
HISTOIRE UNIVERSELLE
DE DIODORE DE SICILE
traduite en français par Monsieur l'Abbé TERRASSON
LIVRE TROISIÈME

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AVANT-PROPOS. LE PREMIER des deux livres précédents contient la mythologie des dieux et l'histoire des anciens rois de l'Égypte. Nous y avons raconté les merveilles du Nil, nous y avons parlé de la situation du pays des plantes qui y croissent, des animaux qui y vivent et des lois qu'on y observe. On trouve dans le second l'histoire des Assyriens, des autres peuples de l'Asie. Nous avons surtout pris soin d'y marquer la naissance et la fortune de Sémiramis, la magnificence avec laquelle elle fit bâtir Babylone et plusieurs autres villes et enfin son expédition dans les Indes. Nous avons fait mention des Chaldéens et de leurs observations astronomiques. De là nous sommes venus l'Arabie, dont nous avons rapporté les singularités les plus curieuses. Nous avons donné une idée du gouvernement des Scythes, des Amazones et enfin des Hyperboréens. Pour suivre l'ordre que nous nous sommes prescrit, nous traiterons dans ce troisième livre des Éthiopiens, des Libyens et des habitants des îles Atlantides. II. Des Éthiopiens et de ce qu'ils pensent de leur ancienneté par rapport aux Égyptiens.
Les Éthiopiens
se disent les premiers de tous les hommes et ils en donnent des preuves qu'ils
croient évidentes. L'on convient assez généralement qu'étant nés dans le
pays et n'y étant point venus d'ailleurs, ils doivent être appelés
autochtones et il est vraisemblable qu'étant situés directement sous la route
du soleil ils sont sortis de la terre avant les autres hommes, car si la chaleur
du soleil se joignant à l'humidité de la terre lui donne à elle‑même
une espèce de vie, les lieux les
plus voisins de l'équateur doivent avoir produit plus tôt que les autres des
êtres vivants. Les Éthiopiens disent aussi que ce sont eux qui ont institué
le culte des dieux, les fêtes, les assemblées solennelles, les sacrifices, en
un mot toutes les pratiques par lesquelles nous honorons la divinité : c'est
pour cela qu'ils passent pour les plus religieux de tous les hommes et qu'on
croit que leurs sacrifices sont les plus agréables aux dieux. L'un des plus
anciens poètes et le plus estimé de la Grèce leur rend ce témoignage,
lorsqu'il introduit dans l'Iliade
Jupiter et les autres dieux allant en Éthiopie pour assister aux festins et aux
sacrifices annuels qui leur étaient préparés à tous chez les Éthiopiens. III. Des caractères hiéroglyphiques communs aux Éthiopiens et aux Égyptiens.
Ces sortes de lettres ressemblent les unes à différentes
espèces d'animaux, d'autres aux extrémités du corps humain, d'autres à des
instruments mécaniques. Ainsi ils composent leur écriture non d'un assemblage
de lettres et de mots mais d'un arrangement de figures dont un long usage a gravé
la signification dans leur mémoire. En effet, s'ils représentent un milan, un
crocodile, un serpent ou quelque partie du corps humain comme un oeil, une main,
un visage et d'autres choses semblables, c'est
que le milan, par une métaphore assez naturelle, signifie tout ce qui est promt
et subit d'autant qu'il vole le plus légèrement de tous les oiseaux, le
crocodile dénote toute sorte de méchancetés, l'oeil marque un observateur de
la justice et tout ce qui défend le corps. Entre les autres parties, la main
droite avec les doigts étendus exprime l'abondance des choses nécessaires à
la vie ; la main gauche fermée indique l'économie et l'épargne. Il en est à
peu près de même des autres parties du corps aussi bien que des instruments.
Les Éthiopiens recherchant avec soin la signification de chacune de ces
figures, et se l'imprimant dans l'esprit par une longue application, connaissent
d'abord ce qu'elles représentent. IV. Lois des Éthiopiens.
Les Éthiopiens ont plusieurs lois fort différentes de
celles des autres peuples, surtout pour ce qui regarde l'élection des rois. Les
prêtres choisissent les plus honnêtes gens de leur corps et les enferment
comme dans un cercle ; celui de ces derniers que prend au hasard un des prêtres
qui entre dans le cercle en marchant et en sautant comme un Aegipan ou un
Satyre, est déclaré roi sur-le-champ, et tout le peuple l'adore comme un homme
chargé du gouvernement par la providence divine. Le nouvel élu commence à
vivre de la manière qui lui est prescrite par les lois. En toutes choses il
suit la coutume du pays, ne punissant et ne récompensant que selon les règles
établies dès l'origine de la nation. Il est défendu au roi de faire mourir
aucun de ses sujets, quand même il aurait été déclaré en jugement digne du
dernier supplice. Mais il lui envoie un officier qui lui apporte le signal de la
mort et aussitôt le criminel s'enferme dans sa maison et se fait justice
lui‑même. Il ne lui est point permis de s'enfuir en des royaumes voisins
et de changer ainsi la peine de mort en un bannissement comme font les Grecs. On
raconte à ce sujet qu'un certain homme ayant vu cet ordre de mort qui lui était
envoyé de la part du roi et songeant à s'enfuir hors de l'Ethiopie, sa mère
qui s'en doutait lui passa sa ceinture autour du col sans qu'il osât se défendre
et l'étrangla ainsi de peur, disait‑elle, que son fils ne procurât par
sa fuite une plus grande honte à sa famille. Il y avait quelque chose encore de
plus extraordinaire dans ce qui regardait la mort des rois. Les prêtres qui
servent à Meroé y ont acquis un très grand pouvoir. Ceux‑ci, quand il
leur en prenait fantaisie, dépêchaient un courrier au roi pour lui ordonner de
mourir. Ils lui faisaient dire que les dieux l'avaient ainsi réglé et que ce
serait un crime de violer un ordre qui venait de leur part. Ils ajoutaient
plusieurs autres raisons qui surprenaient aisément des hommes simples prévenus
d'une ancienne coutume et qui n'avaient pas assez de force d'esprit pour résister
à ces commandements injustes. En effet les premiers rois se sont soumis à ces
cruelles ordonnances sans aucune autre contrainte que celle de leur propre
superstition. Ergamenès qui régnait du temps de Ptolémée second et qui était
instruit de la philosophie des Grecs fut le premier qui osa secouer ce joug
ridicule. Ayant pris une résolution vraiment digne d'un roi, il s'en vint avec
son armée attaquer la forteresse où était autrefois le temple d'or des Éthiopiens.
Il fit égorger tous les prêtres et institua lui‑même un culte nouveau.
Les amis du prince se sont fait une loi qui subsiste encore quelque singulière
qu'elle soit. Lorsque leur maître a perdu l'usage de quelqu'une des parties de
son corps par maladie ou par quelque accident, ils se donnent la même infirmité,
croyant que c'est une chose honteuse, par exemple, de marcher droit à la suite
d'un roi boiteux et il leur paraît absurde de ne pas partager avec lui les
incommodités corporelles puisque la simple amitié nous oblige à prendre part
à tous les biens et à tous les maux qui arrivent à nos amis. Il est même
fort commun de les voir mourir avec leurs rois et ils pensent qu'il leur est
glorieux de donner ce témoignage d'une fidélité confiante. De là vient que
chez les Éthiopiens, il est difficile de former aucune entreprise contre le
roi, par l'attention que tous ses amis apportent à leur conservation commune.
Ce sont là les lois et les coutumes des Éthiopiens qui demeurent dans
la capitale et qui habitent l'île de Méroé et cette partie de l'Éthiopie qui
touche à l'Égypte. V. Coutumes de quelques Éthiopiens sauvages.
IIl y a plusieurs autres nations éthiopiennes dont les
unes cultivent les deux côtés du Nil avec les îles qui sont au milieu, les
autres habitent les provinces voisines de l'Arabie, d'autres sont plus enfoncées
dans l'Afrique. Presque tous et entre autres ceux qui sont nés le long du
fleuve ont la peau noire, le nez camus et les cheveux crépus. Ils paraissent très
sauvages très féroces et le sont pourtant beaucoup moins par tempérament que
par volonté et par affectation. Ils sont fort secs et fort brûlés, leurs
ongles sont toujours longs comme ceux des animaux, ils ne connaissent point
l'humanité, ils ne poussent qu'un son de voix aigu. Ne s'étudiant point comme
nous à rendre la vie plus douce et plus agréable, ils n'ont rien des moeurs
ordinaires. Quand ils vont au combat, les uns s'arment de leurs boucliers faits
de cuir de boeuf et ont en main de petites lances, les autres portent des traits
recourbés, d'autres se servent d'arcs dont le bois est de la longueur de quatre
coudées et qu'ils bandent avec le pied. Quand ceux‑ci n'ont plus de
traits, ils combattent avec des massues. Ils mènent leurs femmes à la guerre
et les obligent de servir dès qu'elles ont un certain âge. Elles portent
ordinairement un anneau de cuivre pendu à leurs lèvres. Quelques‑uns de
ces peuples passent leur vie sans s'habiller se couvrant seulement de ce qu'ils
trouvent pour se mettre à l'abri du soleil. Les uns coupent une queue de brebis
et se la passent entre les cuisses pour cacher leur nudité, d'autres prennent
des peaux de leurs bestiaux. Il y en a qui s'entourent la moitié du corps avec
des espèces de ceintures faites de cheveux, la nature du pays ne permettant pas
aux brebis d'avoir de la laine. A l'égard de la nourriture, les uns vivent d'un
certain fruit qui croît sans culture dans les étangs et les lieux marécageux,
d'autres mangent les plus tendres rejetons des arbres dont l'ombrage les
garantit de la chaleur du midi, quelques‑uns
sèment du sésame et du lotus. Il y en a qui ne vivent que de racines de
roseaux. La plupart d'entre eux s'exercent à tirer aux oiseaux et comme ils
manient l'arc fort adroitement, cette chasse remplit abondamment leurs besoins.
Mais la plus grande partie de ces peuples soutiennent leur vie avec le lard et
la chair de leurs troupeaux. Les Éthiopiens qui habitent au‑dessus de Méroé
font des distinctions remarquables entre les dieux : ils disent que les uns sont
d'une nature éternelle et incorruptible comme le soleil, la lune et l'univers
entier, que les autres étant nés parmi les hommes se sont acquis les honneurs
divins par leurs vertus et par les biens qu'ils ont faits au monde. Ils révèrent
Isis, Pan et surtout Jupiter et Hercule dont ils prétendent que le genre humain
a reçu le plus de bienfaits. Quelques Éthiopiens cependant croient qu'ils n'y
a point de dieux, et quand le soleil se lève ils s'enfuient dans leurs marais
en blasphémant contre lui comme contre leur plus cruel ennemi. Les Éthiopiens
diffèrent encore des autres nations dans les honneurs qu'ils rendent à leurs
morts. Les uns jettent leurs corps dans le fleuve, pensant que c'est la plus
honorable sépulture qu'on puisse leur donner. Les autres les gardent dans leurs
maisons enfermés dans des niches de verre, croyant qu'il sied bien à des
enfants d'avoir toujours devant les yeux le visage de leurs parents et à ceux
qui surviennent de conserver la mémoire de leurs prédécesseurs. D'autres
enferment les corps morts dans des cercueils de terre cuite et les enterrent aux
environs des temples. Ils regardent comme le plus inviolable des serments celui
qui se fait sur les morts. En certaines contrées, les Éthiopiens donnent la
royauté à celui d'entre eux qui est le mieux fait, disant que les deux plus
grands dons de la fortune sont la monarchie et la belle taille. Ailleurs, ils la
défèrent au pasteur le plus vigilant comme à celui qui aura le plus de soin
de ses sujets. D'autres choisissent le plus riche dans la pensée qu'il sera
plus en état de secourir ses peuples. Il y en a d'autres qui prennent pour rois
ceux qui sont les plus forts, estimant dignes de la première place ceux qui
sont les plus capables de les défendre dans les combats. Il y a dans la Libye
et tout auprès de là un très beau pays qui produit une grande quantité de
fruits de toute espèce ; on y trouve un abri commode dans les grandes chaleurs
entre les plantes qui croissent dans les marais. Les Africains et les Éthiopiens
sont continuellement en guerre pour se disputer ce terrain. On y voit un grand
nombre d'éléphants qui y descendent de la haute Libye attirés, selon quelques
auteurs, par la bonté des pâturages. En effet des deux côtés du fleuve il y
a de grands marais où croissent toutes sortes d'herbes, et surtout des roseaux
que ces animaux trouvent si bons, que quand ils en ont une fois goûté ils
demeurent toujours dans cet endroit où ils consument les vivres des habitants.
Il n'est pas étonnant que des pasteurs qui logent sous des tentes et qui
regardent comme leur patrie le séjour le plus commode pour eux, viennent se
rendre dans des marais qui attirent des animaux mêmes, chassés par le manque
d'eau et de pâturages, du milieu des terres où le soleil brûle tout ce qui en
sort. Quelques auteurs disent que dans l'Éthiopie appelée sauvage, il naît un
nombre infini de serpents d'une grandeur extraordinaire. Ils se battent contre
les éléphants auprès des eaux dormantes. S'étant d'abord jetés sur eux avec
impétuosité, ils leur entortillent les cuisses et ils les serrent avec tant de
force et si longtemps que l'éléphant engourdi et écumant tombe de lui‑même
: après quoi ils le dévorent facilement dans l'impuissance où il est de se
relever. Mais quand ils ont manqué leur coup par quelque accident, et que les
éléphants fuient vers le fleuve, ils ne quittent jamais leur retraite pour les
poursuivre. Ils évitent les lieux plats et se tiennent toujours au pied des
montagnes et dans des cavernes assez profondes pour suffire à la longueur de
leurs corps, la nature faisant connaître à tous les animaux ce qui leur est
propre. On a des histoires de l'Égypte et de l'Éthiopie faites par des auteurs
qui s'en rapportent à de fausses relations, ou qui écrivant même toutes les
choses merveilleuses qui leur viennent dans l'esprit ne méritent aucune créance.
Mais Agatarchidès Cnidien en son second livre de l'Asie,
Artémidore d'Ephèse en son huitième livre de la Géographie et quelques auteurs originaires d'Égypte ont examiné
le sujet dont il s'agit et conviennent presque en tout. Pour moi dans le temps
que je voyageais en Égypte , je me suis souvent rencontré avec des prêtres égyptiens
et des ambassadeurs éthiopiens. Ayant recueilli avec soin ce que je leur
entendais dire et y ayant ajouté ce que j'ai trouvé dans les meilleurs
historiens, j'ai composé cette partie de mon ouvrage de ce qui m'a paru le plus
généralement avoué par les uns et par les autres,. Mais nous avons assez parlé
des Éthiopiens qui habitent à l'occident. Nous allons passer à ceux qui
demeurent au midi et le long de la mer Rouge, après que nous aurons dit un mot
de la manière dont on tire l'or des mines de ce pays. VI. Des mines de ces cantons.
Entre l'Égypte, l'Éthiopie et l'Arabie il est un endroit
rempli de métaux et surtout d'or, qu'on tire avec bien des travaux et de la dépense.
Car la terre dure et noire de sa nature y est entrecoupée de veines d'un marbre
très blanc et si luisant qu'il surpasse en éclat les matières les plus
brillantes. C'est là que ceux qui ont l'intendance des métaux font travailler
un grand nombre d'ouvriers. Le roi d'Égypte envoie quelquefois aux mines avec
toute leur famille ceux qui ont été convaincus de crimes, aussi bien que les
prisonniers de guerre, ceux qui ont encouru son indignation, ou qui succombent
aux accusations vraies ou fausses, en un mot tous ceux qui sont condamnés aux
prisons. Par ce moyen il tire de grands revenus de leur châtiment. Ces
malheureux, qui sont en grand nombre, sont tous enchaînés par les pieds et
attachés au travail sans relâche et sans qu'ils puissent jamais s'échapper.
Car ils sont gardés par des soldats étrangers et qui parlent d'autres langues
que la leur de sorte qu'il leur est
impossible de les corrompre par des paroles et par des caresses. Quand la terre
qui contient l'or se trouve trop dure, on l'amollit d'abord avec le feu après
quoi ils la rompent à grands coups de pic ou d'autres instruments de fer. Ils
ont à leur tête un entrepreneur qui connaît les veines de la mine et qui les
conduit. Les plus forts d'entre les travailleurs fendent la pierre à grands
coups de marteau, cet ouvrage ne demandant que la force des bras sans art et
sans adresse Mais comme pour suivre les veines qu'on a découvertes, il faut
souvent se détourner et qu'ainsi les allées qu'on creuse dans ces souterrains
sont fort tortueuses, les ouvriers, qui sans cela ne verraient pas clair portent
des lampes attachées à leur front. Changeant de posture autant de fois que le
requiert la nature du lieu, ils font tomber à leurs pieds les morceaux de
pierre qu'ils ont détachés. Ils travaillent ainsi jour et nuit forcés par les
cris et par les coups de leurs gardes. De jeunes enfants entrent dans les
ouvertures que les coins ont faites dans le roc et en tirent les petits morceaux
de pierre qui s'y trouvent et qu'ils portent ensuite à l'entrée de la mine.
Les hommes âgés d'environ trente ans prennent une certaine quantité de ces
pierres qu'ils pilent dans des mortiers avec des pilons de fer jusqu'à ce
qu'ils les aient réduites à la grosseur d'un grain de millet. Les femmes et
les vieillards reçoivent ces pierres mises en grain et les jettent sous des
meules qui sont rangées par ordre. Se mettant ensuite deux ou trois à chaque
meule, ils les broient jusqu'à ce qu'ils aient réduit en une poussière aussi
fine que de la farine la mesure qui leur en a été donnée. Il n'y a personne
qui n'ait compassion de l'extrême misère de ces forçats qui ne peuvent
prendre aucun soin de leur corps et qui n'ont pas même de quoi couvrir leur
nudité. Car on n'y fait grâce ni aux vieillards, ni aux femmes, ni aux
malades, ni aux estropiés. Mais on les contraint également de travailler de
toutes leurs forces jusqu'à ce que n'en pouvant plus ils meurent de fatigue.
C'est pourquoi ces infortunés n'ont d'espérance que dans la mort et leur
situation présente leur fait craindre une longue vie. Les maîtres recueillant
cette espèce de farine achèvent l'ouvrage de cette manière: ils l'étendent
sur des planches larges et un peu inclinées et ils l'arrosent de beaucoup
d'eau. Ce qu'il y a de terrestre dans ces matières est emporté par l'eau qui
coule le long de la planche mais l'or demeure dessus à cause de sa pesanteur.
Après ce lavage répété plusieurs fois, ils frottent quelque temps la matière
entre leurs mains. Ensuite, l'essuyant avec de petites éponges, ils emportent
ce qui y reste de terre jusqu'à ce
que la poudre d'or soit entièrement nette, d'autres ouvriers prenant cet or au
poids et à la mesure, le mettent dans des pots de terre. Ils y mêlent dans une
certaine proportion du plomb, des grains de sel, un peu d'étain et de la farine
d'orge. Ils versent le tout dans des vaisseaux couverts et lutés exactement
qu'ils tiennent cinq jours et cinq nuits de suite dans un feu de fourneau.
Ensuite leur ayant donné le temps de se refroidir, on ne trouve plus aucun mélange
des autres matiéres mais l'or est entièrement dépuré avec très peu de déchet.
Voilà la manière dont on tire l'or dans les confins de l'Égypte avec des
travaux immenses qui semblent nous faire voir que ce métal s'obtient
difficilement, qu'on ne le conserve qu'avec de grands soins, et que son usage
est mêlé de peines et de plaisirs. Au reste, la découverte des métaux est très
ancienne puisqu'elle nous vient des premiers rois. VII. Des Ichtyophages de l'Asie le long de la mer des Indes.
Nous devons parler maintenant des nations qui habitent sur
les bords du sein Arabique, dans la Troglodytique et vers le Midi de l'Ethiopie,
et nous commencerons par les Ichtyophages qui demeurent le long des côtes
depuis la Carmanie, la Gedrosie jusqu'à l'entrée du Golfe par où l'océan Méridional
s'avance prodigieusement dans les terres, et s'enferme entre l'Arabie heureuse
d'un côté et les Troglodytes de l'autre.
Quelques‑uns de ces barbares passent leur vie tout nus. Leurs
femmes, leurs enfants et leurs troupeaux sont communs entre eux et la nature ne
leur ayant fait connaître que le plaisir et la peine, ils n'ont aucune idée de
ce qui est honnête et de ce qui ne l'est pas. Leurs habitations sont situées
près de la mer sur des côtes entrecoupées non seulement par des vallées
profondes, mais encore par des précipices escarpés et par des ravines étroites
et naturellement obliques; les habitants se servent utilement de cette
disposition de leur terrain. Bouchant avec de grandes pierres toutes les issues
de leurs vallées et de leurs précipices, ils ferment le passage aux poissons
qui se sont jetés dans ces détours. Car la mer se débordant pendant le flux
avec violence, ce qui arrive deux fois par jour comme vers les six heures du
matin et du soir, elle couvre tout le rivage et amène avec elle une quantité
incroyable de poissons de toute espèce. Quand le temps du reflux est venu,
toute l'eau se retire par les ouvertures des pierres et le poisson reste à sec
sur le sable. Les habitants s'assemblent aussitôt sur le rivage avec leurs
femmes et leurs enfants, comme s'ils en avaient tous reçu l'ordre. Ensuite s'étant
divisés par bandes, ils vont chacun en différents endroits avec des cris
affreux qui marquent la joie qu'ils ont de leur capture. Les femmes et les
enfants prennent les poissons les plus petits et les plus proches du bord et les
jettent sur le gravier. Les hommes qui sont dans la force de l'âge ne
s'attachent qu'à ceux que leur grandeur rend difficiles à prendre. Car on
trouve dans cette mer non seulement des lamproies, des chiens et des écrevisses
de mer mais même des veaux marins et quantité d'autres poissons dont le nom et
la figure nous sont inconnus. N'ayant point d'armes faites de main d'hommes, ils
les percent avec des cornes de boucs ou les coupent avec des cailloux
tranchants. Car la nécessité enseigne toutes choses à l'homme et lui apprend
à se servir de tout ce qu'il rencontre de propre à l'effet qu'il en espère.
Quand ils ont amassé une assez grande quantité de ces poissons, ils les
emportent et les font cuire sur des pierres exposées à l'ardeur brûlante du
soleil de leur climat. Dès qu'ils sont cuits d'un côté, ils les retournent de
l'autre. Ensuite, les prenant par la queue il les secouent. Ces poissons étant
ainsi desséchés, leur chair tombe par morceaux. A l'égard des arêtes ils les
jettent toutes dans un même endroit et en font de grand monceaux pour s'en
servir à l'usage que nous dirons plus bas. Mais ramassant la chair qui est tombée,
ils la mettent sur des pierres polies et la broient pendant un certain temps.
Ils y mêlent pour assaisonnement de la graine d'aubépine et en font ainsi une
espèce de pâte d'une seule couleur. Enfin ils donnent à cette pâte la figure
d'une brique un peu longue et ils la font sécher au soleil. Quand elle est médiocrement
sèche ils en mangent tous ensemble sans mesure et sans autre règle que leur
mesure car ils ont plus de cette provision qu'il ne leur en faut et la mer leur
fournit aussi abondamment de quoi se nourrir que la terre le fournit aux autres
hommes. Cependant il arrive quelquefois que la mer pendant plusieurs jours de
suite roule ses flots sur le rivage et tient la grève inondée de telle sorte
que personne ne peut en approcher. Comme alors ils manquent de vivres, ils
ramassent d'abord les coquillages dont quelques‑uns sont si grands qu'ils
pèsent plus de quatre livres. Ayant cassé les coquilles à grands coups de
pierre, ils en mangent la chair crue dont le goût approche fort de celui de nos
huîtres. Si la continuité des vents fait enfler la mer pendant un long temps
et les empêche d'avoir même des coquillages, ils ont recours aux monceaux d'arêtes
dont nous avons parlé. Ils choisissent celles qui sont les plus fraîches et
les plus succulentes et les rompant aux jointures, ils les mettent dans la
bouche sans aucune préparation; mais ils broient entre deux pierres les plus sèches.
En un mot, ils mènent une vie a peu près semblable à celle des bêtes féroces.
Voila tout ce qui concerne le manger des Ichtyophages. La manière dont ils vont
chercher à boire a quelque chose de plus singulier. Ils travaillent à la pêche,
l'espace de quatre jours entiers pendant lesquels comme étant dans l'abondance
de toutes choses, ils se divertissent à manger en commun, à chanter des
chansons qui n'ont ni mode ni mesure et à se joindre aux premières femmes
qu'ils trouvent près d'eux pour en avoir des enfants. Mais au cinquième jour
ils vont tous ensemble boire au pied des montagnes. On y trouve des sources
d'eau où les nomades viennent abreuver leurs troupeaux. Ils font ce chemin
comme le feraient des troupeaux de boeufs élevant tous ensemble leur voix qui
n'articule rien et dont on n'entend que le son. Les femmes y portent entre leurs
bras les enfants qui sont à la mamelle, et les hommes ceux qui font sevrés ;
mais ceux qui ont passé cinq ans accompagnent leurs parents et s'en vont en
sautant et en riant à leur abreuvoir comme à un lieu de délices. Car la
nature qui n'est pas encore pervertie met son souverain bien dans la jouissance
de ce qui lui est nécessaire, ne se souciant en aucune sorte des plaisirs
superflus. Quand ils sont arrivés aux abreuvoirs des nomades, ils se
remplissent tellement d'eau qu'ils ont beaucoup de peine à s'en retourner.
Pendant cette journée ils ne mangent point mais ils se couchent par terre,
malades de plénitude, respirant avec difficulté et semblables en tout à des
gens ivres. Le lendemain, ils recommencent à manger du poisson gardant toute
leur vie la même méthode. Les Ichtyophages qui habitent en deçà du détroit
sont rarement malades mais ils vivent beaucoup moins que nous. VIII. Des Ictyophages de l'Arabie sur les côtes de la mer des Indes.
POUR ceux qui demeurent plus près et néanmoins encore
hors du détroit, ils mènent une vie beaucoup plus extraordinaire. Ils n'ont
jamais soif et ils paraissent dépourvus de sentiments. Le sort les ayant fait
naître en des déserts éloignés de toute habitation, ils vivent commodément
de leur pêche et mangeant le poisson dès qu'il est tiré de l'eau et presque
tout cru, non seulement ils ne cherchent point à boire, mais même ils ne
savent ce que c'est. Contents d'ailleurs du genre de vie que la fortune leur a
présenté, ils s'estiment heureux de ne point désirer ce qui leur manque. Ce
qu'il y a de plus surprenant et de plus incroyable, ils n'éprouvent aucune
passion. Plusieurs marchands éthiopiens qui, en passant la mer Rouge, ont été
souvent contraints de relâcher sur les côtes des Ichtyophages, conviennent
tous unanimement de ce que nous venons de dire. Ptolémée troisième du nom
ayant envie d'aller à la chasse des éléphants dans ce lieu‑là, y
envoya un de ses confidents appelé Simmias pour reconnaître le pays.
Celui‑ci ayant préparé ce qui était nécessaire pour son voyage,
examina avec soin les contrées maritimes, comme le dit Agatharchidès de Cnide.
Il rapporta entre autres choses que ces hommes insensibles ne boivent point du
tout, comme nous l'avons dit plus haut. Ils ne sont nullement émus à la vue
des étrangers qui abordent sur leur rivage. Ils ne leur disent rien, mais ils
les regardent tranquillement, ne marquant pas plus d'embarras que s'ils ne
voyaient rien de nouveau. Ils ne s'enfuient point à la vue d'une épée nue
qu'on leur présente et ils ne s'irritent point des menaces qu'on leur fait ni même
des coups qu'on leur donne. Ils n'ont point pitié de ceux qu'on fait souffrir
et ils voient égorger leurs femmes et leurs enfants sans étonnement et sans
colère. Quand même on les fait succomber sous les tourments les plus
extraordinaires, ils demeurent tranquilles en regardant les plaies qu'on leur
fait et inclinant seulement la tête à chaque coup qu'on leur donne. On dit
qu'ils ne se servent d'aucun idiome mais qu'ils font des signes de la main pour
demander les choses qu'ils veulent avoir. On rapporte d'eux une autre singularité
bien plus incroyable, savoir que les veaux marins vivent pacifiquement et familièrement
avec eux et leur aident à prendre du poisson comme feraient d'autres hommes. Et
ces deux espèces si différentes ont mutuellement un grand soin de leurs
enfants et de leurs femmes ou de leurs femelles. Ils conservent encore à présent
ce genre de vie qui leur vient des premiers siècles, soit qu'ils y soient
accoutumés par la longueur du temps, ou contraints par la nécessité de leur
demeure. Leurs habitations ne sont pas semblables à celles des autres
Ichtyophages, mais ils les construisent de plusieurs façons différentes selon
la commodité du lieu. Quelques‑uns se logent dans des cavernes, surtout
dans celles qui tournées vers le septentrion sont rafraîchies par l'ombre et
surtout par les vents du nord, car, pour celles qui sont au midi, elles sont
aussi brûlantes que des fournaises, et les hommes n'y peuvent pas subsister.
Ceux qui n'ont point la commodité des cavernes situées au septentrion,
amassent les côtes de baleine que la mer jette en grand nombre sur ces bords.
Quand ils en ont une quantité suffisante, ils les joignent ensemble en forme de
toit et les couvrent avec de la mousse fraîche. C'est sous ces cabanes faites
en manière de voûte que devenus ouvriers par la nécessité seule, ils
laissent passer la grande chaleur du jour. Les Ichtyophages ont une troisième
sorte d'habitation. Il croît dans leur pays une espèce de sapin dont la mer
arrose le pied, dont le feuillage est fort épais et qui porte un fruit assez
semblable à nos châtaignes. Ayant entrelacé leurs branches les unes dans les
autres et s'étant procuré par conséquent une grande étendue d'ombre, ils
passent leur vie sous cette espèce de tente, habitant ainsi moitié sur la
terre et moitié sur la mer, le flux leur porte de la fraîcheur, et ils savent
se poser favorablement pour recevoir les vents qui tempèrent les ardeurs du
soleil. D'autres emploient un quatrième expédient pour s'en garantir. Ils ont
fait et ils entretiennent une provision de mousse de mer qui s'élève à la
hauteur d'une montagne. Les rayons du soleil l'ont tellement endurcie qu'elle
fait comme un corps de rocher avec le sable dont elle est mêlée. Ils creusent
au‑dedans des loges de la hauteur d'un homme mais ils leur donnent une très
grande profondeur et les font même communiquer les unes avec les autres. Ils
demeurent là tranquillement jusqu'à ce que le flux leur apportant du poisson,
les invite à l'aller pêcher. Ils le mangent avec joie sur le rivage, après
quoi ils reviennent dans leurs tanières. A l'égard de leurs morts, ils les
jettent hors de leur demeure quand la mer est basse afin que ses flots viennent
ensuite les prendre et les entraîner. Ils se donnent ainsi eux‑mêmes
pour nourriture aux poissons dont ils se nourrissent, pratique qu'ils n'ont
jamais interrompue depuis plusieurs siècles. Il y a une espèce d'Ichtyophages
dont les habitations sont telles qu'elles donnent beaucoup à penser à ceux qui
aiment à rechercher les secrets de la nature. Ils demeurent dans des précipices
que personne n'a jamais pu franchir, car ils sont entourés d'un rocher très
escarpé et entrecoupé par des fondrières, l'autre côté est berné par une
mer qui n'a jamais porté aucune espèce de vaisseau et qu'on peut encore moins
passer à gué. Ces peuples même ne savent ce que c'est que de naviguer. C'est
pourquoi leur origine étant très obscure, il nous reste seulement à dire
qu'ils sont depuis tous les temps dans le lieu même qu'ils habitent. Quelques
physiciens, en discourant des variétés de la nature, ne font point difficulté
d'avancer cette proposition à l'égard de tous les êtres vivants. Comme il y a
beaucoup de connaissances qui passent la portée de l'esprit humain, rien n'empêche
que ceux qui ont parlé le plus affirmativement n'aient ignoré la plus grande
partie des choses dont ils ont écrit et ne nous aient donné des idées
plausibles et vraisemblables pour des vérités constantes. IX. Des Chélénophages ou mangeurs de tortues.
IIl faut à présent rapporter quel
est le genre de vie que suivent les peuples appelés Chélénophages. On
trouve dans l'océan, non loin de la
terre ferme, un grand nombre d'îles basses et de fort peu d'étendue
qu'on ne cultive point et qui ne portent pas même des fruits sauvages. Comme
elles sont fort proches les unes des autres et que la force de l'eau est rompue
par les promontoires, la mer qui les sépare n'est point sujette aux tempêtes.
C'est pourquoi on y rencontre un grand nombre de tortues de mer qui viennent s'y
réfugier à cause du calme qui y régne. La nuit, elles vont chercher leur
nourriture dans la grande mer, mais le jour, elles rentrent dans les canaux des
îles et se mettent à dormir en élevant un peu leurs écailles au‑dessus
de l'eau pour recevoir le soleil; ainsi elles ressemblent de loin à des esquifs
mis sur le côté et de fait, elles ne sont guère moins grandes que des barques
de pêcheurs. Les barbares qui habitent ces îles vont alors à petit bruit vers
une de ces tortues. L'environnant de leurs barques des deux côtés, les uns la
tiennent en arrêt pendant que les autres la soulèvent jusqu'à ce qu'ils
l'aient renversée sur le dos. Ils la retiennent de part et d'autre dans cette
situation de peur qu'elle ne se retourne et que retrouvant toutes ses forces,
elle ne leur échappe en s'enfonçant dans la mer. Un d'entre eux cependant la
guide à terre avec une longue corde, suivi de tous ceux qui l'ont aidé à
prendre cette proie. Quand ils sont arrivés dans leur île, ils mangent la
chair de leur tortue après l'avoir exposée pendant quelque temps au soleil.
Ils se servent des écailles qui ont la figure d'un bateau pour aller chercher
de l'eau dans les terres du continent, ou même ils en font des toits à leurs
maisonnettes. Ainsi l'on peut dire que la nature leur a fait plusieurs présents
en un seul en leur donnant en même temps le vivre, le couvert, des navires et
des vases. Non loin de ces îles, et sur la côte, on trouve des barbares qui
ont un genre de vie peu différent. Car ils mangent les baleines que la mer
jette sur leurs bords. Ils y trouvent quelquefois abondamment de quoi vivre à
cause de la grandeur de ces poissons. Mais quelquefois aussi leur pêche étant
interrompue, ils sont réduits par la disette à manger les cartilages et les
extrémités des côtes de ces animaux. Ce sont là toutes les différentes
nations d'Ichtyophages éthiopiens dont nous avons rapporté en gros les manières
de vivre. Mais du côté de la Babylonie, il y a le long des rivages de la mer
une contrée cultivée et remplie d'arbres ; les habitants de ce pays font une pêche
de poissons si abondante qu'il leur est difficile de la consommer. Ils enfoncent
en terre le long du rivage des roseaux en si grande quantité qu'on les
prendrait pour des filets qu'on aurait tendus. Il y a dans cette palissade un
grand nombre de portes en forme de claies qui s'ouvrent et se ferment fort aisément.
Le flot ouvre ces portes quand il vient et les ferme quand il s'en retourne. Il
arrive de là que les poissons qui viennent avec le flot entrent par ces portes
dans cette enceinte de claies sans pouvoir s'en retourner, et on y en voit
palpiter une quantité prodigieuse quand la mer s'est retirée. Ceux qui sont
ordonnés pour les ramasser les
enlèvent aussitôt, et on en tire un grand profit. Comme tout le pays est fort
plat et fort bas, quelques‑uns de ceux qui l'habitent, creusent un fossé
depuis la mer jusqu'à leurs cabanes. Ils mettent dans ce fossé une porte
d'osier : ils l'ouvrent quand la mer vient à monter et ils la ferment quand
elle commence à descendre. L'eau de la mer s'étant toute écoulée par les
jointures des osiers et le poisson demeurant pris dans le fossé, ils en mangent
et en gardent même autant qu'ils veulent. X. Des Rhizophages ou mangeurs de racines.
AAyant parlé de tous les peuples qui habitent les côtes
de la Babylonie jusqu'au golfe Arabique, nous allons suivre les autres nations.
Les Rhizophages habitent la partie de l'Éthiopie au‑dessus de l'Égypte,
qui est aux environs du fleuve Asa. Ces barbares tirent hors de terre les
racines des roseaux et les lavent soigneusement. Quand elles sont bien nettes,
ils les broient entre des pierres jusqu'à ce qu'ils en aient fait une masse
luisante et visqueuse. Ils la partagent en tourteaux grands comme le creux de la
main qu'ils mettent cuire au soleil. Ils passent toute leur vie avec cette seule
nourriture qui ne leur manque jamais. Ils vivent en paix les uns avec les autres
mais ils sont en guerre contre les lions. Car ces animaux quittant en grand
nombre les déserts où ils sont environnés d'un air brûlant viennent
quelquefois dans le pays des Rhizophages, ou pour y chercher de l'ombre, ou pour
y chasser aux bêtes qui ne sont pas si grandes qu'eux. Il arrive souvent que
les Éthiopiens sortant de leurs marais en sont surpris et dévorés parce que
n'ayant point l'usage des armes ils ne sauraient résister à ces animaux. Cette
nation périrait même entièrement si la nature ne leur avait donné un autre
secours. Au commencement des jours caniculaires l'air devient fort agité par
les vents. Alors? on voit dans le pays une quantité énorme d'insectes volants
beaucoup plus forts que toutes les mouches que nous connaissons. Les hommes
savent les éviter en se retirant dans les marécages. Mais pour les lions ils
prennent la fuite, ou parce qu'ils ne trouvent plus aucune proie, ou à cause
qu'ils sont épouvantés par le bruit des trompes de ces insectes. XI. Autres peuples qui tirent leurs noms de leur nourriture.
On trouve ensuite les Hylophages et les Spermatophages.
Ceux‑ci vivent en été des fruits qui tombent des arbres sans se donner
la peine de les cueillir mais le reste du temps ils mangent ce qu'il y a de
tendre en une plante qui jette plusieurs rameaux et qui croît chez eux dans les
lieux couverts d'ombres. Cette plante, qui a un tronc solide et semblable au
navet, les contente au défaut de fruit. Les Hylophages vont tous ensemble
chercher leur nourriture avec leurs femmes et leurs enfants. Ils grimpent
jusqu'au haut des arbres pour y manger les rameaux naissants et ils ont accoutumé
leur estomac à cette nourriture. La longue habitude les a rendus si agiles
qu'ils sont à la cime dans un instant. Ils passent d'un arbre à l'autre comme
des oiseaux et savent se tenir sur les branches qui paraissent les plus faibles.
Quand le pied leur manque, ils sont assez adroits pour se retenir avec leurs
mains, mais quand même ils tomberaient à terre, ils ne se feraient point de
mal à cause de leur légèreté. Ils passent toute leur vie sans s'habiller et
comme les femmes sont communes entre eux, ils élèvent aussi tous leurs enfants
en commun. Au reste ils sont souvent en guerre les uns contre les autres pour
les lieux de leur demeure. Ils s'arment de bâtons qui leur servent en même
temps à se défendre et à assommer leurs prisonniers. Enfin, plusieurs d'entre
eux meurent de faim parce qu'étant sujets à perdre la vue, ils sont privés de
celui de tous les sens qui leur est le plus nécessaire. XII. Des Hylogones ou hommes nés dans les forêts. Après eux viennent les Éthiopiens Hylogones autrement appelés chasseurs. Ceux‑ci sont en petit nombre mais ils ont un genre de vie qui convient fort à leur nom car ils paraissent être nés dans les bois. Tout leur pays étant rempli de bêtes sauvages, et du reste fort aride et peu entrecoupé de ruisseaux, ils sont contraints de passer la nuit sur les arbres de peur des bêtes féroces. Mais le matin ils s'en vont armés dans les endroits où ils savent qu'il a de l'eau et là les uns se cachent dans les broussailles et les autres se mettent en sentinelle sur des arbres. Pendant la chaleur du jour, un grand nombre de boeufs sauvages, de léopards et d'autres animaux, viennent se rendre aux mêmes endroits. N'en pouvant plus de chaud et de soif, ils boivent avidement et jusqu'à s'étouffer. Quand ils sont si appesantis qu'ils ne peuvent plus remuer, les Éthiopiens sautent à bas et les attaquant avec des bâtons brûlés par le bout, avec des pierres ou avec leurs dards, ils les tuent aisément. Après avoir distribué leur chasse par compagnie, ils la mangent. Il arrive rarement qu'ils soient vaincus par ces bêtes, quelque puissantes qu'elles soient ; ils ont au contraire l'adresse d'en tuer de très fortes. Quand cette proie leur manque, ils mouillent les peaux des animaux qu'ils ont déjà pris ; ensuite, ils les mettent sur un grand feu et en font griller les poils sous de la cendre chaude, ils partagent ces peaux entre eux et ils y ont recours dans les pressantes nécessités. Ils exercent leurs enfants à tirer juste et ils ne donnent à manger qu'à ceux qui ont frappé au but. C'est pourquoi ils deviennent tous extrêmement adroits à un métier que la faim leur a fait apprendre. XIII. Des chasseurs d'éléphants.
Les Éthiopiens chasseurs d'éléphants qu'on appelle Éléphantomaques,
demeurent fort loin de ces derniers du côté
du couchant. Le pays qu'ils habitent n'étant plein que de chênes et de grands
arbres, ils montent sur les plus hauts pour découvrir les routes et les
retraites des éléphants. Ils n'attaquent point ces animaux quand ils vont par
bandes parce qu'alors ils n'espéreraient
pas d'en venir à bout. Mais quand ils sont séparés, les Éthiopiens se
jettent sur eux avec une audace merveilleuse. Lorsque l'éléphant passe du côté
de l'arbre où est caché celui qui le guette, l'Ethiopien, empoignant la queue
de cet animal, appuie aussitôt ses pieds sur sa cuisse gauche. Ensuite prenant
sur son épaule de la main droite une hache fort tranchante et très légère
pour s'en pouvoir servir utilement d'une seule main, il en donne des coups sur
le jarret de l'éléphant jusqu'à ce qu'il lui ait coupé les nerfs. Au reste
ils apportent à cet exercice une vigueur et une attention extrême puisqu'il y
va de la vie de l'un ou de l'autre, car il faut ou que l'animal soit vaincu ou
que l'homme soit tué, ce combat ne finissant jamais autrement. Quand donc l'éléphant
a ainsi les nerfs coupés, quelquefois ne pouvant plus se remuer il tombe dans
la place même où il a été blessé et étouffe son homme sous lui. D'autres
fois, il le pousse contre une pierre ou contre un arbre jusqu'à ce qu'il l'ait
écrasé. D'autres fois aussi, l'éléphant surmonté par la douleur ne songe
point à se venger de celui qui l'attaque, mais il s'enfuit à travers les
plaines jusqu'à ce que celui qui s'est attaché à lui, le frappant
continuellement au‑même endroit avec sa hache, lui ait coupé les nerfs
et l'ait mis par terre. Quand l'animal est tombé, alors tous ces Éthiopiens se
jettent dessus; quoiqu'il soit encore en vie, ils en coupent les chairs et en
mangent les parties de derrière. Quelques‑uns de leurs voisins vont à la
chasse des éléphants sans courir le moindre risque pour leur vie, et leur
adresse même a ordinairement plus de succès que la force des autres. Après
que l'éléphant a mangé, sa coutume est d'aller dormir, ce qu'il ne fait pas
comme les autres animaux à quatre pieds. Ne pouvant plier le genou ni par conséquent
se coucher par terre, il est contraint de s'appuyer contre un arbre pour pouvoir
prendre du repos. Comme l'éléphant s'appuie souvent contre un même arbre, il
le rend remarquable par les branches qu'il brise et par la fiente dont il
l'environne. D'ailleurs, les traces de leurs pas sont si visibles que les
chasseurs sont aisément conduits à
l'arbre contre lequel l'éléphant a dormi. Quand ils l'ont trouvé, ils le
scient à niveau de terre jusqu'à ce qu'il ne tienne presque à rien. Effaçant
ensuite toutes les traces de leurs pas et de leur ouvrage, ils s'enfuient au
plus vite avant que l'éléphant revienne. Le soir quand cet animal s'est rempli
de nourriture il va chercher son lit ordinaire. Mais il ne s'y est pas plutôt
appuyé que son poids le fait tomber avec l'arbre ; se trouvant ainsi sur le dos
ou sur le côté, il y passe toute la nuit, l'énorme pesanteur de son corps ne
lui permettant point de se relever. Au point du jour ceux qui ont coupé l'arbre
reviennent et tuent l'éléphant. Ils dressent leurs tentes en cet endroit et
ils y demeurent jusqu'à ce qu'ils aient entièrement consumé leur proie. XIV. Des Strutophages.
Ces peuples ont pour voisins du côté du couchant les Éthiopiens
qu'on appelle Simes, c'est‑à‑dire Camus, et du côté du midi la
nation des Strouthophages ou mangeurs d'autruches. On trouve chez ces derniers
peuples une espèce d'oiseau qui par sa figure approche fort d'un de nos animaux
terrestres dont le nom entre dans la composition du sien. Cet oiseau est aussi
grand qu'un grand cerf ; il a le col fort long, ses côtés sont arrondis et
portent des ailes, sa tête est faible mais assez longue. En récompense il a
une très grande force dans les cuisses et dans les pieds dont l'ongle est
fendu. Il ne peut pas voler bien haut à cause de sa grande pesanteur, mais il
est si léger à la course qu'à peine touche‑t‑il la terre du bout
de ses pieds. Quand le vent surtout le prend par derrière, il court aussi vite
qu'un vaisseau qui vogue à pleines voiles. Il se défend contre ceux qui le
poursuivent, en leur lançant de très grosses pierres avec ses pieds comme avec
une fronde. Mais lorsqu'il ne fait point de vent ses ailes sont bientôt lasses.
C'est pourquoi n'ayant plus ce secours il est pris facilement. Comme il y a un
nombre infini de ces oiseaux dans le pays et que les barbares inventent mille
ruses pour les attraper, cette chasse leur rapporte beaucoup. Ils mangent la
chair de ces oiseaux et ils en réservent les peaux pour leurs habits et pour
leurs lits. Ce peuple étant souvent en guerre contre les Éthiopiens Simes, ils
s'arment de cornes d'orix ; elles sont grandes, tranchantes et très propres aux
combats. Les animaux qui les portent sont très communs et leur en fournissent
autant qu'ils en ont besoin. XV. Des Acridophages ou mangeurs de sauterelles qui viennent d'un désert voisin.
Assez près de là, les Acridophages habitent une contrée
terminée par un désert. Plus petits que les autres hommes, ils sont encore
maigres et extrêmement noirs. Pendant le printemps les vents d'ouest poussent
avec violence du désert dans leur canton des sauterelles extraordinairement
grandes et remarquables par la couleur sale et désagréable de leurs ailes. Le
nombre de ces insectes est si grand que ces barbares n'usent d'aucune autre
nourriture pendant tout le temps de leur vie. Voici la manière dont ils les
prennent. Á quelques stades de leur habitation, on trouve une vallée très
large et très profonde. Ils s'empressent tous de la remplir de bois et d'herbes
sauvages qui croissent en quantité dans leur pays. Dès qu'ils voient paraître
cette nuée de sauterelles amenées par le vent, ils mettent le feu à toute
cette matière qu'ils ont amassée. La fumée qui s'en élève est si épaisse
que les sauterelles qui traversent la vallée en sont étouffées et vont tomber
fort près de là. Cette chasse ayant duré plusieurs jours, ils font de grands
amas de ces animaux. Et comme leur pays rapporte beaucoup de sel, ils en mettent
sur ces monceaux de sauterelles en certaine quantité, tant afin de les rendre
plus savoureuses que pour les garder plus longtemps et jusqu'au retour de la
saison qui en ramènera d'autres. Ainsi ils n'entretiennent point de troupeaux
et ne songent point à la pêche, d'autant plus qu'ils ne sont pas voisins de la
mer. Ils sont fort légers de corps et fort vites à la course mais leur vie
n'est pas de longue durée et ceux d'entre eux qui vieillissent le plus ne
passent pas quarante ans. La fin de leur vie est très misérable. Car lorsque
la vieillesse s'approche, il s'engendre dans leurs corps des poux ailés de différentes
formes, toutes très hideuses. Cette maladie commençant d'abord par le ventre
et par la poitrine, gagne en peu de temps tout le corps. D'abord le malade sent
une démangeaison qui l'incitant à se gratter, lui fait en quelque sorte aimer
son état et le conduit par ce plaisir à de grands maux. En effet lorsque ces
poux qui se sont engendrés au‑dedans de son corps cherchent à sortir,
ils poussent au-dehors un sang corrompu qui cause de violentes douleurs dans la
peau. Le malade travaille lui‑même avec ses ongles à leur faire des
ouvertures, mais en jetant alors des cris lamentables. Enfin ces poux sortent
les uns après les autres, comme d'un vaisseau troué, à travers les plaies que
le malade s'est faites lui‑même et ils viennent en si grande quantité
que c'est une peine inutile que d'entreprendre de les exterminer. On ne saurait
dire si c'est à la nourriture dont ils usent ou à l'intempérie de l'air
qu'ils respirent qu'on doit attribuer cette étrange maladie. A côté de cette
nation est un pays d'une vaste étendue et fertile en pâturages. Cet endroit
est inaccessible et entièrement désert, non qu'il n'y ait eu autrefois des
hommes qui l'aient habité, mais parce que dans ces derniers temps, une pluie
funeste fit tomber sur eux une quantité prodigieuse de scorpions et d'araignées.
On raconte que les habitants entreprirent d'abord de faire périr ces insectes
qui, pour ainsi dire, leur avaient déclaré la guerre, mais comme le mal était
insurmontable, d'autant que les morsures de ces bêtes venimeuses causaient
subitement la mort, ces Éthiopiens furent contraints d'abandonner leur patrie
et leur manière de vivre pour s'enfuir en d'autres lieux. Au reste, le lecteur
ne doit point regarder ce que nous venons de dire comme tout à fait incroyable,
ni même s'en étonner puisque des histoires très véritables rapportent des
choses encore plus surprenantes. En Italie, des rats sauvages sortirent de terre
en si grand nombre qu'ils firent déserter plusieurs cantons. Il vint en Médie
tant de passereaux qui mangèrent les grains qu'on y avait semés, que les
habitants furent contraints d'aller en d'autres pays. Des grenouilles qui s'étaient
formées dans les nues et qui ensuite étaient tombées en manière de pluie,
obligèrent les peuples nommés Autariates de s'enfuir dans l'endroit qu'ils
habitent actuellement. On met au nombre des travaux qui ont acquis l'immortalité
à Hercule d'avoir éloigné les oiseaux qui s'étaient amassés autour du lac
Stymphalos. Il y a dans la Libye quelques villes dont une multitude de lions
sortis du désert a chassé tous les citoyens. Ces exemples rendent
vraisemblable ce que nous avons rapporté plus haut. Mais reprenons le fil de
notre histoire. XVI. Des Cynamynes ou peuples qui sont défendus par des chiens.
Les confins du désert vers le midi sont habités par ceux
que les Grecs appellent les Cynamynes et qui sont nommés par les autres Éthiopiens,
les campagnards. Ceux‑ci portent une barbe fort longue et nourrissent des
troupeaux de chiens pour leur sûreté. Dès le commencement du solstice d'été
jusqu'au milieu de l'hiver, il vient dans leur pays une quantité innombrable de
boeufs d'Inde sans qu'on puisse deviner ce qui les amène. On ne sait s'ils
fuient devant d'autres bêtes qui les veulent dévorer ou s'ils abandonnent leur
pays dont ils ont épuisé les pâturages. En un mot la cause de cette irruption
est encore enfermée dans les secrets de la nature. Ces hommes ne pouvant
vaincre ces animaux à cause de leur grand nombre, entretiennent des meutes de
chiens avec lesquels ils vont à la chasse de ces boeufs et en prennent une
quantité considérable. Ils mangent une partie de cette proie sur-le-champ et
ils salent l'autre pour la garder. Ils prennent encore quelques autres animaux
par le secours de leurs chiens et ils ne mangent que de la viande. C'est ainsi
que la plupart des peuples méridionaux mènent sous la figure d'hommes une vie
qui diffère peu de celle des bêtes. XVII. Des Troglodytes.
Il nous reste encore à parler des Troglodytes. Les Grecs
les appellent Nomades , parce qu'ils passent leur vie à garder des troupeaux.
Ils sont divisés en différentes tribus qui ont chacune leur roi. Leurs femmes
sont communes entre eux, excepté celle du roi. Mais si quelqu'un a eu commerce
avec elle, il en est quitte pour un certain nombre de brebis que le roi exige de
lui. Leurs enfants sont aussi communs dans chaque tribu. Pendant tout le temps
que les vents étésiens soufflent dans leur pays, il y pleut beaucoup. Alors
ils ne se nourrissent que de lait et de sang qu'ils mêlent ensemble et qu'ils
font un peu cuire. Ensuite, la trop grande chaleur ayant desséché leurs
prairies, ils se réfugient dans les lieux marécageux et se battent pour le
choix des meilleurs pâturages. Ils ne mangent de leurs bestiaux que les plus
vieux ou les plus malades. Refusant aux hommes le titre de parents, ils le
donnent au boeuf, à la vache, au bélier et à la brebis. Ils appellent les mâles
leurs pères et les femelles leurs mères parce que c'est par leur moyen et non
par leurs parents qu'ils ont chaque jour de quoi vivre. La boisson ordinaire des
particuliers est une liqueur tirée de l'aubépine, mais on prépare pour les
principaux d'entre eux le jus de certaines fleurs dont le goût ressemble à
celui d'un méchant vin doux. Le soin qu'ils ont de leurs troupeaux les oblige
à les mener souvent d'un lieu à un autre, ils évitent même de demeurer trop
longtemps dans un même endroit. Ils sont nus excepté qu'ils se couvrent les
reins et les cuisses avec des peaux. Tous les Troglodytes sont circoncis à la
manière des Égyptiens, excepté ceux qui se trouvent estropiés de naissance
ou par quelque accident, car on coupe entièrement à ceux‑ci dès leur
bas âge ce qu'on ne fait que circoncire aux autres. Ceux d'entre les
Troglodytes qu'on nomme Mégabares portent pour armes des boucliers de cuir
arrondis avec des massues garnies de pointes de fer. Pour les autres,
ils portent des lances et des arcs. Ils ont une manière d'enterrer les morts
qui leur est particulière. Ils leur passent la tête entre les jambes et ils
les lient dans cette posture avec des branches d'aubépine. Ayant ensuite exposé
leur corps sur une colline, ils leur jettent des pierres en riant jusqu'à ce
qu'ils en soient entièrement couverts. Enfin,
ils mettent au-dessus de ces monceaux de pierre une corne de chèvre et ils se
retirent sans avoir donné aucune marque d'affliction. Ils font souvent en
guerre les uns contre les autres, non pas comme les Grecs par haine ou par intérêt
d'état mais à l'occasion des pâturages. Dans leurs combats, ils se battent
d'abord à coups de pierre jusqu'à ce que quelqu'un d'entre eux soit blessé ;
ensuite, ils se tirent des flèches. C'est alors que plusieurs sont tués dans
un très petit espace de temps ; parce qu'ils sont tous fort adroits à cet
exercice et qu'ils tirent sur des hommes qui ne sont couverts d'aucune arme défensive.
Enfin ces combats sont terminés par de vieilles femmes qui se jettent entre les
combattants et pour lesquelles on a beaucoup de respect. Il n'est permis à
personne de les blesser de quelque manière que ce puisse être. C'est pourquoi
dès qu'on les voit paraître on cesse aussitôt de tirer. Ceux que la
vieillesse a rendu incapables de mener paître leurs troupeaux s'étranglent
avec une queue de boeuf et
terminent ainsi courageusement leur vie. Mais si quelque vieillard diffère à
se donner la mort, chacun a la permission de lui passer une corde autour du col
après l'en avoir auparavant averti, et de l'étrangler comme par amitié. Leurs
lois veulent aussi qu'on fasse mourir ceux qui perdent quelque membre ou qui
tombent dans des maladies incurables, car ils pensent que le plus grand des
malheurs est de vivre lorsqu'on ne peut rien faire qui soit digne de la vie.
C'est pourquoi on ne voit parmi les Troglodytes que des gens bien faits et se
portant bien, et aucun d'entre eux ne passe soixante ans. Mais c'est assez parlé
des Troglodytes. Réflexion de l'auteur sur la différence des climats.
Au reste, s'il se trouve quelque lecteur qui n'ajoute pas
foi à notre histoire, à cause des étranges façons de vivre que nous y
rapportons, qu'il compare l'air de la Scythie avec celui que respirent les
Troglodytes ; la différence seule qui est entre l'un et l'autre l'aidera
peut‑être à nous croire. Il
y a même une différence prodigieuse entre l'air de notre pays et celui que
l'on respire dans chacune de ces deux contrées. Il est des lieux où la
violence du froid est si grande que les plus grands fleuves sont entièrement
couverts d'une glace assez épaisse pour porter des chariots chargés et même
des armées entières. Le vin et les autres liqueurs se gèlent de telle sorte
qu'on les rompt à coups de hache. Mais
ce qui est encore plus surprenant, les hommes voient tomber les extrémités de
leurs membres dès qu'elles sont touchées par leurs habillements, leur vue
s'obscurcit, le feu même perd sa force, et les statues d'airain se fendent. Les
nuées deviennent si épaisses et si serrées qu'elles ne laissent pas échapper
le tonnerre qu'elles renferment. Il y a enfin dans ces climats d'autres
singularités qui paraissent aussi incroyables à ceux qui les apprennent
qu'elles ont paru insupportables à ceux qui les ont éprouvées. Au contraire,
il fait une chaleur si excessive dans l'Égypte et dans le pays des Troglodytes
que ceux qui sont ensemble ne peuvent pas se voir les uns les autres à cause de
l'épaisseur qu'elle met dans l'air. Personne ne peut marcher dans ce pays sans
chaussure, car il s'élèverait sous les pieds des pustules qui dégénéreraient
en ulcères. Si l'on ne buvait dès qu'on a soif, on mourrait subitement, la
chaleur consumant en un instant toute l'humidité du corps. Si l'on met quelque
viande dans un vase d'airain avec de l'eau et qu'on l'expose au soleil, elle est
bientôt cuite. Cependant, aucun de ceux qui habitent des contrées si fâcheuses
par ces inconvénients opposés ne songe à quitter son pays. Au contraire, ils
souffriraient plutôt la mort que d'embrasser un autre genre de vie. On voit par
là que le pays natal a des charmes qui lui sont propres et l'on souffre aisément
les incommodités d'un climat auquel on est accoutumé dès son bas âge. Avec
cela pourtant, ces peuples si différents entre eux ne sont pas fort éloignés
les uns des autres. Car du Palus‑Méotide où les Scythes habitent parmi
les glaces, il est souvent venu en dix jours à Rhodes des navires de charge
poussés par un bon vent. Ayant ensuite fait le trajet de là à Alexandrie en
l'espace de quatre jours, ils sont arrivés en Éthiopie au bout de dix jours
après avoir remonté le Nil. Ainsi en moins de vingt‑cinq jours de
navigation continue, on peut passer des régions les plus froides aux pays les
plus chauds. Or comme en un si petit espace il se trouve tant de différence
dans l'air, il n'est plus si étonnant que les moeurs, les manières de vivre,
le visage même et la taille de ces hommes si voisins les uns des autres soient
néanmoins si dissemblables. XVIII. Des animaux de l'Éthiopie.
Après avoir rapporté en abrégé ce qui nous a paru de
plus singulier dans les habitants de l'Éthiopie, nous allons parler des animaux
qu'on trouve dans leur pays. Il y a en Éthiopie un animal qu'on appelle rhinocéros,
nom tiré de sa figure. Il est aussi courageux et presqu'aussi fort que l'éléphant,
mais il est plus petit. Il a la peau fort dure et sa couleur approche de celle
du boeuf. Il porte au‑dessus des narines une corne un peut aplatie et
aussi dure que le fer. Comme il est toujours en guerre avec l'éléphant pour
les pâturages il aiguise cette corne sur de grandes pierres. Se jetant sous le
ventre de son ennemi, il lui perce la peau avec sa corne comme avec une épée.
Il lui fait perdre ainsi tout son sang et en tue plusieurs de cette manière.
Mais lorsque l'éléphant peut empêcher le rhinocéros de passer sous son
ventre et qu'il l'a pris avec sa trompe, il s'en défait aisément, étant plus
haut et plus fort que lui. On trouve dans l'Éthiopie et dans le pays des
Troglodytes des sphinx qui sont d'une figure semblable à celles que leur
donnent les peintres, excepté qu'ils sont plus velus. Ces animaux sont très
doux et très dociles de leur nature et ils apprennent aisément tout ce qu'on
leur montre. Les cynocéphales sont semblables par le corps à des hommes mal
faits et leur cri est un gémissement de voix humaine. Ils sont fort sauvages,
on ne peut nullement les apprivoiser, et ils ont même un regard qui fait peur.
Leurs femelles ont cela de particulier qu'elles portent pendant toute leur vie
leur matrice pendante au dehors. Le cépus, qu'on a ainsi nommé à cause de la
beauté et de l'agrément de sa figure, a la face du lion mais il ressemble par
le corps à la panthère, excepté qu'il est de la grandeur du chevreuil. Le
taureau carnassier est encore plus sauvage que les animaux dont nous venons de
parler car il est entièrement indomptable. Il est bien plus grand que nos
taureaux domestiques ; il ne cède point en vitesse au cheval et il a la gueule
fendue jusqu'aux yeux. Son poil est extrêmement rouge, ses yeux sont plus étincelants
que ceux du lion et ils brillent pendant la nuit. Ses cornes sont d'une nature
fort particulière : quelquefois, il les remue comme il fait les oreilles mais
quand il se bat, il les tient immobiles. Son poil est couché à contresens de
celui des autres animaux. Au reste, ce taureau est si puissant qu'il attaque les
animaux les plus redoutables et qu'il ne vit que de la chair de ceux qu'il a
vaincus. Il dévore aussi les troupeaux des habitants et il se bat avec furie
contre des troupes entières de bergers et de chiens. On dit qu'il est invulnérable
et plusieurs chasseurs qui ont entrepris de le dompter n'en sont jamais venus à
bout. Si cet animal tombe dans une fosse ou s'il est pris dans quelque piège,
il meurt suffoqué de colère et de rage et ne change point sa liberté contre
la douceur qu'il pourrait trouver en se laissant apprivoiser. Ainsi c'est à
juste titre que les Troglodytes le jugent le plus fort de tous les animaux
puisque la nature l'a doué du courage des lions, de la vitesse des chevaux et
de la force des taureaux, et que de plus, il ne peut être percé par le fer qui
est la chose du monde la plus forte. Il y a un animal que les Éthiopiens
apellent crocotte, dont la nature
tient de celle du loup et de celle du chien, mais il est plus à craindre que
tous les deux par sa férocité. Il a une force prodigieuse dans les dents, car
il mâche aisément les os les plus durs et il les digère aussitôt. Mais je ne
crois point ce qu'ont avancé quelques historiens qui aiment mieux raconter des
choses étonnantes que des choses véritables : on dit que ces animaux imitent
le langage de l'homme. Les peuples qui habitent auprès du désert dont nous
avons déjà parlé, assurent qu'on y voit des serpents de toute espèce et
d'une grandeur effroyable Quelques‑uns disent qu'il y en a de cent coudées
de long, mais tout le monde est aussi incrédule que moi sur cet article.
Cependant, ils portent encore la chose bien plus loin et ils soutiennent que
dans cette contrée qui est fort plate, on trouve des amas de serpents qui étant
repliés sur eux‑mêmes ressemblent de loin à des collines , ce qui a
tout à fait l'air d'une exagération. XIX. Chasse remarquable d'un serpent pris du temps de Ptolémée second.
Nous dirons pourtant un mot des plus grandes espèces de
serpent que nous ayons vues et qu'on apporta à Alexandrie dans des cages faites
exprès. Nous raconterons même à cette occasion la manière dont on le prend.
Ptolémée second récompensait par
de grands présents ceux qui allaient à la chasse des bêtes les plus furieuses
; il aimait fort lui‑même la chasse des éléphants. Ainsi ayant employé
beaucoup d'argent à de pareilles libéralités, il amassa un grand nombre d'éléphants
propres à la guerre et il fit connaître aux Grecs plusieurs animaux qui leur
étaient inconnus. Quelques chasseurs excités par la grandeur des récompenses
qu'on recevait de ce roi, résolurent d'aller en troupe à la chasse des plus
grands serpents et de risquer leur vie pour en amener un tout vif à Ptolémée.
L'entreprise était nouvelle et hasardeuse mais la fortune leur prêta son
secours et leur procura un heureux succès. Ils aperçurent un de ces serpents
qui avait trente coudées de long. Il se tenait ordinairement couché au près
d'une mare. Il ne faisait aucun mouvement jusqu'à ce qu'il aperçût quelque
animal qui vint chercher à boire. Alors, se levant tout d'un coup, il le déchirait
avec les dents ou il l'entortillait avec sa queue de telle sorte qu'il ne
pouvait plus s'en dégager. Quelque grand que fût ce serpent, comme il parut
aux chasseurs fort paresseux de sa nature, ils espérèrent de s'en rendre ses
maîtres avec des cordes et des chaînes. Ainsi s'étant munis de ce qu'ils
crurent leur être nécessaire, ils s'en approchèrent avec confiance. Mais ils
furent bientôt saisis d'effroi, en voyant ses yeux enflammés, sa langue qu'il
remuait de tous côtés, ses dents terribles, la gueule d'une largeur étonnante,
les replis immenses, mais surtout lorsqu'ils entendirent le bruit qu'il faisait
avec ses écailles en s'avançant vers eux. Ils ne laissèrent pas de jeter
leurs cordes sur la queue en tremblant, mais il ne les eut pas plutôt senties
qu'il se retourna avec des sifflements horribles et s'élevant par dessus la tête
de celui qui était le plus près de lui, il le dévora tout vivant. Il en prit
ensuite un second avec sa queue et la ramenant sous son ventre, il l'étouffa.
Les autres pleins de frayeur ne cherchèrent leur salut que dans la fuite.
Cependant pour mériter les bienfaits et les bonnes grâces du roi, ils
revinrent à leur entreprise, quoiqu'ils en connussent le danger. Ils employèrent
l'adresse pour se saisir de ce serpent qu'ils ne pouvaient avoir par la force.
Voici l'expédient dont ils s'avisèrent. Ils firent avec des joncs une espèce
de filet qui avait la figure d'une barque et qui par sa longueur et son étendue,
pouvait aisément contenir cette grande bête. Ils remarquèrent ensuite l'antre
où elle se retirait, l'heure à laquelle elle en sortait pour chercher sa
nourriture et l'heure où elle y rentrait. Un jour que ce monstre était allé
à son ordinaire à la chasse des autres animaux, ils commencèrent par boucher
l'entrée de cette caverne avec de grosses pierres et de la terre. Ils creusèrent
ensuite tout auprès une allée souterraine où ils tendirent leur filet qui présentait
son ouverture du côté que le serpent devait venir. On avait posté de part et
d'autre des archers, des frondeurs, des cavaliers et même des trompettes comme
pour un combat. Quand le serpent revint, à chaque pas qu'il faisait, il levait
sa tête beaucoup plus haut que celles des cavaliers. Les chasseurs l'entourèrent,
mais de loin, le malheur de leurs compagnons les ayant rendus plus sages, et ils
se mirent à décocher de tous côtés des traits contre ce monstre qui leur
servait de but. Cependant la vue des cavaliers, les chiens qu'ils avaient amenés
en grand nombre et le bruit des trompettes l'épouvantèrent, et il tâcha de
regagner sa retraite. Les chasseurs ralentirent un peu leur poursuite de peur de
l'irriter davantage et de le faire revenir sur eux. Il était déjà près de
l'entrée de sa caverne lorsque le grand bruit que faisaient les chasseurs en
frappant sur leurs armes, la vue d'une infinité de gens et le son redoublé des
trompettes, augmentèrent sa frayeur et le troublèrent entièrement. Ainsi ne
pouvant trouver l'entrée de sa caverne, il se jeta dans l'ouverture qui était
à côté. Le serpent s'étant étendu remplit le filet. Aussitôt les chasseurs
vinrent à bride abattue et ils fermèrent subitement avec des chaînes
l'ouverture de cette espèce de cage disposée pour cette opération ; après
quoi ils la tirèrent sur des rouleaux. Cependant, le serpent qui se sentait
pris poussait des sifflements affreux et tâchait de briser sa prison avec les
dents. Il se remuait avec tant de force que ceux qui le menaient ayant peur
qu'il ne leur échappât, s'arrêtèrent et se mirent à le piquer
continuellement vers la queue afin que la douleur lui faisant tourner la tête
l'empêchât de rompre ses liens. Enfin, l'ayant amené à Alexandrie ils en
firent présent au roi qui le regarda comme un des plus monstrueux
animaux dont on eût jamais entendu parler. La manière dont on l'apprivoisa
n'est pas moins remarquable, car à force de le faire jeûner, ils le rendirent
aussi doux que nos animaux domestiques. Ptolémée fit de grands dons à ceux
qui l'avaient pris. Il nourrit ensuite dans son palais ce serpent qu'il montrait
aux étrangers comme la plus grande curiosité de sa ménagerie. Une infinité
de gens l'ayant vu, il ne serait pas juste de prendre pour une fable ce que les
Éthiopiens disent de quelques‑uns de leurs serpents, qui sont si grands
qu'ils avalent non seulement des boeufs entiers, des taureaux et d'autres
animaux de cette taille, mais même qu'ils se battent contre des éléphants.
D'abord, s'entortillant autour de leurs cuisses ils les empêchent de se remuer;
ensuite, s'élevant par dessus leur trompe, ils placent leur tête devant les
yeux de l'éléphant ; celui‑ci étant aveuglé par le feu qui sort des
yeux de son ennemi tombe par terre, et le serpent s'en étant ainsi rendu maître
le dévore. XX. Description particulière du sein ou golfe arabique et de ses rivages occidentaux. Nous avons suffisamment parlé de l'Ethiopie, de la Troglodytique et de toutes les nations voisines jusqu'aux pays inhabités à cause de la trop grande chaleur. Nous avons même rapporté quelque chose des nations situées au midi le long des côtes de la mer Rouge. Nous parlerons à présent des contrées qui se terminent aux rivages du sein Arabique dont nous n'avons pas encore fait le détail et nous raconterons ce que nous en ont appris les archives royales d'Alexandrie, ou le rapport de ceux qui ont voyagé dans ces pays‑là, car on n'a qu'une faible connaissance de cette partie de la terre habitée, non plus que des îles Britanniques et des pays septentrionaux qui touchent aux terres inhabitables par le trop grand froid. Mais nous décrirons les pays septentrionaux lorsque nous en serons au temps de César qui, ayant fourni à la puissance des Romains des peuples si éloignés, a procuré aux historiens une connaissance qu'ils n'avaient pas. Le golfe Arabique communique par un bout à l'océan Méridional. Il forme un sinus qui a plusieurs stades de longueur et qui est compris entre le pays des Troglodytes et l'Arabie. Sa largeur à son embouchure et vers son sommet est de seize stades, mais depuis Panorme jusqu'à l'autre rivage, il y a une journée entière de navigation. Sa plus grande largeur est entre le Mont Tircée et la Macarie ; quand on est au milieu de cet espace, on ne découvre aucun des deux continents. Depuis là jusqu'à son embouchure, le golfe se rétrécit considérablement. Cette mer est pleine de plusieurs grandes îles entre lesquelles le passage est fort étroit, ce qui donne au flots un courant rapide. Voilà en général la description du golfe, mais commençant par une des extrémités, nous rapporterons en particulier ce qu'il y a de plus remarquable dans le rivage qui environne cette mer. Au côté droit sont les Troglodytes qui tiennent depuis la côte jusqu'au désert. Ceux qui venant d'Arsinoé, voyagent à droite le long des terres trouvent dans plusieurs endroits des sources d'eau qui ont un goût amer et salé. Quand on a passé ces sources on voit au milieu d'une grande campagne une montagne de couleur rouge qui offusque les yeux de ceux qui la regardent attentivement. Au pied de la montagne est l'entrée tortueuse d'un lac qu'on appelle Aphrodisien. Il y a dans ce lac trois îles, deux desquelles sont pleines d'oliviers et de figuiers, la troisième est entièrement dénuée de ces sortes d'arbres mais on y trouve beaucoup de poules d'Inde. Ensuite on voit un grand golfe qu'on appelle Acathartus. Dans ce golfe est une longue presqu'île au bout de laquelle un passage étroit conduit les vaisseaux dans la mer qui est vis-à-vis. L'île Ophiodès d'où les rois d'Alexandrie tiraient la topaze. En continuant sa route, on rencontre une île située en pleine mer qui a quatre‑vingts stades de long. On la nomme l'île Ophiodès. Elle était autrefois pleine de toutes sortes de serpents formidables, et c'est de là qu'elle a tiré son nom, mais dans ces derniers temps, les rois d'Alexandrie l'ont si bien purgée de ces animaux qu'on n'en voit plus aucun. La raison pour laquelle on a tant de soin de rendre cette île habitable est qu'elle produit la topaze. C'est une pierre transparente comme le verre, très agréable à la vue et d'une admirable couleur d'or. L'entrée de cette île est défendue aux voyageurs pour la même raison. Tous ceux qui osent y aborder sont aussitôt mis à mort par les gardes à qui elle est confiée. Ils sont en petit nombre et ils mènent une vie fort malheureuse, car de peur qu'on ne vole quelques‑unes de ces pierres, on ne laisse aucun vaisseau dans toute l'île, et les passagers s'en éloignent le plus qu'ils peuvent par la crainte du roi. Les vivres qu'on a ordre de leur porter sont quelquefois consumés trop tôt, et l'on n'en trouve point dans le pays. Quand ils commencent à en manquer, les habitants du lieu viennent s'asseoir tous ensemble sur le rivage en attendant l'arrivée de leurs provisions et pour peu qu'elles tardent à venir ils se voient bientôt réduits à la dernière extrémité. La topaze croît dans les rochers. On ne peut pas la remarquer pendant le jour à cause de la clarté du soleil qui l'efface. Mais elle brille pendant les ténèbres de la nuit et on distingue de fort loin le lieu où elle est. Les gardes de l'île vont tour a tour à la recherche de ces pierres. Dès qu'ils en ont trouvé une, ils couvrent l'endroit qui leur a paru lumineux d'un vase de pareille grandeur. Le lendemain, y étant retournés, ils coupent le morceau de roche dans l'espace marqué et le donnent à des ouvriers experts dans l'art de polir les pierres. Les voyageurs rencontrent ensuite diverses nations d'Ichtyophages et de pasteurs Troglodytes. Après cela, on voit plusieurs montagnes jusqu'à ce qu'on soit enfin arrivé au port Sotère, qui fut ainsi nommé par des Grecs qui y surgirent heureusement après une fâcheuse navigation. C'est là que le golfe commence à se rétrécir et à tourner du côté de l'Arabie. Dans ce même endroit, la terre et la mer changent visiblement de nature. La terre est basse, et on n'y aperçoit point de collines. La mer est dangereuse, elle n'a guère que trois brasses et demie de profondeur, et ses eaux sont d'une couleur très verte. On dit pourtant que cette couleur ne vient pas tant de l'eau que de la mousse qui est au fond et qui donne cet aspect à sa surface. Cette rade est commode aux petits vaisseaux à rames à cause du peu de mouvement qu'ont les flots de la mer en cet endroit et de la grande quantité de poissons qu'on y trouve. Danger du passage par le détroit appelé aujourd'hui Babelmandel.
Mais les voyageurs sont exposés à de terribles dangers
sur les vaisseaux qui portent les éléphants parce que ces vaisseaux sont extrêmement
lourds et profonds, et il arrive souvent que voguant à pleines voiles,
ils sont poussés par le vent, tantôt contre des écueils, tantôt dans
des amas de fange dont les matelots ne sauraient les dégager, ni avec des
crocs, ni en se jetant à l'eau parce qu'on ne trouve pas pied. C'est pourquoi
ils jettent tout dans la mer excepté leurs vivres. Mais quelques provisions
qu'ils en aient, ils tombent bientôt dans l'extrême indigence parce qu'il leur
est impossible de découvrir ni une île, ni un cap, ni même aucun autre navire
que le leur, car la terre ferme est inhabitée, et il passe rarement des
vaisseaux dans ce parage. Pour surcroît de malheur, la mer amasse en peu de
temps au tour du vaisseau une telle quantité de sable qu'il semble qu'on ait
pris à tâche de l'enfoncer dedans. Ceux qui tombent dans ce désastre sont
ordinairement réduits à des gémissements qui ne sont entendus de personne,
mais ils ne perdent pas pourtant encore toute espérance de salut, car il est
arrivé quelquefois que dans le temps du flux de la mer, le flot a enlevé leurs
vaisseaux et les a sauvés comme un dieu secourable du péril éminent qui les
menaçait. Mais lorsque le flot n'a pas assez de force pour les dégager, les
plus forts jettent dans la mer ceux que le manque de nourriture a affaiblis afin
que ce qui reste de provisions dure plus longtemps. Quand ils ont enfin épuisé
toutes leurs ressources, les derniers périssent encore plus misérablement que
ceux qui sont morts avant eux, car ceux‑ci ont rendu en un instant à la
nature l'âme dont elle leur a fait présent au lieu que les autres arrivent à
la fin de leur vie par des maux que leur longueur rend pires que la mort. Pour
le navire, étant ainsi destitué des hommes qui le gouvernaient, il demeure
entouré de cette chaussée de sable qui réveille à très juste titre l'idée
d'un tombeau. Les mats et les antennes qui élèvent encore leur pointe excitent
la compassion dans l'âme des passants, d'aussi loin qu'ils les aperçoivent. Il
y a un ordre exprès du roi de laisser là ces vaisseaux qui servent à marquer
aux voyageurs les endroits dangereux. Les Ichtyophages qui demeurent aux
environs rapportent un fait qu'ils tiennent par tradition de leurs ancêtres.
Ils disent que la mer se retira un jour si loin qu'elle laissa à sec toute
cette partie de son fond qui paraît verte. Mais à peine ce fond fut‑il découvert
que revenant tout à coup elle se remit dans son lit ordinaire. Nous avons décrit
la navigation de Ptolémaïde au promontoire appelé Taurus en parlant de la
chasse que le roi Ptolémée faisait aux éléphants. C'est à ce promontoire
que le rivage, commence à décliner vers l'orient. Là, depuis le solstice d'été
jusqu'à l'automne, les ombres sont tournées du côté du midi, au contraire de
ce qui se voit dans nos climats. Ce pays est arrosé par de grands fleuves qui
ont leurs sources dans les monts Psebées. Ses campagnes produisent une quantité
incroyable de mauves, de cardamomes et de palmiers. De plus elles rapportent des
fruits de différentes espèces presque sans goût et qui nous sont inconnues.
Du côté des terres, on trouve quantité d'éléphants, de taureaux sauvages,
de lions et plusieurs autres animaux courageux. Le trajet de mer est coupé par
plusieurs îles où l'on ne cueille aucuns fruits bons à manger, mais qui
nourrissent des oiseaux d'un genre particulier et fort agréables à la vue.
Ensuite, la mer devient très profonde, et on y voit des baleines d'une grandeur
démesurée. Ces animaux ne font point de mal aux hommes à moins que par hasard
les vaisseaux ne passent dessus l'épine de leur dos. Ils ne peuvent point
suivre les vaisseaux à vue parce
que lorsqu'ils sont à fleur d'eau leurs yeux sont entièrement offusqués par
les rayons du soleil. XXI. Description du rivage du golfe arabique.
Après avoir fait connaître cette partie du pays des
Troglodytes, nous allons décrire l'autre côté du rivage qui appartient à
l'Arabie en commençant par le fond. Ce bras de mer porte le nom de Neptune à
cause d'un autel consacré à ce dieu par Ariston que Ptolémée envoya à la découverte
des côtes de l'Arabie. Au-dessus du golfe, on rencontre des terres maritimes
que leur fertilité a rendues fameuses. Ceux qui les habitent leur ont donné le
nom de Phénicie parce qu'elles produisent des palmiers qui portent une grande
abondance de fruits aussi utiles pour la santé que délicieux au goût. Toute
la contrée voisine manque absolument de rivières et étant située au midi il
y fait des chaleurs brûlantes. Ainsi ce n'est pas sans raison que les barbares
ont consacré aux dieux le pays des palmiers, qui tout environné qu'il est de
terres inhabitables, satisfait abondamment aux besoins et aux plaisirs de ceux
qui y sont renfermés. Car il est arrosé par quantité de sources, de fontaines
dont l'eau est plus fraîche que la neige et qui rendent cette contrée plus
verdoyante et plus agréable qu'aucun lieu du monde. On y trouve un ancien autel
bâti de pierres dures et dont l'inscription est en caractères qu'on ne connaît
plus. Cet autel est entretenu par un homme et une femme qui en sont les prêtres
pendant tout le cours de leur vie. Les habitants du pays sont d'une grande
taille. Ils couchent sur des arbres par la crainte des bêtes sauvages. Quand on
a passé le pays des palmiers, on trouve à l'extrémité du continent une île
qui a été appelée l'île des phoques ou des veaux marins à cause de la
prodigieuse quantité de ces animaux qui y paissent. Le port de cette île
regarde l'Arabie Pétrée et la Palestine. C'est là qu'on dit que les Gerrhaéens
et les Minnaéens font l'entrepôt de l'encens et des autres marchandises de
cette espèce qu'ils tirent de la haute Arabie. On rencontre ensuite un rivage
qui fut habité d'abord par les Maranes et ensuite par les Garyndanes leurs
voisins. On dit que ces derniers s'emparèrent de ce pays en cette manière : il
se fait tous les cinq ans une fête dans le pays des palmiers où les peuples
voisins se rendent. Ils y viennent tant pour sacrifier aux dieux qu'on y adore
des hécatombes de chameaux engraissés, que pour remporter chez eux des eaux du
pays parce qu'elles passent pour très salutaires aux malades qui en boivent.
Les Maranes étant allés à cette fête, les Garyndanes égorgèrent tous ceux
de cette nation qui étaient demeurés chez eux et ils firent périr les autres
par divers pièges qu'ils leur tendirent à leur retour. Cette contrée ayant été
dépeuplée de ses premiers possesseurs, les Garyndanes tirèrent au sort entre
eux les champs et les pâturages qui étaient excellents. On rencontre peu de
ports sur cette côte mais on y voit plusieurs montagnes fort élevées, et qui
étant de toutes couleurs font un aspect fort agréable pour ceux qui naviguent
sur cette mer. On entre ensuite dans le détroit nommé Alainités. On y trouve
plusieurs habitations d'Arabes Nabathéens qui occupent non seulement une grande
partie du rivage mais qui s'étendent même très avant dans les terres. Ces
Arabes sont en grand nombre et ils possèdent une quantité infinie de bestiaux,
Ils observaient autrefois les règles de justice en ne vivant que de leurs
troupeaux, mais depuis que les rois d'Alexandrie ont rendu ce golfe navigable,
non seulement ils s'étaient mis à piller les vaisseaux échoués, mais encore
ils couraient les mers en pirates, fidèles imitateurs de la méchanceté et de
la férocité des Taures habitants du Pont. Mais ayant été vaincus par des galères
à trois rangs de rames, ils furent enfin punis de leurs brigandages. Ensuite,
on voit une contrée fort plate qui, à cause de la grande quantité de sources
dont elle est arrosée, produit la plante appelée agrostis
et celle qu'on nomme médice. Le lotus
même y croît jusqu'à la hauteur d'un homme. Les pâturages y sont si gras et
si étendus qu'on y trouve non seulement des bestiaux de toute espèce mais même
des chameaux sauvages, des cerfs et des daims. Outre ces animaux qui y vivent en
fort grand nombre, il vient fréquemment des déserts voisins des bandes de
lions, de loups et de léopards contre lesquels les pasteurs sont obligés de se
battre nuit et jour pour la défense de leurs troupeaux. Ainsi la bonté du
terroir fait le malheur des habitants, la nature mêlant souvent des maux aux
biens qu'elle accorde aux hommes. On passe de là dans un détroit fort
remarquable, car il s'enfonce dans les terres la longueur de cinq cents stades.
Il est entouré de tous les côtés par des rochers escarpés qui en rendent
l'entrée tortueuse et malaisée. Il y en a un surtout qui s'avance beaucoup
dans la mer et qui rétrécit tellement le passage qu'on croirait ne pouvoir
jamais entrer dans ce détroit ni en sortir quand on y est. Lorsque les flots
sont soulevés par les vents, ils font retentir au loin tout le rivage ou plutôt
ce mur naturel contre lequel ils vont se briser. Ceux qui habitent aux environs
s'appellent Bnizomènes, ils ne vivent que de leur chasse. On trouve dans ce
pays un temple respecté de tous les Arabes. Près de la terre sont trois îles
qui ont chacune plusieurs ports. On dit que la première, qui est déserte, est
consacrée à Isis. On y voit des édifices ruinés et des colonnes dont les
inscriptions sont en caractères barbares. Les autres îles sont aussi inhabitées,
mais elles sont couvertes d'oliviers fort différents des nôtres. Au‑delà
de ces îles les côtes de la mer sont entrecoupées de précipices et la
navigation y est fort difficile pendant plus de mille stades. Car il n'y a, ni
port, ni même aucune rade propre à jeter l'ancre, et toute la côte ne présente
pas une seule pointe de terre sur laquelle les voyageurs fatigués puissent
trouver le moindre abri et le moindre rafraîchissement. C'est là qu'est une
montagne au sommet de laquelle s'élèvent des rochers inégalement coupés et
d'une hauteur épouvantable. Au pied de cette montagne, il y a une quantité de
roches aiguës, qui s'avancent dans la mer et qui font derrière elle des précipices
de différentes hauteurs. Comme elles sont fort proches les unes des autres et
que cette mer est très profonde, les vagues poussées par les vents et repoussées
par les rochers font un bruit pareil à celui du tonnerre. Tantôt lancées
contre cet obstacle, elles s'élèvent prodigieusement et retombent en écume,
tantôt englouties dans ces précipices, elles y forment des gouffres affreux de
telle sorte que ceux qui passent auprès de cette montagne meurent presque de
frayeur. Les Arabes surnommés Thamudéens habitent cette côte. De là, on
passe devant une baie fort grande remplie d'îles qui ressemblent assez aux
Echinades. Des monceaux d'un sable noir d'une hauteur et d'une largeur
prodigieuses forment en-suite un fort long rivage. Une presqu'île se présente
à la vue ; c'est là qu'est le port appelé Charmute, le plus beau de tous ceux
qui nous sont connus par les relations des historiens. Car une langue de terre
qui regarde l'occident sert à former un bassin non seulement très beau à voir
mais qui surpasse même tous les autres en commodité. Il est commandé par une
montagne couverte d'arbres qui a cent stades de tour. Son entrée est large de
deux arpents. Il peut contenir deux mille vaisseaux qu'il met à l'abri de tous
les vents. On y trouve d'excellente eau douce et un grand fleuve se décharge
dans ce port. Il y a au milieu une île traversée de plusieurs ruisseaux dans
laquelle on pourrait tracer de beaux jardins. Le grand calme qui y règne et la
bonté des eaux douces qui s'y déchargent y attire de la haute mer une quantité
infinie de poissons. En un mot ce port est semblable en tout au port de Carthage
appelé Cothon dont nous parlerons en son lieu. XXII. Divers peuples de l'Arabie et les productions de leurs cantons.
En poursuivant sa route, on découvre cinq montagnes placées
d'espace en espace qui s élèvent et se terminent en pointe arrondie comme
les pyramides d'Égypte. L'on trouve
ensuite un golfe environné de promontoires au fond et au milieu desquels
est une élévation en forme de table carrée. Là, on a bâti trois temples
d'une hauteur prodigieuse et dédiés à des divinités inconnues aux Grecs mais
qui sont en grande vénération dans le pays. Plus loin, on voit un rivage plein
de sources d'eau douce et entrecoupé d'agréables ruisseaux. C'est là qu'est
le mont Chabin, couvert de toutes sortes d'arbres. La vallée qui est au bas est
habitée par les Arabes surnommés Dèbes. Ils élèvent des chameaux qui leur
tiennent lieu de tout, car non seulement ils s'en servent pour le transport de
leurs marchandises et pour les monter eux‑mêmes, soit à la guerre, soit
dans leurs voyages, mais encore ils se nourrissent de leur lait. Cette terre est
traversée dans son milieu par un fleuve qui roule du sable d'or en si grande
abondance qu'il brille même dans
le limon qui demeure sur le rivage. Les habitants ne savent pourtant pas mettre
ce métal en oeuvre. Ils refusent l'hospitalité à tous les étrangers, excepté
aux Grecs de la Béotie et du Péloponnèse qu'ils reçoivent agréablement à
cause de quelque affinité qu'ils prétendent que leurs
ancêtres ont eue avec Hercule. La contrée voisine est habitée par les
Arabes Alilaéens et les Gasandes. Celle‑là n'est point brûlée de
l'ardeur du soleil comme toutes celles des environs et elle en est ordinairement
garantie par d'épaisses nuées. Il y tombe de la neige et des pluies salutaires
qui tempèrent les chaleurs de l'été. Le terroir est d'une nature excellente
et il produirait toutes sortes de fruits, si les habitants, qui ne s'occupent
qu'à la pêche, exerçaient aussi l'agriculture. Ils tirent beaucoup d'or des
entrailles de la terre par des ouvertures que la nature a faites d'elle-même.
Il n'est pas besoin de dégager cet or des autres matières par le feu ; c'est
pourquoi même on l'appelle apyron. Les plus petits morceaux qu'ils en trouvent sont de la
grosseur d'une amande et les plus gros de la grosseur d'une noix. Ils en font
des bracelets et des colliers ornés quelquefois de pierres précieuses qui
traversent l'or de part en part. Mais comme ils n'ont ni fer ni cuivre, ils en
tirent des étrangers pour un poids égal de leur or. XXIII. Description particulière de l'Arabie heureuse.
Après ces peuples viennent les Carbes, et ensuite, les
Sabéens qui sont la plus nombreuse nation de l'Arabie. Ils occupent la partie
de cette contrée qu'on appelle heureuse, non seulement à cause des troupeaux
qui y sont en abondance, mais encore parce qu'elle produit ces parfums qui sont
nos plus grandes délices. Tout le pays sur tout le long de la mer est comme
embaumé par les plantes odoriférantes qui sortent de la terre de toutes parts
comme le baume, la cannelle et plusieurs autres qui ont toutes leurs propriétés
particulières. Quand elles sont nouvelles, elles sont fort belles à voir mais
pour peu qu'elles vieillissent, elles deviennent flasques et désagréables.
Plus avant dans les terres, on trouve des forêts épaisses d'arbres qui portent
l'encens et la myrrhe, sans parler des palmiers, des roseaux et des cinnamomes.
Ces sortes d'arbres sont en si grand nombre qu'il est impossible d'exprimer
l'excellente odeur que leur assemblage répand dans l'air. Rien n'approche dans
la nature du plaisir que cette odeur composée fait à ceux même qui côtoient
ce rivage et qui ne la reçoivent que de loin. Les vents de terre qui s'élèvent
au printemps apportent ces exhalaisons précieuses du milieu du pays jusque sur
la mer, car, outre que les aromates ne sont point séparés dans des vases comme
nous les avons ici, ils ne sont pas même affaiblis par le transport, mais ils
ont encore toute la vigueur qu'ils tirent de la plante qui les portent, et leur
odeur s'insinue pour ainsi dire jusqu'au fond de l'âme. Elle est d'ailleurs
aussi salutaire qu'elle est délicieuse, et sortant actuellement du sein de la
nature, elle donne à ceux qui la sentent l'idée de l'ambroisie que la fable
fait servir à la table des dieux. La langue au moins ne fournit aucun autre
terme qui puisse faire comprendre l'effet divin de cette odeur sur les sens.
Cependant, la nature ne laisse point encore aux hommes cette félicité toute
pure et elle y a mêlé une peine ou un danger qui les avertit toujours du
besoin qu'ils ont du secours des dieux. Ces forêts odoriférantes sont pleines
de serpents rouges de la longueur d'un pied et dont la morsure est irrémédiable.
Ils sautent sur l'homme et le couvrent de sang par leurs morsures. De plus, les
vapeurs qui ont de la force dans ce lieu plein d'aromates pénètrent souvent le
corps des habitants et leur causent une enflure qui aboutit à un relâchement
de fibres, accident encore plus fâcheux. Ils guérissent cette infirmité en
faisant brûler du bitume et du poil de bouc sous le nez de leurs malades afin
de combattre l'odeur qui est répandue dans l'air par une autre fort opposée,
car les plus excellentes choses ne sont utiles à l'homme que quand il en use
avec une certaine modération qui convient à son tempérament. La ville de
Saba, qui est bâtie sur le penchant d'une montagne, est la capitale de tout le
pays. Le sceptre est héréditaire dans une seule famille, et ils rendent à
leurs rois des honneurs mêlés d'avantages et d'incommodités. Ceux‑ci
paraissent heureux en ce qu'ils commandent tout ce qu'ils veulent, mais il leur
est défendu de mettre jamais le pied hors de leur palais et s'ils s'avisaient
de le faire, les peuples ne manqueraient point de les lapider selon l'ordre
qu'ils en ont reçu d'un ancien oracle. Au reste, les Arabes surpassent en
richesses non seulement les barbares mais toutes les nations policées. De tous
les peuples qui trafiquent avec de l'argent, ce sont ceux qui en exigent les
plus grosses sommes pour un très petit poids de la marchandise qu'ils débitent.
Mais de plus, comme leur situation les a toujours mis à l'abri du pillage , ils
ont des monceaux d'or et d'argent particulièrement à Saba qui est le séjour
de leurs rois, sans parler des vases, des meubles, et des lits même de l'un et
de l'autre métal. Les péristyles de leurs maisons sont revêtus d'or et les
chapiteaux des colonnes portent des statues d'argent massif. Les portes et les
frontispices sont chargés avec symétrie d'ornements d'or, d'argent, d'ivoire
et d'autres matières précieuses. Ils ont conservé l'abondance et la
tranquillité pendant tant de siècles parce qu'à la différence de la plupart
des hommes ils ne cherchent point à se rendre riches et heureux de la pauvreté
et des malheurs d'autrui. La mer auprès de leurs côtes paraît blanche,
couleur singulière dont il est difficile d'assigner la cause. C'est là que
sont les îles Fortunées qui ont plusieurs villes très bien bâties. On ne
voit dans leurs campagnes que des troupeaux tout blancs, et les femelles n'ont
jamais de cornes. Les marchands y abordent de tous côtés, surtout à Potane
qu'Alexandre fit bâtir à l'entrée du fleuve Indus pour avoir un port sur la
mer des Indes. Voilà ce qu'on remarque sur la terre dans ce pays, mais il ne
faut pas omettre ce que l'on croit remarquer dans le ciel. XXIV. Phénomènes célestes dans la mer de l'Inde.
Le phénomène le plus merveilleux, et qui doit le plus étonner
les navigateurs, est ce qu'on dit de la constellation de l'Ourse. On ne voit
aucune des étoiles qui la composent avant six heures du soir dans le mois de décembre
et avant neuf heures dans le mois de janvier. Elles suivent un ordre qui répond
à celui‑là dans le reste de l'année. On ne découvre jamais non plus
aucune des cinq étoiles qu'on appelle planètes. A l'égard des étoiles fixes,
elles paraissent à leur lever beaucoup plus grandes qu'à nous ou bien elles se
lèvent et se couchent en des temps fort différents de ceux où nous les voyons
s'éloigner ou se rapprocher du soleil dans le cours de l'année. Le soleil
n'est point précédé dans ce pays par l'aurore, mais sa lumière se fait voir
subitement et change tout d'un coup une nuit profonde en un grand jour. On dit
qu'il paraît sortir de la mer comme un charbon ardent qui pousse hors de lui
quantité d'étincelles. Il ne se montre point comme à nous sous une forme
ronde mais il s'élève sur l'horizon comme une colonne dont le chapiteau est un
peu éculé. D'ailleurs il ne jette ni lumière ni rayons pendant la première
heure et il ressemble seulement à un feu qui serait au milieu d'une grande
obscurité. A la seconde heure, il prend la figure d'un bouclier et répand
partout une chaleur et une clarté fort vives. Il arrive tout le contraire à
son coucher, car après avoir disparu, il laisse un crépuscule de deux ou même
de trois grandes heures au rapport d'Agatarchidès, et c'est pour ces peuples,
le temps le plus agréable de la journée parce que la chaleur du jour a entièrement
cessé. Les vents d'orient et d'occident, aussi bien que ceux du septentrion,
soufflent là comme ailleurs, mais on ne connaît pas dans toute l'Éthiopie les
vents du midi. Il est néanmoins dans la Troglodytie et dans l'Arabie des vents
si chauds qu'ils mettent le feu dans les forêts et réduisent à la dernière
langueur les habitants, lors même qu'ils se sont réfugiés dans leurs cabanes
; c'est ce qui fait qu'ils regardent l'aquilon comme le plus aimable de tous les
vents parce qu'il traverse toute la
terre sans perdre sa fraîcheur. XXV. Description abrégée de l'intérieur de l'Afrique.
Il ne sera pas maintenant hors de propos de dire un mot
des Africains qui habitent auprès de l'Égypte et de parcourir les contrées
qui sont aux environs de la leur. Quatre nations d'Africains occupent la terre
ferme qui est derrière Cyrène et les Syrtes. Les Nasamones sont au midi, les
Auchises sont au couchant, les Marmarides cultivent cette longue étendue de côtes
qui est entre l'Égypte et Cyrène, et les Maces qui sont les plus nombreux
habitent le plus près des Syrtes. Entre ces peuples, ceux qui ont des terres
propres à porter des fruits exercent l'agriculture ; d'autres sont pasteurs et
se nourrissent de leurs troupeaux. Les uns et les autres ont des rois. Ils ne
sont pas tout à fait sauvages et ils connaissent l'humanité. Mais il y a une
troisième sorte d'Africains qui ne sont point soumis à un roi, qui n'ont, ni mœurs,
ni justice, et qui ne vivent que de brigandages. Ils sortent subitement de leurs
retraites, emportent les premières choses qu'ils rencontrent et s'enfuient
aussitôt. Ils passent toute leur vie à l'air et n'ont que des inclinations de
bêtes. Ils n'ont aucun choix dans leur manger et ils ne s'habillent que de
peaux de chèvres. Les plus puissants d'entre eux ne sont maîtres d'aucune
ville, mais ils ont quelques tours assises au bord de l'eau dans lesquelles ils
serrent les vivres qu'ils ont de trop. Ils font chaque année prêter serment de
fidélité à leurs sujets. Ils regardent comme compagnons ceux qui vivent sous
leur empire, mais ils poursuivent comme ennemis ceux qui se soustraient à leur
domination et ils les condamnent à la mort. Leurs armes conviennent et à leur
pays et à leur naturel, car comme ils habitent une contrée fort plate et
qu'ils sont fort légers, ils vont à la guerre avec trois lances seulement et
quelques pierres qu'ils portent dans des sacs de cuir. Ils ne se servent ni d'épées,
ni de casques, ni de toutes nos autres armes. Ils songent seulement à surpasser
les autres à la course, soit en fuyant, soit en poursuivant. Aussi
sont‑ils fort habiles à lancer des pierres, fortifiant par l'exercice et
par l'habitude les dispositions qu'ils ont reçues de la nature. Ils n'observent
aucune justice à l'égard des étrangers et ils faussent ordinairement la foi
qu'ils leur ont donnée. Auprès d'eux est le territoire de Cyrène. La terre en
est bonne et produit quantité de fruits car elle porte non seulement des blés
mais aussi des vignes, des oliviers et toutes sortes d'arbres. Ce pays enfin est
arrosé par de grands fleuves qui sont d'une extrême commodité pour les
habitants excepté dans la partie méridionale qui est entièrement infertile et
manque absolument d'eau. Elle est tellement dénuée d'arbres, de ruisseaux et
de tous les objets qui peuvent arrêter la vue qu'elle ressemble à une vaste
mer. Elle est même bornée par des sables immenses qu'on ne saurait traverser.
On n'aperçoit jamais d'oiseaux dans l'air ; cependant on voit courir sur la
terre des chevreuils et des boeufs sauvages. Mais autant que ce pays est dépourvu
de toutes les choses nécessaires à la vie, autant est‑il rempli de
serpents de différentes formes. Les plus remarquables sont les cérastes dont
les morsures sont mortelles. Comme leur couleur approche fort de celle du sable,
il est très difficile de les apercevoir et la plupart des voyageurs s'attirent,
en marchant sur eux, une mort imprévue. On dit qu'il vint autrefois une si
grande quantité de ces serpents dans l'Égypte qu'ils la dépeuplèrent en
partie. XXVI. Phénomènes étonnants dans un désert de l'Afrique voisin des Syrtes. Il arrive une chose fort étonnante dans ce désert aussi bien que dans ce canton de l'Afrique qui est vis‑à‑vis des Syrtes. En tout temps mais surtout lorsqu'il ne fait point de vent, l'air y paraît rempli de figures d'animaux dont les unes sont immobiles et les autres semblent se remuer. Quelques‑unes paraissent fuir et d'autres poursuivre ceux qui marchent, mais elles sont toutes d'une grandeur extraordinaire, et rien n'est plus capable d'effrayer ceux qui ne sont pas faits à ce spectacle, car quand elles tombent sur les passants, elles leur font sentir une espèce de palpitation avant que de les glacer par leur humidité. Ce phénomène épouvante les étrangers mais les habitants du pays essuient cette incommodité sans s'en mettre en peine. Quoique ce fait soit tout à fait étrange et qu'il approche beaucoup de la fable, cependant quelques philosophes en ont cherché la cause physique. Il ne souffle, disent‑ils, point de vent dans ce pays ou s'il en souffle quelqu'un, ce ne peut être qu'un vent faible ; c'est pourquoi l'air est toujours dans une grande tranquillité. D'ailleurs n'y ayant dans les environs ni bois, ni collines, ni vallées, ni rivières et la terre ne produisant point de fruits, il ne s'y engendre par conséquent point de ces vapeurs qui sont ailleurs le principe et la cause de tous les vents. Ce repos de l'air le rend extrêmement épais. Ainsi les nuées qui y sont poussées des pays circonvoisins trouvant une espèce de résistance prennent différentes formes et se pressent les unes contre les autres, comme nous voyons qu'il arrive ici même dans les temps pluvieux et agités. Dès que ces nuées ont passé dans cet air tranquille, leur poids les fait tomber vers la terre dans la figure où elles se trouvent et elles suivent l'impression que leur donne le premier corps vivant qui s'en approche. Car il ne faut pas s'imaginer que le mouvement qu'elles paraissent avoir parte d'une volonté qui soit en elles. Mais les hommes ou les bêtes qui marchent les poussent devant eux ou s'en font suivre avec l'air qui les environne et qui entraîne aisément des substances si légères. Et lorsqu'ils s'arrêtent ou qu'ils reviennent sur leur pas, il n'est pas étonnant que leur rencontre subite décompose ces figures qui les inondent en se détruisant. XXVII. Des Amazones d'Afrique. C'est ici le lieu de parler des Amazones d'Afrique, car ceux‑là se trompent qui croient qu'il n'y en a jamais eu d'autres que celles qui ont demeuré dans le royaume de Pont le long du fleuve Thermodoon. Il est certain, au contraire, que les Amazones de l'Afrique sont plus anciennes que les autres et les ont surpassées par leurs exploits. Je suis bien persuadé que leur histoire paraîtra nouvelle et inouïe à la plupart des lecteurs, car cette nation a été entièrement éteinte plusieurs siècles avant la guerre de Troie, au lieu que les Amazones du fleuve Thermodoon fleurissaient encore pendant cette guerre. Ainsi il n'est pas étonnant que ces dernières soient plus connues et se soient pour ainsi dire emparées de la gloire des premières que le long espace de temps a fait entièrement oublier. Pour moi, ayant trouvé que plusieurs poètes ou historiens dont quelques‑uns mêmes sont modernes, ont fait mention des Amazones de l'Afrique, j'exposerai en abrégé leurs exploits les plus remarquables en suivant les traces de Dionysius qui a écrit l'histoire des Argonautes et de Bacchus, et qui rapporte ce qui s'est passé de plus mémorable dans l'antiquité la plus reculée. Il y a eu en Afrique plusieurs nations de femmes recommandables par leur valeur. Chacun sait que la nation des Gorgones, contre lesquelles on dit que Persée combattit, a été extrêmement courageuse et on en a une preuve certaine en ce que ce fils de Jupiter, qui était alors le plus vaillant des Grecs, regarda comme un très grand exploit la guerre qu'il leur avait faite. Mais les Amazones dont il s'agit maintenant paraîtront bien supérieures aux Gorgones. Vers les extrémités de la terre et à l'occident de l'Afrique habite une nation gouvernée par des femmes, dont la manière de vivre est toute différente de la nôtre, car la coutume est là que les femmes aillent à la guerre, et elles doivent servir un certain espace de temps en conservant leur virginité. Quand ce temps est passé elles épousent des hommes pour en avoir des enfants, mais elles exercent les magistratures et les charges publiques. Les hommes passent toute leur vie dans la maison, comme font ici nos femmes et ils ne travaillent qu'aux affaires domestiques, car on a soin de les éloigner de toutes les fonctions qui pourraient relever leur courage. Dès que ces Amazones sont accouchées, elles remettent l'enfant qui vient de naître entre les mains des hommes qui le nourrissent de lait et d'autres aliments convenables à son âge. Si cet enfant est une fille, on lui brûle les mamelles de peur que dans la suite du temps, elles ne viennent à s'élever, ce qu'elles regardent comme une incommodité dans les combats et c'est là la raison du nom d'Amazones que les Grecs leur ont donné. On prétend qu'elles habitaient une île appelée Hespérie parce qu'elle est située au couchant du lac Tritonide. Ce lac prend, dit‑ on, son nom d'un fleuve appelé Triton, qui s'y décharge. Il est dans le voisinage de l'Éthiopie au pied de la plus haute montagne de ce pays‑là, que les Grecs appellent Atlas et qui domine sur l'océan. L'île Hespérie est fort grande et elle porte plusieurs arbres qui fournissent des fruits aux habitants. Ils se nourrissent aussi du lait et de la chair de leurs chèvres et de leurs brebis dont ils ont de grands troupeaux, mais l'usage du blé leur est entièrement inconnu. Les Amazones, portées par leur inclination à faire la guerre, soumirent d'abord à leurs armes toutes les villes de cette île, excepté une seule qu'on appelait Méné et qu'on regardait comme sacrée. Elle était habitée par des Éthiopiens Ichtyophages, et il en sortait des exhalaisons enflammées. On y trouvait aussi quantité de pierres précieuses comme des escarboucles, des sardoines et des émeraudes. Ayant soumis ensuite les Numides et les autres nations africaines qui leur étaient voisines, elles bâtirent sur le lac Tritonide une ville qui fut appelée Cherronèse à cause de sa figure. Ces succès les encourageant à de plus grandes entreprises, elles parcoururent plusieurs parties du monde. Les premiers peuples qu'elles attaquèrent furent, dit‑on, les Atlantes. Ils étaient les mieux policés de toute l'Afrique et habitaient un pays riche et rempli de grandes villes. Ils prétendent que c'est sur les côtes maritimes de leur pays que les dieux ont pris naissance, et cela s'accorde assez avec ce que les Grecs en racontent ; nous en parlerons plus bas. Myrine, reine des Amazones, assembla contre eux une armée de trente mille femmes d'infanterie et de deux mille de cavalerie, car l'exercice du cheval était aussi en recommandation chez ces femmes à cause de son utilité dans la guerre. Elles portaient pour armes défensives des dépouilles de serpents, l'Afrique en produit d'une grosseur qui passe toute croyance. Leurs armes offensives étaient des épées, des lances et des arcs. Elles se servaient fort adroitement de ces dernières armes, non seulement contre ceux qui leur résistaient, mais aussi contre ceux qui les poursuivaient dans leur fuite. Ayant fait une irruption dans le pays des Atlantides, elles vainquirent d'abord en bataille rangée les habitants de la ville de Cercène, et étant entrées dans cette place pêle‑mêle avec les fuyards, elles s'en rendirent maîtresses. Elles traitèrent ce peuple avec beaucoup d'inhumanité afin de jeter la terreur dans l'âme de leurs voisins, car elles passèrent au fil de l'épée tous les hommes qui avaient atteint l'âge de puberté et elles réduisirent en servitude les femmes et les enfants ; après quoi, elles démolirent la ville. Le désastre des Cercéniens s'étant divulgué dans tout le pays, le reste des Atlantes en fut si épouvanté que tous, d'un commun accord, rendirent leurs villes et promirent de faire ce qu'on leur ordonnerait. La reine Myrine les traita avec beaucoup de douceur. Elle leur accorda son amitié et en la place de la ville qu'elle avait détruite, elle en fit bâtir une autre à laquelle elle fit porter son nom. Elle la peupla des prisonniers qu'elle |