou tel autre ouvrier.
§ 11. Il faut
donc avouer que le maître doit être pour l'esclave l'origine de la vertu qui
lui est spéciale, bien qu'il n'ait pas, en tant que maître, à lui communiquer
l'apprentissage de ses travaux. Aussi est-ce bien à tort que quelques personnes
refusent toute raison aux esclaves et ne veulent jamais leur donner que des
ordres ; il faut au contraire les reprendre avec plus d'indulgence encore que
les enfants. Du reste, je m'arrête ici sur ce sujet. Quant à ce qui concerne
l'époux et la femme, le père et les enfants, et la vertu particulière de
chacun d'eux, les relations qui les unissent, leur conduite bonne ou blâmable,
et tous les actes qu'ils doivent rechercher comme louables ou fuir comme
répréhensibles, ce sont là des objets dont il faut nécessairement s'occuper
dans les études politiques.
§ 12. En effet
fous ces individus tiennent à la famille, aussi bien que la famille tient à
l'État ; or, la vertu des parties doit se rapporter à celle de l'ensemble. Il
faut donc que l'éducation des enfants et des femmes soit en harmonie avec
l'organisation politique, s'il importe réellement que les enfants et les femmes
soient bien réglés pour que l'État le soit comme eux. Or c'est là
nécessairement un objet de grande importance ; car les femmes composent la
moitié des personnes libres ; et ce sont les enfants qui formeront un jour les
membres de l'État.
§ 13. En
résumé, après ce que nous venons de dire sur toutes ces questions, et nous
proposant de traiter ailleurs celles qui nous restent à éclaircir, nous
finirons ici une discussion qui nous semble épuisée ; et nous passerons à un
autre sujet, c'est-à-dire, à l'examen des opinions émises sur la meilleure
forme de gouvernement. FIN
DU LIVRE PREMIER. |