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HISTOIRE UNIVERSELLE

 

DE DIODORE DE SICILE

 

traduite en français par Monsieur l'Abbé TERRASSON

 

LIVRE TREIZIÈME.

 

 

livre I (partie I)
livre I (Hoefner)
livre II
livre III
livre IV
 
livre V
livre VI à X
livre XI
livre XII
livre XIV

livre XV
livre XVI
livre XVII
livre XVII
livre XIX

livre XX
livre XXI
livre XXV
livre XXXVII
 

 

Paris 1744

livre XIII grec - livre XIII bilibgue

 


 

1 I. Si notre objet dans cette histoire était aussi borné que celui de la plupart des autres historiens, nous aurions le temps de nous étendre dans des préambules qui pourraient avoir leur agrément et leur utilité ; et nous reprendrions ensuite le fil de notre matière. [2] Mais comme nous nous sommes engagés à renfermer en chaque livre les faits de différentes nations et en peu de livres, un espace de plus de onze cents ans, nous nous voyons obligés de supprimer toute digression et de suivre fidèlement notre sujet. Nous nous contenterons de dire que les six livres qui précédent celui-ci, contiennent ce qui s'en passa depuis la prise de Troie, jusqu'à la guerre portée par les Athéniens en Sicile, ce qui comprend un intervalle de sept cens soixante ans ; et commençant ce nouveau livre, avec le commencement de cette guerre, nous le finirons à l'entrée de la seconde guerre des Carthaginois contre Denys tyran de Syracuse.
II
Olymp. 91, an 2. 415 avant l'ère chrét.
2 CHABRIAS étant archonte d'Athènes, les romains créèrent encore trois tribuns militaires, L. Sergius, M. Papirius et M. Servilius. Les Athéniens ayant déclaré la guerre la ville de Syracuse, préparèrent leur flotte et après l'avoir pourvue de soldats et de tout l'argent nécessaire pour cette expédition, ils nommèrent pour la commander Alcibiade, Nicias et Lamachus, avec un plein pouvoir d'ordonner tout ce qu'ils jugeraient à propos dans le cours de cette entreprise. [2] Entre les particuliers mêmes de la République, ceux qui étaient plus riches que le commun des citoyens et qui voulaient gagner les bonnes grâces du peuple, équipèrent, à leur frais, chacun trois vaisseaux, et les autres promirent de contribuer aux vivres de l'armée. Les habitants moins distingués, et même plusieurs étrangers, surtout ceux qui venaient des villes des alliés, se présentaient d'eux-mêmes aux capitaines et les pressaient de les enrôler : tant on s'était enivré, d'espérance au sujet de la Sicile, dont il leur semblait déjà qu'ils allaient partager les terres entre eux. [3] Lorsqu'on fût près de mettre la voiles, toutes les statues de Mercure, qui étaient en grand nombre dans la ville, se trouvèrent mutilées en une nuit. Les citoyens qui ne crurent point que cette insolence eut pour auteurs des gens du bas peuple, en soupçonnèrent au contraire les plus puissants de la ville, dans la pensée qu'ils leur prêtèrent d'avoir voulu ébranler, par la vue de ce désordre, le gouvernement populaire. Là-dessus ils entrèrent dans une grande indignation, ils recherchèrent très soigneusement les coupables et promirent de grandes récompenses à ceux qui les découvriraient. [4] Enfin un particulier se présenta au sénat et dit qu'au temps de la nouvelle lune, il avait vu, environ l'heure de minuit, quelques gens au nombre desquels était Alcibiade, entrer dans une maison où logeait un étranger. Là-dessus on lui demanda comment il avait pu discerner un homme à minuit, il répondit qu'il l'avait vu au clair de la lune. Ainsi ce témoin s'étant coupé par cette circonstance contradictoire à la date qu'il avoir alléguée, fut rejeté et l'on ne put trouver depuis aucun indice de l'auteur du fait.
[5] La flotte composée de 140 voiles, sans y comprendre les vaisseaux chargé de toutes sortes de provisions de guerre et de bouche, et de ceux où l'on avait embarqué les chevaux, montait à un nombre prodigieux de bâtiments. Les soldats armés de pied en cap et ceux qui portaient des frondes, les troupes qui devaient combattre à cheval, plus de sept mille hommes des villes alliées, et tout l'équipage de service formait une multitude innombrable. [6]. Mais avant que de partir, les généraux enfermés avec les sénateurs tinrent conseil sur la manière dont ils gouverneraient la Sicile, au cas qu'ils s'en rendissent les maîtres. Ils conclurent qu'il fallait réduire à la captivité ceux de Selinunte et de Syracuse, et se contenter d'exiger des autres villes un tribut qu'elles apporteraient tous les ans à Athènes.
3 Le lendemain les généraux, à la tête de leur armée, se rendirent au port du Pirée : toute la ville tant citoyens qu'étrangers les y accompagnèrent en foule, pour dire adieu chacun en particulier à ses parents et à ses amis. [2] Les vaisseaux couverts sur les proues d'armes posées en ornements et en trophées, remplissaient toute l'étendue du port et ses bords étaient chargés partout d'encensoirs et d'autres vases d'or et d'argent, où l'on prenait des libations qu'on offrait aux dieux pour leur demander l'heureux succès de cette entreprise. [3] Cet armement sorti du port doubla le Péloponnèse et vint prendre terre à Corcyre : il avait ordre d'attendre là les alliés des côtes voisines qui devaient se joindre à lui. Dès qu'ils furent tous rassemblés on remit à la voile et traversant la mer Ionienne, on vint surgir au promontoire d'Iapyge. [4] De là ils suivirent les côtes méridionales de l'Italie et les Tarentins n'ayant pas voulu leur ouvrir leur port, ils passèrent encore au-delà des Métapontins et des Héracléotes et abordèrent enfin chez les Thuriens, qui les reçurent avec toute sorte de bienveillance. De là ils arrivèrent ensuite à Crotone, où ils se pourvurent de rafraîchissements. En continuant leur route, ils reconnurent le temple de Junon Lacinienne et le Promontoire Dioscoride. [5] Laissant ensuite derrière eux Tescylete et Locres, ils abordèrent à Rhege, où ils invitèrent les habitants de se joindre à eux : on leur répondit qu'on en délibérerait avec les autres Villes d'Italie.
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III. Cependant les Syracusains sentant approcher cette puissance formidable nommèrent trois généraux, auxquels ils donnèrent un pouvoir absolu, Hermocrate, Sicanus et Héraclide. Ceux-ci commencèrent par lever des soldats : après quoi ils envoyèrent des députés dans toutes les villes de la Sicile pour les engager à s'intéresser au salut commun. On leur représenta de leur part, que quoique les Athéniens fissent semblant de ne porter la guerre qu'a Syracuse, leur ambition s'étendait sur l’île entière. [2] Ceux d'Agrigente et de Naxus répondirent les premiers, que leur dessein était de persister dans leur alliance avec Athènes. Les Villes de Camarine et de Messine protestèrent qu'elles voulaient se tenir en paix et rejetèrent toute société de guerre. Les citoyens d'Himère, de Selinunte, de Gela et de Catane, déclarèrent qu'elles demeureraient attachées au parti de Syracuse. Tout le reste de la Sicile penchait au fond pour les Syracusains, mais se tenait en repos et voulait voir quel cours prendraient les choses. [3] Ceux d'Egeste avaient fait dire aux Athéniens qu'ils ne pouvaient contribuer plus de trente talents, les Athéniens très mécontents de cette offre de la part de gens qui les avaient appelés, levèrent l'ancre du port de Rhege et vinrent à Naxus de Sicile, où on les reçut avec joie, et de là ils partirent à Catane. [4] La ville ne voulut pas laisser entrer une armée navale dans son port : mais on admit les généraux qui, étant introduits dans l'assemblée du peuple, exaltaient déjà beaucoup l'avantage de leur alliance. [5] Dans le temps qu'Alcibiade parlait, quelques soldats grecs enfoncèrent une des petites portes de Catane et se répandirent dans la ville. Leur aspect obligea les Catanois à s'engager dans la guerre contre Syracuse. 
5 Pendant que ces choses se passaient, les ennemis personnels qu'Alcibiade avait à Athènes, réveillèrent l'affaire des statues mutilées et sur le soupçon qu'on en avait déjà jeté sur lui, ils l'accusèrent dans les assemblées publiques d'avoir voulu ébranler par là le gouvernement démocratique. Ces conjectures téméraires prirent une nouvelle force de l'exemple qu'on venait de voir à Argos, où quelques particuliers qui s'attachaient beaucoup à des étrangers et qui avaient voulu détruire l'autorité populaire, avaient été égorgés par les citoyens. [2] Le peuple d'Athènes échauffé par toutes ces circonstances et bien plus encore par les déclamations de ses harangueurs, envoya un vaisseau de Salamine en Sicile, avec ordre de ramener incessamment Alcibiade, pour venir répondre aux accusations portées contre lui. À l'arrivée de ce vaisseau à Catane, Alcibiade apprenant par les députés l'ordre du peuple s'embarqua avec quelques autres qu'on disait être ses complices, dans un vaisseau qui était à lui, et fit route à côté du vaisseau de Salamine. [3] Dès qu'ils furent au port de Thurium, Alcibiade, soit qu'il se sentit coupable, soit qu'il craignit la prévention de ses juges, s'échappa avec ses coaccusés : de sorte que les députés du vaisseau de Salamine l'ayant beaucoup cherché sans le trouver, revinrent seuls à Athènes et y rendirent compte de ce qui leur était arrivé. [4] Ainsi les Athéniens réduits à faire le procès à des noms, prononcèrent contre tous les accusés une vaine sentence de mort. Cependant Alcibiade passant des côtes d'Italie dans le Péloponnèse, vint se réfugier à Sparte, où il aigrit beaucoup les Lacédémoniens contre Athènes.
6  IV. LES deux généraux demeurés en Sicile avec toutes les forces de la République, se rembarquèrent pour Aegeste et prirent dans leur route la petite Ville d'Hiccara, dont le pillage monta à cent talents et ayant reçu les trente que les Segestains leurs avaient offerts, ils revinrent à Catane. [2] Comme ils avaient dessein de se rendre maître, sans coup-férir, du rivage voisin du grand port de Syracuse, ils y envoyèrent un Catanois qui leur était affidé et qui avait la confiance des généraux syracusains. Il avait ordre de leur dire qu'un certain nombre de ses concitoyens avait comploté de surprendre pendant la nuit, les Athéniens qui étaient en foule et sans armes dans leur ville, et après les avoir égorgés, d'aller mettre le feu à leur flotte dans le port où elle était actuellement. Que là-dessus les conjurés les invitaient de s'avancer avec leurs troupes pour soutenir cette entreprise et pour en assurer le succès. [3] Le Catanois s'acquitta de sa commission et les généraux de Syracuse ajoutant foi à ses paroles, convinrent en sa présence de la nuit où ils feraient marcher leurs troupes et le renvoyèrent à Catane. [4] Les généraux ne manquèrent pas de se mettre en marche dès le commencement de la nuit marquée ; et les Athéniens de leur côté s'avancèrent en silence vers le grand port de Syracuse et se saisirent d'abord du porte de l'Olympie. S'établissant ensuite dans tous les environs, ils formèrent l'enceinte de la ville. [5] Les généraux de Syracuse, qui s'aperçurent bientôt du piège qu'on leur avait dressé, revinrent incessamment sur leurs pas et tombèrent sur le camp des Athéniens. Les deux armées furent bientôt en ordre de bataille et il se donna un combat réglé, où les Athéniens tuèrent quatre cents de leurs adversaires et mirent le reste en fuite. [6] Mais s'étant aperçus que les ennemis étaient forts en cavalerie et voulant d'ailleurs se fournir de tout ce qui était nécessaire pour un grand siège, ils revinrent à Catane: ils envoyèrent en même temps à Athènes quelques-uns des leurs chargés de lettres adressées au peuple ; par lesquelles ils lui demandaient une recrue de cavaliers et de l'argent ; parce qu'ils prévoyaient que le siège qu'ils allaient entreprendre serait long. Le peuple décida qu'on leur enverrait trois cents talents et quelque cavalerie. [7] Ce fut en ce temps-là que Diagoras, surnommé l'Athée, étant appelé en jugement sur l'accusation d'impiété portée contre lui et craignant le jugement du peuple, s'enfuit hors de l'Attique. Les Athéniens promirent un talent d'argent à celui qui le tuerait. En Italie les Romains, qui étaient en guerre contre les Èques, prirent sur eux Lavinium.- Ce sont là les principaux faits de cette année.
Olymp. 91. an 3. 414 avant l'ère chrét.
7 Pisandre étant archonte d'Athènes, les Romains, au lieu de consuls créèrent quatre tribuns militaires, P. Lucretius, C. Servilius, Agrippa Menenius et Sp. Veturius. Les Syracusains envoyèrent des ambassadeurs à Corinthe et à Lacédémone, pour leur demander du secours et les prier de ne pas les abandonner dans le péril extrême où ils se trouvaient. [2] Alcibiade appuya leur demande, de sorte que les Lacédémoniens élurent Gylippe pour commandant des troupes qu'on résolut de leur fournir. Ceux de Corinthe qui leur préparaient une plus grande flotte se contentèrent pour lors de faire partir Pythès avec deux vaisseaux, en la compagnie du général de Lacédémone. [3] Nicias et Lamachus commandants de la flotte athénienne, ayant reçu à Catane deux cent cinquante hommes de cavalerie et 300 talents d'argent, se mirent en mer avec toutes leurs forces, pour aller former le siège de Syracuse. Comme ils y arrivèrent de nuit, ils se saisirent du poste de l'Epipole, avant qu'on s'en aperçut dans la ville. Dès qu'on en eut la nouvelle, on courut à sa défense; mais les Syracusains furent repoussés eux-mêmes dans leurs murailles, avec une perte de trois cents des leurs. [4] Les Athéniens qui avaient reçu trois cens chevaux de l'île d'Égine et deux cent cinquante de leurs alliés de Sicile, se trouvèrent en tout une cavalerie de huit cents hommes. Ils firent une enceinte autour de Labdale et entreprirent d'environner toute la ville d'une muraille ; ce qui jeta les citoyens dans une grande crainte. [5] C'est pourquoi ils firent une vigoureuse sortie pour interrompre la construction de cette muraille. Mais les Athéniens employant leur cavalerie, renversèrent un grand nombre des assiégés et firent bientôt rentrer le reste. Ils portèrent ensuite une grande partie de leurs troupes sur la hauteur qui domine sur le port et élevant un mur autour de l'endroit appelé Polycna ou Fanal, ils y enfermèrent aussi le temple de Jupiter ; de sorte qu'ils étaient en état de battre la ville par les deux cotés. [6] Les assiégés commençaient véritablement alors à se défier de leur fortune. Mais dès qu'ils eurent appris que Gylippe abordé à Himere y levait des soldats, leurs espérances se ranimèrent : [7] en effet, Gylippe, qui avait conduit quatre vaisseaux à Himère y avait jette l’ancre et avait engagé cette ville à prendre le parti de Syracuse. Là même il avait attiré des soldats de Géla, de Selinunte et de tous les bords du fleuve Sicanus : de sorte qu'il avait rassemblé trois mille hommes d'infanterie et deux cents chevaux, avec lesquels il se rendit par terre à Syracuse. 
8 Peu de jours après, il conduisit toutes ses troupes contre les Athéniens. Le succès d'une bataille qui se donna à cette occasion, fut que le général Lamachus y perdit la vie, et qu'après bien du carnage de part et d'autre, la victoire demeura aux Athéniens. [2] On était à peine séparé, qu'il arriva de Corinthe treize vaisseaux : Gylippe en prit tous les soldats, qu'il joignit aux troupes de Syracuse et il alla assiéger les Athéniens dans l'Epipole, où ils s'étaient logés. Ceux-ci sortirent de leur poste pour repousser les ennemis et l'on en vint à un combat, où les Athéniens perdirent beaucoup des leurs et furent vaincus; de sorte que la muraille qu'ils avaient, construite autour de l'Epipole fut abattue sans aucun obstacle. Chassés de ce poste, ils transportèrent toutes leurs forces d'un autre côté. [3] Cependant les Syracusains envoyèrent faire une nouvelle instance aux villes de Corinthe et de Lacédémone, pour leur demander encore du secours. La première de ces villes, conjointement avec les Béotiens et les Sicyoniens, leur envoya mille hommes et la seconde six cents. [4] D'un autre côté Gylippe parcourant toutes les villes de la Sicile, en attira plusieurs à l'alliance de Syracuse et ayant fait trois mille soldats et deux cents cavaliers, à Himere ou chez leurs voisins, il les amenait par terre ; lorsque les Athéniens, qui les attendaient sur leur passage, lui en tuèrent une moitié : l'autre, plus heureuse, arriva dans Syracuse. [5] Ces nouveaux secours firent naître aux Syracusains la pensée d'essayer aussi des combats de mer. Ils visitèrent ce qu'ils avaient de vaisseaux en bon état, ils radoubèrent ceux qui étaient hors de service et en ayant fait construire de nouveaux, ils firent l'essai des uns et des autres dans le petit port. [6] Alors le général Nicias écrivit à Athènes que Syracuse s'était acquis un grand nombre d’alliés et qu'ils avaient de quoi remplir une flotte dont ils s'étaient avisés de faire usage qu'ainsi il priait ses concitoyens de lui envoyer incessamment des fonds, des vaisseaux et même des commandants, qui lui aidassent à soutenir cette guerre ; parce qu'Alcibiade s'étant sauvé et Lamachus ayant été tué, il se trouvait avec une santé faible, chargé seul d'une entreprise confiée à trois personnes. [7] Les Athéniens firent donc partir vers le solstice d'Été, sous le commandement d'Eurymédon, vaisseaux qui portaient à Nicias cent quarante talents d'argent, en lui préparant pour le printemps de l'année suivante un secours encore plus considérable. C'est dans ce dessein qu'ils amassèrent de grosses sommes qu'ils firent chez tous leurs alliés de grandes levées de soldats. [8] Dans le Péloponnèse, les Lacédémoniens animés par Alcibiade, rompirent ouvertement la trêve qu'ils avaient faite avec Athènes et commencèrent une guerre qui dura 12 ans.
V
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Olympiade. 91 an 4. 413 ans avant l'ère chrétienne.
9 L'ANNÉE suivante Cléocrite fut archonte d'Athènes et l'on fit à Rome, au lieu de consuls, quatre tribuns militaires A. Sempronius, M. Papirius, Q. Fabius et Sp. Nautius. [2] Alors les Lacédémoniens avec leurs alliés se jetèrent dans l'Attique, ayant à leur tête leur roi Agis et l'Athénien Alcibiade : s'étant saisis là du fort de Décélie, qu'ils fortifièrent encore, ils s'en firent comme une porte dans le pays ennemi ; et cette guerre même prit de là le nom de guerre Décelienne. D'autre part les Athéniens envoyèrent trente vaisseaux autour du Péloponnèse sous le commandement de Chariclés et firent partir en même temps pour la Sicile quatre-vingts autres chargés de cinq mille hommes. [3] Les Syracusains, qui s'étaient préparés à un combat naval, leur opposèrent le même nombre de vaisseaux fournis d'un équipage convenable de soldats. Soixante vaisseaux de la flotte athénienne s'étant avancés, le combat devint sérieux : tout ce qu'il y avait d'Athéniens établis ou postés dans les environs, s'étaient rendus sur les bords de la mer ; les uns pour voir le combat et les autres pour recevoir ceux des leurs qui, en cas de mauvais succès, voudraient gagner le rivage. [4] Les généraux syracusains qui s'aperçurent de ce mouvement, envoyèrent aussitôt des soldats de la ville dans tous les postes des Athéniens qui étaient remplis d'argent et de toutes sortes de provisions, pour une guerre qui devait se faire par terre et par mer. Les Syracusains qui trouvèrent alors ces postes gardés par peu de gens, les enlevèrent sans beaucoup de peine, tuèrent un grand nombre de ceux qui accouraient du rivage à leur défense.  [5] Les cris qui s'élevèrent autour de ces postes et dans le camp que les Athéniens avaient auprès de la ville, étant parvenus jusqu'aux vaisseaux, y jetèrent l'alarme, et ils cherchèrent à se sauver sous un fort qui leur restait. Les vaisseaux de Syracuse les poursuivirent sans ordre ; et les Athéniens repoussés par terre du pied de deux postes dont on venait de s'emparer, furent contraints de revenir au combat naval. [6] Mais profitant aussi de l'écart où les vaisseaux syracusains s'étaient mis un peu auparavant pour les poursuivre, ils les heurtèrent, joints ensemble comme ils l'étaient, avec tant de vigueur, qu'ils en coulèrent onze à fond l'un après l'autre et poussèrent le reste jusqu'au terrain de l’île. Le combat fini, les uns et les autres dressèrent un trophée. Les Athéniens pour la victoire gagnée sur mer et les Syracusains pour les avantages remportés sur terre.
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VI. Après cet événement les Athéniens qui apprirent que Démosthène leur amenait une nouvelle flotte, qui devait arriver en peu de jours, résolurent de ne rien entreprendre jusqu'à ce temps-là. Les Syracusains au contraire, qui souhaitaient d'en venir à une bataille décisive avant l'arrivée de ce secours, harcelaient continuellement les vaisseaux ennemis. [2] Ariston, capitaine d'un vaisseau de Corinthe, leur conseilla de rendre les proues des leurs plus étroites et plus basses qu'elles n'étaient. Et cet avis qu'ils mirent en pratique, leur procura de grands avantages dans les combats, qu'ils eurent à donner dans la suite : [3] car les vaisseaux Athéniens, qui avaient des pointes fort élevées et très faibles, ne pouvaient rencontrer dans les vaisseaux ennemis que des parties éloignées de l'eau, auxquelles d'ailleurs elles ne causaient jamais beaucoup de dommage ; au lieu que dans l'abordage les vaisseaux de Syracuse étaient en état de porter des coups violents aux endroits les plus voisins de l'eau et de faire entre-ouvrir et couler à fond, du premier choc, les bâtiments de leurs adversaires. [4] Dans cette disposition des choses, les Syracusains insultaient continuellement sur mer et sur terre les retranchements de leurs ennemis, mais toujours en vain et ils ne pouvaient les tirer de l'inaction où les tenait leur attente. Enfin pourtant quelques-uns des capitaines de vaisseaux ne pouvant plus soutenir les railleries et les injures de leurs adversaires s'avancèrent sur eux et engagèrent un combat général dans le grand port. [5] Les Athéniens, dont les vaisseaux étaient bons voiliers, qui avaient une grande expérience de la mer et dont les officiers étaient extrêmement habiles, ne purent profiter d'aucun de ces avantages dans un lieu resserré. Les Syracusains qui les investirent, ne leur permettaient de reculer d'aucun côté. Ils les accablaient de traits de dessus leurs ponts et les obligeaient à coups de pierre de descendre des leurs. Accrochant ensuite les vaisseaux qui s'approchaient d'eux, ils se jetaient dedans et changeaient un combat naval en un combat d'infanterie. [6] Enfin, les Athéniens pressés de tous côtés, prirent la fuite. Les Syracusains qui les poursuivirent leur coulèrent encore à fonds sept vaisseaux et émirent plusieurs autres hors de service. 
11 Les succès que Syracuse avait eus sur mer et sur terre, l'animaient d'une grande espérance, lorsque Eurymédon et Démosthène arrivèrent. Ils étaient partis d'Athènes avec une puissante flotte et ils l'avaient encore fortifiée, par des troupes qu'ils avaient prises à Thurium et à Messapie villes d'Italie, qui leur étaient alliées. [2] Ils amenaient trois cent dix vaisseaux partant cinq mille soldats, sans y comprendre l'équipage de service. Ils étaient suivis de plusieurs vaisseaux de charge, qui contenaient l'argent, les armes et un grand nombre de ma chines de guerre propres à un siège. À cette vue les Syracusains retombèrent dans leur première consternation pensant bien qu'il serait difficile de résister à tant de forces. [3] Démosthène ayant persuadé aux commandants ses collègues de se saisir de l'Epipole, sans laquelle on ne pouvait faire un mur de circonvallation autour de la ville, se mit à la tête de dix mille hommes armés de toutes pièces et de dix mille autres armés à la légère, avec lesquels il attaqua de nuit les Syracusains. Comme ceux-ci ne s'attendaient point à cette attaque, les Athéniens se rendirent maîtres de quelques logements, et pénétrant jusque dans l'Epipole, ils y renversèrent une partie du mur qui la défendait. [4] Les habitants y coururent aussitôt de tous côtés, et Hermocrate, le premier de leurs trois commandants, ayant mené avec lui des soldats d'élite, repoussa les Athéniens, qui se trouvant au milieu de la nuit dans un lieu qu'ils ne connaissaient pas, s'enfuyaient les uns d'un côté les autres de l'autre. [5] Les Syracusains soutenus de leurs alliés les poursuivirent. Ils tuèrent deux mille cinq cents hommes et en blessèrent autant, ce qui fit tomber entre leurs mains une grande provision d'armes. [6] Dès le lendemain de cet événement ils envoyèrent Sicanus, un autre de leurs commandants, avec douze vaisseaux pour annoncer cette victoire aux villes alliées et les inviter à achever leur délivrance par de nouveaux secours. 
12 Les Athéniens dont les affaires allaient mal de tous côtés, se trouvaient campés dans un lieu humide et marécageux, circonstance qui commençait à mettre la perte parmi leurs soldats et qui leur fit tenir un conseil très grave sur leur situation. [2] Démosthène opina qu'il fallait s'en retourner incessamment à Athènes et qu'il serait bien plus avantageux d'aller défendre leur patrie attaquée par les Spartiates, que de demeurer en Sicile pour n'y rien faire : Nicias répliqua qu'il serait honteux d'abandonner le siège qu'ils avaient entrepris, surtout ayant sur leurs ennemis la supériorité des richesses, des vaisseaux et des troupes. Il ajouta que si ayant donné ainsi la paix à Syracuse sans le consentement du peuple, ils s'en retournaient dans leur pays, ils s'exposeraient eux-mêmes à un grand péril de la part de ceux qui sont toujours prêts à accuser les généraux. [3] Ceux qui assistaient à ce conseil se partagèrent également entre l'avis de Démosthène et celui de Nicias, de sorte que par cette incertitude on demeura dans l'inaction. [4] Il arriva cependant à Syracuse un renfort considérable d'alliés de Sicile, tant de Selinunte que de Gela, d'Himère et de Camarine ; ce qui augmenta beaucoup encore la confiance des assiégés et le découragement des assiégeants. D'un autre côté la maladie faisait de grands progrès ; plusieurs en moururent et tous se repentaient de n'avoir pas repris dans les premiers jours le chemin de leur patrie. [5] Ainsi, comme le murmure se répandait dans les troupes et que le plus grand nombre même se jetait dans les vaisseaux, Nicias se vit obligé d'accorder son suffrage pour le retour.
VII. Dès que l'ordre, en fut annoncé de la part des généraux, tous les soldats firent leur bagage ; les vaisseaux furent bientôt remplis et tournaient leur proue du côté de la mer. Les généraux firent publier que personne ne demeurât en arrière, parce qu'au dernier signal on laisserait les paresseux sur le rivage. [6] Il y eut une éclipse de lune pendant la nuit, qui précéda le jour marqué pour le départ. Là-dessus Nicias, superstitieux de son naturel et qui liait ce phénomène à la perte qui avait affligé son armée, jugea à propos de consulter ses devins. Ceux-ci répondirent qu'il convenait de suspendre le départ pour trois jours. Démosthène fut obligé de consentir à ce délai, pour ne point blesser la prévention publique. 
13 Les Syracusains instruits par des transfuges de ce retardement et de sa cause, remplirent d'hommes armés toutes leurs galères, qui étaient au nombre de soixante et quatorze et les faisant soutenir par d'autres troupes posées sur le rivage, ils attaquèrent les ennemis par mer et par terre. [2] Les Athéniens, dont la flotte montait à quatre-vingt-six voiles, donnèrent l'aile droite à Eurymédon, qui se trouva opposé à Agatarchus et l'Athénien Euthydème, qui commandait l'aile gauche avait devant lui le Sicilien Sicanus. Le centre était occupé du côté des Athéniens, par Ménandre et du côté des Syracusains par Pithès de Corinthe. [3] Or, quoique chaque escadre des Athéniens fut plus étendue, comme étant composée d'un plus grand nombre de vaisseaux, cet avantage apparent fut la cause de leur défaite. Car Eurymédon ayant entrepris d'envelopper l'aile des ennemis qui lui était opposée, les Syracusains qui le virent hors de sa ligne et séparé du gros de sa flotte, le poussèrent dans le détroit ou port appelé Dascon, qui était gardé par les Syracusains. [4] Là contraint de heurter la terre et de sortir de son vaisseau, il reçut un coup mortel, dont il périt. Sept vaisseaux furent coulés à fond dans ce port. [5] Le combat naval se soutenait encore un peu plus loin. Mais lorsqu'on y apprit que le général athénien était tué et qu'on avait perdu sept vaisseaux, la partie de la flotte athénienne la plus proche de ce détroit et qui apprit la première cette nouvelle, commença à reculer ; et les vaisseaux syracusains encouragés par ce succès les poursuivant avec vigueur, toute la flore d'Athènes prit le parti de la fuite. [6] Mais comme on la poursuivit le long de ce bassin, dont les dehors étaient dangereux, plusieurs vaisseaux furent arrêtés contre les rochers ou s'enfoncèrent dans la vase. Le général Sicanus envoya sur eux un brûlot plein de sarment, de poix et de mèches, auxquelles on mit le feu et qui le communiquèrent à tous les vaisseaux ennemis, malheureusement tombés dans cet écueil. [7] Les Athéniens l'éteignaient avec toute la diligence dont ils étaient capables et n'avaient point d'autre ressource que de repousser, autant qu'ils pouvaient, ceux qui cherchaient à entretenir cet incendie. Les troupes qu'ils avaient laissées à terre avant le combat, se rassemblèrent aussi de leur côté sur le rivage, où quelques vaisseaux brûlants venaient aborder. Ils tâchaient aussi d'éteindre le feu et donnaient à leurs camarades tous les secours dont ils pouvaient s'aviser. [8] Les Syracusains qui voulurent les en empêcher s'en trouvèrent mal; et ayant à faire à des hommes que le péril même encourageait, ils furent battus sur terre, pendant que leur flore victorieuse rentrait dans son port. Le combat naval coûta peu de soldats à Syracuse, au lieu que les Athéniens y perdirent au moins deux mille hommes et jusqu'à dix-huit vaisseaux. 
14 Les Syracusains jugeant qu'il n'y avait plus rien à craindre pour la ville et qu'il ne leur manquait que d'envelopper l'armée ennemie et d'y faire autant de prisonniers, qu'elle comptait de soldats, fermèrent toute l'enceinte de leur port ou de leur rade, par une chaîne de barques. [2] Ils rassemblèrent à ce dessein tout ce qu'ils avaient de galères, de vaisseaux marchands et de vaisseaux de charge et les liant les uns aux autres par des chaînes de fer, ils les assujettirent encore par des planches qu'ils clouèrent sur les bords de l'un à l'autre et qui leur servaient de pont. Ils eurent achevé tout cet ouvrage en trois jours de temps. [3] Les Athéniens voyant qu'on leur ôtait toute ressource de salut, convinrent entre eux de remplir leurs vaisseaux d'hommes et de repartir dans les uns et dans les autres ce qu'ils avaient de meilleurs soldats, afin d'épouvanter les ennemis par le nombre et surtout par la disposition où ils verraient une multitude de braves gens réduits au désespoir. [4] Ils suivirent ce projet et ayant fait monter avec ordre et avec choix dans les cent quinze vaisseaux qui leur restaient, ce qu'il fallait de troupe pour les armer et pour les défendre, ils postèrent tout le reste de leurs gens sur le rivage. Les Syracusains de leur côté, placèrent leur armée de terre devant leurs murailles et mirent en armes leurs soixante et quatorze galères. Elles étaient suivies de barques plus petites, où l'on avait placé les jeunes gens de famille libre sortis de l'enfance et qui devaient combattre sous les yeux de leurs pères. [5] Les murs qui environnaient le port et tous les lieux un peu élevés paraissaient garnis de spectateurs. Les femmes, les jeunes filles, les enfants et tous ceux qui n'étaient pas en état de porter les armes, s'intéressaient personnellement au succès de cette journée et l'agitation de leur esprit égalait le travail des combattants. 
15 Alors Nicias qui commandait les troupes de terre, jetant les yeux sur la flotte, sentit toute l'importance et tout le péril d'une semblable conjoncture. C'est pourquoi quittant son poste et se lançant dans la première barque qu'il rencontra, il se fit conduire autour de tous les vaisseaux. Il appelait chacun des capitaines par son nom, et lui tendant les bras, il l'invitait à se signaler par dessus les autres et à ne pas laisser perdre la dernière ressource, que la fortune offrait à sa patrie. Il lui représentait que le salut de ses concitoyens et le sien propre dépendait du courage qu'il ferait voir en cette occasion. [2] Il faisait souvenir les pères, des enfants qu'ils avaient laissés à Athènes. Il invitait ceux qui descendaient de parents illustres à ne pas déchoir de la réputation de leurs aïeux. Il exhortait ceux qui avaient reçu des honneurs publics à montrer qu'ils en étaient dignes. Il les conjurait tous de ne pas livrer à Syracuse la gloire immense que leurs ancêtres s'étaient acquise à Salamine et de ne pas changer en des fers honteux tant de trophées. [3] Après ces discours, Nicias revint à fa fonction sur le rivage et l'on entendit sur la flotte le chant ou le cri qui servait de signal. Elle se porta tout d'un coup vers la chaîne de barques et elle entreprit de la rompre avant que les ennemis y fussent arrivés pour la défendre. Mais ceux-ci se mirent bientôt en mouvement et faisant glisser leurs vaisseaux entre ceux d'Athènes, ils les séparèrent les uns des autres et les obligèrent d'abandonner leur ouvrage pour en venir à un combat. [4] Cependant comme les vaisseaux athéniens étaient poussés les uns sur le rivage, les autres vers le milieu du bassin et d'autres contre les murs de la ville, il ne s'agissait plus de rompre la chaîne ; et il se donnait dans toute l'étendue du port plusieurs petits combats séparés. [5] Les deux partis étaient également animés et avaient le même intérêt à la victoire. Les Athéniens comptaient même sur l'avantage du nombre ; et d'ailleurs se voyant arrivés à la décision finale de leur salut ou de leur perte, le péril ne les effrayait pas et la vie n'était rien pour eux. Les Syracusains qui avaient pour témoins leurs pères, leurs femmes et leurs enfants, entraient en émulation les uns à l'égard des autres et chacun d'eux voulait que la victoire lui fut due plus qu'à tout autre. 
16 Dans cette ardeur, plusieurs s'apercevant que leurs vaisseaux prenait eau par le choc du vaisseau ennemi, sautaient dans celui-ci et continuaient de combattre comme dans le leur propre. D'autres, avec des crocs, tiraient à eux le vaisseau opposé et forçaient ceux qui étaient dessus de venir se battre corps à corps. [2] D'autres enfin, se jetant plusieurs ensemble dans le vaisseau attaqué, y tuaient jusqu'au dernier de ceux qui l'occupaient et le défendaient ensuite comme étant devenu le leur. On entendait partout un bruit affreux d'ais qui se heurtaient et qui se brisaient et des cris d'hommes qui tuaient ou qui étaient tués ; [3] mais surtout de ceux qui se trouvant dans un vaisseau heurté de plusieurs côtés à la fois, périssaient tous ensemble par l'ouverture totale de leur bâtiment. On n'épargnait pas ceux mêmes, qui après cet accident, se sauvaient à la nage. On leur portait encore des coups de lance, où ils servaient de but à des traits qu'on leur tirait. [4] Les chefs qui voyaient toutes les lignes rompues et toute leur flotte séparée n'avaient plus d'ordre à donner. Les mêmes signaux ne pouvaient plus suffire à un si grand nombre de vaisseaux épars et qui se trouvaient dans des circonstances toutes différentes les uns des autres ; un seul vaisseau entouré souvent de plusieurs qui l'attaquaient tous ensemble n'aurait pu même apercevoir ces signaux ; et la seule multitude des traits qui couvraient l'air, les aurait cachés à tout le monde. [5] En un mot, le choc des vaisseaux, le seul bruit des armes et surtout les cris de ceux qui exhortaient leurs camarades de dessus le rivage, faisaient qu'on ne pouvait plus rien entendre. [6] En effet, tous les bords du bassin, qui formait le port, étaient tellement couverts ou d'Athéniens, en certains endroits, ou de Syracusains en d'autres, et les vaisseaux côtoyaient la terre de si près, que les soldats du rivage se trouvaient souvent à portée de soutenir ceux des vaisseaux. [7] Pour les spectateurs qui bordaient le haut des murailles de la ville, ou qui s'étaient placés sur des lieux plus élevés, ils ne pouvaient faire autre chose que de chanter des hymnes de réjouissance, quand les leurs avaient l'avantage ou de pousser des cris lamentables et d'implorer l'assistance du ciel, quand ils les voyaient succomber. Car si quelquefois il arrivait que les vaisseaux de Syracuse heurtassent contre le pied des murailles, les vieillards, les femmes, les sœurs, avaient sous leurs yeux leurs fils, leurs maris, leurs frères expirants, sans pouvoir les secourir. 
17 Après tant d'efforts et tant de pertes, la bataille n'était pas encore finie. Car les vaincus n'osaient plus aborder sur le rivage. Les Athéniens demandaient à ceux des leurs qui y cherchaient leur salut, s'ils croyaient aborder au port d'Athènes et les soldats de Syracuse disaient à ceux qui venaient se réfugier à terre, que puisqu'ils avaient voulu prendre leur place dans les vaisseaux où ils souhaitaient eux-mêmes de monter, c'était à ceux qui leur avaient enlevé cet honneur, à ne pas abandonner le salut de la patrie, dont ils s'étaient chargés. Ils ajoutaient ensuite qu'on n'avait pas ôté aux ennemis, par la chaîne qu'ils avaient faite, la ressource de la fuite, pour la leur laisser à eux-mêmes sur leurs propres rivages et que tous les hommes étant destinés à la mort, ils manquaient honteusement, et à la vue de tous leurs concitoyens, la plus belle qui püt jamais se présenter à eux. [2] Ces reproches obligèrent ceux qui se croyaient sauvés à remonter dans leurs vaisseaux tous brisés qu'ils étaient, et couverts eux-mêmes de blessures. [3] Enfin, les Athéniens les plus proches des murailles plièrent les premiers et leur découragement s'étant communiqué de proche en proche, toute leur flotte céda enfin et revira de bord. [4] Les Syracusains jetant de grands cris de dessus leurs vaisseaux, poussèrent avec violence leurs adversaires contre terre : les soldats athéniens, qui n'avaient pas péri en mer, s'élançaient de leurs vaisseaux brisés sur la rive la plus prochaine pour se joindre à leur camp. [5] Et toute la surface du bassin du port était couverte de planches rompues et de lances ou de flèches qui flottaient sur l'eau. La perte d'Athènes monta à soixante vaisseaux mis en pièces ; et Syracuse en eut huit coulés à fond, et seize considérablement endommagés. Les Syracusains en amenèrent au bord le plus qu'il leur fut possible pour les réparer ; et cependant ils rendirent par un décret public les honneurs funèbres à ceux des citoyens ou des alliés qui étaient morts dans le combat. 
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VIII. MAIS ceux des Athéniens qui purent arriver dans la tente de leurs généraux, les prièrent de songer, non à leurs vaisseaux, mais à leurs soldats et à eux-mêmes. Démosthène répondit qu'il fallait donc remonter incessamment sur les bâtiments qui leur restaient et aller rompre la barrière qui subsistait toujours. Il ajouta que la chose devenait faisable, en profitant de la distraction de leurs ennemis, qui dans la situation présente ne s'attendaient à rien de pareil. [2] Nicias ne fut pas de cet avis et il jugea que renonçant à la marine, il fallait se réfugier par terre dans les Villes de la Sicile qui leur étaient alliées. Tout le conseil passa à cette opinion. Ainsi on brûla le peu de vaisseaux qu'on avait encore et l'on se prépara au départ. On se douta bien à Syracuse que les Athéniens pendraient le temps de la nuit pour décamper. [3] C'est pourquoi le commandant Hermocrate conseilla aux Syracusains de tenir leurs troupes sur pied dès la nuit prochaine et de fermer exactement tous les passages. [4] Mais les autres chefs s'opposèrent à cette proposition, en représentant que la plupart de leurs soldats étaient blessés et qu'ils étaient tous accablés de fatigue, au point de ne pouvoir rien exiger d'eux. Là-dessus Hermocrate s'avisa d'envoyer quelques cavaliers autour du camp des Athéniens, pour leur dire, par-dessus les retranchements, que les Syracusains s'étaient saisis de tous les postes avantageux qui dominaient sur les chemins et sur les passages. [5] Les cavaliers qui exécutèrent cet ordre en pleine nuit, donnèrent lieu aux Athéniens de croire que c'étaient les Léontins leurs alliés qui leur faisaient porter cet avis à bonne intention : de sorte qu'ils furent étrangement consternés et suspendirent leur départ qui n'aurait trouvé alors aucun obstacle. [6] Mais le lendemain les Syracusains allèrent dès la pointe du jour se poster sur ces mêmes routes, dont ils fermèrent toutes les issues. Les généraux athéniens partagèrent leurs troupes en deux files, au milieu desquelles ils mirent leur bagage et leurs malades : leurs soldats étaient, les uns à la tête, et les autres à la queue de cette marche ; les premiers sous le commandement de Démosthène, et les seconds, sous celui de Nicias. 
Dans cet arrangement, ils prirent le chemin de Catane. 
19 De leur côté les Syracusains tirèrent de cinquante de leurs vaisseaux, qu'ils amenèrent au pied des murs de leur ville, tous les soldats qui les montaient, et les armant comme les troupes de terre, ils se mirent avec toutes ces forces, à la suite des Athéniens. Ils les atteignirent aisément et suspendirent bientôt leur retraite. [2] Ils employèrent néanmoins trois jours, non à les poursuivre seulement, mais à les envelopper de toutes parts : de sorte qu'ils les détournèrent d'abord du chemin de Catane, qui était leur objet et les obligeant de revenir dans les champs d'Elore, ils les enfermèrent entre eux et le fleuve Asinare. Là ils leur tuèrent dix-huit mille hommes et en prirent sept mille vivants, du nombre desquels furent les deux généraux Démosthène et Nicias. Ils abandonnèrent le reste à la discrétion de leurs soldats, [3] auxquels les Athéniens furent obligés de livrer leurs armes et leurs personnes mêmes pour sauver leur vie. D'abord après cette victoire, les Syracusains dressèrent sur le lieu même deux trophées, à chacun desquels ils attachèrent les armes des deux généraux pris vivants et s'en revinrent à la ville [4] où ils firent aux dieux un sacrifice au nom de tout le peuple. Le lendemain on convoqua l'assemblée générale pour savoir ce que l'on ferait des prisonniers de guerre. Dioclès, le plus accrédité de leurs orateurs, proposa de faire mourir ignominieusement les deux commandants athéniens et d'envoyer actuellement aux Carrières tout ce qui venait de l'Attique même en leur donnant une mesure de blé par tête pour leur nourriture : et qu'à l'égard des troupes alliées, on les vendrait à l'encan. [5] Quand on eut lu cet avis, Hermocrate s'avança dans l'assemblée et entreprit de lui persuader, qu'un usage modéré de la victoire était bien plus glorieux que la victoire même. [6] Le peuple fit un grand murmure à cette proposition et la rejetait au loin lorsqu'un particulier, nommé Nicolaus, qui avait perdu deux fils dans cette guerre monta sur la tribune, soutenu par deux domestiques, à cause de son grand âge. Le peuple se tut dès qu'il le vit et se flattant qu'il allait parler contre les captifs, il lui prêta un grand silence. Le vieillard commença ainsi son discours. 
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IX. CITOYENS de Syracuse : Je suis moi-même un des plus grands exemples des calamités de la guerre. J'étais père de deux fils, que j'ai exposés tous deux aux plus grands périls pour le salut de la patrie et j'ai bientôt reçu la nouvelle qu'ils ont tous deux été tués. [2] N'ayant plus de société dans la vie et ne cherchant plus que la mort, je les félicite l'un et l'autre, et je ne trouve à plaindre que moi. [3] Ils ont immolé à leur devoir une vie qu'ils auraient perdue tôt du tard et leur gloire devient immortelle ; mais pour moi qui demeure privé des soutiens de ma vieillesse, je souffre la double privation, et de leur compagnie, et de leur secours : [4] la vertu même, dont ils ont donné une preuve si évidente, me rend leur perte plus sensible. J'ai sans doute une grand sujet de haïr les Athéniens qui m'ont réduit à être soutenu par des serviteurs, au lieu de l'être par mes enfants : [5] si donc, il ne s'agissait aujourd'hui que de ce qui concerne cette nation téméraire, les maux de ma patrie et les miens propres, dont elle est la cause, m'aigriraient vivement contre elle. Mais comme l'affaire présente nous offre la question plus générale de la compassion due aux malheureux, et l'objet plus étendu de la réputation de Syracuse dans le monde entier, je dirai librement ce que je pense au sujet de vos captifs. 
21 Le peuple d'Athènes vient de recevoir, et de la part des dieux, et par nos mains mêmes, le châtiment exemplaire de la guerre insensée qu'il est venu nous apporter. [2] Il est avantageux pour l'instruction du genre humain, que ceux qui se laissent conduire par l'injustice, soient conduits par l'injustice à l'infortune. [3] Qui aurait jamais pu croire que les Athéniens, qui avaient tiré du trésor de Délos dix mille talents, équipé une flotte de deux cents voiles et levé une armée de plus de quarante mille hommes, fussent arrivés par de si grands préparatifs à une déroute telle que n'ayant plus ni vaisseaux, ni soldats, il ne leur reste pas même un courrier, par lequel ils puissent faire porter à leurs compatriotes la nouvelle de leur ruine. [4] Vous donc, ô Syracusains, qui voyez les orgueilleux haïs des dieux et des hommes, respectez la fortune et la providence qui la gouverne et n'oubliez en aucune de vos actions que vous n'êtes que des hommes. Quel honneur retirerez vous de tuer des ennemis étendus par terre et quelle gloire peut accompagner la pure vengeance ? Celui dont la cruauté demeure implacable à l'aspect du dernier malheur de son adversaire, insulte à l'état de faiblesse où tous les hommes peuvent tomber. [5] Car enfin, il n'est aucune prudence humaine qui puisse parer tous les coups de la fortune, qui semble quelquefois se plaire à changer tout d'un coup les délices de la prospérité en la misère la plus accablante. Quelqu'un dira peut-être : ils ont à notre égard un tort visible et nous avons droit de les en punir.  [6] Mais n'avez vous pas déjà châtié la nation entière ; et ces captifs mêmes ne vous ont-ils pas fait satisfaction en livrant leurs personnes avec leurs armes, et n'ayant recours qu'à votre miséricorde. Ne leur donnez pas un démenti sur la bonne opinion qu'ils ont eue de vous. [7] Ceux qui ont poussé jusqu'au bout leur attaque injuste sont morts dans le combat; mais ces derniers, de vos ennemi qu'ils étaient, sont devenus vos suppliants. Quiconque rend les armes à son vainqueur, ne le fait que dans l'espérance de sauver sa vie. Si donc il y trouve sa perte, il est malheureux; mais celui qui la lui fait trouver est un barbare. [8] Or, Messieurs, ceux qui aspirent à gouverner d'autres hommes, ne doivent pas tant se livrer à l'esprit de la guerre, qu'ils ne songent encore davantage à se donner des principes d'équité et d'humanité 22 car leurs sujets mêmes qui leur obéissent par crainte, prennent quelquefois le moment favorable pour se venger de leurs emportements et de leurs violences. Au lieu que les souverains qui se font aimer affermissent et étendent de plus en plus leur domination. [2] Qu'est-ce qui a fait tomber l'empire des Mèdes ? C'est la cruauté des rois envers leurs sujets : la défection des Perses entraîna même celle de bien d'autres peuples. Comment est-ce que Cyrus, de particulier qu'il était, devint maître de toute l'Asie ? C'est par la douceur dont il usait envers tous ceux qu'il avait soumis. Non seulement il ne maltraita point Crésus, roi de Lydie, mais il l'accabla de bienfaits. Il en usa de même à l'égard de tous les rois et de toutes les nations dont il s'était rendu le maître. [3] Aussi la réputation de sa clémence s'étant répandue par toute la terre, les peuples de l'Asie se prévenaient les uns les autres pour entrer dans son alliance. [4] Mais pourquoi vais-je chercher des exemples dans des temps et dans des lieux éloignés de nous. Dans notre ville même Gélon, de simple citoyen qu'il était, devint le chef et le commandant de toute la Sicile, par le concours de tous les peuples, qui vinrent se soumettre volontairement à sa conduite. Sa bonté qui s'exerçait particulièrement à l'égard des malheureux, semblait appeler tous les hommes auprès de lui. [5] Ainsi, nous qui avons succédé à son autorité dans cette île, ne dégénérons pas de la vertu qu'on a louée dans nos ancêtres. Ne nous montrons pas farouches et implacables à l'égard de ceux que le fort de la guerre a fait tomber entre nos mains et ne donnons pas lieu à l'envie de publier que nous sommes indignes des faveurs de la fortune. Heureux ceux qui se conduisent de telle sorte, qu'on se réjouisse de leurs succès et qu'on s'attriste de leurs peines. [6] Les avantages de la guerre ne sont dus ordinairement qu'au hasard des circonstances. Mais la modération dans la victoire est un indice non équivoque du mérite personnel des vainqueurs. N'enviez donc point à votre nation la gloire de faire dire à toute la terre qu'elle s'est rendue supérieure aux Athéniens, non seulement par la valeur, mais encore par la clémence. [7] On verra que ceux qui se vantaient de surpasser tous les autres hommes en humanité auront éprouvé de notre part les effets de cette vertu dans leur propre besoin. Et ce peuple qui se glorifiait d'avoir dressé le premier un autel à la miséricorde dans sa ville, se souviendra d'avoir trouvé lui-même un pareil asile dans la nôtre. [8] L'injustice de leur attaque devenant par là plus odieuse, on applaudira encore davantage à notre victoire. Les Athéniens, dira-t'on, qui sont venus faire la guerre à des hommes prêts à pardonner à leurs ennemis, n'avaient-ils pas bien mérité leur propre défaite ? Ils porteront en secret le même jugement contre eux-mêmes et souscrivant au fond de leur âme à leur propre condamnation, ils sentiront toute l'équité de leur châtiment. 
23 Il est beau, Messieurs, de donner les premiers l'exemple de la compassion et de terminer la guerre en faisant du bien aux vaincus. Car enfin, la bienveillance envers les amis doit être immortelle ; mais la discorde entre les nations ne doit pas toujours durer. Par cette maxime vous augmenterez le nombre de vos alliés et vous diminuerez celui de vos ennemis. [2] Il n'est ni raisonnable ni avantageux de faire passer les inimitiés d'âge en âge. Il arrive souvent que ceux qui étaient les plus forts au commencement, deviennent ensuite les plus faibles. [3] Et la guerre présente sans aller plus loin, en est une preuve. Ces mêmes hommes qui avaient fait autour de votre ville une enceinte formidable, attendent actuellement leur arrêt dans vos fers. Il est donc important de nous assurer la compassion des autres hommes, pour le cas où nous éprouverions nous-mêmes quelque disgrâce de la fortune. La vie présente fournit assez d'événements qu'on n'aurait jamais prévus ; des séditions populaires, des courses de pirates, des guerres enfin, que toute la prudence humaine ne saurait parer. [4] En un mot, si nous manquons cette occasion d'exercer la clémence envers les vaincus, nous allons établir pour toujours une loi cruelle contre nous-mêmes. Il ne faut pas espérer de la part des autres des égards auxquels on aura manqué soi-même. L'inhumanité ne doit pas s'attendre à la miséricorde. Nous implorerons en vain dans les infortunes où nous pourrons nous trouver, les lois et les mœurs de la Grèce si dans la circonstance présente nous immolons nous mêmes un si grand nombre de Grecs. [5] Ils n'ont point été jusqu'à présent inexorables pour ceux qui leur ont rendu les armes et qui leur ont livré leur vie. Ils ont tous préféré la miséricorde à l'inhumanité et l'accueil favorable à l'arrogance : 24 c'est par la même noblesse de sentiments qu'ils résistent à ceux qui les attaquent et qu'ils cèdent à ceux qui les implorent, qu'ils s'animent contre l'orgueil des uns et qu'ils se laissent toucher par l'humiliation des autres. C'est un étrange changement que celui d'un homme, qui de notre agresseur devient notre suppliant et qui nous soumet sa destinée ; [2] et je ne m'étonne pas que des hommes qui ont quelque idée de la condition humaine se laissent vaincre par la pitié. Dans la guerre du Péloponnèse, encore récente, les Athéniens ont bien voulu recevoir la rançon des Spartiates qu'ils avaient pris et qu'ils tenaient enfermes dans l'île de Sphacterie ; [3] et les Spartiates à leur tour en ont agi de même à l'égard des Athéniens et de leurs alliés, lorsqu'ils les détenaient dans leurs chaînes. Les uns et les autres ont suivi en ce point la loi naturelle qui veut que l'inimitié ne subsiste que jusqu'à la victoire et que le châtiment se borne à réduire les vaincus sous son pouvoir. [4] Celui qui le porte plus loin et qui immole le captif qui a recours à la clémence, ne punit pas son ennemi, mais il insulte la nature humaine. [5] Quiconque aura quelque connaissance des maximes des sages, lui dira : ô homme ne présumez pas de vous-même et connaissez votre condition : sachez que le sort dispose de tout. Pourquoi les premiers Grecs nos ancêtres ont ils voulu qu'on ne dressât point les trophées en pierre et qu'on n'employât à cet usage que les premiers arbres qu'on rencontrerait. [6] C'est afin que ces trophées ne pouvant subsister que peu de jours, le temps abolit bientôt ces monuments d'une haine réciproque. Et si vous avez dessein de la rendre durable, vous comptez trop sur l'avenir. Un revers qui vous attend abaissera bientôt votre orgueil ; 
25 au lieu qu'en terminant vous-mêmes la guerre et traitant favorablement les vaincus, vous acquerrez l'amitié d'un peuple dont vous pourrez avoir besoin. Car enfin, ne pensez pas que la puissance d'Athènes soit détruite par le mauvais succès de son entreprise sur la Sicile. Leur République est encore maîtresse de toutes les îles de la Grèce et elle est toujours à la tête de tous les Grecs établis sur les côtes de l'Europe et de l'Asie. [2]  Il n'y a pas bien des années qu'ayant perdu en Égypte trois cens vaisseaux, avec tous les hommes qui les montaient, elle contraignit le roi de Perse, qui semblait avoir pris le dessus en ce pays là, à un traité peu honorable pour lui. Et si nous remontons à Xerxès, qui avait déjà fait raser les murailles et toutes les maisons d'Athènes, nous nous souviendrons que les Athéniens le vainquirent bientôt après. Et que c'est même par cette victoire qu'ils acquirent la supériorité qu'ils ont aujourd'hui sur toute la Grèce. [3] Il semble en effet que cette ville prenne de nouveaux accroissements par ses défaites. La raison en est que dans les situations les plus malheureuses, elle ne suit jamais de lâches conseils. Il est donc important pour nous de nous assurer leur alliance pour l'avenir, en épargnant ceux des leurs qui sont tombés entre nos mains ; [4] au lieu de nous faire de cette république, une ennemie irréconciliable, pour donner à notre colère présente une satisfaction passagère, honteuse et sans aucun fruit. Notre générosité nous attirera la reconnaissance des captifs et l'estime de tous les hommes. 26 Quelques-uns des Grecs, me dira-t'on, ont bien fait mourir leurs prisonniers de guerre. Si par là ils se sont attiré l'approbation publique je consens que vous les imitiez : mais si nous avons été nous-mêmes les premiers à les condamner, est-ce là l'exemple que vous voulez suivre ? [2] Jusqu'à ce que nous ayons trompé la confiance de ceux qui se sont livrés entre nos mains, tout le monde donnera le tort aux Athéniens dans cette guerre ; au lieu que si l'on apprend que nous ayons exercé contre les vaincus quelque rigueur contraire au droit des gens, c'est sur nous, au contraire, que tombera la condamnation publique. S'il y a quelque ville du monde dont il faille respecter le nom, c'est sans contredit la ville d'Athènes ; et elle mérite de la reconnaissance pour les biens qu'elle a communiqués aux autres nations. [3] Ce sont les Athéniens qui ont fait passer dans toute la Grèce les lois et les mœurs civiles qu'ils avaient reçues immédiatement des dieux. C'est leur exemple qui a tiré les hommes de la vie sauvage et féroce qu'ils menaient auparavant et qui a introduit parmi eux l'humanité et la justice. Ils sont les premiers qui ont donné asile ceux qui fuyaient l'épée de leurs ennemis : et il serait contre l'équité naturelle de les priver eux-mêmes du droit des suppliants, dont on leur doit l'institution dans les villes grecques. Ces obligations nous regardent tous : Quelques-uns d'entre vous, Messieurs, leur en ont de particulières : ce sont ceux qui ont acquis à Athènes de l'éloquence et des connaissances. 
27 Quels égards ne doivent-ils point à une ville qui s'est rendue l'école publique de tous les peuples. Les initiés qui m'entendent égorgeront-ils ceux dont-ils ont reçu l'initiation. Rendez-leur grâce dans cette occasion, des avantages que vous avez trouvez parmi eux et ne vous en interdisez pas l'espérance pour l'avenir. [2] Quel lieu serait favorable à l'instruction des étrangers, si Athènes ne subsistait plus. Ils ont racheté d'avance par un grand nombre de bienfaits, la faute grave, mais unique qu'ils viennent de commettre contre nous. Mais ce n'est pas seulement en général, que nos captifs me paraissent dignes de pardon ; nous trouverons encore des motifs de miséricorde en les considérant en particulier. Les alliés, par exemple, que nous voyons parmi eux ont été forcés par une autorité supérieure, à prendre les armes. [3] C'est pourquoi il faudrait d'abord distinguer dans la vengeance que nous voulons tirer, ceux qui nous ont offensés volontairement de ceux qui ne l'ont fait que par contrainte. Que dirai-je de Nicias, qui ayant défendu dès les commencements nos intérêts s'est toujours opposé seul à l'entreprise d'Athènes contre Syracuse et qui ayant toujours accueilli favorablement nos citoyens, s'est déclaré jusqu'au bout notre ami et notre hôte ? [4] Qu'avons nous à punir dans Nicias qui a toujours parlé en notre faveur dans Athènes et qui n'a enfin servi contre nous, que par soumission aux ordres formels de sa République. Alcibiade lui-même, auteur de la guerre, et qui a conduit ici l'armée athénienne, Alcibiade qui fuit également la colère des Athéniens et la nôtre ; cet homme que la voix publique nommait le plus galant homme de la Grèce, devrait trouver ici son salut avec tous les autres. [5] J'avoue que je ne puis contempler sa situation présente sans être ému de compassion. Cet homme le plus célèbre de son siècle, par la douceur et l'élégance de ses mœurs, reçu partout avec autant de considération que de joie, [6] souffre aujourd'hui dans l'abaissement et dans l'indigence une espèce de captivité ; de sorte qu'il semble que la fortune ait voulu donner en sa personne un exemple de ses plus grands revers. C'est donc à nous à recevoir ses faveurs avec une modération convenable et à ne point agir comme des Barbares avec des hommes de la même nation que nous. Nicolaus termina ici son discours et laissa tous ses auditeurs dans une disposition favorable à leurs prisonniers.

28 Nicolaus termina ici son discours et laissa tous ses auditeurs dans une disposition favorable à leurs prisonniers.
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MAIS Gylippe de Lacédémone, qui conservait une haine implacable contre les Athéniens, monta dans la tribune et commença ainsi sa harangue. [2] Je m'étonne beaucoup, citoyens de Syracuse, que des paroles vous fassent oublier en un moment les maux terribles dont vous sortez. Et au fond si le sort de votre ville, à peine échappée à sa destruction totale, vous laisse tranquilles, un Spartiate, dont la patrie n'avait point d'intérêt à ce danger, a tort de s'en émouvoir. [3] Ainsi, Messieurs, je devrais préparer, par des excuses, la liberté que je vais prendre de vous déclarer ma pensée ; mais Lacédémonien que je suis, je prétends conserver le caractère de ma nation. Je m'étonne d'abord que Nicolaus parle en faveur des Athéniens, qui ont rendu sa vieillesse malheureuse. Il se présente dans l'assemblée en habit de deuil et en larmes, et il implore votre compassion pour les meurtriers de ses enfants. [4] Il est sans doute extraordinaire de voir un homme, qui se mettant au dessus de la mort de ses proches, vient demander la vie pour ceux qui la leur ont ôtée. Combien d'entre vous, continua l'orateur, ont aussi perdu leurs enfants dans cette guerre. Cette interrogation excita bien des gémissements dans l'assemblée. [5] J'en vois plusieurs, dit Gylippe, qui déclarent leur infortune. Combien d'autres, poursuivit-il, ont perdu leurs frères, leurs parents, leurs amis ? Le murmure fut encore plus étendu. [6] Vous voyez, continua-t-il, en combien de vos familles les Athéniens ont jeté la désolation, sans avoir à se plaindre d'aucun tort de votre part. Peut-on vous empêcher de les haïr, autant que vous aimiez vos proches?
29 Est-il juste, Syracusains, d'exiger de vous qu'acceptant de bonne grâce des pertes si sensibles, vous ne tiriez aucune satisfaction de ceux qui en sont les auteurs et que vous bornant à louer ceux qui se sont immolés au salut de la patrie, vous ayez moins de zèle pour leur vengeance, que pour le salut de leurs ennemis ? [2] Vous avez ordonné qu'on leur fit des funérailles publiques : en est-il de plus convenables que d'immoler ceux qui leur ont ôté la vie ? Faites mieux : recevez-les au nombre de vos citoyens et qu'ils soient eux-mêmes des trophées vivants à la gloire de ceux qu'ils ont tués. [3] Direz-vous qu'ils ont renoncé au nom d'ennemis et se sont rendus suppliants : mais par où ce titre peut-il les favoriser ? ceux qui en ont institué le privilège en faveur des infortunés, sont les mêmes qui ont ordonné la punition des criminels. [4] Dans lequel des deux cas mettrons-nous les Athéniens en cette occasion ? Quelle infortune les a forcés à venir attaquer les Syracusains, qui ne leur avaient fait aucun mal? Pourquoi violant une paix, dont tout le monde était content, ont-ils tenté de renverser votre ville de fond en comble ? [5] Puisqu'ils ont commencé la guerre sans aucune raison, c'était à eux à prendre leurs mesures pour la bien conduire et c'est à eux à en subir l'événement. Ils auraient été les maîtres d'exercer sur vous leur cruauté, s'ils avaient été vainqueurs ; il ne leur convient pas d'attester les privilèges des suppliants, puisqu'ils font vaincus. [6] S'ils sont tombés dans le malheur, qu'ils s'en prennent à leur méchanceté et à leur avarice et non à la fortune. Ce n'est point là, encore une fois, le cas des suppliants, qui ne comprend que ceux qui sont tombés dans le malheur par le sort et non par le crime. [7] Or quel reproche n'a-t-on pas à faire ici aux Athéniens et quelle ressource de miséricorde se sont-ils laissée ?
30 Quelle injustice dans le projet, quelle méchanceté dans l'entreprise ! Il n'appartient qu'à la cupidité la plus outrée de n'être pas contents des richesses considérables dont elle jouit et d'aller chercher au loin des possessions, qui même ne lui conviennent pas. En effet, quel trait de folie a porté les Athéniens, les plus riches et les plus heureux de tous les Grecs, à venir comme des hommes las de leur propre félicité, à travers un si grand espace de mers, dans la Sicile, pour en partager les terres entre eux, et en rendre les habitants esclaves ? [2] Il est contre le droit des gens de faire la guerre à un peuple dont on n'a reçu aucune offense ; et les Athéniens, vos amis de tous les temps, se sont présentés tout d'un coup, et contre toute attente, devant Syracuse pour en former le siège. [3] C'est la marque d'un orgueil insensé de disposer de la fortune d'un peuple qu'on n'a pas vaincu encore, et de régler d'avance le châtiment d'une défense trop opiniâtre. Les Athéniens n'ont pas manqué ce trait de folie. Avant que de partir, ils ont formé le décret public de réduire à l'esclavage les citoyens de Syracuse et de Sélinonte, en se contentant d'imposer un tribut sur tout le telle de la Sicile. Qui voudra donc avoir pitié de ces hommes, dans lesquels on ne voit que cupidité, que perfidie et que présomption ? Et ce n'est pas ici la première preuve de méchanceté qu'ils aient donnée. [4] Comment ont-ils traité ceux de Mitylene, ce peuple qui n'avait formé aucune entreprise injuste et qui ne cherchait qu'a maintenir sa liberté ? Ils ordonnèrent par délibération publique, de le faire égorger tout entier : [5] exemple affreux de cruauté et de barbarie contre des Grecs et des alliés, qui leurs avaient rendu service plus d'une fois. Qu'ils ne se plaignent donc pas, s'ils éprouvent aujourd'hui le sort qu'ils ont fait subir à d'autres. Tout homme doit se soumettre au traitement dont sa propre conduite en de pareilles circonstances a fait une loi contre lui. [6] Mais que dis-je ; quand ils subjuguèrent l'île de Mélos, ils égorgèrent non seulement toute la jeunesse de cette île, mais encore toute celle des Scioniens alliés de ces insulaires de sorte que la fureur athénienne fit périr deux peuples entiers si universellement, qu'il n'y resta personne pour ensevelir les morts. [7] Ce ne sont pas des Scythes qui nous ont fourni ces traits affreux d'inhumanité. C'est ce peuple qu'on nous donne pour le plus parfait modèle de la politesse des mœurs, qui après une délibération tranquille a prononcé un pareil arrêt. Juges maintenant de ce qu'ils auraient fait s'ils avaient emporté Syracuse : des hommes si cruels à l'égard de leurs voisins et de leurs alliés auraient-ils traités plus favorablement une nation qui a eu peu de liaison avec eux.
31 Ce n'est point ici le cas de la pitié ; ils s'en sont rendus indignes par leurs propres exemples. Il ne leur sied point de recourir ni aux dieux dont ils auraient aboli l'ancien culte, ni aux hommes dont ils voulaient faire des esclaves. Des initiés partis pour détruire l’île sacrée de la Sicile, osent-ils seulement prononcer les noms de Cérès, de Proserpine et des mystères de l'une et de l'autre déesse ? [2] Mais, dira-t-on, le projet de cette guerre ne vient point du peuple d'Athènes, et Alcibiade en est seul auteur. Eh, Messieurs, ne savons nous pas que les orateurs accommodent le plus souvent leurs discours aux intentions de la multitude. Ceux qui doivent donner leurs suffrages les font parler selon leurs vues. Ce n'est point l'orateur qui dirige une république. Ce sont au contraire les citoyens éclairés qui mettent l'orateur sur la voie des propositions les plus convenables à leurs vues. [3] Mais en général, si l'on recevait l'excuse de tous ceux qui allégueraient pour leur défense les mauvais conseils qu'on leur a donnés, on ne trouverait plus de malfaiteurs à punir. Enfin, la chose du monde la plus injuste, est de rapporter toute sa reconnaissance pour un bienfait qu'on a reçu d'un peuple, à ce peuple même et non à ses orateurs et de n'accuser au contraire que les orateurs et non le peuple même, des maux qu'il nous a faits, ou qu'il a voulu nous faire. [4] Quelques-uns, cependant, ont assez mal raisonné, pour dire qu'il fallait punir Alcibiade qui n'est point entre nos mains et relâcher vos captifs actuellement livrés à leur punition ; comme s'il s'agissait de prouver que le peuple de Syracuse n'a pas pour le crime la haine qu'il devrait avoir. [5] Quand même il serait vrai que les orateurs d'Athènes fussent la cause de cette guerre, c'est aux Athéniens à tirer vengeance de ceux qui les ont trompés et à vous à faire justice de ceux qui vous ont offensés. S'ils ont eu une pleine connaissance de leur tort dans cette entreprise, ils en font d'autant plus dignes de châtiment ; et s'il y est entré plus d'imprudence que de méchanceté, il faut les châtier encore, afin de leur apprendre à ne pas porter témérairement le fléau de la guerre dans un pays qui ne leur appartient pas. Est-il juste que Syracuse ait été à la veille de sa destruction, parce qu'Athènes était mal conseillée et devons nous excuser des ennemis qui venaient nous plonger dans des malheurs irrémédiables.
32 Nicias, a-t-on ajouté, avait parlé dans Athènes en faveur de Syracuse ; et lui seul avait opiné contre cette guerre. Je veux bien qu'on écoute ce qu'il avait dit là, pourvu qu'ensuite on examine ce qu'il a fait ici. [2] Cet homme si opposé à l'entreprise de Syracuse, s'est trouvé ici à la tête de l'armée Athénienne et a fait environner notre ville d'une muraille. Cet ami de la société humaine et le nôtre en particulier, s'est opposé seul à l'avis de tous les autres chefs qui voulaient abandonner le siège et il l'a fait continuer. Je demande donc que ses paroles n'aient pas plus de poids que ses actions, son avis que les efforts, ce que nous savons peu, que ce que nous avons vus. [3] Enfin a-t-on conclu, la haine ne doit point être éternelle. Non, après la punition des coupables. Je consens que toute inimitié cesse entre vous et les Athéniens, avec le châtiment qui leur est dû. Il n'est pas juste que les vaincus obtiennent l'affranchissement de toutes peines, de la part de ces mêmes vainqueurs qui étaient sûrs d'être mis aux fers, si le sort des armes leur avait été contraire. S'ils ne sont pas punis des maux qu'ils nous préparaient, il leur coûtera peu, sans doute, de se dire nos amis, quand ce titre conviendra à leurs intérêts ou à leurs prétentions. [4] Il y a plus, en accordant cette rémission aux Athéniens, vous manquez à la satisfaction que vous devez à vos alliés, et surtout aux Lacédémoniens qui ont envoyé jusqu'ici leurs troupes. Il ne tenait qu'à eux de demeurer en paix avec Athènes et d'abandonner la Sicile à sa fortune. [5] Si donc en relâchant vos captifs vous rentrez par cette grâce en société avec les Athéniens, c'est une trahison que vous faites à vos alliés et vous laissez volontairement des forces à vos ennemis communs qu'il ne tenait qu'à vous d'affaiblir. Je ne me persuaderai point que les Athéniens, qui ont fait éclater de si terribles desseins contre vous, gardent longtemps la reconnaissance qu'ils devront à votre mollesse ; et s'ils en font quelque semblant jusqu'à ce qu'ils aient revu leurs troupes, ils reprendront leur premier dessein dès que vous leur aurez rendu les forces nécessaires pour l'exécuter. [6] Je vous prends à témoins, ô Jupiter et tous les dieux, que j'avertis ceux qui m'écoutent, de ne point sauver des ennemis, de ne point abandonner des alliés, de ne point exposer leur patrie au péril dont elle sort. Et vous, peuple de Syracuse, souvenez-vous bien que s'il vous arrive quelque malheur pour avoir relâché vos captifs, vous ne pourrez en accuser que vous-mêmes.
33 Le Spartiate ayant ainsi parlé toute l'assemblée revint de la compassion dont elle avait d'abord été touchée et passa à l'avis de Dioclès. Les deux généraux et tous les soldats alliés furent égorgés. Les Athéniens furent envoyés aux Carrières, d'où quelques-uns néanmoins, qui avaient plus d'éducation et plus de lettres que les autres, furent tirés par la faveur des jeunes gens de la ville. Mais tout le reste mal entretenu et maltraité dans les fers et dans les travaux, y périt misérablement. 

[2] Après la fin de la guerre Dioclès écrivit des lois pour les Syracusains. Il fut l'objet de l'admiration de ses concitoyens pendant sa vie qu'il termina par une mort encore plus extraordinaire. Il avait prescrit une rigueur inflexible à l'égard des prévaricateurs et les peines qu'il imposait étaient graves. [3] Une de ses lois, par exemple, portait qu'il fallait punir de mort celui qui viendrait dans l'assemblée publique avec une épée, ou une autre arme, quand même il alléguerait l'ignorance de la loi ou quelque autre prétexte que ce put être. [3] Or, un jour il s'éleva un bruit que les ennemis paraissaient auprès de la ville : il sortit aussitôt de sa maison avec son épée. Mais le même bruit ayant excité du tumulte dans la grande place ; il y entra en passant et sans songer à son épée. Un particulier qui s'en aperçut lui dit qu'il détruisait sa propre loi. Au contraire, répondit-il, je prétend l'affermir davantage. Et aussitôt, il se plongea lui-même son épée dans le cœur. Ce sont là les événements de cette année.
XI
. Olympiade 92, an 1. 412 avant l’ère chrétienne.
34 CALLIAS étant archonte d'Athènes, les Romains, au lieu de consuls, créèrent quatre tribuns militaires, P. Cornelius, C. Valerius Potitus, Quintius Cincinnatus et Fabius Vibulanus. L'Élide célébrait alors l'Olympiade 92 dans laquelle Exaenete d’Agrigente, fut vainqueur à la course. Après la déroute des Athéniens, en Sicile, leur République commença à tomber dans le mépris. [2] Les insulaires de Chio et de Samos, les habitants de Byzance et plusieurs autres de leurs alliés, cherchèrent à s'attacher à Lacédémone. Le peuple même découragé renonça à la démocratie et confia l'autorité publique à quatre cents hommes choisis. Ce gouvernement oligarchique fit construire plusieurs galères et équipa une flotte de quarante vaisseaux, à laquelle on donna des commandants, qui ne s'accordaient pas beaucoup entre eux. [3] La flotte arriva cependant au port d'Orope où les vaisseaux lacédémoniens étaient à l'ancre. Il se donna là un combat où ces derniers furent vainqueurs et prirent vingt-deux bâtiments d'Athènes. [4] Outre cela, les Syracusains ayant mis fin à la guerre que les Athéniens leur avaient portée, marquèrent leur reconnaissance pour le secours qu'ils avaient reçu des Lacédémoniens, sous la conduite de Gylippe, en leur envoyant leur part des dépouilles qu'ils avaient faites sur les ennemis. Ils les firent même accompagner d'une flotte de trente-cinq vaisseaux, en témoignage de l'alliance qu'ils contractaient ou qu'ils confirmaient avec eux contre les Athéniens. Cette flotte était commandée par Hérmocrate, l'homme le plus considérable de leur ville. [5] Ramassant ensuite tout le butin qui leur restait, ils ornèrent leurs temples d'armes et d'autres dons faits aux dieux et distribuèrent bien des richesses à ceux des leurs qui s'étaient distingués dans cette guerre. [6] Ce fut alors que Dioclès, le plus accrédité de leurs citoyens, leur conseilla de tirer au sort les noms de ceux qu'ils devaient avoir pour magistrats ; et outre cela, de choisir des gens capables de former des lois judicieuses, qu'ils composeraient chacun en leur particulier. 
35 Sur cet avis, ils nommèrent ceux d'entre eux qui passaient pour les plus sages et les chargèrent de cette fonction. Dioclès se distingua bientôt entre tous les autres par sa capacité en cette matière : de telle sorte que le corps de ces lois auxquelles ses associés ne laissaient pas d'avoir eu part, n'a jamais néanmoins porté d'autre nom que celui de Dioclès. [2] Il fut l'objet de l'admiration de ses concitoyens pendant sa vie qu'il termina par une mort encore plus extraordinaire. Les Syracusains lui décernèrent après sa mort les honneurs héroïques et ils lui bâtirent aux dépens du public un temple qui fut détruit dans la suite par Denys, à l'occasion d'une forteresse qu'il faisait construire.  Dioclès ne fut pas moins estimé de tous les autres habitants de la Sicile, [3] et plusieurs villes adoptèrent ces mêmes lois et les conservèrent jusqu'au temps où ces villes furent admises au rang et aux droits des villes romaines. Et quoique dans la suite Céphalus sous le gouvernement de Timoléon, et Polydore sous le règne d'Hiéron, aient écrit des lois, les Syracusains, au lieu de leur donner le titre de législateurs, ne les ont nommés qu'interprètes du législateur parce qu'en effet ces lois nouvelles en apparence, n'étaient qu'une version ou un commentaire de celles de Dioclès, qui par le changement arrivé dans le langage ne s'entendaient plus que difficilement. [4] On aperçoit dans leur auteur une grande haine pour le vice, en ce qu'aucun législateur n'a établi de plus graves peines contre l'injustice ; et en même temps une grande équité par les récompenses inusitées avant lui et qu'il assigne avec une juste proportion aux différentes actions de vertus. Il paraît homme d'intelligence et d'expérience par le jugement qu'il porte en détail de tout fait public ou particulier digne de louange ou de blâme, de récompense ou de châtiment. Il est concis dans ses termes et en plusieurs endroits le lecteur a besoin de pénétration pour prendre son sens : mais il laisse beaucoup penser. [5] Enfin, la manière dont il est mort est un témoignage de la fermeté de son âme. J'ai crû devoir un peu m'étendre sur son sujet parce que ceux qui ont parlé de lui avant moi, n'en n'avaient pas assez dit. 
36 Les Athéniens instruits du désastre de leur armée dans la Sicile, sentirent tout le poids de leur infortune. Mais ils ne rabattirent rien pour cela de la jalousie ou de l'émulation qui leur faisait disputer la supériorité aux Lacédémoniens. Ils rassemblèrent au contraire plus de vaisseaux qu'auparavant et fournirent plus d'argent à ceux de leurs officiers de guerre qui se prêtaient le plus à leur ambition au sujet de la primauté et qui en abandonnaient moins l'espérance. [2] Ainsi après avoir choisi leurs quatre cents chefs, ils leur donnèrent un plein pouvoir sur tout ce qui concernait la guerre ; et ils se flattaient que l'oligarchie serait plus avantageuse que la démocratie pour l'exécution de leurs projets. [3] Le succès ne répondit pourtant pas à leur attente et leurs entreprises militaires tournèrent encore plus mal qu'auparavant ; surtout parce que leurs quarante vaisseaux étaient commandés par deux généraux qui ne s'accordaient pas, dans un temps où Athènes déchue de sa première réputation, ne pouvait se rétablir que par l'unanimité la plus parfaite. [4] En effet, à peine furent-ils arrivés devant Orope, qu'ayant mal pris leurs rangs ils furent battus par les Lacédémoniens. Là, comme nous l'avons déjà dit, ils perdirent vingt-deux vaisseaux et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'ils conduisirent le reste au port d'Erétrie. [5] Cette nouvelle déroute, jointe à la dissension de leurs généraux, leur fit perdre le peu d’alliés qui leur restaient. En ce même temps, comme Darius, roi de Perse, favorisait les Lacédémoniens, Pharnabaze qui était son lieutenant sur toutes les côtes de son empire, leur fournissait des secours d'argent. Il fit même venir trois cents vaisseaux de la Phénicie, dans le dessein de les faire aborder en Béotie pour le service des Lacédémoniens. 
37 Il n'y avait personne, qui voyant les Athéniens menacés de tant de côtés, en même temps ne crut que la guerre allait finir par leur ruine ; on ne pensait pas même qu'ils pussent faire une résistance de quelque durée. Cependant les choses n'arrivèrent pas comme on l'avait présumé, et la grandeur d'âme de quelques-uns d'entre-eux fit prendre à leur fortune une face toute contraire; comme on le va voir.
XII
. [2] ALCIBIADE, fugitif d'Athènes combattit pendant quelque temps avec les Lacédémoniens, et leur fut même d'un grand secours par son éloquence et par ses lumières, deux qualités qui le mettaient fort au-dessus de ses nouveaux concitoyens. [3] Mais comme il était le premier homme d'Athènes par sa naissance et par ses richesses. il ne perdait point sa patrie de vue et il cherchait continuellement dans son esprit le moyen de lui rendre quelque service considérable, dans un temps surtout où elle paraissait être à la veille de sa chute. [4] Comme il avait une liaison secrète d'amitié avec Pharnabaze, dès qu'il sut qu'il faisait venir trois cents vaisseaux pour le service des Lacédémoniens, il entreprit de lui faire changer de projet. Il lui représenta qu'il ne convenait point aux intérêts de Darius ni des Perses, que les Spartiates devinssent si puissants, et que la politique demandait au contraire que l'on tint le plus qu'on le peut la balance égale entre ses ennemis, pour être en repos dans tout le temps qu'ils disputent ensemble. [5] Pharnabaze qui goûta cet avis contremanda aussitôt la flotte qu'il faisait venir de Phénicie et la fit rentrer dans ses ports. Alcibiade ne se contenta pas d'avoir privé les Lacédémoniens d'un secours de cette importance, mais ayant obtenu ensuite son retour dans sa patrie et le commandement de l'armée, il les battit en plusieurs rencontres et releva la gloire d'Athènes : [6] nous verrons les circonstances de ce rétablissement, à mesure que l'ordre des temps les amènera.
Olympique 92, an 2. 411 avant l'ère chrétienne.
38 L'année suivante Théopompe étant archonte d'Athènes, les Romains au lieu de consuls créèrent encore quatre tribuns militaires. Tib. Posthumius, C. Cornelius, C. Valerius et Caeso Fabius. Les Athéniens renonçant au gouvernement des quatre cents, rétablirent l'autorité populaire et démocratique; [2] l'auteur de ce changement fut Théramène, homme sage dans sa conduite particulière et qui passait pour très éclairé dans les affaires publiques. C'était lui qui avait conseillé de rappeler Alcibiade, avec lequel ses concitoyens rappelèrent leur propre salut. En un mot Théramène ayant proposé différentes choses très avantageuses à sa patrie, se fit un grand nom ; [3] mais tout cela n'arriva que dans la suite. En l'année que nous commençons les Athéniens avaient choisi pour généraux Thrasylle et Thrasibule, qui ayant conduit la flotte à Samos, la tenaient dans des exercices continuels, pour la disposer aux combats de mer. [4] Pendant ce temps-là Mindarus, commandant des vaisseaux de Lacédémone, attendait à Milet le secours promis par Pharnabaze. Il n'espérait pas moins que d'anéantir la république d'Athènes avec les trois cents voiles de la Phénicie, [5] lorsqu'il apprit que Pharnabaze, gagné par Alcibiade, manquerait à sa parole. Ainsi renonçant à cette espérance, il fit venir lui-même des vaisseaux du Péloponnèse et des colonies étrangères. [6] Les Grecs d'Italie, par exemple, qui favorisaient ouvertement Lacédémone lui en fournirent treize, que Mindarus fit partir pour Rhodes sous la conduite de Dorieus, parce qu'il avait appris qu'il se formait dans cette île quelque mouvement désavantageux. Lui-même avec tout le reste de sa flotte, qui montait encore à quatre-vingt-trois vaisseaux, tourna vers l'Hellespont, pendant que la flotte d'Athènes était à Samos. [7] Les généraux athéniens les voyant passer allèrent à leur rencontre avec soixante vaisseaux. Les Spartiates poursuivirent leur route vers Chio et les Athéniens jugèrent à propos de prendre les devants sur eux en s'avançant jusqu'à Lesbos, pour joindre à leur flotte quelques galères des alliés, afin de la rendre égale en nombre à celle de leurs ennemis. 
39 Mindarus laissa pas d'aller en avant et passa de nuit avec toute sa flotte, il arriva à l'entrée de l'Hellespont et le lendemain il débarqua à Sigée. Les Athéniens le sachant là n'attendirent pas toutes les galères qu'ils devaient recevoir de leurs alliés et quoi qu'il ne leur en fut encore venu que trois, ils cinglèrent vers Sigée. [2] En arrivant ils aperçurent que la flotte ennemie avoir déjà levé l'ancre et qu'il n'en restait plus que trois vaisseaux, dont ils se saisirent. De là venant à Eleum ils se disposèrent à un combat naval. [3] Les Lacédémoniens voyant ces préparatifs, en firent de semblables de leur côté pendant cinq jours et ayant bien exercé leurs rameurs, ils mirent en ordre de bataille quatre-vingt-huit vaisseaux. Ils étaient du côté de l'Asie et les Athéniens qui leur faisaient face se trouvaient du côté de l'Europe : ceux-ci n'égalaient pas leurs adversaires en nombre, mais ils les surpassaient en expérience. [4] La flotte lacédémonienne était composée des vaisseaux de Syracuse, commandés par Hermocrate sur la droite et de ceux du Péloponnèse commandés par Mindarus sur la gauche. Du côté des Athéniens c'était Thrasylle qui commandait la droite et Thrasybule qui commandait la gauche. Chacune des deux flottes fit d'abord divers mouvements, pour n'avoir pas de son côté le courant contraire. [5] Elles se croisèrent plus d'une fois, pour se disputer réciproquement l'avantage du poste et les endroits les plus favorables du détroit. Car comme la bataille se devait donner entre Sestos et Abydos, il était difficile d'y gouverner les vaisseaux. Cependant enfin les Athéniens, bien plus habiles dans cet art, que leurs adversaires, surent préparer la victoire par cette première manœuvre. 
40 Car malgré le nombre des vaisseaux du Péloponnèse et la violence de leur choc, les pilotes athéniens savaient rendre inutiles l'un et l'autre ; ils s'arrangeaient de manière qu'ils dérobaient toujours leurs flancs à l'impétuosité des attaques et ne leur présentaient jamais que leurs pointes. [2] C'est pourquoi Mindarus voyant que cette réunion d'efforts ne servait de rien, il employa peu de vaisseaux, au même un seul des siens, contre un seul vaisseau ennemi et changea en quelque sorte un combat général en plusieurs combats particuliers. Cet expédient ne le garantit pas de l'adresse des pilotes athéniens, qui évitant toujours la pointe des vaisseaux ennemis, leur portaient eux-mêmes dans les flancs des coups terribles et en faisaient ouvrir plusieurs. [3] L'émulation s'empara alors des uns et des autres de sorte qu'on passa bientôt du choc des vaisseaux à l'abordage et au combat d'homme à homme. Le courant du détroit qui nuisait alternativement aux uns et aux autres suspendit assez longtemps la victoire; [4] et dans cet intervalle on aperçut de dessus une hauteur 25 vaisseaux envoyés aux Athéniens par leurs alliés. Les Spartiates alarmés de ce secours se sauvèrent du côté dAbydos, où les Athéniens les poursuivaient de près et vivement. [5] Mais enfin le combat fini, les vainqueurs se trouvèrent maîtres de huit vaisseaux de Chio, de cinq de Corinthe et de deux d'Ambracie, outre un vaisseau de Syracuse, un autre de Pallene et un troisième de Leucade. Pour eux ils en avaient perdu cinq, qui furent absolument coulés à fond. [6] Thrasybule dressa un trophée sur le promontoire où on a élevé un tombeau sous le nom d'Hécube, et il envoya porter incessamment la nouvelle de cette victoire à Athènes : après quoi il passa avec toute fa flotte à Cyzique, parce que cette ville, un peu avant le combat naval, avait changé de parti et s'était donnée à Pharnabaze, lieutenant de Darius et à Cléarque, officier de guerre des Lacédémoniens. Comme ils la trouvèrent sans murailles, ils s'en mirent aisément en possession et après en avoir tiré une grosse somme d'argent, ils revinrent à Sestos. 
41 Mindarus général des Lacédémoniens, réfugié dans Abydos, y fit radouber ses vaisseaux endommagés et envoya Epiclès le spartiate dans l'Eubée pour en ramener incessamment des galères qui y étaient en réserve. [2] Celui-ci s'étant acquitté de sa commission avec diligence, conduisait cinquante galères. Lorsque passant au pied du mont Athos, il s'éleva une tempête si violente, qu'il les perdit toutes sans exception et ne sauva avec lui que douze hommes seulement. [3] C'est ce que marque l'inscription conservée dans un temple des environs de Coronée qui, suivant le rapport d'Ephore, était conçue en ces termes.
Le Mont Athos prêta ses rochers pour rivage
A douze hommes sortant des eaux,
Seul reste du débris de cinquante vaisseaux
Dont Sparte en une nuit essuya le naufrage.

[4] Environ ce même temps Alcibiade à la tête de treize galères, débarqua chez les habitants de Samos, qui avaient déjà ouï-dire qu'il avoir dissuadé Pharnabaze de prêter trois cens vaisseaux aux Lacédémoniens. [5] Ces insulaires lui ayant fait beaucoup d'accueil, il entra en conversation avec eux sur son retour à Athènes et leur fit comprendre qu'il serait d'un grand secours à ses concitoyens. Venant ensuite à sa justification, il déplora l'infortune où l'avaient réduit ses ennemis, d'employer ses talents contre sa patrie. 
42 Tout ce qu'il y avait de gens de guerre à Samos l'écoutaient avidement et firent bientôt passer ces discours jusque à Athènes ; de sorte que la république jugea à propos de l'absoudre et de lui donner part au gouvernement militaire. Persuadée qu'elle était de son expérience et de son courage, instruite surtout de la haute estime qu'on avoir pour lui, dans toute la Grèce, elle jugeait très sagement que sa réconciliation avec elle ferait prendre un cours favorable à la fortune. [2] Théramène, l'homme le plus sensé de la Ville et dont l'avis entraînait toujours celui des autres, leur avait conseillé le premier de rappeler Alcibiade. Dès que celui-ci eut appris ces nouvelles à Samos, il joignit neuf vaisseaux aux treize qu'il avait amenés, et cingla du côté de la Ville d'Halicarnasse, dont il tira beaucoup d'argent; [3] il passa ensuite à Méropide et après l'avoir pillée, il revint à Samos. Là il distribua aux soldats de Samos, et à tous ceux qui l'avaient suivi, les dépouilles considérables qu'il avait apportées et s'attira par cette libéralité la bienveillance de tout le monde. [4] Alors les habitants d'Antandros, dont la ville était gardée par les Perses, demandèrent aux Lacédémoniens des troupes, par le moyen desquelles ils chassèrent cette garnison étrangère et se mirent en liberté. Car les Lacédémoniens, qui savaient le contre ordre que Pharnabaze avait donné au sujet des trois cents vaisseaux de Phénicie, furent bien aises de se venger de cette infidélité, par le secours qu'ils donnèrent à Antandros. 
[5] Thucydide termine ici son histoire, qui comprend l'espace de vingt-deux ans en huit livres, que quelques-uns partagent en neuf. Xénophon et Théopompe, commencent la leur au point où Thucydide en est demeuré, mais Xénophon donne à la sienne l'étendue de 48 ans et celle de Théopompe n'en comprend que 17 en douze livres, finissant à la bataille gagnée par Conon et par les Perses sur les Lacédémoniens devant Cnide. [6] Pendant qu'on en était dans la Grèce et dans la Perse au point que nous avons marqué, les Romains en guerre contre les Èques, s'était jetés dans leur territoire avec une grosse armée et ils prirent la ville de villes qu'ils avaient assiégés.
XIII. Olympiade 92, an 3. 410 ans avant l’ère chrét.
43 GLAUCIPPE étant archonte d'Athènes, les Romains firent consuls M. Cornelius et L. Furius. Les Egestans, anciens alliés des Athéniens contre Syracuse, commencèrent à entrer en crainte que la guerre étant finie, on ne prit sur eux une vengeance assez légitime de tous les maux qu'avaient faits à la Sicile les ennemis qu'ils y avaient attirés. [2] C'est pourquoi les Selinuntins ayant renouvelé les prétentions qu'ils avaient sur une partie du territoire de Ségeste, les habitants de cette dernière ville, dès les premières hostilités, cédèrent volontairement la portion qu'on leur demandait, de peur que Syracuse, prenant le parti de Sélinonte, ne profitât de cette occasion pour les chasser absolument de leur patrie. [3] Mais les Selinuntins ayant abusé de cette cession volontaire, pour envahir encore bien des terres autour de Segeste, les habitants résolurent d'envoyer une ambassade aux Carthaginois, pour les inviter à prendre la défense d'une ville qui se mettait sous leur protection. [4] Les ambassadeurs étant arrivés et ayant exposé leur commission devant le Sénat, on demeura très embarrassé sur la réponse qu'on avait à leur faire : car d'un côté ils avaient grande envie d'accepter l'offre qu'on leur faisait d'une ville très convenable pour eux et de l'autre ils craignaient extrêmement les Syracusains, dont la valeur venait de repousser avec tant d'éclat toutes les forces d'Athènes. [5] L'acquisition dont ils étaient flattés l'emporta néanmoins sur l'autre considération : on promit donc du secours aux ambassadeurs. Et comme on prévit qu'il en faudrait venir à une guerre, on en donna l'administration à Hannibal, qui, selon les lois établies exerçait alors la souveraine autorité. Il était petit-fils de cet Hamilcar, qui étant venu faire la guerre à Gélon, mourut à Himère, et le fils de Gescon, qui, ayant été exilé à cause de la défaite de son père, passa le reste de ses jours à Sélinonte. [6] Hannibal, qui haïssait naturellement les Grecs et qui d'ailleurs voulait réparer le tort ou le malheur de ses ancêtres, conçut un désir ardent de se rendre utile à sa patrie. Voyant donc que les Selinuntins ne se contentaient pas du territoire qu'on leur avait cédé, il envoya conjointement avec les Egestains des ambassadeurs à Syracuse, pour remettre à cette ville la décision de ce différent. Ce procédé, qui à l'extérieur n'avait rien que d'équitable, partait du dessein secret de détacher Syracuse du parti des Selinuntins, si ces derniers refusaient les arbitres qui leur étaient proposés. [7] Cependant les Selinuntins envoyèrent aussi des ambassadeurs à Syracuse, qui disputèrent beaucoup avec ceux de Segeste et de Carthage, et qui soutenaient toujours qu'ils n'étaient obligés de se soumettre au jugement de personne. La conclusion de cette dispute fut que les Syracusains déclarèrent qu'ils voulaient conserver leur alliance avec les Selinuntins et la paix avec les Carthaginois. 
44 Après le retour des ambassadeurs à Carthage, cette ville envoya au secours de Segeste cinq mille Africains et huit cents hommes de la Campanie. [2] Les habitants de Chalcis en Macédoine avaient levé à leurs dépens ces italiens, pour le service d'Athènes dans la guerre contre Syracuse ; de sorte qu étant demeurés inutiles après la déroute des Athéniens, ils ne savaient à qui se donner. Les Carthaginois les mirent tous à cheval, avec une forte paye et leur confièrent la garde de Segeste. [3] Les Selinuntins, peuple nombreux et opulent, et qui jusque là avaient eu l'avantage, méprisaient beaucoup ceux de Segeste ; ils s'avancèrent d'abord en ordre dans le pays des Egestains et y firent beaucoup de ravage, parce que se tenant réunis, ils étaient encore les plus forts. Mais se laissant emporter ensuite à une confiance téméraire, ils se répandirent de tous côtés dans la campagne. [4] Les commandants des Egestains qui les observaient, s'attroupèrent en divers corps toujours mêlés de Carthaginois et de Campaniens, et attaquant leurs ennemis en même temps dans des passages où on ne les attendait pas, ils les mirent bientôt en pièces : il en coûta la vie à près de mille Selinuntins, sur lesquels on reprit tout le pillage qu'ils avaient fait. D'abord après cette rencontre les Selinuntins envoyèrent demander du secours à Syracuse, et les Egestains à Carthage, [5] et comme on en promit de part et d'autre, c'est ici que commence la guerre de Carthage contre Syracuse. Les Carthaginois qui sentaient l'importance de cette entreprise, en confièrent la conduite à Hannibal, avec un plein pouvoir d'assembler toutes les forces dont il aurait besoin et ils lui en fournirent eux-mêmes les facilités. [6] Hannibal employa l'été où l'on était alors et l'hiver suivant à faire des levées considérables dans l'Espagne, et il enrôla même un grand nombre de ses citoyens. Parcourant outre cela toute l'Afrique, il choisit par tout les hommes les plus grands et les plus forts ; et s'étant pourvu aussi des vaisseaux qui lui seraient nécessaires, il n'attendait plus que le printemps pour faire faire le trajet à son armée. Voilà pour cette année ce qui regarde la Sicile. 
45 XIV. DANS la Grèce, Dorieus de Rhodes, commandant des galères envoyées d'Italie, ayant apaisé, suivant la commission de Mindarus, là sédition qui se formait en cette île, en faveur des Athéniens, fit voile côté de l'Hellespont pour se rejoindre son général : car celui-ci, toujours retiré dans Abydos, rassemblait là tous les vaisseaux qu'il pouvait tirer des alliés du Péloponnèse. [2] Dorieus étant arrivé à la hauteur de Sigée dans la Troade, les Athéniens qui résidaient à Sestos furent avertis de son passage; ils s'avancèrent sur lui avec toute leur flotte composée de 74 vaisseaux. [3] Dorieus qui fut quelque temps sans les apercevoir, suivait toujours sa route. Mais dès qu'il eut découvert cette flotte prodigieuse en comparaison de la sienne, il en fut épouvanté et crut n'avoir point d'autre ressource que de se réfugier dans le port de Dardanus : [4] il y mit ses soldats à terre et ayant fait ramasser tout ce qu'il y avait d'armes et de traits dans la place, il joignit la garnison à ses troupes et plaçant les uns ou les autres ou sur le rivage ou sur les proues de ses vaisseaux, il se prépara à la défense. [5] Les Athéniens qui se rendirent là à toutes voiles, l'environnèrent aussitôt et tâchaient de séparer et de tirer à eux les vaisseaux ennemis pour les battre plus aisément; enfin ils les tourmentaient beaucoup par leur grand nombre. [6] Le général Mindarus apprenant cette nouvelle, partit sur le champ d'Abydos avec toute sa flotte, et arrivant bientôt au port de Dardanus il fournit à Dorieus un secours de quatre-vingts-quatre vaisseaux. Pharnabaze se trouva aussi dans ce voisinage avec une armée de terre, qui favorisait les Lacédémoniens. [7] Les deux flottes se voyant en présence l'une de l'autre se mirent en ordre de bataille. Mindarus qui avait en tout quatre-vingt-dix-sept vaisseaux donna la gauche aux Syracusains et prit lui-même la droite. Du côté des Athéniens Thrasybule commandait la droite et Thrasille commandait la gauche. [8] Dans cette disposition les généraux donnèrent le signal, et les trompette se faisant entendre de part et d'autre en même temps, semblèrent ne former qu'un son. [9] Les rameurs se mirent en action avec une ardeur merveilleuse, et les pilotes, gouvernant le timon avec un grand art, rendirent le combat long et terrible; car ils ne présentaient jamais que la pointe ou la proue au choc violent et mutuel qu'ils se donnaient incessamment les uns aux autres. [10] Les soldats qui étaient sur les ponts ne pouvaient s'empêcher de trembler à l'aspect d'un vaisseau, qui semblait toujours de loin les venir prendre en flanc et les briser : mais ils étaient bientôt rassurés par l'adresse de leurs pilotes qui attendaient toujours le dernier moment pour se retourner à propos. 
46 Cette espèce de délivrance subite leur donnait un nouveau courage. Pendant qu'on tirait des traits sur les vaisseaux les plus éloignés, jusqu'à en couvrir toute la surface des ponts on se battait dans l'abordage à coups de lance et l'on tâchait de frapper non seulement les soldats mais le pilote. Dès que l'on s'était accroché, on employait les armes plus courtes ; et lorsqu'on pouvait sauter dans le vaisseau ennemi, on s'y battait à l'épée. [2] Les cris de joie que poussaient ceux qui avaient l'avantage et les secours que les plus faibles appelaient de toutes leurs forces remplissaient l'air d'un bruit épouvantable dans une grande étendue de mer. Le combat s'était soutenu longtemps par l'émulation des deux partis dans l'incertitude du succès, lorsqu'Alcibiade qui, sans rien savoir de cette bataille, passait alors dans l'Hellespont, fit paraître tout d'un coup une flotte de vingt vaisseaux. [3] À cet aspect les deux partis s'animèrent d'espérance et prirent de nouvelles forces, dans la pensée commune de part et d'autre que ce secours les regardait. Mais cette petite flotte s'avançant toujours ne donnait aucun signal que les Lacédémoniens puissent reconnaître ; au lieu qu'Alcibiade fit élever sur son propre vaisseau un étendard couleur de pourpre, indice dont il était déjà convenu avec les Athéniens. Aussitôt les Lacédémoniens, qui comprirent de quoi il s'agissait, se mirent en fuite et les Athéniens, profitant de ce découragement et de leur nouvel avantage, les poursuivirent avec vigueur [4] et leur prirent dix vaisseaux dans cette poursuite. Mais elle fut arrêtée par une grande tempête qui s'éleva subitement ; car la hauteur et l'impétuosité des flots leur ôta tout usage du gouvernail, et non seulement les empêcha de joindre aucun des vaisseaux qui fuyaient, mais les sépara même de ceux qu'ils avaient déjà accrochés. [5] Enfin tout l'équipage de la flotte lacédémonienne jeté sur le rivage se joignit à l'armée de terre de Pharnabaze. Les Athéniens ayant tenté ensuite de se saisir de ces vaisseaux vides, furent repoussés dans cette entreprise plus périlleuse qu'ils ne croyaient, par l'année des Perses, et se retirèrent à Sestos. [6] Pharnabaze avait agi vigoureusement en cette occasion, pour se laver des soupçons que les Spartiates avaient pris à son sujet, surtout depuis l'affaire des trois cents vaisseaux de Phénicie ; et il se justifia sur cet article en disant qu'il avait appris que les rois de l'Arabie et de l'Égypte avaient dessein d'attaquer la Phénicie, dès qu'ils la verraient dégarnie de cette défense. 
XV. 47 LA bataille navale ayant eu l'issue que nous venons de marquer, les Athéniens qui n'avalent passé qu'une nuit à Sestos, allèrent chercher dès le lendemain les débris de la flotte Lacédémonienne et après les avoir recueillis, ils joignirent un second trophée à celui qu'ils avaient dressé au sortir dut combat. [2] Mindarus qui ne s'était reposé dans Abydos que la première veille de la nuit, travailla t rassembler les vaisseaux endommagés et envoya demander incessamment à Lacédémone des secours de terre et de mer, parce qu'il voulait employer le temps que l'on mettait au radoub des vaisseaux, à assiéger avec Pharnabaze les villes d'Asie, alliées aux Athéniens. [3] Les habitants de Chalcis et presque tous les insulaires de l'Eubée, avaient abandonné leur parti : c'est pourquoi ils craignaient beaucoup que les Athéniens, redevenus maîtres de la mer, ne vinssent ravager leur île. Dans cette appréhension ils proposèrent aux Béotiens de combler l'Euripe, et de ne faire qu'un continent de la Béotie avec l'Eubée. [4] Les Béotiens agréèrent cette proposition et il leur parut avantageux d'entrer par terre dans un pays qui demeurerait île pour les autres peuples. Ainsi toutes les villes des environs travaillèrent à l'envi et de concert à cet ouvrage et non seulement elles y obligèrent leurs citoyens mais elles exigèrent encore des étrangers qui se trouvaient dans le voisinage d'y prêter leurs mains de forte que la vigilance des ingénieurs et la multitude des ouvriers conduisit bientôt à fin cette entreprise. [5] La chaussée commençait auprès d'Aulis du côté de la Béotie et aboutissait à Calchis dans l'Eubée, parce c'était là le trajet le plus court de tout le détroit. Or, il y avait eu de tout temps en cet endroit même un courant, au plutôt un flux et reflux de la mer très violent et très fréquent. L'ouvrage auquel on travaillait augmenta encore l'impétuosité des eaux, car on ne leur avait laissé de libre que la largeur nécessaire pour le passage d'un vaisseau et l'on avait bâti une haute tour sur chacune des deux extrémités de cette ouverture, recouverte par dessus d'un pont de bois. [6] Théramène, envoyé par les Athéniens avec trente vaisseaux, entreprit d'abord de s'opposer à cet ouvrage de communication : mais les travailleurs étant soutenus par un grand nombre de soldats, il abandonna son projet et passa dans les îles voisines. [7] Là, pour soulager les alliés d'Athènes des contributions qu'on était obligé de lever sur eux, il pilla les villes ennemies et en rapporta de riches dépouilles. Dans les villes mêmes qui étaient de son parti il condamna à de grosses amendes ceux qui avaient essayé d'y introduire des nouveautés. [8] Passant de là à Paros et y trouvant l'autorité publique entre les mains d'un petit nombre de citoyens, il y rétablit le gouvernement populaire ett exigea de grosses contributions de ceux qui avaient fait recevoir l'oligarchie. 
48 XVI. IL s'était élevé depuis peu dans Corcyre une sédition qui avait été suivie d'un grand carnage. La principale cause de ce désordre avait été la haine invétérée que le habitants se portaient les uns aux autres. [2] Il n'y a jamais eu dans aucune ville tant d'inimitiés, tant de querelles et tant de meurtres. On fait monter à quinze cents hommes et tous des principaux de la ville le nombre des citoyens qui périrent en cette occasion. [3] À ce malheur, la fortune en ajouta un autre qui augmenta encore leur aversion mutuelle. Car les plus considérables d'entre eux qui aspiraient à l'oligarchie, prenaient le parti des Lacédémoniens ; au lieu que le peuple et la multitude favorisait les Athéniens et voulait combattre pour eux. [4] En effet, ces deux nations principales de la Grèce avaient une politique différente à l'égard de leurs alliés. Lacédémone donnait toujours dans les villes de sa dépendance l'autorité aux plus puissants et y établissait l'aristocratie ; et Athènes au contraire maintenait partout l'autorité populaire ou démocratique. [5] Ainsi les Corcyréens voyant que leurs citoyens les plus considérables penchaient pour Lacédémone, envoyèrent demander à Athènes une garnison pour leur ville. [6] En conséquence de cette proposition, Conon général des Athéniens fit voile vers Corcyre où il laissa pour garder la ville six cents Messéniens pris à Naupacte; après quoi, il se remit en mer et vint jeter l'ancre au temple de Junon. [7] Dès qu'il fut parti cette garnison étrangère se joignant au