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HISTOIRE UNIVERSELLE

 

DE DIODORE DE SICILE

 

traduite en français par Monsieur l'Abbé TERRASSON

 

LIVRE DOUZIÈME.

 

 

 

livre I (partie I)
livre I (Hoefner)
livre II
livre III
livre IV
 
livre V
livre VI à X
livre XI
livre XIII    grec
livre XIV

livre XV
livre XVI
livre XVII
livre XVII
livre XIX

livre XX
livre XXI
livre XXV
livre XXXVII
 

 

Tome troisième

 


 

I.

N’examinant de près les événements de la vie humaine, on a lieu d'admirer les différentes faces sous lesquels ils se présentent. Ce qui paraît le plus avantageux, n'arrive jamais aux hommes sans être accompagné de quelques suites fâcheuses ; comme aussi les plus grands malheurs produisent toujours quelque utilité : les faits exposés dans le livre précédent autorisent l'une et l'autre observation. L'entreprise de Xerxès roi des Perses contre la Grèce jeta d'abord une grande terreur dans la patrie des Grecs, par l'énormité de sa puissance : ils conçurent qu'il ne s'agissait pas moins que de leur esclavage et tous les Grecs de l'Asie lui étant déjà assujettis, ils crurent voir dans la condition présente de tant de villes une image du sort qui les attendait eux-mêmes. Cependant cette guerre ayant eu une issue contraire à toutes les conjectures qu'on pouvait former ; la Grèce non seulement fut délivrée de tout péril, mais elle s'acquit même une réputation extraordinaire : toutes ses villes semblèrent prendre une nouvelle face et leur prospérité parut toujours croître pendant cinquante ans. Tous les arts, fruits de l'abondance, se perfectionnèrent et c'est alors que parurent les grands ouvriers dont les noms sont parvenus jusqu'à nous : de ce nombre est Phidias, célèbre statuaire : les sciences mêmes qu'on fait entrer dans l'éducation de la jeunesse, comme la philosophie et la rhétorique, prirent un grand accroissement parmi tous les Grecs, mais sur tout chez les Athéniens. Les principaux des philosophes furent Socrate, Platon, Aristote ; et l'on distingue entre les orateurs Périclès, Isocrate et les disciples de ce dernier. Les grands hommes de guerre parurent dans le même temps, et Miltiade, Thémistocle, Aristide, Cimon, Myronidès et beaucoup d'autres rendirent leurs noms à jamais célèbres. Les Athéniens surtout pleins de courage et jaloux de gloire firent passer leur réputation jusqu'aux extrémités du monde. En effet ils portèrent l'art de commander les armes à un si haut point, que sans le secours des Lacédémoniens et des autres républiques du Péloponnèse, ils abaissèrent la fameuse monarchie des Perses jusqu'à la contraindre de rendre libres, par un traité, toutes les villes grecques de l'Asie. Pour exposer cette suite de faits avec plus d'exactitude, nous lui avons destiné deux livres, le précédent et celui-ci : et pour déterminer le temps que nous avons eu dessein de parcourir dans l'un et dans l'autre, nous ferons observer que nous avons commencé le livre précédent par la descente de Xerxès en Grèce et que nous avons suivi année par année tout ce qui s'est fait jusqu'à celle qui a précédé l'expédition des Athéniens en l'île de Chypre sous le commandement de Cimon. Nous commencerons ce Livre XII par cette expédition même et nous le continuerons jusqu'à la guerre que les Athéniens résolurent de porter à Syracuse.

II.

Olymp. 81 an 3. 450 ans avant l'ère Chrét. An de Rome 303.

AINSI Euthydème étant archonte d'Athènes et les Romains ayant pour consuls L. Quintius Cincinnatus et M. Fabius Vibulanus, les Athéniens qui étaient allés au secours des Égyptiens contre les Perses et qui avaient perdu tous leurs vaisseaux dans l'île de Prosopis, demeurèrent quelque temps en repos ; après quoi ils reprirent le dessein de continuer la guerre qu'ils avaient commencée contre la Perse en faveur des Grecs de l'Asie. Ils firent donc équiper une flotte de deux cens voiles, dont ils donnèrent le commandement à Cimon, fils de Miltiade, avec ordre d'aller du côté de l'île de Chypre porter la guerre à Artaxerxés. Cimon ayant pourvu ses vaisseaux de bons soldats et de toutes sortes de munitions, prit sa route vers cette île. En ce temps-là Artabase commandait en chef les forces de la Perse, et se plaça à la vue de l'île de Chypre avec une flotte de trois cens vaisseaux. Mégabyse son lieutenant occupait la Cilicie à la tête d'une armée de terre, qui montait à trois cent mille hommes. Cimon qui était maître de la mer prit d'abord en Chypre les villes de Citium et de Malos, et traita humainement les vaincus. Apprenant ensuite qu'il venait de Cilicie et de Phénicie une nouvelle flotte au secours de l'île, il résolut d'aller à sa rencontre et l'ayant attaquée le premier, il coula à fond plusieurs bâtiments, il en prit cent avec tout leur équipage et poursuivit le reste jusque dans la Phénicie. Là les Perses abandonnant leurs vaisseaux s'enfuirent à terre jusque dans l'endroit où Mégabyse campait à la tête de son armée. Les Athéniens abordant après eux, débarquèrent à leur tour et livrèrent aux ennemis un grand combat,.où Anaxicrate, lieutenant de Cimon, donna des preuves d'une valeur héroïque, et fut tué glorieusement. Les autres Grecs demeurés vainqueurs revinrent à leur flotte, après avoir fait un grand carnage de leurs ennemis et retournèrent du côté de Chypre.
Voilà ce qui se passa dans la première année de cette guerre.

III.

Olymp. 82. an 1. 449 avant l'ère chrét.

Du temps de Pedieüs archonte d'Athènes, les Romains firent consuls Marcus Valerius Lactuca et Sp. Virginius Tricostus. Ce fut alors que Cimon, général des Athéniens, se rendit maître à son retour, et par une fuite de ses succès, de la plupart des villes de Chypre. Comme il y avait dans Salamine une forte garnison de Perses, pourvue de toute sorte d'armes, et que la ville abondait en provisions de bouche, il résolut de l’assiéger en forme ; jugeant bien que cette prise entraînerait celle de l’île entière ; que sa flotte maîtresse de la mer, éloignant tout secours de la part des Perses, rendrait ceux-ci méprisables à tous leurs alliés ; enfin que la conquête de Chypre terminerait la guerre même : ce qui arriva en effet. Ainsi dès que les Athéniens eurent formé leur enceinte autour de Salamine, ils donnèrent tous les jours de nouveaux assauts. Les assiégés, qui comme nous l'avons dit, ne manquaient aucunement de traits et d'autres armes défensives, n'avaient pas de peine non plus à repousser les assiégeants. Mais Artaxerxès, apprenant les pertes qu'il avoir déjà faites dans cette île, tint avec ses confidents un conseil, au sortir duquel il crut important pour lui de faire la paix avec la Grèce. Ainsi il écrivit aux généraux et aux satrapes qu'il avait en Chypre, de chercher quelque moyen de traiter avec les Grecs. Aussitôt Artabase et Megabyse envoyèrent des ambassadeurs à Athènes pour y porter leurs propositions. Les Athéniens les écoutèrent favorablement et renvoyèrent d'autres ambassadeurs, à la tête desquels était Callias, fils d'Hipponicus. On conclut donc entre les Athéniens et leurs alliés d'une part et les Perses de l'autre, un traité, dont les principaux, articles furent, que toutes les villes grecques répandues dans l'Asie, seraient rend rendues à elles-mêmes, et se gouverneraient par leurs propres lois ; que les satrapes de Perse ne s'avanceraient point dans la mer à plus de trois journées de distance de leurs rivages et qu'on ne verrait jamais aucun de leurs vaisseaux de haut-bord entre Phaselis et les Cyanées. Que ces conditions étant observées par le roi et par les gouverneurs de ses provinces, les Athéniens n'entreraient pas non plus en armes dans les terres de la domination du roi Artaxerxès. Ce traité ayant été conclu et juré de part et d'autre, les Athéniens retirèrent leurs troupes de l'île de Chypre, après avoir terminé une guerre très glorieuse par une paix qui l'était encore davantage. Mais il arriva que Cimon fut retenu dans Chypre par une maladie dont il mourut.

IV.

Olymp. 83. an 1. 448 ans avant l'ère chrét.

PHILISCUS étant archonte d'Athènes, les Romains firent consuls Titus Romilius Vaticanus et C. Veturius Cicurinus et les Éléens célébrèrent l'Olympiade 83e  dans laquelle Criton d'Himère remporta le prix de la course. Ceux de Mégare se séparèrent alors d'Athènes et par des ambassadeurs envoyés exprès contractèrent alliance avec Lacédémone. Les Athéniens irrités de cette préférence firent passer dans les terres des Mégariens des troupes qui les pillèrent et en rapportèrent un grand butin. Les possesseurs étant sortis de la ville en armes pour défendre leur récolte, il se donna un combat, à la fin duquel les Athéniens demeurés vainqueurs firent rentrer de force ceux de Mégare dans leur ville.

Olym. 83. an 2. 447 avant l'ère chrét.

Timarchide étant archonte d'Athènes et Rome ayant pour consuls Sp. Tarpeius et A. Aterius Fontinalis. Les Lacédémoniens se jetèrent dans l'Attique, où ils firent beaucoup de ravage et après avoir pris quelques forts, ils revinrent dans le Péloponnèse. Cependant Tolmidès, général athénien enleva Chæronée. Les Béotiens y étant accourus et ayant attiré Tolmidès dans le piège, ils lui livrèrent au-dehors de cette Ville, un grand combat, dans lequel il fut tué. Plusieurs Athéniens y périrent et plusieurs autres furent faits prisonniers de guerre. Après cette disgrâce les Athéniens, pour les retirer, furent contraints de rendre la liberté à toutes les villes de la Béotie.

Olymp 83. an 3. 446 ans avant l'ère chrét.

L'année où Callimaque fut archonte d'Athènes, les Romains eurent pour consuls Sextus Quintilius Tergeminus et P. Horatius. Les Athéniens étant déchus de réputation dans la Grèce, à cause de la bataille qu'ils veinaient de perdre à Chéronée, plusieurs autres villes se détachèrent de leur alliance, surtout dans l'Eubée dont les habitants se portaient d'eux-mêmes aux changements et aux nouveautés. Mais Périclès nommé général, entra dans l'Eubée avec des forces considérables et ayant pris d'emblée la ville des Hestiaeens, il les chassa de leur patrie ; et châtiant les autres villes de quelque autre manière, il les ramena toutes à l'obéissance d'Athènes. On conclut alors une trêve de trente années. Callias et Charès, tous deux Athéniens, en prescrivirent les conditions et confirmèrent la paix au nom de la République.

V

À l'égard de la Sicile, il s'éleva entre Syracuse et Agrigente une guerre dont voici la cause. Les Syracusains ayant vaincu Deucetius général des Siciliens, lui avaient pardonné toutes ses hostilités, lorsqu'il se rendit leur suppliant comme nous l'avons vu plus haut, et l'avaient condamné seulement à aller finir ses jours à Corinthe. Mais à peine y eut-il demeuré quelque temps, qu'il viola. toutes ses promesses et supposant un oracle qui lui accordait de la part des Dieux un beau rivage dans la Sicile, il y vint accompagné de gens qui cherchaient quelque habitation et il fut reçu même par quelques Siciliens, entre lesquels était Archonidès chef des habitants d'Erbite. Pendant que Deucetius était attentif à la recherche de son beau rivage, ceux d'Agrigente jaloux déjà de Syracuse et lui reprochant d'ailleurs d'avoir sauvé, contre leur avis, un ennemi commun dans la personne de Deucetius, déclarèrent la guerre aux Syracusains. Les villes de la Sicile se partagèrent à cette occasion et formèrent des corps de troupes considérables, les unes pour Syracuse et les autres pour Agrigente. Ainsi la jalousie et la haine croissant toujours, les deux armées se trouvèrent en présence l'une de l'autre sur le fleuve Himère. Là il se donna un combat où les Syracusains furent vainqueurs et firent perdre plus de mille hommes au parti des Agrigentins. Ceux-ci après ce désavantage jugèrent à propos d'envoyer des ambassadeurs à la ville de Syracuse , pour lui demander la paix qui leur fut accordée. Voilà l'état des affaires en Sicile.

VI

EN ce même-temps on bâtissait en Italie la ville des Thuriens, à l'occasion que nous allons dire. Il y avait longtemps que les Grecs avaient fondé en ce même pays la ville de Sybaris ; et la fertilité du terroir l'avait rendue florissante en peu d'années ; car étant située entre deux fleuves, le Crathis et le Sybaris, dont le dernier lui avait donné son nom ; l'étendue et la fécondité de ses campagnes avait prodigieusement enrichi ses habitants : et comme ils avaient reçu parmi eux un grand nombre de citoyens, la réputation de leur ville s'était accrue au point qu'elle passait pour la plus belle de l'Italie. Elle ne contenait pas moins de trois cent mille personnes. Leur chef était alors un nommé Telys. Celui-ci leur rendit suspects les plus puissants d'entre eux, de sorte qu'il leur persuada de les chasser de la Ville et de distribuer leurs richesses au reste des citoyens. Les exilés se réfugièrent à Crotone et là se jetèrent au pied des autels de la place publique. Aussitôt Telys envoya des ambassadeurs aux Crotoniates pour leur redemander ses fugitifs ou pour leur déclarer la guerre en cas de refus. Le peuple de Crotone étant assemblé, la proposition lui fut faite ou de livrer leurs suppliants ou de s'exposer à la guerre contre des ennemis plus forts qu'eux. La crainte d'une guerre dangereuse faisait d'abord pencher le peuple et même les principaux d'entre eux à rendre les réfugiés, lorsque le philosophe Pythagore prit leur défense avec tant de zèle que tout le peuple revint de sa première opinion et préféra à son propre salut la défense d'une cause juste. Les Sybarites firent marcher aussitôt trois cent mille hommes, auxquels les Crotoniates n'opposèrent que cent mille. Mais ceux-ci avaient à leur tête le fameux athlète Milon, qui par la seule force de son corps renversa le premier un bataillon opposé à lui. Cet homme doué d'une valeur égale à sa taille et qui avait été vainqueur six fois aux jeux olympiques, se présenta, dit-on, à ce combat, orné de toutes les couronnes qu'il avait gagnées à ces jeux, couvert comme Hercule d'une peau de lion et armé comme lui d'une massue. La victoire qu'il remporta le rendit très considérable parmi les siens. Les Crotoniates irrités contre leurs ennemis n'en voulurent prendre aucun vivant et en massacrèrent un nombre prodigieux dans le désordre et dans la déroute où ils les mirent ; de sorte qu'arrivés jusqu'à leur ville, en les poursuivant toujours, ils y entrèrent sans obstacle, la pillèrent et la laissèrent absolument déserte. Au bout de cinquante huit ans des Thessaliens s'établirent dans Sybaris. Mais cinq ans après cette espèce de renouvellement, les Crotoniates vinrent encore les en chasser. Enfin sous Callimaque archonte d'Athènes, elle fut repeuplée pour la troisième fois, et bientôt après transférée sous un autre nom dans un autre endroit, où elle eut pour fondateurs Lampon et Xénocrite, de la manière que je vais dire.
Les Sybarites chassés pour la seconde fois de leur ville, envoyèrent des ambassadeurs dans la Grèce à Athènes et à Lacédémone pour prier ces deux villes de favoriser leur retour dans leur patrie et de grossir même par une colonie grecque le nombre de leurs concitoyens. Les Spartiates n'acceptèrent pas cette proposition : mais les Athéniens s'y prêtèrent et envoyèrent aux Sybarites dix vaisseaux remplis d'hommes, à la tête desquels étaient Lampon et Xénocrite. Ils firent publier en même temps dans tout le Péloponnèse qu'ils protégeraient cette colonie et qu'ils favoriseraient tous ceux qui voudraient s'y joindre : plusieurs se laissèrent gagner par ces offres ; et ayant même consulté l'oracle d'Apollon avant leur départ, il leur fut répondu qu'ils devaient bâtir une ville dans un endroit où ils ne trouveraient qu'une médiocre quantité d'eau, mais où ils verraient une grande abondance de pain. Ils voguèrent donc du côté de l'Italie et étant arrivez à Sybaris, ils cherchèrent le lieu qui leur était indiqué par l'oracle. Ils trouvèrent, non loin de Sybaris, une fontaine appelée Thurie, qui rendait l'eau par un tuyau d'airain, que les habitants des environs appelaient tonne. Jugeant que c'était là le lieu que l'oracle leur avait indiqué, ils firent une enceinte de mur au dedans de laquelle ils tracèrent le plan d'une ville, dont le terrain devait avoir dans le sens de la longueur, quatre quartiers : le premier porterait le nom d'Hercule, le second celui de Vénus, le troisième celui d'Olympie et le quatrième celui de Bacchus. Ils en dessinèrent trois autres dans le sens de la largeur, dont l'un s'appellerait le Héros, l'autre Thurie et le dernier Thurin. Les ayant tous divisés par des rues bordées de belles maisons, la ville parut fort bien construite. Mais les citoyens ne vécurent de bonne intelligence entre eux que peu de temps : et ils tombèrent en dissension pour un sujet considérable. Les plus anciens habitants de Sybaris s'approprièrent toutes les charges de quelque distinction et ne laissèrent aux nouveaux que les moins importantes. Ils voulurent de même que ce fussent leurs femmes qui sacrifiassent les premières aux dieux, que celles des autres ne fussent admises qu'après elles à cette fonction. Outre cela ils prirent pour eux dans la distribution des terres, celles qui se trouvaient les plus proches de la ville, en abandonnant les plus éloignées à ceux qu'ils appelaient les étrangers ou les derniers venus. L'animosité de ceux-ci alla si loin, qu'étant en bien plus grand nombre et ayant bien plus de valeur que les anciens, ils les tuèrent presque tous et demeurèrent seuls possesseurs d'une grande enceinte de murailles. Cependant comme la campagne des environs était aussi fort étendue, ils firent venir de la Grèce un grand nombre de familles, avec lesquelles ils partagèrent et les maisons de la ville et la campagne qui l'environnait. Les uns et les autres devinrent bien tôt très opulents ; et ayant fait alliance avec les Crotoniates, ils se conduisaient en tout d'une manière qui leur acquit de la réputation. Ils établirent parmi eux le gouvernement démocratique et partagèrent tous les citoyens en dix tribus auxquelles ils donnèrent les noms des nations dont ils sortaient. Ils nommèrent, par exemple, Arcadique, Achaïque et Éléenne, les trois tribus formées de ceux qui venaient de ces trois provinces du Péloponnèse ; et Béotienne, Amphictyonique et Dorique, trois autres tribus tirées des provinces voisines qui portaient ces noms. Les quatre dernières s'appelèrent Iades, Athénaïque, Euboïque et Nésiotis, par une raison semblable. Ils choisirent pour législateur Charondas, l'homme de son temps le plus estimé dans la science des mœurs. Celui-ci ayant examiné à fond les lois de tous les pays, choisit pour sa patrie les plus sages et les plus convenables. Il en ajouta d'autres tirées de ses propres méditations. Nous rapporterons ici quelques-unes de celles oh nous croyons que les lecteurs pourront trouver quelque utilité.

VII.

Il régla d'abord que ceux qui donneraient une belle-mère à leurs enfants seraient exclus de tout conseil public; jugeant que des hommes capables de rendre un si mauvais office à leur famille, seraient mal intentionnés pour leur patrie. Car, disait-il, si leur premier mariage a été heureux, ils devaient s'en tenir là et si au contraire il a été malheureux, il faut qu'ils aient été bien intentés pour en risquer un second. Il ordonna ensuite que tous ceux qui seraient convaincus de calomnie seraient conduits par les rues portant sur la tête une couronne de tamarin, comme pour faire voir à tout le monde qu'ils étaient parvenus au premier rang de la méchanceté. Quelques-uns de ceux qui avaient été condamnés à cette fâcheuse espèce de triomphe se donnèrent la mort pour en prévenir l'ignominie. Ayant exterminé de la ville par ce moyen ce genre de malfaiteurs, on y mena une vie tranquille et heureuse. Charondas en ce même temps, par une précaution que les législateurs paraissent avoir négligée, publia une loi contre la fréquentation des méchants. Il était persuadé que l'habitude et l'amitié que les hommes nés les plus vertueux avaient contractée avec des gens de mauvaises mœurs les avaient souvent corrompus eux-mêmes et que ce commerce contagieux faisait insensiblement un grand ravage parmi des citoyens. Car enfin, disait-il, la pente vers le mal est très grande et plusieurs de ceux mêmes qui avaient d'abord aimé la vertu, se sont laissé entraîner par l'appas des séductions secrètes jusqu'aux plus grands vices. Le législateur voulant prévenir cette perversion défendit donc par ses lois toute liaison avec les méchants ; il fit des règlements particuliers à ce sujet et menaça de grandes peines ceux qui en transgresseraient quelques articles. Il établit une autre loi non moins importante et oubliée aussi par tous ceux qui l'ont précédé. Il ordonna que tous les fils de famille appendraient à lire et à écrire sous des maîtres gagés par le public : car il jugeait bien que sans cette condition, ceux dont les parents ne seraient pas en état de payer les maîtres seraient privés de cet avantage. Il était persuadé avec raison que cette connaissance doit précéder toutes les autres : car c'est par l'écriture que s'exécutent les choses les plus utiles de la vie ; les scrutins pour les nominations aux charges, les lettres missives, les dispositions testamentaires, l'institution des lois et tout ce qui entretient la société. En effet, qui pourra jamais rassembler dans un éloge complet toutes les utilités de cet art. C'est par lui seul que les actions des morts illustres demeurent dans la mémoire des vivants. Que ceux qui sont les plus séparés les uns des autres par la distance des lieux, se rendent présents à leurs amis et conversent avec eux. Que les guerres les plus vives se terminent entre les rois et les nations, et se changent par la foi des traités et des signatures mutuelles, en une paix solide et durable. Que les sentences et les maximes des sages, les réponses des dieux, les leçons de toute espèce de philosophie passent dans tous les pays et sont transmises à la postérité la plus éloignée. En un mot, c'est la nature qui nous donné la vie ; mais l'écriture seule nous a appris à bien vivre. Ce sont-là les richesses que Charondas voulut procurer à ses citoyens ; et il crut qu'un soin si important était digne de l'attention et des dépenses mêmes de la République. Il a par ce règlement autant surpassé les législateurs qui ont voulu que les médecins fussent payés par le public, que la guérison des âmes par l'instruction est supérieure à celle des corps par les remèdes. Nous souhaitons d'ailleurs de n'avoir jamais besoin des médecins, au lieu que nous cherchons continuellement ceux qui peuvent nous instruire. Au reste plusieurs poètes ont célébré dans leurs vers les deux premières d'entre les lois que nous venons de rapporter : nous avons encore ceux-ci au sujet de la fréquentation des méchants.
Je m'épargne le soin d'éprouver par lui-même,
Celui qui s'associe aux hommes vicieux
Quand il ferait bien né ; ce choix pernicieux,
Le rendra tel que ceux qu'il aime.

En voici d'autres, où l'on fait parler ainsi ce législateur contre les seconds mariages, ou l'introduction des belles-mères.
Quiconque à ses enfants présente une marâtre,
D'aucun emploi public n'illustrera son nom :
Il ferait de sa ville un tragique théâtre,
Comme il le fait de sa maison.
Si ton premier hymen seconda ton envie,
C'était assez pour toi : mais s'il fut malheureux;
Insensé, fallait-il dans le cours d'une vie,
Tenter deux fois un sort affreux ?

En effet, on peut dire que celui qui fait deux fois la même faute, est véritablement insensé. Il est naturel d'appliquer à ceci ce que le poète comique Philémon dit des voyageurs sur mer,
Que l'on risque une fois les caprices de l'onde,
Je le veux : mais comment excuser le seconde ?

De même on peut n'être pas surpris qu'un homme se marie une fois ; mais on peut l'être beaucoup qu'il se marie deux fois. Car enfin il y a encore plus de risque dans le mariage que sur la mer. Mais d'ailleurs quelles discordes ne sont point arrivées dans les familles entre les pères et les enfants par l'introduction des belles mères ? et quels événements tragiques ces exemples ne fournissent -ils pas tous les jours à nos théâtres ? Charondas établit aussi une autre loi pour l'éducation des orphelins. Sur la simple exposition on n'en aperçoit pas bien le motif, mais à la confédérer attentivement, elle marque une grande prévoyance dans son auteur, et mérite beaucoup d'éloges. Elle ordonne que les biens des orphelins seront administrés par les parents les plus proches du côté du père et que les orphelins eux-mêmes soient élevés par les parents les plus proches du côté de la mère. On ne voit pas d'abord le fondement de cette distinction. Mais en cherchant attentivement pourquoi le législateur veut que les biens soient gouvernés par les uns et les enfants mêmes par les autres, on en découvre une raison , qui suppose une grande connaissance du cœur de l'homme. Car les parents de la mère n'ayant rien à espérer de la succession des enfants, n'auront aucun intérêt à rien entreprendre contre leur vie et les parents du père, n'ayant point ces enfants chez eux , ne seront pas à portée de rien attenter, quand ils le voudraient, contre leurs personnes. D'un autre côté, comme les parents paternels sont héritiers de ces enfants en cas que la maladie, ou d'autres accidents, les enlèvent dans leur jeunesse ; ils veilleront avec plus de soin à la conservation des biens qui peuvent un jour leur revenir. Une autre loi de Charondas est portée contre ceux qui quittent leur rang à l'armée ou qui refusent de prendre les armes pour le service de la patrie. Au lieu que les autres législateurs ont décerné la peine de mort contre cette lâcheté, celui-ci condamne les coupables à être exposé trois jours de suite dans la place publique en habits de femmes. Outre qu'il y a quelque chose de moins cruel dans cette punition, elle inspire peu à peu du courage par la crainte d'une ignominie qui a quelque chose de plus fâcheux que la mort même : d'ailleurs cette loi conserve des citoyens qui peuvent être encore utiles, même pour la guerre, par l'empressement qu'ils auront d'effacer leur honte par des actions extraordinaires.
Au reste Charondas jugeait que la rigueur était le maintien des lois. Ainsi il ordonna que les siennes fuirent observées, quand même on les trouverait mal portées ; laissant néanmoins le droit de les corriger sous certaines conditions que nous indiquerons plus bas. Mais il partait de ce principe qu'il était aussi avantageux de se soumettre à la loi, qu'il est dangereux de la soumettre elle-même à tous les particuliers qui croiraient proposer des choses utiles. Ainsi dans les jugements il reprenait et faisait taire tous les accusés qui substituant des tours d'éloquence et des interprétations arbitraires la lettre de la loi en violaient, disait-il, l'autorité et la majesté. Aussi quelques-uns de ceux qui portaient des accusations devant les juges, quand ils les voyaient incertains sur la sentence qu'ils prononceraient, ne manquaient pas d'insister, en leur disant qu'ils avaient à sauver ou la loi ou le coupable. On ajoute que Charondas fit à ce sujet un règlement très singulier et dont on n'avait jamais vu d'exemple. Frappé du désordre et des séditions qu'il voyait arriver en plusieurs villes par la multitude de ceux qui voulaient redresser les lois, parce qu'étant suspendues dans cet intervalle, elles laissaient les peuples dans une espèce d'anarchie, il ordonna qu'aucun particulier ne se prétende dans la place publique pour y proposer la réforme d'une loi, sans s'être mis lui-même la corde au cou qu'il y garderait jusqu'à ce que le peuple eut prononcé son jugement à l'égard de cette réforme : si on l'acceptait, le proposant serait dégagé aussitôt : mais si le peuple jugeait le changement de la loi inutile ou dommageable, le réformateur serait étranglé sur le champ avec sa corde. Ce règlement ferma la bouche à ces nouveaux législateurs et tout le monde craignit de risquer ses réflexions sur ce sujet. Ainsi depuis ce temps-là on ne trouve chez les Thuriens que trois exemples de lois changées, sur l'avis de trois hommes qui eurent le courage de se présenter l'assemblée en des constances remarquables. Il y avait une loi qui portait que si un homme crevait un oeil à un autre, on lui en crevât un de même. Or cette blessure avait été faite à un homme qui ayant déjà perdu un oeil, était devenu tout à fait aveugle : il vint représenter à l'assemblée qu'à s'en tenir à la lettre de la loi, la punition de son adversaire ne serait point égale à l'offense qu'il avait reçue de lui et que celui qui rend aveugle un citoyen n est point suffisamment puni en perdant un oeil. Qu'ainsi l'équité demandait que l'on crevât les deux yeux à celui qui lui avait fait perdre le seul qui lui restait. En un mot cet aveugle désolé, après avoir déploré son propre malheur devant l'assemblée, osa encore lui proposer de changer la loi, et présenta aussitôt son cou et sa corde : mais on ne se contenta pas de lui donner la vie, la loi fut encore réformée suivant sa demande. Une seconde loi permettait aux femmes de renoncer à leur mari et d'en épouser un autre. Un homme avancé en âge ayant été abandonné par sa femme qui était jeune, conseilla aux Thuriens de réformer leur loi, par l'addition d'une clause, savoir qu'une femme ne pourrait point prendre un second mari plus jeune que le premier : comme il ne serait point permis non plus à un mari de choisir une femme plus jeune que celle qu'il aurait quittée. Cet homme réussit dans sort entreprise et non seulement il se sauva de la corde et obtint qu'on fit à la loi l'addition qu'il proposait, mais il parvint encore à faire que fa femme, qui ne pouvait plus en épouser un autre plus jeune que lui, retournât dans sa maison et s'en tint à son premier mariage. On corrigea enfin une troisième loi qui se trouve aussi parmi celles de Solon. Cette loi porte que le plus proche parent d'une héritière universelle a droit de la demander en mariage devant les juges, comme aussi une orpheline a droit de demander en mariage son plus proche parent : mais ce parent pouvait se dispenser de ce mariage, en donnant à sa parente pauvre cinq cens drachmes en forme de dot. Or une orpheline de très bonne famille, mais qui avait à peine de quoi vivre et qui faute de bien ne trouvait point de mari, eut recours à l'assemblée du peuple : là tombant en larmes elle représenta son indigence et l'oubli où elle était tombée : elle eut le courage d'ajouter à ses plaintes la proposition de retrancher de la loi la clause des cinq cens drachmes et d'obliger l'héritier universel à épouser lui-même sa parente. Le peuple touché de compassion envers cette fille non seulement lui sauva la vie, mais il obligea même son parent qui était fort riche à l'épouser, quoi qu'elle ne lui apportât aucune dot. Il nous reste maintenant à raconter la mort de Charondas qui eut quelque chose de singulier et d'étonnant. Étant allé à la campagne avec une épée pour se défendre des voleurs sur le chemin, il trouva à son retour l'assemblée du peuple en trouble et en division. Il s'avança d'abord pour tâcher d'apaiser ce tumulte. Il avait défendu dans ses lois d'entrer jamais, avec aucune arme dans ces assemblées ; mais ayant oublié qu'il avait lui-même une épée, il donna involontairement à ses ennemis un sujet de reproche : l'un d'eux lui dit publiquement qu'il violait sa propre loi : au contraire, répondit-il, je prétends la confirmer ; aussitôt tirant son épée il se l'enfonça dans le cœur. Quelques-uns pourtant attribuent cette action à Dioclès législateur de Syracuse. Mais ayant suffisamment parlé de Charondas, nous allons dire quelque chose de Zaleucus, parce que celui-ci s'est aussi rendu illustre par ses lois, et que d'ailleurs les villes que ces deux législateurs ont policées étaient voisines l'une de l'autre.
Zaleucus était originaire de Locres en Italie, homme noble, de mœurs admirables et disciple du philosophe Pythagore. Ayant acquis une grande estime dans sa patrie, on le choisit pour législateur ; et il plaça à tête de ses lois ce qui concernait le culte des dieux. Dès le préambule il déclare que tous ceux qui habiteront la ville doivent, avant toute chose, être persuadés qu'il y a des dieux ; et s'ils élèvent leurs regards et leurs pensées vers le ciel, ils seront convaincus que la disposition des corps célestes et l'ordre qui règne dans toute la nature, ne sont point un ouvrage des hommes ni du hasard, qu'ainsi ils doivent adorer les dieux comme les auteurs de tout ce que la vie nous présente de bon et de beau. Il veut de plus que l'on tienne son âme exempte de tout vice, parce que les dieux n'acceptent ni les sacrifices ni les offrandes des méchants, et qu'ils ne se plaisent qu'aux actions justes et bienfaisantes des hommes vertueux. Ayant ainsi porté dès le commencement de ses lois ses concitoyens à la piété et à la sagesse, il ordonne sur toutes choses qu'il n'y ait jamais parmi eux d'inimitié irréconciliable ; mais qu'au contraire les animosités qui peuvent survenir entre eux ne soient qu'un passage à une réconciliation sure et sincère : et il veut que celui qui ne se prêtera pas à ces sentiments soit regardé comme un sauvage au milieu d'une ville policée. Les chefs de la République, selon lui, ne doivent point gouverner avec hauteur et avec orgueil ; et les magistrats ne doivent être guidés dans leurs jugements ni par la haine ni par l'amitié. Le seul énoncé de plusieurs de ses lois marque beaucoup de prévoyance et de sagesse : car au lieu que les autres législateurs ont attaché des amendes pécuniaires aux prévarications où les femmes peuvent tomber, celui-ci les tient dans la règle par l'intérêt de leur honneur. Il ordonne, par exemple, qu'aucune femme libre ne se fasse accompagner par plus d'une suivante, à moins qu'elle ne se soit enivrée : qu'elle ne sorte de la ville pendant la nuit, que pour un rendez-vous de galanterie : que le courtisanes seules aient droit de porter des ornements d'or ou des habits brodés : de même qu'aucun homme ne porte une bague d'or ou une étoffe de millet, s'il n'est actuellement dans un commerce impudique. C'est ainsi que par des exceptions honteuses il détournait efficacement les citoyens des choses qu'il semblait permettre : il n'y avait personne qui voulût s'exposer a la risée publique, en usant d'un privilège qui n'était attaché qu'à des professions ou à des pratiques diffamantes. On a de lui plusieurs règlements très sensés sur les affaires de commerce et sur toutes les matières susceptibles de difficultés et de contestations; mais le détail en serait trop long et deviendrait étranger à notre histoire, dont il faut reprendre le fil.

VIII.

Olymp. 83. an 4. 445 ans avant l'ère chrét.

LYSIMACHIDÉS étant archonte d'Athènes, les Romains firent consuls T. Menenius et P. Sestius Capitolinus. En cette année ceux des Sybarites qui étaient échappés d'une sédition cruelle qu'ils avaient essuyée à Thurium se retirèrent auprès du fleuve Truente. Après avoir demeuré là quelque temps, ils furent attaqués et détruits par les Bruttiens. Dans la Grèce les Athéniens ayant recouvré l'Eubée et chassé les Hestiæens de la capitale y envoyèrent une colonie de leurs citoyens sous le commandement de Périclès ; elle était composée. de mille personnes, entre lesquels on partagea les maisons de la ville et le territoire des environs.

IX.

Olymp. 84 an 1. 444 ans avant l'ère chrét.

L'OLYMPIADE 84e, dans laquelle Crison d'Himere fut vainqueur à la course, commença sous Praxitèle, archonte d'Athènes et sous les Décemvirs. créés à Rome pour former de nouvelles Lois. Ces Décemvirs furent App. Clodius Regillanus, T. Genucius, Sp. Veturius, C. Julius, Serv. Sulpitius, P. Sestius, T. Romilius, Sp. Posthumius, A. Manlius et P. Horatius. Ils travaillèrent ensemble au renouvellement dont on les avait chargés. Cependant les Thuriens et les Tarentins en guerre les uns contre les autres ravagèrent réciproquement leurs campagnes, et dans le milieu des terres et le long de la mer : il y eut aussi entre eux quelques rencontres et quelques légers combats, mais ils n'en vinrent à aucune action considérable.

Olymp 84. an 2. 443 ans avant l'ère chrét.

Lysanias étant archonte d'Athènes, les Romains élurent encore dix Décemvirs pour continuer le travail des lois, App. Clodius, M. Cornelius, L. Minutius, C. Sergius, Q. Petilius, M. Rabuleius, T. Antonius Merenda, Q. Fabius Vibulanus, C. Duilius et Sp. Oppius. Ceux-ci ne purent pas encore consommer cet ouvrage. L'un d'eux étant devenu amoureux d'une fille de condition qui était pauvre, entreprit d'abord de la corrompre par des offres de présents : n'ayant pu en venir à bout par cette voie, il suscita un calomniateur pour lui soutenir qu'elle était esclave. Celui-ci se présenta donc devant le Décemvir en traînant cette fille après lui, et soutenant qu'elle lui appartenait. Le Décemvir qui s'entendait avec lui la lui adjugea et l'accusateur l'emmenait comme son esclave; lorsque son père arriva en faisant de grandes lamentations. Mais comme il vit que personne n'y avait égard , en passant à la suite de sa fille le long d'une boucherie, il se saisit d'un couteau qu'il rencontra sur un ais et la tua lui-même, dans la pensée de laver par cette action l'opprobre de sa famille. Aussitôt il s'enfuit de la ville, pour aller joindre l'armée romaine qui campait alors auprès de l'Algidum. Là s'adressant aux troupes et exposant son malheur en versant des larmes, il excita la compassion dans tous les cœurs, de sorte que s'animant tous à la défense des malheureux, ils vinrent en armes jusqu'à Rome et y entrant de nuit, ils se saisirent du Mont Aventin. Les Décemvirs instruits dès le point du jour de l'indignation des gens de guerre et prenant le parti de leur confrère, assemblèrent un grand nombre de jeunes gens, ne doutant pas qu'il n'en fallut venir aux mains. Dans cette animosité réciproque, les plus sages des citoyens prévoyant les suites de cette fatale discorde, envoyèrent des députés de part et d'autre pour apaiser les esprits, en les invitant à suspendre leur colère et à ne pas jeter leur patrie dans les malheurs d'une guerre civile. Cette députation calma les uns et tes autres, et ils convinrent entre eux que l'on nommerait dix tribuns du peuple supérieurs à tous les autres magistrats et qui seraient les défenseurs de la liberté des citoyens. On régla que l'un des deux consuls qu'on choisissait tous les ans, étant tiré du corps des patriciens, l'autre serait nécessairement pris dans le peuple. On ajouta même que l'élection de deux plébéiens faite à la pluralité des voix serait valable et légitime : on avait dessein d'abaisser par là l'autorité des patriciens : car ces hommes fiers de leur noblesse et de la gloire de leurs ancêtres, s'étaient rendus en quelque forte les maîtres de la Ville. Il était exprimé dans les conventions, que les dix tribuns du peuple, à la fin de leur année, se démettraient et en nommeraient dix autres à leur place, sous peine d'être brûlés vifs ; mais que s'il s'élevait entre eux quelque différend dans le cours de leur magistrature, cet inconvénient ne les empêcherait pas de l'achever : à ces conditions la tranquillité fut rétablie dans Rome.

X.

Olymp. 84. an 3. 442 avant l'ère chrét.

DIPHILE étant archonte d'Athènes, les Romains créèrent consuls M. Horatius et L. Valerius Potitus. Ce furent eux qui consommèrent l'ouvrage des lois interrompu par la sédition dont nous venons de parler; car les Décemvirs précédents n'avaient rédigé encore que dix de ces Lois qui composent les douze Tables, et ces deux consuls y ajoutèrent les deux dernières : après quoi ils firent graver les unes et les autres sur autant de tables d'airain qu'ils attachèrent à ces éperons de navires, dont le frontispice du sénat était orné. Cette jurisprudence abrégée et sans aucune superfluité de paroles est demeurée en vénération et en vigueur jusqu'à nos jours. Dans ce temps-là, la plupart des nations de la terre étaient tranquilles et la paix régnait presque partout. La Perse avoir fait deux traités avec les Grecs; l'un avec les Athéniens et leurs alliés, par lequel il était dit que les villes grecques de l'Asie se gouverneraient elles mêmes; et un autre, postérieur et différent du premier, avec les Lacédémoniens, par lequel on était convenu que ces mêmes villes dépendraient des Perses. Les Grecs vivaient aussi en paix les uns avec les autres, les Athéniens et les Lacédémoniens ayant signé entre eux une trêve de trente années. Il en était de même de la Sicile; car les Carthaginois avaient fait un traité avec Gélon ; et toutes les Villes de la Sicile avaient cédé l'empire à Syracuse. Les Agrigentins eux-mêmes abattus par la défaite qu'ils avaient essuyée sur les bords du fleuve Himère, s'étaient soumis aux Syracusains. Enfin l'Italie, la Celtique, l'Ibérie et presque toutes les autres nations connues se tenaient en repos. Ainsi l'histoire ne fournit aucun fait de guerre pour cette année : la paix seule et les réjouissances qui l'accompagnent l'ont remplie ; c'est-à-dire les assemblées solennelles, les combats donnés en spectacle, les fêtes en l'honneur des dieux et tout ce qui convient un temps de félicité et de joie.

XI

I. Olymp. 84. an 4. 441 avant l'ère chrét.

TIMOCLES étant archonte d'Athènes les Romains eurent pour consuls Lars Herminius, et T. Virginiu Tricostus. Les Samiens déjà en dispute avec les Milésiens sur la possession de Priène leur firent la guerre en forme et se séparèrent en même temps des Athéniens qu'ils crurent favorables à ceux de Milet. Aussitôt les Athéniens ayant nommé Périclès pour commandant, l'envoyèrent contre Samos avec une flore de quarante vaisseaux. Périclès abordé dans cette île, se rendit bientôt maître de la ville et y établit le gouvernement populaire. Il exigea d'elle quatre-vingts talents de contribution et autant de jeunes hommes pour otages. Il laissa ceux-ci en dépôt chez les Lemniens et apporta lui-même à Athènes, en peu de jours la nouvelle de son expédition terminée. Cependant il s'éleva à Samos une sédition violente au sujet de la démocratie, qui était au goût des uns, pendant que les autres voulaient rétablir l'aristocratie. Ces derniers s'embarquèrent même pour passer en Asie et ils vinrent jusqu'à Sardis demander du recours à Pissouthnès, satrape des Perses dans cette province. Pissouthnès leur donna sept cents hommes par le moyen desquels il comptait de s'emparer lui-même de Samos. Les Samiens, auteurs de l'entreprise, revinrent dans leur île avec le secours qu'on leur avait prêté et entrant la nuit dans la ville, par l'intelligence des citoyens de leur parti, ils se rendirent bientôt maîtres de Samos et en chassèrent tous ceux qui leur étaient contraires. Ils allèrent enlever incessamment leurs otages laissés à Lemnos et revenant aussitôt ils fortifièrent leur île et se déclarèrent hautement ennemis des Athéniens. Ceux-ci confièrent encore à Périclès cette seconde expédition, et ils l'envoyèrent contre les Samiens à la tête de soixante vaisseaux. Périclès ayant rencontré leur flotte, qui était de soixante-dix voiles, ne laissa pas de les battre et de les mettre en fuite : après quoi ayant obtenu de ceux de Chio et de Mitylène un renfort de vingt-cinq vaisseaux, il fut en état de former le siège de Samos. Quelques jours après, laissant une partie de sa flotte devint la place, il se détacha avec le reste pour venir au devant des vaisseaux Phéniciens, que les Perses envoyaient au secours de l'île. Les insulaires, ayant vu le gros détachement que Periclès emmenait avec lui, jugèrent cette circonstance favorable pour attaquer le reste de sa flotte et l'ayant en effet battue, ce succès les flatta beaucoup et ils conçurent de grandes espérances pour la suite. Périclès apprenant cette nouvelle revint sur ses pas et ne songea qu'à rassembler une flotte suffisante pour détruire absolument celle des ennemis. Ainsi il tira encore d'Athènes soixante vaisseaux, qui lui surent envoyés sur le champ, et trente autres de Chio et de Mitylène. Avec une augmentation de forces si considérable, il environna la ville par mer et par terre, et la pressa par des attaques continuelles : il employa des machines appelées béliers et tortues, qui n'avaient point été d'usage avant lui et dont l'invention était due à Artamon de Clazomène. Fatiguant sans cesse les assiégés et détruisant continuellement leurs murailles, il entra enfin victorieux dans Samos ; il y fit punir les auteurs de la sédition et exigea des Samiens les frais du siège, qu'il fit monter à deux cens talents : il leur enleva tous leurs vaisseaux et fit raser le reste de leurs murs. Enfin, après y avoir établi de nouveau la démocratie, il revint dans sa patrie. La trêve de trente ans conclue entre Athènes et Lacédémone , n'avait reçu encore aucune atteinte, et ce sont là les principaux faits de cette année.

XII

Olymp. 85. an 1. 440 avant l'ère chrét.

MYRICHIDES étant archonte d'Athènes, les Romains firent consuls L. Julius et M. Jeganius. Les Éléens célébraient la 85e. Olympiade dans laquelle Chryson d'Himère remporta pour la seconde fois se prix de la course. En Sicile, Deucetius , qui avait été autrefois chef des Siciliens, rétablit la province des Callatins et après l'avoir fournie d'un grand nombre d'habitants, il aspirait à reprendre son ancien titre. Mais son projet fut arrêté par une maladie dont il mourut. Les Syracusains après avoir soumis par les armes toutes les villes de la Sicile, excepté celle qu'on appelait Trinacie, songèrent aussi à se rendre maîtres de cette dernière par les armes. Ils soupçonnaient depuis longtemps les Trinaciens de vouloir gouverner toute la Sicile et commander leurs compatriotes. Cette ville avait produit de grands hommes et s'était toujours maintenue au-dessus des autres. Elle était pleine d'officiers qui savaient la guerre et dont le courage égalait la capacité. Ainsi les Syracusains ne marchèrent contre eux qu'après avoir rassemblé tout ce qu'ils purent tirer d'hommes, tant de Syracuse même que de leurs alliés. Les Trinaciens, qui n'avaient aucuns secours étrangers, s'exposèrent à un combat si disproportionné, et ils le soutinrent héroïquement : mais après avoir tué un très grand nombre de leurs ennemis, ils périrent eux-mêmes jusqu'au dernier et quelques-uns des plus vieux se donnèrent la mort pour éviter la honte d'être pris. Les Syracusains ayant remporté une si grande victoire sur des hommes, jusqu'alors invincibles, firent esclaves tous les habitants de Trinacie et en rasèrent les murailles ; après quoi ils envoyèrent à Delphes en actions de grâces ce qu'ils trouvèrent de plus précieux dans les dépouilles qu'ils avaient rapportées.

XIII

Olymp. 85. An 2. an 439 avant l’ère chrét.

GLAUCIDES étant Archonte d'Athènes, les Romains eurent pour consuls T. Quintius et Agrippa Furius. Les Syracusains après la victoire, dont nous venons de parler, firent construire cent vaisseaux et doublèrent leur cavalerie. Ils augmentèrent aussi leur infanterie et grossirent leur trésor par des impositions plus fortes sur les villes de leur domination. Le but de ces préparatifs était de soumettre incessamment toute la Sicile. Ce fut en ce même temps que la guerre appelée Corinthiaque s’éleva dans la Grèce, Voici quelle en fut l'occasion. Les Epidamnes, qui habitent le long de la mer Adriatique et qui étaient une colonie de Corcyre et de Corinthe, prirent querelle entre eux. Ceux qui demeurèrent les plus forts ayant poussé hors de la ville la plupart des autres, les bannis rassemblés se mirent sur mer et ayant recueilli un grand nombre d'Illyriens dans leur route, ils retournèrent tous ensemble vers Épidamne : Cette flotte accrue ainsi d'un grand nombre d'hommes barbares, étant devenue forte, se rendit bientôt maîtresse du pays où elle aborda ; et ils assiégeaient déjà la ville en forme, lorsque les Epidamniens, qui ne se sentaient pas habiles en fait de guerre, envoyèrent des ambassadeurs à ceux de Corcyre pour les prier de donner du secours à une ville qui leur était alliée. Les Corcyréens ne se prêtèrent pas à cette demande de sorte que ceux d'Epidamne se tournèrent du côté de Corinthe. Ils promirent de la reconnaître pour leur capitale, si elle les aidait en cette circonstance et lui demandèrent même des citoyens pour les incorporer dans les leurs. Les Corinthiens se laissèrent toucher à la situation et aux offres d'Épidamne, d'autant plus qu'ils étaient déjà mécontents des Corcyréens , qui seuls de toutes leurs colonies, n'envoyaient point au temple de Corinthe les offrandes que l'on doit aux villes dont on est originaire. Ainsi résolus d'accorder le secours qu'on leur demandait, ils choisirent d'abord les citoyens qu'ils donneraient à Épidamne et les firent accompagner en suite par des soldats capables de défendre cette ville. Les Corcyréens irrités d'une protection si marquée, firent partir cinquante vaisseaux sous la conduite d'un général. Celui-ci étant arrivé fit d'abord porter aux habitants d'Épidamne l'ordre de recevoir leurs concitoyens exilés et envoya en même temps une députation au commandant de la garnison corinthienne, par laquelle il lui proposait de décider l'affaire de ces exilés par un jugement régulier et non par la voie des armes. La garnison corinthienne rejeta cette proposition. Là-dessus les Corcyréens et les Corinthiens se déclarèrent la guerre. Ils assemblèrent de part et d'autres de plus grandes forces maritimes et recherchèrent de nouveaux alliés. Voilà l'origine de la guerre Corinthiaque. Les Romains ayant commencé la guerre contre les Volsques par quelques attaques et par quelques légers combats, gagnèrent enfin une bataille considérable, où périt un grand nombre de leurs ennemis.

XIV

Olymp. 85. an 3. 438 ans avant l'ére chrét.

THÉODORE étant archonte d'Athènes et Rome ayant pour consuls M. Jenucius et Agrippa Curtius Chilon, la Nation des Campaniens commença à se faire connaître en Italie : elle tirait ce nom de la fertilité des terres qu'elle occupait. En Asie les Archæanactides qui avaient régné 42 ans sur le Bosphore Cimmérien, eurent pour successeur Spartacus qui régna 7 ans. Dans la Grèce les Corinthiens toujours en guerre contre les Corcyréens, réunirent toutes leurs forces maritimes dont ils formèrent une flotte composée de soixante et dix vaisseaux bien équipés, avec lesquels ils abordèrent les ennemis. Les Corcyréens qui avaient de leur côté 80 galères, remportèrent la victoire et après avoir pris Épidamne, ils tuèrent tous les habitants qui tombèrent entre leurs mains, excepté pourtant les Corinthiens qu'ils se contentèrent d'emprisonner. Cependant les Corcyréens devenus maîtres de toute cette mer, se répandirent dans les terres des alliés de Corinthe et les ravagèrent.

Olymp. 85. an. 4. 437 ans avant l'ère chrét.

L'année suivante les Athéniens eurent Euthymène pour archonte et les Romains créèrent au lieu de consuls, trois tribuns militaires, Aulus Sempronius, L. Atilius et T. Coelius. Alors les Corinthiens qui venaient d'être battus, songèrent à former une flotte supérieure à la précédente. C'en pourquoi faisant une grande provision de bois propres à la mer et attirant de toutes les villes maritimes à force d'argent des constructeurs de vaisseaux, ils se procurèrent, outre un grand nombre de bâtiments, tous les agrès et toutes les espèces d'armes dont ils avaient besoin pour une guerre de conséquence. Non contents des vaisseaux de ligne, ils firent faire des vaisseaux de charge, ou en empruntèrent de leurs alliés. Les Corcyréens ne se négligèrent par de leur côté et l'émulation réciproque de leurs préparatifs semblait annoncer des événements extraordinaires. Ce fut alors que les Athéniens peuplèrent Amphipolis d'habitants qu'ils tirèrent en partie de leur propre ville et en partie des forteresses qui leur appartenant.

Olymp 86. an 1. 436 ans avant l'ère chrét.

NAUSIMAQUE étant archonte d'Athènes et sous le consulat de T. Quintius et de M. Geganius Macerinus à Rome, l'Olympiade 86e fut célébrée en Élide où Théopompe de Thessalie remporta le prix de la course. Les Corcyréens apprenant combien on assemblait de forces contre eux, envoyèrent des ambassadeurs aux Athéniens pour leur demander du secours. Les Corinthiens leur ayant fait la même demande, le peuple s'assembla et après avoir écouté les ambassadeurs des uns et des autres, les suffrages furent pour Corcyre. Aussitôt les Athéniens firent partir dix galères toutes équipées et en promirent un plus grand nombre, si on en avait besoin. Les Corinthiens qui venaient d'être refusés, armèrent eux-mêmes quatre vingt dix galères et en empruntèrent soixante de leurs alliés. S'étant fait ainsi une flotte de cent cinquante voiles, à laquelle ils donnèrent les commandants les plus estimés parmi leurs troupes, ils l’envoyèrent directement à Corcyre, dans le dessein de décider incessamment l'affaire. Dès que les Corcyréens les surent proches, ils allèrent au-devant d'eux avec six vingt vaisseaux, sans compter ceux des Athéniens. Au commencement d'une attaque qui fut très vive, les Corinthiens eurent l'avantage : mais à l'arrivée de vingt vaisseaux nouveaux que les Athéniens ajoutaient au premier secours qu'ils avaient donné, les Corcyréens prirent le dessus et gagnèrent la victoire. Le lendemain toute la flotte des Corcyréens se disposant à une seconde charge, celle des Corinthiens ne l'attendit pas et se retira.

Olymp. 86. an. 2 435 ans avant l'ère chrét.

Antilochide étant archonte d'Athènes et les Romains ayant pour consuls M. Fabius et Posthumius Æbutius Elba, les Corinthiens extrêmement irrités de l'assistance que les Athéniens avaient prêtée à ceux de Corcyre et de la victoire qu'ils leur avaient fait remporter, résolurent de s'en venger. Dans ce dessein ils détachèrent de leur parti la ville de Potidée, colonie athénienne. Dans le même temps Perdiccas, roi de Macédoine, mécontent aussi des Athéniens, persuada aux habitants de la Chalcidique de renoncer à leur alliance et de plus, il leur proposa d'abandonner toutes les villes qu'ils occupaient le long de la mer et de se rassembler dans une seule, qui s'appelait Olynthe. Dès que les Athéniens apprirent la défection de Potidée, ils firent partir trente vaisseaux, auxquels ils donnèrent la commission d'aller ravager toutes les côtes des Potidéens et de détruire leur ville. La flore exécuta cet ordre et après avoir côtoyé la Macédoine, elle vint mettre le siège devant Potidée. Les Corinthiens ayant envoyé deux mille hommes au secours des Potidéens, les Athéniens en envoyèrent autant à l'armée assiégeante. Il se donna enfin aux environs de l'isthme et à la vue de Pallène, un combat naval, où les Athéniens eurent l'avantage et qui coûta à leurs ennemis plus de trois cents hommes. Les assiégeant en prirent une nouvelle vigueur et l'on serra Potidée de plus près. En ce même temps les Athéniens bâtissaient dans la Propontide une ville qui s'appela Letanon ; et les Romains envoyèrent à Ardée une colonie, à laquelle ils distribuèrent des terres.

XV

Olymp. 86. an 3. 434 ans avant l'ère chrét.

Charès étant archonte d'Athènes, les Romains firent consuls Q. Fusus et Manius Papyrius Crassus. En Italie les habitants de Thurium ramassés de plusieurs villes différentes , eurent entre eux une grande querelle pour décider de quelle ville principale ils se diraient colonie et quel nom ils reconnaîtraient pour celui de leur fondateur. En effet, les Athéniens aspiraient à ce titre et faisaient voir qu'ils avaient fourni à Thurium un grand nombre de leurs propres citoyens. Cependant plusieurs autres villes considérables du Péloponnèse se vantaient d'avoir beaucoup contribué à la fondation de Thurium et prétendaient qu'on leur en fît tout l'honneur. Outre cela plusieurs hommes courageux et intelligents qui les avaient amenés-là de divers endroits et qui avaient eu beaucoup de part à la construction de leur ville voulaient qu'on leur en attribuât la gloire. Dans cet embarras les Thuriens eurent recours au dieu de Delphes, qui leur répondit qu'il voulait être nommé leur fondateur, lui-même. Cette réponse termina la dispute et tous les citoyens réconciliés entre eux reconnurent Apollon en cette nouvelle qualité. Dans la Grèce Architdamus, roi de Lacédémone, mourut après un règne de quarante-deux ans et il eut pour successeur Agis qui en régna 27.

Olymp. 86. an 4. 433 avant l'ère chrét.

Apseudès étant archonte d'Athénes et les Romains ayant pour consuls T. Menenius et Proculus Gegarinus Macerinus. Spartacus roi du Bosphore mourut au bout d'un règne de dix-sept ans. Son successeur fut Seleucus qui ne régna que quatre ans. À Athénes le fameux astronome Méton, fils de Pausanias, établit le cycle de dix-neuf ans qu'il fit com­mencer au 13e jour du mois appelé Scirophorion par les Athéniens : c'est une période du soleil et de la lune, telle que les nouvelles et pleines lunes reviennent aux mêmes jours des mêmes mois que dans le cycle précédent de sorte que ces deux astres forment ainsi une année commune à l'un et à l'autre, que l'on appelle la grande année. On a jugé que ce savant homme avait parfaitement bien saisi le mouvement de ces deux astres et qu'il l'avait très heureusement représenté par le cycle dont il est l'auteur. Aussi tous les astronomes grecs qui s'en sont servis jusqu'à nos jours ne se sont point trompés dans les calculs qu'ils ont faits en partant de cette hypothèse. En Italie les Tarentins, ayant mis les habitants de Siris hors de leur ville, changèrent son nom, qu'elle tirait d'un fleuve voisin, en celui d'Héraclée et la peuplèrent de leurs propres citoyens.

Olymp. 87. an 1. 432 avant l'ère chrét.

Pithodore étant archonte d'Athènes, les Romains firent consuls T. Quintius et T. Agrippa Menenius. Les Éléens célébraient alors la 87e Olympiade, dans laquelle Sophron d'Ampracie remporta le prix de la course. C’est en cette année que fut tué à Rome Spurius Melius qui aspirait à la tyrannie. Les Athéniens qui avaient perdu Callias dans une bataille, gagnée d'ailleurs avec éclat à Potidée, envoyèrent Phormion pour remplacer le général mort. Dès qu'il eut pris possession du commandement, il pressa les Potidéens par des attaques redoublées : mais comme ceux-ci se défendaient vigoureusement, le siège devint long. L'Athénien Thucydide commence ici l'histoire de la guerre des Athéniens contre les Lacédémoniens, appelée la guerre du Péloponnèse. Elle dura 27 ans, mais Thucydide n'a laissé l'histoire que des 22 premières années en huit Livres ou en neuf, selon une autre division qu'en font quelques-uns.

XVI

Olymp. 87. an 2. 431 avant l'ère chrét.

Euthydème étant archonte d'Athènes, les Romains au lieu de consuls créèrent trois tribuns militaires. Manius Aemilius Mamercus, C. Tullus et L. Quintius. C'est alors que s'éleva entre les Athéniennes et les Lacédémoniens, la guerre du Péloponnèse, la plus longue de celles dont nous ayons connaissance: il est convenable et même nécessaire à notre histoire d'en rapporter ici les causes. Les Athéniens qui avaient l'empire de la mer tirèrent de Délos le dépôt des contributions générales de leurs alliés. Ce dépôt montait à près de 8000 talents, qu'ils transportèrent à Athènes et dont ils confièrent la garde à Périclès. C'était l'homme de la ville le plus considérable par sa naissance, par sa réputation et par la gravité de ses discours ; cependant ayant diverti au bout de quelque temps une partie de ce trésor à ses propres usages, il se trouva en défaut dans le compte qu'on lui demanda et cet affront le rendit malade. Dans cet embarras Alcibiade, fils orphelin du frère de Périclès, actuellement élevé auprès de lui et encore dans l'enfance, fournit lui-même au coupable un expédient pour couvrir son infidélité. Voyant son oncle dans un chagrin mortel, il lui en demanda le sujet : Périclès lui répondit qu'il était en peine de savoir comment il rendrait compte au peuple de l'argent qu'on lui avait remis en dépôt : le jeune Alcibiade lui répondit qu'il ne devait pas chercher le moyen de rendre compte, mais celui de ne le pas rendre. Périclès, frappé de l'avis de cet enfant, forma aussitôt le dessein de proposer aux Athéniens une guerre considérable, jugeant bien que l'importance de l'objet, la crainte des suites et la différence des opinions distrairait tous les esprits de l'affaire de ses comptes. Il survint même alors un événement favorable pour lui. Phidias avait fait une statue de Minerve, à laquelle Périclès avait ordre de veiller. Quelques-uns des ouvriers qui travaillaient sous Phidias, poussés par les ennemis de Périclès vinrent se réfugier au pied des autels. On leur demanda la raison de cette action extraordinaire ; ils répondirent qu'ils prouveraient que Phidias avait enlevé une grande partie du trésor public au su, de l'aveu et par l'entremise de Périclès. Le peuple s'étant assemblé au sujet de cette accusation, plusieurs conseillaient de se saisir de Phidias et d'appeler Périclès, fils de Xanthippe , en jugement pour crime de concussion sacrilège. Ils impliquaient aussi dans cette accusation le sophiste Anaxagoras, qui avait été son précepteur et qu'ils accusaient calomnieusement d'avoir mal parlé des dieux. La haine et l'envie qui les animait leur dicta un grand nombre d'autres reproches contre Périclès, dont la gloire et la supériorité les blessait depuis longtemps. Cette fureur populaire détermina Périclès à exécuter sa pensée; et faisant réflexion que ce même peuple, admirateur des grands capitaines en temps de guerre et lorsqu'il avoir besoin d'eux, devenait leur calomniateur et leur persécuteur en temps de paix, il résolut de les mettre dans le premier cas et de leur ôter le loisir de l'inquiéter par des imputations ridicules, ou même par une recherche trop exacte de ses comptes. Il se trouvait alors que les ports et les marchés des Athéniens étaient interdits aux Mégariens par délibération publique. Ceux-ci demandèrent justice de cet affront aux Spartiates, qui prenant leurs intérêts envoyèrent à Athènes des ambassadeurs députés au nom du conseil général de la Grèce. Ils portaient aux Athéniens l'ordre de rétracter cette exclusion injurieuse, sous peine d'y être contraints par toute la Grèce en armes. Aussitôt Périclès se présenta au milieu de l'assemblée et employant cette éloquence, qui le mettait au-dessus de tous les autres citoyens, il invita le peuple à tenir ferme sur le décret de l'exclusion ; en leur disant que ce serait un commencement de servitude que de se rendre contre leur propre intérêt aux ordres des Lacédémoniens. Il leur conseilla d'abord de faire venir à la ville toutes les provisions de la campagne. Entrant ensuite dans le détail de la guerre dont il s'agissait, il fit le dénombrement des alliés d'Athènes, il releva la supériorité de leur marine et surtout la richesse du trésor qu'ils avaient fait apporter de Délos dans leur ville et qui refermait, les contributions qu'ils avaient levées sur les peuples de leur dépendance. Il ajouta que le trésor montait d'abord à dix mille talents. Que les portiques qu'on venait de construire et le siège de Potidée l'avait diminué de quatre mille talents, mais qu'il en rentrait tous les ans quatre cent soixante par les contributions des alliés. Que le magasin des meubles qui servaient dans les cérémonies et dans les fêtes, et les dépouilles qu'on avait enlevées aux Mèdes montaient ensemble à cinq cents talents. Il fit remarquer la quantité d'offrandes et d'autres richesses enfermées dans les édifices publics, et entre autres la statue de Minerve, dans laquelle seule on avait employé cinq cents talents d'or, mais qui n'y faisaient qu'un ornement aisé à détacher de la figure : de forte qu'on pourrait s'en servir dans le besoin et les rendre à la déesse quand la guerre serait finie. D'ailleurs les citoyens en particulier, à la faveur d'une longue paix, étaient tous devenus riches. Outre les secours d'argent auxquels on pouvait s'attendre, il fit voir que sans compter les alliés et les garnisons qui monteraient à dix-sept mille hommes, on en pouvait tirer douze mille de la ville seule. Il leur parla des trois cents galères qu'ils avaient dans leur port au lieu que les Lacédémoniens, pauvres en tout sens, étaient surtout très inférieurs à eux en forces maritimes. Par ces représentations et par ce détail il amena l'assemblée à l'avis de la guerre et l'engagea à répondre aux Lacédémoniens par un refus. L'éloquence qu'il employa dans ce discours lui fit donner le surnom d'Olympien. Aristophane, contemporain de Périclès et poète de l'ancienne comédie, en a parlé ainsi en vers tétramètres.
De vos terres en vains semées
Laboureurs souvent fugitifs ;
Dans vos murailles alarmées
Citoyens tremblants et captifs,
De notre commune ruine
Parmi vous cherchez l'origine.
De votre or pour parer les Dieux
Phidias ce grand statuaire,
Fait un amas religieux ,
A lui plus qu'aux Dieux nécessaire.
Périclès lui prête la main ;
Et pour détourner de sa tête
La triste et formidable enquête
Des trésors consumés en vain
Il fait naître une injuste guerre,
Où vous vous chargez de son tort ;
Et qui des Grecs rendra le sort
Méprisable à toute la terre.

C'est dans le même sens qu'Eupolis, autre poète comique, a dit:
Animant des feux du tonnerre
Ses discours du peuple vainqueur,
Périclès laissa dans les cœurs
Le dard enflammé de la guerre.

Ce furent là les causes de la guerre Peloponnesiaque, ainsi qu'Éphore l'a raconté. Les deux principales villes de la Grèce se mettant donc l'une contre l'autre à la tête de l'entreprise, les Spartiates convoquèrent l'assemblée générale du Péloponnèse, où l'on déclara la guerre aux Athéniens : mais de plus ils envoyèrent des ambassadeurs au roi de Perse pour le presser de se joindre à eux ; et d'autres en même temps en Sicile et en Italie, d'où ils tirèrent un secours de 200 galères. D'un autre côté, ayant fait la revue de toutes les troupes du Péloponnèse, ils se trouvèrent prêts les premiers et levèrent l'étendard à l'occasion que voici. La ville de Platées en Béotie se gouvernait elle-même et se disait alliée des Athéniens. Quelques-uns de ses habitants, qui n'aimaient pas ce gouvernement, entrèrent en conférence secrète avec des Béotiens et s'engagèrent à leur livrer leur ville et à la mettre sous l'obéissance de Thèbes si on leur prêtait quelques troupes. Là-dessus les Béotiens firent partir de nuit trois cens hommes des plus vigoureux, qui étant introduits dans la ville par les mécontents, s'en mirent bientôt en possession. Ceux de Platées qui souhaitaient de conserver leur alliance avec les Athéniens, se croyant pris en forme par une armée Thébaine, envoyèrent des députés aux vainqueurs, pour leur proposer quelques conditions : mais apercevant à la pointe du jour le petit nombre de leurs ennemis, ils résolurent de défendre courageusement leur liberté. Ainsi le combat se donnant dans les rues, les Thébains eurent d'abord le dessus et tuèrent un grand nombre de citoyens : mais peu de temps après les domestiques et les enfants, qui étaient demeures dans les maisons, faisant pleuvoir des tuiles sur les assaillants les mirent en fuite. Quelques-uns de ces derniers furent assez heureux pour gagner le portes ; mais d'autres cherchant à se mettre à couvert dans les maisons mêmes, y demeurèrent prisonniers. Les Thébains apprenant cette déroute par ceux qui s'en étaient sauvés, rassemblèrent toutes leurs forces et se mirent aussitôt en marche du côté de Platées. Toute la campagne, surprise de ce mouvement inopiné fut bientôt en alarmes ; on tuait ou l'on emmenait captifs tous ceux que l'on rencontrait, et l'on ne voyait partout que désordre et que ravage : de sorte que ceux de Platées envoyèrent incessamment à Thèbes des députés pour supplier les Thébains de se retirer de dessus leurs terres et de recevoir leurs prisonniers qu'on leur rendait. Cette proposition fut acceptée : les Thébains, en recevant ces prisonniers, rendirent même de leur côté toutes leurs dépouilles et rentrèrent dans leur ville. Cependant les Platéens avaient déjà demandé du secours à Athènes et fait venir dans Platées des provisions de la campagne. Les Athéniens avaient fait partir fur le champ un nombre convenable de soldats, qui, malgré toute leur diligence n'arrivèrent néanmoins qu'après la surprise que nous venons de raconter. Ils aidèrent aussitôt à achever le transport de toutes les provisions de la campagne dans la ville et rassemblant en même temps les enfants , les femmes et toutes les bouches inutiles, ils les envoyèrent à Athènes. Les Lacédémoniens jugèrent par cette démarche, que la paix était rompue entre les Athéniens et eux, et ils commencèrent à lever des troupes chez eux mêmes et chez leurs alliés. De ce nombre étaient alors toutes les provinces du Péloponnèse, à l'exception des seuls Argiens, qui demeuraient neutres. Hors du Péloponnèse ils avaient les Mégariens, les Ambraciotes, les Leucadiens, les Phocéens, les Béotiens, les Locriens et la plupart des provinces contenues entre Amphisse et celles qui regardent l'Eubée. Les Athéniens avaient dans leur parti tous les habitants des rivages de l'Asie, les Cariens, les Doriens, les Ioniens, les habitants de l'Hellespont, tous les insulaires, exceptés ceux de Mélos et de Théra. Tous les peuples de la Thrace étaient pour eux, hors ceux de Chalcis et de Potidée. Les Messéniens, les habitants de Naupacte et ceux de Corcyre leur promirent aussi des troupes de terre. Les choses étant ainsi disposées les Lacédémoniens mirent sur pied une armée considérable, dont ils firent commandant leur roi Archidamus. Celui-ci entra d'abord dans l'Attique et en donnant l'alarme à différentes places, il ravagea beaucoup de pays. Les Athéniens irrités de cette incursion, voulaient absolument aller à la rencontre de l'ennemi : mais Périclès, qui avait le commandement de toutes les troupes, les tint en repos, en leur disant qu'il avoir un moyen de mettre, sans courir aucun risque, les Lacédémoniens hors de l'Attique. Aussitôt faisant remplir de soldats armés une centaine de galères, auxquelles il donna pour capitaines Carcinus et quelques autres, il les envoya autour du Péloponnèse. Ceux-ci en ravagèrent toutes les côtes et se saisirent de plusieurs forteresses, de sorte que les Lacédémoniens, rappelés par cette diversion au secours de leur propre pays, abandonnèrent bientôt l'Attique. Cette délivrance subite fit un très grand honneur à Périclès auprès de ses citoyens, qui ne parlaient de lui que comme d'un général digne de les commander et de faire tête aux Spartiates.

XVII

Olymp. 87. an 3. 430 avant l'ère chrét. 

APOLLODORE étant archonte d'Athènes, les Romains créèrent consuls M. Geganius et L. Sergius . Cependant le général athénien ne cessait point de prendre toutes les forteresses du Péloponnèse et de détruire tout ce qui se présentait à lui dans la campagne. Il lui survint même alors un secours de cinquante galères de Corcyre, par le moyen duquel il fit encore de plus grands maux à toute la contrée, et particulièrement à tout ce rivage qui porte le nom d'Acté, le long duquel il mit le feu à tous les villages : passant ensuite jusqu'à Méthone de Laconie, il pilla toute la contrée et attaqua la ville même. Alors le Spartiate Brasidas encore jeune, mais d'une force et d'un courage extraordinaire, voyant Méthone en danger d'être emportée de force, prit avec lui quelques soldats d'élite et traversant à leur tête le camp des assiégeants avec une hardiesse étonnante, il en tua plusieurs et entra enfin dans la ville. Il y soutint vigoureusement les assauts qui redoublèrent jusqu'à ce qu'enfin les Athéniens , toujours repoussés, levèrent le siège et se retirèrent dans leurs vaisseaux. Ce succès du jeune Brasidas, qui délivra Méthone au péril évident de sa vie, le rendit dés lors très recommandable aux Spartiates ; et ayant soutenu ce premier exploit par des actions très glorieuses qu'il fit dans la suite; il acquit partout la réputation d'un grand homme de guerre. Les Athéniens poursuivant leur course, parvinrent aux côtes de l'Élide, où ils firent les mêmes dégâts que sur toutes les autres et assiégèrent la forteresse de Pliées. Ils vainquirent en bataille rangée les habitants de la contrée, qui venaient au secours de cette place et prirent ensuite Phées d'assaut; ce qui n'empêcha pas que tous les Éléens s'étant rassemblés ne les classassent enfin eux-mêmes et ne les contraignissent de regagner leur flotte. Ainsi ils passèrent de là dans l'île de Cephalenie, où ils engagèrent les habitants à entrer dans leur alliance ; après quoi ils revinrent à Athènes.

XVIII.

Là ils nommèrent pour général Cléopompe auquel ils donnèrent trente vaisseaux, avec ordre de défendre l'Eubée et de faire la guerre aux Locriens. Aussitôt il parcourut les côtes de la Locride, où il désola les campagnes et prit la Ville de Thronium. Les Locriens s'étant assemblés en corps d'armée, il les battit auprès d'Alope ; et s'étant mis en possession d'une île voisine nommée Atalante, il y établit son camp et en fit une place d'armes, d'où il allait attaquer les peuples voisins. Ainsi comme les Athéniens étaient mécontents des Éginètes, qui s'entendaient avec les Lacédémoniens, il les chassa de leur propre ville et ayant envoyé chercher de nouveaux habitants à Athènes, il leur distribua les maisons d'Égine et les terres des environs. Les Lacédémoniens de leur côté donnèrent pour habitation aux bannis d'Égine un lieu appelé Thyrées par une espèce d'émulation à l'égard des Athéniens, qui avaient donné Naupacte aux habitants chassés de Messène. Cependant les Athéniens envoyèrent Périclès contre lés Mégariens. Celui-ci ayant ravagé et pillé leur pays, en rapporta de grandes dépouilles à Athènes. En ce même temps les Lacédémoniens à la tête des peuples du Péloponnèse et de leurs autres alliés, firent une seconde irruption dans l'Attique. Dès qu'ils y furent entrés, ils coupèrent tous les arbres et mirent le feu à toutes les granges : en un mot, ils désolèrent tout le pays, à l'exception de la Tetrapole. Ils s'abstinrent d'y faire aucun dommage, en considération de ce que leurs pères s'y étaient autrefois réfugiés et que c'était de là qu'ils étaient partis pour le combat, où ils vainquirent Eurysthée ; et ils jugèrent convenable que les descendants donnassent un témoignage de reconnaissance pour un bienfait reçu autrefois par leurs ancêtres. Les Athéniens ne se sentant pas assez forts pour s'opposer à cette irruption, se tinrent enfermés dans leurs murailles ; et comme un grand nombre des habitants de la campagne s'y étaient rendus aussi, la trop grande multitude et le mauvais air qu'on respirait dans un lieu où l'on était trop resserré, produisirent des maladies fréquentes et enfin une véritable peste. Cependant les Athéniens n'ayant point d'autres moyens de se délivrer des Spartiates, envoyèrent une seconde fois Périclès avec une flotte dans le Péloponnèse. Celui-ci par le ravage qu'il fit d'une grande partie des côtes et par la prise de plusieurs villes, obligea encore une fois les ennemis d'abandonner l'Attique. Les Athéniens voyant tous les arbres coupés dans la campagne et le nombre de citoyens que la peste leur avait enlevés, en furent au désespoir et commencèrent à regarder Périclès comme la cause de tous ces malheurs. L'effet de leur colère fut de lui ôter le commandement de leurs troupes et sur quelques imputations, peu considérables par elles-mêmes, ils le condamnèrent à une amende de 80 talents. Après quoi ils envoyèrent une ambassade à Lacédémone, pour demander la paix : mais comme les esprits n'y étaient nullement disposés, ils se trouvèrent réduits à rendre à Périclès la fonction qu'ils lui avaient ôtée. C'est par là que se terminèrent les événements de cette année.

Olymp. 87. an 4. 429 ans avant l'ère chrét.

Épaminondas étant archonte d'Athènes, les Romains eurent pour consuls L. Papyrius Crassus et M. Cornelius Maluginensis. Ce fut en cette année que mourut à Athènes Périclès ; homme distingué dans sa république par la naissance et par les richesses, mais surtout par le grand art de parler et par la science militaire. Cependant le peuple souhaitant toujours de reprendre Potidée de force, chargea de cette expédition Hagnon, revêtu de tous les titres qu'avait eu Périclès. Il se mit aussitôt en mer, muni de tout ce qui était nécessaire pour former le siège de cette ville : car ses vaisseaux étaient remplis de toutes fortes de machines convenables à ce dessein, sans parler d'une quantité prodigieuse d'autres armes et d'une abondante provision de vivres: il ne laissa pas de demeurer longtemps devant cette place sans pouvoir la prendre.

XIX

Les assiégés, qui haïssaient la domination des Athéniens et qui se confiaient d'ailleurs en la hauteur de leurs murailles, paraissaient mépriser les assiégeants. La maladie même continuait parmi ces derniers et en enlevait un grand nombre, de sorte qu'ils commençaient à tomber dans le découragement. Cependant Hagnon qui savait que les Athéniens avaient avancé plus de mille talents pour les frais de ce siège et qu'ils en voulaient surtout aux habitants de Potidée, parce qu'ils étaient les premiers qui eussent pris le parti des Lacédémoniens, n'osait point lever le siège ; et il croyait devoir contraindre lui-même ses soldats à des attaques qui commençaient à passer leurs, forces. Enfin pourtant après avoir perdu plus de mille hommes, sachant aussi qu'un grand nombre des citoyens, assiégés avait succombé aux travaux de la défense et que la contagion s'était glissée parmi eux, il ne laissa devant la place qu'une partie de son armée et revint à Athènes avec l'autre. D'abord après son départ, les Potidéens qui manquaient de vivres et qui ne se voyaient plus en état de se défendre , envoyèrent proposer une capitulation par un héraut. Les assiégeants le reçurent avec joie ; mais ils exigèrent que tous les Potidéens sortiraient de la ville, les hommes avec un seul habit, et les femmes avec deux. Ces conditions ayant été acceptées, les citoyens de Potidée suivis de leurs femmes et de leurs enfants, abandonnèrent leur patrie et passant à Chalchis dans la Thrace, les habitants de cette ville les reçurent parmi eux. Les Athéniens dé leur côté choisirent mille des leurs pour aller habiter Potidée et leur distribuèrent au sort les maisons de la ville et les biens de la campagne. Ensuite nommant Phormion pour commandant de leurs troupes, ils lui donnèrent vingt galères , avec lesquelles il fit le tour du Péloponnèse et vingt débarquer à Naupacte. S'étant rendu maître du golfe de Crissée, il en interdit l'entrée aux Lacédémoniens, qui formèrent aussitôt une armée considérable, dont ils donnèrent le commandement à leur roi Archidamus. Celui-ci vint jusque dans la Béotie et campa devant Platées : il était en état de désoler les environs de cette ville, lorsqu'il lui envoya proposer d'abandonner le parti des Athéniens. Ceux de Platées ayant rejeté cette proposition, il commença à ravager leurs terres et il détruisit toute leur récolte; ensuite il fit la circonvallation de leurs murs et les croyant dépourvus de vivres, il espéra de les réduire en peu de temps. Il ne laissa pas d'employer encore les machines de guerre et de faire battre continuellement leurs murailles. Mais comme, malgré ses efforts, la ville résistait toujours, il laissa quelques troupes autour de la place et revint avec le reste dans le Péloponnèse. Cependant les Athéniens ayant nommé pour commandants Xénophon et Phanomaque, les envoyèrent dans la Thrace à la tête de mille hommes. Ceux-ci arrivant jusqu'à Pactole en Bottique , ravagèrent le pays et coupèrent les blés en herbe. Mais les Olynthiens vinrent au secours de cette province, de sorte que les Athéniens furent vaincus dans un combat réglé, où ils perdirent leurs deux commandants et un grand nombre de soldats. En ce même-temps les Lacédémoniens, appelés par les Ambraciotes, entrèrent en armes dans l'Acarnanie. Leur général Cnemus y conduisait mille hommes de pied et quelques vaisseaux ; il grossit cette armée sur sa route de soldats pris chez les alliés de Lacédémone et il posa son camp dans l'Acarnanie auprès d'une ville appelée Strate. Mais les Acarnaniens attentifs à leur défense, vinrent surprendre ce camp où ils égorgèrent un grand nombre de leurs ennemis et contrai­gnirent Cnemus de se sauver avec le reste chez des peuples nommés Oeniades. Ce fut aussi en ce temps-là que Phorrnion, général des Athéniens, à la tête de vingt galères, rencontra la flotte des Lacédémoniens composée de 47 vaisseaux : l'ayant attaquée, il coula à fond le vaisseau du commandant, il en démâta plusieurs autres, il en fit périr douze, avec tous les hommes qui étaient dedans et poursuivit le reste jusqu'au rivage. Les Lacédémoniens battus d'une manière si surprenante se réfugièrent avec leurs débris à Patras d'Achaïe : cette bataille fut donnée à la vue du promontoire de Rhion. Les Athéniens dressèrent là un trophée et ayant consacré à Neptune un vaisseau sur le rivage, ils allèrent se reposer à Naupacte, ville qui leur était alliée. Les Lacédémoniens envoyèrent d'autres vaisseaux à Patras et rassemblèrent au promontoire tout ce qui était échappé de leur désastre. Ils firent trouver au même endroit une armée d'infanterie, qui dressa son camp à la vue de la flotte. Phormion , animé par sa victoire récente, osa attaquer une seconde fois cette flotte renouvelée, et qui surpassait encore la sienne : il coula à fond quelques vaisseaux des ennemis ; mais ayant perdu aussi quelques-uns des siens, il laissa la victoire douteuse. Quelque temps après les Athéniens lui envoyèrent un renfort de vingt galères qui mirent les Lacédémoniens en crainte de sorte que n'osant plus s'exposer à un combat, ils se retirèrent à Corinthe. Voilà les faits qui ont rempli cette année.

Olymp. 88. an 1. 428 ans avant l'ère chrét.

Diotime étant archonte d'Athènes, les Romains firent consuls C. Julius et Proculus Verginius Tricostus. On célébra, en Élide la 88e Olympiade , dans laquelle Symmachus de Messine en Sicile obtint le prix de la course.  Cnemus, chef de la flotte Lacédémonienne, retiré à Corinthe, conçut là le dessein de se saisir du port du Pirée, parce qu'il avait appris que ce port était actuellement vide de vaisseaux et qu'il n'y avait aucun corps de troupes qui le gardât : en effet, les Athéniens ne pensaient pas qu'on pût être assez hardi pour venir l'attaquer. Cnemus donc prenant à Mégare quarante vaisseaux, arriva de nuit à Salamine. Là, ayant surpris le port appelé Budorium, il se saisît de trois vaisseaux et fit des courses dans toute l'île. Les habitants élevèrent bientôt des signaux de feu, de sorte que les Athéniens, croyant qu'on avait pris le Pirée, tombèrent dans la consternation et couraient en désordre à sa défense. Instruits ensuite des circonstances du fait, ils se mirent en grand nombre sur plusieurs vaisseaux et passèrent à Salamine. Ainsi les Lacédémoniens n'ayant pu achever leur entreprise se retirent dans leur pays. D'abord après leur départ les Athéniens établirent une plus forte garde dans cette île et veillèrent plus attentivement à sa conservation. Ils firent aussi de nouvelles fortifications dans le Pirée et ils y posèrent un plus grand nombre de sentinelles.

XX.

ENVIRON ce même temps Sitalcès roi de Thrace qui n'avait eu d'abord sous sa domination qu'un très petit territoire, s'éleva en peu de temps à une très grande puissance par sa sagesse et par son courage. Il gouvernait ses sujets avec beaucoup d'équité ; il était grand capitaine et d'une valeur extraordinaire dans les combats ; mais surtout il maintenait un grand ordre dans ses finances. Il parvint par cette conduite à donner à son royaume une étendue dont il n'avait approché sous aucun de ses prédécesseurs. Il possédait le long de la mer toutes les côtes qui règnent depuis les bornes du territoire d'Abdère, jusqu'au Danube ; et il s'enfonçait dans les terres d 'une longueur de chemin que le plus fort piéton aurait eu peine à achever en treize jours. Les contributions qu'il levait sur tout ce pays, montaient à plus de mille talents par année : et étant en guerre, dans le temps dont nous parlons, il tira de la Thrace une armée qui passait six vingt mille hommes de pied et cinquante mille chevaux. Il est nécessaire, pour l'intelligence de ce qui suit, de remonter à la cause de cette guerre. Sitalcès qui se trouvait alors allié des Athéniens, leur avait promis de les aider dans la guerre de Thrace, et il convenait à ses intérêts de se joindre à eux pour attaquer les habitants de Chalcis. Mais, de plus, comme il en voulait à Perdiccas roi de Macédoine, il conçut le dessein de remettre Amyntas, fils de Philippe sur le trône que Perdiccas avait usurpé. C'est dans ces deux vues qu'il avoir cru nécessaire de rassembler tant de forces : il leur fit d'abord traverser toute la Thrace pour arriver en Macédoine. Les Macédoniens épouvantés d'une armée si nombreuse n'entreprirent point de se mettre en défense réglée ; mais ramassant tout ce qu'ils purent de leurs richesses et de leurs provisions, ils s'enfermèrent dans leurs plus fortes citadelles où ils demeuraient sans faire aucun mouvement. Cependant les Thraces qui menaient Amyntas avec eux , tâchaient par des ambassades et par des représentations, de lui gagner les habitants ainsi renfermés. Mais voyant que personne n'écoutait leurs propositions, ils attaquèrent la première citadelle qu'ils trouvèrent sur leur route et l'emportèrent de force : cet exemple fit impression sur quelques autres qui se soumirent volontairement. Mais ayant ravagé le reste de la Macédoine et s'étant enrichis de ses dépouilles, ils revinrent du côté des villes grecques de la Chalcidique. Pendant que Sitalcès s'occupait à les réduire, les habitants de la Thessalie, de l'Achaïe et de la Magnésie, et tous les Grecs qui habitaient entre la Macédoine et les Thermopyles se réveillèrent et formèrent, en se réunissant, une armée considérable pour s'opposer à l'invasion dont cette multitude de Thraces menaçait leurs provinces et leur patrie. Ceux de Chalchis s'étant mis en campagne de leur côté, Sitaclès fut instruit de tous ces mouvements et voyant outre cela que ses troupes commençaient à souffrir de l'hiver qui se déclarait, il contracta alliance avec Perdiccas et ramena ses troupes dans la Thrace. En ce même-temps, les Lacédémoniens, accompagnés de tous leurs alliés du Péloponnèse et conduits par leur roi Archidamus, firent une irruption dans l'Attique, où mettant le feu partout, ils détruisirent toute espérance de récolte, après quoi ils revinrent chez eux. Les Athéniens, qui n'avaient pas osé se mettre en défense, se virent pressés de la famine,. Et attaqués de maladies, et se laissaient aller encore au découragement pour l'avenir. Voilà ce que fournit l'Histoire de cette année.

XXI.

Olymp. 88. An 2. 427 avant l’ère chrét.

EUCLIDE étant archonte d'Athènes les Romains au lieu de consuls élurent trois tribuns militaires, M. Manlius, Q. Sulpitius Prætextatus, Servilius Cornelius Cossus. Les Léontins, peuple de Sicile, originaire de Chalchis, et liés de parenté aux Athéniens , furent attaqués par les Syracusains : ils eurent du dessous ; et la fierté des vainqueurs leurs faisant craindre leur ruine totale, ils envoyèrent des ambassadeurs à Athènes , pour inviter le peuple à leur prêter incessamment un secours dont ils avaient un pressant besoin. Le chef de cette ambassade était le rhéteur Gorgias, qui surpassait en éloquence tous les hommes de son temps ; il imagina le premier les finesses de la rhétorique ; et il avait une telle réputation dans ce qu'on appelait alors l'art du sophisme, qu'il prenait cent mines de chacun de ceux qui se faisaient inscrire dans son école. Celui-ci étant arrivé à Athènes et introduit dans l'assemblée du peuple, représenta aux Athéniens les engagements de leur alliance et il frappa extrêmement par la singularité de son style, des auditeurs naturellement curieux d'esprit et qui faisaient un grand cas du talent de la parole. Il avait mis le premier en usage les figures surabondantes et recherchée. Les antithèses étaient placées a art dans des phrases de même longueur et de même cadence. En un mot, il employait avec beaucoup de soin ces ornements, qui brillaient alors par leur nouveauté ; mais qui nous paraissent aujourd'hui frivoles, superflus et ridicules. Quoiqu'il en soit Gorgias persuada aux Athéniens de prendre dans cette guerre le parti des Léontins, et après s'être fait admirer à Athènes, il revint dans sa patrie. Il y avait longtemps que les Athéniens portaient leur vue sur la Sicile et que la fertilité de son terroir réveillait leurs désirs : c'est ce qui leur fit écouter favorablement la proposition de Gorgias. Ils formèrent le décret de secourir les Léontins ; en apparence, pour se prêter aux instances et aux besoins de leurs alliés et en effet, pour se rendre maîtres de l'île entière. Dès les années précédentes les Corinthiens et les Corcyréens étant en guerre les uns contre les autres et ayant demandé de part et d'autre le secours des Athéniens ; ceux-ci prirent le parti de Corcyre, parce que cette île leur parut un entrepôt avantageux, pour passer avec le temps dans la Sicile. À dire le vrai, les Athéniens se voyaient alors maîtres de la mer: ils s'étaient rendus célèbres par de grandes actions, on s'empressait d'entrer dans leur alliance, ce qui leur procurait de grandes armées, par le moyen desquelles ils avaient mis sous leur domination des villes considérables. Ils possédaient de grandes richesses et leur trésor général qu'ils venaient de transporter du temple de Délos dans leur ville, passait dix mille talents. Ils voyaient parmi eux les plus grands et les plus fameux capitaines de leur temps, avec lesquels ils comptaient de soumettre d'abord les Lacédémoniens et toute la Grèce, et ensuite de se rendre maîtres de la Sicile. C'est dans cette vue que sous prétexte de secourir les Léontins, ils firent partir cent vaisseaux, auxquels ils donnèrent pour commandants Lachès & Chabrias. Ceux-ci arrivés à la hauteur de Rhege et de Chalcide en Sicile, qui étaient deux de leurs colonies, empruntèrent d'elles cent autres vaisseaux ; et avec cette flotte ils firent d'abord du ravage sur les côtes des îles des Liparéens, parce que ceux-ci étaient alliés de Syracuse. Passant de là à Locres, ils y enlevèrent cinq vaisseaux et assiégèrent la citadelle. Ensuite les voisins de Mylée étant venus au secours de cette ville, il se donna un combat où les Athéniens leur tuèrent plus de mille hommes et firent au moins six cents prisonniers ; après quoi ils se saisirent de la citadelle. Sur ces nouvelles, le peuple d'Athènes envoya un renfort de quarante vaisseaux à sa flotte, sous la conduite d'Eurymedon et de Sophocle, dans le dessein de hâter ses succès. Ainsi étant toute rassemblée , elle donna sur la mer le spectacle assez éclatant, d'environ deux cent cinquante vaisseaux de ligne: mais comme la guerre tirait en longueur, les Léontins, par la voie des négociations, firent la paix avec Syracuse et cette belle armée navale revint dans le port d'Athènes. Cependant les Syracusains donnèrent le droit de bourgeoisie et leur nom même, aux Léontins, et ne firent de Léontium qu'une citadelle de Syracuse. Voilà l'état des affaires en Sicile. 

XXII

À l'égard de la Grèce, ceux de Lesbos renoncèrent à l'alliance d'Athènes. Ils reprochaient à cette république que les forçant d'abandonner les autres villes de cette île, elle les avait obligés d'habiter tous ensemble dans Mitylene. Ils envoyèrent en même temps des ambassadeurs aux Lacédémoniens pour s'offrir à eux comme alliés ; en les invitant à cette occasion d'attirer à eux l'empire de la mer et s'engageant à leur prêter beaucoup de vaisseaux, pour les soutenir dans cette entreprise. Les Lacédémoniens reçurent cette proposition avec joie ; mais à peine commençaient-ils à monter leur marine, que les Athéniens les prévenant, envoient à Lesbos une flotte de quarante vaisseaux de guerre bien équipés et commandés par Cleinippidès. Celui-ci se fortifiant encore du secours de quelques alliés, arriva jusqu'à Mitylene. Là il se donna un combat naval où les citoyens de Mitylene ayant été battus , se retirèrent dans leurs murailles, où ils furent assiégés. Les Lacédémoniens qui jugèrent à propos de les secourir, équipèrent une flotte considérable ; mais les Athéniens, les prévinrent, en envoyant encore à Mitylene d'autres vaisseaux montés par mille nouveaux soldats. Pachès fils d'Epiclerus, les conduisait; et les joignant à l'autre armée, il environna la ville de toutes parts et fit jouer continuellement les batteries qu'il avait dressées sur mer et sur terre. Cependant la flotte de Lacédémone, composée de quarante-quatre vaisseaux et commandée par Alcidas, étant arrivée jusqu'à la vue de Mitylène, se rabattit fur l'Attique, avec tous les alliés qu'elle menait avec elle; et après avoir ravagé les campagnes qui avaient été épargnées jusque-là, elle revint dans ses ports. De son côté, la ville de Mitylène pressée par les assauts, par la famine et par les dissensions qui s'élevaient entre les citoyens, se rendit aux assiégeants par capitulation. Le peuple d'Athènes s'assembla pour régler de qu'elle manière on en agirait avec eux. Cléon, homme violent et impitoyable , animant l'assemblée par ses discours, proposa l'avis de faire mourir tous ceux qui étaient arrivés à l'âge de puberté et de réduire à l'esclavage les femmes et les enfants. Le peuple entraîné par ce déclamateur, prononça l'arrêt qu'on lui dictait et l'envoya signifier à son général à Mitylène. Mais dans le temps même que Pachès le lisait, il en survint un autre tout contraire. Il conçut une extrême joie de retentir et de la rétractation des Athéniens et ayant fait assembler les citoyens de Mitylène , il prononça leur absolution et les délivra d'une terrible crainte. Cependant les Athéniens firent raser toutes les murailles de cette ville et titrèrent au sort entre eux toutes les possessions de l'île, à l'exception seulement des champs, qui appartenaient à ceux de Metymne et qui leur furent conservés. Voilà où aboutit la défection de Lesbos à l'égard des Athéniens.

XXIII.

VERS ce même temps les Lacédémoniens qui assiégeaient Platées, firent autour de la ville une circonvallation, occupée par beaucoup de troupes. Ainsi comme le siège durait toujours et que les Athéniens n'envoyaient aucun secours aux assiégés, ceux-ci se voyaient détruire par la famine, sans parler de ceux que les différentes attaques emportaient tous les jours. Dans cette extrémité ils songèrent sérieusement à leur délivrance et malgré ceux qui étaient d'avis d'attendre encore, deux cents citoyens prirent la résolution de passer pendant la nuit à travers les corps de garde des assiégeants, et d'aller jusqu'à Athènes. Ils choisirent pour l'exécution de ce dessein, une nuit sans clair de lune : et ayant conseillé aux autres habitants de la ville d'attaquer les ennemis par un certain côté de leur circonvallation, ils descendirent avec des échelles le long des murailles, du côté opposé, et profitant de ce que l'attaque des assiégés avait attiré presque tous les assiégeants loin du chemin qu'ils voulaient prendre, ils tuèrent le peu de soldats qu'ils rencontrèrent dans les postes qu'ils avaient à traverser et arrivèrent enfin à Athènes. Le lendemain les Lacédémoniens très fâchés qu'on eut pu s'échapper ainsi d'une ville qu'ils assiégeaient, redoublèrent leurs efforts contre elle et se mirent en devoir de l'emporter de vive force. Les assiégés sans espérance, envoyèrent aux assiégeants une députation, par laquelle ils se livraient aux vainqueurs, eux et leur ville. Alors les chefs de l'armée Lacédémonienne firent venir devant eux chacun des citoyens de Platées et lui demandèrent s'il se souvenait d'avoir fait quelque bien aux Lacédémoniens : aucun d'eux ne répondit qu'il s'en souvint. Ils demandèrent ensuite à chaque particulier s'il ne leur avait point fait de mal. Aucun d'eux n'osa le nier. Sur cette confession, on les condamna tous à la mort, sans excepter un seul de ceux qu'ils purent prendre ; et après avoir rasé toutes les maisons, on en mit le terrain à l'encan. C'est ainsi que la ville de Platées, pour avoir été trop fidèle à son alliance avec les Athéniens, éprouva le sort le plus déplorable et le plus terrible. En ce même temps il s'éleva dans l'île de Corcyre une division et une sédition violente, dont voici la cause. Plusieurs habitants de Corcyre, qui avaient été faits prisonniers en la guerre d'Epidamme et qui étaient encore détenus dans les prisons de Corinthe, firent offrir aux Corinthiens de leur livrer toute leur île, s'ils voulaient les tirer des fers. Les Corinthiens acceptèrent avec joie cette proposition, et les Corcyréens prisonniers assurèrent leur rançon en s'engageant pour un certain nombre de talents à des banquiers connus. Là-dessus ils revinrent dans leur pays, pour tenir la parole qu'ils avaient donnée à la ville de Corinthe, ils égorgèrent tous ceux qui ayant autorité sur la multitude soutenaient la démocratie . Mais bientôt après, les Athéniens la rétablirent de sorte que les Corcyréens recouvrèrent leur liberté et songèrent en même temps à punir les meurtriers, auteurs de la sédition. Dans la crainte du châtiment ceux-ci se réfugièrent aux pieds des autels et se rendirent suppliants des dieux et du peuple.

XXIV

Olymp. 88. an 3. 426 avant l'ère chrét.