
HISTOIRE UNIVERSELLE
DE DIODORE DE SICILE
traduite en français par Monsieur l'Abbé TERRASSON
LIVRE CINQUIÈME
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I. AVANT-PROPOS. UN HISTORIEN doit travailler sérieusement à acquérir toutes les qualités nécessaires à un bon écrivain. La principale est un grand ordre. Cette qualité n'est pas seulement avantageuse dans la conduite des affaires domestiques. Elle est encore très importante pour bien écrire l'Histoire. Nous avons néanmoins quelques auteurs qui sans se mettre beaucoup en peine de l'arrangement des faits qu'ils racontent, ne se sont étudiés qu'à faire briller un beau style et de vastes connaissances. Mais le public qui leur a su gré de leur attention et de leurs recherches, leur a reproché d'avoir mal disposé leurs matériaux. On ne peut pas nier que Timée ne suive exactement l'ordre des temps, et qu'il ne se trouve beaucoup d'érudition dans ses écrits, mais ses critiques, toujours trop longues et mal placées, lui ont fait donner avec justice le surnom d'Épitimée, c'est‑à‑dire correcteur. Éphore, au contraire, a réussi dans son Histoire non seulement par la beauté du style, mais encore par la manière dont il a arrangé ses faits. Sa méthode est de rapporter dans chaque livre ce qui concerne une nation. Comme nous l'estimons la meilleure nous tâcherons de la suivre autant qu'il nous sera possible. Ayant donc destiné ce cinquième livre à l'histoire des îles en général, nous commencerons par celle de la Sicile, qui certainement est une des plus grandes et des plus renommées dans l'ancienne mythologie. II. Description de la Sicile.
La Sicile s'appelait
autrefois Trinacrie, parce qu'elle a la figure d'un triangle. Elle fut ensuite
nommée Sicanie par les Sicaniens qui l'habitèrent. Mais enfin, les Siciliens
ayant passé de l'Italie dans cette île lui donnèrent le nom de Sicile. Elle
a environ quatre mille trois cent soixante stades de circonférence. Car de
ses trois côtés celui qui va du cap Pélore au promontoire Lilybée en a
mille sept cents. Celui qui s'étend du promontoire Lilybée jusqu'au
promontoire Pachin dans le pays de Syracuse en a mille cinq cents. Enfin le
troisième en a onze cent quarante. Les Siciliens tiennent par tradition de
leurs ancêtres que leur île est consacrée à Cérès et à sa fille
Proserpine. Quelques poètes ont écrit qu'au mariage de Pluton et de
Proserpine, Jupiter leur donna la Sicile pour présent de noces. Les
historiens qui passent pour les plus fidèles disent que les Sicaniens qui
habitaient cette île étaient originaires du pays, que c'est dans la Sicile
que Cérès et Proserpine se firent voir aux hommes pour la première fois, et
que cette île est le premier endroit du monde où il ait crû du blé. Le
plus célèbre des poètes a suivi cette tradition lorsqu'il dit en parlant de
la Sicile :
En effet, on voit
encore dans le Léontin et dans plusieurs autres lieux de la Sicile, du froment
sauvage qui pousse de lui‑même. Il était naturel d'attribuer à une
terre si excellente l'origine des blés, et l'on voit d'ailleurs que les déesses
qui nous en ont montré l'usage y sont dans une vénération particulière.
C'est là même qu'on a placé l'enlèvement de Proserpine, parce que ces déesses,
qui aimaient uniquement ce séjour, y avaient établi leur résidence. Ce fut
dans les prairies d'Enna que Pluton ravit Proserpine. Ces prairies qui sont auprès
de la ville de ce nom sont dignes de curiosité, par les violettes et par les
fleurs de toute espèce qui y croissent et qui répandent une telle odeur dans
l'air, qu'elle fait perdre aux chiens de chasse la piste des animaux qu'ils
poursuivent. La superficie du terrain, qui est plane dans le milieu et traversée
de plusieurs ruisseaux, s'élève du côté des bords qui sont entourés de précipices.
On prétend que cette plaine fait précisément le milieu de l'île et c'est
pour cette raison que quelques‑uns l'appellent l'ombilic de la Sicile. Non
loin de là,on voit des bois, des prés, des jardins, des marais et l'on trouve
enfin une grande caverne dans laquelle il y a une ouverture souterraine tournée
du côté du nord. On dit que ce fut par cette ouverture que Pluton monté sur
son char retourna aux Enfers avec Proserpine qu'il enlevait. Les violiers et les
autres plantes dont cette campagne est couverte, portent des fleurs pendant
toute l'année et la rendent aussi charmante à la vue qu'à l'odorat. III. Traditions mythologiques sur les déesses qui ont habité la Sicile. LES MYTHOLOGISTES racontent que Minerve, Diane et Proserpine, ayant résolu d'un commun accord de garder leur virginité, furent élevées dans ces prairies où elles s'entretenaient ensemble. Ils ajoutent qu'elles travaillèrent de leurs mains un voile de fleurs dont elles firent présent à Jupiter, que l'amitié qu'elles se portaient leur fit trouver le séjour de cette île si agréable, qu'elles choisirent chacune un endroit pour y habiter, que Minerve établit sa demeure près d'Hymère, et que les Nymphes voulant gratifier cette déesse, firent sortir de terre des sources d'eaux chaudes dans le temps de l'arrivée d'Hercule en Sicile. Les Siciliens ont depuis bâti en cet endroit une ville qu'ils ont consacrée à cette déesse et qui est même située dans un champ que l'on appelle le champ de Minerve. Ces auteurs disent encore que Minerve et Proserpine donnèrent à Diane en particulier l'île de Syracuse que les oracles et les hommes ont nommée Ortygie du nom de cette déesse et que les Nymphes firent aussitôt paraître dans cette île en faveur de Diane une fontaine appelée Aréthuse. Depuis un temps immémorial, cette fontaine est fournie d'un nombre infini de poissons auxquels aujourd'hui encore personne n'oserait toucher, parce qu'ils sont consacrés à cette déesse. Il est même arrivé que quelques‑uns en ayant mangé pendant les désordres de la guerre, la déesse les a visiblement punis par des calamités extraordinaires. Mais nous en parlerons ailleurs plus amplement. Les mythologistes ajoutent que Proserpine partagea les prairies d'Enna avec les deux autres déesses. On lui a consacré près de Syracuse une grande fontaine que l'on appelle Cyané, parce qu'on prétend que Pluton, ayant enlevé Proserpine, la conduisit jusqu'auprès de Syracuse, que là ayant entrouvert la terre, il prit avec elle le chemin des Enfers, et que de cette ouverture sortit cette fontaine appelée Cyané. Les Syracusains ont coutume tous les ans d'y offrir chacun en particulier des hosties proportionnées à leurs facultés. Après quoi, ils immolent tous ensemble des taureaux qu'ils égorgent sur la fontaine même. Hercule fut le premier auteur de ce sacrifice, lorsque emmenant avec lui les bœufs de Géryon, il traversa toute la Sicile. On raconte qu'après l'enlèvement de Proserpine, Cérès qui ne savait où trouver sa fille, ayant allumé des flambeaux aux flammes du mont Etna, parcourut une grande partie de la terre. Elle répandit ses bienfaits sur tous les hommes, mais principalement sur ceux qui lui accordèrent l'hospitalité et elle leur fit part de l'invention du blé. Les Athéniens, l'ayant reçue avec beaucoup plus d'affection que les autres peuples, furent aussi les premiers après les Siciliens auxquels elle découvrit le même secret. En reconnaissance de ce bienfait , ces peuples ont institué en son honneur, non seulement des sacrifices, mais encore les Mystères d'Éleusine que leur sainteté et leur antiquité ont rendu recommandables. Les Athéniens communiquèrent ensuite à divers peuples une nourriture si favorable à l'homme, et, leur ayant envoyé du froment pour le semer, ils en remplirent par ce moyen toute la terre. IV. Fêtes établies dans la Sicile en l'honneur de Cérès et de Proserpine.
AU RESTE, les
habitants de la Sicile, en mémoire du séjour que Cérès et Proserpine avaient
fait chez eux, instituèrent des fêtes en leur honneur. Ils les célèbrent
d'une manière convenable à un peuple auquel ces déesses ont donné tant de
marques de préférence et ils les placent en différents temps de l'année par
rapport aux différentes façons qu'on donne aux blés, pour marquer que c'est
à ces déesses que l'on en doit la culture. On célèbre par exemple l'enlèvement
de Proserpine vers le temps de la récolte et la recherche de Cérès dans le
temps des semailles. Celle‑ci dure dix jours entiers. L'appareil en est éclatant
et magnifique, mais dans tout le reste, le peuple assemblé affecte de se
conformer à la simplicité du premier âge. Il est aussi d'usage, tant que dure
cette fête, de mêler dans les conversations quelques paroles libres et déshonnêtes
parce que ce fut avec de tels propos que l'on fit rire Cérès, affligée de la
perte de sa fille. Plusieurs poètes rapportent comme nous l'histoire de l'enlèvement
de Proserpine. Voici ce qu'en
dit Carcinus, poète tragique, qui allait souvent à Syracuse et qui a été
témoin de la dévotion avec laquelle les Siciliens célébraient les fêtes
dont nous venons de parler : V. Des Sicaniens premiers habitants de la Sicile
PHILISTUS a écrit
que les Sicaniens étaient une colonie d'Ibériens qui, avant qu'ils vinssent s'établir
en Sicile, habitaient les rivages du fleuve Sicanus, dont ils avaient pris leur
nom. Mais Timée a relevé la méprise de cet historien et a bien prouvé que
les Sicaniens étaient autochtones ou originaires de leur pays. Il en allègue
plusieurs preuves qu'il n'est pas, je crois, nécessaire de rapporter ici. Les
anciens Sicaniens habitaient dans des bourgades et dans de petites villes qu'ils
bâtissaient sur des lieux hauts pour se garantir des coureurs. Ils n'obéissaient
point tous à un même prince, mais chaque ville avait son roi particulier. Ils
occupèrent au commencement l'île entière que leurs travaux avaient rendue
fertile dans toute son étendue. Mais le mont Etna venant à s'embraser et
jetant au loin ses flammes, elles ravagèrent d'abord la campagne des environs.
Et comme l'embrasement s'étendait de plus en plus, les Sicaniens épouvantés
abandonnèrent les parties orientales de l'île pour se retirer vers l'occident.
Longtemps après, une colonie de Siciliens sortant d'Italie traversa la mer et
vint habiter cette partie de la Sicile qui avait été abandonnée par les
Sicaniens. L'envie d'étendre leur domination les porta à envahir les contrées
qui leur étaient voisines et à déclarer la guerre aux Sicaniens. Mais enfin
cette guerre s'apaisa d'un commun accord et les deux partis réglèrent entre
eux les confins de leurs possessions. Nous entrerons dans un plus grand détail
sur ce sujet quand nous en serons à l'histoire de ces temps‑là. Les
Grecs ont été les derniers qui aient envoyé des colonies considérables dans
la Sicile, et ils y ont bâti plusieurs villes sur le rivage de la mer.
Le nombre infini de Grecs qui abordaient chaque jour en Sicile, et le
commerce qu'ils entretenaient avec les naturels du pays, engagèrent bientôt
les Sicaniens à étudier la langue grecque et à vivre comme les Grecs. Ils
abandonnèrent enfin leur ancien et premier nom pour prendre celui de Siciliens.
Passons maintenant à l'histoire des îles Éolides. VI. Des îles Éolides, aujourd'hui Lipari et îles voisines.
ON EN COMPTE sept,
savoir Strongyle, Euonyme, Didyme, Phaenicuse, Hière, Volcanie et Lipare, dans
laquelle est la ville de même nom. Elles sont situées entre la Sicile et
l'Italie et se suivent presque en ligne droite du levant au couchant. Elles ne
sont éloignées de la Sicile que d'environ cent cinquante stades. Leur grandeur
est à peu près la même, et la plus étendue a seulement cent cinquante stades
de circuit. On voit encore aujourd'hui dans chacune de ces îles de grandes
ouvertures formées par les flammes qui en sont sorties. Outre cela, on entend
dans les gouffres de Strongyle et d'Hière, un vent impétueux et un bruit
semblable à celui du tonnerre. Il s'en élève même quelquefois des sables et
des pierres brûlantes, comme des ouvertures du mont Etna. Quelques auteurs ont
cru que ces îles et le mont Etna se joignaient par des communications
souterraines et ils ont remarqué qu'ordinairement leurs fourneaux jouaient tour
à tour. On dit que les îles Éolides étaient autrefois inhabitées, mais que
dans la suite, Lipare, fils du roi Auson, ayant été détrôné par ses frères
qui s'étaient révoltés contre lui, s'enfuit de l'Italie avec plusieurs grands
vaisseaux et un bon nombre de soldats dans une de ces îles, à laquelle il
donna son nom. Il y bâtit une ville qui fut aussi appelée Lipare et il défricha
les six autres îles. Éole, fils d'Hippotus, aborda quelque temps après dans
l'île de Lipare et il épousa Cyané, fille de ce prince. Par ce mariage il fit
obtenir à ceux qui l'accompagnaient la permission de demeurer dans la ville de
son beau‑père et bientôt il en devint le maître, car Lipare ayant eu
envie de revoir l'Italie, Éole lui aida à s'établir dans le pays de Surrente,
où ce prince mourut après y avoir régné quelque temps avec beaucoup de
gloire. Il fut enseveli dans un superbe tombeau, et les habitants du pays lui
rendent les honneurs héroïques. On prétend que l'Éole dont nous parlons est
le même que celui qui reçut chez lui Ulysse lorsqu'il errait sur les mers. Il
était, dit‑on, fort religieux et fort équitable et il traitait ses hôtes
avec beaucoup de générosité. Ce fut lui qui inventa l'usage des voiles dans
la navigation, et on ajoute qu'il prédisait avec certitude les vents qui
devaient souffler par la seule inspection des feux qu'il apercevait sur la mer.
C'est ce qui donna lieu à la fable de lui attribuer l'empire des vents. Sa piété
lui fit donner le surnom d'ami des dieux. Il eut six enfants, Astyochus, Xutus,
Androclès, Phérémon, Jocastès et Agathyrnus, que la gloire de leur père et
leurs propres vertus ont rendus à jamais illustres. Entre ces frères, Jocastès
se mit en possession des rivages de l'Italie jusqu'à Rhégé. Androclés et
Pherémon possédèrent cette partie de la Sicile qui est entre le détroit de
Messine et le promontoire Lilybée. Les Siciliens et les Sicaniens habitaient
dans ce pays, les uns à l'orient et les autres à l'occident, et ils étaient
avant la venue des enfants d'Éole en de continuelles contestations. Mais dès
que ces princes se montrèrent, la réputation de leur père et leur propre
sagesse engagea ces peuples à se soumettre à eux volontairement. Xuthus fut
roi du pays des Léontins, qui s'appelle encore aujourd'hui Xuthie du nom de ce
prince. Agathyrnus donna le nom d'Agathyrnie au pays qu'il gouverna, et il bâtit
la ville d'Agathyrne. Enfin, Astyochus régna sur l'île de Lipare. Fidèles
imitateurs de l'équité et de la piété d'Éole, tous ces princes s'acquirent
une gloire immortelle. Leurs descendants jouirent pendant plusieurs générations
des royaumes de leurs ancêtres. Mais enfin la race des princes de Sicile manqua
absolument. Les Siciliens établirent alors chez eux le gouvernement
aristocratique. Quant aux Sicaniens partagés sur la forme du gouvernement
qu'ils devaient choisir, ils se firent les uns aux autres une guerre qui dura
longtemps. Cependant, comme les îles Éolides se dépeuplaient de jour en jour,
les Cnidiens et les Rhodiens qui ne pouvaient plus supporter la dureté des rois
de l'Asie résolurent entre eux de passer en colonie dans ces îles. Ils
choisirent pour leur chef Pentathle qui rapportait son origine à Hippote, fils
d'Hercule. Mais ceci n'arriva qu'en la cinquantième olympiade dans laquelle le
Lacédémonien Épitélidas remporta le prix de la course. Pentathle s'étant
embarqué avec ceux qui devaient l'accompagner, fit voile vers la Sicile et prit
terre enfin auprès du promontoire Lilybée. Les Égestains et les Sélinontins
étaient alors en guerre. Pentathle fut engagé par ces derniers à prendre leur
parti, mais la bataille s'étant donnée, il y perdit un grand nombre de ses
gens et la vie même. Ceux qui restaient, voyant les Sélinontins vaincus, songèrent
à s'en retourner chez eux. Ils se rembarquèrent sous la conduite de Gorgon, de
Thestor et d'Épitherside, amis de Pentathle. Voguant encore sur la mer de
Toscane, ils relâchèrent à l'île de Lipare, où les habitants les reçurent
à bras ouverts. Comme il ne restait plus qu'environ cinq cents personnes de
tous ceux qu'Éole avait laissés dans cette île, les Lipariens persuadèrent
à ces étrangers de demeurer avec eux. Ils équipèrent à frais communs une
flotte suffisante pour aller combattre les Tyrrhéniens qui infestaient la mer
par leurs brigandages. Ayant ensuite séparé leurs fonctions entre eux, les uns
s'occupèrent à cultiver leurs îles, tandis que les autres faisaient tête aux
pirates. Leurs biens furent communs pendant quelque temps, et ils vivaient tous
ensemble. Mais ensuite ils jugèrent à propos de partager entre eux l'île de
Lipare, dans laquelle était la ville, en faisant toujours valoir en commun les
autres îles qu'ils possédaient. Ils firent enfin de celle‑ci même un
partage qui devait durer vingt ans, après lesquels le sort déciderait à qui
d'entre eux chacune de ces portions devait échoir. Dans cet intervalle de temps
ils battirent souvent les Tyrrhéniens et portèrent plus d'une fois la dîme de
leurs dépouilles au temple de Delphes. VII. L'île de Lipare la plus célèbre des Éolides. IL NOUS reste à présent à expliquer de quelle manière la ville des Lipariens est devenue si célèbre et puissante dans ces derniers temps. Premièrement, la nature l'a ornée de beaux ports et de bains d'eaux chaudes, qui non seulement sont très favorables pour les malades, mais qui procurent même un très grand plaisir à ceux qui s'y baignent. C'est pour cette raison que ceux des Siciliens qui ont quelques maladies extraordinaires passent dans l'île de Lipare, où les eaux leur rendent une santé dont ils sont surpris eux‑mêmes. Les Lipariens et les Romains tirent de grands revenus des mines d'alun qui sont dans cette île. Car comme l'alun ne se trouve en aucun autre endroit du monde et qu'on a souvent besoin de ce minéral, les Lipariens qui sont les seuls qui en vendent, y mettent le prix qu'ils veulent et en retirent par conséquent de grandes richesses. Il est pourtant vrai que l'île de Mélo a aussi une petite mine d'alun, mais elle n'est pas assez abondante pour en pouvoir fournir à plusieurs villes. L'île de Lipare est petite, mais elle produit tout ce qui est nécessaire pour la nourriture des habitants. On y pêche des poissons de toute espèce, et elle produit de grands arbres qui portent autant de fruits qu'on en peut souhaiter. Voilà ce que nous avons à dire de Lipare et des autres îles d'Éole. VIII. L'île des Os, pourquoi ainsi nommée.
PLUS AVANT, dans la
pleine mer et vers le couchant, on rencontre une petite île déserte à qui
l'aventure que nous allons rapporter a fait donner le nom de l'île des Os. Dans
le temps des longues et sanglantes guerres des Carthaginois contre les
Syracusains, les premiers entretenaient des armées de terre et de mer composées
de gens de toutes nations, hommes turbulents et toujours prêts à se révolter,
surtout lorsqu'on ne les payait pas assez exactement. Il arriva enfin que ces
troupes ne recevant point leur solde, six mille des plus insolents la demandèrent
d'abord à leurs capitaines avec hauteur. Mais les capitaines n'ayant point
d'argent à leur donner et les remettant de jour en jour, ils menacèrent de
prendre les armes contre les Carthaginois. Ils osèrent même porter la main sur
leurs officiers. Le sénat, instruit de ce désordre, en témoigna son
indignation, mais cela n'ayant servi qu'à enflammer d'avantage les esprits, le
sénat envoya un ordre secret à ses généraux de faire périr tous ces séditieux.
Les généraux s'embarquèrent aussitôt avec eux sous prétexte de les conduire
à une expédition. Mais quand ils furent arrivés devant l'île dont nous
parlons, ils y débarquèrent ces révoltés et se remirent en mer. Ces misérables
outrés en vain de ce qu'ils ne pouvaient se venger des Carthaginois, y périrent
tous de faim et de misère. Au reste, comme l'île ou on les avait laissés est
fort petite, elle fut bientôt remplie des ossements de tant de corps morts, et
c'est ce qui lui a fait donner le nom qu'elle porte, exemple d'une punition
terrible qui peut passer pour une infidélité cruelle de la part des
Carthaginois. IX. Des trois îles : Mélite, Gaulos et Cercine. Aujourd'hui Malte, Gozo et Comino.
NOUS DÉCRIRONS à présent,
l'une après l'autre, les îles placées des deux côtés de la Sicile. Á son
midi, on en découvre trois situées en pleine mer. Chacune d'elles a une ville
et des ports qui donnent une retraite sûre aux vaisseaux battus de la tempête.
La première est l'île de Malte, éloignée de huit cents stades de Syracuse et
qui a plusieurs ports très avantageux. Les habitants en sont très riches. Ils
s'appliquent à toutes sortes de métiers, mais surtout ils font un grand
commerce de toiles extrêmement fines. Les maisons de cette île sont belles,
ornées de toits qui débordent et toutes enduites de plâtre. Les habitants de
Malte sont une colonie de Phéniciens, qui commerçant jusque dans l'Océan
occidental, firent un entrepôt de cette île, que sa situation en pleine mer et
la bonté de ses ports rendaient très favorable pour eux. C'est aussi ce grand
nombre de marchands qu'on voit aborder tous les jours à Malte qui a rendu ses
habitants si riches et si célèbres. La seconde île s'appelle Gaulos, voisine
de la première, et néanmoins absolument entourée de la mer. Ses ports sont très
commodes, c'est aussi une colonie des Phéniciens. Plus loin, et du côté de
l'Afrique, est la troisième île appelée Cercine. Sa ville est bâtie avec symétrie
et proportion. Ses ports sont propres à recevoir non seulement les vaisseaux
marchands, mais encore les plus grands navires. X. De l'île Ethalie. (île d'Elbe)
APRÈS avoir parlé
des îles situées au midi de la Sicile, retournons à celles qui sont auprès
de Lipare, dans la mer de Toscane. On trouve dans cette mer, et vis‑à‑vis
une ville d'Italie appelée Poplonium, l'île Éthalie ainsi nommée de la
quantité de suie qu'on y voit. Elle est éloignée de cent stades de l'île de
Lipare. On y rencontre une sorte de pierre nommée sidérite, qui contient
beaucoup de fer et qu'on fend en plusieurs morceaux, pour en tirer ce métal.
Les ouvriers, ayant d'abord coupé une grande quantité de ces pierres, les
jettent dans des fourneaux d'une forme particulière. Quand la chaleur a fondu
ces pierres, ils les partagent en différents morceaux gros comme les plus
grosses éponges, et on vend ces morceaux à des marchands qui les transportent
à Dicéarque et en d'autres villes de commerce. Ceux qui ont acheté cette
marchandise la donnent enfin à des ouvriers en fer qui lui font prendre toutes
sortes de figures. Car les uns en fabriquent des représentations d'oiseaux, les
autres des bêches, des faux, en un mot, différentes sortes d'outils, dont tous
les pays où on les transporte ensuite, éprouvent l'utilité. XI. De l'île de Cyrne, aujourd'hui Corse. Á TROIS cents stades de l'île Éthalie est une autre île à laquelle les Grecs ont donné le nom de Cyrnos, et que les Romains et ses propres habitants appellent l'île de Corse. L'abord de cette île est très aisé et son port, qu'on appelle Syracuse, est très beau. On y voit deux villes, l'une nommée Calaris et l'autre Nicée. Calaris fut bâtie par les Phocéens peu de temps avant que les Toscans les chassassent de cette île. L'autre fut bâtie par les Toscans dans le temps que ces peuples, maîtres de la mer, soumirent à leur domination toutes les îles situées dans la mer de Toscane. Le tribut ordinaire que les habitants de celle‑ci payaient à leurs maîtres consistait en résine, en cire et en miel qu'ils ont en abondance. Les esclaves que l'on tire de là passent pour les meilleurs esclaves du monde. L'île de Corse est grande, montagneuse, pleine de bois et arrosée par de grands fleuves. Ses habitants se nourrissent de miel, de lait et de viande que le pays leur fournit largement. Ils observent entre eux les règles de la justice et de l'humanité avec plus d'exactitude que les autres barbares. Celui qui le premier trouve du miel sur les montagnes et dans le creux des arbres, est assuré que personne ne le lui disputera. Ils sont toujours certains de retrouver leurs brebis sur lesquelles chacun met sa marque et qu'ils laissent paître ensuite dans les campagnes, sans que personne les garde. Le même esprit d'équité paraît les conduire dans toutes les rencontres de la vie. Á la naissance de leurs enfants, ils observent une cérémonie tout à fait bizarre. Ils n'ont aucun soin de leurs femmes pendant qu'elles sont en travail, mais le mari se couche sur un lit et s'y tient pendant un certain nombre de jours comme une accouchée. Il croît dans l'île de Corse une grande quantité d'un buis d'une espèce toute différente de celle que nous connaissons et qui rend amer tout le miel que l'on recueille dans cette île. Les barbares qui l'habitent sont au nombre de trente mille, et la langue dont ils se servent entre eux est très particulière et très difficile à apprendre. XII. Île de Sardaigne.
TOUT AUPRÈS de l'île
de Corse est celle de Sardaigne. Cette île est presque aussi grande que la
Sicile. Ses habitants s'appellent Ioléens. On croit qu'ils tirent leur origine
de la colonie que Iolaos et les Thespiades conduisirent en Sardaigne et qui
surpassait en nombre d'hommes les originaires du lieu. Car dans le temps
qu'Hercule exécutait ses fameux travaux, on dit qu'il envoya dans cette île,
selon l'ordre d'un oracle, les enfants qu'il avait eus des filles de Thespius et
avec eux, un grand nombre de Grecs et de barbares. Iolaos, neveu d'Hercule, qui
les conduisait s'étant rendu maître du pays, bâtit plusieurs belles villes et
l'ayant partagé entre ceux qu'il avait amenés, il leur donna le nom de Ioléens.
Il construisit des lieux d'exercice, des temples des dieux, en un mot tout ce
qui donne l'idée d'un peuple riche et heureux. Ces monuments subsistent encore
aujourd'hui et gardent même le nom de leur fondateur, que portent aussi les
plus belles campagnes de leur île. L'oracle qui avait ordonné le départ de
cette colonie, assura que ceux qui s'y joindraient conserveraient à jamais
leurs libertés L'événement justifie encore à présent cette prédiction. En
effet, quoique les Carthaginois, devenus très puissants, se soient rendus maîtres
de la Sardaigne, ils n'ont cependant jamais pu réduire ces peuples en
servitude. Car les Ioléens s'enfuirent avec leurs troupeaux dans les montagnes
et y creusèrent des retraites souterraines. Ils s'y nourrissaient de lait, de
fromage et de la chair de leurs troupeaux. En quittant le séjour des vallées,
ils se délivrèrent en même temps des soins et des fatigues de l'agriculture.
En un mot, la hauteur de leurs montagnes et les détours de leurs cavernes les
ont toujours préservés d'être asservis par les Carthaginois, et même depuis
par les Romains, quelque nombreuses armées que les uns et les autres eussent
menées contre eux successivement. Au reste, Iolaos ayant établi sa colonie
s'en retourna peu de temps après dans la Grèce.
Quant aux Thespiades, ils régnèrent dans cette île pendant plusieurs générations,
mais enfin, ils se retirèrent en Italie et ils établirent leur demeure près
de Cumes. Les habitants de l'île, redevenus barbares, élurent pour les
gouverner les plus distingués d'entre eux et ils ont conservé jusqu'à présent
leur liberté. XIII. De l'île de Pytyuse, aujourd'hui Ibiza. L'ON RENCONTRE ensuite une île appelée l'île Pityuse, à cause de la grande quantité de pins qui y croissent. Elle est située dans la haute mer et distante des colonnes d'Hercule de trois fois vingt‑quatre heures de navigation, des côtes de l'Afrique de vingt‑quatre heures, et de l'Espagne seulement de douze heures. Cette île est presque aussi grande que celle de Corfou et médiocrement fertile, elle porte fort peu de vignes, on n'y voit que quelques oliviers entés sur des oliviers sauvages, mais on vante extrêmement la beauté de ses laines. Elle est entrecoupée de collines et de vallées. Sa ville, qui s'appelle Érèse, a été bâtie par les Carthaginois. Le port en est très beau, les murailles très hautes, et les maisons fort commodes. Elle est habitée par des gens de toutes nations, mais principalement par des Carthaginois qui y envoyèrent une colonie cent soixante ans après la fondation de Carthage. XIV. Des îles Gymnésies ou Baléares, aujourd’hui Majorque et Minorque.
AUPRÈS, et vis-à-vis
de l'Espagne, sont deux autres îles appelées par les Grecs Gymnésies, à
cause que les habitants y vivent
nus pendant tout l'été. Mais les Romains et les naturels du pays leur ont donné
le nom de Baléares d'un mot grec qui signifie jeter,
parce que ces insulaires excellent par-dessus les autres nations à lancer de très
grosses pierres avec la fronde. De ces îles celle qui est la plus grande excède
en étendue toutes les autres îles de nos mers, excepté la Sicile, la
Sardaigne, Chypre, la Crète, l'Eubée, la Corse et Lesbos. Elle n'est éloignée
de l'Espagne que d'une journée de navigation. La plus petite, qui est plus
orientale, nourrit quantité d'animaux de toutes sortes, mais surtout des mulets
d'une espèce fort différente des nôtres, tant par leur grandeur que par leur
cri. L'une et l'autre sont très fertiles et nourrissent environ trente mille
habitants. Au reste il croît peu de vignes chez eux, et cette rareté du vin
est cause qu'ils l'aiment beaucoup. Ils manquent absolument d'huile d'olive et
ils ne s'oignent que d'une espèce d'huile qu'ils tirent du lentisque et qu'ils
mêlent à de la graisse de porc. L'amour et l'estime qu'ils ont pour le sexe
vont si loin, que si les corsaires leur enlèvent une femme, ils ne font aucun
scrupule de donner pour sa rançon trois ou quatre hommes. Leurs habitations
sont souterraines, et ils ne les placent que dans les lieux escarpés. Ainsi, le
même expédient les met à l'abri des injures de l'air et des incursions des
pirates. L'or et l'argent ne sont point en usage chez eux, et ils ne permettent
pas que l'on en fasse entrer dans leur île. La raison qu'ils en apportent est
qu'Hercule ne déclara autrefois la guerre à Géryon, fils de Chrysaor, que
parce qu'il possédait des trésors immenses d'or et d'argent. Pour mettre donc
leurs possessions à couvert de l'envie, ils interdisent chez eux le commerce de
ces métaux. Ce fut même pour conserver cette coutume que, s'étant mis
autrefois à la solde des Carthaginois, ils ne voulurent point rapporter leur
paie dans leur patrie, mais ils l'employèrent tout entière à acheter des
femmes et du vin qu'ils amenèrent avec eux. Ils ont une étrange pratique dans
leurs mariages. Après le festin des noces, les parents et les amis vont trouver
chacun à leur tour la mariée. L'âge décide de ceux qui doivent passer les
premiers, mais le mari est toujours le dernier qui reçoive cet honneur. La cérémonie
qu'ils observent quand il s'agit d'enterrer leurs morts n'est guère moins
particulière. Ayant brisé d'abord à coups de bâton tous les membres du
cadavre, ils le font entrer dans une urne et le couvrent ensuite d'un grand tas
de pierres. Leurs armes sont trois frondes. Ils en portent une autour de la tête,
l'autre autour du ventre et la troisième dans leurs mains. Dans les expéditions
militaires ils jettent de plus grosses pierres et avec plus de violence que les
machines mêmes. Quand ils assiègent une place ils atteignent aisément ceux
qui gardent les murailles et dans les batailles rangées ils brisent les
boucliers, les casques et toutes les armes défensives de leurs ennemis. Ils ont
une telle justesse dans la main qu'il leur arrive peu souvent de manquer leur
coup. Ce qui les rend si forts et si adroits dans cet exercice est que les mères
mêmes contraignent leurs enfants, quoique fort jeunes encore, à manier
continuellement la fronde. Elles leur donnent pour but un morceau de pain pendu
au bout d'une perche et elles les font demeurer à jeun jusqu'à ce que, ayant
abattu ce pain, elles leur accordent la permission de le manger. XV. D'une grande île de l'Océan. L'auteur ne donne point de nom à cette île mais on voit que c'est l'île Atlantide de Platon.
APRÈS avoir parlé
des îles de la Méditerranée nous allons parcourir celles qui sont dans l'Océan
et au-delà des colonnes d'Hercule. Á l'occident de l'Afrique on trouve une île
distante de cette partie du monde de plusieurs journées de navigation.
Son terroir fertile est entrecoupé de montagnes et de vallées. Cette île
est traversée par plusieurs fleuves navigables. Ses jardins sont remplis de
toutes sortes d'arbres et arrosés par des sources d'eau douce. On y voit
quantité de maisons de plaisance, toutes meublées magnifiquement, et dont les
parterres sont ornés de berceaux couverts de fleurs. C'est là que les
habitants du pays se retirent pendant l'été, pour y jouir des biens que la
campagne leur fournit en abondance. Les montagnes de cette île sont couvertes
d'épaisses forêts d'arbres fruitiers, et ses vallons sont entrecoupés par des
sources d'eaux vives qui contribuent non seulement au plaisir des insulaires,
mais encore à leur santé et à leur force. La chasse leur fournit un nombre
infini d'animaux différents qui ne leur laisse rien à désirer dans leurs
festins ni pour l'abondance ni pour la délicatesse. Outre cela, la mer qui
environne cette île, est féconde en poissons de toute espèce, ce qui est une
propriété générale de l'océan. D'ailleurs, on respire là un air si tempéré
que les arbres portent des fruits et des feuilles pendant la plus grande partie
de l'année. En un mot, cette île est si délicieuse qu'elle paraît plutôt le
séjour des dieux que des hommes. Autrefois, elle était inconnue à cause de
son grand éloignement, et les Phéniciens furent les premiers qui la découvrirent.
Ils étaient de tout temps en possession de trafiquer dans toutes les mers, ce
qui leur donna lieu d'établir plusieurs colonies dans l'Afrique et dans les pays occidentaux de
l'Europe. Tout leur succédant à souhait et étant devenus extrêmement
puissants, ils tentèrent de passer les colonnes d'Hercule et d'entrer dans l'océan.
Ils bâtirent d'abord une ville dans une presqu'île de l'Europe voisine des
colonnes d'Hercule, et ils l'appelèrent Cadix. Ils y construisirent tous les édifices
qu'ils jugèrent convenables au lieu. Entre autres ils y élevèrent un temple
superbe qu'ils dédièrent à Hercule, où ils instituèrent de pompeux
sacrifices à la manière de leur pays. Ce temple est encore à présent en fort
grande vénération. Plusieurs Romains que leurs exploits ont rendu illustres y
sont venus rendre hommage à Hercule du succès de leurs entreprises. Au reste,
les Phéniciens ayant passé le détroit et voguant le long de l'Afrique, furent
portés par les vents fort loin dans l'océan. La tempête ayant duré plusieurs
jours, ils furent enfin jetés dans l'île dont nous parlons. Ayant connu les
premiers sa beauté et sa fertilité, ils la firent connaître aux autres
nations. Les Toscans, devenus les maîtres de la mer, voulurent aussi y envoyer
une colonie, mais ils en furent empêchés par les Carthaginois. Ces derniers
craignaient déjà qu'un trop grand nombre de leurs compatriotes, attirés par
les charmes de ce nouveau pays, ne désertassent leur patrie. D'un autre côté,
ils le regardaient comme un asile pour eux, si jamais il arrivait quelque désastre
à la ville de Carthage. Car ils espéraient, qu'étant maîtres de la mer,
comme ils l'étaient alors, ils pourraient aisément se retirer dans cette île,
sans que leurs vainqueurs qui ignoreraient sa situation pussent aller les inquiéter
là. Revenons maintenant en Europe. XVI. L'Angleterre. Au-delà des Gaules et vis‑à‑vis des monts Hercyniens, qu'on dit être les plus hauts de toute l'Europe, sont plusieurs îles dont la plus grande est Angleterre. Aucune nation étrangère ne s'était autrefois emparée de cette île. Bacchus, Hercule, ni aucun des autres demi-dieux ou Héros n'y avaient jamais porté la guerre. Jules César, que ses belles actions ont fait mettre au rang des dieux, est le premier de tous les vainqueurs qui l'ait soumise à ses armes Ayant défait les Anglais il les rendit tributaires des Romains. Nous rapporterons cette expédition dans son temps et nous nous contenterons ici de parler de la figure de cette île et de l'étain qu'elle produit. L'Angleterre est triangulaire comme la Sicile, mais tous ses côtés sont inégaux. On appelle Cantium celui de ses promontoires qui est le plus proche du continent et qui n'en est même éloigné que de cent stades. C'est là qu'est l'ouverture du détroit. L'autre promontoire, appelé Bélérion, est éloigné de la terre ferme de quatre journées de navigation. Le dernier, qui s'appelle Orcan, s'avance dans la pleine mer. Le plus petit côté de l'Angleterre est parallèle à la terre ferme de l'Europe et a sept mille cinq cents stades de longueur, le second, depuis sa baie jusqu'à sa pointe vers le nord, quinze mille, et le dernier vingt mille, de telle sorte que cette île a quarante deux mille cinq cents stades de circonférence. On dit que les Anglais sont originaires du pays et qu'ils conservent encore leurs premières coutumes. Á la guerre, ils se servent de chariots comme les héros grecs qui assiégeaient Troie, et leurs maisons sont pour la plupart bâties de chaume et de bois. Ils ont coutume, quand ils moissonnent, de couper la tête à tous les épis et de les enfermer dans des caves souterraines. Ils se nourrissent des plus anciens épis, en les réduisant en farine à mesure qu'ils en ont besoin. Leurs mœurs sont simples et fort éloignées de la perversité des nôtres. La sobriété règne chez eux et ils ignorent encore à présent cette molle délicatesse que les richesses amènent avec elles. L'Angleterre est fort peuplée, mais l'air y est extrêmement froid, cette île étant située sous la grande Ourse. Elle est gouvernée par plusieurs rois qui gardent presque toujours la paix entre eux. Nous parlerons de leurs lois et des autres particularités du pays lorsque nous écrirons l'histoire de l'expédition de César en Angleterre. Les habitants du promontoire aiment les étrangers. Aussi, le grand nombre de marchands qui y abordent de toutes parts rend ces peuples beaucoup plus policés que les autres nations de l'Angleterre. Ce sont eux qui tirent l'étain d'une mine qu'ils entretiennent avec soin. Elle est extrêmement pierreuse, mais cependant coupée de veines de terre. Dès qu'ils ont tiré l'étain, ils le purifient en le faisant fondre. Lui ayant ensuite donné la figure de dés à jouer, ils le transportent sur des chariots dans une île voisine de l'Angleterre appelée Ictis en prenant pour y arriver le temps où la mer est basse. Car une particularité que l'on remarque dans toutes les îles qui sont entre l'Europe et l'Angleterre, est que dans les hautes marées, elles sont entièrement environnées d'eau, mais ensuite, lorsque l'océan se retire, la langue de terre qui les joint à la terre ferme se découvre entièrement, et elles ne sont plus alors que des presqu'îles. Enfin, les marchands étrangers qui ont acheté l'étain dans l'île d'Ictis, le font transporter dans la Gaule où ils le chargent sur des chevaux, après quoi ils mettent trente jours à la traverser depuis les côtes qui regardent l'Angleterre jusqu'à l'embouchure du Rhône. XVII. De l'ambre des pays du Nord.
QUANT à l'ambre qui
nous vient de ces cantons‑là, voici ce qu'on en raconte. A l'opposite de
la Scythie, et au‑delà des Gaules, est une île appelée Basilée ou
Royale. C'est dans cette île seule que les flots de la mer jettent l'ambre. Les
anciens ont débité sur cette matière des fables tout à fait incroyables et
dont l'expérience a découvert la fausseté. Car la plupart des poètes et des
historiens disent que Phaéton, fils du Soleil, n'étant encore qu'en sa première
jeunesse conjura son père de lui confier pendant un jour la conduite de son
char. Ayant obtenu sa demande il monta sur ce char, mais bientôt les chevaux
sentirent qu'ils étaient menés par un enfant qui n'avait pas la force de les
retenir et ils quittèrent leur route ordinaire. Errant dans le ciel, ils
l'embrasèrent d'abord et y laissèrent cette trace qu'on appelle la Voie Lactée.
Ils brûlèrent aussi une grande partie de la terre, mais Jupiter indigné
foudroya Phaéton et remit le Soleil dans la voie qui lui est prescrite. Phaéton
tomba à l'embouchure du Pô, appelé autrefois l'Éridan. Ses sœurs pleurèrent
amèrement sa mort. Leurs regrets, dit‑on, furent si grands qu'elles changèrent
de nature et furent métamorphosées en peupliers. L'on dit que cette espèce
d'arbre jette tous les ans des pleurs au temps de la mort de Phaéton, et
que ces larmes épaissies font l'ambre, espèce de gomme qui surpasse en beauté
toutes les autres. L'on ajoute même que l'ambre de ces peupliers se renouvelle
toutes les fois qu'on prend le deuil de quelque jeune homme mort dans le pays.
Mais le temps a démontré que ceux qui ont forgé cette fable nous ont trompés.
La vérité est que l'ambre se recueille sur les rivages de l'île Basilée,
comme nous l'avons dit plus haut, et que les habitants de cette île le
transportent au continent voisin, d'où ensuite on l'envoie dans nos cantons. XVIII. Digression sur l'origine des Celtes ou Gaulois.
APRÈS avoir parlé
des îles occidentales, nous croyons à propos de faire une courte digression
sur les nations de l'Europe que nous avons omises dans les livres précédents.
On raconte qu'autrefois, un roi fameux de la Celtique avait une fille d'une
taille et d'une beauté extraordinaires. Cette princesse, que ces avantages
rendaient très fière, ne jugea digne d'elle aucun de ceux qui la
recherchaient. Hercule, qui faisait la guerre
à Géryon, s'était pour lors arrêté dans la Celtique, où il bâtissait
la ville d'Alésia. La princesse ayant vu que ce Héros surpassait le commun des
hommes, autant par la noblesse de sa figure et par la grandeur de sa taille que
par ton courage, elle fut éprise d'un violent amour pour lui et ses parents y
consentant avec joie, elle reçut Hercule dans son lit. De cette union naquit un
fils nommé Galatès, qui fut supérieur à tous les habitants de ce pays par sa
force et par ses vertus. Quand il eut atteint l'âge d'homme, il monta sur le trône
de ses pères. Il augmenta son royaume de plusieurs états voisins et il
s'acquit beaucoup de réputation à la guerre. Enfin, il donna à ses sujets le
nom de Galates et au pays de sa domination celui de Galatie ou de Gaule. Á l'égard
des peuples voici ce qu'on en rapporte. Les Gaules sont présentement habitées
par une infinité de nations plus ou moins nombreuses les unes que les autres.
Les plus fortes sont de deux cent mille hommes et les plus faibles d'environ
quarante mille. Entre toutes ces nations, il y en a une qui conserve de tous
temps pour les Romains une amitié inviolable et qui y persévère encore
aujourd'hui. Comme les Gaules sont fort septentrionales, l'hiver y dure
longtemps, et le froid y est extrême. Car dans cette saison de l'année,
lorsque le temps est couvert, il y tombe de la neige au lieu de pluie, et quand
le ciel est serein, il y gèle avec tant de force que les fleuves, glacés et
endurcis, y servent comme de ponts à eux‑mêmes. La glace est si épaisse,
que non seulement elle soutient quelques voyageurs, mais que des armées entières
passent dessus en toute sûreté avec les chariots et le bagage. On voit couler
dans les Gaules plusieurs fleuves qui font divers tours dans les campagnes. Les
uns ont leurs sources dans des lacs profonds, et les autres dans les montagnes.
Quelques‑uns de ces fleuves vont se rendre dans l'océan, et les autres
dans la Méditerranée. Le plus grand des fleuves qui se déchargent dans cette
dernière mer est le Rhône. Ses sources sont dans les Alpes, et il se jette
dans la Méditerranée par cinq embouchures. Le Danube et le Rhin sont les plus
grands de ceux qui vont se rendre dans l'océan. De notre temps, Jules César
ayant jeté par un travail incompréhensible un pont sur le Rhin, fit passer ce
fleuve à son armée et alla dompter les Gaulois qui habitent de l'autre côté.
Plusieurs autres rivières navigables traversent le pays des Celtes, mais il
serait trop long d'en faire la description. Au reste, toutes ces rivières gèlent
aisément et deviennent par là un chemin très ferme, d'autant plus même que
l'on y répand de la paille, sans quoi ceux qui passent dessus courraient risque
de glisser souvent. On remarque en divers endroits des Gaules un phénomène
trop particulier pour omettre d'en parler ici. Les vents du couchant d'été, et
ceux du nord ont coutume d'y souffler avec tant de violence qu'ils enlèvent de
la terre des pierres grosses comme le poing et une poussière qui semble être
du gravier. En un mot, les vents y sont si impétueux qu'ils dépouillent les
hommes de leurs armes et de leurs habits, et qu'ils font perdre la selle aux
cavaliers. Le froid est si violent dans les Gaules, qu'altérant la température
de l'air, il empêche qu'il ne croisse en ce pays‑là ni vignes ni
oliviers. C'est pourquoi les Gaulois, absolument privés de ces deux sortes de
fruits, font avec de l'orge un breuvage qu'ils appellent de la bière. Ils ont
encore une autre boisson qu'ils font avec du miel détrempé dans de l'eau.
Comme ils ne recueillent pas de vin, ils enlèvent avidement tous ceux que les
marchands apportent dans leur pays. Ils en boivent outre mesure, et jusqu'à ce
que devenus ivres, ils tombent dans un profond sommeil ou dans des transports
furieux. La plupart des marchands italiens naturellement attentifs à leurs intérêts,
ne manquent pas de tirer avantage de la passion que les Gaulois ont pour le vin.
Car ils font remonter les leurs dans des bateaux sur les rivières navigables ou
bien ils les conduisent sur des chariots dans le plat pays. Échangeant ensuite
un vase de vin contre un esclave, ils en tirent des profits considérables. XIX. Des mines de la Gaule.
IL N'Y A aucune mine
d'argent dans toutes les Gaules, mais on y trouve abondamment de l'or que l'on y
ramasse, sans employer les travaux que ce métal coûte ailleurs aux hommes.
Comme les fleuves de cette contrée se font passage avec violence entre des
rochers et des montagnes, il arrive souvent que les eaux emportent avec elles de
grands morceaux de mine remplis de fragments d'or. Ceux qui sont occupés à
recueillir ce métal, rompent et broient ces morceaux de mine. Ayant ensuite ôté
toute la terre par le secours de l'eau, ils font fondre le métal dans des
fourneaux. Ils amassent de cette sorte une grande quantité d'or qui sert à la
parure des femmes et même à celle des hommes. Car ils en font non seulement
des anneaux ou plutôt des cercles, qu'ils portent aux deux bras et aux
poignets, mais encore des colliers extrêmement massifs, et même des cuirasses.
Les peuples qui habitent la Celtique supérieure donnent un exemple singulier de
fidélité. Dans leur pays, le pavé des temples est semé de pièces d'or qu'on
a offertes aux dieux. Mais quoique tous les Celtes soient extrêmement avares,
pas un d'eux n'ose y toucher, tant la crainte des dieux est imprimée dans leur
âme. XX. Moeurs et coutumes des Gaulois par rapport à la guerre. TOUS les Gaulois sont d'une grande taille. Ils ont la peau fraîche et extrêmement blanche. Leurs cheveux sont naturellement roux, et ils usent encore d'artifice pour fortifier cette couleur. Ils les lavent fréquemment avec de l'eau de chaux et ils les rendent aussi plus luisants en les retirant sur le sommet de la tête et sur les tempes de sorte qu'ils ont vraiment l'air de satyres et d'aegipans. Enfin leurs cheveux s'épaississent tellement qu'ils ressemblent aux crins des chevaux. Quelques‑uns se rasent la barbe, et d'autres la portent médiocrement longue, mais les nobles se rasent les joues et portent néanmoins des moustaches qui leur couvrent toute la bouche. Aussi, il leur arrive souvent que lorsqu'ils mangent, leur viande s'embarrasse dans leurs moustaches, et lorsqu'ils boivent, elles leur servent comme de tamis pour filtrer leur boisson. Ils ne prennent point leurs repas assis sur des chaises, mais ils se couchent par terre sur des couvertures de peaux de loups et de chiens et ils sont servis par leurs enfants de l'un et de l'autre sexe qui sont encore dans la première jeunesse. Á côté d'eux sont de grands feux garnis de chaudières et de broches où ils font cuire de gros quartiers de viandes. On a coutume d'en offrir les meilleurs morceaux à ceux qui se sont distingués par leur bravoure. C'est ainsi que chez Homère, les héros de l'armée grecque récompensent Ajax qui s'étant battu seul contre Hector, l'avait vaincu. Ils invitent les étrangers à leurs festins et à la fin du repas, ils les interrogent sur ce qu'ils font et sur ce qu'ils viennent faire. Souvent, leurs propos de table font naître des sujets de querelles, et le mépris qu'ils ont pour la vie, est cause qu'ils ne se font point une affaire de s'appeler en duel. Car ils ont fait prévaloir chez eux l'opinion de Pythagore qui veut que les âmes des hommes soient immortelles, et qu'après un certain nombre d'années, elles reviennent animer d'autres corps. C'est pourquoi, lorsqu'ils brûlent leurs morts, ils adressent à leurs amis et à leurs parents défunts des lettres qu'ils jettent dans le bûcher, comme s'ils devaient les recevoir et les lire. Dans les voyages et dans les batailles, ils se servent de chariots à deux chevaux, où monte un cocher pour le conduire, outre l'homme qui doit combattre. Ils s'adressent ordinairement aux gens de cheval, en les attaquant avec ces traits qu'ils appellent saunies, et descendent ensuite, pour se battre avec l'épée. Quelques‑uns d'entre eux bravent la mort jusqu'au point de se jeter dans la mêlée, n'ayant qu'une ceinture autour du corps et étant du reste entièrement nus. Ils mènent avec eux à la guerre des serviteurs de condition libre, mais pauvres, qui dans les batailles conduisent leurs chariots et leur servent de gardes. Les Gaulois ont coutume, avant que de livrer bataille, de courir à la rencontre de l'armée ennemie, dont ils défient les plus apparents à un combat singulier, en branlant leurs armes et en tâchant de leur inspirer de la frayeur. Si quelqu'un accepte le défi, alors ils commencent à vanter la gloire de leurs ancêtres et leurs propres vertus. Au contraire, ils abaissent tant qu'ils peuvent celle de leurs adversaires et ils trouvent effectivement le moyen d'affaiblir le courage de leur ennemi. Ils pendent au col de leurs chevaux les têtes des soldats qu'ils ont tués à la guerre. Leurs serviteurs portent devant eux les dépouilles encore toutes couvertes du sang des ennemis qu'ils ont défaits, et ils les suivent en chantant des chants de joie et de triomphe. Ils attachent ces trophées aux portes de leurs maisons, comme ils le font à l'égard des bêtes féroces qu'ils ont prises à la chasse, mais pour les têtes des plus fameux capitaines qu'ils ont tués à la guerre, ils les frottent d'huile de cèdre et les conservent soigneusement dans des caisses. Ils se glorifient aux yeux des étrangers à qui ils les montrent avec ostentation de ce que ni eux ni aucun de leurs ancêtres n'ont voulu changer contre des trésors ces monuments de leurs victoires. On dit qu'il y en a eu quelques‑uns, qui par une obstination barbare, ont refusé de les rendre à ceux-mêmes qui leur en offraient le poids en or. Mais si d'un côté, une âme généreuse ne met point à prix d'argent les marques de sa gloire, de l'autre, il est contre l'humanité de faire la guerre à des ennemis morts. Les Gaulois portent des habits très singuliers, comme des tuniques peintes de toutes sortes de couleurs et des hauts-de-chausses qu'ils appellent bracques. Par-dessus leur tunique, ils mettent une casaque d'une étoffe rayée ou divisée en petits carreaux, épaisse en hiver et légère en été, et ils l'attachent avec des agrafes. Leurs armes sont des boucliers aussi hauts qu'un homme et qui ont toutes leur forme particulière. Comme ils en font non seulement une défense, mais encore un ornement, on y voit des figures d'airain en bosse qui représentent quelques animaux et sont travaillées avec beaucoup d'art. Leurs casques, faits du même métal, sont surmontés par de grands panaches afin d'en imposer davantage à ceux qui les regardent. Les uns font mettre sur ces casques de vraies cornes d'animaux, et d'autres des têtes d'oiseaux ou de bêtes à quatre pieds. Ils se servent de trompettes qui rendent un son barbare et singulier, mais convenable à la guerre. La plupart d'entre eux ont des cuirasses composées de chaînes de fer, mais quelques‑uns, contents des seuls avantages qu'ils ont reçus de la nature, combattent tout à fait nus. Ils portent de longues épées qui leur pendent sur la cuisse droite par des chaînes de fer ou d'airain. Quelques‑uns ont cependant des baudriers d'or ou d'argent. Ils se servent aussi de certaines piques qu'ils appellent lances, dont le fer a une coudée ou plus de longueur et deux palmes de largeur. Leurs saunies ne sont guère moins grandes que nos épées, mais elles sont bien plus pointues. Entre ces saunies, les unes sont droites et les autres ont différents contours, de telle sorte que dans le même coup, non seulement elles coupent les chairs, mais aussi elles les hachent, et enfin, on ne les retire du corps qu'en augmentant considérablement la plaie. Moeurs et coutumes des Gaulois entr'eux en temps de paix. EN GÉNÉRAL, les Gaulois sont terribles à voir. Ils ont la voix grosse et rude, ils parlent peu dans les compagnies et toujours fort obscurément, affectant de laisser à deviner une partie des choses qu'ils veulent dire. L'hyperbole est la figure qu'ils emploient le plus souvent, soit pour s'exalter eux‑mêmes, soit pour rabaisser leurs adversaires. Leur son de voix est menaçant et fier, et ils aiment dans leurs discours l'enflure et l'exagération qui va jusqu'au tragique. Ils sont cependant spirituels et capables de toute érudition. Leurs poètes, qu'ils appellent bardes, s'occupent à composer des poèmes propres à leur musique, et ce sont eux‑mêmes qui chantent, sur des instruments presque semblables à nos lyres, des louanges pour les uns et des invectives contre les autres. Ils ont aussi chez eux des philosophes et des théologiens appelés Saronides, pour lesquels ils sont remplis de vénération. Ils estiment fort ceux qui découvrent l'avenir, soit par le vol des oiseaux, soit par l'inspection des entrailles des victimes, et tout le peuple leur obéit aveuglément. La manière dont ils prédisent les grands événements est étrange et incroyable. Ils immolent un homme à qui ils donnent un grand coup d'épée au‑dessus du diaphragme. Ils observent ensuite la posture dans laquelle cet homme tombe, ses différentes convulsions et la manière dont le sang coule hors de son corps, en suivant sur toutes ces circonstances les règles que leurs ancêtres leur en ont laissées. C'est une coutume établie parmi eux, que personne ne sacrifie sans un philosophe, car persuadés que ces sortes d'hommes connaissent parfaitement la nature divine et qu'ils entrent pour ainsi dire en communication de ses secrets, ils pensent que c'est par leur ministère qu'ils doivent rendre leurs actions de grâces aux dieux, leur demander les biens qu'ils désirent. Ces philosophes, de même que les poètes, ont un grand crédit parmi les Gaulois, dans les affaires de la paix et dans celles de la guerre, et ils sont également estimés des nations alliées et des nations ennemies. Il arrive souvent que lorsque deux armées sont prêtes d'en venir aux mains, ces philosophes se jetant tout à coup au milieu des piques et des épées nues, les combattants apaisent aussitôt leur fureur comme par enchantement, et mettent les armes bas. C'est ainsi que même parmi les peuples les plus barbares, la sagesse l'emporte sur la colère, et les muses sur le dieu Mars. XXI. Distinction des Celtes et des Gaulois confondus par les Romains. IL EST bon de rapporter ici quelques circonstances qui sont inconnues à un grand nombre de personnes. On appelle Celtes les peuples qui habitent au‑dessus de Marseille, entre les Pyrénées. Mais ceux qui demeurent au nord de la Celtique, le long de l'océan et de la forêt Hercynie jusqu'aux confins de la Scythie, sont appelés Gaulois. Cependant les Romains donnent indifféremment ce nom et aux vrais Gaulois et aux Celtes. Parmi les premiers, les femmes ne cèdent en rien à leurs maris du côté de la force et de la taille. Les enfants à leur naissance sont très blonds, mais ils deviennent aussi roux que leurs pères à mesure qu'ils avancent en âge. Ceux qui habitent au Septentrion et dans le voisinage de la Scythie sont extrêmement sauvages. On dit qu'ils mangent les hommes, comme font aussi les Anglais qui habitent l'Iris. D'ailleurs, ils se sont fait connaître par leur courage et par leur férocité, et l'on prétend que les Cimmériens qui ont ravagé toute l'Asie, et que depuis, on a appelé Cimbres par corruption, sont les mêmes que les Gaulois dont nous parlons. De toute ancienneté ces peuples se plaisent au brigandage, aiment à porter le fer et le feu dans les pays voisins et méprisent toutes les autres nations. Ce sont eux qui ont pris Rome, pillé le temple de Delphes et rendu tributaire une grande partie de l'Europe et de l'Asie. Ils occupaient ordinairement le pays des peuples qu'ils avaient vaincus, et leur mélange avec les habitants naturels de la Grèce, leur a fait même donner le nom de Gallo‑Grecs. Enfin, ils ont plusieurs fois défait les Romains en bataille rangée. Au reste, leur cruauté paraît encore davantage dans les sacrifices qu'ils offrent à leurs dieux. Car après qu'ils ont gardé leurs criminels pendant cinq ans, ils les empalent en l'honneur de leurs divinités et les brûlent ensuite sur de grands bûchers avec d'autres offrandes. Ils immolent aussi les prisonniers qu'ils ont faits à la guerre et avec eux, ils égorgent, ils brûlent ou ils font périr de quelque autre manière les bestiaux mêmes qu'ils ont pris sur leurs ennemis. Quoique leurs femmes soient parfaitement belles, ils ne vivent avec elles que rarement, mais ils sont extrêmement adonnés à l'amour criminel de l'autre sexe et couchés à terre sur des peaux de bêtes sauvages, souvent ils ne sont point honteux d'avoir deux jeunes garçons à leurs côtés. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que sans se soucier en aucune façon des lois de la pudeur, ils se prostituent avec une facilité incroyable. Bien loin de trouver rien de vicieux dans cet infâme commerce, ils se croient déshonorés si l'on refuse les faveurs qu'ils présentent. XXII. Des Celtibériens ou Espagnols mêlés aux Celtes.
PASSONS maintenant à
l'histoire des Celtibériens,
voisins des Celtes. L'on raconte que ces derniers et les Ibériens se firent
longtemps la guerre au sujet de leur habitation, mais que ces peuples s'étant
enfin accordés, ils habitèrent en commun le même pays et s'alliant les uns
aux autres par des mariages, ils prirent le nom de Celtibériens, composé des
deux autres. L'alliance de deux nations si belliqueuses et la bonté du terroir
qu'ils cultivaient, contribuèrent beaucoup à rendre les Celtibériens fameux,
et ce n'a été qu'après plusieurs combats et au bout d'un très long temps,
qu'ils ont été vaincus par les Romains. On convient non seulement que leur
cavalerie est excellente, mais
encore que leur infanterie est des plus fortes et des plus aguerries. Les Celtibériens
s'habillent tous d'un sayon noir et velu, dont la laine ressemble fort au poil
de chèvre. Quelques‑uns portent de légers boucliers à la gauloise, et
les autres des boucliers creux et arrondis comme les nôtres. Ils ont tous des
espèces de bottes faites de poil et des casques de fer ornés de panaches de
couleur de pourpre. Leurs épées sont tranchantes des deux côtés et d'une
trempe admirable. Ils se servent encore dans la mêlée de poignards qui n'ont
qu'un pied de long. La manière dont ils travaillent leurs armes est fort
particulière. Ils cachent sous terre des lames de fer et ils les y laissent,
jusqu'à ce que la rouille ayant rongé les plus faibles parties de ce métal,
il n'en reste que les plus dures et les plus fermes. C'est de ce fer ainsi épuré
qu'ils fabriquent leurs excellentes épées et tous leurs autres instruments de
guerre. Ces armes sont si fortes qu'elles entament tout ce qu'elles rencontrent
et qu'il n'est ni bouclier, ni casque, ni à plus forte raison aucun os du corps
humain, qui puisse résister à leur tranchant. Dès que la cavalerie des Celtibériens
a rompu les ennemis, elle met pied à terre et devenue infanterie, elle fait des
prodiges de valeur. Ils observent une coutume étrange : quoiqu'ils soient très
propres dans leurs festins, ils ne laissent pas d'être en ceci d'une malpropreté
extrême, ils se lavent tout le corps d'urine, ils s'en frottent même les
dents, estimant que cette eau ne contribue pas peu à la netteté du corps. Par
rapport aux mœurs, ils sont très cruels à l'égard des malfaiteurs et de
leurs ennemis, mais ils sont pleins d'humanité pour leurs hôtes. Ils accordent
non seulement avec plaisir l'hospitalité aux étrangers qui voyagent dans leur
pays, mais ils souhaitent qu'ils descendent chez eux et ils se battent à qui
les aura et ils regardent ceux chez qui ils demeurent, comme des gens favorisés
des dieux. Ils se nourrissent de différentes sortes de viandes succulentes, et
leur boisson est du miel détrempé dans du vin, car leur pays leur fournit du
miel en abondance, mais le vin leur est apporté d'ailleurs par des marchands étrangers.
Les plus policés des peuples voisins sont les Vaccéens. Ces peuples partagent
entre eux chaque année le pays qu'ils habitent. Chacun ayant cultivé le
morceau de terre qui lui est échu, rapporte en commun les fruits qu'il a
recueillis. Ils en font une distribution égale, et l'on punit de mort ceux qui
en détournent la moindre chose. XXIII. Des Cimbres : les Portugais.
LA PLUS courageuse
nation des Cimbres est celle des Lusitaniens. XXIV. Des Pyrénées
Nous avons fait
mention dans le livre précédent des montagnes de l'Espagne, que l'on nomme les
Pyrénées, lorsque nous avons rapporté les actions d'Hercule. Ces montagnes
surpassent toutes les autres par leur hauteur et par leur continuité. Car séparant
les Gaules de l'Espagne ou du pays des Celtibériens, elles s'étendent vers le
nord l'espace de trois mille stades, depuis la mer du Midi jusqu'à l'océan.
Autrefois, elles étaient couvertes d'une épaisse forêt, mais quelques
pasteurs y ayant mis le feu, elle fut entièrement consumée. L'embrasement
ayant duré plusieurs jours, la superficie de la terre parut brûlée, et c'est
pour cette raison que l'on a donné à ces montagnes le nom de Pyrénées. Des
ruisseaux d'un argent raffiné et dégagé de la matière qui le renfermait,
coulèrent sur cette terre. Les naturels du pays en ignoraient alors l'usage, et
les Phéniciens, qui en connaissaient le prix, leur donnèrent en échange
d'autres marchandises de peu de valeur. Transportant ensuite cet argent dans
l'Asie, dans la Grèce et en d'autres endroits, ils en retirèrent des profits
immenses. Leur avidité pour ce métal fit, qu'en ayant amassé plus qu'ils n'en
pouvaient charger sur leurs vaisseaux, ils s'avisèrent d'ôter tout le plomb
qui entrait dans la fabrique de leurs ancres et d'employer à cet usage l'argent
qu'ils avaient de trop. Les Phéniciens ayant continué ce commerce pendant un
fort long temps, devinrent si riches qu'ils envoyèrent plusieurs colonies dans
la Sicile et dans les îles voisines, dans l'Afrique, dans la Sardaigne et dans
l'Ibérie même. Mais enfin, les Ibériens ayant reconnu les avantages de ce métal,
creusèrent de profondes mines et en tirèrent de l'argent parfaitement beau et
en assez grande quantité pour se faire des revenus très considérables. Nous
rapporterons ici de quelle manière on conduit ce travail. XXV. Travail des mines d'Espagne. IL Y A dans l'Ibérie plusieurs mines d'or, d'argent et de cuivre. Ceux qui travaillent à ces dernières, en retirent ordinairement la quatrième partie de cuivre pur. Les moins habiles de ceux qui entreprennent les mines d'argent, en rendent en l'espace de trois jours la valeur d'un talent euboïque. Car les morceaux de mines sont pleins d'un argent fort compact et très brillant, de sorte que la fécondité de la nature est là, aussi merveilleuse que l'adresse des hommes. Les naturels du pays s'enrichissaient beaucoup autrefois à ce travail, auquel l'abondance de la matière les attachait extrêmement. Mais depuis que les Romains ont subjugué l'Espagne, ses provinces ont été remplies d'un nombre infini d'Italiens qui en ont rapporté des richesses immenses. Car achetant des esclaves en grand nombre, ils les mettent sous la conduite des intendants des mines. Ceux‑ci leur faisant creuser en différents endroits des routes ou droites ou tortueuses, trouvent bientôt des veines d'or et d'argent. Ils donnent à leurs mines, non seulement la longueur de plusieurs stades, mais encore une profondeur extraordinaire et ils tirent ainsi leurs trésors des entrailles de la terre. Au reste, si l'on compare ces mines avec celles de l'Attique, quelle différence ne trouvera‑t-on pas entre les unes et les autres ! Dans ces dernières, outre un travail excessif, on est encore obligé à de grandes dépenses. Souvent même, au lieu d'en tirer le profit qu'on en espérait, on y perd le bien qu'on possédait, comme le chien de la fable. Au contraire, ceux qui travaillent aux mines de l'Espagne, ne sont jamais trompés dans leurs espérances, et pourvu qu'ils rencontrent bien en commençant, ils découvrent à chaque pas qu'ils font, une matière toujours plus abondante, et les veines semblent s'entrelacer les unes avec les autres. Les ouvriers trouvent assez souvent quelques‑uns de ces fleuves qui coulent sous terre. Pour en diminuer la violence, ils les détournent dans des fossés qui vont en serpentant, et l'avidité du gain les fait venir à bout de leur entreprise. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'ils dessèchent entièrement ces fleuves par le moyen de la roue ou de la vis égyptienne qu'Archimède de Syracuse inventa dans son voyage en Égypte. Ils s'en servent pour faire monter continûment ces eaux jusqu'à l'entrée de la mine, et ayant mis à sec l'endroit où elles coulaient, ils y travaillent à leur aise. En effet, cette machine est si artistement inventée, que par son moyen, on transporterait aisément un fleuve entier d'un lieu profond sur une plaine élevée. Mais ce n'est pas seulement en ceci qu'on a lieu d'admirer Archimède. Nous lui devons encore plusieurs autres machines qui ont rendu son nom fameux par toute la terre. Nous en ferons un détail exact lorsque nous serons parvenus à l'histoire de sa vie. Les esclaves qui demeurent dans les mines rapportent, comme nous l'avons dit, des revenus considérables à leurs maîtres, mais la plupart d'entre eux meurent de misère, après avoir été excessivement tourmentés pendant leur vie. On ne leur donne aucun relâche, et les hommes qui les commandent, les contraignent par les coups à des travaux qui passent leur force, jusqu'à ce qu'ils y laissent leur malheureuse vie. Ceux d'entre eux dont le corps est plus robuste et l'âme plus patiente, ont à souffrir plus longtemps, en attendant une mort que l'excès des maux qu'ils endurent, leur doit faire préférer à la vie. Entre les différentes choses que l'on observe dans ces mines, celle‑ci ne me semble pas une des moins remarquables. On n'en voit aucune qui soit nouvellement ouverte, mais elles le furent toutes par l'avarice des Carthaginois, du temps que ces peuples étaient les maîtres de l'Espagne. Ce fut par le moyen de l'argent qu'ils tirèrent de ces mines, qu'ils eurent à leur solde des soldats courageux, dont ils se servirent dans les grandes expéditions qu'ils firent alors. Car les Carthaginois avaient pour maxime de ne se fier jamais ni à leurs propres soldats ni à ceux de leurs alliés. Combattant à force d'argent, ils ont prodigieusement inquiété les Romains, les Siciliens et les Africains. Au reste, il semble qu'on puisse dire que la passion des Carthaginois pour les richesses, leur a fait chercher tous les moyens d'en acquérir, et que celle des Romains a été de ne rien laisser à personne. On trouve aussi de l'étain en plusieurs endroits de l'Espagne, non pas sur la superficie de la terre, comme l'ont faussement écrit quelques historiens, mais dans des mines, d'où il faut le tirer, pour le faire fondre comme l'or et l'argent. La plus grande abondance de ce métal est dans des îles de l'Espagne situées au‑dessus de la Lusitanie, et qu'on nomme pour cette raison les îles Cassitérides. Il y en a aussi quantité dans l'île Britannique, située vis‑à‑vis des Gaules. Les marchands chargent l'étain sur des chevaux et le transportent au travers de la Celtique jusqu'à Marseille et à Narbonne. Cette dernière ville est une colonie des Romains. Sa situation et ses richesses la rendent la plus commerçante de toutes les villes de ces cantons. XXVI. Des Liguriens. LES LIGURIENS qui viennent ensuite, habitent un canton sauvage et stérile. Ils mènent une vie misérable, travaillant assidûment à des ouvrages rudes et fâcheux. Comme leur pays est couvert d'arbres, ils sont obligés de passer tout le jour à les couper. Pour cet effet, ils se servent de haches extrêmement fortes et pesantes. Ceux qui travaillent à la terre sont le plus souvent occupés à casser les pierres qu'ils y rencontrent, car ce terroir est si ingrat qu'il serait impossible d'y trouver une seule motte de terre qui fût sans pierre. Cependant, quelque rudes que soient leurs travaux, la longue habitude les leur fait paraître supportables. Ils achètent une très petite récolte par beaucoup de peines et de fatigues. L'assiduité au travail et le défaut de nourriture les rendent extrêmement maigres, mais en même temps très nerveux. Leurs femmes les aident dans leurs travaux, car elles ne sont pas moins laborieuses que leurs maris. Les Liguriens vont fréquemment à la chasse et ils réparent, par le nombre des bêtes qu'ils y tuent, la disette de fruits qui règne chez eux. Comme dans leurs chasses ils sont souvent obligés de passer sur des montagnes couvertes de neige et par des lieux très escarpés, leurs corps en deviennent plus forts et plus agiles. La Ligurie étant pour ainsi dire un pays inconnu à Cérès et à Bacchus, la plupart de ses habitants ne boivent que de l'eau et ne mangent que de la chair des animaux domestiques ou sauvages, et quelques herbes qui croissent dans leurs campagnes. Ils passent ordinairement la nuit couchés à plate terre, rarement dans des cabanes, mais plus souvent dans les fentes des rochers ou dans des cavernes creusées naturellement et capables de les garantir des injures de l'air. Au reste, ils conservent en ceci comme en toute autre chose leurs premières et plus anciennes façons de vivre. On peut dire en général que dans la Ligurie, les femmes y sont aussi fortes que les hommes, et que les hommes y ont la force des bêtes féroces. Aussi leur entend‑on souvent dire qu'à la guerre, le plus faible Ligurien ayant appelé à un combat singulier le Gaulois le plus grand et le plus fort, ce dernier a presque toujours été vaincu et tué. Les Liguriens sont armés plus à la légère que les Romains. Ils portent un bouclier à la gauloise et une épée d'une médiocre grandeur. Par-dessus leur tunique ils mettent un ceinturon et leurs habillements sont de peaux de bêtes fauves. Cependant, quelques‑uns d'eux ayant servi sous les Romains ont changé l'ancienne forme de leurs armes pour se conformer aux usages de leurs chefs. Ils font paraître leur courage non seulement dans la guerre, mais encore dans toutes les rencontres périlleuses de la vie. Ils courent des risques infinis, lorsqu'ils vont négocier dans les mers de Sardaigne et d'Afrique, s'exposant aux plus horribles tempêtes, dans des barques ordinaires, et qui n'ont point les agrès nécessaires à la navigation. XXVII. Des Tyrrhéniens ou Toscans.
LES TYRRHÉNIENS ou
Toscans, recommandables autrefois par leur valeur, ont été possesseurs d'un très
grand pays et fondateurs de plusieurs villes. Comme ils avaient une
flotte très puissante qui les rendait maîtres de la mer, ils donnèrent leur
nom à celle qui borde l'Italie. Ce sont eux aussi qui pour les combats sur
terre, ont inventé une trompette excellente, et qui fut nommée tyrrhénienne
de leur nom. Pour relever la dignité de leurs généraux, ils leur donnèrent
des licteurs, le chariot d'ivoire et la robe de pourpre. Ils ont imaginé les
premiers de faire construire des portiques au-devant de leurs maisons, invention
commode pour éloigner le bruit que font d'ordinaire le peuple qui passe, les
esclaves et les autres domestiques du maître. Les Romains, qui les ont imités
en plusieurs choses, ont pris d'eux cette idée et l'ont portée à une plus
grande magnificence. Les Toscans se sont appliqués avec soin à l'étude des
belles-lettres et à la philosophie, mais ils se sont adonnés plus particulièrement
que les autres peuples, à la connaissance des présages qui se tirent de la
foudre. Aussi jusqu’à présent, les chefs de toutes les nations les ont
toujours respectés et ont toujours eu recours à eux pour l'interprétation des
coups de tonnerre qu'ils avaient entendus. La Toscane est un pays très fertile
et parfaitement bien cultivé. C'est ce qui fait qu'ils ont des fruits, autant
qu'il en faut, non seulement pour leur nourriture, mais encore pour l'abondance
et la superfluité de leurs tables. Ils s'y mettent deux fois par jour, et à
chaque fois, elles sont servies avec délicatesse et avec luxe. Leurs lits sont
garnis d'étoffes à fleurs. Ils ont chez eux quantité de vases d'argent et un
très grand nombre de domestiques. Parmi ces esclaves, les uns sont remarquables
par leur taille et par leur beauté, les autres par leurs habits extrêmement
propres et fort au‑dessus de leur condition. Les jeunes gens et même les
esclaves occupent des appartements séparés et tous infiniment commodes. Mais
enfin, ils ont entièrement perdu ce courage par lequel leurs pères se sont
autrefois si distingués et ils passent maintenant leur vie dans la débauche et
dans la fainéantise. La fertilité de leur terroir ne contribue pas peu à les
entretenir dans la mollesse, en leur fournissant toutes sortes de fruits. En
effet, la Toscane est un pays abondant et composé de vastes plaines entrecoupées
de quelques collines aisées à labourer. Enfin, cette contrée demeure toujours
un peu humide, non seulement pendant l'hiver, mais encore pendant l'été. XXVIII. De l'Arabie et des îles de la mer qui est à son midi.
APRÈS avoir
suffisamment parlé des îles de l'océan et des pays situés à l'Occident et
au Septentrion, nous devons passer aux îles de cette mer que l'Arabie voit à
son midi, mais en déclinant un peu vers son levant et du côté de la Gédrosie.
L'Arabie est un pays rempli d'un nombre presque infini de villages et de quantité
de villes parfaitement belles, toutes situées sur des collines de différente
élévation. Les plus grandes de ces villes sont considérables par la beauté
des palais du prince, par le nombre des habitants et par la richesse de chacun
d'eux. Les campagnes de l'Arabie rapportent avec abondance toutes sortes de
fruits, et les troupeaux de toutes les espèces n'y manquent jamais de pâturages.
La quantité de fleuves qui traversent ce pays, contribue beaucoup à
l'excellence des fruits que l'on y recueille. Ainsi, c'est avec justice qu'on a
donné le nom d'Arabie Heureuse à la principale de ses provinces. Assez près
des rivages de cette contrée, on trouve dans l'océan un grand nombre d'îles,
et il y en a trois principales qui méritent une place dans cette histoire. La
première s'appelle l'île Sacrée. Il est défendu d'y enterrer les morts, et
on les transporte dans l'île voisine qui est la seconde, et qui n'en est éloignée
que de sept stades. L'île Sacrée produit peu de fruits, mais en revanche, elle
rapporte de l'encens en si grande quantité que ce que l'on en recueille suffit
pour le culte que l'on rend aux dieux par toute la terre. On y trouve aussi
beaucoup de myrrhe et différents autres parfums qui répandent tous une
excellente odeur. L'arbre qui porte l'encens est fort bas et semblable à la fève
blanche d'Égypte, sa feuille ressemble à celle du saule, et sa fleur est de
couleur d'or. L'encens sort de cet arbre en forme de larme. La figure de l'arbre
qui porte la myrrhe, approche fort de celle du lentisque, mais ses feuilles sont
beaucoup plus minces et plus serrées, et la myrrhe découle de ses racines,
quand on a creusé la terre à l'entour. Dans le terroir le plus favorable, ces
arbres rapportent deux fois par an, savoir au printemps et en été, mais le suc
qui en découle dans cette dernière saison
est de couleur blanche, au lieu qu'au printemps, il est de couleur
rousse, à cause de la rosée qui tombe dessus. Les insulaires recueillent le
fruit du jonc marin, et il leur sert non seulement de nourriture et de breuvage,
mais c'est encore pour eux un excellent remède contre la dysenterie. L'île est
partagée entre les habitants, mais le roi en a la meilleure partie et le dixième
des fruits que l'on recueille dans les autres, lui appartient encore. On dit que
cette île a deux cents stades de largeur. Ses habitants, appelés Panchéens,
apportent à la terre ferme leur myrrhe et leur encens et le vendent là à des
marchands arabes. D'autres marchands, ayant acheté des Arabes ces marchandises,
les transportent dans la Phénicie, dans la Coelé‑Syrie et dans l'Égypte,
d'où enfin on les envoie dans tous les pays du monde. La troisième île, qui
est fort grande et qui a plusieurs stades de longueur, est éloignée de l'île
Sacrée de trente stades vers l'orient, mais son terrain s'avance beaucoup du même
côté. On ajoute que lorsque l'on regarde les Indes du promontoire oriental de
cette île, tout ce pays ne paraît que comme une nuée à cause de son grand éloignement. XXIX. Description particulière de l'île de Panchaïe. ON RACONTE plusieurs choses mémorables de l'île, qu'on appelle Panchaïe. Elle est habitée non seulement par les naturels du pays, mais encore par des Indiens, par des Scythes et par des Crétois. C'est là qu'est une ville très belle et très riche nommée Panara. Ses citoyens sont appelés les suppliants de Jupiter Triphylien. De tous les Panchéens ce sont les seuls qui aient des lois qui leur soient particulières. Ils n'obéissent à aucun roi, mais tous les ans ils élisent trois magistrats à qui appartiennent tous les jugements qui ne vont pas à la mort, mais ils renvoient les causes capitales aux prêtres. Le temple de Jupiter Triphylien, situé dans une plaine, est à soixante stades de Panara. Il est considérable, non seulement par son ancienneté et par ses richesses, mais encore par la beauté du terrain qui l'environne. Le champ sacré est couvert d'arbres de toute espèce, tant fruitiers que stériles, mais tous agréables à la vue. En effet, on y voit des cyprès d'une grande hauteur, des planes, des lauriers et des myrtes, continuellement arrosés par des eaux vives, car dans le bois qui tient au temple, il y a une fontaine qui en jette une si prodigieuse quantité, qu'elle forme non loin de sa source un fleuve déjà navigable. Ces eaux se partageant en plusieurs canaux et arrosant par ce moyen tout le champ sacré, elles y font croître un grand nombre de très beaux arbres qui laissent entre eux des espaces vides où l'on peut s'assembler. La plupart des habitants passent l'été sous ces ombrages, et une infinité d'oiseaux admirables par la variété de leurs couleurs et de leurs chants y viennent faire leurs nids. Enfin, la diversité des plantes et des fleurs qui ornent les jardins et les prairies de cette contrée, en font un séjour délicieux et digne d'être la demeure des dieux mêmes. On y voit aussi de grandes allées de noyers et de palmiers qui fournissent une grande abondance d'excellents fruits. Outre cela, on y trouve quantité de vignes de différentes espèces, qui s'élevant fort haut et diversement entrelacées, surprennent agréablement la vue et forment un paysage charmant. Le temple de Jupiter Triphylien et ses prêtres.
LE TEMPLE est superbe
et tout bâti de pierres blanches. Sa longueur est de deux arpents sur une
largeur proportionnée. Il est soutenu par des colonnes très massives, mais que
la sculpture a extrêmement embellies. Les statues des dieux, remarquables par
leur grandeur et par leur poids énorme, sont autant de chefs‑d'œuvre de
l'art. Á l'entour du temple on voit les maisons de ceux qui le desservent, et
le frontispice fait face à une avenue longue de quatre stades sur trente toises
de large. Les deux côtés de cette avenue sont ornés de grandes statues
d'airain posées sur des baies carrées, elle est terminée par les sources qui
forment le fleuve dont nous venons de parler. Ses eaux, qui sont fort claires et
fort douces, ne contribuent pas peu à la conservation de la santé. On les
appelle eaux du soleil. Les sources de ce fleuve sont partout revêtues de
pierre blanche jusqu'à la longueur de quatre stades de chaque côté et il
n'est permis à aucun homme, excepté aux prêtres, d'entrer dans cette enceinte
La plaine où est situé le temple est toute consacrée aux dieux et les revenus
en sont destinés aux frais des sacrifices. Cette plaine est terminée par une
montagne fort haute et aussi consacrée aux dieux. On la nomme le char d'Urane
ou l'Olympe Triphylien. On dit qu'autrefois Urane, tenant l'empire du monde, se
plaisait à venir sur cette montagne contempler le ciel et les astres. Elle fut
enfin nommée l 'Olympe Triphylien à cause des trois nations qui l'habitent,
savoir les Panchéens , les Océanites
et les Doïens. Ces derniers furent chassés par Ammon, qui de plus rasa entièrement
les villes de Doïa et d'Astérusie qui leur appartenaient. On raconte que tous
les ans les prêtres font sur cette montagne un sacrifice plein de cérémonies
très religieuses. Au‑delà de cette montagne et dans le reste de la
Panchaïe on trouve, dit‑on, des bêtes de toute espèce, comme des éléphants,
des lions, des léopards, des chevreuils et quantité d'autres animaux
remarquables par leur figure et par leur force. Cette île a encore trois
grandes villes, savoir, Hyracie, Dalis et Océanis. Le terroir en est excellent
et on y recueille toutes sortes de vins. Moeurs et coutumes de toute l'île.
LES HOMMES y sont
courageux et combattent sur des chariots à la manière des anciens. Ils sont
partagés en trois classes. La première est celle des prêtres, à laquelle on
joint celle des artisans. La seconde est celle des laboureurs, et la troisième
comprend les soldats et les bergers. Les prêtres gouvernent tout. Ce sont eux
qui jugent les procès et dont les ordonnances font la loi publique. Les
laboureurs apportent en commun tous les fruits qu'ils ont recueillis, et ceux
qui paraissent avoir cultivé leur champ avec le plus de soin sont distingués
avantageusement dans le partage qu'on fait des provisions annuelles. Les prêtres
nomment le premier, le second, le troisième, jusqu'à dix de ceux qui ont mérité
cette distinction pour donner de l'émulation à tous les autres. Tout de même,
les pasteurs rendent publiquement en nombre ou en valeur les troupeaux et les
victimes dont on leur a confié l'entretien. Car il n'est permis à personne de
posséder rien en propre, à l'exception de sa maison et de son jardin. Les prêtres
reçoivent tous les revenus de l'état et le partagent également entre les
particuliers, en retenant pour eux une double part. Les Panchéens sont habillés
d'étoffes très douces, à cause que les brebis de leur île ont la laine
beaucoup plus fine que celles des autres pays. Les hommes portent ainsi que les
femmes plusieurs ornements d'or comme des colliers, des bracelets et des anneaux
qu'ils passent dans leurs oreilles à la façon des perles. Leur chaussure, la même
pour tous, est ornée d'un mélange agréable de couleurs. Les soldats partagent
entre eux la garde du pays où ils élèvent des forts et des retranchements
contre les incursions des voleurs qui occupent un canton de l'île et qui étant
adroits et courageux attaquent les laboureurs et leur font une espèce de
guerre. Les prêtres se traitent avec beaucoup plus de délicatesse et de
somptuosité que le reste du peuple. Leurs habits sont d'un lin très blanc et
très fin, et quelquefois d'une laine presque aussi fine que le lin même. De
plus, ils ornent leurs têtes de mitres d'or filé, et leurs pieds de sandales
faites avec un très grand art. Ils portent sur eux des bijoux d'or en aussi
grand nombre que les femmes et surtout des pendants d'oreille. Leur principale
occupation est de servir les dieux, de chanter des hymnes en leur honneur et de
célébrer en vers leurs actions et les biens dont les hommes leur sont
redevables. Ils disent qu'ils tirent leur origine de Crète, et que Jupiter,
lorsque vivant parmi les hommes il régnait sur toute la terre, les transféra
dans l'île de Panchaïe. Pour prouver ce qu'ils avancent, ils font voir qu'ils
ont conservé dans leur langue plusieurs mots crétois et qu'ils entretiennent
avec ce peuple une amitié et une liaison qui leur ont été recommandées par
leurs ancêtres. Ils montrent aussi des caractères que Jupiter,
disent‑ils, a tracés de sa propre main, lorsqu'il jeta les premiers
fondements de leur temple. La Panchaïe a plusieurs mines d'or, d'argent,
d'airain et de fer, mais il n'est pas permis de transporter hors de l'île aucun
de ces métaux. Il est même défendu aux prêtres de sortir hors de l'espace
consacré aux dieux, et s'ils en sortent, chacun de ceux qui les rencontrent a
droit de les tuer. Le temple est rempli d'offrandes d'or et d'argent que la
suite des temps a prodigieusement accumulées. Les portes sont ornées
d'ouvrages d'or, d'argent, d'ivoire et du bois de l'arbre qui porte l'encens. Le
lit du dieu a six coudées de long et quatre de large. Il est d'or massif et
d'un travail très recherché et très fini. Sa table n'est pas moins magnifique
et elle est presque aussi grande que le lit auprès duquel elle est placée. Au
pied du lit, vers le milieu, s'élève une haute colonne d'or dont l'inscription
est en caractères que les Égyptiens nomment sacrés. Elle contient l'histoire
d'Uranus, de Jupiter, de Diane et d'Apollon, le tout écrit de la propre main de
Mercure. Nous n'en dirons pas davantage sur les îles voisines de l'Arabie. XXX. De l'île de Samothrace et de sa distinction avec l'île de Samos.
Nous commencerons la
description des îles grecques situées dans la mer Égée par la Samothrace.
Quelques‑uns disent que cette île s'appelait autrefois Samos, mais que
depuis on l'a nommée Samothrace, pour la distinguer de l'île voisine où la
ville de Samos a été bâtie. Les habitants de la Samothrace sont indigènes.
C'est pourquoi il ne nous est resté rien de certain de l'histoire ancienne de
ce pays. D'autres prétendent qu'elle a tiré son nom des colonies de Samos et
de la Thrace qui vinrent s'y établir en même temps. Elle conserve encore dans
les cérémonies sacrées plusieurs termes de sa langue originale. Ses
historiens racontent qu'avant les déluges des autres pays, elle en avait
souffert un très grand par les eaux qui étaient venues d'abord de la séparation
des Cyanées et qui s'étendirent jusqu'à l'Hellespont. On dit que la mer de
Pont, autrefois fermée comme un lac, fut pour lors tellement grossie par les
eaux des fleuves qui s'y jettent qu'elle s'éleva impétueusement par-dessus ses
rivages et répandit sur les campagnes de l'Asie, les eaux qui forment
aujourd'hui la Propontide. On ajoute qu'une grande partie de la Samothrace en
fut aussi submergée, de telle sorte que longtemps après, quelques pêcheurs
tiraient encore dans leurs filets des chapiteaux de colonnes qui marquaient que
cette mer couvrait des ruines de villes. Les lieux les plus élevés de l'île
servirent seuls de refuge contre ce débordement. Mais la mer montant toujours,
les insulaires eurent recours aux dieux et ayant obtenu d'eux leur salut, ils
marquèrent les bornes de l'inondation et dressèrent plusieurs autels où ils
sacrifient encore aujourd'hui. Par là, dit‑on, il est clair que la
Samothrace a été habitée avant le dernier
de nos déluges. On raconte que Saon, fils de Jupiter et d'une Nymphe ou,
selon d'autres, de Mercure et de Rhéné, rassembla ensuite les habitants de
cette île qui vivaient épars dans les campagnes. Leur ayant donné des lois,
il les distribua en cinq tribus qu'il distingua par les noms de ses cinq fils et
prit pour lui le nom du pays même. Ce fut alors que Jupiter ayant eu commerce
avec Électre, l'une des filles d'Atlas, fit naître chez eux Dardanus, Iasion
et Harmonie. Dardanus, homme entreprenant, passa le premier en Asie sur un petit
vaisseau. Il y bâtit d'abord une ville qui porta son nom et construisit un
palais dans le lieu qui fut ensuite appelé Troie, mais les peuples gardèrent
le nom de Dardaniens. Il gouverna plusieurs nations dans l'île, et fonda même
la colonie des Dardaniens de la Thrace. Jupiter voulant distinguer aussi le
second de ses fils lui enseigna les mystères sacrés. Ils étaient déjà établis
dans l'île, mais il y ajouta alors des circonstances qui n'étaient connues que
des initiés. Iasion paraît être le premier qui y ait admis des étrangers, ce
qui donna un très grand lustre à cette initiation. Environ ce temps‑là,
Cadmus, fils d'Agénor, cherchant Europe, passa jusque dans la Samothrace, où
s'étant fait initier il épousa Harmonie, sœur de Iasion et non sœur de Mars,
comme le disent les mythologistes grecs. Ce furent les premières noces au
festin desquelles les dieux voulurent bien assister. Cérès, qui chérissait
tendrement Iasion, donna du blé pour présent aux mariés, Mercure leur apporta
la lyre, Minerve son fameux collier, son voile et la flûte. Électre y célébra
les mystères de la mère des dieux et y fit danser les orgies au bruit des
tambours et des timbales. Apollon ensuite joua de la lyre, les Muses l'accompagnèrent
avec leurs flûtes et les autres dieux applaudirent tous à ce mariage par des
acclamations de joie. Au sortir de là Cadmus, suivant l'ordre d'un oracle, vint
bâtir Thèbes en Béotie. Quant à Iasion, on dit qu'il épousa Cybèle et
qu'il eut de cette déesse un fils nommé Corybas, mais peu après, ayant été
mis au rang des dieux, Dardanus, Cybèle et Corybas portèrent en Asie et
particulièrement en Phrygie les mystères de la mère des dieux. Cybèle épousa
ensuite le premier Olympus qui la rendit mère d'Alée à laquelle elle donna
son nom de Cybèle. Corybas de son côté se maria avec Thébè, fille de Cilix,
et donna le nom de Corybantes à ceux qui entraient dans une espèce de
fureur en célébrant les mystères de la déesse. C'est avec ces mystères que
l'usage des flûtes passa en Phrygie. La lyre de Mercure fut transportée dans
la ville de Lyrnesse qu'Achille prit et saccagea depuis. On lit dans la fable
que Plutus fut fils de Iasion et de Cérès. Mais c'est une pure allégorie dont
le vrai sens est que les blés de Cérès donnés à Iasion aux noces
d'Harmonie, sont la source des richesses désignées par Plutus. Á l'égard des
autres interprétations, il n'y a que les initiés qui les sachent. On a
beaucoup fait valoir les apparitions dont les dieux les ont favorisés et les
secours qu'ils ont reçus d'eux, en les invoquant dans les périls. Il est vrai
du moins que l'initiation les rend plus religieux, plus justes et meilleurs en
toute manière qu'ils ne l'étaient auparavant. C'est pour cela que les anciens
héros et les demi‑dieux les plus célèbres ont aspiré à cet honneur,
et c'est par la faveur des dieux attachée à cette cérémonie que Iasion, les
Dioscures, Hercule et Orphée ont réussi dans leurs entreprises les plus périlleuses. XXXI. De l'île de Naxos.
NOUS SOMMES conduits
naturellement de l'île de la Samothrace à celle de Naxos. Cette dernière, qui
s'appelait d'abord Strongyle, fut habitée en premier lieu par des Thraces et
voici à quelle occasion. Selon les mythologistes, Borée eut pour fils de deux
mères différentes Lycurgue et Butès. Celui‑ci dressa des embûches à
son aîné. Ayant été découvert, son père ne lui imposa aucune autre peine
que de s'embarquer avec ses complices et d'aller chercher une autre habitation.
Butès, rassemblant quelques Thraces, se mit en mer et ayant été jeté vers
les Cyclades, il prit terre dans l'île de Strongyle où ses compagnons et lui vécurent
du métier de pirates. Mais comme ils n'avaient point de femmes, ils en allèrent
chercher dans les îles du voisinage. Ensuite, la plupart des Cyclades étant désertes
et les autres peu habitées, ils tentèrent de plus longues courses. Repoussés
dans l'Eubée, ils abordèrent en Thessalie, où ils se trouvèrent au milieu
des nourrices de Bacchus qui célébraient les orgies au pied d'une montagne
nommée Drios, située dans l'Achaïe Phtiotide. A leur aspect, les unes
s'enfuirent le long de la mer après y avoir jeté les instruments sacrés, et
les autres se sauvèrent sur la montagne. Cependant une d'elles, nommée
Coronis, fut saisie et amenée à Butès qui s'en rendit maître par force. Elle
eut recours, pour se venger de l'affront qu'elle venait de recevoir, à
l'invocation de Bacchus. Ce dieu envoya tout à coup à Butès un transport de
frénésie qui le fit précipiter dans un puits où il mourut. Malgré un
exemple si effrayant, les Thraces enlevèrent quelques autres femmes dont les
plus considérables furent Iphimédée, femme d'Aloeus, et sa fille Pancratis,
et ils retournèrent dans Strongyle avec leurs proies. Là, ils élurent pour
roi, à la place de Butès, Agassamenus à qui ils firent épouser la belle
Pancratis, fille d'Aloeus. Avant cette élection deux des principaux Thraces,
nommés Sicelus et Ecetor, s'étaient déjà tués l'un l'autre en se disputant
cette princesse. Quant à Iphimédée, Agassademus la donna en mariage à un de
ses amis qu'il avait nommé son lieutenant. Cependant Aloeus envoya ses deux
fils, Otus et Éphialte, à la recherche de sa femme et de sa fille. Ces princes
ayant fait une descente dans Strangyle, vainquirent les Thraces et prirent leur
ville. Pancratis mourut peu de temps après. Otus et Éphialte entreprirent de
s'établir dans l'île et même de s'en rendre les maîtres. Ils en vinrent à
bout et changèrent le nom de Strongyle en celui de Die. Dans la suite, les deux
frères s'étant fait mutuellement la guerre et ayant perdu beaucoup de monde,
ils y périrent eux‑mêmes et reçurent après leur mort le nom et les
honneurs de héros. Les Thraces avaient occupé cette île
plus de deux cents ans lorsqu'une grande sécheresse la leur fit
abandonner. Les Cariens, chassés de l'île qu'on appelle aujourd'hui Latmie,
vinrent habiter celle de Die, et leur roi Naxius, fils de Polémon, changea ce
nom en celui de Naxos tiré du sien. Ce Naxius, homme vertueux et illustre,
laissa un fils nommé Leucippe, dont le fils nommé Smardius régna sur l'île.
C'est ce roi qui reçut chez lui Thésée venu de Crète à Naxos avec Ariane,
et c'est là même que Thésée ayant été averti par un songe menaçant de
renoncer à Ariane, la laissa en effet et se rembarqua. Bacchus dès la même
nuit la transporta sur le mont Arius. Il disparut aussitôt, et Ariane disparut
bientôt après lui. Les habitants de Naxos prétendent que ce dieu a été
nourri chez eux, que leur île lui a toujours été chère et qu'elle est appelée
par quelques‑uns Dionysiade. Ils
content que Sémélé ayant été consumée par la foudre, Jupiter sauva son
fruit en l'enfermant dans sa cuisse, que le terme de la naissance étant arrivé,
il choisit Naxos pour cacher cet enfant à Junon et qu'il en confia le soin à
trois Nymphes de cette île, Philie, Coronis et Cléide. On ajoute qu'il frappa
Sémélé de la foudre avant son accouchement, afin que Bacchus, passant pour être
né de père dieu et de mère déesse, reçût l'immortalité dès sa naissance.
Ces peuples se vantent aussi d'avoir été récompensés de l'éducation qu'ils
ont donnée à Bacchus par la longue félicité de leur île. En effet, les
habitants de Naxos ont eu de grandes forces maritimes. Ce furent eux qui les
premiers se détachèrent de l'alliance de Xerxès, et par là, ils contribuèrent
beaucoup à la défaite de son armée navale. Enfin, ils se distinguèrent parmi
les alliés à la bataille de Platées. Ils allèguent même l'excellence de
leur vin comme une marque évidente de la reconnaissance et de la faveur de
Bacchus. XXXII. De l'île de Symè.
L'ÎLE de Symè,
auparavant déserte, eut pour premiers habitants ceux qui vinrent avec Triopas
sous la conduite de Cthonius, fils de Neptune et de Symè, de laquelle l'île a
tiré son nom. Elle a eu pour roi le beau Nirée, fils de Charops et d'Aglée.
Il gouvernait aussi une partie de la Cnide. Ce fut lui qui accompagna Agamemnon
au siège de Troie. Après cette guerre, les Cariens, devenus maîtres de la
mer, le devinrent aussi de cette île. La sécheresse les en ayant chassés
depuis, ils se retirèrent dans un lieu nommé Urane, et la Symè demeura déserte
jusqu'à ce qu'une flotte de Lacédémoniens et d'Argiens y vînt aborder. On
raconte ainsi la manière dont elle fut repeuplée. Entre ceux qui suivaient
Hippotus, un nommé Nausus qui n'avait point eu de part dans la distribution des
terres que ce capitaine avait faite à ses autres camarades, se mit à la tête
d'un nombre de gens qui n'étaient pas mieux partagés que lui et alla s'établir
avec eux dans Symè qu'ils trouvèrent abandonnée. Ils reçurent là quelques
compatriotes qui vinrent pour la même raison qu'eux sous la conduite de Xuthus.
On dit même qu'il se trouva dans cette colonie des Cnidiens et des Rhodiens. XXXIII. Des îles Calydne et Nisyre.
LES ÎLES de Calydne
et de Nisyre furent d'abord occupées
par des Cariens mais dans la suite Thessalus, fils d'Hercule, s'empara de l'une
et de l'autre. C'est pourquoi ses fils Antiphus et Phidippe, rois de Cos, se
trouvent chefs des habitants de ces deux îles dans le dénombrement de l'armée
grecque au siège de Troie. Au retour de cette guerre, quatre des vaisseaux
d'Agamemnon échouèrent contre Calydne, et ceux qui les montaient furent reçus
et admis dans l'île au nombre des citoyens. Les insulaires de Nisyre étaient
tous péris par un tremblement de terre, mais ceux de Cos la repeuplèrent comme
Calydne. La peste ayant ensuite ravagé Nisyre, l'habitation fut rétablie par
une colonie de Rhodiens. A l'égard de Carpathe, Minos, le premier des Grecs qui
se fût rendu maître de la mer, y établit une partie de ses soldats et
plusieurs siècles après lui, Joclès, fils de Démoléon, Argien d'origine, y
envoya une colonie. XXXIV. De l'île de Rhodes. L'ÎLE de Rhodes fut premièrement habitée par des hommes nommés Telchins. Selon la Fable, ils étaient fils de la Mer et l'on conte qu'ils élevèrent Neptune conjointement avec Caphire, fille de l'Océan, parce que Rhée leur avait confié cette enfant. On leur attribue l'invention de plusieurs arts utiles aux hommes. Ils ont les premiers dressé des statues aux dieux, et l'on en voit encore quelques‑unes qui portent leur nom. Il y a chez les Lindiens un Apollon Telchinien, chez les Jalysiens une Junon et des Nymphes Telchiniennes, et une autre Junon surnommée de même chez les peuples de Camire. On prétend aussi qu'ils étaient enchanteurs comme ceux qu'on appelle mages et qu'il ne tenait qu'à eux de rassembler les nuages et de faire tomber de la pluie, de la grêle et de la neige. Ils changeaient de forme à leur gré et ils faisaient d'ailleurs un secret de tous leurs arts. Neptune, parvenu à l'âge d'homme, aima Alie, sœur des Telchins, et il en eut six fils et une fille nommée Rhodé qui donna son nom à l'île. Ce fut, dit‑on, dans sa partie orientale que naquirent les Géants. Après leur défaite, Jupiter devint amoureux d'une autre Nymphe, sœur des Telchins, et en eut trois fils, Spartée, Cronius et Cutus. Dans leur jeunesse, Vénus passant de Cythère dans l'île de Chypre et voulant relâcher à Rhodes, les fils de Neptune furent assez téméraires et assez insolents pour lui interdire l'entrée du port. La déesse, pour s'en venger, jeta sur eux un vertige pendant lequel ils firent violence à leur propre mère et commirent d'autres excès à l'égard de leurs concitoyens. Neptune apprenant ces désordres en voulut couvrir la honte en cachant ses fils dans la terre où on leur donna le nom de Génies orientaux. Alie, leur mère, s'étant jetée dans la mer fut appelée Leucothée et acquit les honneurs divins. Dans la suite, les Telchins, prévoyant une inondation prochaine, abandonnèrent l'île et se dispersèrent. Lycus étant venu dans le pays qu'on a depuis nommé Lycie, y bâtit le Temple d'Apollon Lycien sur le fleuve Xanthus. Ceux qui étaient demeurés dans l'île périrent par les eaux qui couvrirent tout ce qu'il y avait de plaine. Quelques‑uns cependant se sauvèrent sur les montagnes, et entre autres les fils de Jupiter. Enfin Hélius, nom qui signifie le soleil, devenu amoureux de Rhodé, dessécha l'île et lui donna le nom de sa maîtresse. Le sens naturel de cette fable est que le terrain de cette île est humide et marécageux par lui‑même, mais que le soleil ayant diminué peu à peu cette humidité, y a rendu la terre si féconde que les peuples en sont autochtones et qu'elle a produit en particulier les sept frères Héliades. En conséquence de cette opinion, l'île de Rhodes a été consacrée au Soleil, et ses habitants qui croient lui devoir leur origine, se sont voués plus particulièrement à son culte qu'à celui des autres dieux. Au reste, les sept Héliades ou fils du Soleil, dont nous venons de parler, furent Ochime, Cercaphe, Macar, Actin, Ténages, Triopas et Caudale. Il leur fait joindre une sœur nommée Électrione, qui étant morte pendant sa virginité, reçut de la part des Rhodiens les honneurs héroïques. Lorsque les Héliades eurent atteint l'âge d'homme, le Soleil leur prédit que Minerve habiterait toujours parmi les peuples qui les premiers feraient des sacrifices en son honneur. Les Athéniens furent instruits de cet oracle dans le même temps en sorte que les Héliades se pressant trop oublièrent d'apporter le feu avant la victime, au lieu que Cécrops, roi des Athéniens, disposa mieux le sacrifice qu'il faisait de son côté. Quoiqu'il en soit, cette méprise donna lieu à une cérémonie particulière à l'île de Rhodes, et ils ont chez eux la statue de la déesse. Voilà à peu près ce que racontent les mythologistes rhodiens et surtout Zénon qui a mis en ordre tout ce qui concernait cette île. XXXV. Digression sur les Héliades. CEPENDANT les Héliades se distinguèrent des autres hommes par divers genres de connaissances et surtout par l'astronomie. Ils firent une science de la navigation et ils partagèrent l'année en saisons. Ténagès, le plus habile d'entre eux, périt par la jalousie de ses frères. Le crime ayant été découvert, tous ses auteurs prirent la fuite. Macar se retira à Lesbos et Candale dans l'île de Cos. Actin étant passé en Égypte y bâtit la ville d'Héliopolis en l'honneur du Soleil, son père, et enseigna le cours des astres aux Égyptiens. Un grand déluge arrivé alors en Grèce emporta non seulement des peuples entiers, mais encore tous les monuments littéraires et l'intelligence même des Lettres. Les Égyptiens, profitant de cette perte et de cet oubli, se sont att |