LIVRE V.
ARGUMENT.
1. Ce qui est conforme aux lois et à l'égalité est juste: ce qui y
est contraire est injuste. L'homme injuste est avide des biens de
toute espèce, plus qu'il n'a droit d'en obtenir; en fait de maux ou
de peines, au contraire, il veut toujours en avoir moins que les
autres. La justice qui consiste à se conformer aux lois, est la plus
importante au bonheur des individus et des sociétés; car les lois
prescrivent ce qui peut le plus contribuer à la vertu. La justice,
prise en ce sens , n'est donc pas simplement une partie de la vertu;
elle est la vertu, pour ainsi dire, dans son essence. - II. On peut
distinguer le juste, en soi et absolument parlant, de la justice,
considérée comme vertu particulière, et applicable à la conduite des
hommes, lorsqu'ils ont quelque partage à faire entre eux, ou, en
général, dans toutes leurs transactions, tant volontaires
qu'involontaires. La justice alors pourra être regardée comme une
partie du juste, qui sera le tout : et il en sera de même de
l'injustice, par rapport à l'injuste. - III. La justice est fondée
sur l'égalité : ce qui est juste, est un milieu entre le plus, ou le
trop d'un côté, et le moins, ou le trop peu de l'autre. Dans la
justice distributive, il y a au moins quatre choses à considérer;
deux parts, et deux personnes; et il est clair que la justice, dans
ce cas, n'est pas, ordinairement, dans l'égalité absolue, mais dans
la proportion ; celle qu'il faut suivre est la proportion que les
mathématiciens appellent géométrique. - IV. La justice qu'on
pourrait appeler de compensation, est applicable à toutes les
transactions auxquelles la société peut donner lieu; à tous les
actes de la vie civile, soit volontaires, soit involontaires. Son
but est de rétablir l'égalité toutes les fois qu'il y a trop d'un
côté et trop peu de l'autre, quel que soit le genre d'avantages ou
d'inconvénients que l'on considère. C'est pour cela qu'on a recours
à un arbitre, ou juge, dont la fonction est de rétablir l'égalité.
Ce qui se fait suivant la proportion que les mathématiciens ont
nommée arithmétique. - V. La loi dite de Rhadamanthe, qui prescrit
la peine du talion, quoique les Pythagoriciens l'aient approuvée,
n'est pas conforme à la justice. Le besoin a fait inventer la
monnaie, comme moyen d'échange, et elle est assujettie aux
variations de valeur que subissent les denrées les plus nécessaires.
La justice est une sorte de milieu entre faire tort à d'autres, et
éprouver soi-méme quelque dommage de la part des autres. Elle n'est
pas un milieu dans le même sens que les autres vertus, car
l'injustice est l'extrême en plus quand il s'agit des biens ou des
avantages, et l'extrême en moins quand il s'agit des maux ou des
inconvénients. - VI. La justice civile, ou politique,
est celle qui se pratique entre hommes qui jouissent de l'égalité et
de la liberté, et qui sont soumis aux mêmes lois. Voilà pourquoi il
n'y a de justice proprement dite que là où la loi commande, et non
la volonté arbitraire du magistrat, quel qu'il soit : car il sera
toujours porté à violer le droit et l'égalité, et dès lors il n'y
aura plus de justice dans la société, il n'y en aura que
l'apparence. C'est pour cela aussi que la justice du maître ou celle
du père n'est qu'une image imparfaite de la justice politique, et
que la justice, entre époux, s'en rapproche davantage, parce qu'Il y
a plus d'égalité de droits. - VII. Il fans distinguer le droit
naturel du droit civil ou politique : l'un est le même partout et
dans tous les temps; l'autre peut variai raison des institutions et
des circonstances. Mais les choses ne sont justes que par l'effet
des lois, ou des conventions, ne peuvent pas être partout les mêmes
: elles varient par les mêmes causes que les formes de gouvernement.
- VIII. C'est la volonté, ou l'intention, qui fait qu'un homme est
juste ou injuste; mais les actions peuvent étre justes ou injustes
par accident; cest-à-dire, eu égard aux résultats ou aux
circonstances. Entre les choses qu'on fait malgré soi, il y en a qui
sont excusables, et il y en a qui ne méritent aucune indulgence. -
IX. Personne n'est volontairement l'objet de l'injustice. Il n'est
pas facile d'être juste ; il ne l'est pas même d'être injuste,
surtout pour l'homme qui n'y est pas disposé par la nature et par
ses habitudes. Ce qui veut dire qu'il ne dépend pas ordinairement de
nous de réunir toutes les conditions de sentiment, d'intention, de
connaissance, et de circonstances, qui font le caractère de
l'injustice proprement dite. La justice ne peut se trouver que chez
des êtres capables de participer aux biens véritables. - X. L'équité
n'est pas tout-à-fait la même chose que la justice absolue. Ce qui
est équitable, bien qu'il soit juste, n'est pas exactement conforme
à la loi; il en est plutôt une modification avantageuse. L'équité
rectifie l'erreur qui peut résulter des expressions trop générales
de la loi, dans les cas particuliers sur lesquels elle n'a pas pu
s'expliquer avec assez de précision. - XI. On voit, par ce qui
précède, s'il est possible qu'un homme soit injuste envers lui-même.
Celui qui se tue, est injuste envers la société; mais il ne peut
l'être par rapport à lui-même, puisque la notion du juste emporte
l'idée de rapport entre deux personnes distinctes. C'est donc par
analogie et par métaphore qu'on peut quelquefois se servir de
l'expression être injuste envers soi-même; et alors on considère
plus particulièrement la distinction établie entre la partie
raisonnable et la partie irraisonnable de l'âme.
I.
Il s’agit ici d’examiner dans quelles actions se trouvent
l’injustice et la justice (01), quelle disposition moyenne est exprimée
par ce dernier mot, et que ce qui est juste constitue le milieu
qu’approuve la raison. Appliquons donc à ce nouvel objet la méthode
dont nous avons déjà fait usage.
Or nous voyons que tout le monde appelle justice le penchant ou la
disposition qui nous porte à être justes, à agir d’une manière
conforme à l’équité, en un mot, à vouloir (02) en tout ce qui est juste.
Et pareillement nous voyons que l’injustice est le penchant qui nous
porte à commettre des actes injustes, et à vouloir ce qui n’est pas
juste. Voilà donc une première esquisse, grossière et imparfaite de
ce sujet ; car il n’en est pas des dispositions ou des habitudes,
comme des sciences et des facultés.
En effet, la même science et la même faculté peuvent donner lieu à
des actes ou à des résultats tout à fait opposés; mais la
disposition ou l’habitude ne peut rien produire qui lui soit
contraire. Par exemple, la santé n'admet aucun acte qui
puisse annoncer ml manifester un état opposé; et nous disons d'un
homme que sa démarche annonce la santé, lorsqu'il marche comme le
fait celui qui est sain. Au lieu que souvent il arrive qu'on
reconnaît l'habitude ou la disposition contraire, pu l'habitude
contraire : et que les habitudes, en général, se reconnaissent aux
circonstances qui les accompagnent. Car, si le bon état du corps se
manifeste avec évidence, le mauvais état n'est pas moins évident; et
si la bonne disposition du corps se conclut des circonstances qui
l'accompagnent, réciproquement on peut conclure, de cette bonne
disposition connue, l'existence de ces mêmes circonstances. Par
exemple, si des muscles bien fournis sont l'indice de cette bonne
disposition, nécessaire-ment la maigreur sera le signe d'une
disposition contraire ; et tout ce qui contribuera à produire l'état
de vigueur et de santé, contribuera également à donner au corps le
degré d'embonpoint qui convient à cet état.
Il suit de là que, presque toujours, si l’un des termes par lesquels
on désigne une disposition ou une manière d’être possède plusieurs
acceptions diverses, celui par lequel on désigne la disposition
contraire pourra également être pris dans plusieurs sens différents.
Par exemple, cela aura lieu à l’égard des mots juste et injuste, qui
ont en effet plusieurs acceptions diverses; mais on ne s’en aperçoit
pas, parce que les idées qu’ils expriment ont une grande analogie
entre elles. Au contraire, lorsque ces idées sont fort distantes, la
différence devient évidente. Telle est, par exemple, celle qui
distingue les espèces: ainsi le mot grec κλεὶς signifie à la
fois l’os qui se trouve au-dessous du col des animaux (la
clavicule), et ce qui sert à fermer une porte (03) (la clef).
Examinons donc en combien de sens divers peut se prendre le mot
injuste. On appelle ainsi l’homme qui viole les lois, celui qui est
ambitieux et qui méconnaît l’égalité entre les citoyens: par
conséquent on appellera juste celui qui observe les lois et qui
respecte l’égalité des droits; par conséquent, enfin, le juste en
soi sera ce qui est conforme aux lois et à l’égalité, l’injuste ce
qui est contraire aux lois et à l’égalité.
D’un autre côté, comme l’homme injuste est aussi ambitieux et avide,
il le sera sans doute des biens, mais non pas de tous: il le sera
seulement de ceux qui contribuent à la prospérité, et dont l’absence
est une cause d’infortune; je veux dire de ceux qui sont toujours
des biens en eux-mêmes, quoiqu’ils ne le soient pas toujours pour
tel ou tel individu. Néanmoins, ces derniers sont précisément ceux
que les hommes souhaitent avec ardeur, et qu’ils poursuivent sans
relâche, en quoi ils ont tort : on doit, au contraire, souhaiter les
biens qui sont tels par eux-mêmes, désirer qu’ils soient des biens
réels pour nous, et donner simplement la préférence à ce qui nous
est personnellement avantageux. Au reste, il y a des cas où l’homme
injuste, loin de prétendre obtenir plus que les autres, préfère, au
contraire, la moindre part, et c’est lorsqu’il s’agit de ce qui est
un mal en soi; mais comme alors le moins est, en quelque sorte, un
avantage, et que l’ambition a surtout le bien pour objet, par cette
raison, on trouve encore dans ce cas l’homme injuste, ambitieux et
avide dans ce cas-là.
Il est aussi ennemi de l’égalité et violateur des lois; car l’une ou
l’autre de ces deux habitudes ou dispositions comprennent toute
espèce d’injustice. Mais s’il est vrai que celui qui viole les lois
soit injuste, et que l’homme juste les respecte, il s’ensuit
évidemment que tout ce qui est conforme aux lois, l’est aussi,
jusqu’à un certain point, à la justice. Car, ce qui est prescrit ou
permis par la législation, est légitime; et l’on peut affirmer que
cela est en même temps juste. Or, les lois s’expliquent sur tous les
objets, et ont pour but, ou l’intérêt général de la société, ou
celui des hommes les plus dignes, ou celui des personnes qui ont
autorité, soit à cause de leur vertu, soit sous tout autre rapport
du même genre.
En sorte qu’on appelle juste, du même point de vue, tout ce qui
contribue à produire ou à entretenir la prospérité de la société
civile, aussi bien dans l’ensemble que dans les détails (04). En effet,
la loi prescrit les actes de courage, comme de ne point abandonner
son poste, de ne point prendre la fuite, de ne point jeter ses
armes; ceux qui constituent la tempérance, comme de ne point
commettre l’adultère, de n’outrager personne; ceux de douceur et de
bienveillance, comme de ne frapper et de n’injurier personne; et
ainsi de tous les autres vices et de toutes les autres vertus,
défendant certaines actions et en ordonnant plusieurs autres; avec
raison quand elle a été faite comme elle doit l’être, mais moins
quand elle a été faite à la hâte, et comme improvisée.
La justice est donc une vertu accomplie, non pas dans un sens
absolu, (et considérée dans l’homme pris isolément), mais dans les
rapports que l’homme peut nourrir avec ses semblables. Aussi
est-elle communément regardée comme la plus importante de toutes les
vertus; ni l’astre du soir, ni l’étoile du matin, n’inspirent autant
d’admiration. La maxime du poète, disant que dans la justice sont
comprises toutes les vertus (05), est devenue proverbe parmi nous.
C’est surtout parce qu’elle est l’exercice d’une vertu parfaite, que
la justice est elle-même parfaite. Elle est telle, parce que celui
qui la possède peut en faire usage pour les autres, et non pas
seulement pour son propre avantage. Certains peuvent faire servir la
vertu à leur propre utilité, mais non l’employer à l’utilité des
autres.
Aussi
Bias a eu raison de dire que l’autorité révèle ce qu’est un homme
(06),
car celui qui a l’autorité ou la puissance est déjà en rapport avec
les autres, et se trouve par là même dans un état de société ou de
communauté. Pour la même raison, on peut regarder la justice comme
le bien d’autrui; et, entre les vertus, elle est la seule qui soit
dans ce cas, puisqu’elle a pour but l’utilité ou l’avantage d’un
autre, soit de celui qui a la puissance, soit du peuple tout entier.
Le plus méchant des hommes est sans doute celui qui fait servir ses
vices à son propre dommage, ou qui nuit à ses amis; mais le plus
vertueux est celui dont la vertu ne sert pas à lui-même, mais aux
autres, car c’est là une tâche pénible. C’est pourquoi la justice
n’est pas une partie de la vertu, mais l’assemblage de toutes les
vertus, la vertu toute entière; et l’injustice, de son côté, n’est
point une partie du vice, mais le vice tout entier. On voit
clairement, par ce qui vient d’être dit, en quoi la vertu diffère de
la justice proprement dite; car elle est bien la même chose, mais
elle n’a pas la même essence. La vertu, en général et dans l’absolu,
est une disposition, une habitude d’une espèce particulière et
déterminée : en tant que cette habitude se rapporte au bien ou à
l’avantage des autres, elle est la justice.
II. Mais nous cherchons ce qu’est la justice, en tant qu’elle est une partie
de la vertu (car il existe, selon nous, une telle vertu
particulière), et nous voulons savoir aussi ce qu’est l’injustice
envisagée sous le même point de vue. Ce qui prouve qu’elle existe,
c’est qu’un homme dont les actions sont vicieuses sous d’autres
rapports, agit, à la vérité, contre la justice, mais sans qu’il en
résulte pour lui aucun profit, aucun avantage. Par exemple, s’il
jette son bouclier en prenant la fuite, par lâcheté; s’il parle mal
de quelqu’un, par animosité; si, par avarice, il refuse de l’argent
à quelqu’un qui en a besoin. Au lieu que, lorsqu’il cherche son
profit ou son avantage, ce n’est souvent par aucune des passions
vicieuses dont on vient de parler; ce n’est surtout pas par toutes à
la fois: mais il y a dans sa conduite un vice particulier; et c’est
parce qu’elle est contraire à la justice, que nous la blâmons. Il y
a donc une sorte d’injustice particulière, qui est, pour ainsi dire,
une partie de l’injustice, en général, ou prise dans un sens absolu;
i1 y a l’injuste considéré spécialement, et qui diffère de l’injuste
proprement dit, qui est la violation de la loi.
Supposons encore qu’un homme entretienne un commerce adultère, en
vue du gain qu’il lui rapporte, et du prix qu’il en reçoit, tandis
qu’un autre ne s’y livre que pour satisfaire sa passion, et que même
il y dépense de l’argent : celui-ci passera plutôt pour un débauché
que pour un homme avide et intéressé; alors qu’on dira de l’autre
qu’il commet une action injuste, mais non pas qu’il est un débauché.
D’où il suit clairement que c’est le profit ou le gain qui fait ici
la différence. On rapporte même toujours ainsi l’ensemble des autres
délits à quelque vice: l’adultère, au penchant pour la débauche;
l’abandon d’un poste devant l’ennemi, à la lâcheté; l’action de
frapper quelqu’un, à la colère ; mais, en toute hypothèse, le gain
ou le profit ne se rapporte qu’à l’injustice.
Il apparaît donc évident qu’il existe une espèce particulière
d’injustice, différente de l’injustice en général et proprement
dite, qui est désignée par le même nom qu’elle ; car on peut la
définir comme appartenant au même genre, puisque l’une et l’autre
ont cela de commun que leur effet se rapporte au prochain. Mais
l’une comprend les honneurs, les richesses, les moyens de se sauver
ou de se garantir du danger, enfin, tout ce qui peut être compris
sous un même terme, et rappelle l’idée du plaisir que procure un
profit ou un avantage quelconque ; alors que l’autre embrasse tout
ce qui intéresse l’homme sage et vertueux. Il est donc hors de doute
qu’il y a plusieurs sortes de justice; et qu’outre la vertu en
général, il y a une vertu particulière qui en diffère. Il reste à
déterminer ce qu’est cette vertu, et quelle elle est.
On a défini précédemment le juste et l’injuste, ce qui est conforme
ou contraire, soit à la loi, soit à l’égalité; et l’on a parlé
d’abord de l’injustice qui consiste dans la violation des lois.
D’ailleurs, comme inégalité et quantité plus grande ne sont pas la
même chose, mais diffèrent l’une de l’autre comme la partie diffère
du tout (car, dans l’idée de quantité plus grande est sans doute
comprise l’idée d’inégalité, mais on ne peut pas dire que tout ce
qui est inégal soit une quantité plus grande), de même l’inégalité
et l’injustice ne sont pas identiques ; l’une peut être considérée
comme le tout, et l’autre comme la partie; c’est dire que
l’injustice est, en quelque sorte, partie de l’injuste; et enfin,
puisqu’on en peut dire autant de la justice, il s’ensuit qu’on doit
traiter de la justice et de l’injustice, et aussi du juste et de
l’injuste.
Laissons, quant à présent, la justice envisagée comme vertu
universelle ou absolue , et l’injustice considérée sous le même
point de vue; dont l’une est l’emploi de la vertu en général, et
l’autre la pratique du vice, aussi en général, à l’égard des autres.
On voit alors comment il faut distinguer le juste et l’injuste
conformément à ces deux points de vue. Car presque toutes les
actions conformes aux lois sont le résultat de la vertu en général;
puisque la loi ordonne qu’on suive dans la conduite de la vie tout
ce qui est conforme à chaque vertu particulière, et qu’elle interdit
tout ce qui peut être l’effet de chaque vice en particulier. Tout ce
que la législation prescrit, relativement à l’instruction de la
jeunesse, en vue du bien de la société, est propre à produire la
vertu en général. J’aurai à examiner, dans la suite , si c’est à la
politique, ou à quelque autre science, de donner les règles ou les
préceptes d’où résulte la véritable et solide vertu dans chaque
individu; car peut-être n’est-ce pas la même chose pour tout homme
d’être vertueux en général, et d’être un bon citoyen.
Quant à la justice de détail (s’il faut ainsi dire), et à ce qu’on
appelle juste sous ce rapport, il en est une espèce qui concerne le
partage ou à la distribution des honneurs, des richesses et de tout
ce qui se distribue entre les membres d’une même société politique
(car toutes ces choses peuvent être l’objet d’un partage égal ou
inégal); et il en existe une autre espèce, destinée à conserver
l’ordre et la régularité dans les transactions entre citoyens. Et
même entre celles-ci, il y en a de volontaires et d’involontaires.
Par exemple, les ventes, les achats, les prêts (soit d’argent, soit
d’effets), les cautionnements, les dépôts, les salaires, toute ces
transactions sont appelées volontaires, parce que le principe en est
dans la volonté de ceux qui y concourent. Mais il en existe où l’on
se trouve compromis sans le savoir, soit que ceux qui agissent ainsi
à notre égard le fassent secrètement et à la dérobée, comme dans le
cas du vol, de l’adultère, de l’empoisonnement, des intrigues
infâmes, de la corruption de nos esclaves, de l’assassinat, du faux
témoignage; soit qu’ils agissent contre nous avec violence et à
force ouverte, comme il arrive dans le cas des sévices, de
l’emprisonnement, du meurtre, ou quand on ravit avec violence ce qui
appartient à un autre, quand on frappe autrui au point de
l’estropier, qu’on lui adresse des paroles offensantes, ou des
provocations outrageantes.
Section III
Puisque le caractère de l’injustice est l’inégalité, il est évident
qu’il doit y avoir un milieu au regard de ce qui est inégal, et ce
milieu sera précisément ce qui est égal. Car, dans toute action où
il peut y avoir du plus ou du moins, il doit y avoir aussi une
égalité possible; et par conséquent, si on appelle injuste ce qui
s’écarte de l’égalité, le juste sera ce qui y est conforme, ainsi
que tout le monde en peut juger sans beaucoup de raisonnements; et,
puisque c’est dans le milieu que se trouve l’égalité, ce sera là
aussi que se trouvera la justice.
Or l’égalité ne peut exister qu’entre deux termes au moins: le juste
doit donc nécessairement être un milieu, une égalité par rapport à
des choses et à des personnes. D’abord, comme milieu, il se rapporte
à certaines choses, qui sont le plus et le moins; ensuite, comme
égal, il suppose deux termes; enfin, comme juste, il se rapporte à
des personnes. Par conséquent, la notion du juste comprend au moins
quatre termes: car cette notion, appliquée aux personnes, en suppose
deux; et, appliquée aux choses, elle en suppose aussi deux. Et la
même égalité devra se trouver dans les choses et dans les personnes;
car le même rapport qui existe entre les choses, doit exister aussi
entre les personnes, puisque, s’il n’y a pas égalité entre elles ,
elles ne devront pas posséder des choses égales.
Mais c’est précisément là que se situe la source des querelles et
des plaintes, lorsque ceux qui sont égaux n’ont pas, ou ne peuvent
pas obtenir des avantages égaux, ou lorsque, à mérite inégal, ils en
obtiennent d’égaux. Cela devient évident avec la comparaison du rang
et de la dignité entre les personnes ; car on convient généralement
que, dans la distribution des honneurs, c’est surtout au rang et à
la dignité qu’il faut avoir égard. Mais tous les hommes ne se font
pas la même idée de cette dignité; les partisans du gouvernement
démocratique la font consister dans la liberté; ceux qui préfèrent
l’oligarchie la voient, soit dans les richesses, soit dans la
noblesse; et les partisans de l’aristocratie, dans la vertu.
La justice consiste donc dans une sorte de proportion; car la
proportionnalité n’est pas exclusivement propre aux nombres
abstraits, mais elle est une propriété du nombre en général; et ce
qui constitue la proportion, c’est l’égalité de rapport au moins
entre quatre termes. Et d’abord cela est évident pour la proportion
discrète: mais la même chose a lieu aussi pour la proportion
continue, car alors l’un des termes est répété deux fois. Par
exemple, lorsqu’on dit: le rapport de A à B est le même que celui de
B à C, on répète deux fois le terme B, en sorte qu’il y aura quatre
termes en proportion.
La notion du juste suppose pareillement quatre termes au moins, et
le rapport entre eux est le même. Car il y a pareille différence
entre les personnes à qui l’on adjuge leur part de certaines choses,
et entre les choses que l’on distribue. On dira donc: Comme le terme
A est au terme B, ainsi le terme C est au terme D; et, en alternant
comme A est à C, ainsi B est à D; en sorte qu’un rapport tout entier
est comparé avec l’autre rapport tout entier, composé des termes
tels que les donne la distribution. Si la composition se fait de
cette manière, la combinaison des deux rapports sera juste. Ainsi
donc l’union ou la combinaison du terme A avec le terme C, et du
terme B avec le terme D, est le type (ou la formule) de la justice
distributive. Le juste est ce qui tient le milieu entre deux termes
qui s’éloignent ou s’écartent de la proportion: car la notion de
proportionnalité comprend l’idée de moyen terme; et celle de justice
suppose l’idée de proportionnalité.
Les mathématiciens donnent à cette espèce de proportion le nom de
géométrique; car ce qui la caractérise, c’est qu’il y ait même
relation entre un rapport tout entier, et l’autre rapport, lui aussi
tout entier, qu’entre les deux termes de chaque rapport. Toutefois
ce n’est pas une proportion continue; car la personne et la chose ne
peuvent pas être exprimées par un seul et même terme en nombre.
Le caractère de cette sorte de justice est donc la proportionnalité,
et le caractère de l’injustice, c’est le défaut de proportion;car
dès lors il y aura d’un côté plus, et de l’autre moins qu’il ne
faut. C’est ce qui se voit par les faits mêmes; car celui qui commet
une injustice obtient plus d’avantages, et celui qui la souffre en a
moins qu’il n’en doit avoir. C’est tout le contraire quand il s’agit
du mal; car un moindre mal, comparé à un plus grand, peut être
compté pour un bien, puisqu’il est certainement préférable à un mal
plus grand, et que ce qu’on préfère, c’est toujours le bien, et cela
d’autant plus, qu’il est plus grand. Telle est donc l’une des
espèces comprises sous la notion générale de justice.
Section IV
L’autre espèce, que l’on peut appeler justice commutative (ou de
remplacement), a lieu dans les transactions sociales, tant
volontaires qu’involontaires: mais elle se présente sous une forme
différente de la précédente. En effet, la justice qui préside à la
distribution des biens communs à tous, se règle toujours sur la
proportion que nous avons dite. S’il est question de partager de
l’argent qui appartient au public, on devra y observer le même
rapport qu’ont entre elles les sommes qui ont été mises en commun;
et l’injustice, opposée à cette sorte de justice, sera de s’écarter
de cette proportion.
Quant aux transactions entre citoyens, la justice se situe aussi
dans l’égalité, et l’injustice dans l’inégalité; seulement elle ne
suit pas la proportion géométrique, mais c’est sur la proportion
arithmétique qu’elle se règle. Car il importe peu que ce soit un
homme considérable qui ait dépouillé d’une partie de ses biens,
quelque citoyen des dernières classes du peuple, ou que ce soit
celui-ci qui ait fait tort à l’autre; que ce soit l’un ou l’autre
qui ait commis le crime d’adultère: 1a loi n’envisage, en pareil
cas, que la différence des délits, et considère comme égaux à ses
yeux celui qui commet l’injustice et celui qui la supporte, celui
qui a causé le dommage et celui qui l’a souffert; de sorte que le
juge s’efforce de rétablir l’égalité altérée par cette injustice. En
effet, lorsqu’un homme a été frappé, ou a perdu la vie, et qu’un
autre lui a porté des coups, ou l’a tué, l’action de l’un et le
dommage de l’autre se partagent, pour ainsi dire, en deux parts
inégales; et le juge, par l’amende ou la peine qu’il impose,
cherche, en diminuant l’avantage de l’une des parties, à rétablir
l’égalité entre elles.
Dans les considérations de ce genre, bien que ces expressions ne
conviennent peut-être pas à plusieurs cas particuliers, on se sert
du mot gain ou avantage, en parlant de celui qui a frappé, et du mot
perte, en parlant de celui qui a été frappé : mais, lorsque le
dommage a été apprécié ou évalué, ces deux expressions doivent être
prises en sens inverse. Toujours est-il que ce qui rétablit
l’égalité entre le plus et le moins, c’est un juste milieu entre
l’un et l’autre.
Les mots gain et perte peuvent exprimer l’un plus et l’autre moins
dans des sens opposés. Gain signifie ici plus de bien et moins de
mal, et perte, au contraire, moins de bien et plus de mal; le milieu
entre l’un et l’autre sera l’égalité, qui, selon nous, est la
justice; en sorte que le juste, par compensation, sera le milieu
entre la perte et le gain: aussi a-t-on recours au juge, toutes les
fois qu’il s’élève une contestation. Or, recourir au juge, c’est
recourir au droit; car le juge est, en quelque sorte, le droit
personnifié ; et l’on cherche un juge impartial, un de ces hommes
que l’on appelle arbitres ou médiateurs, comme étant sûrs qu’ils
sont dans le droit, s’ils peuvent être dans le juste milieu.
Le droit est donc en définitive quelque chose qui consiste dans
l’observation du terme moyen, puisque c’est également là la fonction
du juge. Il s’attache en effet surtout à rétablir l’égalité; et,
comme on le pratique à l’égard d’une ligne partagée en deux parties
inégales, il retranche à la plus grande partie la quantité dont elle
excède la moitié, pour l’ajouter à la plus petite. Mais, lorsqu’un
tout est ainsi divisé en deux portions égales, et que chacun en
reçoit une, alors on dit que chacun a ce qui lui appartient. Or, ce
qui est égal, c’est la quantité moyenne entre une plus grande et une
plus petite, suivant la proportion arithmétique; et de là vient que
le mot dikaion (qui signifie juste) exprime ce qui est partagé en
deux, et dikastès (qui signifie juge) celui qui fait ce partage…
Au reste, les noms de perte et de gain sont venus des transactions
volontaires; car avoir plus qu’on ne possédait précédemment
s’appelle gagner, et avoir moins qu’on ne possédait d’abord, c’est
perdre ; ainsi qu’il arrive dans les ventes, dans les achats, et
dans toutes les autres transactions pour lesquelles la loi offre des
garanties. Lorsque l’on n’augmente ni ne diminue la quantité de ce
qu’on possède, et qu’il y a compensation exacte, alors on dit que
chacun a ce qui lui appartient; sans gain ni perte. En sorte que,
dans les choses qui ne dépendent pas de la volonté, la justice se
situe au point médian entre la perte et le gain, donc à se trouver
après que la compensation ait été opérée, précisément dans le même
état où l’on était auparavant.
Section V
Certains font consister la justice absolue dans une parfaite
réciprocité d’action : c’était la doctrine des pythagoriciens, qui
définissaient la justice : L’action par laquelle on fait souffrir à
un autre ce qu’on a souffert soi-même. Mais cette réciprocité ne
convient, ni à la justice distributive, ni à la justice commutative,
quoiqu’on prétende que telle était la maxime de Rhadamante : Qu’il
souffre ce qu’il a fait souffrir; voilà une sentence rigoureusement
juste. Mais il y a bien des cas où cette maxime ne saurait
s’appliquer: par exemple, si un magistrat frappe un simple citoyen,
il ne faut pas qu’on le frappe à son tour; et si le citoyen frappe
un magistrat, il ne suffit pas qu’il soit frappé de la même manière,
il faut encore qu’il soit puni. Ensuite, il y a bien de la
différence entre ce qui est volontaire et ce qui ne l’est pas.
Toutefois cette sorte de justice peut s’appliquer aux transactions
de la vie sociale; mais c’est 1a proportion, et non l’égalité qu’il
y faut observer. Car la société ne subsiste que par cette
réciprocité qui se règle sur la proportion. En effet, ou les hommes
cherchent à rendre le mal pour le mal, autrement l’état de société
serait une pure servitude ; ou ils cherchent à rendre le bien pour
le bien, et, sans cela, il n’y aurait aucune communication, aucun
échange de services; car c’est le commerce qui maintient la société.
Aussi a-t-on placé le temple des Grâces dans le lieu le plus
accessible, afin de fortifier et d’entretenir dans les citoyens le
penchant à l’obligeance réciproque; car c’est là le propre de la
grâce (ou de la reconnaissance), et l’on doit s’efforcer de rendre,
à son tour, des services à ceux qui nous ont obligés, ou même de les
prévenir, en les obligeant, une autre fois.
On peut figurer la réciprocité proportionnelle par la combinaison ou
le rapprochement des termes, dans le sens de la diagonale: soit A
l’architecte, B le cordonnier, C la maison, et D la chaussure. Sans
doute faut-il que l’architecte reçoive du cordonnier l’espèce de
travail que celui-ci est capable de produire, et que, de son côté,
il le fasse profiter du produit de son propre travail. Si donc on
commence par établir l’égalité proportionnelle, et qu’il en résulte
la réciprocité de services, ce sera ce que je veux dire; autrement,
il n’y aura ni égalité ni stabilité. Comme il est très possible que
le travail de l’un ait plus de valeur que celui de l’autre: il faut
établir l’égalité entre eux. C’est ce qui a lieu aussi dans les
autres arts; car ils cesseraient d’exister si l’action et le
résultat qu’elle produit n’étaient pas l’une et l’autre déterminées
ou appréciées sous le rapport de la quantité, aussi bien que sous
celui de la qualité...
Voilà pourquoi toutes les choses échangeables doivent, jusqu’à un
certain point, pouvoir être comparées entre elles; et c’est ce qui a
donné lieu à l’établissement de la monnaie, qui est comme une mesure
commune, puisqu’elle sert à tout évaluer, et, par conséquent, le
défaut aussi bien que l’excès: par exemple, quelle quantité de
chaussures peut être égale à la valeur d’une maison, ou d’une
quantité donnée d’aliments. Il faut donc qu’il y ait entre
l’architecte (ou le laboureur) et le cordonnier (ou plutôt entre les
profits de l’un et des autres), le même rapport qu’il y a entre une
maison, ou une quantité d’aliments, et une quantité déterminée de
chaussures; car, sans cela, il n’y aura ni commerce ni échange; et
cela ne saurait se faire, si l’on n’établit pas, jusqu’à un certain
point, l’égalité entre les produits.
Il doit donc y avoir pour tout, comme on vient de le dire, une
commune mesure; et, dans le vrai, c’est le besoin qui est le lien
commun de la société: car, si les hommes n’avaient aucuns besoins,
ou s’ils n’avaient pas tous des besoins semblables, il n’y aurait
point d’échange, ou, du moins, il ne se ferait pas de la même
manière. Par l’effet des conventions, la monnaie a été, pour ainsi
dire, substituée à ce besoin; et voilà pourquoi on lui a donné le
nom de nomisma, parce qu’elle doit son existence à la loi nomoi, et
non pas à la nature, et qu’il dépend de nous de la changer, et de
lui ôter son utilité.
Or il y aura réciprocité de services, toutes les fois que l’égalité
sera rétablie, en sorte que le laboureur se trouvera avec le
cordonnier dans le même rapport que le travail du cordonnier avec
celui du laboureur. C’est lorsqu’ils viennent à échanger leurs
produits que ce rapport doit s’établir sous la forme de proportion :
autrement, l’un des extrêmes pécherait par un double excès. Mais
quand chacun d’eux obtient ce qui lui appartient, alors il y a
égalité, et il peut y avoir commerce entre eux, parce qu’il dépend
d’eux que cette égalité puisse s’établir. Soit A le laboureur, C la
quantité d’aliments, B le cordonnier, D la quantité de son travail
égale à la quantité d’aliments; il faudra que B soit à A, comme D
est à C; au lieu que, s’il n’était pas possible de régler ainsi la
réciprocité, le commerce ne pourrait pas avoir lieu.
Ce qui prouve que le besoin est comme le lien unique qui maintient
la société, c’est que, quand deux hommes n’ont aucun besoin l’un de
l’autre, ou au moins l’un des deux, ils ne font point d’échange ; il
en est de même lorsque l’un ne manque pas de ce que l’autre possède,
par exemple, de vin, ce qui donnerait la possibilité à l’autre de
proposer son blé. Il faut donc qu’il s’établisse une sorte
d’égalité, entre les besoins comme entre les produits.
En supposant qu’aucun besoin ne se fasse sentir actuellement,
l’argent est pour nous comme un garant que l’échange pourra se faire
à l’avenir, si l’on est dans le cas d’y avoir recours: car il est
permis à celui qui le donne, de prendre ce dont il a besoin. Au
reste , l’argent est sujet aux mêmes vicissitudes que toute denrée;
car il n’a pas toujours une égale valeur: cependant il en conserve
ordinairement une plus uniforme. Voilà pourquoi il convient que
toutes les choses aient un prix déterminé : car de cette manière les
échanges pourront toujours avoir lieu ; et ce n’est que dans ce cas
qu’il y a commerce et société.
La monnaie apparaît ainsi comme une mesure qui établit un rapport
appréciable entre les choses, et les rend égales. Il n’y aurait
point de société sans échange; point d’échange, sans égalité; point
d’égalité, sans une commune mesure. A la vérité, il est impossible
de rendre commensurables des objets entièrement différents; mais on
y réussit assez exactement pour les besoins de la pratique. Il faut
donc qu’il existe quelque mesure commune ; mais elle ne l’est que
par supposition ou convention. Voilà pourquoi on donne à la monnaie
le nom de nomisma (de nomos, usage, convention) ; c’est elle qui
rend tous les objets commensurables…
J’ai dit ce qu’est l’injuste, et ce qu’est le juste ; et, d’après
les définitions que j’en ai données, il est évident que la manière
d’agir conforme à la justice, est celle qui tient le milieu entre
faire soi-même ce qui est injuste, et le souffrir de la part des
autres; car, dans le premier cas, on a plus, et, dans le second , on
a moins qu’on ne devrait avoir.
Quant à la justice (envisagée comme disposition ou habitude), elle
est bien une sorte de moyen terme ou de milieu, non pas de la même
manière que les vertus dont il a été précédemment question, mais
elle appartient au terme qui s’éloigne également des extrêmes, au
lieu que l’injustice est un de ces extrêmes. En effet, la justice
est l’habitude ou la disposition d’après laquelle l’homme équitable
fait, par choix, ce qui est juste, et l’observe non-seulement dans
toutes ses transactions avec les autres, mais aussi dans celles où
il n’y a que d’autres personnes qui soient intéressées; en sorte
qu’il ne s’attribuera pas une quantité plus considérable de ce qui
est utile ou avantageux, n’en laissant qu’une moindre part à celui
avec qui il partage; ou, au contraire, s’il est question de choses
nuisibles ou dommageables: mais i1 observera l’égalité
proportionnelle avec une scrupuleuse exactitude; et il en agira de
même quand il faudra partager entre des personnes étrangères.
L’injustice est la disposition opposée ; elle ne cherche que l’excès
en plus dans ce qui est utile, ou en moins dans ce qui peut être
nuisible, sans observer ni règle ni proportion. Voilà pourquoi
l’excès en plus ou en moins est le caractère de l’injustice; l’excès
en plus quand il s’agit de choses avantageuses à l’homme injuste, et
l’excès en moins dans les choses nuisibles on dangereuses. Quand il
n’est pas intéressé lui-même dans cette distribution, mais qu’il est
chargé de la faire aux autres, il agit, en général, avec la même
partialité : mais, quant à la proportion, il la règle au hasard et
sans scrupule. En fait d’injustice, l’extrême en moins est le lot de
celui qui la souffre, et l’extrême en plus, le bénéfice de celui qui
la commet. Telle est la manière dont j’ai cru devoir envisager la
justice et l’injustice; voilà ce que j’avais à dire sur la nature de
l’une et de l’autre , et aussi sur le juste et l’injuste, en
général.
Section VI
Comme il est possible qu’en commettant un acte d’injustice, on ne
soit pas encore effectivement injuste, quels sont les délits qui,
dans chaque genre d’injustice, font qu’un homme est effectivement
injuste ? Par exemple, le filou, l’adultère, le voleur, sont-ils
dans ce cas ? ou bien, n’y aura-t-il aucune différence ? Car un
homme pourrait avoir commerce avec une femme, sachant très bien qui
elle est, mais sans en avoir formé le dessein, et uniquement
entraîné par la passion. Il commet un acte injuste sans doute; mais
il n’est pas viscéralement injuste ; de même, il n’est pas voleur,
mais il a volé; ni adultère, mais il a commis un adultère, et ainsi
des autres genres de délit.
J’ai dit précédemment ce qu’est la réciprocité d’action par rapport
au droit; mais il ne faut pas perdre de vue que ce que nous
cherchons ici, c’est le juste en soi, ou proprement dit, et le juste
par rapport à la société civile; c’est-à-dire pour des hommes libres
et égaux, qui se sont associés dans la vue de pourvoir à la
satisfaction de tous leurs besoins, conformément aux règles de la
proportion, soit géométrique, soit arithmétique. En sorte que
partout où cela n’a pas lieu, il n’existe point de justice politique
qui règle les rapports des citoyens entre eux; il n’y a qu’une
justice, qui a simplement quelque ressemblance avec la justice
politique.
En effet, le droit existe chez ceux dont la loi règle les rapports
mutuels, et la loi existe même quand il a injustice: car le jugement
prononcé par un tribunal décide sur ce qui est juste et injuste.
Partout où il y a injustice, il y a aussi des actes injustes commis;
mais partout où des actes injustes sont commis , il n’y a pas
toujours injustice; c’est-à-dire volonté ou dessein de s’attribuer,
plus qu’on n’en a le droit, des biens pris dans un sens absolu, et
moins des maux (pris dans le même sens). Voilà pourquoi nous ne
souffrons pas que l’homme commande; mais nous voulons que ce soit la
loi; parce que l’homme ne consulte que son propre intérêt, et
devient tyran.
Mais le magistrat est le gardien de la justice ; et s’il l’est de la
justice, il l’est aussi de l’égalité. Cependant, s’il est juste, il
ne prétend, sous aucun rapport, à des privilèges particuliers; car
il ne s’attribue à lui-même une part plus grande du bien en soi
qu’autant qu’elle se trouve dans la proportion autorisée ou
prescrite par la justice et par la loi. Aussi est-ce pour l’intérêt
des autres qu’il travaille; et c’est par cette raison qu’on dit que
la justice est le bien d’autrui, ainsi qu’il a été remarqué
précédemment. Il faut donc lui accorder un salaire, et ce salaire
est l’honneur et la considération. Tous ceux à qui cela ne suffit
pas, ne sauraient être que des tyrans.
Au reste, le droit du maître, ou du père, n’est pas le même que
celui dont on vient de parler, il n’est que semblable. En effet, il
n’y a pas proprement injustice à l’égard de ce qui nous appartient :
notre esclave, notre enfant, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à un
certain âge, et tant qu’il ne vit pas indépendant, sont comme des
parties de nous-mêmes ; or, personne n’a la volonté de se nuire à
soi-même. Voilà pourquoi il n’y a pas injustice d’un homme envers
lui-même; par conséquent, il n’y a ni droit ni injustice dans le
sens politique : car ce droit n’existe qu’en vertu de la loi, et
entre des hommes qui sont de nature à être gouvernés par 1a loi,
c’est-à-dire entre des êtres parmi lesquels il y a égalité de
commandement et d’obéissance. Aussi le droit est-il plutôt relatif à
la femme qu’aux enfants et aux esclaves. Car c’est l’espèce de droit
qui se rapporte à l’économie de la maison , et qui est autre que le
droit politique.
Section VII
La justice politique se divise en deux espèces, l’une est naturelle,
l’autre légale. La justice naturelle, qui a partout la même force,
et qui ne dépend ni des opinions, ni des décrets des hommes ; la
justice légale, qui regarde les actions indifférentes en
elles-mêmes, mais qui cessent de l’être dès que la loi vient à les
prescrire ou à les défendre. Par exemple, quand elle ordonne de
racheter les prisonniers pour le prix d’une mine d’argent, ou
d’immoler à Jupiter des chèvres et non .pas des brebis. En général,
toutes les choses de détail sont prescrites par la loi, comme de
faire des sacrifices à Brasidas {valeureux général élevé au rang de
demi-dieu}, et tout ce qui est compris dans les décrets de
l’autorité publique.
Cependant certains pensent que tout est de ce dernier genre, parce
que ce qui est de la nature est immuable, et a partout la même
force; ainsi le feu brûle ici, de même que chez les Perses, alors
qu’on voit ce qui est juste sujet à des vicissitudes : mais cela
n’est vrai que jusqu’à un certain point. Peut-être cette immuabilité
de la justice n’existe-t-elle que parmi les dieux, tandis que chez
nous il y a des choses qui sont naturellement sujettes au
changement, quoique toutes ne le soient pas : il y a donc un droit
naturel, et il y en a un qui ne dérive pas de la nature.
Il est facile de distinguer, entre des choses qui sont sujettes au
changement, celle qui peut varier naturellement, et celle qui ne le
peut pas naturellement, mais seulement par l’effet des lois et des
conventions, en supposant même que les unes et les autres soient
pareillement susceptibles de changer. La même distinction
s’appliquera à d’autres choses; car on est plus naturellement porté
à se servir de la main droite; et néanmoins tout homme peut devenir
ambidextre. Mais il est des choses qui sont justes par convention,
et par un simple motif d’utilité ou de convenance, comme des
mesures; car celles qui servent à mesurer le vin et les grains, ne
sont pas égales dans tous les pays; on les fait plus grandes dans
ceux où l’on est dans le cas d’acheter ces denrées, et plus petites,
dans les pays où l’on est dans le cas de les vendre. Ainsi, les
choses qui ne sont pas naturellement justes, mais qui ne le sont
qu’humainement, ne sont pas partout les mêmes, car les formes de
gouvernement ne le sont pas non plus ; mais il n’y en a qu’une seule
qui soit partout conforme à la nature, et la meilleure. Au reste,
tout ce qui mérite le nom de juste et de légal est, par rapport à
nos actions, comme le genre par rapport aux individus; car le nombre
des actions est infini, mais chaque action juste ou légale est
unique, puisqu’elle appartient, comme telle, à une classe générale.
Cependant il y a de la différence entre l’injuste, proprement dit,
et l’acte injuste, et entre le juste et l’acte de justice; car
l’injuste est tel par sa nature, ou par le fait d’une institution;
et ce qui a ce caractère, quand on l’a accompli, est un acte
injuste. Avant qu’on ne l’ait fait, il n’est pas encore acte, mais
il est déjà injuste; et il en est de même d’un acte de justice. Au
reste, on désigne généralement par le mot dikaiopragèma, un acte
particulier de justice; alors que le mot dikaiôma exprime la
réparation d’un acte injuste. Mais j’examinerai, par la suite, en
détail, les diverses espèces de chaque genre ; combien il y en a, et
à quels objets elles se rapportent.
Section VIII
Les actions justes et injustes étant celles que nous venons
d’exposer, on pratique la justice, ou on commet l’injustice, quand
on les fait volontairement. En revanche, quand on agit
involontairement, on ne fait une action juste, ou un acte
d’injustice, que par accident; car on a simplement fait des actions
qui se trouvent être justes ou injustes. C’est donc ce qu’il y a de
volontaire et d’involontaire qui constitue la pratique du juste ou
de l’acte injuste ; lorsque cet acte est volontaire, on le blâme, et
c’est alors qu’il est en même temps un acte véritablement injuste.
En sorte qu’il pourra exister quelque chose d’injuste, qui pourtant
ne sera pas encore un acte injuste, si la condition de volonté ne
s’y joint pas.
Or comme il a été dit précédemment , j’appelle volontaire, ce qu’un
homme fait, quand cela dépend de lui, sachant et n’ignorant pas à
qui, par quel moyen, ni pourquoi il le fait :par exemple, qui il
frappe, avec quel instrument, pour quel motif, et de même pour les
autres circonstances; et non pas par accident ou par force, comme
lorsqu’un homme, dont on pousse la main, frappe une autre personne
sans le vouloir, puisque cela ne dépend pas de lui. Il pourrait même
arriver, à celui qui frappe son père, qu’il sût que c’est un homme,
ou même quelqu’une des personnes présentes, mais qu’il ignorât que
c’est son père. Supposons des distinctions du même genre, établies
par rapport au motif, et à toutes les circonstances de l’action :
assurément, puisque son action ne dépend pas de celui qui la fait,
et qu’il y est contraint, soit qu’il ignore ou qu’il n’ignore pas ce
qu’il fait, cette action est involontaire. Car nous faisons et nous
souffrons, avec pleine connaissance, bien des choses qui sont dans
le cours ordinaire de la nature, sans qu’il y ait de notre part rien
de volontaire, ni d’involontaire ; c’est ainsi , par exemple, que
nous vieillissons et que nous mourons.
L’effet des circonstances influe sur les actions justes et injustes.
Si un homme restitue un dépôt, malgré lui et par crainte, on ne dira
pas qu’il fait une action juste, ni qu’il pratique la justice ;
sinon, par accident. Et pareillement il faudra dire que c’est par
accident que celui qui se voit forcé, contre son gré, à ne pas
rendre un dépôt, fait une action injuste, ou viole la justice.
Or, entre les actions volontaires, il y en a que nous faisons par
choix ou par préférence, et d’autres sans détermination prise à
l’avance. Nous faisons par choix celles qui sont le résultat d’un
dessein prémédité, et sans choix ou sans préférence, celles sur
lesquelles nous n’avons point délibéré.
Comme il y a trois manières de nuire aux autres dans le commerce de
la vie, les fautes que l’on commet par ignorance ont lieu lorsque
l’on n’a réfléchi, ni sur la personne, ni sur les moyens, ni sur la
manière, ni sur les motifs de l’action. Car, ou bien l’on ne croyait
pas porter un coup, ou bien pas avec cet instrument, ou bien à cette
personne, ou dans ce dessein; mais l’événement a été tout autre
qu’on ne croyait. Par exemple, ce n’était pas pour blesser, mais
pour faire une simple piqûre; ou bien ce n’était pas cette personne
là, ou de cette manière là.
Lors donc que le dommage a eu lieu contre l’intention de l’auteur de
l’acte, c’est un malheur ; et lorsque ce n’est pas contre son
intention, mais sans mauvais dessein, c’est une faute : car il est
coupable lorsque le principe du mal dont on l’accuse est en
lui-même, au lieu que, si le principe ou la cause vient du dehors,
il n’est que malheureux. D’autre part, lorsqu’on agit en
connaissance de cause, mais sans dessein prémédité, c’est un acte
injuste ; on peut ranger dans cette classe tous les accidents qui
arrivent par l’effet de la colère et des autres passions, soit
naturelles, soit nécessaires. Car ceux qui commettent ces fautes
d’où résultent de tels dommages, sont coupables d’injustice, et
toutefois ils ne sont pas, pour cela, des hommes injustes, ni
méchants; car le dommage qu’ils causent n’est pas l’effet de la
perversité. En revanche, celui qui agit ainsi, par choix et à
dessein, est essentiellement injuste et vicieux. Aussi est-ce avec
raison que l’on ne regarde pas les actions inspirées par la colère
comme l’effet d’un dessein prémédité ; car ce n’est pas dans celui
qui agit avec emportement qu’est la cause première du dommage, mais
dans celui qui a provoqué la colère.
Présentement, d’ailleurs, la question n’est pas de savoir si le
dommage existe ou non, mais c’est le juste que nous considérons,
parce qu’ordinairement la colère naît d’une injustice manifeste. Car
il n’en est pas de ceci comme des obligations contractées
légalement, et où le fait est l’objet de la contestation alors il
faut nécessairement que l’un des deux antagonistes soit un homme de
mauvaise foi, à moins qu’il n’ait oublié ses engagements. Ici, au
contraire, on convient du fait, mais on conteste pour savoir s’il y
a justice, ou non. Celui qui a attaqué sait bien qu’il l’a fait,
mais il croit avoir été provoqué par un outrage reçu, et l’autre ne
le croit pas. Mais, si c’est à dessein et avec préméditation que le
dommage a été causé, son auteur commet une injustice ; et celui qui
se rend coupable de tels actes, est injuste, soit qu’il viole les
lois de la proportion, ou celles de l’égalité : de même, on est
juste, lorsqu’on pratique la justice à dessein et avec réflexion; et
on la pratique ainsi, pourvu seulement que l’action soit volontaire.
Quant aux actions involontaires, les unes sont dignes de pardon, et
les autres ne le sont pas. Car non seulement toutes les fautes que
l’on commet sans le savoir, mais aussi celles dont l’ignorance est
la cause, sont excusables; alors que celles que l’on commet, non pas
à la vérité par ignorance, mais sans le savoir parce qu’on se laisse
égarer par quelque passion qui n’est ni naturelle ni dans
l’humanité, sont impardonnables.
Section IX
Il pourrait encore subsister quelque doute sur l’exactitude des
notions que nous avons attachées aux expressions souffrir
l’injustice et commettre l’injustice. D’abord, peut-on admettre cet
étrange raisonnement d’Euripide, lorsqu’il dit: «J’ai tué ma mère,
et voici, en peu de mots, ma défense: Ou je l’ai tuée volontairement
et d’après sa propre volonté ; ou malgré moi, mais toujours parce
qu’elle l’a voulu». Car est-il véritablement possible que quelqu’un
veuille qu’on lui fasse un tort ou une injustice ? Ou plutôt,
n’est-ce pas toujours involontairement qu’on souffre l’injustice,
comme c’est volontairement qu’on la fait ? Enfin, peut-on considérer
toute injustice (tant celle qui est soufferte que celle qui est
commise) sous l’un ou sous l’autre point de vue ? ou bien, dira-t-on
que l’une est toujours volontaire, et l’autre toujours involontaire
?
Il en sera de même de la notion attachée à l’expression se faire
rendre justice. Car pratiquer la justice est toujours volontaire, en
sorte qu’il est raisonnable d’opposer entre elles chacune de ces
deux notions, souffrir l’injustice et se faire rendre justice, et de
les envisager sous le double rapport du volontaire et de
l’involontaire.
Mais il semblerait étrange, quant à se faire rendre justice, de
demander si c’est toujours une chose volontaire; car il y a des
personnes à qui cela arrive sans qu’elles le veuillent. On pourrait
même se demander si tout homme qui éprouve une chose injuste, est
réellement traité avec injustice ; ou bien, s’il en est de l’idée de
souffrir ou de supporter, comme de l’idée d’agir ou de faire ? Car
il arrive que l’on souffre, ou que l’on fasse ce qui est juste par
le pur effet du hasard; et il est évident qu’il peut en être de même
de ce qui est injuste: car faire des choses injustes n’est pas
toujours commettre une injustice, et éprouver des choses injustes
n’est pas la même chose qu’être l’objet de l’injustice. Il en va de
même, pour ce qui est de pratiquer la justice et de se faire rendre
justice; car il est impossible qu’on soit l’objet de l’injustice,
sans qu’il y ait quelqu’un qui en soit l’auteur; et il est
impossible qu’on se fasse rendre justice, sans qu’il y ait quelqu’un
qui pratique 1a justice.
Cependant, si commettre l’injustice signifie nuire volontairement à
quelqu’un, et si par volontairement on entend sachant « à qui, et
par quel moyen, et comment »; si, enfin, c’est volontairement que
l’intempérant se nuit à lui-même, alors ce serait volontairement
qu’il serait l’objet de l’injustice; et il se pourrait que l’on
commît l’injustice contre soi-même. Mais voilà précisément ce dont
on doute, à savoir s’il est possible que l’on commette une injustice
envers soi-même ; et encore si un homme pourrait, par intempérance,
consentir à éprouver quelque tort de la part d’un autre qui y
consentirait aussi, en sorte qu’il serait possible qu’on fût, de son
propre consentement, l’objet de l’injustice. Ou bien, notre
définition n’est-elle pas encore tout à fait exacte, et faut-il
ajouter à l’idée de nuire « en sachant à qui, par quel moyen et
comment », la condition que ce soit contre la volonté de celui. à
qui l’on nuit ?
Un homme peut donc éprouver un dommage volontairement, et il souffre
des choses injustes; mais personne n’est volontairement l’objet de
l’injustice, puisque personne ne consent à l’être, pas même
l’intempérant; au contraire, il agit contre sa volonté. Personne, en
effet, ne veut ce qu’il croit n’être pas conforme à l’honneur et à
la raison; mais l’intempérant fait pourtant ce qu’il sait qu’il ne
devrait pas faire.
Quant à celui qui donne ce qui lui appartient, comme Homère le
raconte de Glaucus, lequel donna à Diomède « des armes d’or pour des
armes de cuivre, une armure du prix d’une hécatombe pour celle qui
ne valait que neuf bœufs », celui-là n’est pas l’objet de
l’injustice, car il est le maître de donner : mais être l’objet de
l’injustice ne dépend pas de lui ; il faut, pour cela, qu’il y ait
quelqu’un qui commette cette injustice. Il est donc évident qu’être
l’objet de l’injustice n’est pas une chose volontaire.
Il nous reste encore à traiter deux des questions que nous nous
sommes proposées : d’abord, si l’auteur de l’injustice est celui qui
adjuge à un autre plus qu’il ne mérite, ou si c’est celui qui reçoit
la chose qui lui est adjugée ; et ensuite, s’il est possible que
l’on commette l’injustice contre soi-même.
En effet, si l’on admet que le premier cas ait lieu, c’est-à-dire,
si celui qui adjuge est l’auteur de l’injustice, mais non pas en
prenant plus qu’il ne doit avoir; comme si quelqu’un, ayant un
partage à faire, donne à un autre plus qu’il ne prend pour lui-même,
il s’ensuivra qu’il se fait tort à lui-même, comme il arrive assez
ordinairement aux personnes désintéressées. Car l’homme modeste a un
penchant naturel à diminuer son partage. Ou bien, si l’on trouve que
!a question n’est pas simple; si l’on suppose, par exemple, que cet
homme avait d’autres avantages en partage, comme la gloire, ou ce
qui est proprement honorable et beau, la difficulté se résout
pourtant encore par notre définition de l’expression être auteur de
l’injustice. Car enfin, il ne souffre, en ce cas, rien qui soit
contre sa volonté: ainsi, sous ce rapport au moins, il n’est pas
l’objet de l’injustice; seulement, c’est un dommage pour lui, à
supposer qu’il y ait dommage. Au reste, il est clair que celui qui
fait le partage est l’auteur de l’injustice, et non pas celui qui
reçoit le plus: car celui entre les mains de qui se trouve la chose
injustement donnée, ne commet pas l’injustice, mais bien celui en
qui se trouve la disposition à agir ainsi volontairement. C’est là
qu’est le principe de l’action, c’est-à-dire dans celui qui règle le
partage, et non dans celui qui prend ce qu’on lui donne.
Ajoutons que comme le mot « faire » a beaucoup d’acceptions
diverses, et que , dans certains cas, des objets même inanimés
peuvent donner la mort, comme aussi, par exemple, la main d’un homme
qui est poussé, ou contraint par une force supérieure à la sienne,
et l’esclave de celui qui a ordonné le meurtre : ce n’est pas
l’esclave qui est l’auteur de l’injustice, mais i1 fait une chose
injuste.
De plus, si quelqu’un a prononcé, sans le savoir, une sentence
injuste, il n’est pas l’auteur de l’injustice, il ne viole pas la
justice légale, et son jugement même n’est pas injuste ; mais il
l’est à quelques égards: car le juste conforme aux lois n’est pas la
même chose que le juste, pris dans un sens absolu, ou la justice
naturelle et primitive. Mais, s’il a jugé injustement en pleine
connaissance de cause, il s’attribue alors un privilège de faveur ou
de vengeance. En effet, l’homme qui a jugé injustement par de
pareils motifs, fait réellement un gain, comme celui qui consent à
recevoir sa part du prix d’un acte injuste; car celui qui adjuge un
champ, par les motifs que je viens de dire, ne reçoit pas de la
terre, mais de l’argent.
Toutefois les hommes s’imaginent qu’il dépend d’eux de commettre
l’injustice, et que par conséquent, il est facile d’être juste ;
mais cela n’est pas. Il est facile d’avoir commerce avec la femme de
son voisin, de frapper un autre homme, de donner de l’argent à
quelqu’un, et cela dépend de celui qui le fait; mais faire ces
choses dans telles circonstances, et avec telles et telles
conditions précises et déterminées, c’est ce qui n’est ni facile, ni
en notre pouvoir.
Pareillement, il semble qu’il ne faut pas une grande habileté pour
discerner ce qui est juste et ce qui est injuste, parce qu’il n’est
pas difficile de comprendre ce que disent les lois sur ce sujet;
mais ce n’est le juste que par hasard. Ce qui est juste, au
contraire, c’est ce qui se fait et ce qui se distribue d’une
certaine manière, et suivant des conditions précises et déterminées.
Or, c’est là une tâche plus difficile que de connaître ce qui est
avantageux pour la santé; et, en effet, rien de si facile que de
savoir ce que sont miel, vin, hellébore, cautère, amputation: mais
comment faut-il les employer pour rétablir la santé, à qui faut-il
les prescrire, dans quel temps, dans quelles circonstances ? Voilà
précisément ce qui fait l’art du médecin.
Par la même raison, on s’imagine qu’il n’y a rien qui fût si aisé à
un homme juste que de commettre une injustice; parce que l’homme
juste pourrait tout aussi bien, et même plus facilement, faire
chacune de ces actions, comme de séduire une femme, de frapper
quelqu’un, et qu’il ne tiendrait qu’à l’homme de cœur de jeter son
bouclier, de tourner le dos à l’ennemi, et de courir dans quelque
direction que ce soit. Mais faire toutes ces choses, ce n’est pas
être lâche et injuste, sinon par accident ou par circonstance; au
lieu qu’il faut être dans telle disposition déterminée; de même que
pratiquer la médecine et rendre la santé ne consiste pas à faire ou
à ne pas faire des opérations, à donner ou à ne pas donner des
médicaments, mais à le faire de telle ou telle manière.
Au reste, la justice ne peut exister que parmi des êtres qui
participent aux biens véritables et proprement dits. Mais on peut en
avoir surabondance, ou en éprouver la privation. Cependant, parmi
ces êtres, il y en a pour qui il ne saurait y avoir excès dans cette
abondance, et tels sont peut-être les dieux: il en est pour qui
aucune partie de ces biens ne peut être utile; ce sont les mortels
livrés à une incurable perversité, et à qui tout est cause de
dommage; il en est, enfin , à qui ils peuvent être bons jusqu’à un
certain point, et tel est le partage de l’humanité.
Section X
Il convient à présent de voir quel rapport existe entre la justice
et l’équité, entre ce qui est juste et ce qui est équitable. Car on
trouve, en les considérant avec attention, que ce n’est pas une
seule et même chose, quoiqu’il n’y ait pas de différence spécifique
de l’une à l’autre. Il y a des circonstances où nous louons ce qui
est équitable, et l’homme qui a ce caractère; en sorte qu’en
certains cas, nous employons l’expression plus équitable, au lieu de
bon ou juste, pour manifester notre approbation ; donnant à entendre
par là que la chose est mieux ainsi. D’un autre côté, à ne consulter
que la raison, si ce qui est équitable est quelque chose qui
s’écarte de la justice, il semble assez étrange qu’on lui donne son
approbation. Car, enfin, ou le juste n’est pas conforme à la vertu,
ou ce qui est équitable n’est pas juste (s’il est autre chose) ; ou
bien, si l’un et l’autre sont conformes à la vertu, ils ne sont
qu’une même chose. Voilà précisément ce qui fait naître le doute et
l’embarras au sujet de ce qu’on appelle équitable. Cependant ces
expressions sont toutes exactes sous un certain point de vue, et
n’ont rien de contradictoire. Car ce qui est équitable, étant
préférable à une chose juste d’une certaine espèce, est assurément
juste; et, puisqu’il n’est pas une espèce autre ou entièrement
différente du juste, il est préférable au juste. Le juste et
l’équitable sont donc (en ce sens) une même chose, et comme l’un et
l’autre sont conformes à la vertu, l’équitable mérite la préférence.
Ce qui fait la difficulté, c’est que l’équitable, bien qu’il soit
juste, n’est pas exactement conforme à la loi ; il est plutôt une
modification avantageuse du juste qui est rigoureusement légal. Cela
vient de ce que toute loi est générale, et qu’il y a des cas sur
lesquels il n’est pas possible de prononcer généralement avec une
parfaite justesse. Et, par conséquent, dans les choses sur
lesquelles la loi est obligée de s’expliquer d’une manière générale,
quoique ses décisions ne soient pas susceptibles d’une extrême
précision, elle embrasse ce qui arrive le plus communément, sans se
dissimuler les erreurs de détail qui peuvent résulter de ses
décisions ; elle n’en est pas moins ce qu’elle doit être, car
l’erreur ne vient ni de la loi, ni du législateur, mais de la nature
même de la chose, puisque la matière des actions humaines est
précisément telle.
Lors donc que la loi s’explique d’une manière générale, et qu’il se
rencontre des circonstances auxquelles ces expressions générales ne
peuvent pas s’appliquer, alors on a raison de suppléer ce que le
législateur a omis, ou de rectifier l’erreur qui résulte de ses
expressions trop générales, en interprétant ce qu’il dirait lui-même
s’il était présent, et ce qu’il aurait prescrit par sa loi s’il
avait eu connaissance du fait. Voilà pourquoi il y a une justice
préférable à la justice rigoureuse dans tel cas particulier; non pas
à la justice absolue, mais à celle qui prononce en des termes
absolus, qui dans ce cas sont une cause d’erreur; et telle est
précisément la nature de l’équité ; elle remédie à l’inconvénient
qui naît de la généralité de la loi. Car ce qui fait que tout n’est
pas compris dans la loi; c’est qu’il y a des cas particuliers sur
lesquels il est impossible qu’elle s’explique: en sorte qu’il faut
avoir recours à une décision particulière; car la règle de ce qui
est indéterminé doit être elle-même indéterminée. Comme ces règles
de plomb dont les Lesbiens font usage dans leurs constructions, et
qui, s’adaptant à la forme de la pierre, ne conservent pas
l’invariable direction de la ligne droite; ainsi les décisions
particulières doivent s’accommoder aux cas qui se présentent.
On voit donc ce que sont l’équitable et le juste, et à quelle sorte
de juste il est préférable; et l’on voit encore par là ce qu’est un
homme équitable: c’est celui qui , dans ses déterminations et dans
ses actions, sait s’écarter de la justice rigoureuse quand elle peut
avoir des inconvénients, et qui, s’appuyant toujours sur la loi,
sait en adoucir la rigueur. Cette habitude ou disposition d’esprit
est précisément l’équité : c’est une sorte de justice, ou une
habitude qui ne diffère réellement pas de la justice.
Section XI
Il est facile de voir, par tout ce qui a été dit précédemment, si
l’on peut ou non commettre une injustice contre soi-même; car il
faut mettre au nombre des choses justes tout ce que la loi prescrit
de conforme à la vertu, en général. Par exemple, la loi n’ordonne à
personne de s’ôter la vie : or, ce qu’elle n’ordonne pas, elle le
défend. D’un autre côté, nuire à quelqu’un, en violant la loi, et
sans avoir pour but de se venger d’une offense reçue, c’est
commettre une injustice volontaire, c’est à dire, sachant à qui on
nuit, par quel moyen, et de quelle manière. Quant à celui qui se tue
dans un accès de colère, il fait, contre toute raison, une action
que la loi ne permet pas. Il fait donc un acte injuste. Mais envers
qui ? est-ce envers la société, et non pas envers lui-même ? Car
enfin, ce qu’il éprouve, il l’a voulu ; mais personne n’est
volontairement l’objet d’une injustice. Voilà pourquoi la société
inflige une peine à ce genre de crime; et, de plus, une sorte de
déshonneur s’attache à celui qui s’est tué lui-même, comme étant
coupable d’un délit envers la société.
D’ailleurs, en ce sens que celui qui ne fait que commettre un acte
d’injustice, est injuste à la vérité, mais non pas absolument
pervers; il est impossible qu’on soit injuste envers soi-même; car
ce cas est fort différent de l’autre. L’homme qui n’est injuste ou
pervers que jusqu’à un certain point, est comme le lâche; il n’est
pas absolument vicieux. De sorte que l’injustice qu’il commet n’a
pas ce degré de perversité absolue; puisque, le lui imputer, ce
serait attribuer et ôter en même temps une même chose à la même
personne; ce qui est impossible. Au contraire, il faut toujours et
nécessairement que le juste et l’injuste (pris dans un sens absolu)
se trouvent dans des individus différents. Il faut même qu’un acte
injuste soit volontaire, qu’il soit l’effet d’une détermination
réfléchie et que rien n’a provoquée; car celui qui rend le mal qu’on
lui a fait n’est pas ordinairement considéré comme coupable
d’injustice. Mais celui qui serait injuste envers lui-même
souffrirait et ferait en même temps le même tort, et, de plus, il
faudrait qu’on pût être volontairement victime de l’injustice.
Ajoutons à cela que personne n’est coupable d’injustice sans qu’on
puisse spécifier le délit particulier qui lui est imputé; or,
assurément un homme n’est point coupable d’adultère avec sa propre
femme, ni ne force sa propre maison pour y commettre un vol, ni ne
dérobe ce qui lui appartient. En un mot, le crime d’injustice
commise envers soi-même se résout toujours par la condition du
consentement donné à l’injustice dont on est l’objet.
Au reste , il n’est pas douteux que ces deux choses, être l’auteur
de l’injustice et en être l’objet, ne soient l’une et l’autre
fâcheuses: car, dans le premier cas, c’est s’attribuer plus; et,
dans le second, avoir moins que ne comporte l’équité, ou le juste
milieu, qui, pour l’art de 1a médecine, est l’état de santé, comme
il est la bonne disposition du corps, pour la gymnastique.
Cependant, il y a plus de mal à commettre l’injustice; car c’est une
chose blâmable, et qui suppose toujours ou le dernier degré de
perversité, ou un degré qui en est très-voisin. En effet, tout ce
qui est volontaire n’est pas accompagné d’injustice; mais être
l’objet de l’injustice, ne suppose de notre part ni injustice ni
perversité.
Considérée en soi, la condition de celui qui souffre l’injustice est
donc moins mauvaise; mais il peut arriver par hasard qu’elle soit un
plus grand mal. Cependant, ce n’est pas là ce dont l’art a à
s’occuper; il déclare, par exemple, que la pleurésie est une maladie
plus dangereuse qu’une chute; cependant, celle-ci pourrait, dans
certains cas, être plus funeste, s’il arrivait qu’en tombant, ou
après sa chute, un homme fût pris et tué par les ennemis.
Le juste est donc, par métaphore et par analogie, le rapport, non
-pas d’un homme avec lui-même, mais de certaines parties de son être
avec d’autres parties; encore n’est-ce pas la justice tout entière,
mais seulement celle qui régit les relations du maître, ou du
dispensateur des biens de la famille (avec ses esclaves ou ses
domestiques); car, c’est sur cette espèce de rapports qu’est fondée
la distinction entre la partie raisonnable et la partie
irraisonnable de l’âme. En envisageant la chose sous ce point de
vue, il semble que l’injustice envers soi-même est possible, parce
qu’on peut souffrir, à cet égard, quelque chose qui contrarie nos
propres désirs. Il y a donc, dans ce cas, un rapport de justice de
l’homme envers lui-même, comme il en a un de celui qui exerce
l’autorité à celui qui y est soumis.
Arrêtons-nous à ces définitions de la justice et des autres vertus
morales.
Le traducteur cite :
Ménandre : L’homme juste n’est pas celui qui ne commet point
d’injustice, mais celui qui, pouvant être injuste, ne veut pas
l’être.
Cicéron : Le droit est, pour chaque citoyen, un héritage plus
précieux que l’ensemble des autres biens qui lui ont été transmis
par ses ancêtres.
(01)
On retrouve dans les deux autres traités (M. M. l. 1,
c. 34; et Eudem. l. 4, 5 et 6), le même fonds d'idées, et
très souvent les mêmes expressions que dans tout ce cinquième livre.
(02)
« L'homme juste, dit Ménandre, n'est pas celui
qui ne commet point d'injustice; mais celui qui, pouvant être
injuste ne veut pas l'être.
»
(03)
On peut voir, dans les
Apophthegmes de Plutarque (to. 4, p. 677. ed. de reisk, un
jeu de mots de Philippe, roi de Macédoine, à l'occasion de ce double
sens du mot κλεὶς.
(04)
C'est proprement là l'idée ou la notion du droit, au sujet duquel
Cicéron dit, avec raison, qu'il est, pour chaque citoyen, un
héritage plus précieux que celui de tous les autres biens qui lui
out été transmis par ses pères. Mihi credite, major haereditas venit
unicuique vestrum a jure et legibus, quam ab iis a quibus illa bona
relicta sunt. (Cic. Or. pr. A. Caecin. c. 26).
(05)
C'est la pensée qu'exprime le
vers 149e du recueil qui nous reste sous le nom de Maximes ou
Sentences de Théognis. La comparaison poétique qui précède
immédiatement cette citation, et qui paraît avoir été usitée
proverbialement du temps d'Aristote, est peut-être aussi une
allusion à des vers de quelque poète.
(06) La même pensée se trouve aussi
dans l'Antigone de Sophocle (vs. 175). Sur quoi le scholiaste
observe que c'est une maxime attribuée, par les uns, à Bias, et par
d'autres, à Chilon. Plutarque la rappelle aussi, dans la Comparaison
de Cicéron et de Démosthène, (to. 5, p. 278 de l'édit. de Mr Coray
).
(07)
(08)
(09)
(10)
(11)
(12)
(13)
(14) C'est-à-dire en ne tenant compte
que de la proposition générale, du syllogisme, sans avoir égard à la
proposition particulière. Voici comment l'auteur lui-même développe
ailleurs la même pensée (M. M. l. 2 , c. 6): " Celui qui a la
science peut commettre une erreur dans ce cas. Par exemple, je sais
guérir la fièvre, en général, mais j'ignore si tel individu [qui est
devant moi ] a la fièvre. Il en sera de même au sujet de
l'intempérant : il est possible qu'il sache avec certitude qu'en
général tel genre d'actions est nuisible et répréhensible, et que
pourtant il ignore que telle action, en particulier, est de ce
genre, en sorte que, malgré la connaissance générale qu'il a, il
pourra pécher contre la science."
(15) C'est ainsi qu'on peut expliquer, suivant notre auteur, cette
maxime de Socrate, ou plutôt de Platon, que ni l'intempérant, ni
aucun homme, ne saurait agir contre ce qu'il sait avec certitude.
Tout le raisonnement d'Aristote, dans ce chapitre, se réduit à ceci
: 1° La science se compose exclusivement de propositions générales
et universelles, dont on fait ordinairement la majeure des
syllogismes. 2° Les causes déterminantes des actions, sont les
impressions des objets extérieurs, sur nos sens, toujours exprimées
par des propositions singulières ou particulières, et dont on fait
la mineure des syllogismes. 3° Les actions sont conformes ou
contraires à la raison, suivant qu'il y a ou qu'il n'y a pas accord
entre la majeure et la mineure, c'est-à-dire suivant que
l'impression sensible est ou n'est pas de nature à obscurcir la
lumière de la science véritable, exprimée par les propositions
universelles.
(16) L'auteur de la paraphrase ne
suppose pas qu'Aristote ait voulu parler ici d'un individu appelé
Ἄνθρωπος (Homme), mais d'un vainqueur aux jeux olympiques, quel
qu'il soit, qu'on voudrait distinguer de tout autre homme. Le sens
que j'ai adopté dans la traduction est autorisé par les scholies
d'Aspasius, cité par Mr. Zell; je ne suis pas persuadé que ce
scholiaste ait parfaitement raison , et j'ignore sur quel fondement
il donne comme positive, l'existence de vainqueur aux jeux
olympiques, appelé Ἄνθρωπος (homme), mais j'ai adopté cette
interprétation comme étant susceptible de faire entendre la pensée
d'Aristote.
(17) C'est-à-dire de ceux que l'auteur
a appelés nécessaires.
(18) L'auteur de la paraphrase,
attribuée à Andronicus, a mal interprété cet endroit, en supposant
que Satyrus avait donné à son père le surnom de Dieu. Un autre
scholiaste, cité par Mr. Zell, nous apprend, on ne sait sur quelle
autorité, que la tendresse excessive de ce Satyrus pour son père,
était fondée sur des motifs extrêmement peu honorables. Peut-être
est-il question ici d'un tyran du Bosphore, ainsi nommé, et qui
avait vécu peu de temps avant la naissance de notre philosophe.
(Voyez Diodore de Sicile, I. 14, § 93.) Ce Satyrus était fils de
Spartacus, et eut pour successeur et pour fils Lencon, dont
Démosthène fait mention dans Harangue pour Leptine.
(19) Mr. Zell cite ici un passage
des scholies d'Aspasius, où il est dit qu'une femme des contrées qui
bordent le Pont-Euxin, appelée Lamia, étant devenue furieuse de la
perte de ses propres enfants, dévorait ceux des autres femmes. On
trouve le même récit au sujet d'une femme aussi nommée Lamia, dans
Diodore de Sicile (l. 20, § 41), excepté qu'il dit qu'elle vivait
dans la Libye. Les anciens appelaient Lamies des êtres fantastiques
du genre de ceux qu'on désigne aussi par le nom de vampires. Horace
conseille aux poètes tragiques de ne point admettre ces sauvages et
dégoûtantes fictions dans leurs drames.
Neu pransaeLamiæ vivum puerum extrahat alvo.
Hor. A. P. vs. 340.)
(20) Aristote dit ailleurs
(Politic. l. 8, c. 3, § 4) que ces peuples sauvages des bords de
l'Euxin étaient appelés Heniochi et Achaei.
(21) 3) Phalaris, né en Sicile et tyran
d'Agrigente, fut célèbre dans l'antiquité par sa cruauté. Bentley a
fait voir que les détails qu'on en raconte ne sont fondés que sur
des traditions assez vagues, et presque fabuleuses, mais il n'est
guère probable qu'un homme qui n'aurait pas été en effet un monstre
eût laissé un nom aussi abhorré.
(22) Les scholies d'Aspasius
attribuent, sans aucun fondement cette monstruosité à Xerxès, roi de
Perse.
(23) Aristote examine encore ailleurs
cette question de l'emploi métaphorique ou analogique du mot
intempérant (ἀκρατής) Voyez Problem. xxvii, sect. 3 et 7.
(24) Expressions d'un poète inconnu.
(25) Iliade, ch. xiv, vs.
214-217.
(26) Au contraire, la colère est
provoquée par un outrage qu'on a reçu, ou que du moins on croit
avoir reçu.
(27) Peut-être faut-il supprimer la
négation, comme l'ont pensé plusieurs éditeurs, et traduire ; « Se
croit malheureux, seulement parce qu'il imite ceux qui le sont.
» C'est à peu près ce que
raconte Athénée, en parlant des Sybarites (p. 518): « L'un deux
(dit-il) prétendait que, pour avoir vu, en passant « dans un champ,
des hommes qui creusaient un fossé, il s'était rompu un vaisseau
dans la poitrine : sur quoi un autre lui répondit, que d'entendre
seulement ce récit lui donnait des maux de reins.
»
(28) Théodecte de Phasélis, ville
de la Pamphylie, fut disciple d'Isocrate, ami d'Aristote, orateur et
poète tragique; c'est à lui que notre philosophe avait dédié un
traité de rhétorique. Cicéron (Tuscul. l. 2, c. 7) parle également
de Philoctète comme d'un homme dont le malheur et les plaintes
pouvaient exciter l'indulgence et la compassion. Adspice Philoctetem
cui concedendum est gementi : ipsum enim Herculem viderat in Oeta
magnitudine dolorum ejulantem.
(29) II y eut deux poètes tragiques de
ce nom, l'un Athénien, et l'autre d'Agrigente : on ne sait quel est
celui dont Aristote fait mention ici, et dans plusieurs endroits de
sa Poétique. Cercyon était le père d'Alopé, dont la tragédie
de Carcinus portait le nom.
(30) On ne sait rien de ce Xénophantus;
quelques commentateurs ont pensé que c'était peut-être un des
courtisans d'Alexandre, dont Sénèque fait mention dans son traité.
De la Colère. (l. 2, c.2.)
(31) Quelques interprètes ont cru qu'il
fallait substituer ici les Perses aux Scythes ; d'autres rappellent,
à ce sujet, un passage d'Hérodote (Hist. l. 1, § 105), où il
est question d'une maladie de femme (θήλεια νοῦσος) dont les Scythes
furent frappés, quoique l'historien ne dise pas qu'elle fût
particulière aux rois de ce pays, mais seulement à ceux qui avaient
pillé le temple d'Ascalon. Voyez les notes de Mr. Coray sur le
traité d'Hippocrate Des Airs, des Eaux et des Lieux, t. 2 ,
p. 331.
(32) Poète dont on ne sait rien
d'ailleurs, sinon qu'il était de l'île de Léros. Voyez Diog. Laert.
(l. 1, sect. 84), et la note de Ménage sur cet endroit.
(33) C'est-à-dire les axiomes, ou
propositions tellement évidentes par elles-mêmes, qu'il suffit de
les énoncer pour qu'elles soient admises par tout homme qui connaît
la valeur des mots ; et qui, d'un autre côté, sont tellement
simples, et fondées sur le résultat immédiat de notre faculté
d'intuition, qu'on ne saurait les démontrer par aucune proposition
aussi simple et aussi évidente. A quoi il faut ajouter les
dfiinitions, du point, de la ligne droite, de la surface, etc.,
comme l'observe Aspasius, cité par Mr. Zell, auxquelles convient
plus proprement le nom d'hypothèses (ou suppositions), dont se sert
ici notre philosophe.
(34) Ci-dessus, c. 2 de ce livre.
(35) Littéralement :
«
Les opiniâtres (ἰδιογνώμονες) sont entêtés (ἰσχυρογγώμονες).
». Il y a à peu près entre les
deux mots grecs la même nuance de signification qu'entre les mots
français. L'opiniâtre tient à son opinion, parce qu'elle est sienne;
l'entêté tient à celle qu'il a, parce qu'il l'a; c'est-à-dire que
l'un et l'autre manquent de lumières et de raison.
(36) Voyez Sophocl. Philoct.
cité plus haut, c. 2, note 3.
(37) La paraphrase semble indiquer
qu'ici il y a quelques mots omis, ou au moins le mot ἀνώνυμος, en
sorte qu'il faudrait ajouter que ce caractère d'insensibilité, dont
parle l'auteur, n'a pas reçu de nom particulier, comme il l'a déja
dit l. 2, c. 7 et l 3, c. 11. Voyez, sur cet endroit , les remarques
de Mr. Corav, p. 293.
(38) Celle dont il est question dans la
note précédente, et laquelle Aristote a donné le nom
d'insensibilité, dans les chapitres II, VII , et VIII du second
livre de ce traité.
(39) Ci-dessus, l. 6, c.5
et 12.
(40) Dans le livre VI, chap. 12.
(41) Voyez ci-dessus, chap. 3 de ce
livre.
(42) Les commentateurs ont cru
apercevoir ici quelque contradiction : mais il paraît assez que
notre auteur veut dire qu'un homme de talent, ou habile, peut
manquer de fermeté (car c'est ce que signifie ici le mot
intempérant), comme il le dit expressément (M.. M. l. 2, c. 6), et
comme l'a entendu l'auteur de la paraphrase.
(43) De Rhodes, poète comique. Le vers
que cite Aristote était peut-être tiré de sa comédie intitulée
Les Cités ou (les Républiques).
«
Lorsque ses pièces n'avaient pas remporté le prix, dit Athénée (p.
299 et 374 ), au lieu de les retoucher, il les donnait [aux
marchands de parfums pour les déchirer, et s'en servir à envelopper
l'encens. C'est ainsi que, dans sa vieillesse, irrité de l'injustice
des spectateurs, il détruisit plusieurs de ses comédies, qui étaient
fort ingénieuses, et écrites avec beaucoup de talent.
»
(44) Poète élégiaque : il était de
Paros. Voyez les notes sur l'Apologie de Socrate p. 62, édit. de
1806, chez Mr. Firmin Didot.
(45) Parmi les commentateurs
d'Aristote, les uns ont pensé que ce chapitre et les trois suivants,
jusqu'à le fin de ce livre, avaient été placés ici mal à propos, et
qu'ils auraient dû être réunis aux cinq premiers chapitres du
dixième livre, où l'auteur traite le même sujet : d'autres
reprochent aux copistes d'avoir, à tort, détaché et transposé les
chapitres 11, 12, 13 et 14 du sixième livre de la Morale à
Eudemius, pour les placer en cet endroit. Car, si dans ce
traité, comme dans celui qui est intitulé Grande Morale (l.
2, c. 7 ) les considérations sur la volupté viennent immédiatement
après les observations sur la tempérance et l'intempérance, au moins
le même sujet n'est traité qu'une fois dans chacun de ces ouvrages,
et non pas en deux endroits différents, comme dans celui-ci.
D'autres, enfin, prétendent que c'est à dessein que notre philosophe
est revenu deux fois sur cette matière : d'abord, dans ce septième
livre, parce que le plaisir est proprement le sujet auquel se
rapportent la tempérance et l'intempérance; et ensuite, dans le
dixième livre, parce que le même sujet appartenait proprement aux
considérations générales sur le bonheur . Au reste, comme, dans
plusieurs endroits de cet examen, Aristote a évidemment eu pour but
de combattre la doctrine de Platon sur le plaisir, il sera utile,
pour bien comprendre ses raisonnements, de relire le Protagoras.
(p. 351 ), la République (l. 9, p. 580 - 592), et le
Philebus tout entier. On peut consulter aussi Xénophon (Memor.
l. 2, c. 1); Ciceron, De Finib. l. 1 et 2; Tusculan.
Quaest. l. 3).
(46) Μακάριος (heureux) est composé,
suivant Aristote, des deux mots μάλα χαίρειν, en latin valde
gaudere, avoir beaucoup de joie. L'auteur de l'ancien lexique
grec intitulé Etymologicum magnum, voit dans le même mot μακάριος
les mots μὴ κηρὶ (sous-enten. ὑποκείμενος), c'est-à-dire, qui n'est
pas sujet à la mort, ou à la destruction. Mr. Coray suppose que ce
mot n'est pas d'origine grecque. En général, les anciens écrivains,
comme Platon, Euripide, Aristote, etc., et, chez les Romains, Varron
et Cicéron lui-même, ont hasardé plusieurs étymologies fort
douteuses, ou même tout-à-fait ridicules : ce genre de critique
n'avait fait, de leur temps. que très peu de progrès.
(47)
«
Puisque la génération des plantes, [ou leur production] dans la
nature n'est pas sensible, elle n'est pas un plaisir: or, si la
génération est quelque chose d'imparfait, et si ce qui est imparfait
n'est pas un bien, le plaisir n'est donc pas un bien. Car le bien
est ce qui a déjà une existence complète, et non ce qui est [pour
ainsi dire] en train d'exister, etc.» Paraphr. Génération
signifie donc ici commencement d'existence, par opposition à
existence complète. Voyez le Philebus de Platon (p. 53). Tout
ce raisonnement est fondé sur la distinction des anciens philosophes
entre les choses qui ont une existence complète et absolue (les
idées), et celles qui n'ont qu'une existence continuellement
variable, c'est-à-dire, toutes les choses individuelles, distinction
qui, appliquée à la question présente, peut être mise au nombre des
subtilités oiseuses.
(48) C'est ce qu'Épicure appelle
exemption, ou absence de la douleur, ou plaisir stable, permanent
(κατασηματικὴ ἡδονή), par opposition à celui qui consiste dans le
mouvement. Voyez Diog. Laert. l. 10, § 136 - 139.
(49) Il serait trop long de discuter
les opinions des divers commentateurs ou traducteurs sur plusieurs
endroits de ce chapitre, dont le texte est assez obscur, parce que
les pensées de l'auteur n'avaient peut-être pas toute la clarté
désirable. J'ai tâché de le suivre autant et d'aussi près qu'il m'a
été possible, renvoyant les lecteurs qui sont capables de faire un
choix entre les diverses interprétations, et que ce genre de
discussions intéresse, aux remarques de Mr. Coray, et à celles de
Mr. Zell, qui a recueilli soigneusement tous les matériaux, mais
sans en tirer, à mon avis, aucune solution complètement
satisfaisante, ce qui, au reste, est peut-être impossible.
(50) C'était l'opinion de Platon, comme
on peut le voir par ce qui est dit sur ce sujet dans le Philébus
(p. 55).
(51) Aristote ne fait qu'indiquer ici
l'argument de Speusippus; voici comment l'auteur de la paraphrase
l'expose :
«
Car (disait Speusippus) de même que plus grand et plus petit sont
opposés ou contraires à égal , et de même qu'en fait de vertus, les
manières d'être qui s'en écartent en plus ou en moins sont
contraires; ainsi le plaisir et la peine sont opposés, ou
contraires, par rapport à l'absence de toute peine, l'un comme plus
grand, et l'autre comme moindre; et l'absence de toute peine est un
bien, mais le plaisir et la douleur sont des maux.
»
(52)
«
Les peines opposées aux plaisirs excessifs, auxquels se livre le
débauché, ne sont pas excessives : elles sont même médiocres, et
telles qu'un homme sage ne s'en inquiéterait guère, parce que ce ne
sont pas proprement des peines. Mais celui qui ne cherche que
l'excès dans les plaisirs, trouve réellement pénible de n'en avoir
que de modérés, et de conformes à la raison.
»
(Paraphr.)
(53) Voyez l'Oreste d'Euripide
(vs. 234). Aristote cite encore la même pensée dans sa
Rhétorique (l. 1, c. 11). Voyez aussi Eudem. l. 7, c. 1.