HISTOIRE UNIVERSELLE
DE DIODORE DE SICILE
traduite en français par Monsieur l'Abbé TERRASSON
LIVRE XI
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Tome troisième
Paris 1744
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PRÉFACE.
C'EST ici la suite de l'Histoire
universelle de Diodore de Sicile, traduite en français. Les deux volumes
précédents avaient compris les cinq premiers livres qui contiennent
l'Histoire véritable ou fabuleuse, ou plutôt mêlée de vrai et de faux, des
principales nations connues dans l'Antiquité profane. Le sixième livre, le
premier d'une lacune ou d'un vide de cinq livres entiers, conduisait
jusqu’au commencement de la guerre de Troie, et les quatre suivants 7, 8, 9
et 10, amenaient le lecteur jusqu'à la descente de Xerxès en Grèce, où
commencent le onzième et le premier des six que je présente actuellement au
public.
Je dois maintenant rendre compte de
quelques différences qui se trouvent entre la pratique que j'ai suivie à l'égard
des cinq premiers livres, qui remplissent les deux premiers volumes de cette
traduction , et celle que j'ai cru devoir suivre à l'égard des six que je présente
actuellement au public, comme offrant des matières plus curieuses et plus
importantes que celles des cinq premiers. On trouve à la tête de
ceux‑là une table des sommaires ou articles contenus dans chaque livre,
table différente de celle de Rhodoman, traduite de celle de H. Etienne, qui
ne me paraissait pas assez complète. Tous les articles de ces sommaires,
accompagnés de leurs chiffres, étaient répétés et transcrits aux marges
des cinq livres de ces deux premiers volumes, parce que chaque article était
assez court pour ne pas les embarrasser. Ce n'est plus la même chose à l'égard
des six livres qui paraissent aujourd'hui. Dans le dessein que j'ai eu de
rendre ces sommaires plus complets et plus utiles, ils se sont trouvés
surtout pour ces derniers livres, et en approchant des derniers temps, d'une
étendue qui ne convenait plus à des marges. Ainsi, je me suis contenté d'y
faire mettre exactement les chiffres romains qui se rapportent aux articles de
ces sommaires, que j'ai laissés à la tête de chacun des volumes auquel ils
conviennent.
FIN.
APPROBATION.
J'AI lu par ordre de Monseigneur le
Chancelier, la suite de l'Histoire
universelle de Diodore de Sicile, traduite en français par M. l'Abbé
Terrasson de l'Académie Française. Cette suite ne peut qu'augmenter
l'empressement du public pour le reste de la traduction.
A Paris ce 26 mai 1741.
S0UCHAY.
TABLE DES SOMMAIRES OU DES ARTICLES
CONTENUS EN CHAQUE LIVRE.
LIVRE ONZIÈME.
ART. I. EXPÉDITION de Xerxès, roi de
Perse, contre la Grèce.
II.
Combat aux Thermopyles, sous le commandement de Léonidas, roi de
Sparte.
III. Combat naval, dont le succès à
peu près égal de part et d'autre, donna lieu à Xerxès de faire du ravage
en divers endroits de la Grèce. Les Citoyens d'Athènes se retirent
d'eux‑mêmes dans l'île de Salamine. Xerxès en leur absence renverse
leur Ville.
IV. Stratagème de Thémistocle, pour
engager les Perses à donner un second combat naval auprès de l'île de
Salamine, dans un bras de mer qu'il jugeait devoir être désavantageux à la
flotte du Roi.
V. Autre stratagème de Thémistocle,
pour renvoyer en Perse le Roi Xerxès qui retourne en laissant Mardonius à sa
place.
VI. Descente d'Amilcar, commandant des
Carthaginois, en Sicile, pour satisfaire à leurs engagements avec les Perses.
Gélon, roi de Syracuse, s'oppose à leurs efforts et fait poignarder Amilcar
dans son propre camp.
VII. Honneurs rendus à la vertu de Gélon
par les vaincus mêmes.
VIII. Mardonius essaie de tenter les Athéniens qui refusent ses
offres. Il se jette dans l'Attique , où il renverse les temples mêmes. Ces désordres
font assembler toute la Grèce contre lui. Bataille de Platées, où il est
vaincu et tué.
IX. Avantages remportés à Mycale par
les Ioniens, ou Grecs de l'Asie, sur les Perses, le jour même de la Bataille
de Platées.
X. Mort de Gélon et son éloge.
XI. Les Athéniens entreprennent de
relever leurs murailles et leurs maisons. Lacédémone s'oppose à cette
entreprise, sous le prétexte de l'intérêt général de la Grèce. Adresse
de Thémistocle pour faire réussir le projet de ses concitoyens, malgré ces
oppositions.
XII. Thémistocle fait construire
aussi le port du Pirée, et prépare par là aux Athéniens la supériorité
sur mer.
XIII. Infidélité et trahison de
Pausanias, qui s'entendait avec le roi de Perse. Il est convaincu par un
courrier, chargé de ses lettres, et auquel il confesse son crime, ne croyant
pas être entendu par des éphores cachés dans un temple. Sa propre mère
invite par son exemple à murer ce temple, où il meurt de faim.
XIV. La supériorité ou le commandement sur mer est cédé,
à l'occasion du crime de Pausanias, aux Athéniens, en la personne
d'Aristide.
XV. Troubles dans la Sicile, après la
mort de Gélon, par les querelles de ses différents princes. Hiéron, l'aîné
des frères de Gélon, lui succède.
XVI. Guerres particulières entre
quelques peuples d'Italie.
XVII. Suite des affaires de la Sicile.
Mort des trois cents Romains à la bataille de Cremere.
XVIII . Persécutions suscitées à Thémistocle,
par la jalousie des Lacédémoniens, et des Athéniens mêmes. Il se réfugie
dans la Perse.
XIX. Thémistocle présenté au Roi,
surmonte par la sagesse de ses réponses et de sa conduite, tous les obstacles
qu'il trouve dans sa Cour. Il y passe le reste de sa vie dans la plus grande
magnificence. Sa mort, différemment racontée, et son éloge.
XX. Cimon, fils de Miltiade, mis à la
tête de la flotte grecque,
remporte sur toutes les côtes de l'Asie mineure de très grands avantages
contre les Perses.
XXI. Désolation dans Sparte par des
tremblements de terre, et par la guerre des Messéniens et des ilotes révoltés
qui dura dix ans.
XXII. Guerres des Argiens contre Mycènes,
ville de leur voisinage, qui fut prise et rasée.
XIII. Micythus, tuteur des princes de
Rhege, leur rend un compte fidèle de son administration, et se retire à Tégée,
ville d'Arcadie. Mort d'Hiéron à Catane qu'il avait fondée.
XXIV. Thrasybule, frère d'Hiéron,
perd l'autorité souveraine dans Syracuse par sa tyrannie et ses cruautés. Il
se retire à Locres, ville de la grande Grèce, en Italie, où il meurt en
homme privé.
XXV. Meurtres effroyables commis dans
la famille royale des Perses, par les suggestions d'Artabane, capitaine des
gardes du roi. C'est par là qu'Artaxerxès Longimanus, second fils de Xerxès,
lui succède.
XXVI. Quelques entreprises des Athéniens,
fiers de leur nouvelle puissance.
XXVII. À l'occasion du changement arrivé en Perse, les Égyptiens,
qui dépendaient alors de cet empire, songent à se révolter : les Athéniens
les favorisent.
XXVII. Dissensions entre les anciens
habitants de Syracuse et les étrangers que les derniers tyrans y avaient
introduits.
XXIX. Expédition des Perses en Égypte.
Les Lacédémoniens refusent de donner du secours à Artaxerxès contre les
Athéniens, qui défendaient ce royaume.
XXX. Les anciens habitants de Syracuse
l'emportent enfin sur les étrangers. Deucetius, chef des Siciliens, commence
à paraître et prend le parti de
tous les citoyens des villes exclus de leur première habitation.
XXXI. Triste succès de l'expédition
des Athéniens en Égypte. Ils n'évitent une destruction totale que par le
souvenir que les barbares se rappellent du courage des Grecs aux Thermopyles.
Un partisan du peuple veut détruire le Sénat à Athènes ; il est tué secrètement.
XXXII. Réduction des Éginètes par
les Athéniens : Deucétius fonde la ville de Ménène en Sicile. Combats
particuliers entre les Lacédémoniens et les Athéniens à l'occasion des
alliés des uns ou des autres.
XXXIII. Exploits remarquables de
Myronidès, Athénien, contre les Thébains. Il donne une première idée de
sa fermeté et de son courage, en partant sans attendre les soldats qui ne s'étaient
pas rendus au jour marqué.
XXXIV. Exploits, ou plutôt ravages de
Tolmidès, ensuite de Périclès dans le Péloponnèse, en haine des Lacédémoniens.
Cimon fait conclure une trêve de cinq ans.
XXXV. Une distribution mal entendue
des terres, excite des troubles dans la Sicile. On croit devoir y établir,
pour le maintien de la liberté, une loi semblable à celle de l'ostracisme
des Athéniens.On en reconnaît bientôt l'inconvénient.
XXXVI. Les habitants de Syracuse réduisent
quelques pirates de Toscane et de Corse. Le capitaine Deucétius transporte la
ville de Nées, sa patrie, auprès du temple des dieux Palices, et lui fait
prendre le nom même de Palice. Description du temple et des merveilles qu'on
en racontait.
XXXVII. Deucétius, après différentes
entreprises, est vaincu par les citoyens de Syracuse. Il se rend leur
suppliant. On lui fait grâce et on l'envoie à Corinthe en lui fournissant
les moyens d'y subsister. Mais il en reviendra dès les commencements du livre
suivant.
I.
II
Il n'avait pris avec lui que 1000
soldats. Les éphores lui ayant représenté qu'il menait trop peu de monde
contre une puissance si formidable et lui enjoignant même de se faire mieux
accompagner, il leur répondit sans s'expliquer davantage, qu'à la vérité, c'était
peu pour s'opposer à l'irruption des Barbares, mais qu'il y en avait assez pour ce qu'il voulait faire actuellement.
Embarrassé de cette réponse énigmatique, ils lui demandèrent s'il avait
dessein de commencer par quelque expédition peu considérable. Il répliqua
qu'il partait en apparence pour fermer les Thermopyles, mais que son intention
était de s'immoler avec ce petit nombre pour la liberté publique. La mort
volontaire de 1000 hommes, ajouta‑t‑il, rendra Sparte célèbre,
au lieu que si je menais une armée entière, Lacédémone serait anéantie
par sa défaite, d'autant plus qu'aucun de ceux qui la composeraient, ne
prendrait le parti de la fuite. Il emmena donc 1000 citoyens de Lacédémone
auxquels se joignirent pourtant 300 autres de la province de Sparte et 3000
Grecs envoyés par l'assemblée générale. Ainsi, Léonidas partit avec un
peu plus de 4000 hommes. Les Locriens, voisins du passage, s'étaient donnés
aux Perses et leur avaient promis de le garder, mais quand ils apprirent que Léonidas
y venait, ils changèrent de desseins et passèrent du côté des Grecs au
nombre de 1000, auxquels se joignirent autant de Maliens et presque autant de
Phocéens. Il faut ajouter à cela 400 Thébains du parti qui suivait les
Grecs, car il y en avait un autre qui favorisait les Barbares. Voilà l'état
de l'armée grecque sous le commandement de Léonidas aux Thermopyles.
III. THÉMISTOCLE seul jugea qu'il
fallait aller au devant d'eux, disant qu'il y avait toujours de l'avantage
à attaquer les ennemis quand on était en bon ordre comme les Grecs,
d'autant plus qu'ils allaient tomber sur une flotte à peine rassemblée
des différents ports où elle avait échoué. Les Grecs se prêtèrent à
cette raison et mirent tous à la voile. Les vaisseaux de Thémistocle s'étant
mêlés au commencement du combat parmi ceux des ennemis qui n'arrivaient
que les uns après les autres, en coulèrent plusieurs à fond et en
poursuivirent d'autres jusqu'à la côte. Mais les Perses ayant eu le temps
de se reconnaître et de se joindre, l'avantage se partagea, et la victoire
n'étant pleine de côté ni d'autre, ils furent séparés par la nuit, et
une grande tempête qui suivit le combat, fit périr la plupart des
vaisseaux qui se trouvèrent en mer. On eût dit que les dieux prenaient le
parti des Grecs et qu'ils voulaient diminuer le nombre de leurs ennemis,
jusqu'à ce que les Grecs devinssent égaux à eux et pussent leur opposer
des forces proportionnées aux leurs. Aussi le courage des Grecs
croissait‑il de jour en jour, pendant que celui des Barbares semblait
diminuer. Ceux‑ci ramassèrent pourtant encore les débris de leur
naufrage et tentèrent tous ensemble une seconde attaque. La flotte grecque
augmentée de cinquante galères athéniennes les reçut de bonne grâce. Le
combat naval se donna dans la même vue et à peu près dans les mêmes
circonstances que celui des Thermopyles, car les Perses voulaient
forcer les Grecs en cet endroit là, pour passer le détroit de l 'Euripe, défendu
par les habitants de l'Eubée. Plusieurs vaisseaux furent coulés à fond de
part et d'autre, et la nuit étant survenue, les uns et les autres furent
obligés de se retirer dans leurs ports. On dit qu'en ce combat, les Athéniens
se distinguèrent du côté des Grecs, comme les Sidoniens du côté des
Barbares.
IV. ENTRE bien des avis différents,
ceux d'entre eux qui étaient du Péloponnèse, ayant leurs intérêts en
vue, opinaient qu'il fallait choisir l'isthme de Corinthe pour le lieu du
combat. Ils alléguaient pour raison qu'en défendant l'isthme par une forte
muraille, les Grecs trouveraient une retraite favorable dans le Péloponnèse,
si le succès du combat n'était pas aussi heureux qu'on l'espérait, au
lieu que dans la même supposition, tous les Grecs réduits à s'enfermer
dans une île aussi étroite que Salamine, s'y verraient bientôt exposés
à des maux irrémédiables. Thémistocle de son côté demeurait ferme dans
le projet de se battre à Salamine, en insistant sur ce que le petit nombre
des vaisseaux grecs ne pouvait se défendre contre une flotte aussi
nombreuse que celle des Barbares, que dans un bras de mer, au lieu que l'étendue
de celle qui environne le Péloponnèse donnerait toute sorte d'avantage à
leurs ennemis. Ainsi par cette raison, et par d'autres qui convenaient à la
situation des choses, il emporta tous les suffrages du conseil et le combat
fut indiqué d'un commun consentement à Salamine. Les officiers grecs se préparaient
tous à une entreprise dont ils voyaient en même temps la gloire et le
danger. Mais Eurybiade et Thémistocle s'étant joints ensemble pour
exhorter et pour animer les soldats de la flotte, ne les trouvèrent pas
dans la même disposition. Épouvantés de la seule idée des forces
ennemies, aucun d'eux ne voulait obéir à son capitaine, et ils demandaient
tous à faire voile vers le Péloponnèse. L'armée de terre ne montrait pas
plus de courage, et ils tremblaient en se comparant au nombre des Perses. La
mort de tous les défenseurs des Thermopyles, que leur bravoure n'avait pas
sauvés, les empêchait de compter sur la leur, et la désolation de
l'Attique qui se présentait sans cesse à leur esprit, achevait de les
abattre. À la vue de cette frayeur générale, le conseil des Grecs jugea
d'abord à propos de défendre l'isthme par une muraille. Le nombre des
travailleurs qui s'offrirent et le zèle qu'ils apportèrent à leur
ouvrage, conduisirent bientôt la muraille à une longueur de quarante
stades, depuis Léchès jusqu'à Cenchrée, ce qui n'empêchait pourtant pas
que les troupes de Salamine ne persévérassent toujours dans le découragement
et dans la désobéissance.
VI. LES Carthaginois, qui par leur
traité d'alliance avec les Perses, s'étaient engagés à attaquer les
Grecs de la Sicile, firent de grands préparatifs de guerre pour cette
entreprise. Ils en chargèrent Amilcar, qu'ils jugeaient le plus grand de
leurs capitaines. Celui‑ci partit de Carthage à la tête d'une armée
de terre de trois cent mille hommes et d'une flotte composée de deux mille
vaisseaux de ligne et de plus de trois mille vaisseaux de charge, pourvus de
toute sorte de munitions. Il fut assailli sur la mer de Libye d'une tempête
qui lui fit perdre toutes les barques qui portaient les chevaux et les
chariots. Mais étant arrivé à la vue de Palerme, sur les côtes de la
Sicile, il dit qu'il se croyait enfin à la guerre, et que jusque là il
avait eu peur que la mer n'en préservât les Siciliens. Ayant donné trois
jours de repos à ses soldats et réparé dans les vaisseaux les dommages
qu'y avait faits la tempête, il conduisit ses troupes de terre à Himère,
en les faisant côtoyer par sa flotte. Quand il fut devant cette ville, il
forma deux camps, l'un pour ses troupes de terre et l'autre pour ses troupes
de mer. Il avait fait tirer sur le rivage tous ses vaisseaux de ligne et il
les environna d'un fossé profond et d'un mur de bois. Le camp des troupes
de terre était posé en face des murailles de la ville, depuis le mur de
bois, dont nous venons de parler, jusqu'au‑dessus des collines d'où
l'on découvre toute la ville. Ayant ainsi environné le côté qui regarde
le couchant, il fit tirer des vaisseaux de charge toutes les provisions
qu'ils avaient apportées et renvoya aussitôt ces mêmes vaisseaux en
chercher de nouvelles dans la Libye et dans la Sardaigne. En même temps, il
marcha avec l'élite de ses soldats du côté d'Himère et ayant défait
ceux des habitants qui étaient sortis pour s'opposer à sa marche, les
fuyards qui rentrèrent après une grande perte des leurs, portèrent la
consternation parmi leurs concitoyens. Théron, prince d'Agrigente, qui
avait déjà levé des troupes pour la défense d'Himère, envoya
incessamment à Syracuse inviter Gélon à venir au plus tôt à leur
secours. Gélon, qui de son côté avait aussi rassemblé toutes ses forces,
partit de Syracuse avec une armée de cinquante mille hommes de pied et de
cinq mille chevaux, et s'approchant d'Himère à grandes journées, il
rendit l'espoir et le courage à cette ville alarmée de la puissance des
Carthaginois. Il se saisit d'abord de tous les postes avantageux autour de
la ville et en fit la circonvallation par des fossés profonds et de hautes
palissades. Il envoya en même temps ses cavaliers à la piste des ennemis
écartés et dispersés pour le fourrage et pour les vivres, de sorte que
tombant tout d'un coup sur des gens surpris, ils amenèrent autant de
prisonniers que chacun d'eux en pouvait conduire. Les ayant fait entrer dans
Himère au nombre de plus de dix mille, Gélon fut reçu avec de grandes
acclamations, par tous les habitants qui commencèrent à mépriser leurs
ennemis. Dans la vue de soutenir cette impression avantageuse, Gélon fit
rompre toutes les portes que Théron avait fait construire pour défendre
l'entrée de la ville et il en fit ouvrir en d'autres endroits pour la
facilité des provisions. Mais de plus, Gélon, homme plein d'intelligence
et de finesse en fait de guerre, songea dès lors à quelque ruse par
laquelle il pût parvenir à dissiper l'armée des Barbares sans exposer la
sienne. Le hasard et les circonstances favorisèrent extrêmement son
dessein. Il projetait de brûler la flotte ennemie, dans laquelle Amilcar était
actuellement et se disposait à offrir un pompeux sacrifice à Neptune,
lorsqu'un parti de cavaliers amena à Gélon un courrier chargé de lettres
de la part des Selinontins. Ceux‑ci mandaient à Amilcar qu'ils ne
manqueraient point de lui envoyer la cavalerie qu'il avait demandée, et
qu'elle arriverait au jour qu'il avait marqué. Ce jour était celui‑là
même auquel se devait faire le sacrifice. Là‑dessus, Gélon fait
partir sa propre cavalerie dès la nuit qui précédait ce jour‑là et
lui donna ordre de s'avancer vers l'endroit où était la flotte d'Amilcar
et de se présenter dès le point du jour, comme venant de la part des
Selinontins, que dès qu'ils auraient été reçus dans l'intérieur du mur
de bois, ils ne manquassent point de poignarder Amilcar et de mettre aussitôt
le feu à sa flotte. Il envoya en même temps des sentinelles sur des
hauteurs qui étaient aux environs, pour l'avertir par des signaux, quand
ses cavaliers seraient entrés dans cette enceinte. Les cavaliers avaient exécuté
son ordre très fidèlement. Ils s'étaient présentés dès le point du
jour à cette espèce de camp qui enfermait les vaisseaux et y ayant été
reçus comme amis, ils avaient couru vers Amilcar qui avait déjà commencé
son sacrifice. Ils l'avaient poignardé et avaient mis ensuite le feu à sa
flotte. Cependant Gélon, qui à la tête de ses troupes attendait les
signaux, se mit en marche, dès qu'il les aperçut et vint attaquer en bon
ordre l'autre camp, où se tenaient les troupes de terre des Carthaginois.
Les capitaines des Phéniciens se mirent les premiers en mouvement pour
aller à la rencontre des Siciliens et ayant livré le combat, ils s'y
comportèrent en braves gens. On avait commencé de part et d'autre par un
grand bruit de trompettes et les deux armées semblaient avoir voulu s'épouvanter
réciproquement par les plus grands cris, qui furent suivis d'un grand
carnage et l'avantage passa longtemps de l'un à l'autre côté. Mais la
flamme des vaisseaux s'élevant de plus en plus et la mort du général
Carthaginois étant parvenue de rang en rang à la connaissance des deux
partis, cette nouvelle anima les Grecs et découragea les Barbares, de sorte
que ceux‑ci, désespérant de la victoire, prirent la fuite. Gélon défendit
d'épargner personne. Ainsi, il en périt autant dans la fuite que dans le
combat, et leur perte monta à cent cinquante mille hommes. Ceux qui échappèrent
à ce carnage se réfugièrent dans un lieu de défense, où ils se
soutinrent encore quelques temps. Mais la soif les ayant assiégés là, ils
furent contraints de se livrer au vainqueur.
VII. LA générosité de ce roi gagna
les cœurs de tous ses sujets et même de tous les habitants de la Sicile.
Les autres villes ou les autres princes, qui s'opposaient auparavant à ses
desseins, lui envoyèrent des ambassadeurs pour lui faire des excuses de
leur faute et pour lui promettre de se rendre à tous ses avis. Il les reçut
tous avec amitié et il contracta avec leurs maîtres toutes les alliances
qu'ils lui proposèrent. Il conserva l'humanité dans la plus grande
fortune, non seulement à l'égard de ses voisins, mais encore à l'égard
des Carthaginois ses ennemis. Car ceux‑ci lui ayant envoyé aussi des
ambassadeurs, qui lui demandèrent grâce les larmes aux yeux, il leur
accorda la paix et il n'exigea d'eux que deux mille talents d'argent pour
les frais de la guerre. Mais il voulut qu'ils bâtissent deux chapelles, où
les articles de la paix seraient déposés. Les Carthaginois, sauvés contre
toute espérance, acceptèrent ces deux conditions et promirent, outre cela,
une couronne d'or pour la reine Damarète, femme de Gélon, parce qu'à la
prière qu'ils lui en avaient fait faire, elle avait beaucoup contribué à
la paix. Dès qu'elle eut reçu d'eux ce présent, qui pesait dix talents
d'or, elle en fit frapper une médaille, qui fut appelée Damaretion
de son nom, et que les Siciliens nommèrent Pentecontalitron,
parce qu'elle était de dix drachmes attiques d'or, qui allaient à
cinquante livres de poids. Au reste, ce n'était pas seulement pour suivre
son inclination naturelle que Gélon en usait bien à l'égard de tout le
monde. Il travaillait aussi à faire entrer tous les Siciliens dans ses
projets. Sa vue était de conduire une grande armée en Grèce, pour se
joindre aux Grecs contre les Perses. Pendant qu'il méditait cette
entreprise, il apprit par des gens venus de Corinthe, la victoire remportée
par les Grecs à Salamine et la retraite de Xerxès qui avait abandonné
l'Europe et ramené dans ses états une grande partie de ses troupes. À
cette nouvelle, il suspendit son départ, et pour fonder la disposition de
ses peuples, il se contenta d'indiquer une assemblée générale, où il
ordonna que tout le monde se rendrait en armes. Il s'y rendit enfin
lui‑même, non seulement désarmé, mais sans robe et n'ayant que sa
tunique. Là, il leur fit un exposé de sa vie et de tout ce qu'il avait
fait en faveur des Syracusains. À chaque article les assistants se répandaient
en acclamations. On admirait la confiance avec laquelle il se livrait en
quelque sorte à ceux qui pouvaient avoir de mauvaises intentions contre
lui. En un mot, bien loin que personne lui reprochât aucun trait de
tyrannie, ils le nommèrent, d'un commun accord, leur bienfaiteur, leur
sauveur et leur roi. Au sortir de là, Gélon employa le prix des dépouilles
des ennemis à bâtir de superbes temples à Cérès et à Proserpine. Il
fit faire un trépied d'or de seize talents, qu'il envoya à l'Apollon de
Delphes, en signe de reconnaissance et il forma en même temps le dessein de
dédier un temple à Cérès dans la Ville d'Etna, nommée auparavant Ennésia.
La statue de la déesse était déjà placée dans le lieu qu'il lui avait
destiné, mais la mort qui surprit Gélon, l'empêcha d'achever le temple.
Le poète Pindare fleurissait en ce temps‑là. Voilà à peu près ce
qui s'est passé de mémorable dans le cours d'une seule année.
Olympiade 75, an 2, 479 ans avant l'ère
chrétienne.
Xantippe étant Archonte d'Athènes,
les Romains créèrent consul Fabius Vibulanus et Servius Cornelius Cossus.
Toute l'armée des Perses, excepté les Phéniciens, après sa défaite à
Salamine, séjourna aux environs de Cume d'Ionie. Elle y prit ses quartiers
d'hiver, et dès les premiers jours du printemps, elle fit voile vers Samos,
au nombre de 400 vaisseaux, pour veiller de là sur les villes des Ioniens,
dont la fidélité leur était suspecte. À l'égard de la Grèce, comme les
Athéniens paraissaient avoir eu la plus grande part à la victoire et
qu'ils ne dissimulaient pas l'opinion qu'ils en avaient eux‑mêmes, on
ne doutait point qu'ils ne disputassent bientôt aux Lacédémoniens le
commandement sur mer. C'est pour cela que ceux‑ci étaient attentifs
aux occasions qui se présenteraient d'humilier les Athéniens. Ainsi dans
l'assemblée qui se tint pour adjuger le prix de la valeur, ils eurent assez
de crédit pour faire décider qu'entre les villes, c'étaient les Éginètes
qui avaient été les plus braves, et entre les hommes, l'Athénien Amynias,
frère du poète Eschyle. Amynias, qui était capitaine des trirèmes, avait
donné le premier choc au vaisseau du commandant des Perses. C'est lui qui
avait tué le commandant et coulé le vaisseau à fond. Cependant, comme les
Athéniens étaient choqués de ce jugement bizarre, les Lacédémoniens
craignant d'ailleurs que Thémistocle indigné, ne machinât quelque
vengeance fâcheuse pour eux et pour toute la Grèce, lui firent faire un présent
double du prix qu'on avait décerné aux autres. Dès que Thémistocle eut
accepté ce présent, les Athéniens lui ôtèrent le commandement de leur
armée et le donnèrent à Xantippe, fils d'Ariphon.
VIII. LE bruit de ce différend entre
les Athéniens et les autres Grecs s'étant répandu, on vit arriver à Athènes
des ambassadeurs de la part des Perses, d'autres de la part des Grecs. Ceux
des Perses dirent au commandant athénien que Mardonius faisait savoir à la
république, que si elle embrassait le parti du roi, il donnerait en
possession aux Athéniens le territoire de la Grèce qui leur conviendrait
le mieux, qu'il ferait rebâtir leurs murailles et leurs temples et qu'il
leur laisserait leur gouvernement et leurs lois. D'autre part, les envoyés
de Lacédémone les invitaient à ne point se laisser gagner par les
Barbares et à conserver toujours leur bienveillance à l'égard des autres
Grecs, leurs alliés et même leurs parents. Les Athéniens répondirent aux
Perses que le roi ne possédait ni d'assez vastes pays ni d'assez grands trésors
pour les ébranler sur la fidélité qu'ils devaient à leurs compatriotes,
et se tournant vers les envoyés de Lacédémone, ils leur dirent, que,
puisque les Lacédémoniens s'étaient chargés jusqu'alors de la défense
de la Grèce, ils les invitaient de continuer leurs soins à cet égard,
qu'ainsi il était important qu'ils amenassent incessamment du secours dans
l'Attique, parce qu'il était indubitable que Mardonius irrité de
l'opposition qu'on lui avait marquée, viendrait fondre incessamment sur Athènes
avec toutes ses forces. C'est en effet ce qui arriva. Car Mardonius étant
dans la Béotie avec son armée, tenta d'abord de gagner les villes du Péloponnèse
en envoyant de l'argent à ceux qui les gouvernaient, et irrité de la réponse
des Athéniens qu'il reçut là, il conduisit aussitôt toutes ses troupes
dans l'Attique. Outre les forces que Xerxès lui avait laissées, il avait
levé des soldats dans la Thrace, dans la Macédoine et dans toutes les
villes alliées aux Perses, de sorte qu'il avait en tout plus de deux cent
mille hommes. Les Athéniens voyant fondre sur eux cette multitude
d'ennemis, envoyèrent aussitôt des lettres pressantes aux Lacédémoniens
pour les prier de venir à leur secours. Mais comme ceux‑ci ne se hâtaient
point de satisfaire à ces instances et que les Barbares s'approchaient
toujours et commençaient à entrer dans l'Attique, les Athéniens furent
effrayés et prenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et tous les effets
qu'ils purent rassembler précipitamment, ils s'embarquèrent et s'enfuirent
pour la seconde fois à Salamine. Mardonius, mécontent d'eux, ravagea leurs
campagnes, rasa leur ville et renversa même les temples qui avaient été
épargnés la première fois. À la vue de cette destruction , l'assemblée
des Grecs résolut de prendre avec eux, les Athéniens, et de se joindre
tous à Platées pour y sauver la nation entière par un combat. Ils
convinrent de faire aux dieux un vœu par lequel ils s'engageraient d'établir,
s'ils étaient vainqueurs, une fête qui s'appellerait la Liberté
commune et des jeux consacrés à la déesse Liberté. Quand ils se
furent tous rendus dans l'isthme, ils dressèrent une formule de serment qui
devait affermir leur union mutuelle et les engager tous à s'exposer
courageusement aux plus grands dangers. Elle était conçue en ces termes :
Je ne préférerai jamais la vie à
la liberté, je n'abandonnerai mes chefs ni vivants ni morts, et
j'ensevelirai mes camarades tués dans le combat. Après la victoire remportée
sur les Barbares, je ne contribuerai jamais à détruire aucune ville de
ceux qui nous auront soutenus dans la bataille. Je ne rétablirai point les
temples brûlés ou jetés à bas par les Barbares, mais je laisserai à la
postérité ce monument de leur fureur sacrilège.
IX. LE jour même de la bataille de
Platées, les Ioniens donnèrent un grand combat contre les Perses. Mais
pour en expliquer l'occasion, nous prendrons les choses de plus haut.
Olymp. 75, an. 3, 478 ans avant l'ère
chrétienne.
X.
TIMOSTHÈNE étant Archonte d'Athènes
et Caeso Fabius ayant été fait consul à Rome, avec Lucius Aemilius
Mamercus, la Sicile jouissait d'une paix profonde, car d'un côté, les
Carthaginois étaient extrêmement humiliés, et de l'autre coté, Gélon
gouvernait ses peuples, avec une équité admirable et prenait soin
d'ailleurs, d'entretenir l'abondance dans toutes les villes de sa
domination. Les Syracusains avaient aboli la magnificence outrée des funérailles
et réduit à de justes bornes les dépenses excessives qu'on avait coutume
d'y faire. Tout ce qui devait se pratiquer en ces occasions était prescrit
par la loi qu'ils avaient fait publier sur ce sujet. Le roi Gélon, qui
voulait se conformer en tout aux désirs du peuple, prit des mesures pour
faire observer à son propre égard, les règlements qu'ils avaient faits
sur cette matière. C'est pourquoi, se sentant affaiblir et voyant approcher
la fin de sa vie, il se démit de la royauté en faveur d'Hiéron, le plus
âgé de ses frères et lui enjoignit de suivre exactement la loi, quand il
s'agirait de sa sépulture. Hiéron, son successeur, exécuta fidèlement sa
volonté. Ainsi, son corps fut inhumé, avec peu de cérémonie, dans le
champ où l'on avait déjà enterré la reine sa femme, au milieu de cet édifice
merveilleux par son épaisseur et sa solidité, qu'on appelait les Neuf
Tours. Tout le peuple accompagna son corps jusqu'à cet endroit, quoiqu'il fût
éloigné de la ville de deux cents stades. On y éleva un tombeau digne de
lui et on décerna à sa mémoire les honneurs héroïques. Les Carthaginois
dans la guerre qu'ils vinrent porter en Sicile, détruisirent ce monument,
et Agathocle , par jalousie contre le peuple, abattit ces Tours. Mais ni la
haine des Carthaginois ni la méchanceté naturelle d'Agathocle n'ont jamais
pu détruire la gloire de Gélon, car l'Histoire, ce témoin irréprochable
de la vertu, portera sa réputation dans tous les siècles. Il est juste en
soi et important à la société humaine, que ceux qui ont abusé de leur
puissance pour faire du mal soient livrés par l'Histoire à une malédiction
éternelle, et qu'elle procure au contraire des honneurs immortels à ceux
qui ont été bienfaisants. C'est un objet de crainte et en même temps d'émulation,
qu'elle présente à la postérité. Au reste, Gélon avait régné sept ans
et Hiéron, son frère et son successeur, régna onze ans et huit mois.
XI. POUR revenir aux affaires de la Grèce,
les Athéniens, après la bataille de Platées, ramenèrent à Athènes
leurs femmes et leurs enfants, qu'ils avaient transportés à Salamine et à
Trézène, Ils songèrent à rebâtir leur ville, à réparer les dommages
qu'ils avaient soufferts et à se mettre en sûreté pour l'avenir. Mais les
Lacédémoniens voyant que les Athéniens s'étaient acquis une grande réputation
par leurs forces maritimes, regardèrent leur accroissement avec des yeux
jaloux et conçurent le dessein de s'opposer au rétablissement de leurs
murailles. Ils envoient donc à Athènes des ambassadeurs, qui se réduisant
aux circonstances présentes, dirent seulement qu’ils ne croyaient pas,
qu'il convînt aux intérêts de la Grèce, que les Athéniens fermassent
actuellement leur ville par une enceinte de murs, parce que, si Xerxès
revenait dans la Grèce avec de plus grandes forces qu'auparavant, il
commencerait par se rendre maître des villes murées, qu'il trouverait hors
du Péloponnèse et qu'il s'en ferait des places d'armes, d'où il porterait
la guerre, à son gré, à tout le reste de la nation. Ces raisons n'ayant
point persuadé les Athéniens, les ambassadeurs allèrent défendre de leur
chef aux architectes et aux ouvriers de continuer leur travail. Les Athéniens
ne savaient quel parti prendre sur un semblable procédé, lorsque Thémistocle,
qui avait alors un grand crédit parmi eux, leur conseilla d'user de modération
dans cette affaire, « car, disait‑il, s'ils prenaient la chose
de hauteur, il pourrait bien se faire que tout le Péloponnèse s'unissant
à Lacédémone, vous empêchât effectivement de rebâtir vos murailles. »
Il s'offrit ensuite, dans le Sénat en particulier, d'aller en ambassade,
accompagné de quelques autres vers les Lacédémoniens, pour s'expliquer
avec eux sur cet article. Il recommanda enfin aux principaux du Sénat, s'il
venait d'autres ambassadeurs de Lacédémone durant son absence, de les
retenir jusqu'à son retour, que cependant ils suivissent leur dessein et
fissent élever leurs murs avec toute la diligence possible. Ces mesures étant
prises, Thémistocle part avec ses associés pour l'ambassade de Lacédémone.
Les Athéniens de leur côté se mettent à relever, non seulement les murs
de la ville, mais leurs maisons et jusqu'à leurs tombeaux. Le zèle de
cette entreprise s'empara, non seulement de leurs femmes et de leurs
enfants, mais encore des étrangers qui se trouvèrent parmi eux et des
esclaves mêmes qui s'intéressaient tous au progrès de cet ouvrage, de
sorte que la multitude et la diligence des ouvriers l'avancèrent
prodigieusement. Dès que Thémistocle fut arrivé à Lacédémone, les
chefs de la république ne manquèrent pas de lui reprocher ce qu'ils
avaient appris au sujet des murs. Thémistocle nia le fait et invita le
Conseil à ne point s'en rapporter à de faux bruits, mais à envoyer plutôt
à Athènes des témoins fidèles de ce qui s'y passerait, que par là ils
sauraient la vérité de toutes choses, et qu'en attendant, ses compagnons
et lui demeureraient en otage de la parole qu'il leur donnait. Les Lacédémoniens
prirent ce conseil à la lettre, ils enfermèrent Thémistocle et envoyèrent
à Athènes des hommes de distinction et d'intelligence. Pendant cet
intervalle les Athéniens avaient élevé leurs murailles à une hauteur
convenable. Les ambassadeurs de Lacédémone ayant fait beaucoup de bruit et
de menaces dans la ville, les Athéniens prirent ce prétexte pour les faire
mettre en prison, en protestant qu'ils ne les en tireraient que lorsqu'on
aurait rendu la liberté à Thémistocle et à ses compagnons. Les Lacédémoniens,
pris par leur propre exemple, furent obligés de relâcher les ambassadeurs
athéniens pour ravoir les leurs. Ainsi, Athènes fut redevable à l'adresse
et à la conduite de Thémistocle, d'avoir été rebâtie plus promptement
et plus sûrement qu'elle ne l'aurait été sans lui,
et sa patrie lui en rapporta toute sa gloire. Pendant ce même temps,
les Romains firent la guerre aux Èques et aux habitants de Tusculum, dont
ils prirent la ville. Après quoi, ayant livré bataille aux Èques, ils
remportèrent une victoire très sanglante pour les vaincus et les réduisirent
sous leur obéissance.
XII.
Olymp. 75, an. 4, 477 ans avant l'ère chrétienne.
XII. Au commencement de l'année
suivante, Adimante fut fait archonte d'Athènes et Rome eut pour consuls M.
Fabius Vibulanus et L. Valerius Potitus. Thémistocle se prévalant de sa réputation
et de son crédit, forma de nouveaux projets qui tendaient à augmenter la
puissance d'Athènes. Le port du Pirée n'existait pas encore en ce
temps‑là, et les Athéniens n'avaient pour retirer leurs vaisseaux
qu'un bassin extrêmement resserré, qu'on appelait Phalérique. Thémistocle
conçut le dessein de construire dans le Pirée un port qu'on pouvait
rendre, avec fort peu de dépense, le plus grand et le plus beau port de
toute la Grèce. Il ne doutait pas que cet avantage ne procurât à la ville
d'Athènes l'empire de la mer : on pourrait entretenir un plus grand nombre
de galères, on dresserait continuellement des matelots au service de la
marine et l'on exercerait des troupes à donner des batailles navales. Il
espérait gagner par là les Ioniens déjà unis aux Athéniens par le sang.
Il concevait qu'avec leur secours il parviendrait à délivrer du joug de la
Perse tous les Grecs de l'Asie, qu'un service si important attacherait pour
toujours à la ville d'Athènes. Il jugeait enfin que tous les insulaires,
tenus en respect par la supériorité des forces de la république, se
rangeraient bientôt du côté de ceux qui pourraient faire beaucoup de bien
et beaucoup de mal, et qu'ainsi il ferait déchoir Lacédémone, qui très
forte en armées de terre, ne savait point agir sur mer. Mais en méditant
sur toutes ces vues, il comprit qu'il fallait les tenir secrètes, jugeant
bien que les Lacédémoniens s'y opposeraient de tout leur pouvoir. Il se présenta
donc à une assemblée du peuple, comme ayant à proposer et à conseiller
des entreprises aussi grandes qu'avantageuses, mais qu'il ne convenait pas
de déclarer publiquement et dont il ne fallait même confier l'exécution
qu'à peu de personnes, qu'ainsi, il priait l'assemblée de lui prêter deux
citoyens de la fidélité desquels elle se tiendrait assurée et de leur
remettre toute la conduite de cette affaire. Le peuple consentit à cette
proposition et choisit Aristide et Xanthippe, deux hommes non seulement
d'une vertu éprouvée, mais qui de plus disputaient de mérite et de réputation
avec Thémistocle, et plutôt ses émules que ses amis. Dès que
ceux‑ci eurent appris en particulier le secret de Thémistocle, ils
vinrent déclarer au peuple que la chose qu'on leur avait proposée était
grande, utile et faisable. Les Athéniens, qui avaient de la vénération
pour Thémistocle, mais qui frappés des projets extraordinaires qu'il
faisait sans cesse, le croyaient aussi capable d'aspirer à la tyrannie, répondirent
à haute voix qu'ils voulaient absolument savoir de quoi il s'agissait. Thémistocle
leur répéta d'un ton plus ferme que son projet ne devait point être
annoncé à toute une nation. L'Assemblée admirant sa résolution et sa
constance accorda qu'il en ferait part au Sénat à portes fermées, et que
si ce corps jugeait que ses propositions fussent utiles et praticables on
consentait qu'il les exécutât. Les sénateurs, en ayant écouté toutes
les circonstances, en jugèrent très avantageusement, de sorte que sur le témoignage
qu'ils en rendirent au peuple, Thémistocle obtint un plein pouvoir de faire
tout ce qu'il jugerait à propos. Cette permission étant donnée, les
citoyens se séparèrent pleins d'une grande opinion du génie de Thémistocle,
d'une impatience extrême de connaître par les effets et avec le temps une
entreprise dont on leur faisait actuellement un mystère. Cependant, Thémistocle
qui avait eu soin de se pourvoir de tout ce qui lui était nécessaire pour
ses desseins, songea en même temps à tendre un autre piège aux Lacédémoniens,
car il ne doutait pas, qu'ayant déjà inquiété les Athéniens sur le rétablissement
de leurs murailles, leur jalousie ne s'alarmât encore davantage de la
construction d'un port. Il crut donc qu'il fallait leur envoyer des
ambassadeurs pour leur représenter qu'il importait au salut de toute la Grèce,
d'avoir un port qui la mît à couvert des insultes de la Perse, dans un
temps surtout où ses armées pouvaient arriver d'un jour à l'autre. Ainsi,
retardant du moins par le terme respectable du bien public, l'opposition des
Spartiates, il mit tout de bon la main à l'ouvrage. Le zèle d'un grand
peuple qui s'y intéressait le fit achever en moins de temps qu'on n'aurait
pu le croire. Il conseilla au peuple de fournir le port de vingt galères
tous les ans, outre l'armement ordinaire, et d'exempter de tout tribut les
étrangers et les ouvriers, afin de les attirer de toute part dans la ville,
et d'y faire exercer tous les arts, car il pensait que rien ne contribuait
plus que cette pratique, à établir la marine et à la conserver
florissante dans une nation.
XIII. Les Lacédémoniens, qui avaient
donné le commandement de leur flotte à Pausanias, sous lequel ils avaient
gagné la bataille de Platées, lui envoyèrent l'ordre exprès de délivrer
toutes les villes grecques où les Perses avaient encore garnison. Aussitôt,
ayant tiré cinquante galères du Péloponnèse et trente des Athéniens,
sous la conduite d'Aristide, il vint aborder dans l'île de Chypre, où il délivra
toutes les villes des garnisons de Perses qu'il y trouva. Naviguant de là
vers l'Hellespont, il tua ou il chassa les Barbares qui occupaient Byzance
et rendit la liberté à cette ville. Il fit prisonniers dans Byzance un
grand nombre de Perses de considération et les donna en garde à un certain
Gongyle d'Erythrée. Pausanias faisait semblant de les destiner à la mort,
mais son dessein était de les remettre à Xerxès, car il s'entendait secrètement
avec le roi et devait lui livrer la Grèce, sur la promesse qu'il avait reçue
de lui d'épouser sa fille. Cette trahison se tramait par l'entremise du Général
Artabase, qui faisait tenir secrètement de grandes sommes à Pausanias,
pour gagner ceux des Grecs qui se trouveraient susceptibles de corruption.
Ce complot fut découvert et puni de la manière que je vais dire. Il y
avait déjà du temps, que Pausanias affectait le luxe des Perses et qu'il
traitait avec hauteur et dureté ceux qui étaient sous ses ordres.
Il indisposa par cette conduite, toute son armée et surtout
les officiers. Ils conféraient sans cesse entre eux sur ce sujet, et dans
le camp, et dans les provinces et dans les villes, de sorte qu'enfin ceux du
Péloponnèse, rebutés de ses airs insupportables, prirent le parti de
l'abandonner. Ils se rembarquent pour revenir dans leur pays, et dès qu'ils
y furent, ils envoyèrent des députés porter accusation de leur part
contre Pausanias. Aristide, au contraire, se prêtant toujours aux
circonstances, parlait honorablement des villes dans les assemblées et les
gagnant par des manières polies, il les attachait de plus en plus aux Athéniens.
Un événement qui n'était dû qu'à la fortune, favorisa beaucoup alors
cette intention. Pausanias avait obtenu du roi, qu'il ne laissât jamais
revenir en Grèce ceux qui lui porteraient ses lettres, de peur qu'ils ne découvrissent
à ses compatriotes sa liaison avec les Perses, et en effet, ceux qui les
recevaient, ayant ordre d'en tuer les porteurs, aucun n'eut garde de
revenir. Enfin un dernier courrier de Pausanias fit réflexion, avant que de
partir, qu'il n'avait revu aucun de ses camarades, et là‑dessus, il
s'avisa d'ouvrir ses lettres. Il y était parlé de cette précaution
cruelle. Sur-le-champ, il en
alla montrer la preuve aux éphores. Ceux‑ci néanmoins ne se
rendirent pas encore, et sur ce, qu'on avait pu insérer quelque chose dans
des lettres qu'on leur présentait ouvertes, ils exigèrent un témoignage
plus convaincant. Le courrier s'offrit de faire confesser cette trahison à
Pausanias lui‑même. Il partit sur-le-champ pour le Ténare avec
quelques éphores et quelques autres Spartiates. Étant entré dans le
Temple de Neptune, il se plaça dans une tente qu'il avait fait faire double
pour y cacher ceux qu'il avait amenés avec lui. Pausanias le sachant là,
l'y alla trouver et lui demanda la cause de la supplication qu'il faisait
aux dieux. Le courrier, pour toute réponse, lui reprocha la mort à
laquelle il le condamnait par les lettres dont il l'avait chargé. Aussitôt
Pausanias lui marqua un grand repentir de son crime, lui en demanda pardon
et de plus lui promit de très grandes récompenses, s'il voulait bien le
tenir secret. Après quoi, il se retira. Les éphores et ceux qui les
suivaient, convaincus par eux‑mêmes d'une semblable perfidie, gardèrent
pour lors le silence. Mais peu de temps après, d'autres citoyens de Lacédémone
ayant dit quelque chose de cette affaire aux éphores, Pausanias essaya d'en
prévenir les suites et se réfugia dans le temple de Minerve Chalciaque.
Comme les Lacédémoniens hésitaient de violer cet asile, à l'égard du
criminel, on dit que la mère de Pausanias prit une pierre et l'alla poser
sur le seuil de la porte de ce temple, après quoi, elle revint chez elle
sans faire et sans dire aucune autre chose. Les Lacédémoniens crurent
devoir suivre les traces d'une citoyenne si courageuse. Ils murèrent
sur-le-champ la porte du temple et contraignirent Pausanias d'y mourir de
faim. On remit pourtant son corps à sa famille pour l'ensevelir. Cependant
la divinité du temple donna des signes de colère sur le viol de l'asile,
car les Spartiates étant allés consulter le dieu de Delphes sur d'autres
matières, il leur redemanda son suppliant. Ils furent longtemps embarrassés
d'une condition à laquelle ils ne pouvaient plus satisfaire. Interprétant
néanmoins cette demande, conformément à la situation présente des
choses, ils firent faire deux statues d'airain qui représentaient Pausanias
et les placèrent dans le temple de Minerve.
XIV.
COMME notre coutume dans cette Histoire,
est de relever la gloire des grands hommes par les louanges qui leur sont dus
et de couvrir la mémoire des méchants des opprobres qu'ils ont mérités,
nous ne garderons pas le silence sur la méchanceté et sur la perfidie de
Pausanias. Et qui ne serait pas étonné de la démence d'un homme, qui ayant
été longtemps le défenseur de toute la Grèce, ayant gagné la bataille de
Platées, et fait un grand nombre d'autres actions merveilleuses, non
seulement n'a pas su conserver sa première réputation, mais se laissant
tenter par les trésors et par les délices des Perses, l'a changée
lui‑même en une éternelle infamie ? Enorgueilli par la prospérité,
il se dégoûta de la discipline austère des Lacédémoniens, et l'homme du
monde qui devait avoir le plus de haine pour les maximes des Barbares, commença
par se rendre imitateur de leur orgueil & de leur luxe. Il les avait vus
d'assez près pour connaître par lui‑même la différence des deux écoles,
par rapport au mérite et à la vertu. Et toutefois il parvint, non seulement
à perdre l'honneur avec la vie, mais encore à faire perdre à ses
compatriotes l'empire de la mer. En effet, la comparaison que l'on fit alors
de toute sa conduite, avec la sagesse d'Aristide dans le commandement des armées,
fit pencher en un moment toute la Grèce en faveur des Athéniens. On n'écoutait
plus les chefs qui venaient de Lacédémone, et tout le monde, marquant son
admiration pour Aristide, et lui offrant son obéissance, il se vit nommer par
la voix publique, et sans exposer ses concitoyens à aucune guerre, commandant
de la flotte grecque. Dès qu'il fut en cette place, il proposa à l'Assemblée
des alliés de choisir Délos pour le dépôt général où l'on porterait
tout l'argent qui serait levé pour les frais de la guerre. Il demanda
ensuite, en raison du retour des Perses dont on était menacé, qu'on mît sur
toutes les villes une imposition proportionnée à leurs facultés, de sorte
que la somme totale montât à cinq cent soixante talents. Il fut chargé
lui‑même du recouvrement de ces deniers. Il fit la répartition de
cette taxe avec tant de sagesse et d'équité, qu'il s'acquit l'estime et la
bienveillance de tous les peuples, succès qu'on eût jugé véritablement
impossible dans une fonction de cette nature, et qui par un événement
unique, lui fit donner le surnom de Juste. C'est ainsi que le crime de
Pausanias tourna au détriment de sa patrie même, et que la vertu d'Aristide
procura à la sienne une supériorité qu'elle n'avait pas encore eue. C'est là
ce qui s'est passé pendant cette année.
XV.
Olymp. 76, an. 1, 476 ans avant l'ère chrétienne.
XV. Sous Phédon, Archonte d'Athènes,
et sous le consulat de Caeso Fabius et de Sp. Furius Medullinus à Rome,
commença la soixante et seizième olympiade, où Scamandrius de Mytilène
remporta le prix de la course. Ce
fut aussi l'année de la mort de Léotychidès, roi de Sparte, qui avait régné
22 ans. Archidamus qui lui succéda en régna 41. Cette même année mourut
aussi Anaxilas, tyran de Rhege et de Zancle, au bout de 18 ans de domination.
Micythus se revêtit de son pouvoir, en donnant parole de le remettre aux
enfants du mort, alors encore dans l'enfance. Hiéron qui avait succédé au
trône de Gélon à Syracuse, voyant que son frère Polyzèle était fort
estimé du peuple, le soupçonna de vouloir régner à sa place et songea à
se défaire de lui. Dans ce dessein, il commença par se former une garde de
soldats étrangers qu'il croyait seule capable d'assurer la couronne sur sa tête.
Ensuite, comme les Sybarites étaient alors assiégés par les
Crotoniates et demandaient du secours à Hiéron, il leur envoya une partie de
ses gens de guerre, à la tête desquels il voulut mettre Polyzèle, dans
l'espérance qu'il pourrait être vaincu et tué par les Crotoniates. Son frère
se doutant de son dessein, refusa de conduire ce corps de troupes et se réfugia
chez Théron, roi d'Agrigente. Hiéron entra dans une grande colère contre
lui et résolut de l'aller combattre, lui et le roi qui lui prêtait un asile.
Sur ces entrefaites, Trasydée, fils de Théron, que son père avait donné
pour gouverneur à la ville d'Himère, aliéna l'esprit de ses citoyens par
une conduite extrêmement dure et hautaine. Ils ne jugèrent pas à propos de
porter leurs plaintes à Théron, dans la crainte de ne pas trouver en lui un
juge assez équitable entre son fils et eux. Ils envoyèrent des députés à
Hiéron, pour lui exposer les sujets de mécontentement que leur avait donnés
Thrasydée, et pour lui offrir en même temps, de se ranger sous son obéissance
et de le servir contre Théron. Mais Hiéron, qui avait résolu de se
raccommoder avec celui‑ci, trahit le secret des Himériens et lui révéla
leurs propositions. Sur cet avis, Théron fit des recherches, pour s'assurer
de cette révolte et s'en étant bien convaincu, il se réconcilia avec Hiéron.
Il remit même Polyzèle dans les bonnes grâces de son frère. Après quoi,
il fit mourir plusieurs Himériens qui s'étaient déjà assemblés et déclarés
contre lui. Quelques temps après, Hiéron ayant fait sortir tous les anciens
habitants de Nabis et de Catane, engagea cinq mille personnes du Péloponnèse
et autant de Syracuse, à aller remplir leur place. Il changea pour lors le
nom de Catane en celui d'Etna et il distribua par le sort à ces nouveaux
citoyens, qui montaient à dix mille, non seulement les environs de Catane,
mais un pays beaucoup plus étendu. Il se hâta dans cette entreprise, non
seulement, parce qu'il espérait de tirer de ces nouveaux habitants de plus
prompts secours dans les besoins qu'il pourrait avoir, mais encore pour mériter
les honneurs héroïques dus au fondateur d'une ville de dix mille citoyens.
N'oubliant pas néanmoins ceux qu'il avait mis ainsi hors de leur patrie. Il
les fit recevoir chez les Léontins et leur procura le droit de bourgeoisie
parmi eux. Théron de son côté, qui voyait la ville d'Himère fort dépeuplée
par l'exécution qu'il avait fait faire des révoltés, appela des Doriens
pour les remplacer et fit inscrire tous ceux qui se présentèrent
d'eux‑mêmes. Ils vécurent paisiblement ensemble pendant 58 ans, jusqu'à
ce que la ville ait été prise et saccagée par les Carthaginois. Elle n'est
point sortie des ruines où nous la voyons encore aujourd'hui.
Olym. 76. an 2. 475 ans avant l'ère chrétienne
Dromoclidès étant archonte
d'Athènes et sous le consulat de M. Fabius et de Cneius Manlius à Rome,
les Lacédémoniens qui étaient au désespoir d'avoir perdu l'empire de la
mer d'une manière si honteuse, voulaient beaucoup de mal aux Grecs qui les
avaient abandonnés et ils les menaçaient de tirer vengeance de leur
défection. Leur sénat dans ses séances délibérait très sérieusement
sur la guerre qu'ils voulaient déclarer aux Athéniens, à ce sujet. Dans
les assemblées même du peuple, les jeunes gens et beaucoup d'autres avec
eux marquaient un violent désir de recouvrer leur ancienne supériorité
qu'ils regardaient non seulement comme la source de leur puissance et des
richesses publiques et particulières, mais encore comme une occasion
d'entretenir plus avantageusement les exercices militaires parmi leurs
concitoyens. Ils rappelaient à ce propos un ancien oracle, par lequel le
dieu leur recommandait de ne point laisser boiter leur domination. Ils
appliquaient cet oracle à la circonstance présente, où ils venaient de
perdre une des deux parties de l'autorité qu'ils avaient autrefois dans la
guerre. Ainsi le peuple et le sénat paraissant animés du même esprit et
du même zèle à cet égard, on ne présumait pas que personne osât
proposer un avis contraire. Cependant un des sénateurs, nommé
Hetoemaridas, descendant d'Hercule et personnellement estimé par sa valeur,
entreprit de prouver qu'il fallait laisser l'empire de la mer aux
Athéniens, et que l'intérêt des Spartiates n'était point de leur
disputer. Il apporta un si grand nombre de raisons plausibles pour établir
son paradoxe qu'il persuada, contre sa propre espérance, et le sénat et le
peuple. En un mot tout le monde s'étant rendu au discours d'Hetoemaridas,
on ne pensa plus à la guerre qu'on voulait faire aux Athéniens.
Ceux‑ci qui s'y attendaient toujours et qui voulaient soutenir leur
nouvelle prérogative, avaient déjà fait construire quantité de galères,
amassé de grandes sommes d'argent et attiré par leurs caresses bien des
alliés. Mais dès qu'ils eurent appris que les Lacédémoniens avaient
changé de pensée, ils s'occupèrent avec plus de tranquillité et plus de
loisir à l'affermissement de leur nouvelle grandeur.
Olymp. 76, an. 3, 474 ans avant l'ère
chrétienne.
Aristochide étant archonte d'Athènes
et Caeso Fabius ayant été fait consul à Rome, avec Titus Virginius,
Hiéron roi de Syracuse reçut des ambassadeurs de la ville de Cumes en
Italie, qui lui demandait du secours contre les Tyrrhéniens maîtres de la
mer, qui la pressaient vivement. Ce roi lui envoya un nombre de galères,
qui, se joignant à celles de Cumes, les aida à couler à fond plusieurs
vaisseaux tyrrhéniens, dans un grand combat naval, qui fit baisser
extrêmement la puissance de ces derniers. Après quoi, la flotte auxiliaire
revint à Syracuse.
XVI. Olympiade 76, an 4, 473 ans avant
l'ère chrétienne.
La date de cette année 4 de l'olymp.
76 a été oubliée ici par Rhodoman.
XVI. L'année suivante où Ménon fut
archonte d'Athènes et où L. Aemilius Mamercus et Cornelius Lentulus furent
consuls à Rome, la guerre s'éleva en Italie entre les Tarentins et les
Japyges. Il y avait déjà quelque temps qu'ils disputaient entre eux sur
leurs frontières, ce qui s'était terminé jusqu'alors à des combats de
rencontre et au pillage de quelques terres des environs. Mais les
hostilités accompagnées souvent de mort d'hommes de part et d'autre,
augmentant tous les jours, ils en vinrent enfin à une guerre ouverte. Les
Japyges furent les premiers en armes. Toutes leurs forces jointes à celles
de leurs alliés montrèrent à vingt mille hommes. Les Tarentins instruits
de cette disposition, armèrent de leur côté leurs citoyens et se
fournirent encore d'un nombre convenable d'habitants de Rhege, leurs alliés
et leurs voisins. Le sort d'un combat violent qu'ils se livrèrent fut
favorable aux Japyges qui en sortirent vainqueurs. La fuite sépara les
vaincus, dont les uns revenaient à Tarente, pendant que les autres
reprenaient le chemin de Rhege. Les Tarentins poursuivis de plus près
essuyèrent encore un grand carnage dans leur retraite, et ceux qui
s’étaient attachés aux fuyards de Rhege, s'animèrent d'une telle ardeur
qu'ils se jetèrent avec eux dans leur ville et s'en rendirent les maîtres.
XVII. Olymp. 77, an. 1, 472 ans avant l'ère chrétienne.
XVII. Nous entrons dans la soixante et
dix‑septième olympiade, où Dandès d'Argos gagna le prix de la
course aux jeux d'Èlide. Charès fut Archonte d'Athènes, et l'on créa
consuls à Rome Titus Memmius et Horatius Pulvillus. Cette même année,
Théron, prince d'Agrigente, mourut à la fin d'un règne de 16 ans.
Trasydée, son fils, lui succéda. Théron avait gouverné avec beaucoup
d'équité. On l'avait respecté pendant sa vie et on lui décerna après sa
mort les honneurs héroïques. Pour son fils, il était violent et
sanguinaire dès le vivant de son père, et après sa mort, il gouverna en
ennemi et en tyran de sa patrie. Ainsi ayant bientôt perdu toute la
confiance de ses sujets, il devint l'objet de la haine publique, il fut
exposé à des embûches continuelles et il parvint bientôt à une fin
digne de ses injustices et de ses cruautés. À peine était‑il sur le
trône qu'il leva à prix d'argent, parmi le peuple d'Agrigente et
d'Himère, une armée qui, tant en infanterie qu'en cavalerie, passait le
nombre de vingt mille hommes, et avec laquelle il déclara la guerre à
Syracuse. Le roi Hiéron, à la tête de ses troupes, qui n'étaient pas
moins nombreuses, s'avança le premier vers Agrigente, et un combat sanglant
qui se donna, fit périr bien des Grecs par les mains les uns des autres,
mais enfin ceux de Syracuse remportèrent la victoire et au prix de deux
mille hommes qu'ils perdirent, ils en firent perdre quatre mille à
Trasydée. Cette défaite lui coûta le trône, il s'enfuit chez les
Mégariens surnommés Nisaeens, où il fut condamné à mort. Les
Agrigentins ayant ainsi recouvré leur liberté, envoyèrent une ambassade
à Hiéron qui leur accorda la paix. Dans ce même temps, les Romains étant
en guerre avec les Véientins, leur livrèrent une grande bataille près de
Crémère. Les Romains la perdirent et parmi un grand nombre de morts qu'ils
y laissèrent, suivant le rapport de quelques historiens, ce fut en cette
occasion que les 300 Fabius, tous de la même famille et appelés pour cela
du même nom, furent tués depuis le premier jusqu'au dernier. Ce font là
les principaux faits de cette année.
XVIII. Olym. 77, an 2, 471 avant l'ère chrétienne.
XVIII. PRAXIERGE étant archonte
d'Athènes, et sous le consulat d'Aulus Verginius Tricostus et de Caïus
Servilius Structus à Rome, les Éléens qui habitaient un grand nombre de
petites villes se rassemblèrent en une seule, qu'ils nommèrent Élis. Dans
ce même temps les Lacédémoniens, voyant qu'ils étaient tombés dans le
mépris, depuis la trahison de Pausanias, et qu'au contraire les Athéniens,
auxquels on ne reprochait aucun exemple semblable, augmentaient en honneur
et en crédit, entreprirent de jeter sur leurs émules un soupçon de la
même espèce. Ils s'attaquèrent à Thémistocle, homme dont la vertu et la
réputation semblaient hors d'atteinte. Ils l'accusèrent d'avoir été le
plus grand ami de Pausanias et d'avoir trempé avec lui dans le projet de
livrer la Grèce à Xerxès. Ils eurent divers entretiens avec les ennemis
de Thémistocle et les aigrissant contre lui, ils leur donnèrent même de
l'argent pour les engager à dire que, dès que Pausanias eut formé le
dessein de sa trahison, il l'avait communiqué à Thémistocle, en
l'invitant de se joindre à son entreprise, qu'à la vérité Thémistocle
n'avait pas accepté cette proposition, mais qu'il n'avait pas voulu non
plus déceler son ami. Thémistocle, cité en jugement, fut alors renvoyé
absous de cette accusation. Ce succès même augmenta d'abord sa gloire à
l'égard des citoyens, qui l'aimaient véritablement à cause des grandes
choses qu'il avait faites. Cependant les uns qui craignaient la
supériorité de son génie, et les autres qui étaient jaloux de sa grande
réputation, oublièrent bientôt les services qu'il avait rendus à sa
patrie et furent bien aises de trouver une occasion d'humilier sa fierté et
de rabattre ses espérances. Ainsi ils commencèrent par le faire sortir de
la ville, en lui imposant cet exil qu'on appelait ostracisme, et qui avait
été imaginé dès qu'on eut secoué le joug de la tyrannie de Pisistrate
et de ses descendants. Voici quelle était la forme de ce jugement. Chaque
citoyen écrivait sur un vase de terre le nom de celui qu'il croyait le plus
capable de détruire l'autorité populaire, et celui dont le nom se trouvait
sur un plus grand nombre de vases, était obligé de s'éloigner pour cinq
ans. Les Athéniens n'étaient pas censés punir par là un crime prouvé,
mais il semble qu'ils voulussent seulement rabaisser par cette expulsion
ceux à qui leur mérite personnel aurait pu donner une ambition nuisible à
la liberté publique.
XIX. CEPENDANT après avoir apaisé si
heureusement son plus terrible ennemi, il tomba, comme nous l'allons voir,
dans des périls encore plus grands. Mandane, fille de Darius, celui qui
avait fait mourir tous les mages, et sœur de Xerxès, était extrêmement
respectée dans la Perse. Elle avait perdu ses fils dans le combat naval que
Thémistocle avait gagné sur les Perses à Salamine. Elle avait été
désolée de leur mort et toute la nation avait été touchée de l'excès
de sa douleur. Dès qu'elle sut l'arrivée de Thémistocle, elle alla
trouver le roi en habit de deuil et le supplia, en fondant en larmes, de la
venger de cet ennemi. Le roi lui ayant refusé cette demande, elle brigua
les sollicitations de tous les grands et excita même l'animosité des
peuples sur ce sujet, en sorte que le roi se vit bientôt assiégé dans son
palais d'un peuple nombreux, qui lui demandait à grands cris la punition de
Thémistocle. Le roi répondit à ces clameurs qu'il allait faire assembler
un conseil composé des hommes les plus considérables de la Perse, et qu'on
exécuterait à la rigueur ce qu'on aurait décidé. La multitude fut
apaisée par cette réponse, mais comme l'on prit un temps considérable
pour la convocation et pour les préparatifs de ce conseil, Thémistocle eut
le loisir d'apprendre la langue persique et ayant fait son apologie dans
cette langue, il fut renvoyé absous. Le roi eut une joie sensible de ce
succès et il en témoigna à Thémistocle par les présents dont il
l'accabla. Il lui fit d'abord épouser une femme de Perse, distinguée par
sa noblesse et par sa beauté et beaucoup plus encore par sa vertu. Il
accompagna ce don d'un grand nombre de serviteurs, de meubles précieux, en
un mot de tout ce qui pouvait former une maison aisée, voluptueuse et
magnifique. Il n'en demeura pas là, car il lui donna trois villes
considérables pour ses revenus, savoir Magnésie sur le Méandre, canton de
l'Asie très fertile en blé, pour son pain, Myonte, au bord d'une mer très
abondante en poissons, pour ses mets et Lampsaque, fameuse par les vignes
qui l'environnent, pour ses vins. C'est ainsi que Thémistocle, sauvé de
l'injuste haine de sa patrie, mis en fuite par ceux qui lui étaient
redevables de leur salut et de leur gloire, comblé de biens par ceux à qui
il avait fait les plus grands maux, passa le reste de sa vie dans la
jouissance des richesses et des plaisirs. Il mourut enfin à Magnésie, où
on lui dressa un tombeau superbe, qui subsiste encore aujourd'hui. Il y a
pourtant quelques écrivains qui disent que Xerxès voulant porter encore
une fois la guerre dans la Grèce, proposa à Thémistocle de se mettre à
la tête de son armée, que Thémistocle faisant semblant de se rendre aux
désirs du roi, tira de lui à son tour un serment par lequel le roi
s'engageait à ne point rentrer en armes dans la Grèce sans Thémistocle,
et qu'un taureau ayant été égorgé pour la confirmation de ce serment,
Thémistocle but un vase plein du sang de ce taureau et mourut sur le champ.
Cet exemple de générosité, continuent ces auteurs, fit désister le roi
de son entreprise, et Thémistocle laissa aux Grecs dans sa mort même une
preuve insigne de son innocence et de la fidélité avec laquelle il avait
servi sa patrie.
XX.
Olympique 77, an 3, 470 ans avant l'ère chrétienne
XX. Démotion étant archonte
d'Athènes, et sous le Consulat de P. Valerius Publicola et de Nautius Rufus
à Rome, les Athéniens choisirent pour général Cimon, fils de Miltiade.
Ils lui donnèrent une forte armée et l'envoyèrent sur les côtes de
l'Asie, avec ordre de défendre les villes qui leur étaient alliées et de
chasser les garnisons des Perses des places d'armes, où il y en aurait
encore. Cimon ayant conduit sa flotte du côté de Byzance, délivra d'abord
du joug des Perses une ville qu'on nommait Eion ; après quoi, il assiégea
Scyre sur les Pélasgiens et sur les Dolopes : après l'avoir soumise à la
domination d'Athènes, il en partagea au sort le territoire. Formant ensuite
de plus grands desseins, il revint au Pirée où il assembla un grand nombre
de galères et se pourvut de toutes sortes de munitions de guerre : il en
sortit avec une flotte de deux cents voiles ; sur sa route, il s'en fit
prêter encore d'autres par les Ioniens et par tous les alliés, de sorte
qu'il se vit bientôt trois cents vaisseaux. Alors il fit route vers la
Carie et passant à la vue de toutes les côtes, son seul aspect engagea
toutes les villes, dont les habitants étaient originaires de la Grèce, à
se déclarer pour elle contre les Perses, mais il assiégea et prit de force
toutes celles dont les habitants naturels avaient reçu les garnisons du
roi. Non content des villes de la Carie, il s'empara aussi de toutes celles
de la Lycie, et dans cette course il trouva moyen de grossir
considérablement sa flotte. Les Perses de leur côté avaient formé chez
eux‑mêmes une puissante armée de terre, tiré de la Phénicie et de
la Cilicie une flotte considérable. Tithrautès, fils naturel de Xerxès,
commandait l'une et l'autre. Cimon qui sut que l'ennemi était à la hauteur
de Chypre conduisit deux cent cinquante vaisseaux contre les Barbares qui en
avaient trois cent quarante. Il se donna là un rude combat. Mais après une
attaque et une défense glorieuse de part et d'autre, les Athéniens
demeurèrent vainqueurs. Ils coulèrent à fond un grand nombre de vaisseaux
ennemis et se rendirent maîtres de cent autres et de tous ceux qui les
montaient. Le reste de cette flotte se retira en désordre dans l’île de
Chypre, où les hommes prirent terre à la hâte, mais les vaisseaux restés
vides tombèrent au pouvoir des Athéniens.
XXI.
Olym. 77, an 4, 469 ans avant l'ère chrétienne.
XXI. PHAEDON étant archonte
d'Athènes, et sous le consulat de L. Furius Medulinus et de M. Manlius Vulso
à Rome, la ville de Lacédémone éprouva une affreuse calamité par de
violents tremblements de terre qui renversèrent les maisons de fond en comble
et firent périr plus de vingt mille personnes. Ce fléau dura même
longtemps, et outre un grand nombre de corps qu'on ne retrouva jamais, il
ensevelit bien des richesses. Il
semblait qu'un dieu ennemi fut armé contre eux et ils essuyèrent d'autres
attaques de la part des hommes pour les raisons que nous allons dire.
XXII. Olymp. 78, an 1, 468 ans avant l'ère chrétienne.
XXII. L'ANNÉE suivante, la première
de la 78e olympiade, où Parménide de Posidone remporta le prix
de la course, Théogenidas fut archonte d'Athènes, et L. Aemilius Mamercus
fut consul à Rome, avec L. Vopiscus Julius. En cette année les citoyens
d'Argos & de Mycènes se firent la guerre pour les causes que l'on va
voir. Ceux de Mycènes, par une prérogative qui les distinguait de tout le
reste du pays d'Argos, n'étaient point fournis à la capitale et se
gouvernaient par leurs propres lois. Ils lui disputaient même le service du
temple de Junon et la présidence aux jeux de Némée. Outre cela les
Argiens ayant résolu de ne point entrer dans la guerre des Lacédémoniens
aux Thermopyles, à moins qu'on ne leur donnât quelque part au
commandement, ceux de Mycènes furent les seuls de toute l'Argolide qui se
joignirent aux troupes lacédémoniennes. En un mot, les Argiens craignaient
beaucoup que la ville de Mycènes, qui conservait encore son ancienne
fierté, ne parvînt enfin à vouloir l'emporter sur Argos. Pour prévenir
cette honte, il y avait longtemps qu'ils songeaient à s'emparer de Mycènes
et ils crurent en avoir trouvé le temps favorable, pendant que les
Lacédémoniens abaissés ne seraient pas en état de la secourir. Ainsi
rassemblant une armée suffisante, tant de leurs troupes que de celles de
leurs alliés, ils marchèrent contre cette ville. Ils gagnèrent en
arrivant une bataille sur les habitants sortis de leurs murs, et les y ayant
fait rentrer, ils en formèrent le siège. Les Mycéniens se défendirent
d'abord courageusement, mais ils furent bientôt pressés par des assauts,
qui devenaient tous les jours plus dangereux, de sorte que les
Lacédémoniens affligés alors de tremblements de terre et inquiétés
même par des voisins, que ce malheur avait enhardis contre eux, n'ayant pu
les secourir, ils succombèrent. Les Argiens les mirent aux fers et
sacrifièrent même aux dieux la dîme de ces captifs. Après quoi, ils
rasèrent Mycènes. C’est ainsi que cette ville, qui
avait été autrefois une des plus heureuses de la Grèce, qui avait produit
de très grands hommes et qui s'était rendue célèbre par des faits
mémorables, fut entièrement détruite et n'a point été relevée jusqu'à
nos jours.
XXIII. Olymp. 78, an 2, 467 ans avant l'ère chrétienne.
XXIII. LYSISTRATE étant archonte
d'Athènes, les Romains créèrent consuls L. Pinarius Furius Mamertinus et
L. Furius Fusus. Sous leur consulat, Hiéron, roi de Syracuse, ayant attiré
chez lui, par de magnifiques présents, les fils d'Anaxilas, ci‑devant
maître de Zancle, leur représenta d'abord les bons offices que Gélon
avait rendus à leurs père et leur insinua ensuite qu'étant désormais des
hommes faits, il était temps de demander compte à Micythus, leur tuteur,
de son administration et d'entrer en possession de leur souveraineté. Ces
jeunes gens retournés à Rhege, firent aussitôt cette proposition à leur
tuteur. Micythus, qui était homme de bien, assembla sur-le- champ tous les
amis de leur père et en leur présence, fit aux enfants un détail si exact
de leurs affaires, que tous les assistants admirèrent également sa
vigilance et sa fidélité. Ces enfants eux‑mêmes, confus d'avoir
exigé de lui cet éclaircissement, le supplièrent de garder toute
l'autorité de leur père et de vouloir bien continuer de régir toutes
choses dans l'étendue de leur domination. Mais Micythus n'accepta point
cette offre et chargeant sur un vaisseau tout ce qui lui appartenait, il
partit de Rhege, accompagné des regrets et des bénédictions de tout le
peuple. Cinglant du côté de la Grèce, il arriva à Tégée, ville
d'Arcadie, où il acheva ses jours dans une estime générale. Pour Hiéron,
roi de Syracuse, il mourut à Catane, où on lui décerna les honneurs
héroïques comme au fondateur de la ville. Il avait régné onze ans. Il
laissa sa couronne à son frère Thrasybule qui ne la garda qu'un an.
XXIV. Olymp. 78, an 3, 466 ans avant l'ère chrétienne.
XXIV. LYSANIAS étant archonte
d'Athènes, les Romains firent consuls Appius Claudius et Titus Quintius
Capitolinus. Ce fut alors que Thrasybule, roi de Syracuse, fut déposé de
sa puissance. Pour bien exposer cet événement, nous sommes obligés de
prendre les choses dès leur origine. Gélon, fils de Dinomène, homme
illustre par son courage et par sa capacité dans l'art militaire, avait
dompté et abattu les Carthaginois, tant par force que par adresse, comme
nous l'avons déjà raconté. Nous n'avons pas non plus oublié de dire,
qu'usant humainement de sa victoire et traitant ses voisins avec douceur, il
s'était acquis une considération extraordinaire dans toute la Sicile.
Enfin, chéri de tout le monde à cause de sa bonté, il acheva son règne
en paix. Hiéron, l'aîné de ses frères, qui lui succéda, ne gouverna pas
ses sujets avec tant de douceur. Au contraire, il fut avare et violent, en
un mot, très éloigné de la candeur et de l'humanité de son frère. Mais
ceux mêmes qui avaient le plus d'envie de se soulever, se retinrent par
considération pour la mémoire de son prédécesseur et des bienfaits dont
la Sicile lui était redevables. Thrasybule, son second frère, qui régna
après Hiéron, surpassa encore son prédécesseur en méchanceté. Injuste
et sanguinaire, il fit mourir sans sujet plusieurs concitoyens, et, après
en avoir exilé d'autres sur de fausses accusations, il confisqua
leurs biens. Ainsi haïssant tout le monde, et haï de même, il crut devoir
se former une garde soudoyée pour l'opposer aux troupes de sa ville. Enfin,
devenu l'objet de l'horreur publique, en ôtant l'honneur aux uns et la vie
aux autres, il força en quelque sorte ses sujets à se révolter contre
lui. Les Syracusains s'étant choisi des chefs, résolurent de secouer le
joug de sa tyrannie et s'assemblant sous leurs étendards, ils se
déclarèrent ouvertement pour la liberté. Thrasybule instruit de ce
soulèvement général, entreprit d'abord de l'apaiser par des discours.
Mais sentant bientôt l'inutilité de ce remède, il appela les citoyens
qu'Hiéron avait transportés à Catane. Il rassembla encore d'autres
alliés et un grand nombre de soldats gagés, de sorte que son armée
montait près de quinze mille hommes. Aussitôt se saisissant de cette
partie de la ville, qu'on nomme Achradine, et de l'île qui est extrêmement
forte, il fit de là de vigoureuses sorties sur les rebelles. Les
Syracusains de leur côté s'étaient emparés de cette autre partie de la
ville, qu'on appelle Tycha, d'où ils se défendaient avec courage. Mais de
plus, ils envoyèrent des ambassadeurs à Géla, à Agrigente, à Selinonte,
à Himère et à d'autres villes situées dans le milieu des terres de la
Sicile, pour les prier de leur fournir incessamment du secours et de
contribuer à la délivrance de Syracuse. Toutes ces villes se prêtèrent
volontiers à cette demande et envoyèrent, non
seulement de l'infanterie et de la cavalerie, mais firent équiper
des vaisseaux longs pour les combats de mers, de sorte que les Syracusains
eurent bientôt des forces considérables et se mirent dans très peu de
temps en état et en devoir de se défendre et d'attaquer par mer et par
terre. Thrasybule abandonné de ses propres alliés ne comptait plus que sur
ses troupes soudoyées, n'étant maître d'ailleurs que de l'Achractine et
de l'île. Tout le reste était occupé par les Syracusains. Ayant voulu
néanmoins attaquer ses ennemis par mer, il fut battu et après avoir perdu
un nombre considérable de ses galères, il ramena le reste en désordre
dans son île. Il eut le même sort par terre, et ayant livré un combat
dans les faubourgs avec ses troupes de l'Achradine, il fut obligé de les
ramener, vaincues et considérablement diminuées, dans sa citadelle. Il
renonça pour lors à la tyrannie, et après quelques députations et
quelques conventions réciproques, il se retira sur la foi publique à
Locres. C'est ainsi que les Syracusains délivrèrent leur patrie, en
permettant néanmoins aux troupes soudoyées de sortir pour aller où il
leur plairait. Ils firent plus, car mettant hors de toutes les autres villes
les garnisons étrangères qui s'y trouvaient, ils établirent le
gouvernement démocratique dans toute la Sicile. Alors Syracuse en paix
commença à devenir heureuse et florissante, et elle se conserva dans
l'état républicain pendant 60 ans, jusqu'à Denys le tyran. C'est ainsi
que Thrasybule qui avait hérité d'une royauté très bien établie, perdit
sa couronne par sa pure faute et fut réduit à se réfugier dans une ville
étrangère, où il mourut homme privé.
XXV.
Olym. 78, an 4, 465 ans avant l'ère chrétienne.
XXV.
Au bout de l'année, Lysithée fut
archonte d'Athènes et Rome eut pour consuls L. Valerius Publicola, et T.
Aemilius Mamercus. En ce temps‑là, Artabane,
Hircanien d'origine, et qui était dans un grand crédit auprès du
roi Xerxès, qui l'avait fait capitaine de ses gardes, forma le dessein
d'assassiner son maître et de monter sur le trône. Il communiqua son
projet à l'eunuque Mithridate, gardien du lit du roi, et qui avait toute la
confiance de son maître, mais comme il était parent et ami d'Artabane, il
prêta volontiers l'oreille à cette entreprise. Ainsi Artabane introduit
dans la chambre de Xerxès, l'égorgea sans obstacle, après quoi, il songea
à se défaire aussi des fils de ce prince. Ils étaient au nombre de trois
: Darius l'aîné de tous, et Artaxerxès le second, habitaient actuellement
dans le palais, mais le troisième, nommé Hystapés, était alors absent et
occupait la satrapie de Bactres. Artabane se transportant dès la même nuit
dans la chambre d'Artaxerxès, lui dit que Darius, son aîné, venait
d'assassiner son père, et prétendait envahir sa couronne, qu'ainsi, il lui
conseillait de s'opposer vivement à ce dessein, avant qu'il l’exécutât,
d'autant plus qu'en travaillant la punition d'un fils parricide, il
s'ouvrirait lui‑même une voie au trône. Il s'engagea même à lui
procurer le secours de la garde qu'il commandait. Artaxerxès se laissa
aisément persuader et alla tuer sur-le-champ avec ces gardes son frère
Darius. Artabane, voyant que sa trahison lui réussissait, prit ses fils
avec lui et leur ayant dit que le moment était arrivé de se saisir du
trône, il porta un coup d'épée à Artaxerxès. Mais comme il ne lui avait
fait qu'une légère blessure, Artaxerxès eut le temps de se reconnaître
et porta lui‑même à Artabane un coup qui l'étendit mort par terre.
Artaxerxès si heureusement sauvé succéda au royaume de son père, qu'il
venait même de venger. C'est ainsi que mourut Xerxès, après avoir régné
sur les Perses un peu plus de 20 ans. Artaxerxés son successeur, en régna
quarante.
XXVI. Olymp. 79, an 1, 464 avant l'ère chrétienne.
XXVI.
ARCHÉDÉMIDÈS étant archonte
d'Athènes et Rome ayant pour consuls A. Verginius et T. Numicius, en la
première année de la 79e olympiade, où Xénophon de Corinthe
remporta le prix de la course, les Athéniens ramenèrent à leur
obéissance ceux de Thasos, qui s'étaient révoltés contre eux à
l'occasion de leurs mines. Ils assiégèrent aussi la ville des Éginètes
qui avaient voulu se soustraire à leur domination, car cette ville, qui
avait eu de grands succès sur mer et qui se voyait beaucoup de vaisseaux et
de grandes richesses, était en même temps pleine de fierté et de courage,
et n'aimait point les Athéniens. C'est pourquoi ceux‑ci commencèrent
par ravager les terres de l'île et formèrent ensuite le siège d'Égine.
Les Athéniens, devenus puissants, ne traitaient plus leurs alliés avec les
mêmes égards qu'auparavant et n'agissaient plus avec eux que par autorité
et avec empire. C'est pourquoi aussi ces alliés mécontents formaient
souvent entre eux des projets de résistance et de révolte, et plusieurs,
renonçant à l'assemblée générale, se firent un gouvernement
particulier. En ce même temps, les Athéniens maîtres de la mer,
envoyèrent à Amphipolis une colonie de dix mille habitants, dont ils
tirèrent les uns de leurs propres citoyens et les autres d'entre leurs
alliés, et ils leur distribuèrent au sort les terres des environs. Les
Athéniens avaient tenu pendant quelque temps la Thrace sous leur
domination, mais il arriva ensuite que tous ceux qu'ils avaient fait passer
dans ce pays, furent égorgés par certains Thraces nommés les Édons.
XXVII. Olymp. 79, an 2, 463 avant l'ère chrétienne.
XXVII.
L'ANNÉE suivante, Tlépolème étant
archonte d'Athènes et sous le consulat de T. Quintius et de Q. Servilius à
Rome, Artaxerxès nouveau roi des Perses, après avoir puni tous ceux qui i
avaient eu part à la mort de son père, fit des règlements convenables à
la situation où il se trouvait. Il déposséda avant routes choses tous les
satrapes qu'il crut lui être contraires et il donna leurs gouvernements à
ceux de ses amis qu'il jugea les plus capables de les remplir. Il examina
ensuite l'ordre des finances, l'état des troupes, et la situation des
affaires. Enfin, portant ses attentions à tous les besoins du royaume, il
s'attira l'estime universelle de ses sujets. Cependant les Égyptiens ayant
appris toute l'histoire de la mort de Xerxès, et jugeant que cet
événement devait avoir excité beaucoup de trouble et de désordre parmi
les Perses, crurent que c'était là une occasion favorable de recouvrer
leur liberté. Ainsi rassemblant toutes leurs forces et chassant tous ceux
qui levaient les tributs au nom des Perses, ils se déclarèrent contre eux
et se donnèrent un roi, nommé Inarus. Celui‑ci forma d'abord un
corps de troupes égyptiennes, et rassemblant outre cela des soldats
étrangers qu'il soudoyait, il se vit bientôt à la tête d'une armée
considérable. Il envoya de plus une ambassade aux Athéniens, par laquelle
il leur offrait, s'ils voulaient contribuer à la délivrance de l'Égypte,
de leur donner part au gouvernement de l'Égypte même et s'engageait
d'ailleurs à la plus parfaite reconnaissance. Les Athéniens, persuadés
qu'il leur importait d'affaiblir les Perses de toute manière, et pour
s'assurer de la part des Égyptiens une assistance en cas de malheur,
conclurent de leur prêter trois cents galères. La république d'un autre
côté s'armait avec toute l'ardeur et toute la diligence imaginables.
Cependant Artaxerxès apprenant la révolte de l'Égypte et la nouvelle
guerre qu'on lui préparait, jugea à propos d'opposer aux Égyptiens une
armée beaucoup plus forte que la leur. C'est pourquoi il fit lever des
troupes dans toutes les satrapies. Il fit équiper une flotte et ne
négligea aucun des préparatifs convenables en cette occasion. Voilà où
les choses en étaient alors dans l'Asie & dans l'Égypte.
XXVIII. À l'égard de la Sicile,
depuis que Syracuse et toutes les autres villes y avaient acquis la
liberté, leur bonheur semblait croître de plus en plus, car se trouvant en
paix dans un pays très abondant, les peuples y devenaient tous les jours
plus riches et tout le pays se remplissait d'esclaves, de troupeaux et de
toutes les commodités de la vie, mais outre cela, jouissant de grands
revenus, ils n'en dépensaient plus pour la guerre, dont auparavant ils ne
sortaient presque jamais. Mais bientôt après ils retombèrent dans les
divisions et dans les combats par les raisons que nous allons exposer. Dès
qu'ils eurent détruit la tyrannie de Thrasybule, ils convoquèrent une
assemblée générale, dont tous les membres, autorisés chacun par leur
république particulière, formèrent le décret d'élever une statue
colossale à Jupiter Libérateur, de lui offrir tous les ans un sacrifice
qu'on appellerait de Liberté, et de célébrer des jeux publics le même
jour qu'ils avaient délivré leur patrie du joug tyrannique. Ils devaient
immoler pendant ces jeux quatre cent cinquante taureaux, les faire servir
ensuite dans un repas à tout le peuple. Ils distribuèrent dans cette
assemblée les magistratures aux citoyens originaires, mais pour les
étrangers qui avaient été reçus et inscrits dès le temps de Gélon, ils
ne leur firent aucune part de cet honneur soit que les particuliers ne leur
en parussent pas dignes, soit qu'ils appréhendassent, qu'ayant été
appelés par des tyrans, ou accoutumés à servir sous eux, ils ne fissent
quelque mouvement en leur faveur. C'est ce qui arriva en effet de la part de
plus de sept mille étrangers qui restaient encore dans le temps dont nous
parlons, des dix mille que Gélon avait fait inscrire au nombre des
citoyens.
XXIX. Olymp. 79,. an 3, 462 avant
l'ère chrétienne.
XXIX. CONON étant Archonte d'Athènes
et sous les consuls romains Q. Fabius Vibulanus et T. Aemilius Mamercus,
Artaxerxès, roi des Perses, nomma pour général des troupes qu'il
destinait contre l'Égypte, Achaemenès, fils de Darius, et par conséquent
son neveu, et lui donna une armée composée de cavalerie et d'infanterie,
qui montait à plus de trois cent mille hommes et qu'il fit partir
sur-le-champ. Achaemenès arrivé en Égypte, campa sur les bords du Nil et
après avoir fait reposer ses soldats des fatigues d'une longue marche, il
disposa toutes choses pour un combat. Les Égyptiens qui s'étaient déjà
assemblés avec les troupes qu'ils avaient tirées de la Libye, attendaient
encore celles qui devaient leur venir d'Athènes. Ces troupes arrivées
enfin sur deux cents vaisseaux et jointes à celles des Égyptiens,
livrèrent aux Perses une bataille qui fut très vive et où il sembla
d'abord, que le grand nombre des Barbares leur donnait quelque avantage sur
leurs ennemis. Mais les Athéniens faisant de nouveaux efforts et ayant
renversé tous ceux qu'ils trouvèrent devant eux, mirent en fuite l'armée
entière des Perses. Ceux‑ci ayant perdu encore beaucoup des leurs en
fuyant, leur armée presque entièrement détruite, se réfugia dans un
quartier de Memphis, appelé la muraille blanche. Les Athéniens qui ne
devaient cette victoire qu'à leur courage, les poussèrent, jusqu'à les
assiéger dans leur retraite. Artaxerxès, apprenant ce désastre, envoya
d'abord à Lacédémone des hommes fidèles et qui lui étaient attachés.
Il les chargea de grandes richesses, pour inviter les Lacédémoniens à
porter la guerre dans Athènes, afin que cette attaque fît revenir les
Athéniens, malgré leurs victoires en Égypte, à là défense de leur
propre pays. Mais les Lacédémoniens n'entendirent point à cette
proposition et ne se prêtant à aucune liaison avec le roi, ils
renvoyèrent ses offres et ses présents, de sorte que le roi renonçant à
cette espérance, eut recours à d'autres ressources et forma une nouvelle
armée à laquelle il donna pour chefs Artabase et Megabyse, deux hommes
distingués par leur valeur, et les fit partir pour l'Égypte.
Olymp. 79, an 1, 461 avant l'ère
chrétienne.
ÉVIPPUS étant archonte d'Athènes et
sous le consulat de Q. Servius et de Spurius Posthumius Albus à Rome,
Artabase et Mégabyse partirent de la Perse pour l'Égypte, avec une armée
d'infanterie et de cavalerie qui montait, comme la précédente, à plus de
trois cent mille hommes. Ils firent reposer leurs troupes en passant par la
Cilicie et par la Phénicie, et ils exigèrent des habitants de ces
provinces, aussi bien que des insulaires de Chypre, un nombre de vaisseaux
pourvus de tout ce qui était nécessaire pour la navigation et pour la
guerre, et qui composait une flotte de trois cents voiles. Les deux chefs
employèrent près d'un an à ces préparatifs, aussi bien qu'à former les
soldats par les exercices militaires et par l'image et l'épreuve actuelle
de tous les incidents qu'on pouvait prévoir. Les Athéniens qui étaient en
Égypte pressaient. cependant le siège de la muraille blanche, qui ne
laissa pas de les occuper et même inutilement, une année entière.
XXX. LES Syracusains de leur côté
donnaient en Sicile de fréquents assauts à l’Achradine et à l'île, où
les étrangers continuaient de se défendre. Ils gagnèrent sur eux un
combat naval, mais ils ne pouvaient les déloger de leurs citadelles, qu'il
était difficile de forcer. Enfin les assiégeants et les assiégés
s'étant livrés un combat en dehors, après une perte considérable de part
et d'autre, l'avantage demeura aux Syracusains, de sorte que ceux‑ci,
après la bataille, couronnèrent six cents des plus braves et qui avaient
le plus contribué à la victoire, et distribuèrent de plus une mine
d’argent à chacun d'eux.
XXXI. Olymp. 80, an 1, 460 ans avant l'ère chrétienne.
XXXI. EN la quatre‑vingtième
olympiade, où Toryllas de Thessalie fut vainqueur à la course, Phasiclide
étant archonte d'Athènes, Q. Fabius et T. Quintius Capitolinus, furent
créés consuls à Rome. Les généraux des Perses en Asie ayant passé
jusqu'en Cilicie, équipèrent une flotte de 300 vaisseaux pourvus de tout
ce qui était nécessaire pour une entreprise militaire
et, conduisant eux‑mêmes une armée de terre, ils
traversèrent la Syrie et la Phénicie. Côtoyés en même temps par leur
flotte, ils arrivèrent en Égypte devant Memphis, et leur arrivée seule
effrayant les Égyptiens et les Athéniens, fit lever le siège de la
muraille blanche. Toutefois les Perses voulant se conduire avec sagesse, ne
jugèrent point à propos de livrer un combat sur les embouchures du fleuve
et ils tentèrent de terminer leur expédition par adresse. Ainsi voyant
tous les vaisseaux grecs arrangés autour d'une île du Nil nommée
Prosopis, ils entreprirent et vinrent à bout de dessécher le canal en cet
endroit‑là, de faire de l'île un continent et de laisser les
vaisseaux à sec sur le terrain. Les Égyptiens étonnés de cette
opération, firent leur paix avec les Perses. Mais les Athéniens
abandonnés de leurs alliés et voyant leurs vaisseaux inutiles, mirent le
feu pour en ôter tout usage à leurs ennemis. Après quoi, sans s'ébranler
de cette révolution de la fortune, ils s'exhortèrent les uns les autres à
ne s'abaisser à rien qui fût indigne de leurs exploits précédents. Ainsi
avec un courage qui égalait au moins celui des Grecs tués aux Thermopyles,
ils se préparaient à attaquer seuls les Perses. Mais Artabase et Mégabyse
apprenant un dessein si extraordinaire et rappelant dans leur esprit les
milliers d'hommes, qu'un projet de cette nature leur avait fait perdre,
proposèrent aux Athéniens un traité, par lequel on les laisserait sortir
tranquillement de l'Égypte. Les Athéniens sauvés ainsi, par la seule
idée qu'ils avaient donnée de l'effort dont ils étaient capables, prirent
le chemin de Cyrène, dans la Libye, d'où ils revinrent sains et saufs dans
leurs pas. En ce même temps, Éphialte, fils de Simonide, l'artisan et chef
du peuple à Athènes, excita la multitude contre les sénateurs de
l'Aréopage. Il lui persuada d'en diminuer l'autorité et le nombre, et de
détruire les lois les plus anciennes et les plus respectables de la
république. Il ne porta pas loin un tel attentat, car ayant été tué
pendant la nuit, on ne put jamais découvrir l'auteur de sa mort.
XXXII. Olymp. 80, an 2, 459 ans avant l'ère chrétienne.
XXXII. CETTE année révolue,
Philoclès fut archonte d'Athènes, et l'on fit consuls à Rome A.
Posthumius Regillensis et Sp. Furius Medullinus. Les Corinthiens et les
Épidauriens ayant déclaré la guerre aux Athéniens, ceux‑ci se
préparèrent à la soutenir. Il se donna d'abord un grand combat où les
Athéniens furent vainqueurs. Après quoi, ils abordèrent avec une flotte
nombreuse chez les peuples nommés Haliens et entrèrent dans le
Péloponnèse, où ils tuèrent beaucoup de leurs ennemis. Ceux du
Péloponnèse ayant rassemblé leurs forces, pour résister à cette
incursion, il se donna une seconde bataille auprès de Cécryphalie, où les
Athéniens remportèrent une seconde victoire. Pour profiter de ces
avantages, sachant que les Éginètes, fiers des succès qu'ils avaient eus
en plusieurs rencontres, ne leur voulaient pas de bien, ils résolurent de
leur porter la guerre. Les habitants d'Égine qui avaient une grande
expérience et une grande réputation dans les combats de mer, ne
s'effrayèrent pas de l'entreprise des Athéniens. Après avoir augmenté le
nombre de leurs galères, qui était déjà considérable, ils livrèrent un
combat naval où ils furent vaincus et perdirent soixante et dix bâtiments.
Humiliés par cette défaite, ils se soumirent aux conditions que leur
imposèrent les Athéniens redevables de cette victoire aux travaux de
Léocrate, qui avait tenu tête neuf mois entiers aux Éginètes. Ce fut
alors que Deucétius, chef des Siciliens, homme illustre par sa naissance et
l'un des plus puissants de ce temps‑là, bâtit la ville de Ménène,
et partagea aux citoyens, dont il la peupla, le territoire des environs. Il
attaqua ensuite Morgantine, ville importante, dont la prise lui donna une
grande réputation parmi les siens.
Olymp. 80, an 3, 458 avant l'ère
chrétienne.
XXXIII. Olymp. 80, an 4, 457 avant l'ère chrétienne.
XXXIII. L'ANNÉE suivante, Mnésithide
fut Archonte d'Athènes et Rome eut pour consuls L. Lucretius et T.Veturius
Cicurinus. Les Thébains avilis dans la Grèce, à cause de l'alliance où
ils étaient entrés avec Xerxès, cherchaient toute sorte de moyens pour se
rétablir dans l'honneur et dans le crédit de leurs ancêtres. C'est
pourquoi se voyant méprisés des habitants de la Béotie, qui ne voulaient
plus reconnaître Thèbes pour leur capitale, ils prièrent les
Lacédémoniens de les aider à recouvrer leurs droits et leur juridiction.
Ils s'engageaient en récompense à faire la guerre aux Athéniens en leur
propre nom, de sorte que les Spartiates ne seraient plus obligés d'envoyer
aucunes troupes de terre hors du Péloponnèse. Les Lacédémoniens
jugèrent cette proposition convenable et ils crurent qu'en rendant la ville
de Thèbes puissante, ils donneraient à Athènes une rivale et une
barrière. Ainsi ayant alors à Tanagre une grosse armée toute prête, ils
l'employèrent à étendre les dépendances de Thèbes et à soumettre à
cette ville toutes celles de la Béotie. Les Athéniens qui voulurent
s'opposer à cet agrandissement, levèrent pour cette expédition un assez
grand nombre de nouveaux soldats, auxquels ils donnèrent pour capitaine
Myronidès, fils de Callias. Celui‑ci ayant fait assembler les plus
remarquables d'entre eux, leur fixa le jour auquel il devait partir de la
ville à la tête de sa troupe. Ce jour arriva avant que tous ceux qui
devaient le suivre se fussent rendus à Athènes. Mais lui n'emmenant que
les soldats qui s'étaient trouvés au rendez‑vous, se mit en marche
vers la Béotie. Quelques officiers de ses amis lui représentèrent en vain
qu'il serait plus sûr d'attendre que tout son monde fût assemblé.
Myronidès, homme plein de sens de hardiesse,
leur répondit que ce n'était point à un général à attendre ses
soldats, et que d'ailleurs il voyait dans le retardement de ceux qui
n'avaient point paru au jour marqué une disposition à fuir l'aspect de
l'ennemi dans le combat et à préférer leur sûreté aux intérêts de la
patrie, au lieu que ceux qui avaient été fidèles au rendez‑vous,
donnaient par là une assurance de leur fermeté au jour de l'action.
L'événement vérifia cette conjecture, car Myronidès ayant attaqué des
ennemis nombreux dans la Béotie avec peu de troupes, mais gens de choix et
très résolus, il remporta une pleine victoire. On n'a pas même fait
difficulté de la comparer aux plus célèbres batailles gagnées auparavant
par les Athéniens. En effet, ni la victoire de Marathon, ni celle de
Platées, remportées l'une et l'autre par les Athéniens sur les Perses,
quelques mémorables qu'elles soient, ne paraissent avoir rien de supérieur
à celle de Myronidès sur les Béotiens. Les autres victoires n'ont été
remportées que sur des Barbares ou avec le secours de plusieurs autres
Grecs : les Athéniens seuls ont eu part à celle-ci, dans laquelle ils
avaient affaire à des gens estimés braves entre les Grecs mêmes, car les
Thébains se sont toujours distingués par leur courage dans les combats et
par leur patience dans les fatigues de la guerre. Depuis ce temps‑là,
aux batailles de Leuctres et de Mantinée, les Thébains seuls attaquant les
Lacédémoniens et tous leurs alliés, se signalèrent par leur courage, et
le gain de ces deux batailles les mit tout d'un coup, et sans qu'on s'y
attendît, à la tête de toute la Grèce. Cependant aucun de nos historiens
ne nous a laissé la description de la bataille dont nous parlons
actuellement, quoiqu'elle n'ait pas moins été glorieuse pour les
vainqueurs que les deux autres. Myronidès par celle‑ci est devenu
comparable aux plus grands capitaines qui l'ont précédé, tels que
Thémistocle, Miltiade et Cimon. Au sortir du combat il alla assiéger et
prendre Tanagra, après quoi il en fit raser les murailles et parcourut
ensuite toute la Béotie en la ravageant. Il en distribua les dépouilles à
ses soldats qui y trouvèrent de grandes richesses. Les Béotiens
désespérés de cette perte, se réunirent et formèrent encore une grosse
armée. Il se donna dans les vignobles de la Béotie, un nouveau combat,
dont les deux partis soutinrent toutes les fatigues avec une égale
constance pendant un jour entier. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que
les Athéniens y demeurèrent vainqueurs ; après quoi, Myronidès se rendit
maître de toutes les villes de la Béotie, à l'exception de Thèbes.
Sortant ensuite de cette province, il mena son armée contre les Locriens,
surnommés Opontiens. Les ayant vaincus au premier abord, il tira d'eux des
otages et poussa sa course jusqu'au bord de la mer. Revenant sur ses pas, il
vainquit les Phocéens aussi aisément qu'il avait vaincu les Locriens, et
ayant aussi exigé des otages d'eux, il passa jusque dans la Thessalie. Là
il reprocha aux Thessaliens la trahison dont ils s'étaient rendus coupables
l'année précédente à l'égard des Athéniens et il voulait qu'ils
rappelassent dans toutes leurs villes ceux des citoyens qu'ils avaient
bannis à cette occasion. La ville de Pharsale ayant refusé cette demande,
il l'assiégea, mais comme il ne put pas la prendre d'emblée et que le
siège traînait en longueur, il l'abandonna et revint à Athènes. Il y fut
reçu avec de grandes acclamations, comme ayant fait de très grandes choses
en très peu de temps. Voilà ce que l’histoire fournit pour cette année.
XXXIV. Olymp. 81, an 1, 456
ans avant l'ère chrétienne.
XXXIV. EN la 81e olympiade,
où Polymnaste de Cyrène remporta le prix de la course, Callias fut
archonte d'Athènes et Rome eut pour consuls Servius Sulpitius et Publius
Volumnius Amintinus. Tolmidès, commandant général de la marine
d'Athènes, plein d'émulation pour la gloire de Myronidès, cherchait avec
empressement une occasion de se distinguer. Comme jusqu'à ce
temps‑là on ne se souvenait pas que la Laconie eût jamais été
ravagée, il proposa au peuple cette expédition, et ne demandant que mille
hommes sur ses galères, il se chargea de brûler avec ce secours tous les
environs de Lacédémone et d'abattre l'orgueil des Spartiates. Le peuple y
ayant consenti. Il imagina cet expédient pour se faire suivre, sans qu'on
s'en aperçût, d'un bien plus grand nombre de soldats. Les citoyens
jugeaient bien qu'il formerait sa troupe des plus jeunes et des plus forts,
mais lui s'adressant d'abord à ceux de cette espèce, disait en particulier
à chacun d'eux qu'il avait droit de l'enrôler, mais qu'il lui serait bien
plus glorieux de s'aller inscrire comme de lui‑même, que d'attendre
le choix et l'ordre du général. Il en fit plus de trois mille par cette
voie. Exerçant ensuite l'autorité qu'on lui avait donnée, il en choisit
mille autres parmi ceux qui ne s'étaient pas présentés. Ainsi ayant fait
d'ailleurs tous ses préparatifs, il fit mettre à la voile cinquante
galères montées par quatre mille hommes. Étant arrivé à Méthone, ville
de Laconie, il s'en saisit, mais à l'arrivée des Lacédémoniens, qui
venaient au secours de ce poste, il en partit et vint à Gythie, où les
Spartiates avaient un port et l'ayant pris aussi, il en brûla tous les
vaisseaux et ravagea ensuite la campagne des environs. Partant de là, il
aborda à Zacynthe de Céphalénie, où il se rendit maître de toutes les
villes de cette île. Après quoi, traversant le bras de mer, il alla
mouiller à Naupacte. L'ayant prise d'emblée, il y établit des Messéniens
de distinction. Ceux‑ci avaient été prisonniers de guerre des
Lacédémoniens, qui les avaient relâchés ensuite sur leur parole, car
dans ce temps les Lacédémoniens ayant fait la guerre aux Messéniens et
aux ilotes révoltés, après avoir soumis les uns et les autres, ils
relâchèrent, comme nous venons de le dire, tous ceux qu'ils avaient pris
dans Messène et dans Ithome, qui lui servait de citadelle, mais ayant puni
de mort ceux des ilotes qui étaient auteurs de la révolte, ils mirent les
autres dans l'esclavage.
Olymp. 81, an 2, 455 ans avant l'ère
chrétienne.
SOSISTRATE étant archonte d'Athènes,
les Romains créèrent consuls P. Valerius Publicola et C. Claudius
Rhegillanus. Tolmidès passa toute cette année dans la Béotie. Mais les
Athéniens mirent Periclès, fils de Xanthippe, à la tête d'une armée
d'hommes choisis et lui donnant une flotte de cinquante voiles et de mille
soldats, ils l'envoyèrent dans le Péloponnèse.
XXXV. Olymp. 81, an 3, 454 ans avant l'ère chrétienne.
XXXV. Du temps d'Ariston, archonte
d'Athènes, les Romains firent consuls Q. Fabius Vibulanus et L. Cornelius
Curetinus. Les Athéniens et les habitants du Péloponnèse convinrent
mutuellement d'une trêve de cinq années, par l'entremise de Cimon
l’Athénien. Mais il s'éleva en Sicile une guerre entre les citoyens
d'Égeste et ceux de Lilybée, au sujet des terres qui bordent le fleuve
Mazare. Un rude combat qui se donna entre eux en fit périr beaucoup de part
et d'autre, sans diminuer leur animosité réciproque. Mais cette guerre
ayant été suivie d'une distribution de terres mal entendue
et faite au hasard entre les citoyens de chaque ville, la haine se
mit entre eux et fit naître des dissensions et des troubles, dont les
Syracusains se sentirent plus que tous les autres, car un nommé
Tyndaridès, homme entreprenant et audacieux, commença par ramasser un
grand nombre de pauvres, dont il forma un corps, qui devait être sa garde
dans le temps de la tyrannie où il aspirait. Son dessein ayant été
bientôt pénétré, il fut jugé et condamné à mort, mais lorsqu'on le
conduisait en prison, ceux qu'il avait rassemblés et entretenus, se
jetèrent sur les archers. Cependant les meilleurs citoyens accourant à ce
tumulte, se saisirent de ces novateurs et de ces traîtres et les firent
mourir tous ensemble avec Tyndaridès. Le même embarras se renouvela
néanmoins plus d'une fois, et il y eut consécutivement assez de
prétendants à la tyrannie, pour engager le peuple de Syracuse à imiter
les Athéniens dans l'établissement d'une loi à peu près semblable à
celle de l'ostracisme, car à Athènes, chaque citoyen était obligé
d'écrire sur une coquille le nom de celui qu'il croyait le plus capable de
se rendre maître des citoyens. À Syracuse, c'était une feuille d'olivier
sur laquelle on écrivait le nom de celui qui paraissait le plus puissant de
la ville. Après quoi, l'on comptait les feuilles et celui dont le nom se
trouvait sur un plus grand nombre de ces feuilles était banni pour cinq
ans. Ils croyaient abattre par là les espérances de ceux que leur crédit
ou leurs facultés auraient pu engager à entreprendre quelque chose contre
la liberté publique. Ainsi cet exil au lieu d'être la punition d'un crime
commis, n'était qu'une précaution contre un pouvoir dangereux. La
différence de la matière qui servait à ce scrutin
a fait que ce qui s'appelait à Athènes l'ostracisme, s'appelait à
Syracuse le pétalisme, mais au lieu que cette pratique dura longtemps chez
les Athéniens, les Syracusains l'abolirent bientôt par les considérations
suivantes. Cette peine ou ce danger des citoyens de distinction faisait que
ceux qui par leur crédit ou par leur vertu auraient été les plus capables
de servir la patrie, s'éloignaient des affaires publiques et menaient une
vie retirée, ne pensant qu'à faire valoir leur bien. Ils se laissaient
aller à la mollesse et à la volupté. Au contraire, les citoyens les plus
vils ou les plus insolents se mêlaient du gouvernement et portaient la
populace à la nouveauté et au tumulte, ce qui, faisant naître des
divisions et des partis, jeta bientôt toute la ville dans des émotions
perpétuelles et très fâcheuses. On voyait naître une foule de
dénonciateurs qui prétendaient gouverner le peuple. Les plus jeunes se
mêlaient d'être orateurs et voulaient changer la vie honnête et
régulière de leurs ancêtres, en des pratiques licencieuses
et pernicieuses. La paix, dont on jouissait alors, entretenait encore
l'abondance parmi eux, mais personne ne songeait ni à conserver l'union
dans les esprits, ni à maintenir l'ordre de la justice. Ce dérèglement
général fit ouvrir les yeux aux Syracusains, qui se repentirent bientôt
d'avoir établi la loi du pétalisme, et qui l'abrogèrent en très peu de
temps. Ce sont là les principaux faits de cette année.
Olymp. 81, an 4, 453 ans avant l'ère
chrétienne.
LYSICRATE étant archonte d'Athènes,
C. Nautius Rutilus et L. Minutius Augurinus furent consuls à Rome.
Périclès, général des Athéniens, ayant fait une descente dans le
Péloponnèse, ravagea les campagnes de la Sicyonie. Les habitants s'étant
rassemblés pour résister à ce torrent, il se donna un combat où
Périclès demeura vainqueur et défit assez de troupes pour réduire le
reste à se renfermer dans leur capitale, qu'il assiégea. Cependant, après
plusieurs attaques inutiles, voyant que les Lacédémoniens venaient au
secours de Sicyone, il leva le siège et s'embarqua pour passer dans
l'Acarnanie. Là il parcourut tout le pays des Oeniades, d'où il remporta
de grandes dépouilles. De là faisant voile vers la Chersonèse, il en
distribua le territoire à mille citoyens. Dans le même temps Tolmidès,
l'autre général d'Athènes, étant passé dans l'Eubée, distribua à
mille autres citoyens le territoire de Naxium et borna là ses exploits.
XXXVI. PAR rapport à la Sicile, comme
les Tyrrhéniens infestaient la mer, les Syracusains, ayant donné à Phaelus
le commandement de leur flotte, l'envoyèrent dans la Tyrrhénie ou Toscane.
Il commença par une descente dans l'île Aethalie qu'il ravagea. Mais ayant
reçu en secret de l'argent des Toscans, il revint à Syracuse, sans avoir
rien fait de remarquable. Les Syracusains lui firent son procès et le
condamnèrent à l'exil pour crime de trahison. Après quoi, ils donnèrent sa
place à un autre général nommé Apelles et l'envoyèrent en Toscane avec
une flotte de soixante voiles. Celui‑ci ayant parcouru les rivages de
cette province, aborda en l'île de Corse, possédée alors par les Toscans. Il
fit le dégât dans cette île et s'étant rendu maître de l'Aetalie
à son retour, il rentra dans la Sicile avec un grand nombre de captifs et
d'autres richesses qu'il rapportait. Ce fut à peu près en ce temps‑là
que Deucetius, chef des Siciliens, rassembla toutes les villes de la Sicile de
même origine, excepté Hyblé, sous la domination d'une seule capital, et
comme il était homme actif, il entreprit de grands ouvrages, car ayant tiré
beaucoup d'argent du trésor commun des Siciliens, il transporta la ville de
Nées sa patrie, dans la plaine et auprès du temple des dieux Palicès, où
il la rebâtit superbement et l'appela du nom même de ces dieux. À leur
occasion nous ne pouvons nous dispenser de parler de l'antiquité et des
merveilles de leur temple et surtout de celle qui arrive par le moyen de leurs
fameuses coupes. Ce sont comme des vases qui ne sont pas extrêmement larges,
mais d'où il s'élève des étincelles qui paraissent sortir d'une grande
profondeur. On dirait que ce sont des chaudrons posés sur un grand feu et que
l'eau qui en déborde est elle‑même enflammée. On n'oserait
s'approcher de cet embrasement pour en découvrir la cause, et la terreur que
cet objet imprime dans l'âme y fait reconnaître quelque chose de surnaturel
et de divin. Cette eau répand au loin une forte odeur de souffre et il sort
du fond des vases un bruit souterrain dont on est épouvanté. Ce qu'il y a de
surprenant, est que cette eau ne s'écoule jamais par dessus les bords,
quoiqu'elle ne baisse jamais, et qu'au contraire elle se soutienne toujours à
une hauteur et dans une agitation extraordinaire. Ce temple est si respecté
qu'on y va faire les serments qui regardent les affaires les plus importantes,
et la punition a toujours suivi de près le parjure. On a vu des gens en
sortir aveugles, et la persuasion où l'on est de la sévérité des dieux qui
l'habitent, fait qu'en des causes épineuses, où l'une des parties paraît
opprimée par la puissance de l'autre, on termine le procès par la seule voie
du serment prononcé dans ce temple par l'une ou par l'autre. Il est devenu
depuis quelque temps un asile inviolable, où les esclaves surtout, qui sont
tombés entre les mains de maîtres violents et cruels, trouvent du secours et
de la protection, car les maîtres n'ont pas droit de tirer de force hors de
ce temple les esclaves qui s'y sont réfugiés, et ceux‑ci y
demeurèrent en sûreté jusqu'à ce que les maîtres, s'en rapportant à des
arbitres humains et équitables, se soient réconciliés avec ces esclaves, et
ayant confirmé par serment les promesses qu'on leur fait faire pour l'avenir.
Il n'y a pas d'exemples que ces serments aient encore été violés,
et la crainte des dieux fait respecter la servitude même. Du reste ce
temple est situé dans un lieu très agréable et il est accompagné de
portiques et de tous les ornements extérieurs qui lui conviennent. Mais en
voilà assez sur ce sujet, reprenons le fil de notre histoire. Deucétius,
après avoir bâti la ville de Palice et l'avoir entourée de murailles
capables de la défendre, distribua par le sort aux habitants la campagne des
environs. La fertilité du terroir et le nombre des citoyens procura en peu de
temps à cette ville une puissance qui n'a duré aussi que peu de temps, car
ayant été renversée, elle est demeurée déserte jusqu'à nos jours. Nous
entrerons dans ce détail en son lieu propre. C'est là ce qui concerne la
Sicile pour cette année.
XXXVII. Olymp. 82, an 2, 452 ans avant l'ère chrétienne.
XXXVII. Antidotus étant archonte
d'Athènes, les Romains firent consuls L. Posthumius et M. Horatius. En cette
année, Deucétius, commandant des Siciliens, prit la Ville d'Etna, après en
avoir fait égorger secrètement le gouverneur. Menant ensuite ses troupes
vers Agrigente, il assiégea Motye, défendue par une garnison d'Agrigentins.
Ceux d'Agrigente vinrent au secours de leurs alliés, mais Deucétius battit
les uns et les autres et leur enleva leur camp. Là‑dessus, l'hiver
arriva et l'on se retira de part et d'autre. Alors, les Syracusains
appelèrent en jugement Bolcon, qu'ils avaient envoyé comme général à
cette bataille, qu'on avait perdue par sa faute, et comme il avait paru
s'entendre secrètement avec Deucétius, ils le condamnèrent à la mort pour
crime de trahison. Au retour de l'été, ils nommèrent un autre général,
auquel ils donnèrent une armée considérable, avec ordre d'attaquer
Deucétius. Ce général le joignit en effet auprès de Nomes. Après un
violent combat et une grande perte de part et d'autre, les Syracusains
remportèrent enfin la victoire et tuèrent encore beaucoup d'ennemis en les
poursuivant dans leur fuite. La plupart de ceux qui se sauvèrent de cette
déroute cherchèrent leur sûreté dans les forts qui restaient aux Siciliens
et très peu demeurèrent attachés à la fortune de Deucétius. En ce même
temps, les Agrigentins assiégèrent et prirent la citadelle de Motye, qui
était occupée par les troupes de Deucétius, et joignirent leurs forces aux
Syracusains déjà vainqueurs. Deucétius qui venait d'être battu, accablé
de nouveau par la désertion des uns et par les trahisons des autres, tomba
dans le dernier découragement. Enfin, comme il craignait que ceux qui
paraissaient encore lui être le plus dévoués, ne se saisissent de sa
personne, il les prévint et, s'échappant la nuit, il s'enfuit à cheval à
Syracuse. Il n'était pas encore jour qu'il arriva dans la place publique, et
là, se mettant au pied des autels, il se déclara suppliant de la ville et se
rendit, lui et tout le pays dont il était maître, aux Syracusains. Tout le
peuple, au bruit d'une semblable nouvelle, accourut à la place publique, et
les chefs convoquèrent l'assemblée, pour régler ce qu'on ferait au sujet de
Deucétius. Quelques-uns de ceux qui avaient coutume de haranguer, soutenaient
qu'il fallait le traiter en ennemi de la république et le punir des
hostilités qu'il avait exercées contre elle, mais les plus considérables
d'entre les sénateurs qui se trouvaient là, représentèrent qu'il fallait
respecter la qualité de suppliant et craindre les revers de la fortune et les
retours de la vengeance céleste. "Vous ne devez pas examiner,
ajoutaient‑ils, quelle peine Deucétius a méritée, mais quelle vertu
il sied bien aux Syracusains de pratiquer. Il serait honteux de faire mourir
un homme que la fortune a privé de toute défense et de tout appui, et il est
digne de la religion de tout un peuple de révérer dans un suppliant le nom
des dieux qu'il invoque." Il s'éleva aussitôt de toute l'assemblée
comme une seule voix, qui prononça la grâce de Deucétius. Les Syracusains,
après l'avoir ainsi absous, l'envoyèrent à Corinthe où ils le
condamnèrent à demeurer toute sa vie, mais ils firent partir avec lui un
fonds nécessaire pour sa subsistance. Pour nous, ayant achevé l'année qui a
précédé l'expédition des Athéniens en Chypre sous le commandement de
Cimon, comme nous nous étions proposés de le faire dans ce livre, nous le
terminerons ici.
Fin du XIe livre.
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