
HISTOIRE UNIVERSELLE
DE DIODORE DE SICILE
traduite en français par Monsieur l'Abbé TERRASSON

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LIVRE PREMIER SECTION SECONDE. I. AVANT-PROPOS.
LA
première partie de ce livre, après une préface générale sur tout l'ouvrage,
contient l'explication des sentiments différents que l'on a eus sur la
formation et sur la constitution de l'univers. Nous avons parlé ensuite des
dieux qui ont bâti des villes dans l'Égypte et qui leur ont donné leur nom.
Nous avons dit quelle était la manière de vivre des premiers hommes. Nous
avons marqué l'origine du culte des dieux et la fondation des premiers temples.
De là, nous sommes venus à une description exacte de l'Égypte, nous avons
rapporté tout ce que les historiens et philosophes ont dit de remarquable et de
merveilleux au sujet du Nil, et nous y avons joint les objections que l'on peut
faire contre chacune de leurs opinions. Dans cette seconde partie, nous
poursuivrons notre Histoire en racontant en détail les actions des premiers
rois de l'Égypte jusqu'à Amasis ; mais avant toutes choses nous expliquerons
les anciennes coutumes des Égyptiens. II. Nourriture et habitation des Égyptiens. ON DIT que dans les commencements, les Égyptiens ne vivaient que d'herbes, mangeant des choux ou des racines qu'ils trouvaient dans les marais, sans autre principe de discernement que le goût qu'ils y trouvaient. Ils usaient surtout de l'herbe nommée Agrostis qui est d'un goût excellent, et qui d'ailleurs est suffisante pour la nourriture de l'homme ; il est certain du moins qu'elle est salutaire aux troupeaux et elle les engraisse visiblement. Les Égyptiens encore aujourd'hui, en mémoire de l'utilité que leurs pères ont tirée de cette plante, en portent dans leurs mains quand ils vont faire leurs prières aux temples des dieux. Ils croient, comme nous l'avons vu, que l'homme est un animal formé du limon des marais. Il en tient encore, disent-ils, sa peau lisse et unie ; et c'est par là que les aliments humides lui conviennent mieux que les secs. Le second mets des Égyptiens a été le poisson. Le fleuve leur en fournit une quantité prodigieuse et les terres en demeurent couvertes lorsque les eaux se retirent ; ils mangeaient aussi de la chair de leurs bestiaux et se servaient de leur peau pour se vêtir. Ils se faisaient des maisons de roseaux entrelacés : les traces de cette coutume sont restées chez les pasteurs de l'Égypte qui n'ont encore que cette espèce d'habitation dont ils se contentent. Les Égyptiens après un assez long temps passèrent à l'usage des fruits : le principal est le lotos dont ils font du pain. Les uns tiennent que cette invention leur vient d'Isis, et d'autres la rapportent à un de leurs anciens rois nommé Ménès. III. Suite générale des princes qui ont gouverné l'Égypte dans la succession des temps.
LES
prêtres disent qu'Hermès a été l'inventeur de toutes les disciplines et de
tous les arts, comme leurs rois l'ont été de tout ce qui concerne les besoins
de la vie. C'est pour cela qu'autrefois le sceptre ne passait pas en Égypte aux
descendants du feu roi, mais il était donné à ceux qui s'étaient rendus
recommandables par leurs bienfaits soit que les peuples voulussent assurer le
bonheur public par cette coutume, soit qu'ils eussent trouvé cette loi dans les
livres sacrés. Quelques‑uns
d'entre ces prêtres donnent près de dix‑huit
mille ans au règne des dieux et des héros qu'ils terminent en la personne
d'Horus, fils d'Isis ; et ils font commencer celui des rois près de quinze
mille ans avant la cent quatre‑vingtième
olympiade, temps auquel j'allai moi‑même
en Égypte du vivant de Ptolémée surnommé le nouveau Bacchus. La plupart de
ces rois étaient nés dans l'Égypte même. Il y en a pourtant eu quelques‑uns
d'Éthiopie ou de Perse et de Macédoine. Les rois éthiopiens au nombre de
quatre ont régné près de trente‑six
ans non tout de suite, mais à différentes reprises. Depuis Cambyse qui conquit
l'Égypte, les rois de Perse ont régné cent trente‑cinq
ans, y compris le temps des révoltes auxquelles la dureté de leur gouvernement
et leur impiété envers les dieux du pays ont donné lieu plus d'une fois.
Enfin les rois macédoniens et leurs successeurs en ont tenu l'empire l'espace
de deux cent soixante et seize ans. Le reste des quinze mille ans a été rempli
par les rois égyptiens, entre lesquels il y a eu quatre cent soixante et dix
rois et cinq reines. Les prêtres avaient dans leurs archives des mémoires
qu'ils avaient reçus de leurs prédécesseurs par une tradition immémoriale :
on y voyait quelles avaient été la taille, les mœurs et les actions de chacun
de ces rois. Nous n'entreprenons pas d'en faire ici le détail ; il serait long
et plein de récits assez inutiles, mais nous rapporterons succinctement ce qui
mérite d'entrer dans un corps d'Histoire comme celui‑ci. IV. Premiers rois égyptiens et leurs ouvrages.
ON
DIT en Égypte que le premier successeur des dieux a été Ménès et que
c'est lui qui a enseigné aux hommes à les adorer et à leur faire des
sacrifices. Mais d'ailleurs il introduisit les tables, les lits, les étoffes
précieuses, en un mot, tous les instruments du luxe et de la volupté. On
raconte, à ce propos, que plusieurs siècles après lui Gnephactus, père de
Bocchoris le sage, étant allé faire la guerre en Arabie et étant obligé de
laisser derrière lui une grande partie de ses provisions de bouche à cause
de la longueur et de la difficulté des chemins, fut contraint de passer une
journée chez un paysan dans une extrême frugalité. Il y trouva du plaisir
et condamnant la somptuosité et la mollesse, il maudit celui qui en avait
donné le premier exemple aux rois. Il prit même tellement à cœur de réformer
et ses ameublements et sa table, qu'il fit écrire en caractères sacrés dans
le temple de Jupiter à Thèbes la malédiction dont il avait chargé le nom
de Mènès ; et l'on croit que c'est la raison pourquoi les honneurs qu'on
rendait à la mémoire de ce premier roi d'Égypte n'ont pas été continués.
Ses descendants au nombre de 12 ont régné plus de 1400 ans, pendant lesquels
il ne s'est rien passé de remarquable. Busiris vient après eux ; et ce fut
le huitième roi de sa race nommé Busiris comme lui qui bâtit la grande
ville de Diospolis que les Grecs ont appelée Thèbes. Son enceinte était de
cent quarante stades. Son fondateur y éleva des temples superbes qu'il
enrichit encore de magnifiques présents. Il la remplit de maisons de
particuliers qui étaient toutes de quatre à cinq étages ; il la rendit
enfin la ville la plus opulente non seulement de l'Égypte, mais du monde
entier. Le bruit de sa puissance et de ses richesses s'étant répandu partout
a donné lieu à Homère d'en parler en ces termes :
Néanmoins,
selon quelques auteurs, Thèbes n'avait point cent portes ; mais prenant le
nombre de cent pour plusieurs, elle était surnommée hécatompyle, non peut‑être
de ses portes mais des grands vestibules qui étaient à l'entrée de ses
temples. Du reste, elle fournissait véritablement vingt mille chariots, car
depuis Thèbes jusqu'à Memphis on trouvait le long du fleuve cent écuries qui
contenaient chacune deux cents chevaux, et dont on voit encore les restes.
Plusieurs autres rois après Busiris ont contribué aux embellissements de Thèbes.
Il n'est entré dans aucune ville du monde tant d'offrandes en or, en argent, en
ivoire, en statues colossales et en obélisques d'une seule pierre. Des quatre
principaux temples, le plus ancien était une merveille en grandeur et en beauté.
Il avait treize stades de tour et quarante‑cinq
coudées de haut, et ses murailles étaient de 24 pieds d'épaisseur. Tous les
ornements du temple, et par la richesse de la matière, et par la finesse du
travail, répondaient à la magnificence de l'édifice qui subsiste encore :
mais l'or, l'argent, l'ivoire et les pierres précieuses furent pillées lorsque
Cambyse fit mettre le feu à tous les temples de l'Égypte. Ce fut alors que les
Perses transportant tous ces trésors en Asie, et emmenant même avec eux des
ouvriers égyptiens, firent orner les fameux palais de Persépolis, de Suse, et
de quelques autres villes de la Médie. Les richesses de l'Égypte étaient si
grandes qu'il échappa du pillage et des flammes plus de trois cents talents
d'or et deux mille trois cents talents d'argent. Là même étaient ces tombeaux
célèbres des anciens rois qui n'ont pas laissé à l'émulation de leurs
successeurs le moyen de les surpasser. Les prêtres disent que leurs livres font
mention de quarante-sept de ces tombeaux ; mais du temps de Ptolémée, fils de
Lagus, il n'en restait que dix‑sept,
dont plusieurs étaient même déjà ruinés quand nous visitâmes ces lieux, en
la cent quatre‑vingtième
olympiade. V. Description particulière du tombeau d'Osimandué.
PLUSIEURS
Grecs qui ont vu Thèbes sous le même Ptolémée et qui ont écrit l'histoire
de l'Égypte, du nombre desquels est Hécatée, confirment en ce point le témoignage
des prêtres égyptiens. Ils rapportent que le tombeau du roi surnommé Osimandué
était placé à dix stades de la clôture des premiers tombeaux qu'on dit être
des concubines de Jupiter. L'entrée du tombeau dont nous parlons est un
vestibule bâti de pierres de plusieurs couleurs ; sa longueur est de deux cents
pieds et la hauteur de quarante-cinq coudées. Au sortir de là, on trouve un péristyle
carré dont chaque côté à quatre cents pieds de long, mais ce sont des
animaux, chacun d'une seule pierre taillée à l'antique et de seize coudées de
haut, qui tiennent lieu de colonnes. Des pierres de dix-huit coudées ou
vingt-sept pieds en tout sens forment la largeur du plafond, qui dans toute sa
longueur est semé d'étoiles sur un fond bleu. Au-delà de ce péristyle est
une autre entrée et puis un vestibule bâti comme le précédent, mais plus orné
de toutes fortes de sculpture. On y voit d'abord trois figures qui ne sont
ensemble que d'une seule pierre, de la main de Memnon Sycnite. La principale qui
représente le roi est assise et est la plus grande de l'Égypte. Un de ses
pieds qui a été mesuré passe sept coudées. Les deux autres représentent sa
mère et sa fille appuyées sur ses genoux, l'une à sa droite l'autre à sa
gauche, mais elles sont plus petites que le roi. Tout l'ouvrage est moins
recommandable par sa grandeur énorme que par la beauté du travail et par le
choix de la pierre, qui, dans une surface si étendue, n'a pas le moindre défaut
ni la moindre tache. On a gravé ces mots sur la statue. "Je suis Osimandué,
roi des rois ; si quelqu'un veut savoir combien je suis grand et où je repose,
il faut qu'il détruise quelqu'un de ces ouvrages." II y a une autre statue
de sa mère seule de vingt coudées de haut d'une seule pierre. Trois reines
sont représentées sur sa tête comme pour marquer qu'elle a été fille,
femme, et mère de roi. De ce vestibule on passe dans un autre péristyle bien
plus beau que le premier. On y voit gravé sur la pierre l'histoire de la guerre
d'Osimandué contre les révoltés de la Bactriane. On dit qu'il avait mené
contre eux quatre cent mille hommes d'infanterie et vingt mille chevaux : cette
armée était partagée en quatre corps, commandés chacun par un de ses fils.
On voit donc sur la muraille du devant le roi qui attaque le rempart dont le
fleuve bat le pied, et qui combat contre quelques troupes qui se sont avancées,
ayant à côté de lui un lion terrible qui le défend avec ardeur. Quelques-uns
disent que le sculpteur a suivi en cela la vérité, et que le roi avait
apprivoisé et nourri de sa main un lion qui le soutenait dans les combats et
qui avait mis souvent ses ennemis en fuite : mais d'autres prétendent que ce
roi étant extraordinairement fort et courageux avait voulu marquer ces qualités
dont il était fort vain, par le symbole du lion. Sur la muraille à droite sont
représentés les captifs que le roi avait amenés de cette expédition. Ils ont
les parties naturelles et les mains coupées, comme pour leur reprocher de
n'avoir été ni assez courageux ni assez agissants dans leur défense. Sur la
muraille à gauche sont toutes sortes de figures très parfaites qui expriment
le triomphe et les sacrifices que le roi avait ordonnés au retour de cette
guerre. Au milieu du vestibule et à l'endroit où il est découvert on avait
dressé un autel d'une très belle pierre d'une grandeur étonnante et
admirablement bien travaillée. Enfin contre la muraille du fond sont deux
statues chacune d'une seule pierre de vingt-sept coudées de haut qui représentent
des personnes assises. On sort de ce péristyle par trois portes, dont l'une est
entre les deux statues et les deux autres à leurs côtés et l'on entre dans un
édifice posé sur de hautes colonnes qui a l'air d'un magnifique théâtre de
deux cents pieds de profondeur. Il y avait là une infinité de figures en bois
qui représentaient un grand auditoire attentif aux décisions d'un sénat occupé
à rendre la justice. Sur un des murs étaient les sénateurs au nombre de
trente. Au milieu d'eux était le chef de la justice ayant un amas de livres à
ses pieds et portant pendue à son cou la figure de la vérité qui avait les
yeux fermés. Cela marquait qu'un juge doit porter la vérité dans le cœur et
n'avoir point d'yeux pour les présents. De là on passait dans une place
environnée de palais de toute sorte de dessins, dans lesquels on voyait représentés
sur des tables tous les mets qui peuvent flatter le goût. Dans l'un était le
roi en habits magnifiques offrant aux dieux l'or et l'argent qu'il tirait chaque
année des mines de l'Égypte ; on voyait écrit au bas la valeur de ce revenu
qui rapporté à notre monnaie d'argent montait à trente-deux millions de
mines. Dans une autre était la bibliothèque sacrée avec cette inscription: Les
remèdes de l'âme. Dans une troisième étaient les images de tous les
dieux de l'Égypte et le roi qui offrait à chacun d'eux les présents qui leur
convenaient, attestant Osiris et tous les rois ses prédécesseurs qu'il avait
exercé la piété envers les dieux et la justice envers les hommes. A côté de
la bibliothèque, un des plus beaux palais de la place contenait vingt tables
entourées de leurs lits sur lesquels étaient les images de Jupiter, de Junon,
et du roi même. On croit que son corps reposait là. Plusieurs bâtiments étaient
joints à celui-là, dans lesquels on voyait les représentations de tous les
animaux sacrés. De là on montait dans le lieu qui était véritablement
construit en tombeau. On avait élevé sur la tombe une couronne d'or d'une coudée
d'épaisseur et de trois cent soixante-cinq coudées de tour. Chaque coudée répondait
à un jour de l'année et l'on y avait marqué le lever et le coucher des astres
pour ce jour-là, avec les indications astrologiques que la superstition des Égyptiens
y avait attachées. On dit que Cambyse enleva cette couronne, quand il pilla l'Égypte.
Tel était selon ces auteurs le tombeau du roi Osimandué, qui surpassait tous
les autres et par l'étendue immense qu'il lui avait donnée et par le travail
des ouvriers habiles qu'il y avait employés. VI. Ancienneté de Thèbes d'Égypte.
LES
Thébains se croient les plus anciens peuples du monde et ils disent que la
philosophie aussi bien que l'astronomie a pris naissance chez eux. Il est vrai
du moins que leur situation est favorable pour observer les astres ; aussi
font-ils une distribution des mois et des années plus naturelle que les autres
peuples, car rapportant les jours non à la lune mais au soleil, ils en donnent
trente à chaque mois, ajoutant encore cinq jours et un quart aux douze mois de
l'année, pour achever le cours du soleil. Ainsi ils ne sont point obligés
d'intercaler des mois et de supprimer des jours comme la plupart des Grecs. Il
paraît qu'ils avaient calculé fort exactement les éclipses du soleil et de la
lune, dont ils donnaient par avance un détail très juste et très conforme à
l'observation actuelle. VII. Fondation de Memphis : suite des principaux rois. Uchoreus.
LE
huitième des descendants d'Osimandué, nommé Uchoreus, comme son père, a bâti
la ville de Memphis, la plus fameuse de l'Égypte. Il choisit pour cela le lieu
le plus avantageux et le plus agréable du pays, qui est celui où le Nil se
partageant en plusieurs canaux forme et embrasse le Delta. Ainsi Memphis est la
barrière de l'Égypte et commande absolument l'entrée du fleuve. Son fondateur
lui donna cent cinquante stades de tour et la rendit également forte et
commode. Car pour la défendre des inondations il fit élever des terres qui la
bordaient entièrement du côté du midi et qui servaient de digues contre le
fleuve et de rempart contre les ennemis. Mais de plus il fit creuser des fossés
ou plutôt des lacs pour recevoir le fleuve autour de toute la ville, qui s'élevait
au milieu des eaux comme une citadelle inaccessible. A l'égard de la commodité,
il en rendit le séjour si sain et si délicieux que tous les rois, ses
successeurs, ayant abandonné Thèbes, tinrent toujours leur cour à Memphis. De
là vient que Thèbes a toujours diminué et que Memphis s'est toujours accrue
jusqu'au temps d'Alexandre. Mais celui-ci ayant bâti Alexandrie sur le bord de
la mer, tous ses successeurs en Égypte ont contribué à l'embellissement de
cette dernière ville, les uns par les palais qu'ils y ont fait construire, les
autres par les ports qu'ils y ont fait creuser, d'autres enfin par les offrandes
magnifiques et toutes royales dont ils l'ont enrichie, de sorte qu'elle passe
chez quelques-uns pour la première ou du moins pour la seconde ville du monde.
Nous en parlerons en son lieu. Outre les dehors de Memphis que nous venons de décrire,
Uchoreus y bâtit des palais aussi beaux qu'aucun de ceux que l'on voit chez
d'autres nations : mais ni les uns ni les autres ne paraissent dignes de la
magnificence et du goût de ses prédécesseurs en d'autres ouvrages. En effet,
tous ces peuples regardant la durée de la vie comme un temps court et de peu
d'importance, font au contraire beaucoup d'attention à la longue mémoire que
la vertu laisse après elle. C'est pour- quoi ils appellent les maisons des
vivants des hôtelleries, par lesquelles on ne fait que passer, mais ils donnent
le nom de demeures éternelles aux tombeaux des morts d'où l'on ne sort plus.
Ainsi les rois ont été comme indifférents sur la construction de leurs palais
et ils se sont épuisés dans la construction de leurs tombeaux. Quelques-uns
disent que Memphis fut ainsi nommée de la fille du roi qui la bâtit, et ils
content même qu'elle fut aimée du Nil qui se transforma en taureau et qui eut
d'elle un fils, nommé Égyptus, d'une force et d'une vertu merveilleuses. Toute
la contrée prit son nom de lui en mémoire et en reconnaissance de ce que dans
tout le temps de son règne il avait été juste, vigilant et père du peuple. VIII. Moeris ou Miris. Description du lac qui porte son nom.
DOUZE
générations après lui, Moeris succéda à l'empire de l'Égypte. Il fit faire
de vastes portiques dans le quartier septentrional de Memphis, et à six cents
stades de la ville il fit creuser un lac dont l'ouvrage est incroyable. Car on
dit que son circuit est de trois mille six cents stades et sa profondeur en
plusieurs endroits de cinquante toises, de sorte que considérant ce travail, on
demande combien de milliers d'hommes et quel nombre d'années ont dû y être
employés. Mais on ne saurait assez louer cette entreprise par rapport à
l'utilité que toute l'Égypte en a tirée, car les débordements du fleuve n'étant
avantageux qu'autant qu'ils gardent une certaine mesure, ce lac donne un écoulement
aux eaux du Nil lorsque leur abondance les ferait séjourner dans les campagnes
et d'un autre côté cet immense réservoir est une ressource contre l'indigence
d'eau qui serait à craindre dans les petites crues. Le lac communiquait au
fleuve par un canal de quatre-vingts stades de longueur et de trois cents pieds
de largeur. On recevait le Nil par ce canal ou l'on en retenait les eaux, selon
le besoin des laboureurs, par le moyen d'une écluse qu'on faisait ouvrir ou
fermer par des ouvriers très entendus et à très grands frais, puisqu'il en coûtait
cinquante talents pour chacune de ces deux opérations. Ce lac subsiste encore
aujourd'hui dans l'Égypte sans avoir perdu aucun de ses usages et il s'appelle
toujours le lac de Moeris. En le creusant ce roi fit laisser dans le milieu un
terrain en forme de piédestal sur lequel il éleva un tombeau et deux
pyramides, l'une pour lui et l'autre pour sa femme, toutes deux d'un stade de
hauteur. Il fit mettre sur chacune une figure de pierre assise sur un trône,
espérant laisser de lui par cet ouvrage une mémoire heureuse et immortelle. Il
donna à sa femme tout le revenu de la pêche de ce lac pour le seul entretien
de ses ajustements et de ses parfums. Ce revenu montait à un talent par jour.
Car il y avait jusqu'à vingt-deux espèces de poissons qui s'étaient multipliées,
de telle sorte qu'un nombre infini d'ouvriers occupés tous les jours à les
saler suffisaient à peine à cette fonction. Voilà ce que les Égyptiens
racontent du roi Moeris. IX. Sésostris. Son éducation, ses conquêtes.
Á
SEPT générations de lui on place Sésostris, celui de tous les rois d'Égypte
qui a fait les plus grandes & les
plus célèbres actions. Mais comme non seulement
les historiens grecs, mais encore les prêtres et les poètes égyptiens diffèrent
entre eux sur son sujet, nous tâcherons de rapporter ce que nous trouverons de
plus vraisemblable et de plus conforme aux monuments qui restent encore dans l'Égypte.
Á la naissance de Sésostris, son père conçut une idée digne d'un roi. Il se
fit amener tous les enfants de l'Égypte nés le même jour que lui. Rassemblant
en même temps des nourrices et nommant même des gouverneurs, il régla pour
tous une éducation commune. Il se persuadait que des enfants qui auraient vécu
familièrement avec son fils dès l'âge le plus tendre lui seraient plus attachés
dans la suite de sa vie et le serviraient mieux dans les combats. Il n'épargna
rien pour cette éducation et fit passer ces enfants par toutes sortes
d'exercices et de travaux. On ne leur donnait point à manger qu'ils n'eussent
couru cent quatre-vingts stades.
C'est par ces épreuves qu'ils devinrent tous des soldats invincibles et par la
force du corps et par la patience de l'âme. Ainsi Sésostris ayant été envoyé
par son père avec ses compagnons d'école en Arabie, pour sa première expédition,
il combattit contre des bêtes farouches, et supportant la faim et la soif dans
le désert, il asservit tous les peuples de l'Arabie qui n'avaient jamais reçu
le joug. Revenant ensuite vers le couchant il se rendit maître de la plus
grande partie de la Libye, n'étant encore qu'à la fleur de son âge. Enfin,
ayant succédé à la couronne de son père, et étant animé par les exploits
de sa jeunesse, il prit le dessein de conquérir toute la terre. Quelques-uns
disent que sa fille, nommée Athirte, l'excita à se rendre maître du monde et
qu'étant fort au-dessus de son sexe par son intelligence, elle lui fournit des
expédients pour faciliter son entreprise. D'autres disent que cette princesse
étant fort habile dans la connaissance de l'avenir, assura son père du succès
par des présages tirés des sacrifices qu'elle avait faits, des songes qu'elle
avait eus dans les temples et des signes qui avaient paru dans le ciel.
Quelques-uns ont écrit à ce propos qu'au temps de la naissance de Sésostris,
son père vit en songe Vulcain qui lui prédit que son fils aurait l'empire de
l'univers. C'est dans cette vue et dans cette espérance que son père avait
pris tant de soin de former avec lui ceux qui devaient l'aider à remplir une si
grande destinée, et ce ne fut, selon les mêmes auteurs, que sur la promesse
des dieux que lui-même osa entreprendre une telle conquête. Avant toutes
choses il travailla à s'acquérir la bienveillance de tous ses sujets pour
engager ceux qui devaient le suivre à subir courageusement tous les périls de
cette guerre et ceux qui demeureraient en Égypte à ne rien innover en son
absence. Ainsi il traitait favorablement tout le monde, donnant aux uns des
sommes d'argent et aux autres des terres, pardonnant à quelques coupables, témoignant
enfin à tous beaucoup de douceur et d'affabilité. Il renvoya absous tous les
criminels de lèse-majesté et paya les dettes d'un grand nombre de gens qui étaient
détenus dans les prisons à la poursuite de leurs créanciers. Il divisa toute
l'Égypte en trente-six provinces dont les gouverneurs s'appelaient nomarches. Ils levaient les deniers du prince et réglaient toutes
les autres affaires dans leur ressort. Il rassembla donc tout ce qu'il y avait
d'hommes vigoureux dans l'état et en forma une armée proportionnée à la
grandeur de son entreprise, car elle était composée de six cent mille hommes
de pied, de vingt-quatre mille chevaux et de vingt-sept mille chariots de
guerre. Il donna pour officiers à cette armée ses compagnons d'école ou ses
frères d'armes au nombre de mille sept cents, qui se soutenaient les uns les
autres par une émulation mutuelle et née dans les exercices de leur enfance.
Ils avaient tous pour le roi, et les uns pour les autres, une amitié vraiment
fraternelle, et ils s'étaient déjà formés dans les guerres précédentes. Il
commença par distribuer à tous ses soldats le terroir le plus fertile de l'Égypte,
afin que laissant à leur famille un bien suffisant ils se disposassent au départ
avec plus de courage et de liberté d'esprit. S'étant mis en marche, il tomba
d'abord sur les Éthiopiens qui sont du côté du midi, et les ayant défaits,
il exigea d'eux pour tribut de l'or, de l'ébène et de l'ivoire. Il fit équiper
ensuite sur la mer Rouge une flotte de quatre cents voiles et fut le premier
prince de ces contrées qui fit voir des vaisseaux de guerre. Il se rendit maître
par leur moyen de toutes les provinces maritimes & de toutes les îles de la
mer Rouge jusqu'aux Indes, pendant que lui-même conduisant l'armée de terre
subjugua toute l'Asie, car non seulement il parcourut tous les lieux où
Alexandre a porté depuis ses conquêtes, mais il pénétra même jusqu'en des
pays où le roi de Macédoine n'est jamais entré. En effet, Sésostris passa le
Gange et traversant toutes les Indes, il parvint jusqu'à l'océan oriental, d'où
revenant par le Septentrion, il conquit toute la Scythie jusqu'au fleuve Tanaïs
qui sépare l'Asie d'avec l'Europe. On dit que quelques Égyptiens ayant été
laissés alors aux environs du Palu-Méotide donnèrent l'origine aux peuples de
la Colchide, et pour preuve qu'ils descendent des Égyptiens, on allègue la
coutume qu'ils ont de circoncire les mâles comme en Égypte, coutume qui est
passée en loi chez toutes les colonies égyptiennes aussi bien que chez les
Juifs. Il soumit ainsi toute l'Asie et la plupart des îles Cyclades. Etant venu
de là en Europe et parcourant toute la Thrace, il courut risque de perdre son
armée faute de vivres et par la fatigue des longues marches. C'est pourquoi il
mit fin à ses exploits dans la Thrace. Mais il avait fait dresser des colonnes
dans presque tous les lieux où il avait passé, avec cette inscription en
caractères égyptiens et sacrés : "Sésostris Roi des Rois et Seigneur
des Seigneurs a conquis cette province par ses armes."
Mais chez les peuples belliqueux ces colonnes étaient chargées d'une
figure d'homme et chez les peuples lâches et timides d'une figure de femme. Il
laissa en quelques endroits sa statue en pierre ayant des traits et une lance à
la main et de quatre palmes plus hautes que les quatre coudées de sa taille
naturelle. Au reste, traitant équitablement les peuples qu'il avait soumis, il
leur imposa des tributs proportionnés à leurs forces et les obligea de les
apporter eux-mêmes dans l'Égypte où il revint au bout de neuf ans, avec une réputation
supérieure à celle de tous les rois, ses prédécesseurs. Il fit son entrée
suivi d'une foule innombrable de captifs et chargé d'immenses dépouilles. Il
en orna tous les temples de l'Égypte et en récompensa ceux de ses soldats qui
s'étaient distingués par leurs actions. En un mot, ses exploits ne lui procurèrent
pas seulement un retour glorieux dans son royaume, mais ils lui donnèrent moyen
d'apporter dans sa patrie une infinité de richesses et d'inventions très
utiles. X. Retour de Sésostris. Ses édifices et ses réglements en Égypte.
SÉSOSTRIS
ayant renoncé à tout projet de guerre licencia ses troupes
et assura à tous ses soldats la jouissance des biens qu'ils avaient
acquis par tant de travaux. Ne perdant point toutefois l'amour de la gloire et
voulant au contraire affermir la sienne par toutes sortes d'endroits, il
entreprit des ouvrages magnifiques par le dessein et par la dépense ; mais ils
étaient tels qu'en immortalisant son nom, ils devaient contribuer aussi pour
toujours à la sûreté et à la commodité de l'Égypte. Commençant par la
religion il fit bâtir en chaque ville un temple en l'honneur du dieu qu'on y révérait
particulièrement. Il n'employa à ces ouvrages aucun de ses sujets et il n'y
fit travailler que les captifs. Il eut soin même de faire graver ces mots sur
tous les temples : "Aucun Égyptien n'a mis la main à cet édifice."
On dit encore que les captifs de Babylone, ne pouvant supporter ces travaux,
trouvèrent moyen de s'échapper et que s'étant rendus maîtres d'un terrain
avantageux sur les bords du fleuve, ils firent la guerre aux Égyptiens et ravagèrent
la campagne des environs, mais enfin, par un traité fait avec eux, ils habitèrent
tranquillement le lieu où ils s'étaient retirés et le nommèrent Babylone en
mémoire de la capitale de leur patrie. C'est ainsi que leurs voisins ont donné
le nom de Troie à une ville qu'on voit encore le long du Nil, car on raconte
que Ménélas revenant de l'expédition de Troie avec un grand nombre de captifs
aborda en Égypte et que ces
captifs s'étant soulevés se saisirent de même d'un lieu sûr d'où ils se défendirent
contre lui jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu la liberté et où ils bâtirent
ensuite cette seconde Troie. Je n'ignore pas que Ctésias de Cnide rapporte dans
son histoire une autre origine de ces deux villes, car il dit qu'elles ont été
bâties par des originaires de Babylone et de Troie, qui se trouvèrent à la
suite de Sémiramis lorsqu'elle passa en Égypte. Je n'entreprends pas de démêler
la vérité sur cet article : mais rapportant les opinions différentes que je
trouve dans les historiens, j'en laisse le choix au discernement des lecteurs. Sésostris
fit élever, en plusieurs endroits de l'Égypte des terrasses d'une hauteur et
d'une étendue très considérables et ordonna aux habitants de toutes les
villes, auxquelles la nature n'avait pas fourni de semblables remparts, d'y
aller bâtir des maisons et de s'y établir afin de se mettre, eux et leurs
troupeaux, au-dessus des débordements du Nil. Il fit faire des canaux de
communication depuis Memphis jusqu'à la mer d'Arabie, pour faciliter le
commerce de tous les peuples de la terre avec l'Égypte et pour abréger le
transport des fruits et de toutes les marchandises. Mais le principal est qu'il
mit tout le royaume à couvert des incursions des ennemis. Car au lieu qu'avant
lui l'Égypte était ouverte de tous les côtés et que l'on pouvait la
parcourir presque tout entière à cheval et même en chariot, il la rendit par
ces canaux très difficile à traverser. De plus, il fit fermer tout le côté
de l'Égypte qui regarde l'Orient par un mur de quinze cents stades de longueur
qui coupait le désert depuis Péluse jusqu'à Héliopolis, pour arrêter les
courses des Syriens et des Arabes. Il
fit construire un vaisseau de bois de cèdre, long de deux cent quatre-vingts
coudées, revêtu d'argent en dedans et d'or en dehors, il offrit au dieu qu'on
adore à Thèbes. Il éleva deux obélisques
d'une pierre très dure, de cent vingt coudées de haut, sur lesquels il fit
graver le dénombrement de ses troupes, l'état de ses finances et le nombre des
nations qu'il avait soumises. Il plaça à Memphis dans le temple de Vulcain sa
statue et celle de sa femme, l'une et l'autre d'une seule pierre de trente coudées
de haut. Il y joignit aussi celles de ses fils, mais elles n'avaient que vingt
coudées. Voici ce qui donna lieu à cette consécration. Sésostris à son
retour en Égypte s'étant arrêté à Péluse où son armée séjournait, pensa
périr avec sa femme et ses enfants par la perfidie de son frère. Ce fut après
un festin solennel où ce traître les avait invités, car l'excès du vin ayant
assoupi tout le monde, il fit mettre pendant la nuit le feu dans la tente où
ils étaient, avec de la paille séchée et préparée depuis longtemps à ce
dessein. La flamme gagna tout à coup, et ceux qui gardaient la tente du roi, se
trouvant appesantis par le vin et par le sommeil, ne purent donner qu'un secours
faible et insuffisant. Dans cette extrémité Sésostris levant les mains au
ciel demanda aux dieux le salut de sa femme et de ses enfants. En effet, il échappa
avec eux du milieu des flammes. En reconnaissance de ce bienfait, il consacra
des temples à tous les dieux, comme nous l'avons déjà dit, mais surtout à
Vulcain auquel il se croyait particulièrement redevable de la vie. Entre les
actions les plus remarquables de Sésostris, on doit compter la manière dont il
traitait les princes vaincus auxquels il avait laissé les royaumes ou les
provinces qu'il venait de conquérir. Ils étaient obligés de lui apporter des
présents une fois l'année, dans le temps qu'il leur avait marqué. Sésostris
leur faisait d'ailleurs toute sorte d'honneurs, mais lorsqu'il entrait dans la
ville ou qu'il allait au temple, il faisait dételer les quatre chevaux de front
de son chariot et mettre en leur place ces rois ou ces gouverneurs, leur voulant
faire sentir par là qu'ayant vaincu les plus puissants princes de la terre, sa
valeur l'avait mis hors de toute comparaison avec le reste des hommes. Il paraît
en effet avoir surpassé tous les rois qui ont jamais été, par sa puissance,
par ses exploits, par le nombre de ses offrandes et par les ouvrages qu'il a
fait faire dans l'Égypte. Ayant perdu la vue après un règne de trente-trois
ans, il se donna volontairement la mort. Il fut loué de cette action par les prêtres
et par tous les Égyptiens, comme ayant fait une fin digne de la grandeur d'âme
qu'il avait marquée pendant le cours de sa vie. La vénération pour le nom de
Sésostris demeura si longtemps imprimée dans tous les cœurs, que l'Égypte étant
tombée plusieurs siècles après lui sous la domination des Perses, et Darius,
père de Xerxès voulant faire mettre sa statue au-dessus de celle de Sésostris,
le grand-prêtre, de la part de tout le collège assemblé sur ce sujet,
s'opposa au dessein de Darius, lui représentant qu'il n'avait pas encore
surpassé les actions de Sésostris. Darius ne fut point choqué de sa liberté
des prêtres et il répondit qu'il
s'efforcerait d'atteindre à la gloire de ce héros, s'il atteignait à ses années.
Il les invita même de comparer dès ce moment ses actions aux siennes en
suivant la proportion de l'âge, ce qui était la seule manière équitable de
faire ce parallèle. Nous finirons là ce qui regarde Sésostris. XI. Fils et successeur de Sésostris ou Sesostris II.
SON
FILS étant monté sur le trône et ayant pris même le nom de son père, ne fit
aucun exploit ni aucune autre action digne de remarque. Il ne lui ressembla que
par le malheur qu'il eut de perdre la vue, soit que ce fût une infirmité de
famille ou selon que d'autres l'ont cru, une punition du ciel. Car il avait eu
l'impiété de tirer des flèches contre le fleuve. Cet accident l'ayant fait
recourir aux dieux, il essaya longtemps de les apaiser par toutes sortes
d'offrandes et de sacrifices, sans y pouvoir réussir. Enfin au bout de dix ans
un oracle lui ordonna de faire un vœu au dieu d'Héliopolis et de se laver les
yeux avec l'urine d'une femme qui n'eût eu de commerce qu'avec son mari : il
essaya celle d'un grand nombre de femmes à commencer par la sienne. Il ne
trouva le remède qu'il cherchait que dans l'urine de la femme d'un jardinier,
qui eut un tel succès qu'il l'épousa après sa guérison. Il fit brûler les
autres toutes vives dans un village qui fut appelé depuis cet événement le Tertre
sacré. Il accomplit ensuite son vœu à Héliopolis, conformément à
l'ordre de l'oracle qui lui avait ordonné de faire élever deux obélisques
d'une seule pierre de huit coudées d'épaisseur et de cent coudées de hauteur. XII. Rois ignorés avant Amasis, mauvais prince auquel succède Actisanès, éthiopien, son vainqueur.
ON
TROUVE après lui une longue liste de ses successeurs dont aucun n'a rien fait
qui mérite d'être écrit et l'on arrive enfin à Amasis dont le règne a été
violent à l'égard de ses sujets. Il fit mourir les uns sans aucune forme de
justice, il confisqua le bien des autres et il se comporta à l'égard de tous
avec une dureté et une arrogance extrême. Ses peuples supportèrent le joug
tant que l'autorité absolue les tint dans la crainte et dans le silence. Mais
Actisanès, roi d'Éthiopie, ayant
déclaré la guerre à Amasis, ils prirent cette occasion de faire éclater leur
haine contre lui en l'abandonnant, de sorte qu'ayant été aisément vaincu, l'Égypte
tomba sous la puissance des Éthiopiens. Actisanès n'abusa point de sa fortune
et traita favorablement ses nouveaux sujets : il prit un tempérament
particulier à l'égard de ceux qu'on accusait de vol, car il ne les condamna
point à la mort mais pour ne pas les laisser impunis, fit couper le nez à tous
ceux qui furent convaincus juridiquement de leur crime. Il les envoya ensuite
dans le fond du désert et leur bâtit une ville qui s'appela Rhinocolure, d'un
mot qui exprime le châtiment qu'il leur avait fait souffrir. Cette ville, située
dans les confins de l'Égypte et de la Syrie, non loin du rivage de la mer,
manque de presque toutes les commodités de la vie, car elle est tout entourée
de marais salés, et l'eau que les puits fournissent en petite quantité est amère
et malfaisante. Il sépara ainsi ces malheureux du commerce des honnêtes gens,
afin de les mettre pour le reste de leurs jours hors d'état de faire tort à
personne, et de peur qu'étant confondus dans la foule ils ne fussent méconnus.
Cependant la pauvreté inspirant aux hommes toute sorte d'inventions, ils se
formèrent dans ce lieu inculte et abandonné, une vie et des arts conformes à
leurs besoins, car allant chercher du chaume dans les terres des environs, ils
en tiraient une espèce de chanvre, dont ils faisaient des filets de la longueur
de plusieurs stades qu'ils étendaient sur le bord de la mer pour prendre des
cailles. Ces oiseaux s'y jetaient par bandes et cette chasse suffisait à leur
nourriture. XIII. Mendès auteur du Labyrinthe LES Égyptiens ayant recouvré leur liberté après la mort d'Actisanès élurent un roi de leur nation nommé Mendès, que quelques-uns appellent Marrus. Celui-ci n'entreprit aucune expédition militaire, mais il se fit un tombeau connu sous le nom de Labyrinthe. Cet ouvrage est moins considérable par sa grandeur immense que par l'artifice inimitable dont il et construit, car, lorsqu'on y est entré, il est comme impossible d'en sortir sans le secours d'un guide qui en sache parfaitement les détours. Quelques-uns disent que Dédale étant venu en Égypte et ayant admiré cet édifice, en fit pour le roi Minos en l'île de Crète un semblable à celui de Mendès, et les poètes ont ajouté qu'il avait servi de demeure au Minotaure. Mais le Labyrinthe de Crète ne paraît plus, soit que quelque roi l'ait renversé, soit que le temps l'ait détruit, au lieu que celui d'Égypte subsiste encore aujourd'hui dans son entier. XIV. Interrègnes : Cétès ou Prothée, Remphis et quelques autres rois fainéants à l'exception de Nileus, duquel le fleuve a tiré son nom.
APRÈS
la mort de Mendès il y eut un interrègne de cinq générations ou de cent
cinquante ans. Enfin un homme du peuple fut élu roi. Les Égyptiens le nomment
Cétès. Il paraît que c'est le Protée des Grecs qui se trouva à la guerre de
Troie. Car ce que ceux-ci disent de leur Protée, savoir qu'il prédisait les
vents et qu'il avait la faculté de prendre toute sorte de figures et de se
transformer tantôt en bête, tantôt en arbre, tantôt en feu, les prêtres égyptiens
le disent aussi de leur Cétès. Ils prétendent qu'il avait appris la
divination par le commerce continuel qu'il entretenait avec les astrologues, et
qu'à l'égard de ces métamorphoses c'est une fable qui est née chez les Grecs
d'une coutume qu'avaient les rois égyptiens. Ils portaient sur leur tête pour
marque de leur force et de leur puissance la dépouille d'un lion ou d'un
taureau ou d'un dragon. Ils ont même porté des branches d'arbres, du feu, et
quelquefois des parfums exquis. Ces ornements servaient à les parer, ou à
jeter la terreur et la superstition dans l'âme de leurs sujets. Le fils de Protée,
nommé Remphis, ayant succédé à son père employa tout le temps de son règne
à grossir ses finances et à faire des amas d'or et d'argent. Une inclination
si basse ne lui permit pas de contribuer en rien à l'enrichissement des
temples, ni à l'embellissement des villes. Ainsi, ayant été plutôt un bon économe
qu'un bon roi, au lieu d'un nom recommandable et d'une mémoire illustre, il
laissa plus de richesses qu'aucun de ses prédécesseurs, car on dit qu'on
trouva dans ses coffres quatre cent mille talents. Dans l'espace de deux cent
dix ans après lui on ne rencontre que des rois fainéants et qui se sont
endormis dans la paresse et dans la volupté. Les annales sacrées n'ont conservé
d'eux aucune action qui puisse avoir place dans l'histoire. Il faut pourtant
exempter de ce reproche Nileus qui passe pour avoir donné le nom au fleuve
qu'on appelait auparavant Égyptus. Les canaux, les digues et une infinité
d'autres travaux qu'il fit faire pour rendre le Nil moins dangereux et plus
utile, ont mérité que le fleuve par ce nouveau nom rappelât toujours dans la
mémoire des hommes celui du roi même. XV. Chemmis auteur de la grande pyramide.
SON
huitième successeur fut Chemmis né à Memphis qui régna cinquante ans. Ce fut
lui qui fit élever la plus grande des trois pyramides, qu'on met au rang des
sept merveilles du monde. Elles sont du côté de la Libye à 120 stades de
Memphis et à quarante-cinq du Nil. Elles étonnent tous ceux qui les voient et
par leur hauteur et par leur beauté. La base de la plus grande est un carré
dont chaque côté est de sept cents pieds. La pyramide en a plus de six cents
de hauteur. Ses quatre faces diminuent en s'élevant, de telle sorte qu'elles
ont encore six coudées de largeur au sommet qui les termine. Elle est
construite tout entière de pierres très difficiles à travailler, mais aussi
d'une durée éternelle, car bien qu'il y ait aujourd'hui mille ans, à ce qu'on
dit, que la pyramide subsiste et que d'autres même assurent qu'il y en a trois
mille quatre cents, elle s'est conservée jusqu'à nos jours sans être endommagée
en aucun endroit. On avait fait venir les pierres du fond de l'Arabie et comme
on n'avait pas encore l'art d'échafauder, on dit qu'on s'était servi de
terrasses pour les élever. Mais ce qu'il y a de plus incompréhensible dans cet
ouvrage, est, qu'étant au milieu des sables, on n'aperçoit aucune trace ni du
transport, ni de la taille des pierres, ni des terrasses dont nous avons parlé,
de telle sorte qu'il semble que sans emprunter la main des hommes qui est
toujours fort lente, les dieux ont placé tout d'un coup ce monument au milieu
des terres. Quelques égyptiens apportent une explication de cet effet aussi
fabuleuse et plus grossière que celle-là. Car ils disent que ces terrasses,
ayant été faites d'une terre pleine de sel et de nitre, le fleuve en se débordant
les a fait fondre et disparaître sans le secours des ouvriers. Cela ne saurait
être vrai, et il est bien plus sensé de dire que les mêmes mains qui avaient
été employées à apporter ces terres furent employées à les remporter et à
remettre le sol dans le même état qu'il était auparavant, d'autant plus qu'on
dit que trois cent soixante mille manœuvres ou esclaves furent occupés près
de vingt ans à ce travail. XVI. Cephren
A
CHEMMIS succéda son frère Cephren qui régna cinquante-six ans.
XVII. Micérinus et Bocchoris
APRÈS
eux régna Micerinus que quelques-uns nomment Cherinus, fils de Chemmis, qui
avait élevé la première pyramide. Celui-ci ayant entrepris d'en faire une
troisième, mourut avant l'entière exécution de son dessein. Mais comme elle
était déjà commencée, les côtés de la base avaient trois cents pieds et
les faces jusqu'à la quinzième assise étaient de pierres noires semblables à
la pierre de Thèbes. Tout le reste devait être de même pierre que les autres
pyramides. Cette troisième aurait été, comme on voit, plus petite que les
deux premières ; mais elle les surpassait déjà par le choix de la pierre et
par la beauté du travail. Le nom de Micerinus est écrit sur la face qui
regarde le Septentrion. On dit que ce roi détestant la tyrannie et les
vexations de ses prédécesseurs se montra doux et bienfaisant envers ses
peuples. Il rechercha même avec soin leur affection et il réparait surtout le
tort qu'il croyait avoir été fait à des gens de bien dans les jugements
publics. Il fit enfin de grands dons à tous les lieux où l'on rendait des
oracles. Il y a trois autres pyramides dont les bases ont leurs côtés de deux
cents pieds. Á la grandeur près, elles ressemblent assez aux autres. Elles
furent bâties, dit-on, par les trois rois précédents pour la sépulture de
leurs femmes. On convient que ces ouvrages sont au-dessus de tout ce que l'on
voit en Égypte, non seulement par la grandeur de la masse et par les sommes
prodigieuses qu'ils ont coûté, mais encore par la beauté de leur
construction. Et les ouvriers qui les ont rendues si parfaites sont bien plus
estimables que les rois qui en ont fait la dépense. Car les premiers ont donné
par là une preuve mémorable de leur génie et de leur adresse ; au lieu que
les rois n'y ont contribué que par les richesses qui leur avaient été laissées
par leurs ancêtres ou qu'ils extorquaient de leurs sujets. Au reste ni les
historiens ni les Égyptiens même ne sont d'accord sur l'article des pyramides,
car la plupart leur donnent pour auteurs les rois que nous avons nommés, mais
quelques-uns les mettent sous d'autres noms et ils disent que la première est
d'Armaeus, la seconde d'Ammosis et la troisième d'Inaron. D'autres encore
disent que cette troisième est le tombeau de la courtisane Rodope et que des
gouverneurs de province, ses amants, l'avaient fait élever pour elle à frais
communs. Boccoris succéda à ces rois. Sa taille était peu avantageuse, mais
il passa de bien loin ses derniers prédécesseurs en esprit et en sagesse.
XVIII.
Sabacon
PLUSIEURS
siècles après lui on trouve Sabacon né en Ethiopie. Celui-ci se distingua
entre tous les rois d'Égypte par sa piété et par la douceur de son règne.
Une des grandes marques qu'il ait données de la bonté de son naturel est
d'avoir aboli la plus grande de toutes les punitions juridiques qui est la
peine de la mort, car au lieu du dernier supplice, il ordonna qu'on
condamnerait les criminels aux travaux dans les villes où on les
distribuerait. Il leur fit faire plusieurs digues et plusieurs canaux qui étaient
ou nécessaires ou utiles. Il jugea qu'en sauvant ainsi la vie à ces
malheureux, il changerait une rigueur infructueuse en une punition dont l'Égypte
tirerait de grands avantages. On allègue pour preuve de sa piété
l'abdication qu'il fit de la royauté sur un songe qu'il avait eu. Le Dieu de
Thèbes lui apparut et lui dit que son règne ne serait pas longtemps heureux
en Égypte, s'il ne faisait couper tous les prêtres par la moitié du corps
pour passer entre deux accompagné de toute sa maison. Cette vision étant
revenue plusieurs fois, il manda tous les prêtres et leur dit que les dieux
lui marquaient qu'il ne leur était pas agréable, puisque au fond, leur
volonté ne pouvait être qu'il exécutât un tel ordre, qu'ainsi il aimait
mieux se retirer et mourir s'il le fallait, que de demeurer plus longtemps sur
un trône où il déplaisait aux dieux ou de souiller sa vie et sa mémoire de
tant de meurtres. Ainsi ayant remis l'empire aux Égyptiens il se retira en
Ethiopie.
XIX.
Interrègne. Les douze
gouverneurs régnant ensemble et le tombeau commun qu'ils firent construire.
IL
Y EUT alors un interrègne de deux ans qui fut rempli de troubles et de
guerres civiles jusqu'à ce qu'enfin douze des principaux gouverneurs se lièrent
entre eux par un serment réciproque et s'étant promis de se soutenir
mutuellement, ils se déclarèrent rois tous ensemble dans le sénat de
Memphis. Ayant régné quinze ans dans une grande concorde ils entreprirent de
se bâtir un tombeau commun afin qu'étant associés aux mêmes honneurs dans
la sépulture comme ils l'avaient été dans la royauté
ce monument rendît à la postérité un témoignage glorieux d'une
union si rare. Ils s'efforcèrent de surpasser dans cet ouvrage tous leurs prédécesseurs.
Ayant choisi un terrain convenable vers l'entrée du lac de Moeris dans la
Libye, ils y dressèrent un tombeau de pierres choisies. C'était un carré
dont chaque côté avait un stade de longueur. On n'a pas depuis porté plus
loin l'adresse du ciseau et la beauté de la sculpture. Dès qu'on a passé la
porte, on voit un palais dont chacun des quatre côtés était orné de
quarante colonnes. Une seule pierre servait de plafond à tout l'édifice. On
avait gravé au-dessous des étables et d'autres bâtiments. On avait peint
aussi avec un grand art les villes où était né chacun de ces rois avec les
sacrifices et les autres cérémonies qu'on y faisait en l'honneur des dieux.
En un mot le dessein de l'ouvrage était d'une telle magnificence et l'exécution
était si parfaite dans ce qu'on avait commencé, que si ces rois ne se
fussent séparés avant la fin de leur entreprise, l'Égypte n'aurait rien eu
de comparable à ce monument. Mais après la quinzième année de leur règne
la suprême puissance fut dévolue à un seul, à l'occasion que je vais dire.
XX.
Psamméticus
PSAMMÉTICUS
de Saïs, un des douze rois, lequel était gouverneur des provinces maritimes,
trafiquait avec les marchands étrangers et surtout avec ceux de la Phénicie
et de la Grèce. Il tirait par là de grands profits de son gouvernement et il
avait acquis beaucoup d'amis et de crédit chez les nations voisines, outre
les richesses qu'on lui en apportait. Ces avantages excitèrent la jalousie
des rois ses collègues et ils lui déclarèrent la guerre. De plus, quelques
historiens rapportent qu'un oracle leur annonça que le premier d'entre eux
qui ferait une oblation au dieu de Memphis dans une coupe d'airain règnerait
seul sur toute l'Égypte. Or un prêtre leur ayant présenté un jour douze
coupes d'or pour faire leurs oblations, Psamméticus ôta son casque de dessus
sa tête et s'en servit pour faire la sienne. Cette action ayant été
suspecte à ses collègues, ils ne voulurent pas le tuer, mais ils le chassèrent
et l'obligèrent de se retirer dans les marais qui sont auprès de la mer.
Enfin soit que leur division eût été causée par l'ambition de Psamméticus
ou par
la jalousie des autres rois, celui-là fit lever des soldats à prix d'argent
dans la Carie et dans l'Ionie, et défit en bataille rangée ses ennemis
rassemblés devant une ville nommée Momemphis. De ces rois vaincus les uns
furent tués dans le combat et les autres ayant été poussés jusque dans la
Libye, ne furent plus en état de disputer la souveraineté à Psamméticus.
Ainsi étant demeuré seul maître de l'Égypte, il consacra au dieu de
Memphis un vestibule tourné du côté de l'Orient. Il l'environna d'un péristyle
auquel des figures colossales de dix-huit pieds de haut servaient de colonnes.
Outre la solde dont il était convenu avec les troupes étrangères qui
l'avaient servi, il leur distribua encore de grands présents et leur donna un
peu au-dessus de l'embouchure de Péluse un territoire nommé le
camp, qu'ils partagèrent et dont ils tirèrent les portions au sort.
Amasis qui régna plusieurs années après, les rappela de cet endroit
pour les placer dans Memphis. Comme Psamméticus était parvenu à la
monarchie par le secours de ces troupes soudoyées, il avait une confiance
particulière en elles et il remplit son armée de corps étrangers, dans la
guerre qu'il porta en Syrie. Il affecta de les distinguer, car toutes les fois
qu'il s'agissait de se mettre en ordre de bataille, il leur donnait toujours
la droite, laissant à la gauche la phalange des Égyptiens. Ceux-ci, indignés
de cette préférence, désertèrent tout d'un coup au nombre de deux cent
mille et se retirèrent du côté de l'Éthiopie, dans le dessein de se rendre
maîtres d'un canton où ils vivraient indépendants. Le roi leur envoya
d'abord quelques-uns de ses principaux officiers pour leur faire quelque
satisfaction sur l'injure qu'ils croyaient avoir reçue, mais comme ils ne se
rendirent pas à cette démarche, il les suivit par mer avec ses troupes fidèles,
il les rencontra non loin du Nil lorsqu'ils étaient déjà prêts à sortir
de l'Égypte, il les conjura de
ne pas abandonner ainsi leurs temples, leur patrie, leurs femmes et leurs
enfants. Eux aussitôt frappant de leurs javelots et de leurs boucliers les
uns contre les autres, répondirent en criant de toutes leurs forces que tant
qu'ils auraient ces armes avec eux, ils trouveraient aisément une patrie et
que tant qu'ils seraient hommes, ils ne manqueraient ni de femmes, ni
d'enfants. Se remplissant ainsi de courage et méprisant ce que les autres
hommes ont de plus précieux et de plus cher, ils s'emparèrent du lieu le
plus avantageux de l'Éthiopie ; ils le partagèrent entre eux et s'y établirent.
Psamméticus sentit vivement cette désertion. Cependant il pourvut à tout
dans l'Égypte, il régla l'état de ses finances, il fit enfin une alliance
et une ligue avec les Athéniens et les autres Grecs. Il accordait toutes
sortes de privilèges aux étrangers qui venaient s'établir volontairement en
Égypte, mais il aimait surtout les Grecs et il fit apprendre à ses enfants
toutes les sciences de la Grèce. Il fut le premier de tous les rois d'Égypte
qui ouvrit ses ports au commerce de toutes les nations et qui favorisa la
navigation dans ses mers. Car ses prédécesseurs avaient jusqu'alors rendu l'Égypte
inaccessible aux étrangers en tuant ou faisant esclaves tous ceux qu'on
pouvait surprendre le long de leurs côtes. Cette horrible maxime des Égyptiens
a donné lieu à la fable de Busiris si fameuse chez les Grecs, car au fond,
le fait particulier dont on accuse ce roi, n'est pas véritable, mais c'est
une exagération dont son inhumanité qui n'était que trop réelle avait été
le fondement. XXI. Apriès et Amasis son successeur et dernier roi de l'ancienne Égypte.
VINGT
ANS après Psamméticus, Apriès régna vingt-deux ans. Ayant levé de
puissantes armées de terre et de mer il alla attaquer l'île de Chypre et la
Phénicie. Il emporta Sidon de force et jeta par cet essai tant de terreur
dans les autres villes qu'elles se rendirent d'abord. Il vainquit ensuite dans
un grand combat sur mer les Cypriotes et les Phéniciens ensemble et il
retourna dans l'Égypte chargé de dépouilles. Mais ensuite ayant envoyé l'élite
de ses troupes aux sièges de Cyrène et de Barce et en ayant perdu la plus
grande partie, ce mauvais succès aliéna l'esprit de ceux qui en revinrent,
car on le soupçonna de s'être défait exprès de la meilleure partie de ses
sujets pour régner avec plus d'empire sur le reste. Ce soupçon ayant excité
un soulèvement général, il envoya Amasis, un des hommes les plus considérables
de l'état, vers les rebelles. Mais Amasis, au lieu de s'acquitter de sa
commission et de tâcher de les ramener à l'obéissance d'Apriès, fomenta
leur rébellion et se fit déclarer roi. Toute l'Égypte se rangea bientôt de
son parti, et Apriès ne sachant à quoi se résoudre, eut enfin recours à
ses troupes étrangères qui faisaient environ trente mille hommes. Il se
donna un sanglant combat vers le village de Maria, et Apriès ayant été pris
vivant fut ensuite étranglé. Amasis travailla d'abord à s'affermir sur le
trône. Il régna depuis avec une grande équité et s'acquit beaucoup de
gloire. Il subjugua l'île de Chypre et fit aux dieux des offrandes
magnifiques. Il mourut après un règne de cinquante-cinq ans, vers le temps où
Cambyse, roi de Perse, entreprit la conquête de l'Égypte, c'est-à-dire en
la troisième année de la soixante-troisième olympiade, où Parménide de
Camarine remporta le prix de la course. XXII. Lois de l'Égypte. Mœurs des Égyptiens et premièrement des rois.
APRÈS
avoir raconté dans une étendue qui nous a paru suffisante les actions des
anciens rois d'Égypte jusqu'à la mort d'Amasis, nous renvoyons à leur temps
l'histoire de ceux qui les ont suivis, pour placer ici un abrégé des lois et
des mœurs des Égyptiens qui paraîtront sans doute merveilleuses et d'une
grande instruction pour le lecteur. Elles n'ont pas été révérées des Égyptiens
seuls, les Grecs mêmes les ont admirées, de sorte que les plus habiles
d'entre eux se sont fait honneur de venir jusqu'en Égypte pour y apprendre
les maximes et les coutumes de cette fameuse nation. Car bien que l'entrée de
l'Égypte fût autrefois difficile aux étrangers, comme nous l'avons dit plus
haut, cependant Orphée et le poète Homère entre les plus anciens, Pythagore
de Samos et le législateur des Athéniens, Solon, entre plusieurs autres plus
récents n'ont pas laissé d'en entreprendre le voyage. Les Égyptiens disent
que l'écriture et l'astronomie ont pris naissance chez eux. Ils ont proposé
les premiers problèmes de géométrie et ont inventé la plupart des arts.
Ils prouvent que leurs lois sont excellentes, parce qu'ils comptent plus de
quatre mille sept cents ans où l'Égypte a été gouvernée par des rois
presque tous nés chez eux qui ont rendu ce royaume le plus heureux qui fût
au monde, ce qui ne serait pas arrivé si les rois et les sujets n'avaient
suivi des lois très sages et n'eussent reçu une éducation très parfaite.
Mais nous omettrons dans ce récit les fictions incroyables qu'Hérodote et
quelques autres écrivains ont inventées d'eux-mêmes et qu'ils ont préférées
à la vérité, croyant attirer par là l'attention de leurs lecteurs. Nous
nous en tiendrons à ce que nous avons trouvé dans les livres qui ont été
écrits par les prêtres égyptiens et nous le rapporterons avec une exacte
fidélité. Dans les premiers temps les rois ne se conduisaient point en Égypte,
comme chez les autres peuples, où ils font tout ce qu'ils veulent sans être
obligés de suivre aucune règle, ni de prendre aucun conseil. Tout leur était
prescrit par les lois, non seulement à l'égard de l'administration du
royaume, mais encore par rapport à leur conduite particulière. Ils ne
pouvaient point se faire servir par des esclaves achetés ou même nés dans
leur maison, mais on leur donnait les enfants des principaux d'entre les prêtres,
toujours au-dessus de vingt ans et les mieux élevés de la nation, afin que
le roi, voyant jour et nuit autour de sa personne la jeunesse la plus considérable
de l'Égypte, ne fît rien de bas et qui fût indigne de son rang. En effet,
les princes ne se jettent si aisément dans toutes sortes de vices que parce
qu'ils trouvent des ministres toujours prêts à servir leurs passions. Il y
avait surtout des heures du jour et de la nuit où le roi ne pouvait disposer
de lui et était obligé de remplir les devoirs marqués par les lois. Au
point du jour il devait lire les lettres qui lui étaient adressées de tous côtés,
afin qu'instruit par lui-même des besoins de son royaume il pût pourvoir à
tout et remédier à tout. Après avoir pris le bain, il se revêtait dune
robe précieuse et des autres marques de la royauté pour aller sacrifier aux
dieux. Quand les victimes avaient été amenées à l'autel, le Grand Prêtre
debout et en présence de tout le peuple, demandait aux dieux à haute voix
qu'ils conservassent le roi et répandissent sur lui toute sorte de prospérités,
parce qu'il gouvernait ses sujets avec justice. Il insérait ensuite dans sa
prière un dénombrement de toutes les vertus propres à un roi en continuant
ainsi : "Parce qu'il est maître de lui-même, magnanime, bienfaisant,
doux envers les autres, ennemi du mensonge ; ses punitions n'égalent point
les fautes et ses récompenses passent les services." Après avoir dit
plusieurs choses semblables, il condamnait les manquements où le roi était
tombé par ignorance. Il est vrai qu'il en disculpait le roi même, mais il
chargeait d'exécrations les flatteurs et tous ceux qui lui donnaient de
mauvais conseils. Le Grand Prêtre en usait de cette manière parce que les
avis mêlés de louanges, sont plus efficaces que les remontrances amères,
pour porter les rois à la crainte des dieux et à l'amour de la vertu. En
suite de cela, le roi ayant sacrifié et consulté les entrailles de la
victime, le lecteur des livres sacrés lui lisait quelques actions ou quelques
paroles remarquables des grands hommes afin que le souverain de la république ayant l'esprit plein
d'excellents principes, en fit usage dans les occasions qui se présenteraient
à lui. Ce n'étaient pas seulement les temps de donner ses audiences et de
rendre ses jugements qui lui étaient marqués ; il ne pouvait aussi se
promener, prendre le bain, coucher avec sa femme, ni faire quoi que ce soit
qu'à certaines heures. Il ne devait se nourrir que de viandes simples. Il n'y
avait que la chair de veau et du canard qui lui fussent permises et on lui
donnait une mesure de vin qui ne pouvait l'enivrer ni même affaiblir tant
soit peu son jugement. Enfin, tout ce qui concerne le régime était si bien
ordonné, qu'on eût pris plutôt ces règlements pour les avis d'un médecin
que pour les statuts d'un législateur. Mais s'il est étonnant qu'un roi ne pût
suivre son appétit dans ses repas, il était du moins très beau et très
avantageux qu'il ne pût suivre ni sa passion, ni
sa fantaisie dans les affaires d'état, et que dans ses jugements qu'il
rendait et les peines qu'il imposait, il fût astreint à ce que les lois
avaient ordonné pour toutes les circonstances qu'elles avaient prévues. Les
rois bien loin de se sentir gênés par ces pratiques trouvaient au contraire
qu'elles leur procuraient une vie douce et heureuse, car ils étaient persuadés
que les hommes dont rien n'arrête le caprice, font une infinité de choses
qui leur nuisent et qui les perdent. L'amour et la haine les poussent malgré
eux à des actions dont ils éprouvent eux-mêmes les mauvaises suites au lieu
que ceux qui sont assujettis au conseil des sages sont bien moins exposés au
repentir. Cette conduite du prince à l'égard de ses sujets leur donnait pour
lui une affection et une
tendresse que ne forme point la plus étroite parenté. Car non seulement les
prêtres, mais tout ce qu'il y avait d'hommes dans l'Égypte ne s'intéressaient
point avec tant d'ardeur à leurs femmes, à leurs enfants et à leurs biens
qu'à la vie et à la sûreté du roi. Tant que cette forme de gouvernement a
subsisté, les rois ont conservé leur état dans son entier et se sont procuré
à eux-mêmes une vie tranquille. Ils ont subjugué plusieurs nations et amassé
de grandes richesses. Ils ont fait faire dans l'Égypte toute sorte de travaux
utiles et ont rempli les villes d'ornements et de commodités.
XXIII.
Deuil des Égyptiens à la mort des rois.
LES
monuments qu'on a dressés en leur mémoire après leur mort sont un témoignage
certain de l'amour que les peuples avaient pour eux. Car rien n'est moins équivoque
que les marques de reconnaissance données à ceux qui ne peuvent plus les
sentir. A la mort d'un roi, toute l'Égypte entrait en deuil, on déchirait
les habits, on fermait les temples, on suspendait les sacrifices, on cessait
les fêtes pendant soixante et douze jours. Des hommes et des femmes au nombre
de deux ou trois cents, la tête couverte de boue et ceints d'un linge sur la
poitrine, faisaient deux fois par jour des lamentations en musique, qui
contenaient les vertus et les louanges du mort. Ils ne mangeaient pendant ce
temps ni viande ni pain de froment et
ils s'abstenaient du vin et de tout ce qui peut flatter le goût. Personne n'eût
osé prendre le bain ni user de parfums, ni coucher mollement. On
s'interdisait tout commerce avec les femmes et chacun passait ce nombre de
jours dans une affliction et une douleur semblable à celle qui suit la mort
d'un fils tendrement chéri. Ils préparaient pendant tout ce temps de
magnifiques funérailles et au dernier jour ayant porté le cercueil à l'entrée
du tombeau, on tenait conformément à la loi une audience publique pour
recevoir toutes les accusations et toutes les plaintes qu'on voudrait faire
contre le roi. Les prêtres le louaient d'abord en racontant les bonnes
actions qu'il avait faites et la
multitude innombrable qui avait suivi le convoi répondait aux prêtres par
des acclamations, si le roi avait bien vécu, mais il s'excitait un grand
murmure s'il avait mal gouverné. Il
est arrivé à quelques rois d'être privés d'une sépulture honorable sur la
décision du peuple, comme au contraire, il est arrivé à la plupart d'entre
eux de se conduire sagement, non seulement par toutes les précautions que les
lois avaient prises pour leur faire tenir la bonne voie pendant leur vie, mais
encore par la seule vue de la honte qu'ils avaient à craindre après leur
mort et de l'infamie éternelle que le jugement porté sur leur corps pouvait
attacher à leur nom. Voilà les principaux règlements de l'ancienne Égypte
à l'égard des rois. XXIV. Provinces ou nomes de l'Égypte. Distribution de ses revenus entre le roi, les prêtres et les soldats.
TOUTE
l'Égypte avait été distribuée en plusieurs provinces que les Grecs ont
appelées nomes dans leur langue et
dont chacune était régie par un nomarque ou gouverneur particulier. Mais par
un autre partage tout était divisé en trois portions. La première
appartenait au collège des prêtres, qui étaient dans une vénération
singulière, soit par le respect que l'on portait aux dieux dont ils étaient
les ministres, soit par la sagesse et par les lumières qu'ils avaient puisées
dans une éducation très distinguée. Leur revenu est employé aux frais de
tous sacrifices qui se font dans l'Égypte, à l'entretien des officiers
subalternes dont ils ont besoin, et à la subsistance de leur propre famille.
Les Égyptiens croyaient que les dieux devaient être servis par des
personnes consacrées à eux et qu'il ne fallait jamais changer leur culte ;
et ils ne voulaient pas d'un autre côté que ceux dont les conseils étaient
utiles à tout le monde manquassent de rien pour eux‑mêmes.
En effet, les prêtres étaient toujours attachés à la personne du roi pour
l'aider de leurs instructions et de leurs avis et souvent même de leurs soins
et de leurs personnes dans les affaires importantes. Ils lui découvraient
l'avenir qu'ils connaissaient comme aruspices et comme astrologues et ils
tiraient des Annales sacrées les
faits qui pouvaient lui servir d'exemples. Ainsi ce n'est pas comme chez les
Grecs un seul homme ou une seule femme qui est revêtue du sacerdoce, mais
c'est une société de plusieurs personnes qui transmettent à leurs
descendants la science et la pratique du culte des dieux. D'ailleurs ils sont
exempts de toute charge et ils sont par leur rang et par leur crédit les
premiers du royaume après le roi. La seconde part de l'Égypte appartenait
aux rois. Ils en tiraient tout ce qui leur était nécessaire pour la guerre
et pour soutenir leur dignité. Elle leur suffisait même pour récompenser
ceux qui s'étaient distingués par leur mérite, par leurs services, de sorte
qu'ils n'avaient jamais besoin d'accabler le peuple d'impôts. La troisième
était pour l'état militaire et pour tous ceux qui sont sujets aux
convocations en temps de guerre afin qu'étant liés à la patrie par leur
propre bien, ils s'exposassent plus volontiers aux périls et aux travaux
attachés à leur protection. En effet, il ne paraît pas y avoir de la
prudence à confier la garde et la sûreté d'un pays à des gens qui n'ont
aucun intérêt personnel à le défendre. Mais le but principal du législateur
à cet égard avait été de faciliter le mariage aux soldats, afin que l'état
militaire s'entretenant par ce moyen, l'Égypte n'eût jamais besoin de
troupes étrangères. On a observé que ces enfants élevés par leurs pères
dans le métier des armes et pleins d'émulation pour les actions, qu'ils leur
avaient vu faire, se signalaient de bonne heure par leur courage et même par
leur expérience.
XXV.
Le peuple partagé en trois classes.
LE
COMMUN des habitants est divisé en trois classes : les laboureurs, les
pasteurs et les artisans. Les laboureurs prennent pour un temps, à un prix
modique, les terres du roi ou des prêtres ou des soldats et emploient tout ce
temps à les cultiver. Étant nés dans ces exercices ils savent mieux
l'agriculture qu'on ne la sait partout ailleurs. Ils connaissent parfaitement
la nature des terres, les temps des débordements du Nil, la saison propre aux
semailles, aux moissons et aux transports des denrées soit par les
instructions qu'ils ont reçues de leurs pères, soit par les épreuves qu'ils
ont faites eux‑mêmes.
Il en est ainsi des pasteurs qui ont reçu de leurs parents comme par héritage
la connaissance de tout ce qui regarde les troupeaux, qui l'ont cultivée par
une longue habitude et qui de plus inventent souvent des manières nouvelles
d'augmenter les profits qu'on peut tirer des bestiaux. Ce qu'il y a de plus
particulier est que ceux qui élèvent des oiseaux de basse‑cour,
trouvent par leur application et par leur industrie des moyens de les faire
multiplier tout autres que les voies ordinaires qu'il semble que la nature ait
établies pour cet effet. Car au lieu de laisser couver les œufs par les
oiseaux mêmes qui les ont pondus, ils ont la patience de les faire éclore en
les échauffant dans leurs mains. Par là ils avancent l'ouvrage de la nature
et ils augmentent considérablement ses productions. Mais rien n'est plus
admirable que l'utilité et la perfection des arts qui s'exercent chez les Égyptiens.
C'est le seul pays du monde où ceux qui sont nés dans une profession et qui
pour ainsi dire l'ont reçue des lois, ne la quittent jamais pour en exercer
une autre, de sorte que ni les jalousies domestiques, ni leur ambition
particulière, ne les tirent jamais de la profession paternelle. On voit fort
souvent chez les autres peuples que les jeunes gens par légèreté d'esprit
ou par envie de gagner davantage, se dégoûtent de la profession de leurs
parents ou s'appliquent à diverses choses à la fois. Ceux qui sont nés
laboureurs veulent devenir marchands ou être même les deux ensemble. Dans
les états populaires les plus vils ouvriers courent aux assemblées
publiques, qu'ils remplissent de tumulte, gagnés la plupart du temps par
l'argent de quelques hommes mal intentionnés. Mais chez les Égyptiens si
quelque artisan se mêlait des affaires d'état, quittait sa profession pour
en prendre une autre ou en voulait exercer plus d'une, il était grièvement
puni. Par cette police l'ancienne Égypte maintenait sa distinction entre les
ordres de l'état et la perfection en chacun d'eux.
XXVI.
Exercice de la justice chez les Égyptiens.
LA
VIGILANCE des Égyptiens était extrême en matière de justice. Ils étaient
persuadés que la manière de la rendre était le soutien ou la ruine de la
société. L'exactitude à punir les crimes et la protection ouverte de
l'innocence, sont les freins les plus forts pour contenir les scélérats.
Mais dès que l'on peut éluder les menaces de la justice par les présents et
par les brigues, il n'y a plus de sûreté dans un état. Ainsi les Égyptiens
choisirent les plus hommes de bien de leurs principales villes comme d'Héliopolis,
de Thèbes et de Memphis pour composer une cour de justice qui ne cédait
point à l'aréopage d'Athènes ni au sénat de Lacédémone. Ils étaient au
nombre de trente et après avoir élu le plus vertueux d'entre eux pour présider
à leurs jugements, ils appelaient un homme des villes que nous avons nommées
pour remplir toujours le nombre de trente, sans compter leur chef. Le roi
fournissait à ces juges tout ce qui était nécessaire pour leur entretien,
mais la pension assignée au chef de la justice était beaucoup plus considérable
que celle des autres. Il portait à son cou une chaîne d'or où pendait une
figure composée de plusieurs pierres précieuses qui représentait la vérité.
Les juges n'allaient point aux avis que leur chef n'eût pris en main cette
figure. On ouvrait devant eux les huit volumes qui contenaient les lois et
alors l'accusateur présentait un écrit dans lequel était exposée la nature
du crime qu'il dénonçait aux juges ou la qualité de l'injure qu'il prétendait
avoir reçue. L'accusé ayant pris et lu cet écrit répondait qu'il n'avait
pas fait la chose ou que l'ayant faite, il n'avait pas commis une injustice ou
enfin que s'il en avait commis une elle ne méritait pas la punition que
l'accusateur demandait. L'accusateur soutenait par une réplique ce qu'il
avait avancé et l'accusé donnait encore sa défense. Quand toutes ces pièces
avaient été remises aux trente juges, il fallait qu'ils se communiquassent
leurs avis. En suite de quoi, le chef de la justice touchait avec la figure de
la vérité une des deux parties pour marque qu'elle avait gagné sa cause.
C'est ainsi que tous les jugements se rendaient chez les Égyptiens, parce
qu'ils croyaient que les discours des avocats ne servent qu'à obscurcir la vérité.
Les figures de rhétorique, aussi bien que la contenance hypocrite ou les
larmes de ceux qui plaident, ont fait souvent oublier les lois, et les crimes
les plus avérés ont échappé plus d'une fois à la justice par les charmes
trompeurs d'une déclamation touchante. Les Égyptiens évitaient ce piège en
faisant mettre tous les procès par écrit et égalaient par là l'homme
simple et dénué des avantages de l'esprit et du corps à l'orateur le mieux
fait, le plus disert et le plus hardi. Afin que personne n'eût lieu de se
plaindre, on donnait un temps suffisant à l'accusateur et à l'accusé pour
dresser leurs actes, aussi bien qu'aux juges pour les examiner. Mais à
l'occasion de lois de l'Égypte, il ne sera pas hors de propos de rapporter
ici celles qui sont remarquables par leur antiquité ou par leur singularité
ou par quelque autre circonstance utile ou curieuse pour les lecteurs.
XXVII.
Détails des lois de l'Égypte en matière criminelle.
PREMIÈREMENT,
le parjure était irrémissiblement puni de mort parce qu'ils y croyaient voir
deux des plus grands crimes du monde : l'un est celui d'insulter les dieux
et l'autre, celui de détruire
le plus ferme fondement de la foi humaine. Secondement, on punissait de mort
celui qui rencontrait, en son chemin à la campagne, un homme qu'on voulait
tuer ou à qui l'on faisait quelque outrage et qui ne se défendait pas, le
pouvant faire. S'il était vrai qu'il n'eût pu le défendre, il devait déclarer
les voleurs selon les indices qu'il en avait eus et les poursuivre en son
propre nom ; ou bien il essuyait un certain nombre de coups de fouet, marqué
par la loi et on le faisait passer trois jours sans manger.
Troisièmement, les accusateurs convaincus de calomnie subissaient la
peine attachée au crime qu'ils avaient faussement dénoncé. Quatrièmement,
il était enjoint à tous les Égyptiens de déclarer leur nom, leur
profession et leurs revenus aux magistrats, et l'on condamnait à la mort
celui qui faisait une fausse déclaration ou qui exerçait un métier
illicite. On dit que Solon étant venu en Égypte, y prit cette loi qu'il établit
à Athènes. Cinquièmement, on était puni de mort pour avoir tué
volontairement un homme ou libre ou esclave, les lois voulant que la vie des
hommes dépendît de leur conduite et non de leur condition, et souhaitant
d'ailleurs que les citoyens s'accoutumassent par les égards qu'ils auraient
pour les esclaves à ne point offenser les personnes libres. On ne faisait pas
mourir les parents qui avaient tué leurs enfants, mais on leur faisait tenir
leurs corps embrassés trois jours et trois nuits de suite, au milieu de la
garde publique qui les environnait. Les Égyptiens croyaient que les parents
ayant donné la vie à leurs enfants, devaient être exempts de la punition
commune des homicides, mais en même temps, ils voulaient empêcher ces sortes
d'actions par la crainte d'une peine également rude et honteuse. Ils avaient
inventé un supplice extraordinaire pour les enfants qui tueraient leurs pères,
car leur ayant fait entrer dans toutes les parties du corps des brins de
chaume de la longueur du doigt, ils les faisaient brûler vifs sur des épines.
Ils regardaient avec raison comme le plus grand des crimes, celui d'ôter la
vie à ceux dont on l'avait reçue. Sixièmement, on attendait que les femmes
enceintes convaincues de quelques crimes fussent accouchées pour les conduire
au supplice. La plupart des Grecs ont adopté cette loi ne croyant point qu'il
fût permis de punir deux personnes d'un crime commis par une seule, ni
d'envelopper un enfant innocent et sans connaissance dans la punition d'une mère
volontairement coupable, ni enfin de priver le père d'un fils qui lui
appartient comme à la mère. En un mot, c'est être aussi mauvais juge de
faire mourir ceux qui ne l'ont pas mérité que de sauver ceux dont la justice demande la mort. Ce sont là
les lois principales des Égyptiens en matière criminelle. Á l'égard de la
discipline militaire, c'était la dernière infamie qu'on avait attachée à
la lâcheté ou à la désobéissance de ceux qui quitteraient leurs rangs ou
qui n'exécuteraient pas les ordres de leurs généraux. Cependant s'ils réparaient
leurs fautes par des actions de vigueur la tache était aussitôt effacée. Le
législateur a voulu par là faire entendre que la honte est pire que la mort
et il a cru en même temps qu'il valait mieux exciter les mauvais soldats par
l'envie de rétablir leur honneur que de les rendre entièrement inutiles par
la perte de leur vie. On coupait la langue à ceux qui découvraient aux
ennemis quelques secrets de l'état et les deux mains à ceux qui avaient fait
de la fausse monnaie ou qui avaient usé de faux poids et de fausses mesures
ou qui avaient contrefait le sceau du prince ou des particuliers. On traitait
de même les écrivains publics, qui avaient supposé de fausses pièces ou
qui avaient inséré ou supprimé quelques articles dans les actes qu'ils
avaient copiés. Ainsi chacun était puni par la partie qui avait été
l'instrument de son crime et l'exemple d'un châtiment dont on se sentait
toute sa vie détournait tout le monde des actions par lesquelles on se l'était
attiré. Les lois qui concernaient les femmes étaient extrêmement sévères.
On rendait eunuque celui qui avait violé une femme libre. Cette action leur
paraissait contraire à la société par trois endroits : elle enferme une
grande insulte, elle ouvre la porte à la corruption et elle jette de la
confusion et de l'incertitude dans la naissance des enfants. Mais si l'adultère
s'était commis de plein gré de part et d'autre, on donnait mille coups de
verges à l'homme et l'on coupait le nez à la femme. Car ils estimaient qu'il
fallait détruire en elle la beauté dont elle avait abusé pour le crime.
XXVIII.
Lois d'Égypte en matière civile.
ON
CROIT que les lois qui regardent le commerce sont de Bocchoris. Elles
ordonnent que celui qui nie de devoir un argent qu'il a emprunté sans billet,
soit déchargé de sa dette sur son serment. Cette pratique avait rendu le
serment respectable. Il est à présumer qu'un homme persuadé qu'il perdra
toute créance en jurant faux, ne se fera point à lui‑même
un si grand tort. D'ailleurs la pensée du législateur avait été d'inviter
les hommes à se donner par leurs mœurs et par leur conduite la réputation
de probité afin que leur serment eût plus de force, car enfin on ne peut
s'empêcher d'ajouter foi à la protestation solennelle d'un homme qu'on n'a
point trouvé menteur dans le commerce ordinaire de la vie. Á l'égard de
ceux qui prêtaient par billet, il ne leur était point permis de faire monter
les intérêts plus haut que le capital. On pouvait faire saisir les biens de
ses débiteurs pour se faire payer, mais il n'y avait jamais de prise de corps
pour raison de dette. On croyait que les biens appartenaient aux particuliers
qui en avaient hérité ou qui les avaient gagnés, mais que les hommes
appartenaient à la patrie qui devait seule les avoir en sa disposition pour
les besoins de la paix et de la guerre. Il ne paraissait pas juste qu'un
soldat, par exemple, qui s'expose aux coups des ennemis, fût encore sujet à
la poursuite d'un créancier et que l'avarice d'un seul citoyen prévalût sur
l'utilité publique. Il semble que Solon avait en vue cette loi, quand il établit
à Athènes la Sisachtie qui ôtait
au créancier la contrainte par corps et l'on blâme avec raison la plupart
des autres législateurs grecs qui ont défendu de prendre en gage les armes
ou la charrue d'un homme à qui l'on prête et qui permettent de prendre
l'homme même pour exiger son remboursement. Les Égyptiens avaient une loi très
singulière au sujet des voleurs. Elle ordonnait que ceux qui en voudraient
faire le métier se fissent inscrire chez leur capitaine et que l'on portât
chez lui sur-le-champ tout ce qu'on déroberait. Ceux qui étaient volés
devaient aller trouver cet homme pour lui signifier la qualité et le nombre
des choses qu'on leur avait prises en lui marquant le lieu et le temps où le
vol s'était fait. La chose perdue se retrouvait immanquablement par cette
voie et l'on donnait le quart de son prix pour la ravoir. Le législateur
pensait que ne pouvant empêcher absolument le vol, il donnait aux citoyens un
expédient de recouvrer ce qui leur appartenait pour une légère
contribution.
XXIX.
Éducation des enfants et surtout de ceux des prêtres.
LES
prêtres ne doivent avoir qu'une femme, mais il est permis à tous les autres
Égyptiens d'en prendre autant qu'ils en veulent, pourvu qu'ils élèvent tous
les enfants qui en viennent. Cette loi favorise la multiplication des
habitants dont le grand nombre est la première source de la félicité des
campagnes et des villes. Ils reconnaissent tous les enfants pour légitimes et
ceux mêmes qui sont nés d'une esclave achetée à prix d'argent. Car ils
jugent que le père seul est l'auteur de ses enfants et que la mère leur prête
seulement le lieu et la nourriture. Par une semblable raison et tout au
contraire des Grecs, ils nomment arbres mâles ceux qui portent du fruit et
arbres femelles ceux qui n'en portent point. Ils élèvent leurs enfants à très
peu de frais et dans une frugalité incroyable. Ils leur font cuire quelques
herbes des plus communes, de la moelle du liber qu'on met sous la cendre ou
bien ils leur donnent des choux ou des racines tantôt crues, tantôt
bouillies et tantôt rôties. On les fait aller pieds nus et souvent même on
les laisse aller tout nus dans tout le temps de leur enfance, la chaleur du
climat rendant les habits moins nécessaires. Enfin on élève un enfant
jusqu'à son adolescence sans qu'il en coûte en tout plus de vingt drachmes.
C'est par là que le peuple de l'Égypte est en même temps le plus nombreux
et le plus capable de grands travaux qui soit au monde. Les prêtres
instruisent leurs enfants en deux sortes de sciences qui ont leurs caractères
ou leurs lettres particulières, savoir les sciences sacrées et les sciences
profanes, mais ils leur font apprendre surtout la géométrie et l'arithmétique,
car comme le fleuve en se débordant tous les ans change souvent la face de la
campagne et confond les limites des héritages, il n'y a que des gens habiles
dans l'art d'arpenter et de mesurer les terres qui en assignant à chacun ce
qui lui appartient, puissent prévenir les procès qui naîtraient
continuellement entre les voisins. Ainsi l'arithmétique leur sert non
seulement pour les spéculations de la géométrie, mais encore pour les
besoins de la société civile. Elle est aussi d'un grand usage parmi les
astrologues. Car bien que le goût de l'astrologie soit assez général, aucun
peuple ne s'est plus appliqué que les Égyptiens à observer le mouvement et
le cours des astres. Les prêtres avaient des tables astronomiques dressées
depuis un temps immémorial et l'amour de cette science leur était comme héréditaire.
Ils marquaient au juste les révolutions des planètes et leurs mouvements
directs, stationnaires et rétrogrades, mais de plus, ils étudiaient leurs
influences sur les êtres sublunaires et déterminaient les biens et les maux
que leurs différents aspects annonçaient aux hommes. Ils ont souvent
rencontré dans les prédictions qu'ils ont faites à diverses personnes, de
ce qui leur devait arriver, aussi bien que des années d'abondance ou de stérilité,
des maladies qui menaçaient les hommes ou les animaux, des tremblements de
terre et des déluges ou enfin de l'apparition des comètes. En un mot, un
long usage leur avait appris les choses les plus éloignées des connaissances
ordinaires. On prétend même que les Chaldéens n'ont rendu les divinations
astrologiques si célèbres à Babylone que parce qu'ils étaient originaires
de l'Égypte, où les prêtres leur avaient communiqué le secret de leur art.
Nous avons déjà dit que tous les Égyptiens apprenaient de leurs parents mêmes
le métier qu'ils trouvaient dans leur famille. Ainsi ils n'apprenaient pas
tous à lire. Cela n'était permis qu'à ceux qui étaient destinés aux
sciences par leur état. La lutte et la musique étaient des arts défendus
chez eux, parce qu'à l'égard de la lutte, ils croyaient qu'elle pouvait
nuire à la santé et qu'elle ne donnait au corps qu'une force passagère et
dangereuse et à l'égard de la musique ils la regardaient non seulement comme
inutile, mais encore comme contraire aux mœurs, parce qu'elle amollit l'âme.
XXX.
De la médecine chez les Égyptiens.
ILS
prévenaient les maladies par des remèdes rafraîchissants, par les
purgatifs, par les diètes, par les vomissements. Ils employaient ces remèdes
plusieurs jours de suite à l'égard des uns et ils ne les faisaient rendre à
d'autres que par intervalle. Ils croyaient que toute nourriture contenait un
superflu dont s'engendrent les maladies et qu'ainsi tout ce qui tend à évacuer
le corps ôtait le principe du mal et était le moyen le plus sûr
d'entretenir ou de ramener la santé. Il n'en coûtait rien aux Égyptiens
pour se faire traiter quand ils étaient à la guerre ou en voyage dans leur
pays, car les médecins étaient gagés du public et ils exerçaient la médecine
selon les règles qui leur avaient été transmises par le plus grand nombre
et les plus illustres de leurs anciens maîtres. S'ils ne pouvaient sauver le
malade en suivant cette méthode qu'ils trouvaient écrite dans les livres
sacrés, on ne leur imputait rien, mais s'ils s'en étaient écartés, ils étaient
punis de mort. Le législateur avait cru que peu de gens seraient capables de
trouver une meilleure route que celle qui avait été tracée et suivie de
tous temps par les plus habiles dans cet art.
XXI.
Des animaux sacrés de l'Égypte.
ON
regardera sans doute comme un
article difficile à croire et à comprendre ce qui concerne les animaux sacrés
de l'Égypte. Car les Égyptiens respectent jusqu'à l'adoration plusieurs
animaux, non seulement pendant leur vie mais encore après leur mort, comme
les chats, les ichneumons, les chiens, les éperviers et certains oiseaux nommés
dans leur langue ibis, les loups mêmes, les crocodiles et plusieurs autres. Après
avoir donné un détail abrégé de cette superstition, nous tâcherons d'en
expliquer les causes. Premièrement, on consacre un champ dont le revenu est
destiné pour la nourriture et pour les autres soins qu'on prend de chaque espèce
de ces animaux. Outre cela, les Égyptiens rendent leurs vœux à certains
dieux pour leurs enfants échappés de quelques maladies et alors ils se font
couper les cheveux et en donnent le poids en or et en argent aux gardiens des
animaux sacrés. Ceux qui nourrissent les éperviers les appellent à haute
voix pour leur faire prendre les morceaux de chair tout coupés qu'ils leur
jettent en l'air. Pour les chats et les ichneumons, on pétrit du pain dans du
lait et on le leur donne avec quelques morceaux de poisson du Nil, en les
attirant par cette espèce de sifflement dont on se sert pour flatter les
animaux. Il en est de même de tous les autres à qui l'on présente les
viandes qui leur conviennent. Non seulement ces officiers ne se font pas une
peine et une honte de ce ministère, mais ils s'en glorifient comme s'ils étaient
employés aux plus saintes cérémonies de la religion. Ils ne paraissent
jamais dans les villes ou à la campagne qu'avec des marques particulières
qui les distinguent et qui indiquent même de quels animaux ils sont gardiens.
D'aussi loin qu'on les aperçoit tout le monde se prosterne devant eux. Quand
il est mort quelqu'un de ces animaux, ils l'enveloppent dans un linceul en
pleurant et en se frappant la poitrine et ils le portent à ceux qui ont soin
de les saler, ils les embaument ensuite avec de l'huile de cèdre et d'autres
parfums les plus odoriférants et les plus propres à conserver longtemps les
corps, et ils les déposent enfin dans des coffres sacrés. Si quelqu'un tue
exprès aucun de ces animaux, il lui en coûte la vie, mais il y a une
distinction pour les chats et pour les ichneumons. C'est qu'un homme qui en
aurait tué un, soit exprès, soit par mégarde, est saisi par le peuple qui
se jette sur lui, qui lui fait souffrir toute sorte de maux et le massacre
ordinairement sans aucune forme de procès. Ainsi ceux qui rencontrent un de
ces animaux sans vie se mettent à se lamenter de toute leur force, en
protestant qu'ils l'ont trouvé mort. Cette superstition est tellement enracinée
dans l'âme de ces peuples et leur vénération pour ces animaux est si forte,
qu'au temps où le roi Ptolémée aspirait à se faire déclarer ami et allié
du peuple romain et que les Égyptiens avaient toute sorte d'égards pour ceux
qui venaient d'Italie, afin d'éloigner tout prétexte de mécontentement et
de guerre de la part de la république qu'ils appréhendaient, un Romain qui
avait tué un chat fut assommé par le peuple qui se jeta dans sa maison sans
pouvoir être arrêté ni par l'intérêt de l'état, ni par les remontrances
des officiers du roi, ni par les protestations que faisait le Romain même de
n'avoir tué le chat que par mégarde. Je n'allègue point ce fait sur le
rapport d'autrui et j'en ai été témoin moi‑même
dans mon séjour en Égypte. S'il paraît fabuleux et incroyable, on sera bien
plus surpris d'apprendre qu'en une famine dont l'Égypte fut affligée, les
hommes en vinrent jusqu'à se manger les uns les autres, sans que personne ait
été accusé, d'avoir touché aux animaux sacrés. Dans une maison où il
meurt un chien tout le monde se rase et se met en deuil et ce qui est encore
plus singulier, ils ne se servent plus ni du pain, ni du vin, ni de toutes les
provisions de bouche qui se trouvent alors chez eux. Quand ils retournent des
pays étrangers où ils ont été à la guerre, ils rapportent avec eux des
chats et des vautours, quoiqu'ils aient à peine de quoi vivre dans le chemin.
Il est plus aisé de raconter que de faire croire à ceux qui ne l'ont pas vu,
ce qu'ils pratiquent à l'égard du bœuf Apis à Memphis, du bœuf Mnevis à
Héliopolis, du bouc à Mendès, du crocodile au lac de Moeris, du lion à Léontopolis
et de plusieurs autres. Ils nourrissent ces animaux dans des parcs sacrés et
ce sont des gens du premier ordre qui s'acquittent de ces fonctions et qui
apprêtent à ces animaux des viandes très délicates. Car ils leur font des
tartes avec du froment et de la fleur de farine pétrie dans du lait. Ils leur donnent avec cela toutes fortes de compositions de miel et de la chair d'oie ou rôtie ou bouillie. Ils vont à la chasse pour les oiseaux carnassiers qu'ils ont à nourrir et ils ne plaignent point les plus grands frais pour les entretenir magnifiquement. Ils leur font prendre des bains délicieux : ils les oignent de parfums exquis et font brûler sans cesse des odeurs devant eux. Ils étendent des tapis sous eux et les parent eux‑mêmes superbement. Ils ont un grand soin de les apparier suivant leur espèce. |