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HISTOIRE UNIVERSELLE DE DIODORE DE SICILE

traduite en français par Monsieur l'Abbé TERRASSON

LIVRE PREMIER.  SECTION PREMIÈRE. - SECTION DEUXLIVRE SECOND - LIVRE TROISIÈMELIVRE QUATRIÈME - LIVRE CINQUIÈME - LIVRE SIXIÈME - LIVRE ONZIÈME - LIVRE DOUZIÈME - LIVRE TREIZIÈME - LIVRE QUATORZIÈME - LIVRE QUINZIÈME

 

Tome cinquième

LIVRE XVII.

texte bilingue

texte grec uniquement

1 Le Livre précèdent qui a été le seizième de notre histoire, a commencé avec le règne de Philippe, fils d'Amyntas. Il a compris toutes les actions de Philippe même jusqu'à sa mort, sans oublier celles d'autres rois, d'autres peuples ou d'autres républiques connues de son temps, ou qui ont agi pendant la durée de son règne, qui a été de vingt-quatre ans. [2] Nous commencerons ce livre par le règne d'Alexandre, son successeur au trône de Macédoine et nous le terminerons à la mort de ce dernier, sans omettre non plus ce qui s'est passé dans cet intervalle chez les nations les plus connues. Nous penons que cette suite ou cette connexion de faits arrivés dans le même temps, aidera les lecteurs à les retenir les uns par les autres.

I. Alexandre succédant au trône de Philippe son père, prend des mesures pour l'affermissement de sa puissance et pour la sûreté de ses états.

[3] Ce prince a fait un grand nombre de grandes actions en très peu d'années; plein d'un courage qui répondait à ses vues immenses, ses exploits ont surpassé ceux de tous les rois dont le nom est demeuré dans la mémoire des hommes et c'est à juste titre, [4] qu'ayant soumis en douze ans une grande partie de l'Europe et l'Asie presque entière, on l'a égalé aux héros et aux demi dieux de la fable même. Mais il n'est pas nécessaire de prévenir dans un préambule l'opinion que le simple récit de ses exploits fera naître de lui-même dans l'esprit des lecteurs. [5] Alexandre qui tirait son origine d'Hercule du côté de son père et d’Éaque du côté de sa mère, avait apporté en naissant une âme digne des auteurs de son origine. Rentrons cependant dans l'ordre des temps et reprenons le fil de notre histoire.

Olympiade 111 an 2. 325 avant l'ère chrétienne. An de Rome 418.

2. Evenaete étant archonte d'Athènes; les Romains firent consuls L. Furius et C. Maenius. Alexandre montant sur le trône commença, son règne par la juste punition de tous ceux qui avaient eu quelque part à la mort de son père : après quoi il eut soin de lui faire des funérailles convenables à sa mémoire. En arrivant à la couronne, il eut pour l'administration de son royaume des attentions qu'on n'aurait pas attendues de lui : [2] car comme il était extrêmement jeune, plusieurs se défiaient de sa prudence. Mais il gagna d'abord la multitude par des discours pleins de bonté. Il disait publiquement qu'il ne prenait que le nom de Roi : mais que par rapport au gouvernement des affaires, il ne s'écarterait en rien des principes que son père avait posés et de la conduite qu'il avait tenue : après quoi il envoya des ambassadeurs dans toutes les villes de la Grèce, pour les inviter à continuer à son égard la bienveillance qu'elles avaient marquées pour son père. [3] Faisant faire ensuite des exercices continuels à ses soldats, il les entretenait dans la passion pour la guerre et les disposait à le suivre dans ses conquêtes. Il avait cependant pour secret compétiteur au trône Attalus frère de Cléopâtre, seconde femme de Philippe et il pensait dès lors à se défaire de lui : d'autant plus que Philippe, peu de jours avant sa mort funeste, avait eu un fils de cette seconde femme. [4] Attalus était pour lors en Asie, où il avait été envoyé par le feu roi à la tête d'une armée dont il partageait le commandement avec Parménion. Comme il avait su gagner les soldats par des paroles obligeantes et même par des bienfaits, il s'était acquis une grande autorité dans cette armée. C'est-là ce qui faisait craindre à Alexandre qu'il n'entreprit de le supplanter en attirant à son parti ceux des Grecs qui ne le favorisaient pas lui-même. [5] Alexandre choisit entre ses amis les plus fidèles Hécatée, qu'il envoya en Asie à la tête d'un corps de soldats d'élite avec l'ordre secret de ramener Attallus vivant, si la chose était possible et s'il ne pouvait en venir à bout, de le faire tuer sourdement et sans différer. [6] Hécatée, s'étant lié en arrivant avec Attalus et Parménion, attendait le moment favorable pour exécuter sa commission. 
III. Cependant Alexandre apprenant que plusieurs d'entre les Grecs songeraient à changer la face des choses, tomba dans une grande perplexité. 
[2] En effet, les Athéniens animés par Démosthène contre la Macédoine, se réjouissaient de la mort de Philippe et ne voulaient plus reconnaître l'autorité du commandement, cédée du vivant du roi aux Macédoniens. Ayant envoyé des députés secrets vers Attalus, ils traitaient avec lui des moyens de rendre à la Grèce la liberté. [3] Les Étoliens demandaient qu'on rappelât les bannis de l'Acarnanie, que Philippe avait mis hors de leur province. Les Ambraciotes, à la persuasion de leur concitoyen Aristarque, avaient chassé la garnison que Philippe avait posée dans leur citadelle et s'étaient rétablis dans le gouvernement démocratique. [4] Les Thébains avaient porté de même un décret public par lequel ils renvoyaient la garnison que Philippe avait mise dans la citadelle de Cadmée et rétractaient à l'égard d'Alexandre le titre de commandant de la Grèce qu'ils avaient donné à son père. Les Arcadiens, qui seuls de tous les Grecs avaient refusé ce titre au père, n'avaient garde de l'accorder au fils. [5] Dans le Péloponnèse, les Argiens, les Éléens et les Spartiates voulaient se gouverner eux-mêmes. Les peuples qui habitaient au-delà de la Macédoine, songeaient à se révolter et il y avait à ce sujet de grands mouvements chez ces Barbares. [6] Alexandre néanmoins, quelque jeune qu'il fût alors, surmonta toutes ces difficultés et se tira de tous ces dangers en très peu de temps en gagnant les uns par des caresses, en réprimant les autres par des menaces, et en ramenant même par la force quelques-uns d'entre eux à son obéissance.
4 Il engagea d'abord les Thessaliens par des présents et par le motif de leur origine qu'ils tiraient d'Hercule comme lui, à confirmer en sa personne par un décret public le titre de chef de la Grèce qu'on avait donné à son père. [2] Il gagna leurs voisins par cet exemple et vint lui-même ensuite aux Thermopyles, où, ayant fait assembler le conseil des Amphictyons, la voix générale le maintint dans cette dignité. [3] Il persuada aux Ambraciotes par une ambassade d'amitié qu'il avait déjà résolu de leur rendre la liberté à la quelle ils aspiraient : [4] et pour épouvanter les villes rebelles, il faisait passer à leur vue des troupes en bon ordre. Il vint lui-même ainsi accompagné et à grandes journées jusque dans la Béotie et s'étant campé à la vue de Cadmée il fit passer la crainte jusque dans Thèbes. 
[5] Les Athéniens, ayant appris ces nouvelles, revinrent bientôt du mépris qui les avait d'abord tranquillisés et la vigilance, aussi bien que la célérité de ce jeune prince, changea leurs idées sur son sujet. [6] Ils résolurent de faire apporter incessamment dans la ville les provisions qu'ils avaient à la campagne et de munir la ville même de détentes convenables. Ils envoyèrent à Alexandre des ambassadeurs, pour lui faire des excuses de n'avoir pas confirmé encore en sa personne, le titre de chef de la Grèce. [7] Démosthène qui était du nombre des députés ne pût se résoudre à aborder Alexandre et il revint de Cythéron à Athènes, soit qu'il craignit quelque fâcheux retour des invectives qu'il avait faites contre la Macédoine, ou qu'il voulut se disculper auprès du roi de Perse de la guerre qu'on préparait contre lui. [8] Car on disait qu'il avait reçu beaucoup d'argent de ce côté-là pour arrêter les projets des Macédoniens. C'est ce qu'on rapporte même qu'Eschine lui reprocha un jour, en disant
L'or de la Perse lui fournit de quoi faire bien de la dépense. mais il n'en fera pas plus riche ; car rien ne suffit à un homme vicieux.
[9] Cependant Alexandre répondit si gracieusement à ces ambassadeurs, qu'il les mit eux et le peuple d'Athènes hors de toute crainte de sa part. Il, fit cependant convoquer en forme l'assemblée générale de Corinthe et quand tous les députés furent arrivés, il les engagea par des propos convenables à le nommer commandant-général de la Grèce contre les Perses, dont on avait sujet de se plaindre. Revêtu d'un titre si honorable, le roi s'en revint à la tête de ses troupes dans la Macédoine :

 

5 et pour nous, après avoir exposé. l'état des affaires de la Grèce il est à propos que nous passions celles de l'Asie.
II. Alexandre réprime ceux qui voulaient changer la situation présente des choses dans la Grèce.
D'abord, après la mort de Philippe, Attalus entreprît de changer la face des choses et il s'était lié secrètement avec les Athéniens contre Alexandre. Se repentant bientôt de cette démarche, il envoya lui-même à Alexandre une lettre qu'il avait reçue de: Démosthène ; et par cette révélation accompagnée d'autres discours, il espérait de bannir la défiance que le roi pouvait avoir conçut de fa fidélité. [2] Cependant Hécatée ayant tué peu de temps après Attalus conformément à l'ordre du roi, les troupes Macédoniennes qui étaient en Asie, n'ayant plus d'autre commandant que Parménion, qui était très attaché à la personne d'Alexandre, abandonnèrent toute idée de soulèvement. [3] Mais comme nous devons beaucoup parler dans la suite de l'empire des Perses, il est bon d'en reprendre ici l'histoire d'un peu plus haut.
Le règne d'Artaxerxés Ochus avait commencé dès le temps de Philippe : et comme ce prince était dur et cruel envers ses sujets, il en était extrêmement haï. L'eunuque Bagoas chef de ses gardes, homme de guerre et méchant de son naturel, fit présenter à son maître un poison par un de ses médecins et porta au trône de Perse, par cette voie, Arsés le plus jeune des enfants d'Ochus. [4] Il fit périr en même temps tous les frères du nouveau roi, qui étaient encore dans leur première jeunesse, pour tenir le nouveau prince dans une plus grande dépendance à son égard. Le jeune Arsés instruit de tant de crimes dont il se voyait la cause involontaire, laissait assez paraître le dessein d'en punir l'auteur. Mais Bagoas le prévint lui-même et fit périr Arsés et tous ses enfants en la troisième année de son règne. [5] Le trône se trouvant par-là dépourvu de successeurs directs, Bagoas choisit un de ses amis nommé Darius qu'il fit monter sur le trône. Mais cet ami était fils d'Arsane fils d'Ostane, frère du dernier roi Artaxerxés Ochus. [6] Cependant Bagoas arriva enfin à une mort digne de lui. Suivant la malheureuse habitude qu'il s'était faite d'empoisonner ses maîtres quand il était dégoûté d'eux, il. tenta la même entreprise à l'égard de Darius : mais le roi averti de sou dessein, lui présenta lui-même sous des lignes d'amitié dans un repas où il l'invita, la coupe destinée pour sa personne et le força de l'avaler toute entière.
6 Du reste ce roi était jugé digne du trône, en ce qu'il passait pour être le plus brave de tous les Perses. Dans le temps que son prédécesseur Ochus était en guerre contre les Cadusiens, un de ces derniers célèbre parmi eux pour sa bravoure, s'avisa d'appeler en duel celui des Perses qui voudrait lui tenir tête. Personne n'osa accepter le défi. Darius seul se présenta courageusement et tua lui-même son agresseur. Le roi Ochus le combla de présents et lui-même s'acquit le titre du plus brave homme de la Perse. [2] Jugé digne de la couronne par cet endroit, il monta sur le premier trône de l'Asie dans le même temps qu'Alexandre succéda à celui de son père dans la Macédoine. [3] La fortune qui l'opposa au grand courage d'Alexandre donna lieu à de violents combats pour la supériorité de l'un ou de l'autre, c'est ce que nous allons voir en détail en reprenant le fil de notre histoire.
7 Darius avait songé à porter la guerre dans la Macédoine dès le vivant même de Philippe et l'extrême jeunesse d'Alexandre l'avait plutôt ralenti que confirmé dans son dessein. [2] Mais dès qu'il fut instruit des premières démarches de ce jeune prince, du zèle avec lequel il s'était fait confirmer dans le commandement général de la Grèce et des mesures qu'il prenait pour soutenir dignement un si grand titre, Darius réformant ses idées songea à rassembler ses propres forces. Il fit équiper un très grand nombre de vaisseaux et mit sur pied une puissante armée de terre qu'il ne confia qu'à des chefs expérimentés, dont le principal était Memnon de Rhodes, supérieur à tous les autres par son intelligence et par son courage. [3] Le Roi lui donna cinq mille soudoyés l'envoya à Cyzique pour essayer de se rendre maître de cette place : Memnon prit sa route par le mont Ida. [4] On dit que cette montagne tenait son nom d'Ida fille de Melisseus et qu'étant la plus haute de celles qui font autour de l'Hellespont, elle enferme un antre dans lequel les Dieux se plaisent et où Pâris prononça son jugement sur les trois déesses. [5] On ajoute que c'est là que les Dactyles Idéens exercèrent l'art de travailler le fer qu'ils avaient appris de la mère des Dieux. Il se passe quelque chose de très singulier à l'égard de cette montagne : [6] on dit qu’au lever de la canicule, la tranquillité de l'air est parfaite autour de sa pointe, comme étant beaucoup au-dessus de la portée des vents. Mais on aperçoit le soleil dès la nuit même, non pas à la vérité comme un globe de feu, tel qu'il nous paraît dans le jour, mais comme jetant des flammes séparées les unes des autres et qui semblent produites par des feux allumés séparément au pied du mont. [7] Peu à peu tous ces feux se rassemblent en un seul qui forme une étendue de trois arpents: enfin l'heure du jour étant arrivée ce phénomène se réduit à la grandeur naturelle et ordinaire du soleil, qui continue et achève ainsi sa course. [8] Memnon ayant passé par-dessus cette montagne tomba tout d'un coup sur la ville de Cyzique, et peu s'en fallut qu'il ne la prit d'emblée. Cependant ayant manqué son coup, il se répandit dans la campagne des environs où il fit un grand butin. [9] Du côté d'Alexandre, Parmenion ayant enlevé une ville appelée Grynion, en fit les habitants esclaves. Mais il avait déjà formé le siège de Pitane, lorsque Memnon se présentant, dérangea les Macédoniens et leur fit abandonner cette place. [10] Peu de temps après Callas qui commandait un corps de Macédoniens et de soudoyés dans la Troade, s'engagea clans un combat contre les Perses, qui le surpassaient de beaucoup en nombre. Aussi ayant été battu il fut obligé de se retirer à Rhaetion. Voilà où en étaient pour lors les affaires de l'Asie.

III. Alexandre ayant imprimé la terreur à toute la Grèce par la ruine de Thèbes, est nommé commandant général des Grecs.

8 Dans la Grèce, Alexandre ayant mis ordre à toutes choses passa en armes dans la Thrace, où il apaisa quelques troubles qui s'y étaient élevés et ramena tout le pays à son obéissance. Il parcourut de même la Péonie, l’Illyrie et quelques provinces voisines où il remit dans la soumission et dans le devoir tous les barbares de ces cantons. [2] Dans le temps même de cette expédition, ou de cette course, il reçut avis que plusieurs d'entre les ville grecques, et surtout les Thébains songeaient à des nouveautés et à se rendre indépendants. Le roi très mécontent revint aussitôt dans la Macédoine pour apaiser ces troubles nouveaux. [3] Les Thébains en effet assiégeaient déjà Cadmée pour en chasser la garnison Macédonienne, lorsque le roi vint camper tout d'un coup devant Thèbes même avec toute l'armée qu'il ramenait. [4] Les Thébains avaient déjà environné la citadelle qu'ils voulaient reprendre, de fossés profonds et de hautes palissades, de sorte qu'il était impossible d'y faire entrer ni secours ni vivres. [5] Outre cela ils avaient demandé des troupes aux Arcadiens, aux Argiens et aux Éléens ; mais surtout aux Athéniens et Démosthène en particulier leur avait fait présent d'une grande quantité d'armes, dont ils avaient déjà revêtu ceux d'entre eux qui n'en avaient pas. [6] Entre les peuples dont les Thébains avaient recherché l'alliance, les habitants du Péloponnèse avaient envoyé jusque dans l'Isthme des soldats qui avaient ordre d'attendre là que le roi fut arrivé. Les Athéniens animés par Démosthène, avaient bien décidé qu'ils enverraient du secours aux Thébains; mais avant l'exécution ils étaient bien aises de voir quel cours prendraient les choses. [7] Philotas qui commandait dans Cadmée et qui s'était muni d'avance de toute sorte d'armes, sachant les préparatifs des Thébains, se préparait de son côté à la défense, faisait bien garder les murailles et se munissait de toutes sortes d'armes,
9 lorsque le roi arriva tout d'un coup avec toutes ses forces, de son expédition de Thrace. Son armée bien réunie et n'ayant qu'un seul objet, se montra aux alliés des Thébains encore incertains et irrésolus. Cependant leurs chefs assemblés prirent hardiment le parti d'une défense ouverte et du maintien de la liberté publique. Les peuples appuyaient cette décision et se portaient d'eux-mêmes à la guerre. [2] Le roi se tint quelque temps sans agir, pour donner aux Thébains le temps de se raviser ne présumant point qu'une ville seule entreprît de résister à une armée comme la sienne. [3] Car Alexandre avait alors plus de trente mille hommes d'infanterie et trois mille cavaliers, tous formés à la guerre, qui avaient déjà combattu sous Philippe son père, qui étaient sortis victorieux de presque tous les combats qu'ils avaient donnés et avec lesquels Alexandre comptait dès lors de renverser la monarchie des Perses. [4] Si les Thébains, se prêtant alors aux circonstances des choses, avaient fait quelques démarches pour avoir la paix, le roi aurait reçu favorablement leurs propositions et se serait même relâché sur bien des articles : car il avait un véritable désir de laisser la Grèce tranquille et de n'être détourné par rien de son entreprise capitale. Mais se voyant en quelque sorte joué par les Thébains, il résolut de détruire cette ville et de donner en elle un exemple redoutable aux séditieux. [5] C'est pourquoi ayant mis son armée en ordre pour les attaquer, il envoya d'abord un héraut pour déclarer qu'il recevrait favorablement tout Thébain qui voudrait passer dans son camp et jouir de la tranquillité qui régnait dans le reste de. la Grèce. Les Thébains piqués de cette annonce firent publier du haut d'une tour que quiconque voudrait se joindre au grand roi et aux Thébains pour délivrer la Grèce de son tyran serait bien reçu dans leur ville. [6] Alexandre outré de cette démarche, se laissa emporter à sa colère et résolut de tirer une pleine vengeance des Thébains. Il fit faire dés machines énormes et prépara contre eux une attaque formidable.
10 Les Grecs apprenant ces dispositions plaignaient extrêmement cette malheureuse ville : mais aucun d'eux ne se présentait à sa défense, avouant au fond de leur âme qu'elle s'était livrée elle-même par son imprudence et par sa témérité à son infortune. [2] Les Thébains soutinrent d'abord courageusement l'attente et la vue du péril : mais ils ne laissaient pas d'être ébranlés par quelques discours de leurs devins et par quelques indices surnaturels. Le premier de tous fut un voile aussi fin qu'une toile d'araignée, dont la circonférence égale à celle d'un manteau étendu, représentait un parfait arc-en-ciel , et qui parut dans le temple de Cérès. [3] L'oracle de Delphes interrogé sur ce phénomène répondit par ces deux vers.
Dans ses signes le Ciel parle à tous les humains ;
Mais ce dernier avis est offert aux Thébains.

Et l'oracle particulier de Thèbes ne prononça que celui-ci.
Signe heureux pour les uns, malheureux pour les autres.
[4] Ce phénomène avait parlé trois mois avant l'arrivée d'Alexandre devant Thèbes : mais à son approche toutes les statues de la placé publique semblèrent suer à grosses gouttes. Outre cela il vint aux magistrats des gens qui leur dirent que du marais d'Oncheste ville voisine, il était sorti une espèce de mugissement et qu'a Dircé, le frémissements de l'eau semblait avoir formé des gouttes de sang. [5] D'autres qui venaient de Delphes même leur assurait que le toit du temple que les Thébains y avaient fait bâtir des dépouilles des Phocéens, paraissait ensanglanté dans toute son étendue. Ceux qui s'appliquaient à l'interprétation des signes, disaient que la toile d'araignée bordée d'une iris signifiait par sa toile la retraite et la longue absence des dieux de Thèbes, et par son bord d'arc-en-ciel, la multitude des tempêtes qu'an allait essuyer. Que la sueur des statues annonçait les maux dont on était menacé et que le sang qui avait paru en divers endroits indiquait qu'il en serait répandu beaucoup dans la ville. [6] Ils concluaient de là que pour prévenir les maux dont les dieux la menaçaient, il ne fallait point risquer de combats et que le plus sûr était d'employer la voie des négociations et des conférences.
Les Thébains ne se laissaient point adoucir par toutes ces représentations : au contraire s'animant les uns les autres, ils rappelaient à leur mémoire la journée de Leuctres et toutes les autres occasions où leur courage leur avait fait remporter contre l'attente de tout le monde des victoires signalées. C'est ainsi que cette nation plus brave que sage se jeta elle-même dans la dernière calamité et parvint à sa ruine.
11 Le roi, ayant fait en trois jours tous ses préparatifs, partagea son armée en trois corps. Le premier était chargé d'attaquer les défenses extérieures de la ville, le second de résister aux sorties des assiégés et le troisième de remplacer les uns et les autres et de se tenir prêt à un combat. [2] Les Thébains avaient mis devant leurs fossés de la cavalerie, des esclaves affranchis, les bannis et les réfugiés des autres villes. Eux-mêmes firent une sortie pour attaquer la phalange des Macédoniens et en venir aux mains avec elle dans les dehors, quoiqu'ils fussent très inférieurs en nombre. [3] Les femmes et les enfants coururent en même temps dans les temples pour prier les dieux de sauver la ville du péril qui la menaçait. Les Macédoniens s'avancèrent les premiers et tombèrent sur les corps de troupes qu'ils avaient devant eux. Les trompettes sonnèrent la charge et les deux armées poussèrent en même temps le cri de leur choc mutuel et lancèrent leurs javelots contre les ennemis. [4] Cette première sorte d'armes étant bientôt épuisée, on en vint incessamment à l'épée et le combat devint terrible. Car les Macédoniens par le nombre de leurs soldats et par le poids de leur phalange séparaient invinciblement les rangs des ennemis. Les Thébains naturellement très vigoureux, formés de longue main à tous les exercices du corps et qui en étaient venus volontairement à cette épreuve, se raidissaient contre elle: [5]  ainsi plusieurs étaient blessés de part et d'autre ; et les uns et les autres n'étaient blessés que par devant. On n'entendait que cris et qu'exhortations dans la mêlée, et de la part des Macédoniens qui s'animaient à soutenir leur gloire précédente, et de la part des Thébains qui se représentaient les uns aux autres leurs femmes et leurs enfants attendant dans les temples le succès de leurs efforts ou leur captivité prochaine sous des vainqueurs féroces et furieux. Ils se rappelaient aussi mutuellement les succès de Leuctres et de Mantinée et leur réputation récente. Ainsi le combat fut longtemps douteux.
12 Enfin Alexandre voyant les Thébains si résolus à défendre leur liberté et les Macédoniens accablés de lassitude, fit venir à leur place ses troupes de réserve. Ces derniers tombant tout d'un coup sur les Thébains épuisés, en mirent beaucoup par terre : [2] ceux-ci pourtant ne cédaient point la victoire. Le courage leur tenait lieu de force et le danger n'était rien pour eux. Ils reprochaient à haute voix aux Macédoniens d'avoir reconnu leur infériorité en renouvelant leurs troupes ; et au lieu que ce renouvellement fait presque toujours trembler le parti contraire, les Thébains en tiraient ici un motif de confiance et d'espérance.
[3] Alexandre étonné lui-même de cet effet, aperçut une porte de Thèbes qui était sans gardes. Il y envoya au même instant Perdiccas avec quelques soldats pour s'en saisir , et même pour se jeter par là dans la ville. [4] Perdiccas exécuta cet ordre sur le champ, et les Macédoniens occupaient déjà les rues, tandis que les Thébains qui avaient fait reculer la première phalange des Macédoniens, n'étaient pas hors d'espérance de surmonter encore la seconde. Mais dès qu'ils apprirent que l'ennemi était dans leur ville, ils coururent tous à son secours. [5] Dans cette émotion la cavalerie et l'infanterie entrant pêle-mêle, plusieurs furent écrasés sous les pieds des chevaux, et les cavaliers s'embarrassant par leur précipitation tombaient les uns sur les autres dans les fossés qu'ils avaient faits au dehors des murailles, ou se blessaient de leurs propres armes dans les rues. D'un autre côté la garnison Macédonienne de Cadmée courut à la rencontre des Thébains qui rentraient en désordre et en tua un grand nombre.
13 La ville tomba au pouvoir de l'ennemi et se trouva prise dans ce désordre, et il se passa au-dedans des murailles des scènes terribles. Car les Macédoniens, irrités de la téméraire proclamation que les Thébains avaient fait faire, s'en vengeaient d'une manière outrée et qui ne devrait pas être permise entre des ennemis mêmes. Accompagnant d'insultes et de reproches les coups qu'ils portaient, ils égorgeaient impitoyablement tous ceux qui tombaient sous leur main. [2] Les Thébains conservant dans leur infortune toute la liberté de leur âme, se souciaient si peu de la vie qu'ils allaient au-devant de leurs meurtriers et semblaient leur demander eux-mêmes la mort. Dans le sac de cette ville on ne vit aucun Thébain qui cherchât à fléchir l'ennemi, ni à plus forte raison qui se jetât à ses genoux pour lui demander grâce. [3] Leur confiance ne touchait pas non plus leurs meurtriers : et une journée entière de massacres n'avait pas assouvi leur vengeance. Toutes les rues devinrent un théâtre d'enfants et de jeunes filles qu'on entraînait et qui appelaient en vain leurs mères à leur secours. Les familles entières ayant été arrachées de leurs maisons, l'esclavage fut général. [4] Quelques Thébains qui n'étaient pas encore dans les fers, attaquaient quoique blessés eux-mêmes des soldats Macédoniens qu'ils rencontraient et mouraient avec la satisfaction de tuer encore un ennemi : d'autres n'ayant à la main qu'un bois de lance rompue, le poussait contre le soldat vainqueur et prévenaient l'esclavage par la mort qu'ils se faisaient donner. [5] L'aspect de toutes les rues couvertes de corps étendus aurait touché l'âme la plus insensible. Mais de plus des Grecs mêmes des habitants de la Béotie, tels que les citoyens de Thespies, de Platées, d'Orchomène et quelques autres qui n'aimaient pas les Thébains et qui servaient dans les troupes du rois étaient jetées avec elles dans la ville et satisfaisaient leur haine particulière sous le voile de leur engagement. [6] Le spectacle devenait par-là plus affreux. Des Grecs égorgés par des Grecs, malgré des liaisons d'affinité et de parenté et des supplications faites dans la langue même de ces vainqueurs meurtriers. La nuit suivante les maisons furent souillées; les enfants, les femmes et les vieillards qui s'étaient réfugiés dans les temples en furent tirés avec outrage.
14 Enfin il fut tué dans le sac de Thèbes plus de six mille personnes ; l'on y fit plus de trente mille captifs et le pillage monta à une somme immense. Enfin le roi fit ensevelir les Macédoniens morts qui se trouvèrent au nombre de cinq cents.
Aussitôt après cette expédition, Alexandre fit assembler le conseil de la Grèce, auquel il laissa décider quel jugement on porterait sur la ville de Thèbes. [2] Quelques membres de ce conseil qui n'aimaient pas les Thébains opinèrent à les condamner à la punition la plus terrible. Ils alléguaient que ce peuple avait toujours été partisan de la Perse contre les Grecs, que dans l'expédition de Xerxès ils avaient porté les armes à son service et qu'ils étaient le seul peuple de la Grèce, aux ambassadeurs duquel les rois de Perse fissent présenter des sièges d'honneur, en reconnaissance des obligations qu'ils lui avaient. [3] Par ces discours et autres semblables, ils aigrirent de telle sorte les esprits de l'assemblée contre les Thébains, qu'elle décida qu'on raserait leur ville, qu'on vendrait le reste de ses habitants, qu'on rechercherait dans toute la Grèce ceux qui s'étaient échappés par la fuite et qu'il serait enfin défendu à tout Grec de donner aucune retraite à un Thébain. [4] Alexandre conformément à ce décret fit raser Thèbes et imprima par cette exécution une grande terreur à tous ceux qui se sépareraient du corps de la Grèce. Le roi recueillit quatre cent quarante talents de la vente de ces malheureux.
15 Il envoya tout de suite à Athènes des députés pour demander à la République dix de ses orateurs, entre lesquels Démosthène et Lycurgue étaient nommés comme les principaux. Les députés ayant exposé leur commission devant le peuple assemblé, le jetèrent dans une véritable consternation et dans une grande incertitude sur la réponse qu'on avait à dire. On voulait conserver d'une part l'honneur et la dignité de la ville et de l'autre l'exemple des Thébains perdus par leur résistance tenaient les Athéniens en crainte de quelque semblable catastrophe. [2] Alors ce même Phocion qui portait le surnom d'homme de bien et qui était ordinairement opposé à Démosthène dans ce qui regardait l'intérêt public, dit qu'on se trouvait dans le cas d'imiter les filles de Léon et celles d'Hyacinthe qui s'offrirent volontairement à la mort pour délivrer leur patrie du danger qui la menaçait. Mais le peuple qui reçût mal sa proposition, le chassa tumultuairement de l'assemblée. [3] Au contraire Démosthène fit sur les circonstances présentes un discours médité, qui détermina le peuple à prendre le parti et la défense de ses orateurs. Enfin Démade gagné, dit-on, par un présent secret de cinq talents d'argent de la part de Démosthène, ouvrit l'avis de protéger les orateurs que le roi voulait avoir en sa puissance. Il présenta un modèle de décret fait avec beaucoup d'art, par lequel le peuple d'Athènes demandait au roi les dix accusés, en promettant de les punir s'ils se trouvaient coupables de quelque faute. [4] Le peuple adapta l'idée de Démade, en fit un décret en forme et de plus nomma Démade lui-même son ambassadeur à la tête de quelques, autres auprès du roi. On les chargea même de faire trouver bon à Alexandre que la République ne refusât pas l'hospitalité aux fugitifs de Thèbes. [5] Démade s'acquitta parfaitement bien de sa commission. La sagesse de ses discours et la prudence de sa conduite lui fit obtenir de la part du roi l'absolution des accusés et la permission que demandait la ville d'Athènes.
16 Le roi retourna avec toutes ses troupes de la Béotie dans la Macédoine. Là il fit assembler les officiers de son armée et ses amis particuliers pour les consulter sur son expédition en Asie. On examina quand il serait temps de partir et comment il était à propos de conduire cette guerre. [2] Antipater et Parménion lui dirent qu'il serait bon qu'il eut des enfants avant que de songer à cette entreprise. Mais Alexandre qui était vif et impatient de son naturel et qui ne pouvait souffrir les délais dans ses projets, rejeta leur avis. Il leur dit qu'il serait honteux pour lui d'avoir été nommé chef de la Grèce précisément en vue de cette guerre et d'avoir hérité des forces invincibles de ses pères, s'il employait ce titre et cet accompagnement à décorer une cérémonie nuptiale et à attendre des enfants. [3] Aussitôt donnant ses ordres pour les préparatifs de son départ et exhortant tout le monde à se joindre à son entreprise, il fit de grands sacrifices dans la ville de Dium en Macédoine et offrit à Jupiter et aux Muses des jeux militaires, institués par le roi Archelaüs un de ses prédécesseurs. [4] Il fit tenir une assemblée de fête publique pendant neuf jours, dont chacun en particulier était consacré à une muse. Il avait fait dresser une tente sous laquelle tenaient cent tables où étaient invités ses amis, ses officiers de guerre et les ambassadeurs de toutes les provinces voisines. Étendant même sa magnificence sur tout le monde, non seulement il traita une infinité de personnes mais il envoya des victimes et des viandes dans toute son armée. Enfin il rassembla la toutes les troupes qu'il jugeait lui être nécessaires pour son dessein. 

Olympiade 111. An 3. 334 ans avant l'ère chrétienne.

17 Ctesiclés étant Archonte d'Athènes, les Romains firent consuls Caius Sulpitius et Lucius Papyrius. Alexandre arrivant avec toute son armée sur I'Hellespont, la fit passer là d'Europe en Asie : [2] il avait fait ce trajet sur soixante vaisseaux longs. Sur le point de mettre pied à terre dans la Troade, lui-même à la tête de ses Macédoniens étant encore dans le vaisseau jeta une lance sur le bord qu'il voyait devant lui et cette arme s'étant fichée dans la terre, il sauta aussitôt sur le rivage en disant qu'il acceptait de la part des dieux l'Asie qu'il avait acquise par sa lance. [3] Il visita ensuite les tombeaux d'Achille, d'Ajax et des autres Héros ensevelis là et leur rendit les honneurs usités à l'égard des morts illustres. Il fit ensuite une exacte revue de toutes les troupes qu'il avait amenées. Il trouva treize mille hommes d'infanterie Macédonienne, sept mille alliés et cinq mille soudoyés qui étaient tous sous le commandement de Parménion. [4] Ils étaient suivis de cinq mille hommes tant Odryses que Triballes et Illyriens, et il y avait outre cela mille archers qu'on appelait les Agrianes : ce qui faisait en tout près de trente mille hommes de pied. La cavalerie était composée de dix-huit cents Macédoniens commandés par Philotas fils de Parménion et d'autant de Thessaliens dont Callas fils d'Harpalus était le chef. Le reste des troupes grecques qui montaient à six cents hommes avait Eurygye pour premier capitaine et Cassandre était à la tête des Thraces et des Péoniens, au nombre de 900 hommes, troupes légères et destinées à la course. Le tout ensemble formait une cavalerie de quatre mille cinq cents hommes. C'est là l'état de l'armée avec laquelle Alexandre entra dans l'Asie. [5] Il avait laissé en Europe douze mille hommes d'infanterie et quinze cents cavaliers, sous la conduite d'Antipater. [6] Lorsque étant sorti de la Troade, il fut arrivé à un temple de Minerve, le prêtre de ce temple nommé aussi Alexandre prit garde que la statue d'Ariobarzane, qui avait été ci-devant satrape de la Phrygie, était renversée par terre devant le temple de la déesse; et ayant aperçu aussi quelques autres signes qui semblaient avoir la même signification, il se hâta d'aborder Alexandre, pour l'assurer qu'il remporterait une grande victoire dans un combat de cavalerie; surtout s'il tachait de le donner dans la province même de la Phrygie. [7] Il ajouta que le roi tuerait de sa propre main le chef des ennemis et d'ailleurs le plus grand capitaine de la Perse. Il assura qu'il tenait cette indication des dieux mêmes et surtout de Minerve qui s'intéressait aux succès du roi de Macédoine. 
18 Alexandre qui reçût agréablement cet augure fit d'abord un superbe sacrifice à la déesse. Il lui consacra ensuite ses propres armes et prit à leur place une paire des plus fortes qu'il y eut dans le temple. S'en étant revêtu, il s'en servit dans le premier combat qu'il eux à donner; et les faisant valoir lui-même par son courage, il remporta une victoire signalée.

IV. Alexandre ayant fait passer ses troupes dans l'Asie, défait sur le Granique les satrapes ou gouverneurs de la Perse.

Mais cela n'arriva que dans la suite. [2] Cependant les généraux des Perses, qui avaient négligé de s'opposer à la descente d'Alexandre en Asie, s'assemblèrent enfin et consultèrent entre eux sur la manière de résister à cet ennemi. Memnon de Rhodes, célèbre par son intelligence dans la guerre, conseillait de ne pas s’opposer en face à son premier abord ; mais il voulait qu'on ravageât toute l'étendue du pays qui se trouvait sur son passage et qu'on arrêtât les Macédoniens par la disette des vivres. Mais de plus son avis était qu'on fit passer du côté de la Macédoine toutes les forces de terre et de mer qu'on pouvait avoir, que l'on transportât ainsi la guerre d’Asie en Europe. [3] Cet avis qui était le plus sage, comme il le paraîtra par la suite des événements, ne fut pas goûté des autres généraux, qui le regardèrent comme indigne de la fierté des Perses. [4] Ainsi l'opinion contraire ayant prévalu, on assembla des troupes de toutes parts et l'armée asiatique devenue plus forte en nombre que celle des Macédoniens, s'avança au travers de la Phrygie vers l'Hellespont et alla camper au-delà du fleuve Granique dont elle se fit un retranchement. 
19 Alexandre, apprenant l'état et la position de l'armée des Barbares, prit le plus court chemin pour se poster vis-à-vis d'elle, de sorte qu'il n'en fut séparé que par le fleuve. [2] Les barbares appuyés d'une montagne qui était de leur côté, se tenaient en repos, dans l'espérance de tomber sur les ennemis, s'ils entreprenaient de verser le fleuve et comptant bien de l'emporter par leur arrangement sur des hommes qui ne prouvaient aborder que les uns après les autres. [3] Mais Alexandre supérieur à toutes les difficultés se trouva passé au point du jour et ses troupes parurent arrangées pour le combat avant celles des ennemis mêmes. Les Barbares opposèrent leur nombreuse cavalerie au front de l'armée Macédonienne, qu'ils comptaient de renverser par ce premier choc. [4] Memnon de Rhodes et le Satrape Arsamenés commandaient la gauche, quoi qu'ayant chacun son escadron à part. Arsités les suivait à la tête des cavaliers de Paphlagonie et le satrape d'Ionie Spithobratés fermait les rangs avec sa cavalerie Hircanienne. Le front de l'aile droite était composé de mille cavaliers Mèdes, de deux mille autres commandés par Arreomithrés et d'autant de Bactriens. Enfin le milieu était occupé par des cavaliers de toutes nations et tous d'une valeur distinguée, quoiqu'ils fussent en très grand nombre. [5] Enfin la cavalerie entière faisait plus de dix mille hommes. L'Infanterie montait à plus de cent mille : mais elle n'agissait point, parce que l'on supposait que la cavalerie suffisait seule pour détruire les Macédoniens.
[6] Cependant comme les cavaliers des deux partis s'intéressaient également à la gloire de leur nation, les Thessaliens que Parménion commandait, soutinrent avec un grand courage le choc de l'armée ennemie. Alexandre qui conduisait l'élite de ses cavaliers sur la droite s'avança le premier et, se jetant, au milieu des ennemis, il y fit un grand carnage. 
20 Comme les barbares combattaient vaillamment et qu'il ne voulaient céder en aucune sorte aux Macédoniens la gloire du courage, une émulation réciproque fit trouver dans le même lieu les plus braves des deux partis pour y disputer la victoire. [2] Le satrape d'Ionie Spithobratés, Perse de nation, gendre de Darius, et d'un courage distingué, s'était jeté avec tout son escadron sur les Macédoniens. Il était accompagné de quarante de ses parents tous braves comme lui, et il avait déjà blessé ou tué bien des hommes aux ennemis qui commençaient à céder, [3] lorsque Alexandre poussa son cheval contre lui. Le Perse se flatta alors que les dieux lui offriraient l'occasion d'un combat singulier, par lequel il délivrerait l'Asie d'une grande crainte, s'il pouvait abattre de sa main l'audace déjà célèbre d'Alexandre et prévenir la honte de la Perse. Dans cette pensée il s'avança le premier contre Alexandre et lança sur lui son javelot avec tant de force qu'il perça le bouclier de son adversaire et que le fer traversant encore sa cuirasse lui offensa le haut de l'épaule. [4] Le roi avec son autre bras arracha sur le champ l'arme qui l'avait blessé et poussant vivement son cheval, s'aida de son impétuosité même pour enfoncer son javelot dans la poitrine de son. ennemi. [5] A la vue de ces deux coups, tous ceux qui en furent témoins jetèrent un cri d'admiration sur la valeur des deux combattants. Cependant le bois du javelot s'étant rompu sur la cuirasse du satrape, il tira son épée et s'élança contre Alexandre. Le roi qui prit une arme longue l'adressa si juste au visage de son adversaire qu'il le renversa du coup. [6] Aussitôt Rosacés frère du mort porta lui-même à la tête d'Alexandre un coup si terrible qu'ayant fait une ouverture à son casque, il lui entama légèrement la peau du crâne. [7] Mais comme il se disposait à redoubler, Clitus surnommé le Noir, poussa son cheval et arriva assez à temps pour couper la main du Barbare. 21 Les parents des deux frères s'assemblèrent tous en ce même endroit et tirant tous de près ou de loin sur le roi, ils faisaient les derniers efforts pour parvenir à lui faire perdre la vie. 
[2] Mais Alexandre quoique alors au milieu du plus grand danger, bien loin d'être effrayé de la multitude de ses adversaires, ayant deux blessures sur le corps, une autre à la tête et trois fêlures sur le bouclier qu'il avait pris dans le temple de Minerve, non seulement n'était pas rendu, mais tirait de la grandeur même du péril un renouvellement de courage. [3] Les plus illustres capitaines des Perses tombèrent autour de lui; Atyxiès par exemple, Pharnace frère de la femme de Darius et Mithrobazanés chef des Cappadociens. [4] Enfin plusieurs des capitaines généraux ayant été tués, les troupes de Perse qui environnaient Alexandre, battues par celles de la Macédoine, prenant enfin le parti de la fuite, entraînèrent toutes les autres et le roi, emportant d'un commun aveu le prix de la valeur, passa pour être le premier auteur de la victoire. Après lui les cavaliers thessaliens qui avaient bien gardé leurs rangs dans toutes leurs évolutions et qui avaient donné un grand branle à la victoire eurent le second prix de louanges. Mais l'infanterie qui agit à la fin ne se battit que peu de temps. [5] Car les Barbares effrayés de la défaite de leur cavalerie, se découragèrent bientôt et se mirent en fuite. [6] La perte de l'armée des Perses monta à plus de dix mille hommes d'infanterie et au moins à deux mille cavaliers : mais il laissèrent jusqu'à vingt mille prisonniers de guerre. Le roi après le combat fit ensevelir honorablement ses morts, dans la pensée que cette attention animerait ses soldats à s'exposer plus volontiers dans les occasions périlleuses.

VI. Combat de Darius à Issus de Cilicie et sa défaite par Alexandre.

Alexandre prit alors Issus ville assez considérable, dès la première alarme qu'il lui donna ; 33 et les coureurs lui ayant appris que Darius n'était plus qu'à la distance de trente stades, et qu'il s'avançait à la tête d'une armée dont le seul aspect était formidable, Alexandre bien loin de s'en alarmer, se flatta que les dieux lui présentaient l'occasion de détruire dans un premier et unique combat l'empire des Perses. Dans ce même esprit, il fit à ses soldats un discours par lequel il les disposa à regarder cette rencontre comme la décision finale de la fortune de l'une ou de l'autre nation. La dessus arrangeant son infanterie et sa cavalerie selon la disposition du terrain où il se trouvait, sa cavalerie occupa les premiers rangs et fit le front de bataille; et l’infanterie se trouva dernière elle, disposée à la soutenir dans le besoin. [2] Il se plaça lui-même à l'aile droite, accompagné des plus braves de ses cavaliers, avec lesquels il voulait s'avancer le premier contre l'ennemi. La gauche était occupée par la cavalerie thessalienne , supérieure à toutes les autres par la valeur et par l'expérience. [3] Les deux armées étant arrivées à la portée des traits, les Barbares en lancèrent d'abord une quantité si prodigieuse, que ces traits se rencontrant en l'air et, heurtant les uns contre les autres, perdaient toute leur force. [4] Mais au premier coup de trompette qui sonna la charge où le combat corps à corps, les Macédoniens poussèrent les premiers des cris terribles et les Barbares leur répondant aussitôt toutes les montagnes voisines retentirent d'un bruit beaucoup plus grand que le premier, comme étant poussé en un seul instant par cinq cent mille hommes. [5] Alors Alexandre promenant ses regards de tous côtés pour découvrir où était Darius, dès qu'il l'eut aperçu, se porta directement contre lui à la tête de ses cavaliers, moins jaloux en quelque sorte de la victoire en elle-même que d'en être le premier mobile. [6] En même temps les deux cavaleries opposées se jetant l'une sur l'autre et faisant réciproquement un grand massacre, la valeur des deux partis suspendit longtemps la décision du combat et la balance penchait alternativement des deux côtés. [7] Aucun trait ne partait en vain, aucun coup d'épée ne portait à faux; et les combattants étaient si serrés et si mêlés qu'on ne pouvait ni choisir, ni manquer un but. Les uns tombaient de leurs blessures et les autres animés par les leurs, cessaient plutôt en quelque forte de vivre que de combattre. 34 Les chefs particuliers, toujours à la tête de leur corps, faisaient trouver de la valeur à ceux qui en avaient le moins et les divers mouvements qu'on se donnait pour surmonter son adversaire, attiraient des plaies singulières et inusitées. [2] Le Perse Oxathrès frère de Darius et vaillant homme, prenant garde qu'Alexandre s'attachait particulièrement à Darius, résolut absolument de suivre la fortune de son frère. [3] Ainsi prenant avec lui les plus braves des cavaliers qui l'environnaient, il se jeta avec eux sur ceux qui entouraient Alexandre et jugeant que la défense de son frère lui acquerrait un grand nom parmi les Perses, il se plaça devant le char de Darius et mit par terre un grand nombre de ceux qui en voulaient à la personne du Roi. [4] Mais l'escorte d'Alexandre n'étant pas moins aguerrie que la sienne, il y eut bientôt un monceau de morts autour du char de Darius. Ceux qui voulaient porter la main sur lui et ceux qui songeaient à le défendre sacrifiaient également leur vie. [5] Les plus illustres capitaines des Perses périrent à cette occasion, tels par exemple qu'Atixyés, Rheomithrés et le satrape de l'Égypte Tasiaces. Plusieurs aussi tombèrent par terre du côté des Macédoniens, et Alexandre lui-même fut blessé à la cuisse dans ce tumulte, plutôt par la foule que par un coup porté exprès. [6] Les chevaux du char de Darius couverts de blessures et effarouchés du nombre de corps qui tombaient autour d'eux n'obéissaient plus au frein et étaient sur le point de porter le Roi au milieu de ses ennemis. Darius se voyant arrivé au dernier péril, prit lui-même les rennes de ses chevaux contre la coutume et la dignité des rois de Perse. Les officiers lui présentèrent pourtant là un autre char. [7] Pendant qu'il passait de l'un à l'autre, le désordre augmenta parmi ses troupes, et le Roi voyant les ennemis si près de lui, parut effrayé lui-même: dès que l'on s'en aperçut dans son armée ses troupes se débandèrent et se mirent en fuite, et sa cavalerie prenant le même parti, la déroute fut universelle. [8] Mais comme on se sauvait à travers des lieux étroits et pleins de pierres, les hommes et les chevaux tombaient les uns sur les autres et plusieurs périrent là comme dans une bataille : les uns avaient encore leurs armes et les autres ne les avaient plus : quelques-uns qui tenaient encore l'épée à la main tuaient par mégarde ceux qui venaient s'y enferrer. Plusieurs gagnant la plaine se réfugièrent à toute bride dans les villes oit ils avaient des habitudes. [9] Cependant la phalange macédonienne et l'infanterie des Perses était encore aux mains et ce ne fut que la fuite complète des cavaliers qui détermina la victoire des Macédoniens. Car alors toute l'armée des Barbares se débanda et fut étouffée presque toute entière dans les routes étroites et scabreuses de sa fuite. Ce qui resta des vaincus se dispersa en divers endroits. 35 Mais les soldats vainqueurs suspendant enfin leur poursuite revinrent pour le pillage du camp ennemi et surtout de la tente du Roi, qu'ils savaient être pleine de richesses.
[2] En effet on y avait apporté un agent immense, une grande quantité d'or et une provision extraordinaire d'habits précieux. On ne négligea pas non plus les tentes des parents et des amis du Roi, non plus que celles des principaux chefs. [3] Car la coutume des Perses était que non seulement toutes les femmes du Roi, mais toutes celles de la Cour le suivissent à la guerre sur des chariots dorés. [4] Aucune d'elles n'oubliait d'apporter rien de ce qui pouvoir servir à la parure, au luxe et à toutes les délices de la vie : de sorte que l'état de captives faisait pour elles un changement déplorable. [5] Ces femmes qui auparavant conduites sur des chars pompeux où elles se trouvaient à peine assez à leur aise et couvertes d'habits superbes qui ne laissaient jamais voir la moindre partie de leur corps, réduites maintenant une robe simple qu'elles déchiraient encore dans leur désolation étaient mises hors de leurs tentes, implorant les dieux et se jetant aux genoux du soldat victorieux. [6] Quelques-unes s'arrachant elles-mêmes les ornements qui pouvaient les embarrasser et cherchant à se sauver par des routes impraticables s'appelaient confusément et inutilement au secours les unes des autres. [7] On vit des soldats mettre la main sur elles pour leur arracher leurs ornements: d'autres les entraînaient par les cheveux pour les dépouiller, et d'autres déchirant les robes dont elles étaient à peine couvertes les frappaient encore avec le bout de leur hallebardes dans les endroits mêmes qu'ils avaient mis à nu. 
En un mot on vit là tout ce que l'insolence qui se trouve supérieure d'une part, et tout ce que l'infortune portée de l'autre à son comble, peut faire voir d'inhumaine et de désolation. 36 Cependant enfin les plus raisonnables d'entre les Macédoniens entrèrent en compassion de l'état déplorable de ces femmes qui séparées de ce qu'elles avaient de plus cher et privées de ce qui leur était le plus nécessaire, ne rencontraient que des étrangers, des ennemis et tout ce qui leur annonçaient une captivité honteuse et cruelle. [2] On fut particulièrement attendri en voyant la mère de Darius, sa femme, deux filles en âge d'être mariées et son fils encore enfant. [3] Ce fut particulièrement à leur égard que l'on conçut ce que c'était que le changement de fortune et l'attente des maux à venir; et les vainqueurs mêmes se sentirent compatissants. [4] A l'égard de Darius, on ne savait encore non seulement où il était, mais s'il vivait ou s'il était demeuré confondu dans la foule des morts. On voyait seulement des hommes armés qui mettaient aux fers plusieurs femmes sans les connaître et qui se dispensaient par-là des égards qu'ils auraient peut-être eus pour elles : en un mot toute l'Asie semblait être tombée avec elles en captivité. [5] Cependant les officiers d'Alexandre étant venus à la tente de Darius, commençaient à y préparer les cuves du bain, tous les vases qui devaient servir à un grand repas, aussi bien que toutes les lampes qui devaient l'éclairer, afin que le roi revenu de la poursuite de l'ennemi, trouvant la tente de Darius préparée pour le recevoir, y vint prendre possession en quelque forte de son nouvel Empire. [6] Il était mort dans le combat plus de six-vingt mille fantassins et au moins dix mille cavaliers perses : et du côté des Macédoniens feulement trois cents hommes de pied et pas plus de cent cinquante cavaliers. Voilà quel fut l'élèvement de la bataille d'Issus.
37 A l'égard des deux rois, Darius entièrement défait précipitait sa fuite et changeant d'autant de chevaux qu'on lui en pouvait fournir, il n'avait alors d'autre vue que d'échapper aux mains d'Alexandre et de gagner pour sa sûreté ses provinces les plus éloignées. [2] Alexandre aussi accompagné de l'élite de ses cavaliers, le poursuivait à toute bride dans l'espérance de se saisir de sa personne. Mais après avoir fait deux cents stades sans pouvoir l'atteindre, il revint à son camp vers le milieu de la nuit et s'étant rafraîchi par le bain, il ne songeait plus qu'aux douceurs du repos et aux plaisirs de la table. [3] Quelqu'un annonça alors à la femme et à la mère de Darius, qu'Alexandre victorieux était revenu de sa poursuite. La désolation et les larmes se renouvelèrent parmi ces femmes et les captifs dont elles étaient environnées les accompagnaient de leurs gémissements et de leurs cris lamentables. Alexandre qui apprit alors le destin de ces femmes leur envoya sur le champ Léonatus un de ses favoris pour les calmer et pour apprendre particulièrement à Sisygambis mère de Darius, que son fils vivait, que pour lui il pendrait d'elle et de toutes les princesses le soin qui convenait à leur sexe et à leur rang, et que dès le lendemain il les irait voir lui-même et les assurerait de sa propre bouche et par toute fa conduite des égards qu'il voulait avoir pour elles. [4] A cette annonce inespérée, elles regardèrent toutes Alexandre comme un dieu ; elles essuyèrent leurs larmes et cessèrent de se plaindre de leur sort. [5] Le lendemain le roi prenant avec lui Hephestion qui tenait le premier rang entre ses amis, alla suivant sa promesse à la tente des princesses captives. Ils étaient tous deux habillés de même ; mais Hephestion avait meilleure mine et était plus beau de visage que le roi ; de sorte que la reine, le prenant pour lui, se jeta d'abord à ses genoux. Les assistants l'avertirent aussitôt de son erreur et lui montrèrent Alexandre : Sisygambis honteuse de sa méprise se tourna aussitôt vers le roi et se prosterna devant lui. [6] Le roi la relevant, lui dit, ma mère vous ne vous êtes point trompée : celui-ci est aussi Alexandre. Par ce titre de mère, le roi lui annonça aussi bien qu'aux autres princesses l'humanité et la politesse dont il avait dessein d'user avec elles : et il remplit en effet toute l'espérance qu'il en avait fait naître. 38 Il fit rendre à la reine tous les ornements royaux et rétablit autour d'elle une maison aussi nombreuse que celle que Darius lui avait donnée. Il en ajouta même de sa part une seconde aussi complète que la première : il promit aux princesses filles, de pourvoir à leur établissement d'une manière encore plus avantageuse que n'aurait fait Darius lui-même et il se chargea de faire donner à son fils une éducation digne d'un roi. [2] Ayant fait venir devant lui le jeune prince, il l'embrassa, et remarquant que cet enfant le regardait d'un oeil ferme et assuré, il se tourna vers Hephestion et lui dit : voilà un prince de six ans qui est déjà plus brave que son père. Il assura la reine femme de Darius qu'elle ne verrait rien autour d'elle qui fut indigne de la majesté de son ancien rang. [3] Ces promesses et beaucoup d'autres discours, pleins non seulement d'humanité mais de politesse, firent fondre en larmes ces illustres captives : il leur présenta sa main comme pour gage de sa parole et par toutes ces marques d'humanité et de générosité, non seulement il gagna le cœur des personnes auxquelles il faisait tant de bien, mais encore il se fit dans toute son armée la réputation du plus généreux de tous les vainqueurs. [4] Je crois aussi que de tant de belles actions d'Alexandre, il n'en est aucune qui soit plus glorieuse pour lui, qui ait mérité de plus grands éloges, et qui soit plus digne d'avoir une place dans son histoire que celle-ci. [5] Car enfin les prises de villes, le gain des batailles et les autres avantages remportés à la guerre dépendent de bien des circonstances ; et le succès en est dû plus souvent à la fortune qu'à la valeur. Mais la compassion et les égards pour les vaincus sont un pur effet du choix et de la volonté du vainqueur. [6] Il y en a eu beaucoup qui n'ont tiré de leurs succès que de l'orgueil et de la fierté et à qui le hasard qui les a fait vaincre, a fait oublier qu'ils pouvaient être vaincus, et avoir besoin de la compassion qu'ils ont refusée eux-mêmes à ceux qui ont eu le malheur de tomber entre leurs mains. Le bonheur a été pour eux un poids qu'ils ne savaient pas porter. [7] Alexandre quoique né longtemps avant nous, est à cet égard un modèle digne de nos plus grands éloges et qui mérite que nous le fassions passer nous-mêmes a ceux qui nous suivront.
39 Darius étant enfin parvenu jusqu'à Babylone recueillît là tout ce qui était échappé de la bataille d'Issus. Il ne se laissa point abattre par son infortune quelque grande qu'elle fut. En effet, il écrivit même à Alexandre et il l'invitait à ne pas se prévaloir de sa victoire et à vouloir bien lui rendre ses prisonniers pour la somme qu'il prescrirait lui-même. Il lui offrait toutes les villes et toutes les provinces de l'Asie jusqu'au fleuve Halys, pour obtenir son amitié. [2] Sur ces offres Alexandre fit assembler ses confidents et leur cachant la lettre même qu'il avait reçue, il en supposa une autre pour autoriser ce qu'il avait envie de faire, de forte qu'il renvoya les ambassadeurs sans rien conclure avec eux. [3] Darius voyant bien que ses offres n'étaient pas acceptées, se disposa à la guerre tout de nouveau : il ramassa des armes de tous côtés pour remplacer celles qu'on avait perdues dans la bataille précédente et il fit lever avec choix des soldats plus capables de se défendre que les premiers. Il appela surtout les levées déjà faites dans les satrapies les plus éloignées, qui n'avaient pas eu le temps d'arriver au jour et au lieu de la première bataille. [4] Ses soins furent tels que cette seconde armée réunie surpassa du double celle de la journée d'Issus : car elle était composée de huit cent mille hommes de pied et de deux cent mille hommes de cavalerie, sans parler d'un très grand nombre de chariots armés de faux. Ce sont là les faits qui ont rempli cette année.

Olympiade 112. an 1. 332 ans avant l'ère chrétienne

VII. Alexandre prend la ville de Tyr, soumet ensuite l'Égypte et va consulter l'oracle d'Hammon.

40 Dans la suivante Niceratus fut archonte d'Athènes et Rome eut pour consuls M. Atilius et M. Valerius.
On célébra la 112e Olympiade dans laquelle Grylon de Chalcis fut vainqueur à la course. Alexandre au sortir de la bataille d'Issus avait fait ensevelir non seulement tous ses morts, mais encore tous ceux qui s'étaient comportés en braves gens dans le parti des Perses. Il fit ensuite offrir aux dieux de pompeux sacrifices ; après quoi il distribua des présents proportionnés aux actions de valeur qu'il voit remarquées en chacun des siens, et il accorda à tous un nombre fixe de jours de repos. [2] Marchant ensuite du côté de l'Egypte et étant arrivé dans la Phénicie, il assura de sa protection toutes les villes qui se rendirent à lui de bonne grâce. Mais comme le Roi souhaitait d'entrer dans Tyr pour y faire un sacrifice à Hercule dans le temple de cette ville, dédié à ce dieu, [3] les Tyriens furent assez mal conseillés pour lui fermer leurs portes. Alexandre indigné de cet affront, les menaça d'une guerre ouverte : et les Tyriens eurent la présomption d'accepter le siège. Ils comptaient de rendre en cette occasion un grand service à Darius et à s'attirer de grands présents de sa part, s'ils pouvaient arrêter longtemps Alexandre devant leurs murailles dont l'attaque aurait ses périls et dont le siège serait au moins d'une longueur qui donnerait au roi, de Perse le temps de respirer et de renouveler son armée. Ils comptaient beaucoup aussi sur la hauteur du terrain de l'île sur laquelle Tyr était bâtie et sur les secours que leur prêteraient les Carthaginois qui tiraient d'eux leur origine. [4] Le roi voyant que la ville était très difficile à prendre du côté de la mer, non seulement à cause des murs qui la défendaient de ce côté-là, mais encore parce, qu'elle était pourvue d'une forte marine : voyant aussi que le siège en était impraticable du côté de la terre, parce que le sol de son île était éloignée de quatre stades du continent, résolut pourtant de subir tous les périls et tous les travaux de cette entreprise, pour ne pas laisser sur le nom Macédonien le reproche d'avoir redouté une ville qui d'ailleurs n'était pas du premier rang. [5] Il commença donc par démolir l'ancienne Tyr, dont les masures inhabitées lui fournirent des pierres, qui transportées continuellement par des milliers d'hommes, lui servirent à faire une chaussée de communication de deux arpents de large. S'étant fait aider dans ce travail par les habitants des villes voisines, il eut bientôt joint l’île à la terre ferme. 41 Les Tyriens, qui dans les commencements voguaient autour de cet ouvrage se moquaient du roi et demandaient s'il voulait défier Neptune ; mais ensuite voyant prendre forme à la chaussée, ils résolurent publiquement d'envoyer à Carthage leurs enfants, leurs femmes et leurs vieillards. Après quoi faisant l'élite de leur jeunesse, ils la destinèrent à tout ce qui regardait la défense des murailles ou les combats sur mer ; car ils avaient quatre-vingts navires dans leur port et ils eurent le temps de pourvoir à la sûreté de leurs familles en les faisant partir pour Carthage. Mais prévenus dans le reste par la diligence de l'ennemi et n'étant pas faits aux combats de mer, ils laissèrent environner leur ville de toutes parts et se virent assiégés en forme. [3] Il est vrai aussi qu'ils avaient une grande provision de catapultes et d'autres machines propres à la défense d'une place et ils en firent faire un grand nombre de nouvelles par les ouvriers de tout pays, dont leur ville était d'ailleurs amplement fournie. [4] Ainsi le tour de leurs remparts et surtout le côté vis-à-vis lequel l'ennemi venait d'élever une chaussée, fut bientôt garni de toutes les espèces de défenses que l'art avait pu imaginer. [5] Dès que les assiégeants eurent amené leur ouvrage jusqu'à la portée du trait les dieux semblèrent menacer l'un et l'autre parti par un présage dont l'explication n'était pas aisée. Un flot de mer extrêmement enflé apporta sur le rivage une baleine d'une grosseur énorme qui tombant au pied de la chaussée y demeura assez longtemps sans mouvement et causa une grande surprise aux spectateurs. [6] Le monstre revenu à lui reprit sans faire du mal à personne le chemin de l'eau et laissa les deux partis dans une grande incertitude de ce qui leur était annoncé par un semblable prodige. Les uns le regardaient comme un signe de la bienveillance de Neptune : c'étaient ceux qui de l'un et de l'autre côté se portaient aux interprétations favorables. [7] Mais il arriva d'autres phénomènes qui ne pouvaient inspirer que de la terreur. Parmi les Macédoniens ceux qui rompaient du pain en crurent voir les deux faces ensanglantées et un Tyrien dit qu'Apollon lui était apparu en songe comme abandonnant la ville. [8] Le peuple qui crut que cet homme supposait cette vision pour favoriser Alexandre se disposait à le lapider : mais ayant été soustrait à la fureur publique par les chefs, il eut le temps de se réfugier dans le temple d'Hercule, où le titre qu'il se donna de suppliant du dieu le sauva. Cependant les Tyriens eurent la superstition d'attacher avec des chaînes d'or la statue d'Apollon qui était d'airain à son piédestal, dans la pensée qu'ils eurent d'empêcher par là sa retraite. 42 Effrayés d'ailleurs de l'augmentation journalière de cette chaussée posée devant leurs murailles, ils s'avivèrent de charger un grand nombre de petites barques de catapultes et d'autres machines à lancer des traits, accompagnées d'hommes habiles à s'en servir; et voguant autour des ouvriers de la chaussée, ils en tuèrent un assez grand nombre et en blessèrent encore davantage : [2] car tirant sur des hommes désarmés et dont le travail demandait qu'ils fussent fort près les uns des autres, aucun trait ne partait en vain : et les différentes barques des tireurs les prenant par devant et par dernière, ils ne pouvaient se garantir d'un côté sans s'exposer de l'autre. [3] Alexandre, pour détourner cette attaque subite et inopinée, chargea de soldats tout ce qu'il avait de vaisseaux et se hâta d'arriver sur le rivage même par où l'on entrait dans la ville pour y rappeler les citoyens sortis et pour empêcher en même temps qu'ils n’y rentrassent. En effet tous ceux qui étaient dehors reprirent incessamment le chemin des portes et l'on faisait des deux côtés force de rames pour y arriver avant l'ennemi.
[4] Cependant comme les Macédoniens, partis les premiers, occupaient déjà le rivage, les Tyriens qui revenaient et qui débarquaient coururent là un très grand risque d'être percés les uns après les autres. Ils firent cependant un dernier effort pour aborder tous ensemble, à quelques-unes de leurs barques près qu'ils laissaient derrière ; et pour pénétrer ensuite à travers les ennemis, jusqu’aux portes qui leur furent ouvertes par leurs concitoyens et qui les sauvèrent. [5] Le roi qui avait manqué son coup de ce côté-là, revint à l'entreprise de la chaussée et couvrant les ouvriers par un plus grand nombre de vaisseaux, il assura et avança l'ouvrage. Il touchait presque aux murs de la ville et l'on croyait déjà essuyer l'assaut formidable auquel cet ouvrage devait servir, lorsqu'il s'éleva un vent d'ouest si violent, qu'une grande partie de la chauffée en fut abattue. [6] Alexandre fut attristé de la destruction d'un travail qui, avait coûté tant de peine, au point qu'il se repentait presque d'avoir entrepris le siège. Mais reprenant bientôt courage il envoya couper sur une montagne voisine des arbres d'une hauteur extraordinaire et les faisant jeter tout entiers avec leurs branches dans de la terre qu'on apportait sur le rivage, il opposa aux flots agités par le vent, une digue qui les rompait et les arrêtait. [7] Il répara ensuite les dommages faits à la chaussée et l'approchant de plus en plus des remparts il plaça dessus ses machines. Les unes servaient à battre les murs à coups de pierre et les autres à écarter les assiégés à coups de traits. Les flèches et les frondes étaient également employées à cet usage, et le nombre des blessés augmentait considérablement parmi les Tyriens. 43 Cependant comme ceux-ci, gens de mer et industrieux, avaient dans leur ville un grand nombre d'hommes pleins d'inventions et de ressources, les défenses n'étaient ni moins singulières, ni moins variées que les attaques. Ils imaginèrent contre les traits des espèces de grandes roues traversées en-dedans de bâtons posés en tout sens :de sorte que les mettant en mouvement par un poids, ou ils brisaient les traits, ou ils en détournaient le coup, ou enfin ils en ôtaient toute la force. A l'égard des pierres, ils les recevaient sur des toiles épaisses, ou doublées, ou matelassées, au bas desquelles elles tombaient sans aucun effet. [2] Ainsi le Roi peu content des opérations qui s'étaient faites sur la chaussée, environna la ville de son armée toute entière et observant les murailles de tous côtés, il parut vouloir l'attaquer en même temps par mer et par terre. [3] Les Tyriens n'osèrent pas exposer contre lui leur flotte entière et ils se contentèrent de faire sortir trois de leurs galères comme pour une escarmouche. Le roi tombant sur elles les brisa toutes trois et se retira aussitôt après dans son camp.
Alors les Tyriens voulant doubler les défenses de leur ville, firent bâtir en dedans et à cinq pieds de distance de l'ancienne muraille, une nouvelle de dix coudées d'épaisseur et remplirent le passage de l'une à l'autre par des fossés ou par des amas de pierres. [4] Alexandre de son côté liant plusieurs de ses galères les unes aux autres, plaça dessus des machines de toute espèce, avec lesquelles il vint à bout de jeter à bas la longueur d'un arpent de mur et ses soldats commençaient d'entrer dans la ville par cette brèche. [5] Mais les assiégés les accablant de traits les firent enfin reculer et de plus ils rétablirent dès la nuit prochaine la partie du mur abattue. Enfin quand la chaussée de communication eut été portée jusqu'à l'île, le zèle de l'attaque et de la défense sembla se renouveler. [6] Les assiégés qui avaient devant les yeux les suites funestes de leur prise, s'exposaient avec joie à une mort qui devait les en garantir. [7] Les Macédoniens faisaient avancer des tours qui égalaient la hauteur des murailles et d'où ils faisaient tomber des pont-levis sur les parapets des remparts, et se jetaient par là au milieu des assiégés.
Les Tyriens de leur côté tiraient un grand secours de leurs machines et de leur adresse à les employer. [8] Ils avaient fait faire des tridents de fer longs et pointus dont ils blessaient ceux qui étaient encore dans leurs tours de bois. Cette arme était même. accompagnée d'une espèce de rets, par le moyen duquel ils tiraient à eux ceux qu'ils avaient enveloppés. [9] Ainsi il fallait qu'ils se dépouillassent de leur armes pour se délivrer de cet embarras et qu'ils demeurassent exposés nus à tous les traits ; ou que gardant, leur armure par point d'honneur, ils tombassent de leur tour et se tuassent par leur chute. [10] D'autres jetant de vrais filets de pêcheurs sur ceux qui traversaient les pont-levis, leur embarrassaient tous les membres et les faisaient tomber de même. 44 Ils imaginèrent encore une autre expédient contre la valeur des Macédoniens, par le moyen duquel ils la mettaient hors de tout usage et leur faisaient subir à eux-mêmes une mort cruelle. Ils avaient fait préparer des espèces de boucliers de fer en forme de chaperons, qui au moyen d'une doublure d'airain, contenaient du sable qu'ils avaient fait rougir à grand feu. [2] Ils laissaient tomber ces boucliers sur la tête des ennemis qui étaient au-dessous d'eux et dans le mouvement que ceux-ci faisaient pour s'en débarrasser le sable brûlant se glissait à travers leur propre armure jusqu'à la peau et les faisait périr dans les cris les plus effroyables. [3] Personne ne pouvait être assez prompt pour les secourir à temps; et malgré l'empressement de tous leurs amis, ils mouraient furieux par le plus violent de tous les supplices : les assiégés mettaient d'ailleurs un grand obstacle aux secours que les assiégeants auraient pu se donner les uns aux autres, en continuant sans relâche de faire pleuvoir sur eux des pierres, des armes de toute espèce et surtout des matières ardentes ou enflammées, ils désolaient véritablement leurs adversaires par la continuité de ce jeu terrible. Mais de plus le nombre des assiégeants était si grand à une même attaque, qu'ils n'étaient obligés de viser à rien en particulier et qu'aucune arme, ou telle matière que ce pût être ne pouvait manquer son effet. Ils en vinrent jusqu'à enlever avec des crocs et des mains de fer des hommes tout armés et tous vivants : [5] et eux par le grand nombre et surtout par l'adresse de leurs ingénieurs, trouvaient moyen de rendre inutiles les machines de leurs ennemis et de tuer ceux qui les servaient.
45 Les Macédoniens malgré l'étonnement où les mettaient toutes ces inventions et les maux inusités qu'elles ajoutaient aux travaux ordinaires de la guerre, ne perdaient rien de leur valeur accoutumée et prenant hardiment la place des morts, ils ne semblaient pas avoir pris garde à leur sort funeste. [2] Alexandre faisant aussi ajouter des machines à lancer des pierres à celles qui lançaient des traits, continuait de battre et de ruiner les murs de la ville, pendant que les traits continuaient de nettoyer les remparts et les tours de leurs défenseurs. [3] Les Tyriens de leur côté faisant tourner sans cesse des roues de marbre posées en travers, rendaient souvent ces traits inutiles et les écartaient à droite et à gauche, ou bien ils les recevaient sur des cuirs doublés, qui en amortissaient le coup. En un mot les Tyriens continuaient de se défendre de toutes leurs forces et avaient même réussi dans leur défense, aux point qu'ils conçurent le dessein de la changer en attaque. [6] Ainsi sortant de leurs parapets et de leurs tours, montant sur les ponts que les ennemis avaient jeté eux-mêmes sur leurs remparts, ils osèrent les attaquer corps à corps et s'exposer pour le salut de leur patrie à un combat si hasardeux. Quelques-uns armés de haches coupaient les membres à leurs adversaires. Un capitaine macédonien, nommé Admète homme d'une taille et d'une force prodigieuse, s'opposant courageusement aux efforts des Tyriens perdit la vie par un coup qui lui emporta la moitié de la tête, [7] de sorte qu'Alexandre voyant que les assiégés allaient prendre le dessus, fit donner la retraite à l'entrée de la nuit et songea à lever le siège pour conduire son armée de là en Égypte. Mais, changeant bientôt de pensée, et faisant réflexion au tort qu'il se ferait à lui-même en laissant aux Tyriens un pareil avantage, il prit le parti de continuer le siège, quoiqu'il n'eut pour lui sur ce sujet que l'avis du seul Amyntas fils d'Andromène. 
46 Il exhorta tous ses soldats à seconder son zèle pour l'honneur de la nation et faisant équiper tous les vaisseaux, il résolut d'attaquer Tyr en même teins par mer et par terre. Ayant déjà pris garde que le côté de la ville qui servait de retraite aux vaisseaux, n'était pas le plus fort il fit avancer de ce côté là ses galères liées ensemble et chargées de machines énormes ; [2] et là il entreprit une manoeuvre difficile à croire à ceux mêmes qui en étaient témoins. Car du haut d'une tour de bois posée sur ces galères jetant un pont sur les murailles de la ville, il passa seul lui-même sur ce pont et arriva sur la muraille sans craindre la vigoureuse défense des Tyriens, ni l'incertitude ou même la jalousie de la fortune. Mais ayant pour témoins de son courage cette même nation qui venait de vaincre les Perses, il appela à sa suite ceux des Macédoniens qui savaient combattre de près et fit périr un grand nombre d'assiégés, ou par l'épée, ou par la lance. Il en renversa plusieurs par le seul mouvement de son bouclier et réprima en un mot toute l'audace des assiégés. [3] D'un autre côté le bélier abattait leurs murailles à coups redoublés et le reste de son armée entrant par les brèches, la ville était déjà prise. Cependant les Tyriens s'animant encore les uns les autres, barricadant les passages et s'exhortant réciproquement à la défense, furent tués en cette dernière occasion au nombre de sept mille au moins. [4] Le roi mit en esclavage les femmes et les enfants, et fit prendre les jeunes hommes qui n'allaient pas à moins de deux mille. Il y avait dans Tyr un si grand nombre d'esclaves, que bien qu'une grande partie d'entre eux eut été envoyée à Carthage avant le siège, il s'en trouva encore plus de treize mille. [5] C'est ainsi que les Tyriens, ayant fermé leurs portes à Alexandre avec plus de courage que de prudence, arrivèrent aux derniers malheurs après un siège de sept mois. [6]
Le Roi entrant dans le temple d'Apollon lui ôta les chaînes d'or dont nous avons vu que des citoyens superstitieux l'avaient chargé et voulut qu'on donnât au dieu le surnom d'ami d'Alexandre. Il fit offrir aussi de pompeux sacrifices à Hercule. Après quoi récompensant ceux de ses soldats qui s'étaient distingués et faisant ensevelir ses morts, il donna pour roi à la ville de Tyr un nommé Ballonyme, duquel la fortune singulière et surprenante mérite d'être ici racontée. 
47 Son prédécesseur nommé Sraton, ayant été déposé à cause de son grand attachement à Darius, Alexandre vainqueur donna à son favori Hephestion le pouvoir de mettre à la placedu roi exclus celui qu'il voudrait de ses amis ou de les hôtes. [2] Hephestion, voulant marquer sa reconnaissance à un homme chez lequel il avait logé, voulut l'élever à cette place. Mais celui-ci quoique d'ailleurs le plus considérable et le plus riche des citoyens, ne se trouvant aucune liaison d'alliance ou de parenté avec ceux qui jusques là avaient occupé ce trône, refusa constamment de s'y placer. [3] Hephestion exigea du moins qu'il lui nommât quelqu'un de la famille royale, auquel il ferait ce présent à sa recommandation. Le citoyen répondit qu'il en savait un qui était un homme plein de sagesse et de bonté, mais extrêmement pauvre. Hephestion le nomma aussitôt pour roi et invita son hôte à lui en porter la nouvelle sur le champ. [4] L'hôte, se chargeant aussitôt des vêtements royaux, prit le chemin d'une maison des champs où cet homme travaillait pour vivre. Il le trouva là couvert d'un habit déchiré et tirant de l'eau. [5] Il lui annonça d'abord le changement de sa fortune et l'ayant revêtu des ornements qu'il avait apportés, il le ramena dans la place publique de Tyr où il le déclara roi des Tyriens. [6] Ce qui restait de peuple le reçut avec beaucoup de satisfaction, en admirant les révolutions et les jeux de la fortune. Il devint dans la suite ami particulier d'Alexandre. Mais nous laisserons reposer ce conquérant pour parler de quelques autres événements contemporains.
48 En Europe, Agis Roi de Lacédémone ayant recueilli environ huit mille des soudoyés qui s'étaient sauvés de la bataille d'Issus, roulait dans sa tête différents desseins en faveur du roi de Perse. [2] Ayant reçu de sa part un assez grand nombre de navires et beaucoup d'argent, il fit voile en l'île de Crète, et, s'y étant saisi de plusieurs villes, il les obligea de se déclarer pour Darius. Amyntas qui chassé de la Macédoine s'était réfugié auprès du grand roi, avait pris aussi son parti dans la Cilicie et avait sauvé de la bataille d'Issus environ mille soudoyés. Il était venu ensuite à Tripoli de Phénicie avant qu'Alexandre y arrivât et ayant pris là le nombre de vaisseaux dont il avait besoin pour l'expédition qu'in méditait il mit le feu à tout le reste. [3] Il arriva en l'île de Chypre où il renouvela et grossit sa flotte, et d'où il passa incessamment à Péluse en Egypte. Là il déclara qu'il avait été nommé général par Darius à la place du satrape de l'Égypte tué à la bataille d'Issus. [4] Il passa incessamment à Memphis et gagna à la vue de ses remparts une bataille contre les habitants du pays. Mais comme après cette victoire ses soldats se répandaient dans la campagne pour la piller, les citoyens sortant de la ville tombèrent sur des ennemis que l'avidité de la proie avait séparés les uns des autres ; ils en firent un grand carnage et tuèrent Amyntas lui-même. [5] Tel fut le sort de cet homme qui tentant la fortune de plusieurs côtés, trouva bientôt la fin de sa vie. Plusieurs autres chefs ou généraux sauvés de même de la bataille d'Issus, comptaient encore sur la puissance de la Perse, ou voulaient la relever eux-mêmes. [6] Les uns se jetaient dans des villes pour les conserver à Darius, les autres parcouraient les provinces des environs pour y lever des troupes qu'ils destinaient à la défense de cette monarchie dans le cas d'un combat. D'un autre côté le conseil de la Grèce nomma quinze ambassadeurs pour porter à Alexandre une couronne d'or, au sujet de la victoire qu'il venait de remporter en Cilicie. [7] Ce Prince était alors devant Gaza de Palestine ville occupée par les Perses et qu'il emporta de force au bout d'un siège de deux mois.

Olympiade 112. An 2. 331 ans avant l'ère chrétienne.

49 Aristophanés étant archonte d'Athènes, les Romains eurent pour consuls Sp. Posthumius et T. Veturius. Alexandre séjournant à Gaza envoya dans la Macédoine un autre Amyntas son favori, accompagné de dix vaisseaux, pour y faire une levée de jeunes soldats choisis ; et pour lui il passa en Égypte, où il se rendit maître sans aucun combat de toutes les villes du royaume ; [2] d'autant que les Egyptiens étaient irrités contre les Perses, qui après avoir profané tous leurs temples, les traitaient eux-mêmes avec une extrême dureté. Après avoir assuré sa conquête, Alexandre voulut consulter l’oracle d'Hammon en Libye : il n'était encore qu'à la moitié du chemin, lorsque des ambassadeurs de la ville de Cyrène vinrent au devant lui, portant une couronne accompagnée de présents très considérable, au nombre desquels étaient des chevaux de bataille et cinq chars propres au combat, chacun à quatre chevaux de front. [3] Alexandre accepta leurs dons, les assura de son amitié et fit avec eux alliance de guerre. Il les suivit de là jusque dans le temple où ils le conduisirent. Comme pour y arriver il fallait traverser un désert aride, ils firent provision d'eau et marchèrent ensuite à travers les sables immenses de cette contrée. [4] Cependant leur provision leur ayant manqué à la fin du quatrième jour de marche, ils tombaient dans le découragement et dans la soif, lorsque tout d'un coup une abondante pluie survint comme un présent du ciel, qui satisfit abondamment à leurs besoins de sorte que d'une commune voix ils attribuèrent ce secours inespéré à une providence particulière des dieux sauveurs sur eux et sur leur roi. [5] À la faveur de cette pluie qui avait rempli d'eau une caverne, ils en firent provision pour quatre autres jours et continuèrent leur voyage. Comme l'étendue des sables leur ôtait toute indication de route, leurs conducteurs firent remarquer à Alexandre des corbeaux volant et croassant sur la main droite, qui indiquaient un sentier par lequel on arrivait directement au temple. [6] Le roi interpréta cet augure en bonne part ; et jugeant que le dieu du temple l'attendait avec plaisir, il hâta sa marche et aborda à un marais nommé le marais amer. De là faisant encore cent stades, il entra dans un lieu qu'on appelait les villes d'Hammon ; d'où faisant encore un jour de marche, il se trouva auprès du temple. 50 Il est entouré d'un désert aride, sablonneux et sans aucune trace d'habitation d'homme. Mais le temple même est au milieu d'un terrain d'environ cinquante stades de long et de large, qui est arrosé par un grand nombre de fontaines d'eau claire et limpide, entre lesquelles aussi on voit des arbres chargés de fruits de toute espèce. On respire un air de printemps dans cet espace seul et privilégié, quoiqu'environné au loin de déserts arides et couverts de sables brûlants. [2] Les habitants du lieu disent que le temple a été bâti par l'Égyptien Danaüs. Il a pour voisins à son midi et à son couchant les Éthiopiens, au nord les Libyens nomades ou Numides, ainsi nommés des troupeaux qu'ils font paître ; et au midi les Nasamomes. [3] Les maisons des Ammonites ou desservants du temple ne semblent former que des villages. Mais il y a au milieu de leurs habitations une citadelle environnée d'un triple mur. Dans la distance du premier ou de l'extérieur au second, est le palais ou la demeure des anciens rois. Du second au troisième sont les appartements des femmes, des enfants et de tous les parents du roi. Là commencent les fortifications particulières du temple, son parvis, la fontaine sacrée où on lavait les victimes avant que de les immoler. Au-delà du troisième mur est le logement des satellites ou gardes du roi. [4] À quelque distance du temple principal et hors de la citadelle, il y a un autre temple d'Hammon environné d'arbres touffus qui en dérobent presque la vue. Sous leur ombre est une fontaine, à laquelle un phénomène qui s'y passe régulièrement a fait donner le nom de fontaine du soleil. Elle fournit une eau qui passe par différents degrés de froid ou de chaud selon les différentes heures du jour. [5] Mais suivant un progrès tout autre que celui auquel on s'attendrait, elle est tiède au lever du soleil et se refroidissant à mesure que le soleil s'élève au-dessus de l'horizon, elle se trouve à midi à son plus haut degré de fraîcheur. Elle s'échauffe ensuite insensiblement jusqu’au coucher du soleil, où du même degré de tiédeur qu'elle avait à son lever, elle parvient à se trouver bouillante à minuit, pour revenir ensuite par degrés à la tiédeur ordinaire du matin. [6] La statue du dieu est d'un bronze où l'on a fait dissoudre des émeraudes et quelques autres pierres précieuses, et elle rend ses oracles d'une façon toute particulière. Quatre-vingts prêtres la posent dans une forme de nacelle d'or, et mettant cette nacelle sur leurs épaules, ils vont où ils croient que le dieu leur fait signe d'aller. [7] Ils sont suivis d'une grande multitude de femmes et de filles qui chantent pendant le chemin des hymnes anciennement composés. 51 À l'égard d'Alexandre qui avait été introduit dans le temple par les prêtres; il contemplait la statue du dieu, lorsque le plus ancien d'entre eux l'aborda et lui dit d'un ton de prophète, ô mon fils ! recevez cette dénomination de la part du dieu. [2] Alexandre répondit : ô mon père, je la reçois et prendrai le nom de votre fils si vous me donnez l'empire de toute la terre. Le même prêtre s'avança aussitôt vers le sanctuaire et au signal de sa voix, les autres faisant quelques mouvements, comme pour enlever la statue, l'ancien prononça que le dieu lui accordait sa demande. Alexandre continua et dit, il me reste, ô Dieu, à vous demander si j'ai puni tous ceux qui ont eu part à I'assassinat de mon père Philippe et s'il n'en point échappé quelqu'un d'entre eux à mes recherches! [3] La voix prophétique répliqua. Tenez-vous en repos sur cet article : aucun mortel ne peut attenter sur celui dont vous tenez le jour. Mais tous les assassins de Philippe ont été punis. Les grandes choses que vous ferez incessamment seront une preuve de votre véritable origine. Vous n'avez pas été vaincu jusqu'a ce jour, et vous ne pouvez jamais l'être dans la suite. [4] Alexandre charmé de ces réponses si glorieuses pour lui laissa des dons magnifiques dans le temple et s'en revint aussitôt en Égypte. 
52 Il voulait bâtir dans ce royaume une grande ville. Il avait déjà donné ordre à ceux qu'il y avait laissés d'en préparer le terrain entre la mer et le lac Mareotide ; [2] et lui-même revenu sur les lieux en traça le plan avec beaucoup de soin et la nomma d'avance Alexandrie de son nom. Par la situation qu'il avait choisie il lui avait procuré l'avantage d'avoir dans son port l'île du Phare. Il eut attention que les vents du nord pussent enfiler toutes les rues pour les rafraîchir. Et en effet ces vents ayant traversé toute la largeur de la méditerranée apportent dans Alexandrie une fraîcheur très agréable et très salutaire. [3] Il l'enferma de murailles qui n'étaient pas moins admirables par leur extrême solidité, que par leur étendue prodigieuse. Car étant bornée au midi par le grand lac et au septentrion par la mer même, les murs des deux autres côtés ne laissent en leur milieu qu'une entrée assez étroite et qu'il est très aisé de défendre. La ville ressemble de ces deux côtés à une cuirasse dont le bas vient aboutir de part et d'autre à une place située dans le milieu et qui est admirable par sa forme at par sa grandeur ; car allant par la communication de deux rues d'une porte à l'autre de la ville, elle est en ce cas de la longueur de quarante stades, sur la largeur d'un arpent dans son milieu. Mais surtout elle est environnée de temples et de maisons superbes. [4] Alexandre y fit faire pour la demeure des rois un palais d'un grandeur et d'une solidité merveilleuse : il n'en pas même le seul auquel ce palais doive toute sa magnificence : car tous les rois ses successeurs sur le trône de l'Egypte jusqu'à nos jours, l'ont embelli de quelque ouvrage ou de quelque ornement nouveau. [5] En un mot cette ville a pris tant d'accroissement depuis son règne que plusieurs la regardent comme une des plus belles villes du monde. En effet elle les surpasse toutes par l'étendue de son terrain, par la richesse de ses habitants et par la facilité et l'abondance de ses provisions. [6] Aussi n'y a-t'il aucune autre ville qui l'égale par le nombre des citoyens. Dans le temps que j'y ai passé moi-même, ceux qui tenaient les registres publics m'ont dit qu'il y a avait plus de trois cent mille personnes libres et que les revenus royaux montaient à plus de six mille talents. [7] Alexandre ayant laissé quelques-uns de ses amis dans cette ville pour la garder en son nom et pour y continuer les ouvrages commencés et ayant mis ordre à toutes les autres affaires de l'Égypte, revint suivi de son armée dans la Syrie.
53 Darius ne fut pas plutôt instruit de son retour en cette province qu'il rassembla toutes ses troupes et remit sur pied une armée considérable. Il avait fait faire des épées et d'autres armes offensives, plus longues et plus fortes que celles dont on se servait auparavant, croyant que c'était à un avantage de cette espèce, qu'Alexandre était redevable de la victoire qu'il avait remportée sur les Perses dans la Cilicie. Mais de plus il fit construire deux cents chariots armés de faux tranchantes, très capables de porter par leur seul aspect la terreur dans une armée ennemie. [2] À côté de chacun des deux chevaux qui tiraient le char, chacun des deux timons portait une lame de la longueur de trois palmes dont la pointe se présentait au visage des ennemis. A l'essieu des roues, il y en avait deux autres aussi tranchantes que les premières et à leurs extrémités étaient encore attachées des faux. [3] Ainsi comptant sur la singularité de ces apprêt et sur la valeur de ses officiers de guerre, Darius partit de Suse à la tête de huit cent mille hommes de pied et de deux cent mille cavaliers et arriva le quatrième jour au Pasytigre, à travers un pays abondant et très propre â fournir des vivres aux hommes et de la pâture aux animaux. [4] Il souhaitait extrêmement que la bataille se donnât devant les murs de Ninive, parce qu'il y avait une plaine très favorable au grand nombre de ses soldats et au jeu de ses chariots. S'étant campé auprès d'un village nommé Arbèle, il y faisait faire tous les jours l'exercice à ses troupes et il les accoutumait à obéir aux moindres signaux : car il était dangereux que plusieurs nations rassemblées et différentes même de langage, ne jetassent parmi elles quelque dérangement dans une bataille. 54 Cependant avant que d'en venir aux mains, il avait envoyé des ambassadeurs à Alexandre, par lesquels il lui avait fait offrir toutes les provinces qui sont en deça du fleuve Halys, et outre cela deux mille talents d'or. [2] Alexandre ayant refusé ces offres, Darius lui envoya une seconde ambassade, par laquelle il le faisait remercier avant toutes choses de la manière honnête et généreuse dont il avait traité sa mère et toutes ses autres captives ; après quoi il le priait d'accepter pour gage de son amitié tout le pays qui s'étendait jusqu'à l'Euphrate, trois mille talents d'or et la seconde de ses filles qu'il lui offrait en mariage : ajoutant même que devenant ainsi son gendre, et lui tenant lieu de fils, il entrerait en partage de l'empire même de Perse. [3] Sur ces propositions, Alexandre fit assembler tous ses amis, et leur exposant fidèlement les offres qui lui étaient faites, il les exhorta à lui déclarer librement leur pensée sur ce sujet. [4] Comme personne n'osait prononcer sur une question de cette importance, Parménion prit enfin la parole et dit : pour moi si j'étais Alexandre, j'accepterais les conditions proposées et je signerais la paix ; [5] et moi aussi répondit brusquement Alexandre, si j'étais Parménion : il tint ensuite d'autres propos qui marquaient son grand courage. Enfin rejetant toutes les propositions du roi de Perse et préférant la gloire d'une grande renommée à toutes les richesses du monde, il répondit aux ambassadeurs que comme la constitution de l'univers serait dérangée par la présence de deux soleils, de même l'empire de la terre tomberait dans la confusion et dans le désordre par la puissance égale de deux rois. [6] Il chargea donc les ambassadeurs de Darius de dire à leur maître que s'il prétendait être le premier prince du monde, il avait à combattre contre lui pour soutenir un si beau titre, auquel lui-même Alexandre s'opposait. Mais que, si se souciant peu de ce qui concerne la gloire, il n'aspirait qu'au repos et aux douceurs d'une vie tranquille et agréable, il fallait qu'il se déclarât dépendant d'Alexandre et que commandant aux autres princes, il le reconnut lui-même pour le sien. [7] Là dessus il renvoya les ambassadeurs et se mit aussitôt en marche à la tête de son armée.

VIII Bataille d'Arbèles, où Alexandre remporte une seconde victoire sur Darius.

La femme de Darius étroit morte dans ces entrefaites et Alexandre lui avait fait faire des funérailles convenables.
55 Cependant le Roi de Perse, ayant reçu la réponse que nous venons d'exposer, conçût qu'il n'y avait point d'accommodement à espérer pour lui et se disposant à la guerre, il tenait ses troupes dans des exercices continuels et les préparait d'avance à toutes les évolutions ordinaires dans un bataille. Il envoya en même temps un de ses amis particuliers nommé Mazaeé à la tête d'une troupe d'élite, pour se camper au bord du fleuve et pour interdire le passage à l'ennemi. Il dépêcha d'autres détachements au-delà du fleuve même, pour ravager les campagnes par où l'ennemi devait passer. Mais au fond il regardait le Tigre comme une barrière très suffisante pour arrêter les Macédoniens. [2] Masaee jugeant que le fleuve était impraticable par la profondeur et par la rapidité de ses eaux ne crut pas qu'il fut fort nécessaire de le garder; et de son propre mouvement il s'était joint à ceux dont la commission était de ravager le pays qui était au-delà : ils y firent en effet un si grand dégât qu'ils croyaient l'avoir rendu inhabitable pour l'ennemi. [3] Cependant Alexandre arrivé au Tigre, s'étant fait indiquer un gué par quelques habitants du pays, traversa hardiment le fleuve, mais avec beaucoup de peine et de danger ; [4] car l'eau montait par sa hauteur jusqu'aux épaules des soldats ; et de plus sa rapidité les empêchant de poser le pied ferme sur le fond, en faisait tomber un grand nombre, en emportait plusieurs, les exposait tous au dernier péril. [5] Alexandre leur ordonna de s'attacher les uns aux autres par la main ou par le bras pour opposer à l'eau une plus grande résistance et pour faire comme une digue d'un bataillon ainsi lié. [6] Il laissa un jour entier à ses soldats pour se reposer de cette périlleuse fatigue. Dès le lendemain ayant mis ses troupes en file, il les mena vers l'ennemi et, se trouvant assez proche de l'armée des Perses, il dressa son camp. 56 Là il passa la nuit suivante à comparer dans son esprit la multitude effroyable des Perses avec le petit nombre de ses soldats ; et pensant qu'il avait encore entre les mains la décision de sa fortune, l'incertitude d'un avenir prêt à se déclarer, le tint éveillé toute la nuit. Il s'endormit néanmoins si profondément aux premiers rayons de l'aurore que le soleil déjà élevé sur l'horizon ne put point le réveiller. [2] Ses amis prirent d'abord cet assoupissement en bonne part et ils jugèrent que le roi acquérant des forces par le sommeil, en serait beaucoup plus dispos dans le temps de l'action. Cependant comme la matinée s'avançait, Parménion le plus ancien de ses favoris fit de son chef courir dans les troupes l'ordre de se préparer au combat : [3] et les autres amis du roi, s'assemblant dans sa tente, eurent encore de la peine à réveiller. Comme ils étaient tous curieux de savoir la cause d'un si profond assoupissement, Alexandre leur répondit que le soin qu'avait Darius de rassembler toutes ses troupes dans le même lieu, avait extrêmement soulagé son imagination ; [4] d'autant qu'il espérait de sortir par-là en un seul jour de grands périls et de longs travaux.
Aussitôt tenant à tous les chefs des discours convenables à chacun d'eux et leur inspirant un courage proportionné à la nature du péril qui ne consistait ici que dans le nombre de leurs ennemis, il conduisit contre les barbares son armée arrangée, de sorte que sa cavalerie couvrait l'infanterie. 57 Il mit sur l'aile droite l'escadron commandé par Clitus surnommé le Noir, derrière elle était l'escadron qu'il appelait des Amis, sous le commandement de Philotas fils de Parménion et tout de suite sept autres lignes sous le même commandant. [2] Derrière ceux-ci était placé le bataillon des Argyraspides distingué par l'éclat des boucliers d'argent qui leur avaient fait donner ce nom et encore plus par la valeur de ce corps commandé par Nicanor, autre fils de Parménion. À côté d'eux étaient placés les Elymiotides conduits par Coenus. Ensuite venaient les Orestes et les Lyncestes sous les ordres de Perdiccas, la compagnie de Méléagre suivait celle-ci, suivie elle-même de celle de Polysperchon, commandant des Stymphæens ; [3] Philippe fils de Balacer venait après ceux-ci, et Cratérus à la tête des siens fermait l'infanterie. Les cavaliers dont nous avons parlé d'abord étaient soutenus par tous ceux qu'on avait tirés du Péloponnèse et de l'Achaïe, de la Phtiotide et des environs du golfe Maliaque, aussi bien que de la Locride et de la Phocide : ils avaient tous pour commandant Erigye de Mitylène. [4] Derrière eux étaient les Thessaliens commandés par un autre Philippe. Ceux-ci surpassaient tous les autres en bravoure et par l'agilité de leurs évolutions. Ce fut derrière eux qu'Alexandre plaça les gens de traits et les soudoyés de l'Achaïe.
[5] Mais de plus, pour éviter que les Perses par leur grand nombre n'enveloppassent trop aisément son corps de bataille, il lui avait fait prendre des deux côtés une forme de croissant avec des pointes fort avancées. [6] Pour parer aussi l'attaque des chariots armés de faux, il avait ordonné à toute son infanterie qu'à leur approche ils frappassent tous avec leurs épées et de toutes leurs forces, les boucliers les uns des autres afin que les chevaux effarouchés se tournassent pour s'enfuir du côté de l'armée d'où ils venaient ; mais que s'ils s’obstinaient à s'avancer, alors ils ouvrissent leurs rangs pour leur donner passage : ce qui les mettrait eux-mêmes hors de tout péril. Cependant Alexandre se plaçant lui-même à son aile droite, par cette forme de pointe et de demi cercle qu'il avait fait prendre à son armée, s'était procuré l'avantage de la découvrir, d'un seul point de vue, presque toute entière de sorte que par-là il était en état de pourvoir à tout.
58 Darius, qui avait arrangé la sienne selon les différentes nations dont elle était composée, choisit sa place vis-à-vis d'Alexandre, et se disposait à marcher directement à lui. Dès que les deux armées. furent proches l'une de l'autre, les trompettes sonnèrent avec un grand éclat des deux côtés, et les hommes leur répondaient avec des cris qui ne se faisaient pas moins entendre. [2] Aussitôt les chars armés de faux partirent tirés à toute bride et imprimèrent aux Macédoniens une véritable terreur; et Mazaee commadant de la cavalerie persane, qui les suivait de près, rendait cette attaque encore plus formidable. [3] Cependant tous les soldats de la phalange macédonienne, s'étant mis à frapper avec leurs armes les boucliers les uns des autres, suivant l'ordre du roi, formèrent un bruit épouvantable [4] et tel que la plupart des chevaux effarouchés, tournant en arrière, portaient à bride abattue leurs chariots sur les Perses mêmes ; au lieu qu'à l'égard de ceux qui suivaient le droit chemin, les Macédoniens avertis et précautionnés, s'ouvrant à propos, non seulement en évitaient l'atteinte, mais perçaient même les chevaux à coups de traits. Il faut pourtant avouer que quelques chariots, échappés à cette défense, firent de terribles dégâts dans les endroits où ils tombèrent. [5] Les tranchants des faux et des autres ferrements attachés aux roues, étaient affilés au point, que poussés de la force dont ils l'étaient, ils portaient une mort certaine sous des formes très différentes. Ils enlevaient aux uns le bras accompagné du bouclier qu'il portait, ils coupaient à d'autres la tête si subitement, que posée à terre elle ouvrait encore les yeux et laissait connaître encore à qui elle appartenait. D'autres étaient tranchés par le milieu du corps et étaient morts avant que d'avoir senti le coup. 
59 Cependant après une si terrible escarmouche, les deux armées s'approchèrent l'une de l'autre ; et quand on eut épuisé tous les traits à lancer de loin, et ensuite les armes de longueur comme les piques et les lances, on en vint au combat à l'épée et corps à corps. [2] La cavalerie ouvrit la bataille, les Macédoniens à la droite de leur armée et Darius à la gauche de la sienne : il avait autour de sa personne tous les cavaliers qui tenaient à lui par quelque degré de parenté, tous gens distingués par l'intelligence et par le courage, et qui montaient au nombre de mille. [3] Animés par la présence du roi ils avaient soutenu courageusement cette première décharge de traits, pour le couvrir lui-même. Auprès d'eux étaient les Mélophores, garde nombreuse et vaillante. Derrière ceux-ci étaient les Mardes et les Cissaeens, peuples distingués par la hauteur de leur taille et par leur valeur. [4] Le Roi avait encore autour de lui tout le militaire de sa maison et une compagnie d'Indiens très courageuse. Tous ces corps fondant avec de grands cris sur les Grecs les attaquaient avec beaucoup de valeur et semblaient d'ailleurs les accabler par leur nombre.
[5] Masaee qui commandait l'aile droite, se jetant de son côté avec l'élite de sa cavalerie sur celle des ennemis en mit par terre à son premier abord un assez grand nombre : et aussitôt il envoya deux mille Cadusiens accompagnés de mille Scythes, cavaliers choisis, avec ordre de passer d'abord à côté et ensuite au-delà des rangs des ennemis, pour arriver par dernière eux jusqu'à leur camp, qu'ils devaient piller. [6] Ces troupes acceptèrent volontiers une pareille commission, et se jetant tout d'un coup dans le camp des Macédoniens, ils y trouvèrent encore le secours de quelques prisonniers scythes qui leur aidèrent à se saisir des armes étrangères qu'on avait mises là en dépôt et à emporter d'autres dépouilles ou des provisions de guerre. [7] Le bruit d'une pareille surprise excita du tumulte par sa singularité, de sorte que quelques-unes mêmes des captives d'Alexandre se disposaient déjà à retourner dans le camp des Perses. Mais Sisygambis mère de Darius ne se prêta point à l'invitation que lui faisaient les compagnes de sa captivité, de profiter de cette occasion, soit qu'elle se défiât de la sûreté d'une pareille conjoncture, ou qu'elle voulût marquer à Alexandre la reconnaissance qu'elle conservait du traitement généreux qu'elle avait reçu de sa part. [8] D'un autre côté les Scythes chargés d'un butin considérable revinrent à Masaee pour lui rendre compte de leur succès, dans le temps même que l'escadron perse posé auprès de la personne de Darius revenait à son poste, après avoir enfoncé un escadron Macédonien. 60 Alexandre à ce second avantage des ennemis se crut chargé de rétablir par lui-même la fortune des siens. Ainsi prenant avec lui l'escadron qui portait le nom du roi, fortifié même de ce qu'il y avait de meilleur dans le reste de sa cavalerie, il le conduisit directement à la personne de Darius. [2] Le Roi de Perse soutint courageusement cette attaque et combattant de dessus son char, il lançait des dards contre tous ceux qui s'avançaient jusqu'à lui. Cependant comme les deux Rois s'approchaient de plus en plus, Alexandre se jugeant à portée de Darius lui lança un trait qui le manqua néanmoins et qui frappa à la place le conducteur de son char. [3] Tous ceux qui environnaient le roi de Perse ayant aussitôt jeté un grand cri, firent croire à ceux qui étaient plus loin que le roi venait d'être tué ; et ceux-ci commençant la fuite, tous les rangs se défilèrent les uns après les autres, de sorte que le corps même qui gardait le Roi fut bientôt séparé. L'autre aile de l'armée ne se voyant plus soutenue, se rompit bientôt elle-même et se mit totalement en fuite. [4] La poussière qui s'élevait des pieds des hommes et des chevaux, et celle même qu'excitait la poursuite du vainqueur et de toutes les troupes d'Alexandre,