Platon traduit par Victor Cousin Tome I

DIODORE DE SICILE

HISTOIRE UNIVERSELLE.

TOME QUATRIÈME : LIVRE XIV

Traduction française : l'abbé TERRASSON.

Autre traduction de Ferd. Hoefer (bilingue)

 

DIODORE DE SICILE.

Tome quatrième

LIVRE QUATORZIÈME.

Paris 1744

TABLE DES SOMMAIRES OU DES ARTICLES CONTENUS EN CE VOLUME.

LIVRE QUATORZIÈME.

1. Avant propos.

II. Le Spartiate Lysandre vient jusqu'au port du Pirée pour appuyer l'introduction du gouvernement aristocratique dans Athènes, selon la pratique générale des Lacédémoniens dans tous les lieux où la fortune de la guerre leur avait donné quelque pouvoir. C'est là l'origine des trente Tyrans d'Athènes. Pour apaiser le peuple ils reçoivent parmi eux Théramène qui s'opposant à leurs cruautés en devient lui-même la victime. Il refuse le secours de Socrate et des disciple de ces philosophes qui voulaient le défendre. Les Argiens et les Thébains seuls se mettent au-dessus des menaces que font les Trente à tous ceux qui donneraient asile aux Athéniens fugitifs.

III. Denys fait fortifier le quartier de Syracuse appelé l'île, et n'y laisse loger autour de lui que ceux dont il est sûr. Le siège que l'on forme autour de son île ne laisse pas de l'alarmer, jusqu'au point qu'il assemble un conseil pour délibérer sur la manière la plus honnête dont il pourra se démettre de son autorité ; ses parents, ses amis et entre autres l'historien Philistus l'en dissuadent. Ainsi il trompe ceux qui l'assiégeaient en leur promettant sa retraite : et cependant il fait venir des secours par le moyen desquels il se maintient dans son usurpation. Il est même appuyé dans la suite par Lysandre homme injuste et féroce, et qui le premier donna lieu par différentes concussions à l'entrée de l'or et de l'argent dans Sparte. Mort malheureuse d'Alcibiade par les ordres secrets de Pharnabase.

IV. Le Lacédémonien Cléarque envoyé à ceux de Byzance attaqués par les Thraces, exerce tant d'injustices et de cruautés à l'égard des Byzantins alliés de Lacédémone, qu'il est désavoué, dépossédé et même battu par les Lacédémoniens contre lesquels il se défendait. Il passe au service du jeune Cyrus qui se préparait à la guerre contre son frère Artaxerxès ; et il obtient un poste considérable dans son armée. Lysandre conçoit le dessein d'abolir à Lacédémone la loi selon laquelle on ne devait choisir les rois que dans la famille des Héraclides. Il tâche en vain de corrompre à ce dessein les oracles de Delphes, de Dodone et même de Cyrène en Afrique. Il meurt dans la peine. V. Denys travaille à joindre à sa domination d'autres villes de la Sicile. Il pouffe Æmnestus citoyen d'Etna à se rendre maître de sa ville, et conseille ensuite aux habitants de le faire punir de mort. Il se fait livrer Naxus par Proclès qui y était chef de la milice, et le récompense de sa trahison. Il donne Catane pour habitation aux Campaniens. Il transporte les Léontins à Syracuse. Archonidès chef dans Erbite est contraint de l'abandonner à Denys et va fonder sur une montagne près de la mer la ville d'Alèse, à laquelle les Romains accordèrent depuis l'immunité.

VI. Les Thébains à l'occasion des ban nis d'Orope qui avaient demandé leur secours, comprennent cette ville dans leur territoire. Pausanias roi de Sparte porte la guerre dans l'Élide, qui se défend par le secours des Étoliens.

VII. Description curieuse des fortifications que Denys fait faire à Syracuse avant que de déclarer la guerre aux Carthaginois.

VIII. Expédition du jeune Cyrus contre le roi Artaxerxès Mnenon son frère. Comme il était chef des satrapes des provinces maritimes, il se couvre du faux prétexte d'aller réduire quelques gouverneurs rebelles de la Cilicie et ne communique d'abord son vrai dessein qu'aux principaux lieutenants de son armée. Les Lacédémoniens lui donnent Samus commandant vingt vaisseaux et huit cents hommes d'infanterie conduits par Chirisophus. Mais l'armée asiatique seule monte à soixante et dix mille hommes. Route de Cyrus par terre. Le Roi de la Cilicie qui le craignait lui envoie un de ses fils à la tête d'une compagnie de Ciliciens, mais il envoie l'autre donner avis de sa marche et de ses desseins au Roi déjà averti depuis longtemps par Pharnabaze.

IX. Artaxerxès à la tête de quatre cent mille hommes vient au-devant de Cyrus jusqu'à Babylone : La bataille se donne le long de l'Euphrate, les deux princes étant au centre de leur armée. Le Lacédémonien Cléarque ouvre le combat et rompt les ennemis qu'il avait en face. Les deux frères se joignent. Cyrus lance à Artaxerxès un javelot qui le renverse ; on relève le Roi et on l'emmène.. Tissapherne prend sa place. Peu de temps après Cyrus tombe lui-même blessé et meurt. Quoi qu'il y eut bien plus de morts dans l'armée du Roi que dans celle de Cyrus, les Grecs, dont on dit qu'il n'y eut pas un seul de tué, sont néanmoins obligés de prendre le parti de cette retraite que l'histoire a rendue si fameuse.

X. Réponses singulières des capitaines grecs au député qui vient leur demander leurs armes de la part du Roi. Le Conseil des Grecs prend le parti de revenir par terre jusque dans la Paphlagonie, c'est-à-dire de traverser toute l'Asie Mineure du midi au nord. Tissapherne dans une conférence indiquée sous le faux semblant de faciliter le retour de l'armée de Cyrus, fait égorger tous les officiers grecs et leur chef Cléarque, aussi bien que deux cents hommes qui leur servaient de gardes hors de la tente. Les Grecs apprenant cette trahison dans le camp où ils étaient demeurés, nomment le spartiate Chirisophus pour chef de leur retraite, qui est ici un abrégé curieux de celle des dix mille de Xénophon, l'auteur parlera dans la suite de ce capitaine Athénien.

XI. Le Gouvernement des Trente commence à s'ébranler dans Athènes, et ils viennent s'établir dans le Pirée. Ils font des tentatives pour gagner Thrasybule ancien ami et compagnon de Théramène. Thrasybule refuse leurs propositions avec hauteur et leur fait même la guerre pour la liberté de sa patrie. Les Trente font exclus et le peuple remet leur pouvoir à des hommes qui deviennent aussi méchant qu'eux. Lysandre dont la mort paraît n'avoir été énoncée ci-dessus que d'avance (art. 4) les favorise. Mais le roi Pausanias qui n'aimait pas Lysandre à cause de la haine qu'il attirait à Lacédémone, contribue lui-même à remettre Athènes en liberté.

XII. Conclusion de la guerre de Sparte contre l'Élide (art. 6). Troubles de Cyrène en Afrique, où les bannis de cette ville se servent des Messéniens chassés du Péloponnèse par les Spartiates. Les satrapes de l'Asie qui avaient suivi Cyrus emploient différents moyens pour apaiser le Roi. Tamus satrape de l'Ionie juge plus à propos de se réfugier auprès du second Psammitichus roi d'Égypte qui le fait égorger avec ses enfants, et se saisit des trésors qu'il apportait. Les Lacédémoniens nomment Thymbron pour défendre les villes asiatiques de leur alliance, contre Pharnabase et Tissapherne. Ceux des troupes grecques qui accoutumés à la vie militaire ne voulaient pas retourner dans leur patrie, se mettent au nombre de cinq mille sous la conduite de Xénophon. Il les mène contre les Thraces qui pillaient les vaisseaux échoués sur leurs rivages. Mais ces mêmes Grecs se donnent ensuite au Lacédémonien Thymbron. Accidents et meurtres dans la famille royale de Macédoine. Les Athéniens après avoir condamné Socrate à la mort, font mourir ses accusateurs.

XIII. Les Spartiates nomment Dercyllidas pour commander en Asie à la place de Thymbron dont on se plaignait. Il arrête pour toujours les courses des Thraces par un mur qu'il fait bâtir d'une mer à l'autre dans la Chersonèse. Pharnabase conseille au roi de Perse de donner le commandement de la flotte à l'Athénien Conon résident alors auprès d'Evagoras roi de Chypre. Conon accepte cette fonction dans l'espérance de faire reprendre à sa patrie l'empire de la mer sur les Lacédémoniens. Les habitants de Rhegium ennemi du tyran de Syracuse excitent contre lui dans Messine une émotion qui s'apaise bientôt de forte que Denys revient à son ancien projet contre les Carthaginois. Il rétablit dans sa capitale une manufacture d'armes selon les usages de toutes les nations chez lesquelles il comptait de faire lever des soldats. Il fait construire des vaisseaux avec le même soin et il établit dans Syracuse pour ce dessein une manufacture aussi curieuse que celle qu'on a vue à l'égard des fortifications de l’Epipole, (art. 7). Pour s'attirer de plus la bienveillance des villes d'Italie, à la place de sa première femme qui avait péri dans la révolte de ses cavaliers, il demande une fille à ceux de Rhegium qui refusent cette alliance et ensuite à ceux de Locres qui lui envoient une de leurs jeunes citoyennes. Il l'épouse conjointement avec une fille de Syracuse même. Les noces se célèbrent magnifiquement et avec de grandes générosités de sa part.

XIV. Les Citoyens de Syracuse se prêtent d'eux-mêmes au dessein d'attaquer les Carthaginois et ils commencent par piller les vaisseaux que ceux-ci avaient actuellement dans le port de Syracuse, sur la confiance de la paix où l'on était alors avec eux. Ils vont delà exercer toutes fortes de vexations et de cruautés dans les villes que Carthage possédait dans la Sicile. L'Auteur prétend que cet exemple rendit dans la suite les Carthaginois plus humains dans la victoire qu'ils ne l'avaient été jusqu'alors, par la crainte du retour et de la vengeance. Denys forme le siège de Motye ville carthaginoise de la Sicile, ou plutôt d'une petite île très voisine du continent de la grande et y laisse Leptine son lieutenant. Il part delà pour aller ravager le territoire de trois autres et assiéger Egeste et Entelle. Cependant Imilcon général des Carthaginois envoie d'abord un lieutenant dans le port de Syracuse même où celui-ci démonte et met hors d'usage tous les vaisseaux qu'il y trouve après quoi il se retire. Denys de son côté retourne à Motye pour en presser le siège. Imilcon qui y arrive bientôt après, détruit à son tour ou par le fer ou par les flammes tous les vaisseaux de charge qui bordaient le port de terre ferme où Denys avait son camp. Après cette expédition Imilcon repoussé revient en Afrique. Description circonstanciée du siège et de la prise de Motye par Denys.

XV. Descente des Carthaginois en Sicile avec une flotte de six cents vaisseaux, qui se rendent à Messine. Imilcon s'empare de cette ville que son seul abord avait fait abandonner. Il la fait raser de fond en comble. Un grand nombre de Siciliens des environs se détache de Denys et prend le parti des Carthaginois. Denys pour les remplacer affranchit tous les esclaves de Syracuse. Il se donne un combat naval où la flotte Carthaginoise commandée par Magon demeure pleinement victorieuse de la flotte de Denys que commandait Leptine son lieutenant; il y perdit cent vaisseaux et vingt mille hommes. Denys pour aller au secours de Syracuse néglige tous les conseils et même toutes les occasions qui l'invitaient à combattre Imilcon.

XVI. Imilcon fait entrer en effet plus de deux cents vaisseaux dans le port de cette ville; il s'en approche lui-même avec une armée de trois cent mille hommes. Cependant toutes ces fortes s'anéantissent d'elles-mêmes par des terreurs paniques, et ensuite par des maladies qui se mettent dans son armée, et dont on attribue la cause à des profanations de temples dont le général s'était rendu coupable. D'un autre côté Polyxène beau-frère de Denys lui amena un secours considérable du Péloponnèse. C'est pourtant à cette occasion même que les Syracusains songent à secouer le joug de la tyrannie, animés surtout par le discours d'un citoyen nommé Théodore.

XVII. Harangue de Théodore qui demeure inutile par les avis des Spartiates qui se trouvent dans l'assemblée.

XVIII. Description plus particulière de la peste qui désola les Carthaginois devant Syracuse et qui fut suivie de l'incendie de leurs vaisseaux. Imilcon retourne à Carthage, attribuant lui-même ses malheurs à ses sacrilèges. Les peuples d'Afrique se révoltent contre la capitale. On tâche d'apaiser les dieux par des institutions de prêtres et de sacrifices.

XIX. Les Messéniens après la destruction de Messine se rétablissent dans une province de la Sicile nommée Abacène. Les Lacédémoniens commandés par leur roi Agésilas font la guerre aux villes de l'Asie qui appartenaient au roi de Perse . Il gagne une bataille contre Tissapherne que le Roi fait mourir. Guerre des Lacédémoniens en faveur des Phocéens contre les Béotiens. Les Athéniens donnent du secours à ceux-ci. Lysandre est tué dans un combat, Pausanias fait la paix avec les Béotiens.

XX. L' Athénien Conon va trouver le roi de Perse qui lui promet tout l'argent nécessaire pour attaquer les Lacédémoniens par mer. Les Athéniens, les Béotiens, les Argiens et les Corinthiens font entre eux une alliance dont l'assemblée générale doit se tenir à Corinthe : le but principal de cette union est de résister aux Spartiates qui se faisaient haïr dans la Grèce. Agésilas revient de l'Asie par le même chemin qu'avait tenu autrefois Xerxès et défait les Thraces qui prétendaient l'arrêter dans son passage.

XXI. La flotte de Perse poursuit celle de Sparte commandée par Périandre qui perd une bataille et est tué. Agésilas attaquant les Béotiens a l'avantage sur l'aile qui lui est opposée ; mais il est blessé ; celle qu'il ne commandait pas lui-même est battue et les Spartiates perdent l'empire de la mer qui leur est enlevé par Conon vainqueur. Ce dernier fait relever les murailles du Pirée et celles mêmes d'Athènes. Cependant le Perse Teribase rend Conon suspect au Roi et le lui envoie prisonnier. Depuis ce fâcheux événement l'histoire ne parle plus de ce fameux Athénien. Les Lacédémoniens favorisent une sédition élevée à Corinthe, de sorte qu'ils font présider les exilés mêmes de cette ville à des Jeux qui s'y célèbrent. Origine de la guerre Corinthiaque qui dura huit ans mais qui ne s'étendit pas au-delà de l'Isthme.

XXII. Les habitants de Rhegium déclarent la guerre à Denys et s'aident contre lui des mécontents de la Sicile. Denys souffre beaucoup devant Tauromène dont le siège durait encore en plein hiver et qu'il est obligé d'abandonner. Magon envoyé par les Carthaginois pour rétablir leurs affaires dans la Sicile est battu par Denys qui mène sa flotte devant Rhegium. L'Athénien Iphicrate défend Corinthe contre les bannis de cette ville et ensuite contre les Lacédémoniens qui l'attaquaient. Les Argiens s'en rendent maîtres pour quelque temps Alors Iphicrate voulait s'en emparer à son tour pour la soumettre aux Athéniens : mais le peuple n'y ayant pas consenti, Iphicrate renonce au commandement et on lui donne Chabrias pour successeur.

XXIII. Les Romains prennent la ville de Véies dans la XIe année du siège. Le Dictateur M. Furius a l'honneur du triomphe, les Romains envoient un vase d'or au temple de Delphes. Cette offrande est enlevée par les corsaires de Lipare. Timothée leur chef rend les prisonniers et le dépôt et le fait conduire lui-même à Delphes.

XXIV. L'Athénien Thrasybule tue de sa propre main dans un combat le Spartiate Thérimaque, qui avait attiré à son parti quelques villes de Lesbos. En Sicile Denys s'associe à Agyris devenu Tyran d'Agyre : ils réunissent leurs forces contre le Carthaginois Magon qui s'en revient en Afrique. Les Lacédémoniens rappellent avec le secours d'une flotte l'île de Rhodes à leur alliance. D'un autre côté Agésilas fait un ravage considérable dans le pays d'Argos. Le roi de Perse songe à diminuer le pouvoir d'Evagoras dans l'île de Chypre, qui était un poste favorable pour défendre les villes maritimes de son empire. Les Spartiates nomment Thymbron pour l'opposer à Stroutas général d’Artaxerxès. Stroutas lui-même le tue dans une rencontre. L'Athénien Thrasybule est tué aussi en Asie par les citoyens d'Aspende dont il avait tiré des contributions ; parce que ses soldats n'avaient pas laissé de piller ensuite leur territoire.

XXV. Denys forme le dessein de se mettre en possession de Rhegium en Italie, sur le bord opposé à la Sicile. Il est repoussé à cette première attaque. Il fait alliance avec les Lucaniens, Italiens naturels et ennemis des villes grecques d'Italie, qui sont toutes obligées de venir au secours de celle qui serait menacée, Les Thuriens ont l'imprudence d'attaquer sans ce secours les Lucaniens chez eux-mêmes. Ceux-ci les poursuivirent jusqu'à les réduire à se jeter dans la mer parce qu'ils croyaient apercevoir les vaisseaux des Rheginois qui les recevraient : mais c'étaient ceux de Denys même. Cependant Leptine qui les commandait les reçut et fit leur paix avec les Lucaniens. Cette bonne action lui fait ôter le commandement de la flotte par le Tyran qui le donne à fin autre frère Théaride.

XXVI. Denys confie aux Messinois un nombre considérable de prisonniers de Rhegium qu'avait faits son frère. Il va assiéger Caulon en Italie. La ville de Crotone choisit Héloris pour son commandement. Il est vaincu par Denys qui le tue. Les troupes défaites se voyant enfermées dans un lieu où elles manquaient d'eau se rendent à discrétion et Denys use cette fois généreusement de la victoire : mais il poursuit sa vengeance contre les Rheginois qui lui avaient fait l'affront de lui refuser une de leurs citoyennes qu'il demandait en mariage, art. 13. Sans alléguer ce motif il cherche de mauvais prétextes pour les assiéger. Les Rheginois nomment enfin leur citoyen Phyton pour les commander. Digression sur la folie de Denys qui envoie des vers de sa composition aux jeux Olympiques où ils sont sifflés. L'orateur Lysias y déclame contre sa tyrannie, et le vaisseau qui portait ses députés fait naufrage à son retour.

XXVII. Les Spartiates abattus par bien des pertes font un traité par lequel ils consentent que les villes grecques de l'Asie demeurent au roi de Perse et que toutes celles de la Grèce même se gouvernent par leurs propres lois. On les blâma beaucoup d'avoir ainsi abandonné les premières. Cependant le Roi délivré d'eux ne pensa plus qu'à abattre la puissance où l'ambition du roi de Chypre Evagoras. Denys afflige la ville de Rhegium en forme, il la réduit à une famine déplorable, et après l'avoir prise il traite le commandant Phyton avec la dernière cruauté.

XXVIII. Article sur l'Italie le plus long que l'auteur lui ait donné dans tout ce qui nous relie de son Histoire. Des ambassadeurs envoyés de Rome aux Gaulois qui attaquaient déjà les Clunisiens, se joignent à ceux-ci pour les défendre, au lieu de se contenter de leur fonction d'ambassadeurs. Le sénat romain les condamne et le peuple les absout. Les Gaulois s'avancent vers Rome, et gagnent d'abord une bataille sanglante pour les Romains. Les simples citoyens se réfugient avec de grands risques dans Véies qu'ils avaient détruite, et où ils tâchent de se fermer. Mais les principaux et surtout ceux qui avaient quelque autorité dans la République, prennent la résolution de se retirer dans le Capitole avec toutes les richesses de la ville et de s'y fortifier. Les ennemis entrent dans Rome abandonnée. Les réfugiés à Véies profitent de l'absence des Toscans qui s'étaient répandus dans les campagnes des Romains et qui y faisaient un grand ravage pour se saisir d'un amas prodigieux d'armes qu'ils trouvèrent dans le camp des coureurs. Cominius Pontius a le courage de grimper en pleine nuit jusqu'au haut du Capitole par le dehors pour y porter cette nouvelle et annoncer les préparatifs que l'on faisait pour leur délivrance. Quelques Gaulois qui l'avaient aperçu voulurent suivre cette exemple en pleine nuit mais les oies sacrées les décelèrent par leurs cris. Plusieurs des assiégeants déjà arrivez à la hauteur du mur furent culbutés dans cette surprise et l'armée assiégeante consentit de se retirer pour un mille pesant d'or. Les Volsques qui attaquèrent les Romains dans ces circonstances donnèrent lieu de créer un dictateur, qui fut M Furius Camillus. Celui-ci ayant joint les Gaulois devant une colonie romaine qu'ils assiégeaient, reprit sur eux tout l'or que Rome leur avait donne pour sa délivrance.

HISTOIRE UNIVERSELLE DE DIODORE DE SICILE

LIVRE QUATORZIÈME

I. TOUS les hommes souffrent impatiemment le mal que l'on dit d'eux : et ceux mêmes dont la méchanceté est connue et qui paraissent ne prendre aucun soin de la cacher se fâchent dès qu'on la leur reproche et entreprennent de se justifier. C'est ce qui doit détourner de toute mauvaise action les hommes en général et particulièrement ceux qui gouvernent, ou que la fortune a élevés des places éminentes. Car comme ils font exposés à la vue de tout le monde, il leur est impossible de cacher leurs vices ou leurs défauts ; et aucun homme qui dans un grand poste fera des fautes considérables, ne doit espérer ni de les dérober à la connaissance du public, ni d'en éviter longtemps le reproche. Quand même on les dissimulerait pendant sa vie, il doit attendre que la vérité prenant le dessus, les mettra dans leur plus grand jour après sa mort. Il est malheureux pour les méchants de laisser à la postérité un souvenir immortel de leurs crime; et quand il serait vrai, comme quelques philosophes l'ont enseigné, qu'il ne reste rien de l'homme après sa mort, les coupables paraissent encore plus à plaindre de ne subsister que dans une mémoire odieuse. Le Livre dans lequel nous entrons nous fournira en détail un grand nombre d'exemples de cette espèce d'infortune. Dans Athènes les trente Tyrans qui devenus maîtres de la République, l’avaient jetée par leur ambition dans les plus grandes calamités, furent bientôt dépouillés de leur puissance, et n'emportèrent que la honte de l'abus qu'ils en avaient fait. Les Lacédémoniens de leur côté qui semblaient s'être assuré l'empire de toute la Grèce, le perdirent absolument par les injustices qu'ils exercèrent à l'égard de leurs alliés. En effet, comme le pouvoir des princes s'établit par la prudence et par la justice, il est aussi bientôt détruit par les vexations qu'on fait souffrir aux sujets et par la haine qu'elles excitent dans leur âme. Ce fut à peu près ainsi que Denys Tyran de Syracuse, quoique le plus heureux des hommes connus sous ce titre, fut exposé pendant toute fa vie à des conjurations secrètes qui l'obligèrent de porter toujours une cuirasse de fer sous sa robe ; qu'étant mort enfin, il a fourni un des plus grands exemples d'un nom chargé de malédictions éternelles : nous en parlerons dans le temps convenable. Maintenant nous reprendrons le fil de notre Histoire, en avertissant seulement que les Livres précédents y comprennent l'espace des sept cent-soixante et dix-neuf ans écoulés depuis la prise de Troie, jusqu'à la fin de la guerre du Péloponnèse, et de la supériorité des Athéniens sur la Grèce. Nous commencerons ici par la domination des trente Tyrans qui a suivi immédiatement cette époque : et notre histoire comprendra dans ce Livre le cours de dix-huit années qui vont s'écouler jusqu'à la prise de Rome par les Gaulois.

II

Olymp. 94. an I. 404 ans avant l'ère chrétienne.

CE fut l'an 780 depuis la prise de Troie que la ville d'Athènes tomba dans une espèce d'anarchie. Les Romains avaient créé pour cette année quatre tribuns militaires. C. Furius, C. Servilius, C. Valerius et Numerius Fabius. On célébrait alors la 9e Olympiade dans laquelle Corcynas de Larisse fut vainqueur à la course. Les Athéniens avaient été obligés de faire avec les Spartiates un traité suivant lequel ceux-là devaient abattre leurs murailles et pouvaient se gouverner du reste selon leur ancienne coutume. Ils exécutèrent le premier article, mais il y eut de la dispute entre eux sur la forme de leur gouvernement. Ceux qui souhaitaient d'établir l'oligarchie souvenaient que dans la première institution de la République, c'était un petit nombre d'hommes qui exerçaient le pouvoir souverain. La multitude au contraire qui voulait entretenir la démocratie, s'appuyait du même exemple de l'ancien temps et prétendait que le peuple avait toujours eu la souveraine autorité. Cette dispute ayant duré quelques jours, ceux qui demandaient l'oligarchie envoyèrent des députés à Lysandre général de Lacédémone, dans l'espérance très bien fondée, qu'il prendrait leur parti à cet égard. Car d'abord après la paix du Péloponnèse, les Lacédémoniens avaient envoyé ce général en différentes villes pour y régler toutes choses : et il avait établi partout le gouvernement aristocratique. Ces députés firent voile vers Samos où ils avaient appris que Lysandre résidait actuellement dans la ville qu'il venait de prendre. Il acquiesça volontiers à leur demande. Après quoi laissant Thorax de Sparte gouverneur dans cette île, il vint avec cent vaisseaux dans le Pirée. Là faisant assembler le peuple, il conseilla aux Athéniens de choisir trente hommes qui régleraient toutes choses dans la Ville. Théramène s'opposa à son avis et fit la lecture du dernier traité par lequel il leur était permis de se gouverner selon l'ancienne coutume ; après quoi il ajouta qu'il était injuste de leur enlever la liberté contre la foi des serments. Lysandre répondit que les Athéniens les avaient violés eux-mêmes, en ce qu'ils n'avaient abattu leurs murailles qu'après le temps marqué ; sur quoi il fit de grandes menaces à Théramène et lui dit qu'il lui en coûterait la vie s'il continuait de s'opposer aux intentions des Lacédémoniens. Théramène et tout le peuple effrayé par ce discours donnèrent leur suffrage pour abolir la démocratie. Ainsi l'on nomma pour gouverner la république trente hommes administrateurs de nom et vrais tyrans en effet. Le peuple qui connaissait la sagesse et la droiture de Théramène et qui espérait que sa présence et ses conseils pourraient redresser les mauvaises intentions de ses associés, le mit au nombre des trente administrateurs. Leur fonction devait être de former un Sénat, de choisir tous les autres magistrats et de publier les nouvelles lois selon lesquelles ils devaient gouverner eux-mêmes. Ils différèrent sous divers prétextes la promulgation des lois ; et cependant ils composèrent le nouveau Sénat et remplirent toutes les autres magistratures, de leurs amis ou de gens qui leur étaient affidés ; de sorte que ces hommes qui portaient le nom de sénateurs ou de magistrats n'étaient en effet que les ministres ou les émissaires des Trente. Ils commencèrent pourtant par la punition de quelques coupables qu'ils condamnèrent à la mort, et jusque-là leur conduite était approuvée des sages ; mais ayant dessein de passer dans la fuite à des injustices et à des violences, ils envoyèrent demander une espèce de garnison ou de garde aux Lacédémoniens, comme voulant établir à Athènes un gouvernement qui leur fut convenable et utile. Car ils sentaient bien qu'ils ne pouvaient pas en venir aux excès qu'ils méditaient sans le secours d'armes étrangères et que toute la ville se soulèverait contre eux pour maintenir la sûreté publique. Les Lacédémoniens leur envoyèrent le secours qu'ils avaient demandé, et lui donnèrent pour chef Callibie. À son arrivée les Trente le comblèrent de caresses et de présents : aussitôt ils commencèrent à rechercher les riches d'Athènes, sous prétexte que ceux-ci voulaient innover ; et après leur avoir fait perdre la vie, ils confisquèrent leurs biens. Comme Théramène s'opposait vivement aux violences de ses confrères et les menaçait même de se joindre contre eux à tous les amateurs de la patrie, les Trente firent assembler le Sénat. Critias, qui en était le chef, reprocha au long à Théramène de trahir un corps dont il avait accepté volontairement d'être membre. Théramène, parlant à son tour, fit sur chaque article son apologie avec tant de justesse et de force, que tout le Sénat fut pour lui. Critias qui eut peur qu'un tel homme ne parvint bientôt à faire abolir l'oligarchie, le fit environner par ses spadassins ayant tous à la main l'épée nue. Aussitôt Théramène courut à l'autel placé dans la chambre du Sénat en leur disant qu'il ne craignait pas la mort, mais qu'il voulait seulement attirer la colère et la vengeance des dieux sur ceux qui auraient l'impiété de violer son asile. Cependant arraché delà avec violence il soutint courageusement cette insulte ; car élevé comme il l'était, dans l'école de Socrate, il y avoir puisé une très grande philosophie. Le peuple témoin de son infortune n'osait pourtant le secourir, par la crainte qu'on avait des gens armés qui l'environnaient. Socrate seul avec deux de ses domestiques entreprit de le défendre ; mais Théramène les pria de n'en rien faire. Il leur dit qu'il leur savait bon gré de leur zèle et de leur courage mais que sa destinée deviendrait encore plus cruelle pour lui, s'il avait donné lieu à la perte de si braves gens. Ainsi Socrate et ses deux hommes voyant que personne ne se joignait à eux et que la colère des Tyrans s'enflammait encore par leur résistance, abandonnèrent leur attaque et se tinrent en repos. Cependant les satellites ayant arraché Théramène du pied de l'autel sur l'ordre qu'ils en reçurent, le conduisirent à travers la place publique au lieu où ils allaient lui donner la mort. Tout les spectateurs retenus par la crainte des gens armés se contentèrent de le plaindre et de juger par la destinée d'un homme que sa vertu rendait si respectable, de la servitude cruelle où allaient tomber des gens confondus comme eux dans la foule. En effet, après la mort de Théramène, les Trente prenant les riches les uns après les autres, portaient contre eux de fausses accusations, sur lesquelles ils les faisaient punir de mort et confisquaient leurs biens. De ce nombre fut Niceratus fils de Nicias ce fameux général athénien qu'on avait envoyé à Syracuse. Niceratus était l'homme du monde le plus équitable et le plus humain, et d'ailleurs le citoyen d'Athènes le plus illustre et le plus riche. Ainsi sa mort mit en deuil toutes les maisons de la ville et le souvenir de ses vertus devint une source de larmes. Les Tyrans ne bornèrent pas là leur barbarie et comme s'ils avaient voulu la porter jusqu'à la démence, ils égorgèrent soixante des plus riches étrangers qui se trouvaient alors dans Athènes, pour s'emparer de leurs trésors ; de sorte que chaque jour étant marqué par de nouveaux meurtres, tous ceux qui se voyaient du bien prirent le parti de la fuite. Les tyrans égorgèrent peu de temps après Autolycus homme hardi en paroles et firent subir le même sort à tous ceux qui leur paraissaient les plus agréables à la multitude; de sorte la crainte seule fit sortir de la ville que de la moitié de ses habitants. Les Lacédémoniens voyant cette république ainsi abattue et ne souhaitant pas qu'elle put jamais se relever, se réjouissaient de son infortune et rendaient leur contentement assez manifeste : car ils publièrent un décret par lequel il était permis aux Trente de répéter par toute la Grèce les fugitifs d'Athènes, sur le pied de leurs débiteurs et imposèrent une amendé de cinq talents à quiconque refuserait de les rendre. L'iniquité de ce décret révolta intérieurement toutes ces villes dont la plupart redoutant la puissance de Sparte ne laissèrent pas de s'y soumettre. Mais les Argiens indignés dé cette animosité barbare des Spartiates et compatissant à la triste situation de ces fugitifs dépouillés de tout, furent les premiers qui les reçurent avec toute sorte d'humanité; les Thébains portant plus loin l'exemple qu'on leur donnait, menacèrent de punition publique quiconque verrait seulement un fugitif Athénien sans l'assister de tout son pouvoir. Nous en demeurons-là au sujet d'Athènes.

III.

À l'égard de la Sicile. Denys Tyran de Syracuse, après avoir fait la paix avec Carthage, ne songea plus qu'à affermir pour toujours sa nouvelle domination. Car il ne doutait pas que Syracuse délivrée d'une guerre étrangère, n'employât aussi son repos à chercher les moyens de recouvrer sa liberté. Voyant que cette partie de la ville qu'on appelait l'île était avantageusement placée et très aisée à fortifier, il la fit environner d'un grand mur, flanqué de distance en distance de tours très hautes et très fortes. Il garnit ce mur en dedans de casernes et de boutiques, entre des portes capables de recevoir de nombreuses troupes. Il fit élever dans l'intérieur de l'espace une puissante citadelle, où l'on put se retirer en cas d'un tumulte subit. Il trouva moyen d'enfermer dans son enceinte le bassin d'un petit port appelé le Lac. Ce port ne lassait pas de contenir soixante vaisseaux ; mais I'entrée du bassin n'en laissait passer qu'un à la fois. Au reste Denys distribua le meilleur territoire de Syracuse à ses amis et à ses soldats particuliers et il fit des parts égales de tout le reste tant aux étrangers qu'aux citoyens. Il comprit même dans cette dernière classe les esclaves affranchis, distingués seulement par le surnom de citoyens nouveaux. Il laissa les maisons de la ville au peuple, car pour celles de l'île il n'y voulut recevoir que ses amis et les soldats attachés à sa personne. Après avoir pris toutes ces mesures pour affermir sa tyrannie, il conduisit ses troupes contre les Siciliens naturels ou originaires, souhaitant de soumettre les peuples de l'île entière à fa domination, mais particulièrement ceux-ci, parce qu'ils avaient eu des liaisons avec les Carthaginois. Il s'avança donc vers la ville d'Herbesse et se disposa à l'assiéger. Alors les Syracusains se voyant armés, eurent entre eux des conférences secrètes dans lesquelles ils se reprochaient les uns aux autres de ne s'être pas joints aux cavaliers qui songeaient à se défaire du tyran. Un des lieutenants de Denys, qui entendit quelqu'un de ces discours, commença par menacer un de ceux qui les tenaient ; et celui-ci lui ayant fait une réponse un peu fière, le lieutenant s'avança comme pour le frapper. Les autres soldats, irrités de cette entreprise, tuèrent d'abord cet officier qui se nommait Doricus et ensuite excitant à la liberté, par de grands cris, les citoyens de la ville même qu'ils venaient assiéger, ils envoyèrent chercher de la cavalerie dans la forteresse d'Ætna : car dès le commencement de la tyrannie quelques Syracusains s'étaient réfugiés là. Denys effrayé de cette révolte abandonna le siège d'Herbesse et revint incessamment à Syracuse dans le dessein de contenir cette capitale. Après sa retraite les auteurs de la conspiration se donnèrent pour chefs tous ceux qui avaient eu part à la mort du lieutenant : après quoi se joignant aux cavaliers arrivés d'Ætna, ils vinrent assiéger le tyran dans l'Epipole dont ils lui fermèrent toute sortie. Ils envoyèrent ensuite des députés aux citoyens de Messine et de Rhegium, pour les prier de leur aider par mer à recouvrer la liberté. Ces deux villes alors n'avaient pas moins de quatre-vingts vaisseaux de guerre qu'elles prêtèrent à Syracuse pour avoir part à sa délivrance. Elles mirent même la tête du tyran au prix d'une somme marquée et considérable, et assurèrent de plus le droit de bourgeoisie chez elles, aux étrangers qui viendraient à bout de cette entreprise. On dressait cependant des machines pour battre la forteresse, on environnait exactement toute l’île et l'on recevait agréablement tous les étrangers qui se présentaient au service des assiégeants. Denys gui, abandonné d'une grande partie de ses soldats mercenaires, se voyait enfermé de toutes parts, assembla alors ses amis pour les consulter sur sa situation présente. Il avait tellement renoncé à toute espérance de conserver son autorité, qu'il ne songeait plus aux moyens de se défendre contre les Syracusains et qu'il ne voulait délibérer avec son conseil que sur le choix de la mort la plus honnête qui put terminer sa domination. Eloris l'un de ses amis, ou, comme le rapportent quelques-uns, le poète son père lui dit que le nom de souverain était la plus belle épitaphe qu'il put avoir; Polyxène son beau-frère lui conseilla de monter à cheval et d'aller à toute bride solliciter le secours des Campaniens, qu'Imilcar général des Carthaginois avait laissés à la garde des places qu'il avait conservées en Sicile. Mais Philistus, qui a depuis écrit l'histoire de cette île s'opposant à Philoxène, dit qu'au lieu de sortir à cheval d'un lieu où l'on avait été le maître, il ne s'en fallait laisser tirer que par les pieds. Denys se rendant à cet avis, résolut de s'exposer plutôt à tout que d'abandonner volontairement l'autorité souveraine. Dans ce dessein il envoya des députés aux rebelles, par lesquels il leur demandait la permission de sortir de Syracuse avec sa famille; et en même temps il dépêcha secrètement un courrier aux Campaniens, par lequel il leur promettait tout l'argent qu'ils voudraient pour venir à son secours. Les Citoyens accordèrent d'abord à Denys la permission de se retirer avec cinq vaisseaux : et regardant la domination du tyran comme finie, ils se relâchèrent dans les travaux du siège. L'on retrancha même une partie des assiégeants et la plupart de ceux qui composaient l'infanterie retournèrent dans leurs villages Cependant les Campaniens gagnés par les grandes promesses qu'on leur avait faites de la part de Denys se mettent en marche et arrivent à Agyre. Ayant laissé-là leur bagage entre les mains d'Agyris gouverneur et maître de la ville, ils se rendent en toute diligence à Syracuse au nombre de douze cents cavaliers; s'étant présentés tout d'un coup aux Syracusains surpris, ils en tuent un grand nombre, et entrant dans la citadelle, ils parviennent jusqu'à Denys. Il lui arriva en même temps par mer trois cents hommes qui s'offrirent de se mettre à sa solde. Là-dessus ses espérances se ranimèrent et les Syracusains se voyant replongés dans la servitude prirent querelle entre eux. Les uns voulaient que l'on continuât le siège et les autres soutenaient qu'il fallait le lever absolument et licencier leurs troupes. Denys qui s'aperçut de cette dissension et de ce désordre en profita pour tomber sur eux et les pouffa tous sans beaucoup de peine jusque dans le quartier qu'on appelait la Ville-neuve. Il ne périt pourtant pas en cette occasion beaucoup de monde parce que Denys courant à cheval de tous côtés, empêchait que l'on ne tuât les fuyards. Ainsi les Syracusains se répandirent d'abord dans la campagne, et bientôt après se réunirent en assez grand nombre pour former un corps de sept mille cavaliers. Cependant Denys eut soin de faire ensevelir tous les morts et il envoya des députés à Etna pour inviter les citoyens réfugiés là de renoncer à leur haine et de revenir dans leur patrie ; ajoutant à cette invitation une promesse inviolable d'oublier tout. Plusieurs de ceux qui avaient laissé leurs femmes et leurs enfants à Syracuse, furent en quelque sorte obligés de se fier à cette promesse : mais les autres sur le récit que les députés leur faisaient de l'attention que Denys avait eue de faire ensevelir les morts, répondaient qu'il était juste de lui tenir compte de cette bonne action et qu'ils priaient les dieux de les mettre bientôt en état de lui rendre le même devoir. En un mot, ces derniers s'obstinèrent à demeurer dans leur forteresse, d'où ils attendaient même le temps et l'occasion de surprendre le tyran. Cependant Denys faisait toute sorte d'amitiés aux fugitifs revenus, afin de ramener tous les autres par l'exemple qu'il dormait à l'égard de ces premiers. Pour les Campaniens, comme il connaissait parfaitement leur inconstance et le peu de foi qu'il fallait prêter à leurs serments, il se contenta de leur faire des présents convenables et les renvoya. Ils se retirèrent à Entelle, où ayant persuadé aux habitants de les recevoir au nombre de leurs concitoyens, ils égorgèrent dans une nuit dont ils étaient convenus entre eux, tous les jeunes mariés, après quoi ils épousèrent leurs femmes de force et se rendirent maîtres de la ville.

Dans la Grèce, les Lacédémoniens ayant terminé à leur avantage la guerre du Péloponnèse, possédaient sans contradiction l'empire de la terre et de la mer. Ils nommèrent Lysandre général de leurs armées navales ; ils le chargèrent du soin de parcourir toutes les villes nouvellement réduites à leur obéissance et d'y nommer des pacificateurs ; d'autant plus qu'ennemis déclarés du gouvernement populaire, ils étaient bien aises d'établir partout l'oligarchie. Ils imposèrent ensuite des tributs sur les vaincus : et ces hommes qui peu auparavant n'avaient point l'usage de la monnaie, se firent alors un revenu de pus de mille talents. Après avoir mis cet ordre dans la Grèce, ils envoyèrent à Syracuse Aristus, homme de distinction parmi eux, chargé en apparence de détruire la tyrannie; mais ayant une commission secrète de l'affermir et de la rendre encore plus absolue ; parce qu'ils se flattaient que n'ayant alors affaire qu'à Denys seul, ils le gagneraient aisément par des bienfaits et le feraient entrer ensuite dans leurs vues. Aristus arrivé à Syracuse fit confidence à Denys de tout ce projet : et cependant il anima le peuple par l'espérance de sa liberté prochaine. Pendant ce mouvement Il, fit tuer Nicatelés Corinthien que le peuple regardait comme son chef; et trahissant ensuite tous ceux qui s'étaient fiés à lui, il diffama par cette conduite, et lui-même et sa patrie. Peu de temps après Denys envoya les citoyens de Syracuse à leurs biens de campagne, et entrant dans leurs maisons pendant leur absence il enleva toutes leurs armes. Il fit faire ensuite un second mur à la citadelle et il équipa une flotte. Il grossit considérablement la compagnie de ses soudoyez et prit toutes les mesures nécessaires pour affermir sa tyrannie, convaincu qu'il était par sa propre expérience, que les Syracusains étaient capables de tout entreprendre pour s'en délivrer.

Ce fut en ce même temps que Pharnabase, satrape de Darius, fit mourir l'Athénien Alcibiade, pour s'attirer la bienveillance des Lacédémoniens. Mais comme Éphore allègue d'autres causes de cette trahison, je crois qu'il est à propos de rapporter ici la manière dont il expose le fait. Il dit donc dans son 17e Livre que le jeune Cyrus songeait alors à gagner les Lacédémoniens, pour obtenir de leur part quelque secours dans la guerre qu'il avait dessein de faire à son frère Artaxerxès : qu'Alcibiade ayant eu connaissance du projet de Cyrus, vint trouver Pharnabase pour lui découvrir tout ce qu'il en savait et le prier de lui fournir les moyens d'en aller rendre compte à Artaxerxès, comme d'un secret dont il ferait bien aise, lui Alcibiade, d'en informer le premier le Roi. Mais Pharnabase entendant ce discours ne jugea pas à propos de lui donner cette commission et crut qu'il serait mieux d'envoyer lui-même au Roi des hommes sûrs pour lui apprendre cette nouvelle. Alcibiade refusé de ce côté-là eut recours, dit l'Historien, au Satrape de Paphlaganie, dont il obtint l'honneur de cette députation. Pharnabase instruit de cette démarche et craignant que le Roi ne désapprouvât le refus qu'il avait fait à Alcibiade, donna commission à des gens affidés de l'attendre et de l'assassiner sur le chemin. Ces hommes, l'ayant atteint dans un village de la Phrygie, environnèrent de fagots la cabane où il couchait et y mirent le feu. Alcibiade réveillé fit des efforts pour se défendre ; mais gagné par la flamme et attaqué encore par des flèches que lui tiraient ces assassins, il perdit bientôt la vie.

IV.

Olymp. 94. an 2. 403 ans avant l'ère chrétienne.

DANS cette même année mourut le philosophe Démocrite à l'âge de quatre-vingt-dix ans ; aussi bien que Lathenés le Thébain qui, dans cette même Olympiade, était demeuré vainqueur à pied d'un cheval exercé à la course et qui le mena depuis Coronée jusqu'aux murs de Thèbes. En Italie, les Romains qui avaient pris aux Volsques la ville d'Erruce en furent chassés par les ennemis qui la reprirent et qui leur tuèrent une grandi partie de la garnison qu'ils y avaient mise.

L'année suivante Euclide fut archonte d'Athènes et les Romains créèrent quatre tribuns militaires P. Cornelius, Numerius Fabius, L. Valerius et Terentius Maximus. Les Byzantins divisez entre eux et étant encore en guerre avec les Thraces leurs voisins, se trouvaient dans une situation fâcheuse. Ne pouvant terminer leurs querelles intestines, ils demandèrent un chef à Lacédémone. Les Spartiates leur envoyèrent Cléarque. Dès qu'on eut déposé toute l'autorité entre ses mains il se fit une garde de soudoyés et changea en tyrannie la fonction de chef et d'arbitre qu'on lui avait confiée ; il commença par faire égorger tous les magistrats assemblés par son ordre sous le prétexte d'un festin de religion. La ville se trouvant par-là sans aucune forme de gouvernement ni de police, il fit étrangler avec de grosses cordes trente des plus considérables et s'appropria leurs biens. Il choisit les plus riches dans tout le reste et leur imputant des crimes imaginaires il condamna les uns à la mort et les autres au bannissement. Se voyant bien des trésors par cette voie, il augmenta sa garde et affermit son autorité. Cependant le bruit de ses cruautés et du pouvoir tyrannique qu'il exerçait s'étant bientôt répandu, les Lacédémoniens les premiers lui envoyèrent des députés pour lui conseiller de se démettre lui-même; mais comme il ne se rendit pas à cette proposition, on fit marcher contre lui des troupes à la tête desquelles on mit Panthoidas. Dès que Cléarque en eut la nouvelle il se retira avec son escorte à Selymbrie, qui était aussi sous sa domination. Il ne doutait pas que Byzance qu'il avait si indignement traitée, ne se joignît aux Lacédémoniens pour le perdre : c'est pour cela que Selymbrie lui paraissant une place plus forte, il s'y était transporté avec ses troupes et son argent. Dès qu'il sut que les Lacédémoniens en étaient proches, il alla au devant d'eux jusqu'à un endroit nommé le passage, où il livra le combat à Panthoidas. Le succès en fut incertain quelque temps ; mais enfin la valeur des Lacédémoniens l'emporta et l'escorte du tyran fut taillée en pièces. Cléarque avec le peu d'hommes qui lui restaient, se sauva dans Selymbrie, où il fut assiégé. Mais s'y voyant bientôt en danger, il en sortit la nuit et s'enfuit par mer dans l'Ionie. Là s'étant attaché au jeune Cyrus frère du Roi, il parvint à avoir le commandement de son armée. Car Cyrus nommé chef des satrapes maritimes et qui était plein de courage et d'ambition, songeait à porter la guerre à son frère. Ainsi trouvant dans Cléarque toute la hardiesse qui lui convenait, il lui confia de grosses sommes pour lever le plus qu'il pourrait de soldats étrangers : et il crut avec raison avoir rencontré en lui un homme très propre à le seconder dans la témérité de ses propres entreprises.

Le Spartiate Lysandre ayant parcouru et visité, selon l'ordre des éphores, les villes soumises aux Lacédémoniens, avait établi dans toutes l'oligarchie et fourni même quelques-unes au gouvernement de dix hommes seuls. Il s'était mis par là dans une grande considération à Lacédémone, d'autant plus qu'en terminant la guerre du Péloponnèse, il avait acquis à sa patrie l'empire actuel et non contesté de la terre et de la mer. C'est aussi à cette occasion que portant ses pensées plus loin, il conçut le dessein de détruire le droit exclusif que la famille des Héraclides avait à la royauté dans Sparte et de lui substituer une liberté générale de choisir les rois dans toutes les familles des Spartiates : il ne doutait point qu'en conséquence de cette liberté, les grandes et belles actions qu'il avait faites ne le portassent sur le trône. Mais sachant que les Lacédémoniens avaient une grande foi aux oracles, il entreprit de corrompre la prêtresse de Delphes à force de présents ; bien persuadé du succès de ses vues, s'il pouvait lui faire rendre une réponse favorable à son ambition. Après avoir employé bien du temps à faire porter ses offres jusque dans le sanctuaire, elles furent rejetées ; et il les fit porter à l'oracle de Dodone par l'entremise d'un certain Phérécrate d'Apollonie, qui avait beaucoup de liaison avec les prêtresses de ce lieu. N'ayant pas mieux réussi de ce côté-là que de l'autre ; il entreprit lui-même le voyage de Cyrène sous prétexte d'aller rendre ses vœux au temple de Jupiter Ammon ; mais en effet, dans le dessein d'en gagner les prêtres par les trésors qu'il portait avec lui. Il fondait encore son espérance sur ce que le roi de ce pays-là, qui s'appelait Libys, avait été hôte de son père de sorte même que le frère de Lysandre s'appelait aussi Libys en mémoire de cette hospitalité. Cependant malgré cette liaison et tout son or, non seulement il ne put réussir dans son dessein; les prêtres mêmes du lieu envoyèrent à Sparte des députés exprès pour accuser Lysandre d'avoir attenté par des propositions sacrilèges à la sainteté et à la fidélité de l'oracle. Lvsander revenu à Lacédémone et cité pour répondre à cette accusation, s'en défendit avec assez de vraisemblance, et l'on ne découvrit point même alors son dessein contre la succession des Héraclides. Mais étant mort quelque temps après, comme on cherchait dans sa maison quelques papiers concernant les comptes dont il était responsable, on trouva écrit de sa main un long discours qu'il devoir prononcer devant le peuple, pour l'inviter à choisir ses rois indifféremment dans toutes les familles des Spartiates.

V.

DENYS Tyran de Syracuse, après avoir fait la paix avec les Carthaginois et apaisé les révoltes du peuple contre lui, travailla à joindre à sa domination quelques villes des environs du mont Chalcidique dans la Sicile : ces villes étaient Naxus, Catane et Leontium. Il avait songé à les acquérir parce qu'elles n'étaient pas éloignées de Syracuse et qu'elles étaient utiles à l'affermissement de sa puissance. Il commença donc par la petite ville d'Etna, dont il prit aisément la citadelle, d'autant que les fugitifs qui s'y étaient retirés n'étaient pas en état de la défendre contre lui. De là il marcha vers Leontium et campa auprès de la ville, le long du fleuve Tyria. Après avoir fait montre de son armée aux citoyens qu'il crut avoir épouvantés, il leur envoya un héraut pour les sommer de se rendre. Ils ne furent pas de cet avis et se disposèrent au contraire à soutenir le siège. Sur leur réponse Denys qui ne se voyait point de machines suspendit pour lors son dessein et se contenta de piller toute la campagne des environs : après quoi il fit semblant d'aller porter la guerre aux Siciliens naturels, dans la vue de rendre par cette feinte les habitants de Naxus et de Catane moins vigilants sur leur défense. S'arrêtant à Enna il mit dans l'esprit d'Aemnestus, citoyen de cette ville, la pensée de s'en rendre le maître, en lui promettant de le soutenir dans son usurpation. Celui-ci en vint à bout, mais comme il tint le portes fermées à Denys, ce dernier changea aussitôt de parti et conseilla aux Ennéens de se défaire de leur tyran. Ils s'assemblèrent, en effet, tous en armes dans la place publique et criant à la liberté, ils excitèrent un tumulte général parmi eux. Denys qui en fut instruit prit avec lui les plus braves et les plus fidèles des siens : passant par un endroit qui n'était point gardé, il se trouva tout d'un coup au dedans des murailles. Là faisant prendre Aemnestus, il le livra lui-même aux Ennéens pour le punir de mort et sortit aussitôt de la ville sans y avoir fait aucun acte d'hostilité, modération qui ne venait pas tant d'un principe de justice, que de l'envie qu'il avait d'attirer les autres Villes à son parti. En effet il décampa aussitôt dans le dessein d'aller piller Erbite : mais ne pouvant en venir à bout il fit un traité de paix avec les habitants et ramena toutes ses forces à Catane. Arcésilas général des Catanois s'était engagé à lui livrer cette ville dans laquelle il fit entrer le tyran en pleine nuit, et l'en rendit maître ; Denys dépouillant tous les citoyens de leurs armes, y établit une garnison convenable. Proclés chef de la milice de Naxus gagné de même par ses promesses, lui remit aussi sa patrie. Le tyran s'acquitta envers lui de tout le prix dont il était convenu ; et de plus il excepta sa famille et ses pareils de l'esclavage où il réduisit tous les autres citoyens. Il abandonna ensuite leurs richesses au pillage de ses soldats ; après quoi il fit raser les maisons et les murailles. Il traita de même les Catanois et après les avoir pillés, il les envoya vendre à Syracuse. Le territoire de Naxus fut accordé aux Siciliens les plus voisins et l'on donna aux Campaniens la ville de Catane pour habitation. Denys passant delà chez les Léontins, environna d'abord leurs murailles de toutes ses troupes et leur envoya ensuite un héraut pour les sommer de lui remettre leur ville et d'aller habiter sa capitale. Les Léontins, qui n'avaient aucun secours à espérer et qui frappés de l'infortune où venaient de tomber ceux de Naxus et de Catane, craignaient d'éprouver les mêmes rigueurs, cédèrent au temps et abandonnant leur ville se transportèrent à Syracuse. Archanidès chef des Erbitenses, d'abord après la paix conclue entre eux et Denys, songea à fonder lui-même une autre ville ; car il avait à ses gages beaucoup de soldats ramassés de côté et d'autre, que la crainte qu'inspirait Denys avait fait réfugier dans Erbite. Plusieurs même des citoyens lui avaient promis de le suivre dans sa nouvelle habitation. Ainsi prenant avec lui cette multitude de gens de bonne volonté, il choisit un lieu élevé à huit stades de distance de la mer, sur lequel il bâtit la ville d'Alese ; mais comme ce nom était commun à plusieurs autres villes de la Sicile, il surnomma celle-ci Archonidion de son nom même. Dans la suite des temps cette ville tira de grands avantages du commerce que le voisinage de la mer lui facilitait et surtout de l'immunité que les Romains lui accordèrent; de sorte qu'elle désavoua son origine et tint à déshonneur de n'être qu'un démembrement d'une ville très inférieure à elle. Cependant il s'est fait jusqu'aujourd'hui beaucoup d'alliances entre les familles de ces deux villes et elles observent les mêmes cérémonies. dans le temple d'Apollon. Quelques-uns disent pourtant que ce sont les Carthaginois qui bâtirent Alese dans le temps de la paix qui fut conclue entre Hamilcar et Denys. En Italie, les Romains. Portèrent la guerre aux Veïens à cette occasion... Ce fut aussi en ce même temps que l'on fit à Rome le décret de fournir tous les ans du trésor public la paye des soldats. Les Romains prirent aussi une ville des Volsques qui s'appelait alors Anxur et qui se nomme aujourd'hui Tarracine.

VI.

Olymp. 94. an 3. 402 ans avant l'ère chrétienne.

L'ANNÉE suivante Micion fut archonte d'Athènes et les Romains créèrent, au lieu de consuls six tribuns militaires, Titus Quinctus, C. Julius, A. Manilius, Q. Quinctius, L. Furius Medullinus et M. Æmilius Mamercus. Les habitants d'Orope tombés en division mirent hors de leur ville quelques-uns de leurs concitoyens. Les exilés firent d'abord une tentative pour y rentrer par leurs seules forces. Mais ne pouvant y réussir, ils persuadèrent aux Thébains de les aider de quelques troupes. Les Thébains qui à cette occasion se rendirent maîtres d'Orope, la reculèrent jusqu'à sept stades loin de la mer, au bord de laquelle elle avait été bâtie. Ils la laissèrent gouverner un peu de temps par elle-même. Mais la soumettant ensuite à leurs lois, ils joignirent son territoire à la Béotie. En cette même année les Lacédémoniens prétextèrent divers sujets de plainte contre les Éléens. L'un était qu'ils avaient empêché Pausanias roi de Lacédémone de sacrifier au dieu; et l'autre, qu'ils n'avaient pas permis aux Lacédémoniens de se présenter aux combats des jeux Olympiques. Là-dessus ayant décidé de leur faire la guerre ils leur envoyèrent d'abord dix ambassadeurs, par lesquels ils leur demandaient en premier lieu de laisser à elles-mêmes les villes de leur voisinage et en second lieu de payer leur contingent des frais de la guerre qu'on venait de faire aux Athéniens. Ce n'étaient là que des prétextes plausibles qu'ils cherchaient pour couvrir le dessein qu'ils avaient d'ailleurs de les attaquer. Les Éléens non seulement rejetèrent ces propositions; mais ils reprochèrent encore aux Spartiates l'intention marquée d'assujettir toute la Grèce ; de sorte que Lacédémone envoya contre eux Pausanias un de ses deux rois, à la tête de quatre mille hommes. Il était suivi outre cela de soldats tirés de presque tous leurs alliés, excepté pourtant des Béotiens et des Corinthiens. Car ceux-ci, indignés des vexations qu'exerçaient les Lacédémoniens, ne voulurent point entrer dans la guerre contre l'Élide.

Cependant Pausanias se jeta tout d'un coup sur cette province au sortir de l'Arcadie et prit d'emblée la forteresse de Lasion ; d'où, conduisant son armée par les hauteurs, il enleva tout de suite quatre villes, Threste, Alion, Eupage et Oponce ; passant de là à Pylos, il emporta bientôt cette place qui n’était éloignée d'Élis que de soixante et dix stades. S'avançant enfin vers cette Ville, il rangea son armée sur une colline au-delà du fleuve Penée. Peu de temps avant ce siège les Éléens avaient reçu des Étoliens mille hommes d'élite auxquels ils avaient donné le lieu des exercices à garder. Pausanias entreprit d'assiéger d'abord cette partie mais avec nonchalance ; comme ne jugeant point les Éléens capables de faire une sortie pour l'attaquer. Cependant les Étoliens suivis d'un grand nombre de citoyens d'Élée se jetant à l'improviste sur les assiégeants, les épouvantèrent beaucoup, et dans la première surprise leur tuèrent environ trente hommes. Pausanias leva aussitôt le siège, et faisant ensuite réflexion que la ville était difficile à prendre, il se réduisit à piller et à ravager la campagne quoi que ce fut un pays sacré, et il en remporta de riches dépouilles. Enfin comme la saison s'avançait il construisit des forts autour d'Élis et y mit des garnisons convenables, après quoi il vint prendre son quartier d'hiver à Dymè.

VII.

EN Sicile, Denys se voyant suffisamment affermi dans sa domination songea à porter la guerre aux Carthaginois. Mais comme il n'avait pas fait encore tous ses préparatifs il cacha quelque temps son dessein et employa cet intervalle à prendre les mesures nécessaires pour assurer le succès d'une entreprise dont il prévoyait tout le danger. Ainsi se ressouvenant que dans la guerre encore récente des Athéniens contre Syracuse, ceux-ci avaient environné la ville d'une muraille qui l'enfermant par derrière n'y laissait d'accès libre que par l'étendue de son part, il craignit que le ennemis qu'il s'allait attirer, employant la même manœuvre, ne lui fermassent toute sortie dans la campagne. Remarquant donc que l'Epipole était située très avantageusement pour dominer sur la ville de Syracuse, il jugea à propos d'après l'avis des plus habiles architectes, de construire une citadelle dans l'endroit où l'on voit aujourd'hui l'Exapyyle. Le terrain qui regarde le Nord est coupé presque perpendiculairement de sorte qu'il est difficile d'y monter par le dehors. Cependant, comme il voulait finir cet ouvrage en peu de temps, il assembla d'abord une grande multitude d'hommes de tout le pays, sur lesquels il en choisit soixante mille des mieux faits et de condition libre ; et leur distribua tout l'ouvrage qui était à faire. Il établit des entrepreneurs pour chaque stade d'étendue et pour chaque longueur d'arpent un maître qui avoir ses aides de sorte que chaque entrepreneur gouvernait deux cents hommes. Il y avait outre cela un grand nombre d'ouvriers qui n'étaient occupés qu'a tailler les pierres et six mille paires de bœufs pour les transporter aux lieux convenables. L'ordre qui régnait dans tout ce travail, aussi bien que l'attention et le zèle de tous ceux qui y avaient part, formait un spectacle surprenant et ils semblaient tous être aussi impatients que Denys même, de voir leur ouvrage achevé. En effet Denys avait proposé de grands prix, proportionnés d'ailleurs aux entrepreneurs, aux maîtres et aux manœuvres pour ceux qui auraient fini les premiers l'ouvrage qui leur était propre. Lui-même accompagné de ses amis passait toute la journée au milieu des ouvriers à les voir agir et à faire relever par d'autres ceux qui en avaient assez fait. Comme s'il eut oublié son rang, il se mêlait parmi eux ; il présidait aux travaux les plus pénibles et semblait lui-même les partager. Il leur donnait par là une si grande émulation, que non contents des travaux du jour, quelques-uns y passaient encore une partie de la nuit. Aussi contre toute espérance, la muraille se trouva élevée et finie en vingt jours de temps à la longueur de trente stades. Sa hauteur était proportionnée de telle sorte à son épaisseur, que quelques troupes qu'on pût employer contre elle, il était impossible de l'abattre de force : car elle était soutenue d'espace en espace par des tours hautes, massives et construites de pierres de quatre pieds en tout sens et parfaitement liées les unes avec les autres.

VIII.

Olymp. 94. an 401 avant l'ère chrétienne.

L'ANNÉE suivante Exaenete étant archonte d'Athènes, l'on créa dans Rome six tribuns militaires, qui furent P. Cornelius, Celso Fabius, Sp. Nautius, C. Valerius, Marcus Sergius et Cneius Cornelius. Cependant Cyrus, chef des satrapes de la mer, jeune prince avide de la gloire et né pour la guerre, s'occupait toujours du dessein d'attaquer son frère Artaxerxès. Il avait déjà levé un grand nombre de soldats étrangers qu'il entretenait et exerçait, en tenant néanmoins son projet caché et disant qu'il se préparait à les conduire en Cilicie contre quelques gouverneurs rebelles au Roi. Sous ce prétexte il envoya des députés aux Lacédémoniens pour leur rappeler les secours qu'il leur avait prêtés dans leur dernière guerre contre Athènes et les inviter à se joindre à lui dans celle qu'il allait entreprendre. Les Lacédémoniens, croyant que cette guerre convenait à leurs intérêts, résolurent de s'y associer et firent porter sur le champ au général de leur flotte nommé Samus, l'ordre d'exécuter tout ce que Cyrus lui prescrirait. Samus, qui avait alors vingt-cinq vaisseaux, les mit aussitôt à la voile pour les conduire à Éphèse où était le général de la flotte de Cyrus, auquel il promit de le seconder en tout. Les Lacédémoniens fournirent encore à Cyrus huit cents hommes d'infanterie sous la conduite de Chirisophus. L'Égyptien Tamus commandait la flotte barbare composée de cinquante vaisseaux bien équipés. Dès que les Spartiates furent arrivés, on fit route comme pour aller en Cilicie. Cyrus avait rassemblé à Sardis treize mille hommes, ou levés en Asie, ou soudoyés comme étrangers, et il avait déjà nommé pour gouverneurs de la Lydie et de la Phrygie en son absence, ceux des Perses qui avaient avec lui quelque liaison de parenté. Ensuite il confia l'Ionie, l'Éolide et les lieux circonvoisins à Tamus son ami fidèle, originaire de Memphis. Pour lui il vint côtoyer les rivages de la Pisidie et de la Cilicie, sous prétexte qu'il se fomentait secrètement des rebellions dans ces provinces.

Son armée était composée de soixante et dix mille Asiatiques, entre lesquels il y avait trois mille hommes de cavalerie. Le Péloponnèse et les autres provinces de la Grèce lui fournirent treize mille hommes qu'il devait soudoyer. Cléarque de Lacédémone commandait toutes les troupes du Péloponnèse, à l'exception des Achéens et des Béotiens, dont les premiers avaient pour chef Socrate, et les seconds Proxenus, l'un et l'autre du même pays que leurs soldats. Ménon de Larisse était à la tête des Thessaliens. À l'égard des Perses, les capitaines particuliers commandaient de même chacun les troupes de sa province, mais Cyrus était à la tête de toute l'armée. Il avait bien déclaré aux officiers principaux qu'il marchai contre le Roi ; mais on en faisait un secret aux troupes de peur de les effaroucher par la hardiesse ou par la témérité d'une pareille entreprise. Ainsi pour se les attacher avant la manifestation de son dessein, il leur faisait toute sorte de bans traitements ; il se familiarisait avec eux tous ; et les vivres qu'il leur fournissait allaient jusqu'à l'abondance. Ayant parcouru ainsi la Lydie, la Phrygie et toutes les provinces voisines de la Cilicie, il parvint enfin aux limites de la Cilicie mêmes, qui de ce côté-là s'appellent ses portes. Là se trouve un passage étroit de la longueur de vingt stades, bordé de chaque côté de montagnes droites et inaccessibles. À l'endroit où ces montagnes finissent on a élevé de part et d'autre un mur, qui continue le chemin jusqu'au lieu, où l'on trouve des portes. Cyrus fit arriver par là son armée dans une plaine, la plus riante peut-être de toute l'Asie : et passant tout de suite à Tarse, ville capitale de la Cilicie, il s'en rendit bientôt le maître. Syennesis roi de ce pays-là, apprenant quelle était la puissance de l'ennemi, entra dans une grande perplexité sur ce qu'il ne se sentait pas assez fort pour se défendre. Mais Cyrus l'ayant engagé à le venir trouver, sur sa parole d'honneur : et ce roi ayant su de la propre bouche de Cyrus quel était le véritable objet de sa marche, s'engagea avec lui contre Artaxerxès et lui envoya aussitôt un de ses deux fils à la tête d'une compagnie considérable de Ciliciens. Mais comme ce roi était un homme double et qui ne songeait qu'à ses propres intérêts, il dépêcha secrètement son autre fils au roi Artaxerxès, avec ordre de lui faire le détail des forces de Cyrus et de l'assurer que son père ne s'étant lié avec ce prince rebelle que par contrainte, il n'était réellement attaché qu'au Roi; et qu'il n'attendait qu'une occasion favorable pour passer d'une armée à l'autre. Cyrus s'arrêta vingt jours à Tarse pour laisser reposer ses troupes. Mais en partant de là elles commencèrent à se douter qu'on les conduisait contre le Roi ; et faisant réflexion à la longueur des chemins et au grand nombre de nations qui s'opposeraient à leur passage, elles tombèrent dans l'inquiétude. On se disait les uns aux autres que Bactres était encore à une distance de quatre mois de chemin et que le Roi avait toujours sur pied une armée de plus de quatre cent mille hommes. Se remplissant ainsi de frayeur et de colère, et regardant leurs chefs tomme des traîtres, ils se portaient à les égorger. Cyrus, qui craignit cette émotion, fit publier par tout le camp que loin de les mener contre Artaxerxès, on les conduisait contre un satrape rebelle de la Syrie. Les troupes se rassurèrent à ce discours, et ayant reçu une paye encore plus forte qu'à l'ordinaire, elles rentrèrent dans leur première docilité. Cyrus, ayant traversé toute la Cilicie, était enfin arrivé à la ville d'Issus à l'autre extrémité de la province et au bord de la mer. Lorsque la flotte des Spartiates y aborda, les chefs la présentèrent à Cyrus aussi bien que les huit cents hommes de pied commandés par Chirisophus, en l'assurant de l'attachement sincère de la République à ses intérêts. Ils disaient pourtant en public que ces troupes étaient envoyées à Cyrus par ses amis particuliers ; quoi que dans la vérité du fait, rien ne se fut passé que par le conseil et par l'ordre même des éphores. Mais les Lacédémoniens cherchaient encore à se couvrir dans les commencements de cette guerre et en attendaient les premiers succès pour se déclarer ouvertement. Cependant Cyrus se mit en marche avec toute son armée du côté de la Syrie, après avoir donné ordre à toute sa flotte de côtoyer son armée de terre le plus près qu'il serait possible. Quand il fut arrivé à l'endroit qu'on appelle les Pyles ou les portes, il fut extrêmement satisfait de les trouver sans gardes, d'autant plus qu'il craignait beaucoup qu'on n'y en eut déjà posé. C'est un passage étroit et profond qui peut être défendu par un très petit nombre d'hommes. Il est formé par deux montagnes dans l'endroit où leurs extrémités se rencontrent. La première est extrêmement haute et interrompue dans sa longueur par des précipices. La seconde vis-à-vis de laquelle cette première vient aboutir s'appelle le Mont Liban qui de-là s'étend jusque dans la Phénicie. Ce passage, le seul par lequel on puisse venir de la Cilicie dans la Syrie, a trois stades de long; il est fermé à chacun de ses deux bouts par une forte muraille, au milieu de laquelle est une porte basse et étroite ; Cyrus y passa librement : mais il renvoya de la sa flotte à Éphèse, parce que devant désormais traverser le milieu des terres, elle lui devenait inutile. Après une marche de vingt jours, il arriva à Tapsaque ville située sur les bords de l'Euphrate. Là après avoir donné à ses troupes cinq jours de repos, pendant lesquels il leur avait fourni des vivres et des rafraîchissements en abondance, il les fit assembler et leur déclara son véritable projet. Voyant qu'elles recevaient mal cet aveu et craignant qu'elles ne l'abandonnassent, il leur fit de grandes promesses et les assura que dès qu'ils seraient arrivés à Babylone, il donnerait cinq mines d'argent à chaque soldat : Ces espérances lui réconcilièrent toute son armée. Cyrus lui ayant donc fait traverser l'Euphrate, la conduisit par des marches continues jusqu'aux frontières de la Babylonie, où il la laissa reposer.

IX.

ARTAXERXÉS avait été instruit depuis longtemps par Pharnabase que Cyrus faisait sourdement des levées de soldats; et dès qu'il sut son arrivée il fit assembler des troupes de toutes parts dans Ecbatane de Médie: mais quoiqu'il n'eût pas encore reçu celles qu'il attendait dés Indes et d'autres provinces éloignées, il se mit à la tête de l'armée qu'il se trouvait actuellement et vint au-devant de Cyrus. Toutes ses forces, en y comprenant la cavalerie, montaient à quatre cent mille hommes selon Éphore. Étant arrivés aux champs de Babylone, il dressa le long de l'Euphrate un camp où il avait dessein de laisser tout son bagage, car il savait que les ennemis n'étaient pas loin; et la longueur de leur route lui donnait une grande opinion de leur courage. Il fit donc creuser un fossé de la hauteur de dix pieds et de la largeur de soixante et le fit environner comme d'un mur de tous les chariots qui l'avaient suivi. Ce fut là qu'il laissa avec son équipage les sujets inutiles de son armée et ce qu'il fallait de gens pour les garder ; pendant que lui-même avec ses meilleures troupes vint au devant de l'ennemi qui s'approchait. Cyrus voyant avancer l'armée du Roi se mit promptement lui-même en ordre de bataille. L'infanterie lacédémonienne suivie de quelques compagnies de soudoyés forma l'aile droite posée le long de l'Euphrate sous les ordres de Cléarque de Lacédémone, qui était encore soutenu de plus de mille cavaliers de Paphlagonie. L'aile gauche était composée de tous les soldats de la Phrygie et de la Lydie et d'environ mille cavaliers commandés par Aridée. Cyrus occupait le centre au milieu de ce qu'il avait de plus brave entre les Perses et les autres Barbares, au nombre de dix mille hommes, accompagnés de mille cavaliers d'élite portant des cuirasses et des épées grecques. Artaxerxès de son côté avait placé devant ses premiers rangs un grand nombre de chariots armés de faux. Ses officiers perses marchaient à la tête de leurs troupes sur deux ailes entre lesquelles il avait pris son poste, au milieu de cinquante mille hommes choisis. Les deux armées étaient à la distance de trois stades l'une de l'autre, lorsque les Grecs donnèrent le signal du combat par le cri qui leurs était ordinaire ; après quoi ils s'avancèrent d'abord d'un pas mesuré : mais dès qu'ils se virent à la portée du trait, ils coururent en avant de toutes leurs forces. Le Lacédémonien Cléarque avait ordonné cette manœuvre, sur le principe que des soldats qui ne consument pas leurs premiers efforts à courir, conservent bien plus d'activité pour le combat et que la course qui vient ensuite, quand on se trouve entre les traits, sert à en rendre les atteintes moins dangereuses. Les troupes de Cyrus ne laissèrent pas d'essuyer une multitude de ces traits, qui répondait aux nombre de quatre cens mille hommes dont l'armée du Roi était composée. Cette attaque de flèches ne fut pourtant pas longue et l'on en vint bientôt au combats de main. Les Lacédémoniens suivis des soudoyés, épouvantèrent au premier abord les Barbares par le brillant de leurs armes et par leur adresse à les manier. Car leurs adversaires mal couverts par leurs cuirasses trop étroites et trop courtes, et n'ayant que de petites épées, n'étaient pas accoutumés d'ailleurs aux périls actuels d'une bataille ; au lieu que les Grecs exercés de longue main dans la guerre du Péloponnèse qui avait donné lieu à tant de combats, s'aperçurent bientôt ici de leur supériorité. Ainsi ils mirent aisément en fuite les barbares et en tuèrent un très grand nombre. Cependant les deux chefs qui n'avaient point quitté le centre de leur armée, se trouvèrent l'un vis-à-vis de l'autre en état de se disputer l'empire. Ils crurent que c'était a eux à déterminer le sort du combat et que la fortune leur avait donné lieu de se joindre pour décider seuls une querelle qui ne regardait qu'eux ; à l'exemple de ces deux frères Étéocle et Polynice. que les Tragédies ont rendu si célèbres. Cyrus commença donc et de loin lança le premier à son frère un javelot qui l'atteignit et le renverra par terre, de sorte que ses officiers l'ayant relevé, l'emmenèrent hors du champ de bataille, Tissapherne, homme considérable dans la Perse, prit le commandement de l'armée à la place du Roi : il rassembla les troupes et combattit vaillamment en son absence. Impatient de venger son maître et se faisant suivre des plus braves, il se portait subitement d'un endroit à l'autre, et faisait partout un carnage qui le rendait redoutable à toute l'armée ennemie. D'un autre côté Cyrus enhardi par les premiers succès des siens, se jeta à travers les ennemis, et dans son premier feu en tua un grand nombre : mais s'abandonnant trop à son ardeur, il fut blessé à mort par un Perse inconnu et tomba par terre. On l'emporta aussitôt, et à cette vue les troupes du Roi se ranimèrent, et autant par leur nombre que par leur courage, poussèrent à bout leurs adversaires. Aridée, satrape et lieutenant de Cyrus, avait d'abord pris sa place et soutenu courageusement l'effort des barbares ; mais enveloppé peu à peu par les bataillons perses capables d'une grande extension, et de plus apprenant dans ces circonstances la mort de Cyrus, il s'enfuit avec les siens en des lieux qu'il connaissait et qui pouvaient lui fournir un asile sûr. Cléarque, voyant le centre et les ailes de l'armée en désordre, se défila de toute entreprise et se disposa à la retraite, ne voulant point attirer sur les Grecs toute l'armée des Barbares qui pouvait les exterminer. Cependant les troupes du Roi ayant dissipé tout ce qui s'opposait à elles pillèrent d'abord la tente de Cyrus; et la nuit étant venue, ils se jetèrent en foule sur les Grecs. Ceux-ci les reçurent avec tant de courage que les barbares eux-mêmes ne résistèrent que peu de temps et surmontés par la valeur et par l'expérience des Grecs, ils furent mis eux-mêmes en fuite de sorte que les troupes de Cléarque qui les poursuivaient en ayant tué encoure un grand nombre et se retirant avant qu'il fut jour, dressèrent un trophée et furent rentrez dans leur camp dès la seconde veille de la nuit. La conclusion de la bataille fur que le Roi perdit plus de quinze mille hommes, dont la plus grande partie fut tuée par les troupes de Cléarque ou lacédémoniennes ou étrangères. Du côté de Cyrus il périt environ trois mille hommes entre lesquels on dit qu'il ne fut pas tué un seul Grec et qu'il y en eut très peu de blessés.

X.

LE lendemain dès la pointe du jour Arridée envoya des députés à Cléarque pour l'inviter à le venir joindre avec toutes ses troupes dans sa retraite, d'où ils gagneraient tous ensemble les rivages de la mer, pour se mettre en sûreté. Car Cyrus étant mort et Artaxerxès ayant eu l'avantage, ses ennemis étaient effrayés eux-mêmes de l'audace qu'ils avaient eue d'entreprendre de le détrôner. Sur cette députation Cléarque fit assembler tous les officiers qu'il avait avec lui pour délibérer sur ce sujet. Dans le temps même de cette délibération, il arriva des députés du Roi, à la tête desquels était un Grec nommé Phalène né dans l'île de Zacynthe. Ces députés introduits dans le lieu de l'assemblée, dirent en parlant au nom du Roi. Puisque j'ai vaincu, en tuant Cyrus, rendez vos armes et venez aux portes de mon palais, pour obtenir par vos services, quelque grâce de ma part. À ce discours chacun des chefs fit une réponse semblable à celle de Léonidas gardant le pas des Thermopyles, lors que Xerxès lui envoya demander ses armes. Car Léonidas chargea les députés de lui tenir ce discours de sa part. Nous pensons que si le roi Xerxès veut nous avoir pour alliés, nous serons bien plus en état de le servir en gardant nos armes que si nous nous en étions dépouillés; et que si au contraire nous tommes obligés de nous défendre contre lui, nous avons encore plus besoin de les garder. À ce discours de Cléarque, Proxenus de Thèbes ajouta, maintenant que nous avons presque tout perdu, il ne nous reste plus que notre courage et nos armes. Nous jugeons donc qu'en gardant nos armes notre courage nous restera aussi; au lieu qu'en les rendant nous perdrions en même temps l'un et l'autre. Ainsi répondez au Roi que nous ne les conservons que pour assurer notre salut commun s'il tente quelque entreprise contre nous. Sophilus, autre capitaine grec, parlant à son tour dit : si le Roi se croit plus fort que nous, il ne tient qu'à lui de venir nous enlever nos armes malgré nous : mais si c'est un traité qu'il veuille faire, il doit nous déclarer ce qu'il prétend nous donner en échange. Socrate d'Achaïe se plaignit de ce que le Roi exigeait sur le champ l'exécution de la demande qu'il faisait aux Grecs et de ce qu'il renvoyait au terme d'une longue suite de services les grâces qu'il leur promettait. Du reste si le Roi connaît si mal les vainqueurs, que de leur envoyer des ordres comme à des vaincus, il peut s'instruire de ce que c'est que la victoire en comparant le peu d'hommes qu'il a sauvés avec lui à cette foule innombrable de soldats qu'il avait amenés contre les Grecs ou enfin si véritablement persuadé qu'il est lui-même le vaincu il leur envoie conter des fables ; comment prétend-il qu'on puisse se fier à lui dans les traités qu'il proposera. Les députés chargés de ces réponses singulières s'en retournèrent. Au sortir de là Cléarque reconduisit les Grecs dans sa première retraite, où tous les autres alliés s'étant rendus : ils délibérèrent ensemble s'ils se rapprocheraient de la mer pour retourner dans leur patrie. Ils convinrent d'abord de ne point reprendre la route qu'ils avaient tenue en venant, d'autant qu'une partie de cette route étant extrêmement déserte et l'autre occupée par les ennemis ; ils auraient beaucoup de peine à y trouver leur subsistance. Ils résolurent donc de gagner la Paphlagonie, au Nord de l'Asie-mineure et ils se mirent aussitôt en marche, mais à petites journées, comme ayant besoin de chercher en même temps des vivres. Cependant le Roi presque guéri de sa blessure ayant appris que ses ennemis se retiraient, et prenant leur retraite pour une fuite, se mit incessamment à leur queue avec un grand nombre de troupes : et comme ils n'allaient pas vite, il les eut bientôt atteints et se trouva dès la première nuit auprès de leur camps. Dès qu'il aperçut à la pointe du jour que les Grecs se rangeaient en bataille, il leur envoya des députés, par lesquels il leur fit dire avant toutes choses qu'il leur donnait trois jours de trêve. Dans cet intervalle il consentit lui-même de leur livrer un passage sûr à travers ses provinces, de leur donner des guides pour les conduire jusqu'à la mer et de leur faciliter l'achat des provisions dont ils auraient besoin sur la route. Il assura en particulier tous les soldats qui servaient sous le commandement de Cléarque et d'Aridée, qu'il ne leur ferait fait aucun tort. Là-dessus les uns et les autres reprirent leur marche et le Roi ramena à Babylone l'armée qui l'avait accompagné. Là distribuant des récompenses à tous ceux qui avaient bien servi dans cette guerre, il décida que le plus vaillant de tous avait été Tissapherne ; aussi lui fit-il de grands présents, dont le plus considérable fut fa propre fille qu'il lui donna en mariage. Il éprouva dans la suite qu'il était en effet le plus fidèle de ses amis et il lui confia l'autorité que Cyrus avait eue sur tous les satrapes de la mer. Tissapherne qui s'aperçut aisément de la haine que le Roi avait conçue contre les Grecs, lui proposa de les faire tous périr, s'il lui donnait des forces suffisantes pour l'exécution de ce dessein et qu'il lui voulut permettre de lier commerce avec Aridée, parce qu'il était persuadé qu'il lui livrerait tous les Grecs avant qu'ils revissent leur patrie. Le Roi reçut avec plaisir cette proposition et lui permit de choisir dans tout le corps de sa milice ceux qu'il jugerait les plus capables d'exécuter cette entreprise. [Dès que Tissapherne se fut pourvu de ce secours, il se hâta d'atteindre l'armée des Grecs et parvint en effet à camper près d'eux. De là il envoya inviter Cléarque de venir jusque dans sa tente accompagné de tous les officiers ses camarades,] parce qu'il avait à leur faire part de quelque chose qui concernait l'intérêt commun. Cléarque accepta cette offre et fut suivi, outre ces officiers, de deux cens hommes qui voulurent l'escorter et qu'on admit dans le camp des Perses comme une garde légitime. Tissapherne reçut dans sa tente les officiers, mais tout le reste demeura au dehors. Au bout de quelque temps Tissapherne ayant fait élever au-dessus de sa tente par le dedans un étendard rouge comme signal, il fit saisir les officiers grecs pendant qu'on égorgeait au dehors, par son ordre, l'escorte qui les attendait, et qu'on assassinait de même les autres soldats qui, sur la foi publique, s'étaient répandus dans le marché, pour y faire leurs provisions. Il n'en échappa qu'un seul qui alla porter au camp la nouvelle de cette trahison. Ce fut pour tous les soldats un coup de foudre qui les troubla de telle sorte qu'ils couraient à leurs armes sans objet et sans règle, comme n'ayant plus de chef. Cependant personne n'étant venu les attaquer, ils eurent le temps de se reconnaître et ils nommèrent plusieurs officiers soumis néanmoins à un seul général, qui fut Chirisophus Lacédémonien. Ceux-ci ayant examiné entre eux quelle serait la route la plus convenable pour leur retraite, ils se déterminèrent comme on avait déjà fait, à marcher vers la Paphlagonie. Tissapherne, ayant chargé de chaînes les capitaines grecs, les fit conduire vers Artaxerxès qui les fit mourir tous, à l'exception de Ménon qu'il épargna parce que celui-ci ayant eu de la dispute avec les autres capitaines, avait été soupçonné d'avoir voulu. trahir les Grecs. Tissapherne se mit ensuite avec son armée à la queue des Grecs. Il se garda bien de les attaquer jamais en face, ni de s'exposer aux derniers efforts d'hommes désespérés. Il se contenta de les harceler en quelques endroits avantageux pour lui et sans leur causer de grandes pertes il les incommoda continuellement jusqu'aux pays des Carduques, où il les suivit. Mais voyant qu'il ne pouvait les entamer il les abandonna en cet endroit, et tourna avec toutes ses troupes du côté de l'Ionie. Les Grecs employèrent sept jours entiers à traverser les montagnes des Carduques, où ils furent extrêmement inquiétés par ceux qui les habitaient, gens vigoureux et qui savaient tous les défilés de cette contrée. Ces peuples étaient indépendants et même ennemis du Roi, extrêmement exercés à lancer de grosses pierres avec la fronde, ou des traits, avec des arcs d'une grandeur extraordinaire; et se portant avantageusement pour tirer sur les Grecs, ils en tuèrent un nombre considérable et en blessèrent grièvement d'autres. Car leurs traits qui avaient deux coudées de long perçaient les boucliers et les cuirasses : et il n'y avait aucune arme défensive qui put leur résister. On dit même que ces traits étaient si longs que les Grecs après les avoir ramassés en faisaient de ces javelots qu'on lance avec la main, en les retenant par une corde à laquelle ils sont attachés. Ayant traversé ce pays avec beaucoup de peine ils arrivèrent an fleuve Centrire au-delà duquel'ils se trouvèrent en Arménie. Le satrape de ce pays était Téribase, avec lequel ils firent un traité et passèrent ainsi au travers de sa province comme amis. Mais sur les montagnes qui bornent l'Arménie, ils furent surpris par une neige épouvantable qui pensa les faire tous périr. Tant que cette neige tombe perpendiculairement, elle n'empêche point les voyageurs de faire leur chemin. Mais dès que le vent vient à s'y mêler, elle augmente considérablement et jusqu'au point de couvrir non seulement les traces, mais tous les indices des routes. Le découragement total se saisit alors des voyageurs qui ne risquaient pas moins leur vie en revenant sur leurs pas qu'en s'obstinant à avancer. Là-dessus la tempête augmenta et la grêle se joignit au vent, qui la leur portant au visage, contraignit toute l'armée de s'arrêter et qui, ôtant à chaque soldat tout mouvement propre et volontaire, le força de se coucher par terre dans l'endroit où il se trouvait. Là manquant de toute chose, ils passèrent un jour et une nuit entière dans une situation déplorable, Car la neige continuant de tomber avec la même violence, toutes leurs armes en furent couvertes et tous leurs membres saisis de froid. Aucun d'eux n'ayant pu fermer l'œil de toute la nuit, quelques-uns de ceux qui trouvèrent moyen de faire du feu le lendemain s'en sentirent soulagés ; mais les autres dont les membres gelés y demeuraient insensibles, n'en reçurent que l'indication d'une mort prochaine. La plupart des chevaux périrent là : et entre les hommes, les uns étaient déjà sans vie et les autres conservaient encore de la connaissance dans un corps qui n'avait plus aucun mouvement. Quelques-uns avaient perdu la vue par la rigueur du froid ou par l'éblouissement que leur avait causé l'aspect continuel de la neige. Enfin il n'en ferait pas échappé un seul, s'ils n'avaient heureusement aperçu quelques villages voisins, où ils trouvèrent abondamment tous les secours qui leur étaient nécessaires. Ils y firent arriver leurs bêtes de charge par des sentiers qu'ils leur avaient formés à travers la neige et leurs malades en les portant sur des brancards ou sur des échelles dans les maisons basses, où on les faisait descendre. On fournit là de la pâture aux animaux et toute forte de subsistance et de soulagement aux hommes. Après s'être reposé huit jours en ce lieu, ils se remirent en chemin pour gagner le fleuve Phasis aux environs duquel ils prirent encore quatre jours de repos. Ils traversèrent ensuite les provinces des Taoques et des Phasiens. Les uns et les autres voulurent les attaquer dans leur parage; mais les Grecs les défirent dans un combat réglé et en. tuèrent un grand nombre; après quoi ils pillèrent leurs demeures pleines de beaucoup de provisions qui furent d'un grand secours pour les vainqueurs et qui leur procurèrent quinze jours de repos et d’abondance. Delà ils entrèrent dans la Chalcidie qu'ils eurent traversée en sept jours de marche, au bout desquels ils se trouvèrent sur les bords du fleuve Arpasus, dont la largeur est de quatre arpents. L'ayant passé ils suivirent la plaine qui forme la province des Tascutins et se donnèrent ensuite trois jours de repos, dans un lieu qui leur fournit les rafraîchissements nécessaires : après quoi ils employèrent quatre jours de marché pour arriver à la grande ville qu'on appelle Gymnasie. Le commandant de la province fit avec eux un traité par lequel il s'engagea à leur donner des guides jusqu'à la mer. Ils arrivèrent donc en quinze jours sur la montagne de Quesne au haut. de laquelle les premiers qui aperçurent la mer furent si transportés de joie et jetèrent de si hauts cris que l'avant-garde de l'armée qui était à portée de les entendre s'imagina. qu'ils voyaient les ennemis et se mirent aussitôt sous les armes. Mais dès qu'ils furent tous montés et que la mer se découvrit en effet à eux ils levèrent les mains au ciel et rendirent grâces aux dieux comme si leur voyage était fini et qu'ils n'eussent plus rien à craindre. Dressant là un autel composé de grandes pierres, qu'ils avaient apportées des environs, ils posèrent dessus les dépouilles des barbares, comme un monument immortel des avantages qu'ils avaient remportés sur eux. Ils firent présents à leur guide d'une coupe d'argent et d'une robe de Perse. Ce guide leur indiqua encore le chemin qui conduisait chez les Macrons, après quoi il s'en retourna. Les Grecs en entrant dans le pays des Macrons firent avec eux un traité, dont le gage mutuel fut une lance barbare donnée aux Grecs et une lance grecque donnée aux Barbares. Car ceux-ci disaient que leurs ancêtres avaient institué ce troc, comme un gage mutuel d'une fidélité inviolable. Des confins de ce pays les Grecs passèrent dans la Colchide, dont les habitants s'assemblèrent pour s'opposer à eux : de sorte que les Grecs furent obligés d'en venir à une bataille où ils remportèrent la victoire. Ils se saisirent ensuite d'une hauteur où ils étaient à l'abri de toute insulte et d'où ils allaient piller les terres de leurs ennemis : ce qui fournissait amplement à tous leurs besoins. Ils trouvèrent entre autres un grand nombre de ruches, d'où ils rapportèrent une quantité prodigieuse de gâteaux de cire et de miel. Mais ils éprouvèrent un accident extraordinaire. pour avoir voulu en user. Tous ceux qui en avalèrent perdirent connaissance et tombèrent comme morts. Et la douceur que ce miel répandait d'abord sur les lèvres et sur la langue, ayant servi de piège à un grand nombre d'entre eux, la terre se trouva couverte d'hommes étendus, comme à la fin d'une bataille sanglante. Le reste de l'armée passa un jour entier à s'étonner d'un pareil accident et à regretter ceux qu'ils croyaient avoir perdus. Mais dès le lendemain à pareille heure, tous ces malades se réveillèrent, et se relevant les uns après les autres, cette seconde journée ne parut être pour eux que le lendemain d'une sorte purgation. Dès qu'ils furent parfaitement rétablis, on, se remit en marche et l'on arriva dans trois jours à Trébizonde, ville grecque colonie de Sinope et de la dépendance de la Colchide. Pendant les trente jours qu'ils y séjournèrent, ils furent traités magnifiquement par les citoyens et eux de leur côté firent un festin religieux et un combat en l'honneur d'Hercule et de Jupiter Sauveur dans le lieu même où l'on dit que Jason aborda sur le navire Argo. Ils députèrent de là leur général Chirisophus à Byzance, pour en amener des vaisseaux et des galères parce qu'il passait pour être ami d'Anaxibius qui commandait la marine dans cette ville. Chirisophus partit sur une frégate. En attendant son retour ils empruntèrent de ceux de Trébizonde deux brigantins avec lesquels ils allèrent pirater le long des côtes les peuples barbares de ces cantons. Quand ils eurent attendu Chirisophus l'espace de trente jours, comme il n'arrivait point et que leurs provisions commençaient à s'épuiser ils partirent de Trébizonde et arrivèrent dans trois jours à Cérasus, ville grecque aussi et autre colonie de Sinope, Ils y demeurèrent quelques jours et entrèrent de là dans le pays des Mosynoeces, où ils remportèrent la victoire sur ces peuples qui voulurent s'opposer à eux. Les vaincus s'étant réfugiés dans des tours de bois à sept étages qu'ils avaient rassemblées, en un coin de leur province, les Grecs les y attaquèrent avec tant de vigueur qu'ils se rendirent les maîtres de cette espèce de citadelle. C'était la plus considérable qu'ils eussent dans toute leur domination, et leur Roi même logeait dans la plus haute de ces tours. La loi du pays l'obligeait d'y payer toute sa vie, et c'est de là qu'il envoyait ses ordres à ses sujets. Nos voyageurs ont dit depuis que c'était la nation la plus sauvage qu'ils eussent rencontrée dans leur route: qu'ils couchaient avec leurs femmes devant tout le monde, que les plus riches nourrissaient leurs enfants de noix bouillies et qu'ils leur imprimaient différentes marques sur la poitrine et sur les épaules. Les Grecs traversèrent ce pays en huit jours, et ils n'en mirent que trois à traverser le pays voisin ou le Tibaris. Ils furent conduits par cette route à Cotyore, autre ville grecque et colonie de Sinope. lis y demeurèrent cinquante jours, pendant lesquels ils allèrent ravager le voisinage de la Paphlagonie et de quelques autres pays barbares. Dans cet intervalle de temps, les citoyens d'Héraclée et de Sinope leur envoyèrent des vaisseaux sur lesquels ils s'embarquèrent avec tout leur bagage. Sinope située sur les bords de la Paphlagonie et colonie elle-même de Milet dans la Carie, était une ville respectée dans ces cantons : et c'est-là que Mithridate, si célèbre de nos jours par la guerre qu'il a faite aux Romains, tenait principalement sa cour. Ce fut là aussi que se rendit Chirisophus qu'on avait envoyé chercher des vaisseaux et qui n'avait pu en obtenir. Mais pour le consoler de ce refus, les habitants de Sinope se chargèrent eux-mêmes de le conduire par mer avec sa troupe jusqu'à Héraclée, colonie de Mégare dans l'Attique. Cette flotte aborda à la presqu'île d'Acheruse, où l'on dit qu'Hercule amena autrefois des Enfers le chien Cerbère. Delà traversant la Bithynie, ils essuyèrent beaucoup de dangers de la part des habitants de la province qui marchaient toujours sur leurs pas pour attaquer leur arrière-garde. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'ils arrivèrent à Chrysapolis ville de Chalcédonie ; au nombre de trois mille huit cents, restés seuls de dix mille qu'ils étaient partis. Ceux qui voulurent retournèrent tranquillement de là chacun dans sa patrie. Mais le plus grand nombre se rendit dans la Chersonèse de Thrace, dont ils avaient dessein de piller la Capitale. Voilà quelle fut la fin de l'expédition de Cyrus contre son frère Artaxerxès.

XI.

CEPENDANT les trente tyrans d'Athènes continuaient de bannir tous les jours quelques citoyens et d'en faire mourir d'autres. Les Thébains, indignés de ces excès, recevaient avec beaucoup d'humanité et de bienveillance ceux qui se réfugiaient chez eux. Ainsi Thrasybule surnommé le Stirien, quoiqu'il fut citoyen d'Athènes et du nombre de ceux qui avaient été chassés par les Trente, fut aidé sous main par les Thébains, dans l'entreprise qu'il fit de se saisir d'un lieu avantageux appelé Phile, dans ce canton de l'Attique. La citadelle en était extrêmement forte, et comme elle ne se trouvait distante d'Athènes que de cent stades, on pouvait observer de là les instants propres à surprendre la capitale. Les Trente ayant bientôt appris le fait, sortirent en armes avec leurs troupes pour aller assiéger ce fort. Leur camp émit à peine formé qu'il tomba une grande abondance de neige. Quelques-uns s'étant avisés de changer leurs tentes de places, les autres crurent qu'ils se disposaient à fuir, comme ayant aperçu une armée ennemie. Là-dessus une terreur panique se répandit dans les troupes des Trente et tout le monde décampa en même temps. Les tyrans qui savaient très bien que tous les citoyens d Athènes, qui n'étaient pas des trois mille auxquels ils avaient réduit le nombre des sujets capables de remplir les charges, n'attendaient que le moment favorable pour renverser leur domination, prirent l'occasion de la sortie qu'ils venaient de faire, pour s'établir eux-mêmes dans le Pirée ; et ils se contentèrent de faire garder la ville par quelques troupes étrangères. Ayant imputé ensuite à ceux d'Éleusis et de Salamine de s'entendre avec les bannis, ils firent mourir tous les habitants de l'une et de l'autre ville. Cette exécution donna lieu à ces bannis de se réfugier dans le camp de Trasybule. Les tyrans l'ayant su lui envoyèrent des députés, sous prétexte de traiter avec lui de la restitution de quelques-uns de ces bannis ; mais en effet pour lui proposer de les livrer tous, sous la condition qu'ils l'associeraient lui-même au gouvernement : Qu'on lui donnerait la place que Théramène avait occupée, que de plus on lui permettrait de ramener avec lui dix des exilés à son choix. Thrasybule répondit qu'il préférait son exil à toute la puissance des Trente et que la guerre ne cesserait point de sa part, qu'ils ne rappelassent tous les bannis sans exception et que le pouvoir souverain ne fit rendu au peuple. Là-dessus les Trente voyant d'ailleurs qu'ils s'étaient attiré la haine de la plus grande partie des citoyens et que les bannis se rassemblaient toujours en plus grand nombre, envoyèrent demander du secours à Sparte. En attendant ils formèrent un corps de défense le plus nombreux qu'il leur fut possible et le firent camper avec eux dans un lieu découvert qu'on nomme Acharnes. Thrasybule de son côté ne laissant dans le fort qu'il occupait que ce qu'il fallait de gens pour le garder, mena contre eux douze cents hommes ; et les surprenant la nuit dans leur camp, il y fit d'abord un carnage qui épouvanta le reste de leur troupe et les obligea eux-mêmes de se retirer à la hâte dans Athènes. Thrasybule d'abord après le combat s'alla saisir du Pirée et de Munichie qui est une hauteur fortifiée où il ne trouva personne. Les tyrans ayant rassemblé ce qui leur restait de forces revinrent au Pirée et attaquèrent Munichie, sous le commandement de Critias. L'attaque dura longtemps parce que les assiégeants étaient en grand nombre et que les assiégés se trouvaient dans un poste avantageux. Mais Critias ayant été tué, les assiégeants furent découragés et s'enfuirent jusque dans la plaine, où les assiégés n'osèrent pourtant pas les poursuivre. Cependant comme les bannis recevaient tous les jours des gens qui venaient se joindre à eux, Thrasybule tomba tout d'un coup sur les ennemis et les ayant défaits il se rendit maître du Pirée. Après quoi les citoyens d'Athènes toujours plus mécontents de la tyrannie vinrent en foule dans le port : et les bannis dispersés dans les autres villes, apprenant les succès de Thrasybule, se rassemblèrent auprès de lui de toutes parts de sorte que se voyant devenus très supérieurs à leurs ennemis, ils résolurent enfin d'assiéger la ville même. Les citoyens en avaient déjà chassé les Trente après les avoir dépouillés de tout pouvoir; et ils avaient remis l'autorité publique à dix hommes seuls auxquels ils confièrent le soin de prévenir la guerre civile qu'on voyait naître. Dès que ces derniers furent en place, ils oublièrent les intérêts et les vues de leurs compatriotes et se montrant aussi mal intentionnés que leurs prédécesseurs ils firent venir de Lacédémone quarante vaisseaux et mille soldats, à la tête desquels était Lysandre. Mais Pausanias roi de Lacédémone qui n'aimait pas Lysandre et qui savait d'ailleurs la haine que les Spartiates s'étaient attirée depuis quelque temps de la part de toute la Grèce, se mit lui-même à la tête d'une armée nombreuse et étant venu jusque dans Athènes, il réconcilia et réunit les citoyens avec les exilés. C'est ainsi que les Athéniens recouvrèrent en quelque sorte leur patrie et vécurent désormais sous leurs propres lois. À l'égard de ceux qui se sentaient coupables de plusieurs injustices qu'ils avaient exercées sous le règne des Tyrans et qui en craignaient la recherche et la punition, on leur permit encore de se retirer à Éleusis.

XII.

DANS ce même temps ceux d'Élée qui redoutaient la puissance des Lacédémoniens terminèrent la guerre qu'ils avaient contre eux sous les deux conditions de livrer à Lacédémone tout ce qu'ils avaient de vaisseaux et de laisser chacune des villes de leur voisinage à ses propres lois. Les Lacédémoniens profitèrent du loisir que leur procuraient tous ces accommodements pour attaquer les Messéniens. De ces derniers les uns occupaient un fort dans l'île de Céphalénie et les autres gardaient Naupacte, ville située sur les extrémités occidentales de la Locride et que les Athéniens leur avaient donnée. Les Lacédémoniens après les avoir chassés de ces deux postes remirent le premier aux habitants même de la Céphalénie et le second à ceux de la Locride. Les Messéniens, poursuivis ainsi par l'ancienne haine des Lacédémoniens contre eux, sortirent de la Grèce avec leurs armes; et quelques-uns d'eux passant dans la Sicile, s'allèrent mettre à la solde de Denys. D'autres au nombre de trois mille, allèrent jusqu'à Cyrène où ils se joignirent aux exilés de cette ville : car dans ce temps-là, les Cyrénéens étaient dans de grands troubles, à l'occasion d’Ariston et de quelques autres qui s'étaient emparés du gouvernement de leur république. On venait d'égorger à cette occasion, et tout à la fois, cinq cents des plus puissants citoyens de Cyrène, et tout ce qui restait de plus considérable s'était sauvé. Ces bannis reçurent avec joie les Messéniens et les employèrent contre les usurpateurs de leur patrie. Dans le combat qui fut donné plusieurs furent tués de part et d'autre, et peu de Messéniens en échappèrent. Mais quelque temps après ce désordre, les Cyrénéens se réconcilièrent les uns avec les autres par des ambassades réciproques. Ils jurèrent enfin doublier leurs différents et ils habitèrent ensemble. Ce fut alors que les Romains envoyèrent une colonie à Velitres.

Olympiade 95. an 1. 400 ans avant l'ère chrétienne

L'ANNÉE suivante Lachés fut archonte d'Athènes et la puissance consulaire fut exercée à Rome par six tribuns militaires : M. Aemilius, Appius Claudius, M. Quintilius, L. Julius, M. Posthumius et L. Valerius. Ce fut aussi l'année de la 95e Olympiade dans laquelle Minas d'Athènes fut vainqueur à la course. Alors Artaxerxès roi de l'Asie, après avoir vaincu Cyrus chargea Pharnabase de ramener à l'obéissance les satrapies de ce jeune prince. Tous les satrapes et même toutes les villes qui avaient eu part à sa rébellion étaient dans une appréhension mortelle que le Roi ne voulût tirer vengeance de leur révolte. Ces satrapes firent donc à Tissapherne une députation dans laquelle ils employèrent ce qu'ils avaient pu imaginer de plus capable de l'adoucir. Mais Tamus le plus considérable d'entr'eux, et qui était chargé de l'Ionie, avait jugé plus à propos de faire embarquer toutes ses richesses et même tous ses enfants, à l'exception d'un seul nommé Gaus, qui fut depuis général des troupes du Roi : Tamus lui-même embarqué avec eux et suivi d'une espèce de flotte, se réfugia auprès de Psammitichus roi d'Égypte, descendant de l'ancien Psammitichus. Ce roi qui ne connaissait ni hospitalité ni humanité égorgea son ami et son suppliant avec ses enfants, et s'empara de ses trésors et de fa flotte. Pour les villes grecques de l'Asie, dès qu'elles furent assurées de l'arrivée de Pharnabase, comme elles ne comptaient pas beaucoup sur leurs propres forces, elles envoyèrent une ambassade à Lacédémone pour conjurer cette république de ne pas les laisser détruire par les barbares. Lacédémone leur promit du recours, et en effet elle députa vers Tissapherne pour l'inviter à ne pas porter la guerre contre ces villes. Cependant Tissapherne, commençant par Cume, ravagea toute la campagne des environs et y fit d'abord grand nombre d'esclaves. Il assiégea ensuite la ville même mais comme l'hiver qui s'approchait l'aurait empêché de la prendre, il relâcha ses captifs pour de grosses sommes d'argent et leva le siège. Les Lacédémoniens qui avaient nommé Thimbron pour général dans cette guerre lui donnèrent mille hommes des leurs, avec pouvoir de lever chez les alliés ce qu'il lui en faudrait de plus. Thimbron passant d'abord à Corinthe rassembla-là les troupes qu'il avait envoyé prendre dans les villes voisines ; après quoi il fit voile vers Éphèse avec une flotte composée d'environ cinq mille soldats. En ayant enrôlé là encore deux mille, tant des villes qui dépendaient de Sparte que de quelques autres, il partit à la tête de sept mille hommes. S'étant avancé environ cent stades du côté de Magnésie qui dépendait de Tissapherne, il prit cette ville d'emblée et se tournant tout d'un coup vers Tralles d'Ionie, il en entreprit le siège : mais il ne put surmonter ses fortifications et il revint à Magnésie. Comme cette ville était sans murailles et que Thimbron craignait que d'abord après sa retraite Tissapherne ne s'en remît en possession, il en fit passer tous les habitants sur une montagne voisine appelée Thorax. Delà il se jeta dans le pays ennemi dont le pillage enrichit prodigieusement toute son armée. Là-dessus Tissapherne arrivant avec une cavalerie nombreuse, Thymbron jugea à propos de se retirer et ramena ses troupes à Éphèse. Ce fut vers ce temps-là que les Grecs qui avaient suivi Cyrus étant enfin revenus en leur pays, quelques-uns d'entre eux retournèrent dans les villes où ils avaient pris naissance mais le plus grand nombre, et qui montait à près de cinq mille hommes, accoutumé à la vie militaire se donna Xénophon pour général. Dès que celui-ci eut accepté cette fonction il mena ses troupes contre les Thraces qui habitaient sur les bords du Salmydessus. Ce fleuve qui est à la gauche de la Propontide, a une large embouchure qui donne lieu à de fréquents naufrages. Or le coutume des Thraces était de se tenir en embuscade le long de leurs côtes pour mettre en esclavage les passagers que leur infortune y faisait échouer. Xénophon y ayant fait une descente avec ses troupes, les vainquit d'abord dans un combat réglé, après quoi il alla mettre le feu dans la plus grande partie de leurs villages. Mais Thymbron ayant ensuite invité les Grecs à venu le joindre en leur promettant une grotte paie, ils passèrent dans son armée et se joignirent aux Lacédémoniens contre les Perses. Pendant ce même temps Denys faisait bâtir en Sicile sous le Mont Ætna une ville qui prit le nom d'Adranos, d'un temple fameux du voisinage. En Macédoine le roi Archelaüs que son favori Cratérus avait blessé involontairement à la chasse, en perdit la vie au bout d'un régie de sept ans. Son successeur fut Oreste encore dans l'enfance. Mais ce dernier fut tué par Æropus son tuteur qui régna six ans. À Athènes le philosophe Socrate, accusé par Anytus et par Mélitus d'impiété envers les dieux et d'une doctrine pernicieuse à la jeunesse, fut condamné a la mort qu'il subit en avalant un verre de ciguë. Mais comme cette condamnation était injuste, le peuple se repentit de s'être privé lui-même d'un si grand homme. Il conçut de l'indignation contre ses accusateurs, qu'il fit mourir sans les entendre.

XIII.

Olymp. 95. an 2. 399 ans avant l'ère chrétienne

L'ANNÉE suivante l'archonte d'Athènes fut Aristocratès et l'on nomma à Rome au lieu de consuls six tribuns militaires, C. Servillus, L. Verginius, Q. Sulpitius, A. Manlius Capitalinus, Q. Servilius et M. Sergius. Les Spartiates apprenant que Thymbron gouvernait mal leur armée, envoyèrent à sa place en Asie Dercyllidas pour général. Ce dernier entré en fonction mena ses troupes contre les villes de la Troade, et il enleva du premier abord Amaxite, Colones et Arisbe. Il en fit de même d'Ilium de Cerbenie et de plusieurs autres, employant la ruse à l'égard de quelques-unes et la force à l'égard de quelques autres. Il signa ensuite avec Pharnabase une trêve de huit mois qu'il employa à combattre les Thraces qui occupaient alors la Bithynie, et après avoir ravagé leurs campagnes, il fit prendre à son armée des quartiers d'hiver. Les Spartiates envoyèrent Heripidas à Heraclée de Thrachinie, pour apaiser une sédition s'était élevée dans cette ville. Ce capitaine y étant arrivé assembla les habitants dans le place publique et les environnant de ses soldats sous les armes, il se fit nommer les coupables, qui furent sur le champ punis de mort au nombre de cinq cents. Les habitants d'Oeta s'étant aussi révoltés, il leur porta la guerre, et après leur avoir fait souffrir bien des maux, il les contraignit d'abandonner leur pays. La plupart d'entre eux se retirèrent avec leurs femmes et leurs enfants dans la Thessalie, et cinq ans après ils passèrent dans la Béotie. Environ ce temps-là les Thraces se jetèrent en grand nombre dans la Chersonèse, où ayant désolé la campagne, ils s'emparèrent de toutes les villes murées. Les peuples de la Chersonèse accablés par la guerre appelèrent à leur secours Dercyllidas qui était alors dans l'Asie. Celui-ci arrivant aussitôt chassa d'abord les Thraces de tout le pays et fit ensuite fermer d'un mur la Chersonèse depuis une mer jusqu'à l'autre : ce qui arrêta pour toujours les incursions de ces barbares. Dercyllidas fut accablé de présents en reconnaissance de ce bienfait et il s'en retourna en Asie. Pharnabase ayant fait une trêve avec les Lacédémoniens alla trouver le Roi pour lui conseiller d'équiper une flotte et d'en donner le commandement à Conon l'Athénien, qui entendait parfaitement la guerre surtout dans la partie des batailles. Ce capitaine était actuellement en Chypre auprès du roi Evagoras. Le roi de Perse s'étant rendu à cet avis, Pharnabase employa cinq cents talents d'argent à mettre une flotte en mer et la conduisit en Chypre ; il exigea des rois de cette île de fournir encore cent galères : après quoi il proposa à Conon de prendre le commandement de cette armée navale, en lui promettant encore beaucoup de reconnaissance de la part du Roi son maître. Conon gagné par l'espérance de rendre l'empire de la mer à sa patrie en battant les Spartiates et se distinguer lui-même entre ses concitoyens, accepta la fonction et le titre qu'on lui offrait ; et comme toute la flotte n'était pas encore prête, il passa suivi seulement de quarante vaisseaux en Cilicie où il devait prendre toutes les mesures nécessaires pour cette guerre. D'un autre côté Pharnabase et Tissapherne, ayant levé beaucoup de soldats dans leurs satrapies, prirent la route d'Éphèse parce que c'était-là que les ennemis assemblaient leurs forces. Les deux capitaines perses conduiraient environ vingt mille hommes de pied et dix mille chevaux. Dès que Dercyllidas, général des Lacédémoniens eut nouvelle de leur arrivée, il marcha à leur rencontre suivi tout au plus de sept mille hommes. Les deux armées ne furent pas plutôt en présence qu'on proposa de part et d'autre une trêve dont on fixa le temps ; pendant lequel Pharnabase enverrait proposer au Roi les conditions de la paix, et Dercyllidas les communiquerait de même à sa république. Aussitôt les deux armées s'éloignèrent l'une de autre. Cependant les habitants de Rhegium, colonie de Chalcis, ne voyaient qu'avec peine les progrès du tyran de Syracuse. Il avait déjà soumis les habitants de Naxus et de Catane, et ceux de Rhegium, qui avaient pris beaucoup de part à leur infortune, craignaient extrêmement d'en éprouver une pareille. Ils jugèrent donc important de lui faire la guerre au plus tôt, et avant qu'il se fût affermi d'avantage. Les bannis de Syracuse qui avaient reçu beaucoup d'assistance de la part des citoyens de Rhegium, se joignirent à eux dans cette entreprise. Plusieurs d'entre les Syracusains s'étaient réfugiés dans cette ville, et en raisonnant ensemble sur les affaires présentes, ils avaient bien fait entendre à leurs hôtes que Syracuse ne s'était soumise au tyran que malgré elle et pour céder au temps. Pour conclusion, ceux de Rhegium, ayant nommé des généraux, leur donnèrent une armée de six mille hommes d'infanterie et de six cents cavaliers qu'ils embarquèrent dans cinquante vaisseaux. Quand ils eurent passé le détroit, ils invitèrent à Messine les officiers de guerre de se joindre à eux, en leur représentant qu'il était honteux de voir une ville grecque comme Syracuse soumise à un tyran tel que Denys. Ces officiers entrant dans les sentiments de ceux de Rhegium rassemblèrent leurs soldats sans attendre l'avis du peuple et ils formèrent un secours de quatre mille hommes d'infanterie, de quatre cents cavaliers et de trente galères. À peine cette armée fut-elle arrivée aux confins du territoire de Messine qu'il s'éleva entre les soldats une sédition excitée par le Messinois Laomédon, un des harangueurs du peuple. Il représenta qu'on, avoir tort d'aller faire la guerre à Denys de la part duquel on n'avait reçu aucune offense. Là-dessus les soldats Messinois, faisant réflexion d'ailleurs que le peuple n'avoir point autorisé leur entreprise, abandonnèrent leurs capitaines et revinrent dans leur ville : mais de plus les Rheginois, qui par eux-mêmes n'étaient pas de grands guerriers, ne se voyant plus soutenus de ceux de Messsine, suivirent leur exemple et s'en revinrent à Rhegium. Denys cependant avait amené son armée sur les confins du territoire de Syracuse pour y attendre les ennemis; et dès qu'il eut appris qu'ils se retiraient, il en fit de même. Bientôt après ceux de Rhegium et ceux de Messine, lui ayant envoyé des ambassadeurs pour traiter de paix avec lui, il conçut que la proposition lui était convenable et toute guerre cessa de ce côté-là.

Quelque temps après il fut instruit que plusieurs Grecs de la Sicile passaient dans les villes occupées en cette île par les Carthaginois et y acquéraient le droit de bourgeoisie et des possessions. Là-dessus il jugea que tant qu'il serait en paix avec Carthage, il se ferait souvent de pareilles transmigrations : et qu'au contraire, s'il était en guerre avec eux, ceux qu'ils auraient asservis ou maltraités se réfugieraient auprès de lui. D'ailleurs il avait appris que la peste qui avait affligé la Libye avait emporté un grand nombre de Carthaginois. Cette circonstance lui parut favorable pour les attaquer. Mais il comprit qu'il fallait faire auparavant de grands préparatifs pour une entreprise longue, difficile et dans laquelle il s'allait attirer sur les bras une nation plus guerrière qu'aucune de celles qui font en Europe. Il fit donc assembler d'abord par une ordonnance publique tous les ouvriers répandus dans les villes de sa domination et il en fit venir par de grandes promesses beaucoup d'autres de l'Italie, de la Grèce et même des villes siciliennes qui appartenaient aux Carthaginois. Il voulait se munir d'armes et de traits de toute espèce et de toute forme; mais surtout il fit construire des galères non seulement à trois, mais encore à cinq rangs de rames : espèce de bâtiment qu'on n'avait pas. encore mis en usage et qui de ce nombre de cinq rames prit alors le nom de Penterique. Après avoir distribué à ce grand nombre d'ouvriers les ouvrages qui leur étaient propres, il leur donna pour inspecteurs les premiers d'entre les citoyens et il proposa des prix considérables à ceux qui réussiraient le mieux, surtout dans la fabrique des armes. Il leur en avait donné lui-même les différents modèles : car ayant à sa solde des hommes de toute nation, il voulait que chacun fut armé à la manière de son pays. Il espérait que la différence de ces armes ferait un spectacle effrayant pour les ennemis : mais surtout il était persuadé de l'avantage qui se trouve à se servir d'armes auxquelles on est habitué. Les Syracusains secondèrent merveilleusement à cet égard les intentions de Denys et la fabrication de ces armes devint pour eux un objet d'émulation. On en établit les manufactures non seulement dans les parvis et dans les derrières des temples m