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table des matières de l'œuvre d'Aristote

TABLE DES MAtières de la métaphysique

ARISTOTE

 

 

MÉTAPHYSIQUE

 



LIVRE IV

 

 

 

SAINT-HILAIRE

I II III IV V VI VII VIII IX X XI XII XIII XIV

 

 

texte grec

 

 

 

LIVRE V

CHAPITRE PREMIER

Définition du mot Principe ; sept acceptions diverses : le point de départ, le moyen pour faire le mieux possible, le début, l'origine, la volonté, l'art, la source de la connaissance. Les causes sont en même nombre que les principes ; conditions communes à tous les principes; principes intrinsèques ; principes extérieurs; exemples divers ; le bien et le mal, principes de connaissance et d'action.
 

Principe. § 1. [1012.34] Ce mot s'entend d'abord du point d'où quelqu'un peut commencer le mouvement de la chose qu'il fait. Par exemple, pour une longueur qu'on parcourt ou pour un voyage qu'on entreprend, le principe c'est précisément le point d'où l'on part; et il y a, par contre, l'autre point analogue en sens opposé.

§ 2. [1013a] Principe s'entend encore du moyen qui fait que la chose est du mieux qu'elle peut être. Ainsi, quand on apprend une chose, le principe par où l'on doit commencer n'est pas toujours le primitif et le principe véritable de cette chose ; c'est bien plutôt la notion par laquelle il faut débuter, pour apprendre la chose avec la facilité la plus grande.

§ 3. Principe signifie aussi l'élément intrinsèque et premier de la chose. Par exemple, le principe d'un navire, [5] c'est la quille ; le principe d'une maison, c'est le fondement sur lequel elle repose; le principe des animaux, c'est le coeur selon les uns, c'est le cerveau selon les autres, ou tel autre organe chargé arbitrairement de ce rôle selon d'autres hypothèses.

§ 4. Principe veut dire encore la cause initiale qui fait naître une chose, sans en être un élément intrinsèque, et ce dont sort primitivement et naturellement le mouvement de la chose, ou son changement. C'est ainsi que l'enfant vient du père et de la mère, et qu'une rixe [10] a pour principe une insulte.

§ 5. Le Principe est encore l'être dont la volonté fait mouvoir ce qui est mû et fait changer ce qui change ; tels sont, par exemple, dans les États, les principes qui les régissent, gouvernements, dynasties, royautés, tyrannies.

§ 6. Les arts, chacun en leur genre, sont appelés des Principes ; et ceux-là surtout sont considérés comme principes qui commandent à d'autres arts subordonnés.

§ 7. Enfin, on entend par Principe ce qui donne la connaissance initiale [15] de la chose ; et c'est là précisément ce qui s'appelle le principe de cette chose. C'est en ce sens que les prémisses sont les principes des conclusions qu'on en tire par démonstration.

§ 8. Le mot de Cause a autant d'acceptions que le mot de Principe, attendu que toutes les causes sont des principes aussi.

§ 9. Un caractère commun de tous les principes, c'est d'être le primitif qui fait qu'une chose est, ou qu'elle se produit, ou qu'elle est connue.

§ 10. Entre les principes, les uns sont intrinsèques et dans la chose même ; les autres [20] sont en dehors d'elle ; et c'est en ce sens qu'on dit que la nature est un principe, comme on le dit de l'élément d'une chose, de la pensée, de la volonté, de la substance des choses, et du but final, pour lequel elles sont faites ; car, dans une foule de cas, le bien et le beau sont les principes qui nous font savoir et qui nous font agir.
 

Principe. Pour bien suivre toute cette analyse et cette série de définitions, il faut se rappeler que dans la langue grecque le mot de Principe a plusieurs sens particuliers ; il signifie tout à la fois Principe, Commencement, Autorité, et même Cause. Il est bon de ne pas perdre de vue cette observation, pour n'être pas trop choqué dans la traduction de quelques nuances d'expressions qui ne sont pas toujours d'une justesse irréprochable. C'est la différence seule des deux langues qui s'oppose à une fidélité de reproduction plus complète.

§ 1. Du point d'où quelqu'un. C'est précisément le point de départ; mais il est difficile en français d'appeler le point de départ « un principe », à moins que ce ne soit un point de départ moral. Les exemples cités par Aristote sont purement matériels. — En sens opposé. Ainsi, pour le retour dans un voyage, le terme du premier voyage devient le principe du second voyage, pour revenir au point d'où l'on est parti. Cette remarque est peut-être par trop évidente.

§ 2. Principe s'entend encore. Cette seconde acception est toute rationnelle ; et l'on est étonné qu'elle succède à la précédente ; sa place serait plus tôt un peu plus loin, après le § 7, ou avant ce §-ci. — Le principe véritable. J'ai ajouté l'épithète.

§ 3. Intrinsèque et premier. Le mot d'Intrinsèque est le seul en notre langue qui m'ait paru rendre toute la force de l'expression grecque. La suite justifie cette interprétation. — Le principe des animaux. Voir plus loin, liv. VII, ch. X, § 15 ; voir aussi le Traité de la Génération des animaux, liv. I, ch. XVIII, p. 333, 29, et liv. II, ch. I, p. 344, 45, édition de Firmin-Didot. — Arbitrairement. Cette nuance est dans le texte grec, si je ne me trompe.

§ 4. Sans en être un élément intrinsèque. Ou bien : « Sans en faire substantiellement partie » . — Le mouvement de la chose. Sa production ou sa destruction, en même temps que son changement. — Ou son changement. Aristote ne donne pas d'exemple spécial pour cette idée.

§ 5. Par exemple , dans les États. C'est ainsi que Montesquieu a assigné des principes à chaque espèce principale de gouvernements : l'honneur à la monarchie , la crainte au despotisme, la vertu à la démocratie. Voir ma préface à la Politique.

§ 6. Qui commandent à d'autres arts subordonnés. C'est une paraphrase du mot du texte ; voir plus haut, liv. I;,ch. I, §§ 13 et 20.

§ 8. Le mot de Cause. La définition du mot de Cause est donnée tout au long dans le chapitre suivant. — Toutes les causes sont des principes aussi. Cependant Aristote réduit le nombre des causes ou des principes à quatre, comme on l'a déjà vu et comme on le verra plus loin.

§ 9. Un caractère commun. Le texte est moins formel. — Est... se produit... est connue. On peut voir que ceci est une sorte de résumé de tout ce qui précède.

§ 10. Intrinsèques et dans la chose même. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. — Le bien et le beau. La plupart des éditions disent : « Le bien et le mal ». La leçon que j'adopte est celle qu'a conservée Alexandre d'Aphrodise, qui connaissait déjà l'autre. On pourrait cependant adopter aussi l'autre leçon, puisque le mal, par l'aversion qu'il inspire, peut être considéré aussi comme une cause d'action. — M. Bonitz, en terminant ses observations sur ce chapitre, signale le pseu d'ordre qui y règne, et l'insuffisance générale qu'il présente. Les différentes significations du mot Principe n'y sont pas rangées selon leurs relations réciproques et leurs affinités. Cette critique est fondée. Une autre critique plus générale peut être élevée contre ce cinquième livre tout entier, qui ne tient ni au précédent ni au suivant. C'est sans doute un traité spécial sur les définitions des termes métaphysiques, qui aura été inséré ici tout entier, sans qu'on ait tenu aucun compte de la composition du reste de l'ouvrage. On peut voir, sur la composition de la Métaphysique, la Dissertation spéciale, qui suit la Préface. J'ai tâché d'y éclaircir cette question importante.

CHAPITRE Il

Définition du mot Cause. Quatre espèces de causes : la matière, la forme, le mouvement et le but final ; exemples divers de ces quatre sortes de causes. Une seule et même chose peut avoir plusieurs causes, le mot de cause ayant des acceptions diverses ; réciprocité des causes s'engendrant l'une l'autre; une même cause peut produire des effets contraires, selon qu'elle est présente ou absente ; nouveaux exemples pour faire mieux comprendre les différences des quatre espèces de causes. Nuances diverses de toutes les causes, moins nombreuses qu'on ne croirait ; causes supérieures ; causes secondaires ; causes directes ; causes indirectes ; Polyclète et la statue ; causes en acte, causes en puissance, agissant effectivement ou pouvant agir; combinaison ou isolement des diverses causes ; six causes accouplées deux à deux ; différences de l'acte et de la puissance.

Cause. § 1. En un premier sens, Cause signifie l'élément intrinsèque dont une chose est faite ; [25] c'est en ce sens qu'on peut dire de l'airain qu'il est cause de la statue dont il est la matière; de l'argent, qu'il est cause de la coupe qui en est faite; et de même pour tous les cas de ce genre.

§ 2. En un autre sens, la cause est la forme et le modèle des choses, c'est-à-dire leur raison d'être, qui fait qu'elles sont ce qu'elles sont, avec toutes les variétés de genres que les choses présentent. Par exemple, la raison d'être de l'octave c'est le rapport de deux à un; et d'une manière générale, c'est le nombre, avec les parties différentes qui composent le rapport.

§ 3. La cause est encore le principe initial [30] d'où vient le changement des choses, ou leur repos. C'est en ce sens que celui qui a conçu une résolution est la cause des suites qu'elle a eues ; que le père est la cause de l'enfant ; en un mot, que ce qui agit est la cause de l'acte, et que ce qui change une chose est cause du changement qu'elle subit.

§ 4. Une autre acception du mot Cause, c'est le but des choses et leur pourquoi. Ainsi, la santé est le but de la promenade. Pourquoi un tel se promène-t-il ? C'est, répondons-nous, afin de se bien porter. Et, dans cette réponse, nous croyons avoir indiqué la cause. En ce sens, on nomme également causes tous les intermédiaires qui, après l'impulsion d'un autre moteur, mènent au but poursuivi. [1013b] Par exemple, on appelle cause de la santé le jeûne, les purgations, les remèdes qu'ordonne le médecin, et les instruments dont il se sert; car tout cela n'est fait qu'en vue du but qu'on poursuit; et l'on ne peut faire d'autres distinctions entre toutes ces choses, sinon que les unes sont des instruments, et que les autres sont des actes du médecin.

§ 5. Telles sont donc à peu près toutes les acceptions du mot de Cause.

§ 6.  Mais ce mot de Cause ayant tous ces sens divers, [5] il en résulte que, pour une seule et même chose, il peut y avoir plusieurs causes, qui ne soient pas des causes purement accidentelles. Ainsi, la statue a tout à la fois pour cause et l'art du sculpteur et l'airain dont elle est faite, sans que ces causes aient d'autre rapport avec elle si ce n'est qu'elle est statue. Il est vrai que le mode de causalité n'est pas identique ; car ici c'est la cause matérielle ; et là, c'est la cause d'où vient le mouvement, qui a produit la statue.

§ 7.  Parfois, les causes sont réciproquement causes les unes des autres. Ainsi l'exercice est cause de la bonne disposition du corps; et la bonne disposition du corps [10] est cause de l'exercice, qu'elle permet. Seulement, ici encore, le mode de la cause n'est pas identique ; d'un côté, elle agit comme but; et de l'autre, elle agit comme principe du mouvement.

§ 8. Parfois aussi, une seule et même chose est cause des contraires. Ainsi, telle chose qui, par sa présence, est cause de tel effet nous paraît, par son absence, mériter que nous l'accusions d'être la cause d'un effet tout contraire. Par exemple, l'absence du pilote est la cause de naufrage, tandis que sa présence eût été une cause [15] de salut. Du reste, présence et absence du pilote sont toutes les deux des causes de mouvement.

§ 9. Toutes les causes énumérées jusqu'ici tombent sous ces quatre classes, qui sont les plus évidentes. Ainsi, les lettres dans les syllabes dont se composent les mots, la matière pour les objets que façonne la main de l'homme, le feu, la terre, et tous les corps analogues, les [20] parties qui forment un tout, les prémisses d'où sort la conclusion, ce sont là autant de causes d'où les choses peuvent provenir.

§ 10. Et parmi ces causes, les unes sont causes comme sujet matériel, ainsi que sont les parties d'un tout ; les autres le sont comme notion essentielle de la chose. C'est ainsi que sont le tout, la combinaison des parties, et leur forme.

§ 11.  Les causes telles que la semence d'une plante, le médecin qui guérit, le conseiller qui a suggéré un projet, en un mot, tout agent quelconque, sont autant de causes d'où part l'initiative du mouvement [25] ou du repos.

§ 12.  D'autres causes sont des causes en tant que but des choses, et en tant que bien de tout le reste. Le pourquoi dans toutes les choses est pour elles le bien par excellence, et vise à être pour tout le reste la véritable fin, que d'ailleurs ce bien soit un bien réel, ou qu'il ne soit qu'apparent; différence qui est ici sans intérêt.

§ 13. Telles sont les diverses espèces de causes, et tel est leur nombre. Leurs nuances doivent [30] sembler très multipliées ; mais, en les résumant, on peut encore les réduire. Ainsi, même pour des causes d'espèce analogue, le mot de Cause a des acceptions diverses selon que telle cause est antérieure, ou postérieure, à telle autre cause. Par exemple, la cause de la guérison, c'est bien le médecin ; mais c'est aussi l'ouvrier qui a fait l'instrument dont le médecin s'est servi ; la cause de l'octave, c'est bien le rapport du double; mais c'est aussi le nombre; et toujours les causes qui en enveloppent d'autres sont postérieures aux causes particulières.

§ 14. Parfois encore, la cause n'est qu'indirecte, avec toutes les espèces que l'accident peut avoir. Par exemple, la cause de la statue, c'est bien, en un sens, Polyclète; mais c'est aussi, d'une manière différente, le statuaire, parce qu'indirectement Polyclète se trouve être statuaire. [1014a] On peut encore aller plus loin, et considérer comme cause tout ce qui enveloppe et contient l'accident. Ainsi, l'homme se rait la cause de la statue ; et plus généralement encore ce serait l'être animé, puisque Polyclète est un homme et que l'homme est un être animé. Parmi les causes accidentelles ainsi considérées, les unes sont plus éloignées, et [5] les autres plus proches ; et l'on pourrait aller jusqu'à prétendre que c'est le Blanc et le Musicien qui est cause de la statue, et que ce n'est pas seulement Polyclète ou l'homme.

§ 15. Toutes les causes qui sont des causes proprement dites, ou qui ne sont que des causes accidentelles et indirectes, se distinguent encore selon qu'elles peuvent agir, ou qu'elles agissent effectivement. Ainsi, la cause de la construction, c'est le maçon qui est en état de construire ; mais c'est aussi le maçon qui est effectivement occupé à construire.

§ 16. [10] Des nuances pareilles à celles que nous venons d'indiquer, pourront également s'appliquer aux objets dont les causes sont directement causes : à cette statue, par exemple, en tant que statue, ou d'une manière générale en tant que portrait ; à cet airain en tant qu'airain, ou d'une manière générale en tant que l'airain est la matière de quelque chose. Et enfin, elles pourront s'appliquer d'une manière identique aux causes accidentelles elles-mêmes.

§ 17.  Parfois aussi, on réunit, les unes aux autres, les causes directes et les causes indirectes; et par exemple, on peut ne pas isoler Polyclète et l'on peut dire que la cause de ,la statue, c'est Polyclète le statuaire.

§ 18. Quoi qu'il en puisse être, toutes ces nuances sont au nombre de six, qui peuvent chacune être prises en un double sens. Ce sont la chose individuelle ou son genre ; ce sont l'accident ou [20] le genre de l'accident; ce sont la combinaison des termes ou leur isolement. Enfin ces six espèces peuvent être considérées comme agissant réellement, ou simplement comme pouvant agir.

§  19. Quant à ces deux dernières nuances, il y a cette différence entre elles que les causes actuelles, et les causes particulières, sont, ou cessent d'être, en même temps que les choses dont elles sont les causes. - Ainsi, par exemple, le médecin qui soigne actuellement un malade est, et cesse d'être, en même temps que ce malade qu'il soigne ; le maçon qui construit une maison, est, et cesse d'être, en même temps que cette construction qu'il fait. Mais les causes qui ne sont qu'en simple puissance ne soutiennent pas toujours ce rapport, puisque la maison et le maçon qui peut la. construire ne disparaissent pas en même temps.

Cause. Tout ce chapitre, sur le mot de Cause, se trouve déjà presque mot pour mot dans la Physique, liv. II, ch. ΙΙΙ, p. 19 et suiv. de ma traduction. Asclépias affirme qu'il a été extrait de là pour être intercalé dans la Métaphysique, où d'ailleurs il a nécessairement sa place. On peut donc croire que cette intercalation a été le fait même de l'auteur. L'analyse de l'idée de Cause ne pouvait manquer ici ; et Aristote, l'ayant déjà exposée ailleurs, a repris son travail antérieur ; rien ne parait plus simple. M. Bonitz, s'appuyant sur Asclépias, tient cette opinion, qu'adopte aussi M. Schwegler. Mais, à regarder les choses en elles-mêmes, je crois que cette analyse est mieux placée dans la Métaphysique que dans la Physique; dans la première, elle fait partie d'un vaste ensemble de définitions indispensables ; dans la seconde, au contraire, sans être tout à fait un hors-d'oeuvre, elle peut paraître un peu longue ; et, par rapport au reste le l'ouvrage, elle semble trop étendue. Ici elle est dans une juste proportion. Je serais donc porté à ne pas partager l'opinion d'Asclépias et des deux savants éditeurs. Ce dissentiment n'a d'ailleurs qu'une importance très secondaire.

§ 1. L'élément intrinsèque dont est faite une chose. Le texte dit précisément « d'où une chose devient «. La suite autorise la traduction que j'ai adoptée. La statue est faite d'airain; la coupe est faite d'argent. Ainsi, la première cause est la cause matérielle.

§ 2. Le modèle. On pourrait trouver ici qu'Aristote se rapproche beaucoup du langage platonicien, qu'il a si vivement critiqué ; voir plus haut, liv. 1, ch. VII, § 39. — Qui fait qu'elles sont ce qu'elles sont. C'est la paraphrase de la formule péripatéticienne. — Que les choses présentent. Ou bien : « que présentent la forme et la raison d'être » . Le texte peut recevoir également ces deux interprétations, qui diffèrent d'ailleurs assez peu. — La raison d'être de l'octave. C'étaient les Pythagoriciens qui avaient découvert les rapports de l'harmonie et des nombres ; voir plus haut, liv. I, ch. V. § 3.

§ 3. Le principe initial d'où vient le changement. C'est la cause motrice. — Des suites qu'elle a eues. J'ai dû développer ici le texte, qui a trop de concision. — Le père est la cause de l'enfant. Cette expression a quelque chose d'étrange ; mais je crois que l'expression grecque a aussi ce défaut, que j'aurais voulu pouvoir éviter.

§ 4. Et leur pourquoi. C'est la traduction exacte de la formule grecque. — La santé est le but de la promenade. Le même exemple est donné dans les Derniers Analytiques, liv. II, ch. XI, § 5, page 237 de ma traduction; et aussi dans la Morale à Eudème, liv. I, ch. VIII, § 21, page 236.

§ 5. A peu près. C'est une restriction qu'il ne faut pas prendre trop à la rigueur ; car Aristote n'a jamais reconnu que les quatre causes qu'il vient d'énumérer : la cause matérielle, la cause formelle , la cause motrice, et la cause finale. Voir tous ses ouvrages.

§ 6. L'art du sculpteur. Cause motrice. — Et l'airain. Cause matérielle. — Si ce n'est qu'elle est statue. C'est uniquement en tant que la statue est statue, que le sculpteur en est la cause motrice ; et l'airain, la cause matérielle.

§ 7. Qu'elle permet. J'ai ajouté ces mots. - Elle agit comme but. C'est la cause finale. — Comme principe de mouvement. C'est la cause motrice.

§ 8. Est cause des contraires. L'exemple donné plus bas n'est peut-être pas très exactement conforme à cette assertion. Une chose n'est pas absolument la même quand elle est présente, ou quand elle est absente. Son absence fait en quelque sorte qu'elle n'est plus. Le pilote absent du navire n'est plus un pilote il proprement dire, puisque le pilote est toujours relatif au navire qu'il dirige, et que hors du navire, il n'est plus qu'un homme ordinaire, malgré sa capacité.

§ 9. Ces quatre classes. Voir plus haut. § 5. — Les lettres dans les syllabes. J'ai déjà fait remarquer que, dans la langue grecque, le mot qui signifie Lettres signifie également Éléments. Voir plus haut, liv. III, ch. IV, § 11. -  Que façonne la main de l'homme. J'ai cru cette paraphrase nécessaire. — D'où les choses peuvent provenir. Dans le sens matériel.

§ 10. Comme sujet matériel. Aristote donne des exemples des quatre espèces de causes. — Comme notion essentielle. C'est la cause formelle, après la cause matérielle.

§ 11. La semence d'une plante. J'ai ajouté ces deux derniers mots. — L'initiative du mouvement. C'est la cause motrice.

§ 12. En tant que but des choses. C'est la cause finale. -  En tant que bien de tout le reste. Parce que la fin où tendent les choses est toujours leur bien complet, quand elles l'atteignent. — Un bien réel ou... apparent. Voir les Topiques, liv. VI, ch. VIII.

§ 13. Telles sont les diverses espèces de causes. C'est ce qui a déjà été dit plus haut, § 5; et les §§ 10, 11 et 12 ne sont guère qu'une répétition. — A telle autre cause. Il faut sous-entendre : « Subordonnée », puisque les causes sont supposées être d'espèce semblable. — C'est aussi l'ouvrier. En ce sens, l'ouvrier, qui est plus éloigné que le médecin et antérieur dans le temps, est cependant comme cause motrice postérieur au médecin. qui seul a guéri le malade. - Sont postérieures. Le texte n'est pas aussi formel. Les causes particulières sont celles qui agissent directement.

§ 14. — N'est qu'indirecte. Ou : « Accidentelle ». — D'une manière différente, le statuaire. La cause est alors purement logique, tandis qu'en prenant Polyclète, elle est réelle et directe ; car c'est bien réellement Polyclète qui a fait la statue. — Encore aller plus loin. Dans la voie des abstractions logiques; le texte d'ailleurs est moins précis. — L'homme serit la cause. Parce que la notion d'Homme est plus générale que l'accident de Statuaire, qu'elle contient et enveloppe, tout statuaire étant homme. — Les unes sont plus éloignées, et les autres plus proches. Comme le prouvent les exemples qui viennent d'être donnés. L'ouvrier est plus éloigné du malade que le médecin. - Le Blanc et le Musicien: Accidents, qui peuvent être attribués à l'homme, lequel est attribué au statuaire, lequel à son tour est attribué à Polyclète.

§ 15. Qu'elles peuvent agir. Et ne sont causes qu'en puissance. — Qui est en état de construire: Mais qui en réalité ne construit pas actuellement.

§ 16. Aux objets dont les causes sont directement causes. Les exemples qui suivent éclaircissent un peu la pensée, qui est assez obscurément rendue. Le sculpteur est cause de la statue ; mais il est cause aussi que la statue est un portrait. J'ai ajouté le mot : « Directement ».

§ 17. Les causes directes et les causes indirectes. Le texte est moins précis, et il n'emploie que des pronoms pour distinguer ces divers genres de causes.

§ 18. Sont au nombre de six. Quelques traducteurs ont cru qu'il s'agissait ici de causes ; ce serait une contradiction formelle avec ce qui a été dit plus haut, § 5 et au § 9. Aristote n'a jamais reconnu que quatre causes. Il s'agit de nuances d'expressions que l'auteur énumère, et qui sont bien en effet au nombre de six, en trois séries de deux, applicables toutes â chacune des quatre causes. Mais le nombre des causes ne change pas.

§ 19. Il y a cette différence. C'est la différence générale de l'acte à la puissance. — Les causes actuelles. Ou : « Les causes en acte » n'ont plus de raison d'être quand l'acte est accompli. — Qui soigne actuellement. J'ai ajouté ce dernier mot, pour rendre toute la force de l'expression grecque. — Ne disparaissent pas. On pourrait ajouter ici aussi : « Ne sont pas et ne disparaissent pas ».

CHAPITRE III

Définition du mot Élément ; il désigne la partie indivisible des choses, ou la partie spécifiquement identique ; éléments des corps ; éléments des figures géométriques ; éléments des démonstrations ; sens dérivés du mot Élément ; le petit, le simple sont des éléments ; les universaux le sont plus que la différence.

Élément§ 1. On nomme Élément d'une chose ce qui, composant primitivement et intrinsèquement cette chose, ne peut plus être divisé spécifiquement en une espèce autre que la sienne. Par exemple, les éléments d'un mot, ce sont les parties dont ce mot est formé, et dans lesquelles il est divisé définitivement, de telle façon que ces parties dernières ne puissent plus se diviser en sons d'une espèce [30] différente de la leur.

§ 2. En supposant même que la division soit possible dans certains cas, les parties sont alors d'espèce identique ; et par exemple, une particule d'eau est de l'eau, tandis que la partie d'une syllabe n'est plus une syllabe.

§ 3. C'est de la même manière que les philosophes qui se sont livrés à ces études, définissent les éléments des corps, en disant que ce sont les particules dernières dans lesquelles les corps se décomposent, sans que ces particules elles-mêmes puissent se diviser en d'autres corps d'espèce différente. [35] C'est là ce qu'ils entendent par Éléments, que d'ailleurs ils reconnaissent, ou un seul élément, ou des éléments multiples.

§ 4. C'est dans le même sens à peu près qu'on parle aussi des Éléments des figures géométriques, et, d'une manière plus générale, des éléments des démonstrations ; car les démonstrations premières, qui se retrouvent ensuite dans plusieurs démonstrations subséquentes, [1014b] sont ce qu'on appelle les éléments des démonstrations.  Tels sont, par exemple, les syllogismes premiers tirés des trois propositions, à l'aide d'un seul terme moyen.

§ 5.  En partant de ces considérations, et par une déviation de sens, on appelle encore Élément tout ce qui, étant individuel et petit, se trouve employé pour une foule de choses. [5] Ainsi, tout ce qui est petit, simple, indivisible, est qualifié d'Élément.

§ 6. Voilà encore ce qui fait que les termes généraux les plus universels passent pour des éléments, attendu que chacun de ces termes, étant par lui-même un et simple, se retrouve dans beaucoup d'autres termes, et si ce n'est dans tous, au moins dans le plus grand nombre. C'est ainsi qu'on a pris quelquefois pour éléments l'unité et le point.

§ 7. Les genres, comme on les appelle, étant donc universels et indivisibles, car ils n'ont pas de définition possible, ont été quelquefois considérés comme [10] des Éléments, plutôt que la différence. C'est que le genre est plus universel que ne l'est la différence, attendu que ce qui a la différence a aussi le genre à la suite, et que ce qui a le genre n'a pas toujours la différence.

§ 8. Un caractère commun de toutes ces acceptions du mot Élément, c'est que, pour chaque chose, l'élément est [15] la partie première et intrinsèque de cette chose.

Élément. Aristote est revenu à plusieurs reprises sur la définition de l'Élément. Déjà plus haut liv. III, ch. III, § 1 et suivants, il a exposé, à propos des principes, ce qu'il convient d'entendre par Éléments; et il a exprimé quelques-unes des idées qui reparaissent ici plus complètes et plus développées. Plus loin, il a plusieurs fois l'occasion d'expliquer ce que c'est qu'un Élément ou un principe, liv. VII, ch. ΧΩΙ, § 3 ; liv. XI, ch. Ι, § 8 ; liv. XII, ch. ΙV, § 4 ; et liv. XIV, ch. Ι, § 4. En dehors de la Métaphysique, on peut trouver des passages tout à fait analogues, dans le Traité du Ciel, liv. III, ch. III, § 2, p. 244 de ma traduction, et dans le Traité de la Production, liv. II, ch. I, § 1, p. 117 de ma traduction. Voir la note de M. Schwegler sur toutes ces références.

§ 1. Les parties dont ce mot est formé. En d'autres termes, ce sont les lettres ; et j'ai déjà fait remarquer que le même mot en grec signifie Lettre ou Élément. Cette confusion jette un peu d'obscurité dans la traduction française. Mais je n'ai pu éviter cet inconvénient. — En sons. Le texte emploie ici le même mot qui, un peu plus haut, a été rendu par Mot. Mais la pensée ne peut être douteuse ; le mot peut bien se diviser en lettres dont l'espèce est différente, mais les lettres ne sont plus divisibles en une espèce autre que la leur. Plus haut, liv. III, ch. III, § 1, Aristote cite aussi l'exemple des lettres.

§ 2. La partie d'une syllabe. C'est une lettre, puisque les lettres composent les syllabes.

§ 3. Qui se sont livrés à ces études. Aristote veut sans doute désigner les philosophes de l'école d'Ionie, les Naturalistes, et Empédocle, à qui il fait également allusion plus haut, liv. III, ch. III, § 2, soit qu'ils reconnaissent un seul élément, soit qu'ils en reconnaissent plusieurs.

§ 4. Des figures géométriques. Voir le même exemple, plus haut, liv. III, ch. III, § 1 . — Et d'une manière générale des éléments des démonstrations. Dans le IIIe livre, loc. cit., Aristote ne semble vouloir parler que des démonstrations géométriques ; je crois qu'ici il entend parler de toutes les démonstrations en général ; et il est certain qu'on peut dire des prémisses et de la conclusion que ce sont les éléments de la démonstration. Voir les Derniers Analytiques, passim, et spécialement livre I, ch. VI, § i, p. 35 de ma traduction.

§ 5. Individuel. Le texte dit précisément : « Un ». — Employé pour une roule de choses. L'expression grecque est aussi vague ; elle peut être précisée et éclaircie par le paragraphe suivant.

§ 6. Les termes généraux. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. Il est probable qu'ici Aristote entend parler des deux universaux les plus étendus, l'Être et l'Un. — Beaucoup d'autres termes. Qui leur sont subordonnés. — L'unité et le point. L'unité dans les êtres en général ; et le point, dans les lignes et les longueurs.

§ 7. Ils n'ont pas de définition possible. J'adopte ici la leçon donnée par Alexandre d'Aphrodise, et par deux manuscrits de Florence et de Paris ; toute la la différence consiste dans une négation; elle est considérable. Les genres les plus universels ne peuvent pas être définis, parce qu'ils n'ont pas eu de définitions au-dessus d'eux, servant eux-mêmes à définir le reste. MM. Schwegler et Bonitz, qui approuvent cette leçon, ne l'ont pas cependant insérée dans leur texte.— Le genre est plus universel. Voir les Topiques, liv. IV, ch. I, § 1, p. 119 et suiv. de ma traduction.

§ 8. Première et intrinsèque. Voir plus haut, § 1. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte.

CHAPITRE IV

Définition du mot Nature. Ce mot signifie la production et le développement des êtres, leur principe intrinsèque, leur mouvement propre, qu'ils tirent d'eux seuls, leur matière primordiale, leurs éléments, leur organisation initiale, malgré ce qu'en a dit Empédocle, qui nie cette organisation et ne reconnaît que mélange et séparation d'éléments; Nature signifie encore la matière première des êtres, leur espèce et leur forme, fin dernière de tout développement; enfin la Nature est la substance essentielle de tous les êtres doués d'un mouvement spontané.

Nature§ 1. En un premier sens, on entend par Nature la production de tout ce qui naît et se développe naturellement; mais dans ce cas l'U du mot grec qui signifie Nature est long.

§ 2. En un autre sens, la Nature est le principe intrinsèque par lequel se développe [20] tout ce qui se développe.

§ 3. Nature signifie encore le mouvement initial qui se retrouve dans tous les êtres naturels, et qui réside dans chacun d'eux, en tant que chacun est essentiellement ce qu'il est; car on dit des êtres qu'ils se développent naturellement, quand ils reçoivent leur croissance de quelque autre être, soit qu'ils tiennent par contact à cet être, soit qu'ils empruntent leur développement à leur connexion intime avec lui, soit qu'ils y adhèrent à la manière des embryons. Il y a d'ailleurs cette différence entre la connexion et le contact, que, dans le contact, il n'y a, entre les deux êtres, rien absolument que le contact seul, tandis que, entre les êtres connexes, il existe une certaine unité qui est identique pour les deux, et qui fait que, au lieu de [25] se toucher simplement, ils se pénètrent, et ne sont qu'un seul et même être comme étendue et quantité, bien que leur qualité puisse être différente.

§ 4. La Nature est encore cette matière primordiale qui fait que tous les êtres de la nature sont ou deviennent ce qu'ils sont, matière inorganisée, et qui, par sa seule force, est incapable de se modifier, elle-même. C'est en ce sens que l'airain [30] est appelé la Nature de la statue et de tous les ustensiles faits de ce métal ; que le bois est appelé la Nature de tout ce qui est fait en bois. Et de même pour tout le reste des choses; car on dit de chacune des choses qu'elle est faite de ses éléments, tant que subsiste cette matière initiale.

§ 5. C'est encore en ce même sens que l'on dit que les éléments sont la Nature de tous les êtres physiques. Selon quelques philosophes, cette Nature, c'est le feu ; pour d'autres, c'est la terre; pour ceux-ci, c'est l'air ; pour ceux-là, c'est l'eau; pour d'autres encore, c'est tel autre élément; les uns [35] ne combinant que quelques-unes de ces substances, tandis que les autres les combinent toutes ensemble.

§ 6.  A un autre point de vue, la Nature est la substance des êtres physiques , au sens où l'on dit que la Nature est l'organisation primordiale des êtres, [1015a] quoiqu'Empédocle soutienne qu'il n'y a pas à proprement parler de Nature pour un être quelconque :

Mais ce n'est que mélange ou séparation
D'Éléments mélangés ; la vague notion
De ce qu'on croit Nature est un rêve de l'homme.

Aussi, même pour les êtres qui existent naturellement, ou qui se développent, en ayant préalablement la matière d'où doit venir pour eux le développement ou l'existence, nous ne disons pas [5] qu'ils aient leur nature propre, tant qu'ils n'ont pas revêtu leur espèce et leur forme. Tout être est naturel, en effet, quand il est composé de l'une et de l'autre, la forme et l'espèce ; et tels sont par exemple les animaux, et les parties diverses qui les composent.

§ 7. Nature peut signifier aussi la matière première des choses. Ces mots mêmes de Matière première peuvent recevoir un double sens. D'abord, Première peut s'entendre, ou relativement à l'objet même, ou d'une manière absolue et générale. Par exemple, pour des objets en airain, l'airain est Premier en ce qui regarde directement ces objets; mais, d'une manière absolue et générale, il est possible [10] que ce soit le liquide qui, en ceci, soit le terme premier, si l'on admet que tous les corps fusibles soient du liquide. En second lieu, la matière première est encore la forme et l'essence des choses, puisque c'est là aussi l'objet final de tout ce qui se produit et se développe .

§ 8. Par extension métaphorique et d'une manière générale, toute substance est appelée Nature, par analogie avec cette acception du mot Nature que nous définissons ici, et qui, elle également, est une sorte de substance.

§ 9. D'après tout ce qui précède, la Nature, comprise en son sens premier, et en son sens propre, est la substance essentielle des êtres qui ont en eux-mêmes [15] le principe du mouvement, en tant qu'ils sont ce qu'ils sont ; car, si la matière est appelée Nature, c'est uniquement parce qu'elle est susceptible de recevoir ce principe de mouvement, de même que toute production et tout développement naturel sont appelés Nature, parce que ce sont des mouvements qui dérivent de ce principe intérieur. Mais le principe du mouvement, pour tous les êtres de la nature, est précisément celui qui leur est intrinsèque en quelque façon, soit qu'il reste à l'état de simple puissance, soit qu'il se montre en une complète réalité.

Nature. Aristote a expliqué plusieurs fois le mot de Nature, dans la Métaphysique, liv. VI, ch. Ι, § 15 ; liv. VII, ch. VΙΙ, § 3 ; liv. IX, ch. VΙΙΙ, § 12 ; et liv. XI, ch. I, § 4. Mais, dans tous ces passages, il n'a donné cette définition que d'une manière indirecte. Au contraire, il l'a développée et approfondie tout au long dans la Physique, liv. II, ch. I, p. 2 et suiv. de ma traduction. M. Bonitz a toute raison de mettre cette dernière rédaction fort au-dessus de celle-ci ; et il en conclut que l'ébauche qui se trouve dans la Métaphysique a dû précéder la discussion si régulière et si élaborée que présente la Physique. Voir un peu plus haut, ch. I, une remarque analogue sur le mot de « Cause ».

§ 1. Par nature... naturellement. On a critiqué justement cette explication, où le défini se trouve employé dans la définition. Cette tautologie est dans le texte, et les mots dont se sert Aristote ont une forme presque semblable, comme ceux de la traduction française. — L' U du mot grec. Ici, j'ai dû paraphraser plutôt que traduire ; la différence des deux langues m'y obligeait.

§ 2. Le principe intrinsèque. C'est-à-dire, le principe qui est dans l'objet même, et non pas un principe qui vienne du dehors. — Tout ce qui se développe. Ici encore, j'aurais pu ajouter le mot : « Naturellement », qui se trouverait justifié comme au paragraphe précédent.

§ 3. Le mouvement initial, et  spontané. — Car on dit. Toute  cette fin du paragraphe peut sembler une sorte de digression, qui  n'est pas très utile en cette place,  bien qu'au fond ces distinctions soient vraies et réelles.

§ 4. Sont ou deviennent ce qu'ils sont. Pour tout ce passage spécialement, il faut avoir sous les yeux la rédaction de la Physique, citée plus haut, et qui est beaucoup plus complète. — L'airain est appelé la Nature de la statue. Je crois qu'en grec l'expression a aussi quelque chose d'étrange comme ma traduction ; l'airain est la matière de la statue, et non pas sa Nature.

§ 5. Les éléments. Au sens vulgaire de ce mot, comme le prouvent les exemples qui suivent. — Selon quelques philosophes. Sur ces doctrines diverses, voir le let livre, ch. nt et IV et passim.

§ 6. L'organisation primordiale. C'est le sens le plus général que nous donnons au mot Nature. — Empédocle. Ces mêmes vers d'Empédocle sont cités encore par Aristote dans le Traité de la Production, liv. I, ch. I, § 5, p. 6 de ma traduction, et liv. II, ch. VI; Traité sur Mélissus, ch. II, § 20, p. 234 de ma traduction. M. Schwegler et surtout M. Bonitz croient qu'Aristote n'a pas bien saisi la pensée d'Empédocle ; et M. Bonitz cite à l'appui de cette opinion deux autres vers d'Empédocle, qui semblent expliquer l'idée de nature tout autrement qu'Aristote ne l'explique ici. Il est bien difficile de savoir si cette critique est fondée ; et je me borne à remarquer qu'Aristote avait les ouvrages entiers d'Empédocle, tandis que nous n'en avons que des fragments. Voir l'édition de Firmin-Didot, p. 3, fragment 100. — La forme et l'espèce. Voir la même idée exprimée en d'autres termes, Politique, liv. I, ch. II, § 11, p. 8 de ma traduction, 3e édition.

§ 7. Un double sens. En d'autres termes, la Nature première d'un être est d'abord sa matière ; puis, en second lieu, sa forme.—D'abord. J'ai ajouté ce mot pour préciser davantage les idées. — En second lieu. Même remarque. — L'objet final. Ou si l'on veut : « La cause finale ».

§ 8. Avec cette acception du mot Nature que nous définissons ici. Le texte n'est pas aussi formel. Je l'ai développé, afin de le rendre plus clair.

§ 9. Des êtres qui ont en eux-mêmes le principe du mouvement... qui leur est intrinsèque. Voir et comparer encore la discussion correspondante dans la Physique,  liv. II, ch. I, § 1, p. 2 et suiv. de  ma traduction. Voir aussi le début de ce chapitre.

 

CHAPITRE V

Définition du mot Nécessaire. Il signifie coopération indispensable pour la vie ou l'existence de la chose ; condition inévitable ; contrainte ou violence ; citations d'Événus et de Sophocle ; l'idée de la nécessité s'applique surtout à un état de choses qui ne peut pas être autrement ; nécessités secondaires ; nécessité dans les démonstrations et dans le syllogisme ; propositions nécessaires par elles-mêmes ou par intermédiaires ; il n'y a pas de nécessité pour l'éternel et l'immobile.

Nécessité. § 1.  [20] Nécessaire signifie d'abord ce dont la coopération est absolument indispensable pour qu'un être puisse vivre. Par exemple, la respiration et la nutrition sont nécessaires à l'animal, puisque, sans ces fonctions diverses, il ne saurait exister.

§ 2. Nécessaire signifie encore ce sans quoi le bien qu'on poursuit ne saurait avoir lieu et se produire, ou ce sans quoi le mal ne pourrait être évité ou rejeté. Ainsi, il est nécessaire de boire une médecine [25] pour prévenir la maladie, et de faire le voyage d'Égine pour recouvrer l'argent qu'on y doit toucher.

§ 3. Nécessaire signifie de plus ce qui est forcé, la force qui nous contraint, c'est-à-dire ce qui nous empêche et ce qui nous retient malgré notre désir et notre volonté: Ce qui est forcé s'appelle Nécessaire, et de là vient qu'aussi la nécessité est très pénible; car, ainsi que le dit Événus :

Tout acte nécessaire est un acte pénible.

Et la force est bien encore une sorte de nécessité, comme le dit Sophocle [31] :

La Force me contraint à, faire tout cela.

Aussi, la nécessité a-t-elle le caractère de quelque chose d'inflexible; et c'est avec raison qu'on s'en fait cette idée, puisqu'elle est contraire a notre mouvement, soit spontané, soit réfléchi.

§ 4. Quand une chose ne peut pas être autrement qu'elle n'est, [35] nous déclarons qu'il est nécessaire qu'elle soit ce qu'elle est; et, à dire vrai, c'est d'après le Nécessaire pris en ce sens qu'on qualifie tout le reste de nécessaire. Ainsi, l'idée de la force et de la contrainte, soit qu'on les emploie, soit qu'on les subisse, s'applique en effet [1015b] dans tous les cas où l'on ne peut pas agir selon sa volonté, parce qu'on est sous le coup de la contrainte , la contrainte étant alors regardée comme une nécessité qui fait qu'il n'en peut pas être autrement.

§ 5. Cette nuance du Nécessaire s'applique également à tout ce qui coopère à faire vivre et à assurer le bien de la chose; car, s'il n'est pas possible, ici, [5] que le bien soit accompli, et là, que la vie et l'existence continuent sans certaines conditions, ces conditions sont dites nécessaires; et la cause entendue en ce sens est bien aussi une sorte de nécessité.

§ 6. A un autre point de vue, la démonstration doit être rangée parmi les choses nécessaires, parce qu'il n'est pas possible, quand une chose a été absolument démontrée, qu'elle soit autrement qu'on ne l'a démontrée ; et la raison en est que les propositions initiales d'où sort le syllogisme ne peuvent pas être elles-mêmes autrement qu'elles ne sont.

§ 7. Il y a des choses qui ne sont nécessaires que grâce à d'autres, tandis qu'au contraire certaines choses n'ont besoin d'aucun intermédiaire, et que c'est elles qui donnent au reste le caractère de nécessité.

§ 8. Par conséquent, le Nécessaire premier et proprement dit, c'est le Nécessaire pris en un sens absolu ; car l'absolu ne peut avoir plusieurs manières d'être. Par suite, il ne peut pas non plus être de diverses façons, les unes opposées aux autres, puisque dès lors il faudrait qu'il y eût des manières d'être multiples.

§ 9. Si donc il est des choses éternelles et immobiles, il n'y a jamais pour elles de force qui puisse les contraindre ni violenter leur nature.

Nécessaire. Sur la définition du Nécessaire, on peut voir plus loin, liv. VI, ch. II, § 8; liv. XI, ch. VIII, § 11 ; et liv. XII, ch. VII, § 5. Voir aussi les Derniers Analytiques , liv. II, ch. XI, § 9, p. 240 de ma traduction.

§ 1. La coopération. L'expression grecque répond assez bien à notre expression de « cause concomitante ». — Puisse vivre. C'est l'acception la plus vulgaire du mot Nécessaire.

§ 2. Prévenir la maladie. C'est un mal qu'on cherche alors à éviter. — Pour recouvrer l'argent. C'est un avantage qu'on cherche à s'assurer.

§ 3. Ce qui est forcé. Voir les Derniers Analytiques, liv. II, ch. xi, § 10, p. 240 de ma traduction. — Événus. Poète et sophiste de Paros. Platon le cite plus d'une foie : Apologie de Socrate, p. 69, traduction de M. V. Cousin ; Phèdre, p. 100, ibid., où il est appelé Philosophe. Événus vivait de 500 à 440 avant J.-C. Aristote cite encore ce vers d'Événus, dans la Morale à Eudème, liv. II, ch .VII, § 3, p. 271 de ma traduction ; et dans la Rhétorique, liv. I, ch. XI, § 3, p. 119 de ma traduction. — Sophocle. Voir l'Électre, vers 256 , p. 38, édit. Firmin-Didot.

§ 4. A dire vrai. C'est en effet le sens le plus général et le plus simple du mot Nécessaire ; et toutes les autres nuances de Nécessaire dérivent de celle-là.

§ 5. A faire vivre. Il y a là une sorte de répétition de ce qui a été dit plus haut, § 1.

§ 6. La démonstration. Cette force de démonstration qui s'impose nécessairement, quand elle est scientifique, résulte de la définition même du syllogisme, telle qu'Aristote la donne, Premiers Analytiques, liv. I, ch. I, § 81 p. 4 de ma traduction. — Absolument démontrée. C'est Aristote qui a dit aussi cette grande parole : « Une vérité démontrée est une vérité éternelle. » Derniers Analytiques, liv. I, ch. VIII, § 1, p. 48 de ma traduction. Voir aussi ibid., liv. I, oh. IV, § 2, p.13.

§ 7. Il y a des choses. Alexandre d'Aphrodise semble vouloir rapporter plus spécialement ceci à ce qui précède sur la démonstration. Il m'a paru que le sens général était préférable, surtout à cause de ce qui suit.

§ 8. Le nécessaire premier. On comprend bien cette formule, qui peut paraître un peu bizarre, mais qui a l'avantage d'être concise et claire.

§ 9. Des choses éternelles et immobiles. Voir le Traité de la Production, liv. II, ch. XI § p. 179 de ma traductions

CHAPITRE VI

Définition du mot Unité. Unité accidentelle et essentielle, de simple attribution ou d'essence; exemples divers pour expliquer l'unité ainsi comprise ; unité de continuité ; ensemble de choses réunies ; définition de la continuité, et de l'unité particulière qu'elle peut former; continuité plus grande dans la ligne droite que dans la ligne courbe ; unité d'espèce ; unité de genre ; termes plus ou moins compréhensifs pour représenter cette unité ; unité de définition ; unité par indivisibilité des choses ; unité par identité de substance ; unité d'ensemble et de composition des parties régulièrement ordonnées pour former un tout ; unité prise pour mesure dans chaque genre ; l'unité est toujours nécessairement indivisible ; le nombre, le point, la ligne, la surface, le solide ; subordination des termes entre eux, les inférieurs étant compris dans les supérieurs; rapports des unités entre elles. La pluralité est opposée à l'unité ; aspects divers de la pluralité.

 Un. § 1. Un se dit d'abord dans un sens accidentel, puis dans un sens essentiel et en soi. Par exemple, c'est une unité accidentelle que celle qui se forme des deux mots séparés, Coriscus et Instruction, quand on dit en les réunissant : Coriscus instruit. Car c'est une seule et même chose de dire Coriscus et Instruction, et de dire Coriscus instruit; ou de réunir encore Instruction et Justice, et de dire Coriscus instruit et juste. Toutes ces locutions n'expriment qu'une unité purement accidentelle. D'une part, l'instruction et la [20] justice forment une unité, parce qu'elles appartiennent accidentellement à une seule individualité substantielle ; et, d'autre part, l'instruction et Coriscus forment aussi quelque chose d'Un, parce que ce sont accidentellement les attributs l'un de l'autre.

§ 2. De même encore, on peut aller jusqu'à dire que Coriscus instruit ne fait qu'un avec Coriscus, parce que l'une des deux parties [25] de l'expression se rapporte à l'autre comme attribut, c'est-à-dire que le terme d'instruit est l'attribut de Coriscus; de même que Coriscus instruit ne fait qu'un avec Coriscus juste, parce qu'une partie des deux expressions est l'attribut accidentel d'un seul et même sujet, qui est Un. Et en effet, il n'y a pas de différence à dire que l'instruction est l'attribut de Coriscus, ou que le second terme est, à l'inverse, l'attribut du premier.

§ 3. Il en est de même aussi quand l'accident est l'attribut du genre, ou d'un des termes généraux. Par exemple, l'homme est la même chose et le même être que l'homme instruit ; soit parce que l'homme qui est une substance Une, a pour attribut l'instruction, soit parce que ces deux termes, homme et [30] instruction, sont attribués à un seul individu, qui est, si l'on veut, Coriscus. Toutefois, on peut remarquer que les deux termes ne sont pas alors attribués de la même manière l'un et l'autre; car l'un est attribué, si l'on veut, en tant que genre et comme inhérent à la substance, tandis que l'autre n'est qu'un état, ou une simple qualité, de la substance individuelle. Voilà donc en quel sens il faut entendre le mot de Un, toutes les fois qu'il s'agit d'unité accidentelle.

§ 4. Quant à tout ce qui est Un essentiellement et en soi, on dit d'une chose qu'elle est Une, uniquement à cause de sa continuité matérielle. Ainsi, grâce au lien qui attache le fagot, on dit que le fagot est Un ; la colle forte qui rassemble les morceaux de bois fait qu'ils sont Uns. [1016a] C'est encore ainsi que la ligne, même quand elle est courbe, est dite Une, parce qu'elle est continue, comme dans le corps humain un membre est Un à la même condition, la jambe, par exemple, ou le bras. Mais, sous ce rapport, il y a plus d'unité dans les objets continus de la nature que dans les objets qui sont le produit de l'art.

§ 5. D'ailleurs, on entend par continu tout ce qui, essentiellement et en soi, n'a qu'un seul et unique mouvement, sans pouvoir en avoir d'autre. Le mouvement Un est celui qui est indivisible; et je veux dire, indivisible selon le temps. Les choses qui sont essentiellement continues sont celles dont l'unité ne tient pas simplement au contact. Vous auriez beau placer des bouts de bois de manière à ce qu'ils se touchassent entre eux, vous ne pourriez pas dire pour cela qu'ils forment une unité, ni comme bois ni comme corps, ni qu'ils aient non plus telle autre espèce de continuité.

§ 6.  Les choses absolument continues [10] sont Unes, même quand elles ont une courbure, mais, à plus forte raison, quand elles n'en ont pas. Ainsi, la jambe, ou la cuisse, est plus Une que le membre tout entier, parce que le mouvement de la jambe entière, cuisse et jambe, peut n'être pas Un. Par la même raison, une ligne droite est plus Une que ne l'est une ligne courbe. Une ligne qui est courbe, et qui a des angles, peut être considérée tout à la fois comme étant Une, ou n'étant pas Une, parce que le mouvement peut tout aussi bien, [15] ou en être simultané, ou ne pas l'être. Mais, pour la ligne droite, le mouvement est toujours simultané, attendu que, parmi ses parties, ayant quelque étendue, aucune ne peut, celle-ci être en repos et celle-là se mouvoir, comme cela se peut pour la ligne courbe.

§ 7. En un autre sens, une chose peut être considérée comme Une, par cela seul que le sujet en question ne présente pas de différence spécifique. Les sujets sont sans différence spécifique, quand l'observation sensible n'y découvre pas de division d'espèce. Par sujet, on entend ici, [20] soit le terme primitif, soit le terme dernier, le plus rapproché de la fin de l'espèce même. Par exemple, on dit du vin qu'il est Un, et de l'eau qu'elle est Une, parce que spécifiquement ils sont indivisibles l'un et l'autre. Tous les liquides aussi peuvent être considérés comme formant une unité, l'huile, le vin et tous les corps liquéfiables, parce que pour tous les liquides le sujet dernier est le même, je veux dire, l'eau et l'air, dont tous sont formés.

§ 8. On dit encore de certaines choses qu'elles sont Unes, [25] toutes les fois que, le genre de ces choses restant Un, elles n'offrent néanmoins que des différences opposées. Alors, tous les objets que le genre renferme forment une unité, parce que le genre soumis à ces différences est Un et le même. Par exemple, le cheval, l'homme, le chien forment cette sorte d'unité, en tant qu'ils sont tous des animaux. Et en effet, tout cela se rapproche et se confond, de même que leur matière est Une.

§ 9. Parfois, ce sont les espèces comme celles-là qui forment une unité ; d'autres fois, c'est le genre supérieur qui est considéré comme identique ; [30] c'est-à-dire que quand les espèces sont les dernières du genre, c'est le genre qui est au-dessus d'elles. Ainsi, par exemple, le triangle isocèle et le triangle équilatéral sont une seule et même figure, en tant que ce sont des triangles ; mais ce ne sont pas les mêmes triangles.

§ 10. On attribue encore l'idée d'unité à toutes les choses dont la définition essentielle, c'est-à-dire la définition expliquant que la chose est ce qu'elle est, ne peut être séparée d'une autre définition, qui exprime aussi la véritable essence de la chose et la fait ce qu'elle est ; car toute définition [35] prise en elle-même est divisible et séparable.

§ 11. C'est ainsi que l'être qui se développe et l'être qui dépérit sont cependant un seul et même être, parce que la définition reste Une, de même que la définition spécifique reste Une aussi pour toutes les surfaces, puisqu'elles ont toujours longueur et largeur.

§ 12. [1016b] En général, on appelle éminemment Unes toutes les choses dont la pensée, s'appliquant à leur essence, est indivisible, et ne peut jamais en séparer quoi que ce soit, ni dans le temps, ni dans l'espace, ni en notion. Cette idée d'unité ainsi comprise s'adresse surtout aux substances. Ainsi, les termes généraux sont appelés Uns en tant qu'ils n'ont pas de division possible. [5] Par exemple, l'homme est Un, parce qu'il est indivisible en tant qu'homme; l'animal est Un, parce qu'il est indivisible en tant qu'animal ; la grandeur est Une, parce qu'elle est également indivisible en tant que grandeur.

§ 13. Le plus souvent, les choses sont appelées Unes, parce qu'elles produisent quelque autre chose en commun, ou qu'elles la souffrent, ou qu'elle la possèdent, ou parce qu'elles ont une unité relative et indirecte. Mais au sens primordial du mot, les choses sont Unes quand leur substance est identique et Une. Or, la substance est Une, soit par la continuité, soit par la forme, soit par la définition ; car [10] nous attribuons la pluralité numérique aux choses qui ne sont pas continues, ou dont la forme n'est pas la même, ou la définition n'est pas identique et Une.

§ 14. Parfois encore, nous disons d'une chose quelconque qu'elle est Une, par cela seul que cette chose a une certaine quantité, et qu'elle est continue. Mais parfois cela même ne suffit pas, et il faut en outre que cette chose compose un tout ; en d'autres termes, il faut qu'elle ait une forme qui soit Une. Par exemple, nous ne dirions pas également d'une chaussure qu'elle est Une, par cela seul que nous en verrions les diverses parties posées dans un ordre quelconque, [15] ces parties fussent-elles même continues ; mais la chaussure n'est Une à nos yeux que si les diverses parties représentent en effet une chaussure, et qu'elles aient une forme Une et convenable. C'est là ce qui fait que, parmi les lignes de divers genres, c'est celle du cercle qui est la plus Une, parce que cette ligne est entière et complète.

§ 15. C'est la notion de l'unité qui est le principe du nombre, parce que c'est la mesure primordiale qui est le principe. Dans chaque genre de choses, c'est ce qui fait primitivement [20] connaître la chose qui est la mesure première de ce genre. Or, le principe qui nous fait tout d'abord connaître les choses, c'est l'unité dans chacune d'elles. Seulement, l'unité n'est pas la même dans tous les genres sans distinction. En musique, l'unité est le quart de ton ; en grammaire, c'est la voyelle ou la consonne. Pour le poids, l'unité est autre, comme elle est différente aussi pour le mouvement.

§ 16. Mais, dans tous les cas, l'unité est indivisible soit en espèce, soit en quantité. Ce qui est indivisible en quantité et en tant que quantité, et est indivisible en tous sens, [25] mais sans avoir de position, c'est l'unité numérique, la monade. Ce qui est indivisible en tous sens, mais qui a une position, c'est le point. La ligne n'est divisible qu'en un sens ; la surface l'est en deux sens ; et le corps est divisible [30] dans tous les sens, c'est-à-dire dans les trois dimensions. Et en descendant selon l'ordre inverse, ce qui est divisible en deux sens, c'est la surface ; ce qui l'est en un seul, c'est la ligne ; ce qui est absolument indivisible sous le rapport de la quantité, c'est le point, et l'unité ou monade, la monade n'ayant pas de position, et le point en ayant une dans l'espace.

§ 17. On peut dire encore que l'unité dans les choses tient, soit à leur nombre, soit à leur espèce, soit à leur genre, soit à leur proportion relativement à d'autres. L'unité numérique résulte de ce que la matière est Une ; l'unité d'espèce, de ce que la définition est Une et la même; l'unité de genre, de ce que les choses sont comprises sous la même forme d'attribution ou de catégorie ; l'unité de proportion résulte de ce que les choses sont avec d'autres [35] dans une relation pareille.

§ 18. D'ailleurs, les termes postérieurs sont toujours contenus dans les. termes précédents et à leur suite. Ainsi, tout ce qui est Un en nombre est Un aussi en espèce, bien que réciproquement tout ce qui est Un en espèce ne le soit pas toujours numériquement. Tout ce qui est Un en espèce est Un aussi en genre ; [1017a] mais tout ce qui est Un en genre n'est pas Un en espèce, si ce n'est proportionnellement et par analogie ; et tout ce qui est Un par proportion relative n'est pas toujours Un en genre.

§ 19. Enfin, il est bien clair que la pluralité est l'opposé de l'unité. Ainsi, la pluralité pour les choses résulte, tantôt de ce qu'elles ne sont pas continues, tantôt de ce que leur matière spécifique, soit primordiale, soit dernière, est divisible, et tantôt de ce qu'il y a pour elles des définitions différentes, pour exprimer leur essence et ce qu'elles sont en elles-mêmes.

§ 1. Essentiel et en soi. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. — Séparés... en les réunissant. J'ai ajouté ces différents mots, qui m'ont semblé indispensables pour compléter la pensée. — Instruction... instruit. Ces nuances sont dans le texte grec. — Instruction et justice. Ce sont deux attributs, au lieu d'un seul, appliqués au même individu, et qui se réunissent pour former une unité verbale, parce qu'ils sont relatifs à la même personne. — L'instruction et Coriscus. Répétition de ce qui précède. — Les attributs l'un de l'autre. Ceci n'est pas tout à fait exact. L'attribution véritable est d'Instruit à Coriscus; mais elle n'est pas réciproque identiquement ; et l'on ne peut pas claire à titre égal que Coriscus soit l'attribut d'Instruit. Aristote fait lui-même cette remarque, à la fin du § 3.

§ 2. Se rapporte à l'autre. Même observation sur la différence des deux attributions. — Coriscus instruit... Coriscus juste. Il y a deux attributs au lieu d'un seul ; mais l'unité résulte entre eux de ce qu'ils s'appliquent tous deux à un seul et même individu, qui est Coriscus.

§ 3. L'attribut du  genre. Au lieu d'être un attribut individuel. Homme est le genre de Coriscus, puisque Coriscus est homme. — On peut remarquer. Voir la note sur le § 1. — D'unité accidentelle. Le texte est ici encore un peu moins précis.

§ 4. A cause de sa continuité matérielle. Voir dans la Physique, liv. V, ch. V, § 11. p. 303 de ma traduction, une analyse de l'idée de Continu.— La jambe, par exemple, et le bras. Pris l'un et l'autre avec les deux parties qui les composent : la jambe et la cuisse; le bras et l'avant-bras. Voir un peu plus bas, § 6.

§ 5. N'a qu'un seul et unique mouvement. Voir la Physique, liv. V, ch. VI, § 14, p. 315.

 § 6. Peut n'entre pas Un. La jambe peut avoir un mouvement qui soit indépendant du mouvement de la cuisse — Pour la ligne courbe. Ou plutôt « brisée », dont une partie, peut se mouvoir, tandis que l'autre partie ne se meut pas.

§ 7. Soit le terme primitif. C'est-à-dire, le plus général, et par conséquent, le plus éloigné de l'individu. — Le plus rapproché de la fin de l'espèce. C'est le terme qui précède immédiatement l'individu, qui lui-même est la fin de l'espèce, puisqu'il est la dernière division possible. — Le sujet dernier est le même. Il ne faut pas attacher trop d'importance à ces théories chimiques des Anciens , qui considèrent l'eau comme le genre de tous les corps liquéfiables.

§ 8. Se rapproche et se confond. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte, — Leur matière est Une. C'est prendre les choses d'une manière bien générale que de dire que la matière du cheval, de l'homme et du chien, est la même; il y a des différences considérables qu'une analyse plus savante a reconnues et constatées ; mais il ne faut pas demander à la science antique une analyse plus profonde ni plus rigoureuse.

§ 9. C'est le genre. J'ai ajouté ces mots qui me semblent indispensables. J'ai admis avec M. Bonite la légère variante qu'il propose, d'après Alexandre d'Aphrodise,et qui est en effet satisfaisante. — Une seule et mense figure. Il serait mieux de dire : « Une seule espèce de figure ». Le même exemple est employé par Aristote dans la Physique, liv. IV, ch. XX, § II, p. 271 de ma traduction.

§ 10. Ne peut être séparée d'une autre définition. Il aurait été bon d'éclaircir ceci par une explication plus simple. Des traducteurs ont compris ce passage en ce sens que deux choses sont dites Unes, quand leurs définitions essentielles ne peuvent être séparées l'une de l'autre. L'exemple donné dans le § suivant appuie cette interprétation. La définition d'un être ne change pas, parce que ses états de développement ou de dépérissement viennent à changer.

§ 11. Pour toutes les surfaces. Les surfaces peuvent avoir une variété infinie de figures ; mais elles restent toujours des surfaces; et la définition générale de surface leur est toujours applicable.

§ 12. Éminemment, voilà le sens le plus important du mot Un ; c'est là l'Unité par excellence. — Ne peut jamais en séparer quoi que ce soit. J'ai conservé la leçon vulgaire ; et je ne crois pas nécessaire d'adopter la variante, d'ailleurs ingénieuse, de Casaubon. C'est la raison qui ne peut pas concevoir la chose comme jamais divisible; et par suite, la chose devient indivisible sous le rapport de la définition que la pensée en a conçue. — Surtout aux substances. En d'autres termes : Aux individus, qui sont nécessairement des substances. — Les termes généraux. On pourrait traduire aussi : « D'une manière générale, les choses sont appelées Unes, etc. ». J'ai préféré mon interprétation, parce qu'elle me semble plus d'accord avec les exemples qui suivent. Homme, Animal, Grandeur sont des universaux.

§ 13. Le plus souvent. L'unité n'est que relative et indirecte dans la plupart des cas ; mais la véritable unité est celle de la substance. — En commun. J'ai ajouté ces mots qui me semblent indispensables ; et je puis les justifier par l'autorité d'Alexandre d'Aphrodise, qui donne cette interprétation dans son commentaire. — Soit par la forme... ou dont la forme. On pourrait traduire aussi « Espèce » au lieu de « Forme ». J'ai préféré le mot de Forme à cause de l'exemple donné au § suivant. L'Espèce, d'ailleurs, se confondrait presque avec la Définition; ce qu'il faut éviter.

§ 14. Encore. J'ai adopté ici, avec M. Bonitz, la variante proposée par Alexandre d'Aphro¬dise ; voir son commentaire, page 328, ligne 11, édition de M. Bonitz. En effet, il vaut mieux séparer ce § de ce qui précède, plutôt que de l'y joindre par une conjonction, qui établirait entre les deux idées un lien trop étroit. M. Schwegler n'accepte pas cette variante, et il la combat. La nuance, d'ailleurs, est très peu importante. — Une et convenable. J'ai ajouté la dernière épithète. — C'est celle du cercle qui est la plus Une. Observation très fine et très juste.

§ 15. Qui est le principe du nombre. Aristote a toujours soutenu que l'unité n'est pas un nombre; voir plus loin, livre XIV, ch. I, § 8. — C'est ce qui fait primitivement connaître la chose. La pensée elle-même ne serait, par conséquent, qu'une mesure ; et c'est là ce qui fait que, dans bien des langues, le même mot exprime la pensée et la mesure. — Le quart de ton. Chez nous, le dièse ne compte que pour un demi-ton.— Pour le poids, l'unité est autre. Chez les Anciens, les mesures de poids n'ont jamais été bien fixées, non plus que toutes les autres.

§ 16. Sans avoir de position. J'ai conservé cette formule ; mais on pourrait traduire aussi : « Sans avoir de lieu ». Tout ce qui suit jusqu'à la fin du § sur la divisibilité des choses, est fort exact et n'est pas absolument hors de la question ; mais je trouve, avec M. Bonitz, que c'est une digression qui n'est. pas ici très bien placée. — Et en descendant selon l'ordre inverse. Tous ces détails sont bien peu utiles pour la question qu'on traite.

§ 17. On peut dire encore. Malgré cette forme de langage, ceci semble un résumé de ce qui précède plutôt qu'une addition. — Relativement à d'autres. J'ai ajouté ces mots, que justifient les explications données un peu plus bas. — Sont avec d'autres dans une relation pareille. Alexandre d'Aphrodise propose plusieurs exemples pour faire mieux comprendre ce passage, celui-ci entre autres : «La source est au fleuve ce que le coeur est à l'animal. » Le coeur et la source ont une unité d'analogie ou de proportion ; mais le genre de l'un et de l'autre n'est pas du tout le même.

§ 18. Proportionnellement et par analogie. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte.

§ 19. La pluralité est l'opposé de l'unité. Toutes les considérations applicables à l'unité, le sont négativement à la pluralité, dont les nuances sont précisément contraires à celles de l'unité. - De ce qu'elles ne sont pas continues. Tandis que quand les choses sont continues, elles forment une unité. — Soit primordiale, soit dernière. Selon que le genre qui les contient est plus ou moins élevé, plus ou moins étendu. — Est divisible. C'est la traduction exacte ; peut-être vaudrait-il mieux dire : « Est distincte et séparée ». — Des définitions différentes. Il semble que sous une autre forme, c'est la répétition de ce qui précède. - Pour exprimer. Sous le rapport de la grammaire, il me semble nécessaire d'adopter la variante, d'ailleurs fort légère, que donnent quelques manuscrits, et que M. Bonitz a fait passer dans son texte. — Aristote a traité cette même question de l'unité et de la pluralité dans plusieurs de ses ouvrages, et notamment dans les trois premiers chapitres du livre X. Cette seconde analyse est plus complète à certains égards et%plus claire que celle-ci, comme le fait remarquer M. Schwegler. Une comparaison de deux morceaux peut être fort utile à l'interprétation de l'un et de l'autre. Cette première discussion du Ve livre est rappelée au début du Xe; mais il est bien probable que cette référence, comme tant d'autres, est l'oeuvre d'un des premiers éditeurs de la Métaphysique, Andronicus de Rhodes peut-être. Voir la Dissertation sur la composition de la Métaphysique, au Ier volume.

 

CHAPITRE VII

Définition du mot d'Être : double sens de l'idée d'Être, indirect ou essentiel; les attributs de l'Être n'ont qu'un sens indirect et accidentel ; les attributs d'attributs n'ont encore l'Être que plus indirectement ; sens essentiel de l'idée d'Être ; ce sens s'applique à toutes les catégories ; énumération incomplète des catégories ; l'idée d'Être confondue parfois avec l'idée de la vérité ; double sens de l'Être pris sous tous les aspects ; Être en simple puissance ; Être en réalité effective et actuelle ; exemples divers. Indication d'études ultérieures sur la puissance et sur l'acte.

Être§ 1. Le mot d'Être peut être pris en un sens indirect et relatif, ou en un sens essentiel et en soi. Un sens indirect d'Être, c'est quand on dit, par exemple, que le juste est instruit et que l'homme [10] est instruit, ou quand on dit l'être instruit est homme, s'exprimant en ceci à peu près comme on le fait quand on dit que l'homme instruit bâtit une maison, parce que l'architecte de la maison a la qualité indirecte d'être instruit, ou parce que l'homme instruit a la qualité indirecte d'être architecte; car dire qu'une chose est telle chose, cela revient à dire que cette seconde chose est l'attribut de la première.

§ 2.  On voit qu'il en est ainsi pour les exemples que nous venons de citer; car, lorsque nous disons que l'homme est instruit, ou quand nous disons que l'être instruit est homme, et encore quand nous disons [15] que l'homme blanc est instruit, ou que l'homme instruit est blanc, c'est que, dans ce second cas, les deux termes sont les attributs ou accidents d'un seul et même être, et que, dans le premier cas, l'attribut s'applique à l'être directement. Quand on dit que l'homme est instruit, c'est que Instruit est son attribut. C'est encore ainsi que l'on dit que le Non-blanc est quelque chose, parce que la chose à laquelle on joint cet attribut a, en effet, l'existence actuelle qu'on lui prête.

§ 3.  Ainsi, les choses qui ne sont qu'indirectement [20] et auxquelles on n'accorde qu'un rôle d'attributs, sont exprimées sous cette forme, soit parce que les deux attributs appartiennent au même être, soit parce qu'ils sont attribués séparément à cet être, soit parce que l'être dans lequel ils existent est précisément celui qui leur est attribué.

§ 4.  L'Être est en soi et est essentiellement [25] dans toutes les nuances où l'expriment les diverses formes de catégories ; car autant il y a de classes de catégories, autant de fois elles expriment l'Être. Ainsi, parmi les catégories, les unes expriment l'existence de la chose ; les autres expriment sa qualité ; d'autres encore, sa quantité; celles-ci, sa relation ; celles-là, son action et sa passion ; d'autres, le lieu où elle est ; d'autres enfin, le temps. L'Être a la même acception dans chacune d'elles ; car il n'y a pas la moindre différence à dire que l'homme Est bien portant, ou que l'homme se porte bien ; pas plus qu'il n'y en a à dire que l'homme [30] Est en marche, qu'il Est occupé à couper quelque chose, ou bien à dire qu'il marche ou qu'il coupe. Même observation pour les autres catégories.

§ 5. A un autre point de vue, l'idée d'Être, l'idée qu'une chose Est, signifie que cette chose est vraie. Dire qu'une chose n'Est pas, c'est dire aussi qu'elle n'est pas vraie et qu'elle est fausse. L'affirmation et la négation sont ici sur le même pied. Par exemple, on dit que Socrate est instruit, parce que cela est vrai ; ou que Socrate est Non blanc, ce qui est également vrai. Mais quand on dit que la diagonale est commensurable, cela n'Est pas, parce que c'est faux.

§ 6.  [1017b] Enfin, quand on dit d'une chose qu'elle Est, qu'on la dit être, cette expression peut signifier tout à la fois que les objets dont il est question sont en puissance, qu'ils peuvent être, ou bien qu'ils sont en pleine et entière réalité. Ainsi, quand nous disons d'un être qu'il voit, cela peut vouloir dire tout aussi bien que cet être a la puissance de voir, ou qu'il voit effectivement. De même Savoir peut signifier tout ensemble pouvoir se servir de la science, [5] ou s'en servir actuellement et en réalité. De même encore, on dit d'une chose qu'elle est en repos, soit que cette chose soit déjà en repos réel, soit qu'elle puisse y être. La même distinction pourrait s'appliquer également à toutes les réalités. Ainsi, l'on dit que la statue de Mercure Est dans le marbre, où elle sera taillée, que la moitié Est dans la ligne, où elle sera prise; et l'on parle du froment, même quand il n'est pas encore mûr.

§ 7. Du reste, nous dirons plus tard les différents cas où la chose est en puissance, et ceux où elle n'y est pas.

§ 1. Indirect et relatif. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. — Essentiel et en soi. Même remarque. Les distinctions faites ici pour le mot d'Être sont tout à fait pareilles à celles qui ont été faites dans le chapitre précédent pour le mot de Un. — Le juste est instruit. Attribution d'un attribut à un autre attribut. L'Être ainsi compris est indirect et accidentel. — Que l'homme est instruit. Attribution directe et en soi. — L'être instruit est homme. Attribution renversée , puisque c'est l'homme qui est instruit, bien plutôt que l'instruit n'est homme, — Est l'attribut de la première. Le texte dit précisément : « L'accident ». Dans tous ces emplois du mot et de l'idée d'Être, c'est indirectement qu'on dit de la chose qu'elle Est. A proprement parler, le juste n'est pas, l'instruit n'est pas, l'homme n'est pas ; il n'y a que l'individu qui soit réellement.

§ 2. Pour les exemples que nous venons de citer. Et dans lesquels la notion d'Être est indirecte et accidentelle, puisqu'elles s'appliquent à des choses qui n'ont pu une existence réelle. On peut d'ailleurs trouver que ces explications n'ajoutent que très peu de chose à ce qui précède. — Que le non-blanc est quelque chose. C'est ici le Non-étre, auquel on attribue une existence qui ne peut être qu'indirecte et détournée, comme on l'a déjà expliqué bien des fois

§ 3. Ainsi, les choses qui ne sont qu'indirectement. C'est la première nuance du mot Être, indiquée au § 1. — Précisément celui qui leur est attribué. C'est ainsi que l'on dit que l'être instruit est homme, tandis qu'en réalité, c'est l'homme qui est instruit. Dans ce cas, l'homme sert d'attribut, tandis qu'il est le véritable sujet. Alexandre d'Aphrodise a bien raison, comme le remarque M. Bonitz, d'appeler ces propositions des propositions contre nature, parce que, en effet, elles n'ont rien de naturel,  et que c'est une abstraction purement logique d'attribuer le sujet à l'attribut. Voir le Commentaire d'Alexandre d'Aphrodise, p. 331, ligne 19 , édition Bonitz ; voir aussi les Derniers Analytiques, liv. I, ch. XXII, § 3, p. 126 de ma traduction.

§ 4. L'Être est en soi. C'est la seconde des distinctions faites dans le sens du mot Être, plus haut, § 1. Les diverses formes de catégories. Elles sont, comme on le sait, au nombre de Dix. Voir le traité des Catégories, ch. IV, § 1, p. 59 de ma traduction. Ici Aristote n'énumère que huit Catégories au lieu de dix. — L'Être a la même acception. Ceci n'est peut-être pas tout à fait exact ; et l'exemple cité plus bas ne prouve pas que l'Être soit le même dans toutes les catégories. Ce qui est vrai, c'est que, dans toutes les catégories secondaires, la catégorie de Substance, qui est la première, est toujours sous-entendue ; cette catégorie est réellement celle qui répond directement à la notion de l'Être. — L'homme Est bien portant... l'homme se porte bien. Cette remarque est très juste; elle a été faite ici pour la première fois peut-être; les grammairiens l'ont recueillie et se la sont appropriée. Ceci revient à dire qu'il n'y a au fond qu'un seul verbe, le verbe substantif, le verbe Être. Dans tous les autres verbes, la notion d'Être est mêlée à quelque autre notion; dans le seul verbe substantif, elle est pure et absolue.

§ 5. Signifie que cette chose est vraie. Nous avons conservé cette nuance de langage, et pour nous aussi, ces expressions : « Cela est ; cela n'est pas », signifient : « Cela est vrai » ; ou « cela n'est pas vrai ». — Que la diagonale (ou le diamètre) est commensurable. J'ai adopté avec M. Bonitz la variante que parait avoir suivie Alexandre d'Aphrodise. Il faut évidemment ici Commensurable, et non Incommensurable. Voir le Commentaire d'Alexandre d'Aphrodise, p. 332, lig. 18, édit. Bonitz.

§ 6. En puissance... entière réalité. C'est la dernière nuance de l'Être. Elle n'a pas été annoncée dans le § 1 ; elle est aussi exacte que les deux autres. — En pleine et entière réalité. J'ai paraphrasé le mot d'Entéléchie, qui a toujours pour nous quelque chose d'obscur et d'étrange. — D'un dire qu'il voit. J'ai dû conserver ce terme un peu général, pour que les deux parties de la pensée fussent en correspondance complète. — Actuellement et en réalité. Il n'y a qu'un seul mot dans le texte. - Qu'elle est en repos. Dans notre langue, cette expression n'est peut-être pas aussi exacte que dans la langue grecque. — Toutes les réalités. Le texte dit positivement : « Les substances ».

§ 7. Plus tard. Le livre IX est consacré tout entier à la discussion sur la puissance et sur l'acte, sur la simple possibilité et sur la réalité actuelle. Cette question a été d'ailleurs traitée cent fois par Aristote.

 

CHAPITRE VIII

Définition du mot de Substance ; ce mot signifie d'abord les corps simples, les éléments ; il signifie aussi les corps en général, les êtres individuels, sujets des attributs ; la substance se confond avec l'essence intrinsèque des êtres, avec ce qui les constitue nécessairement ; rôle du nombre, pris pour la substance ; l'idée de substance est le fond de la définition ; deux acceptions principales du mot de Substance : le sujet, et la forme.

Substance. § 1. [10] Substance se dit des corps simples, tels que la terre, le feu, l'eau et tous les éléments analogues à ceux-là ; ce mot se dit des corps en général, et des animaux qui en viennent, ou des corps célestes, et des parties dont ils sont formés. Tous ces êtres sont appelés des substances, parce qu'ils ne peuvent jamais être pris pour attributs d'un sujet, et qu'au contraire ils sont les sujets auxquels tout le reste est attribué.

§ 2.  Dans  une autre [15] acception, on entend par Substance ou essence, tout ce qui est la cause intrinsèque de l'existence, dans les êtres qui ne sont pas faits pour être jamais les attributs d'un sujet quelconque. C'est ainsi qu'on dit de l'âme qu'elle est la substance, ou l'essence, de l'être animé.

§ 3. Substance signifie encore toutes les parties qui, dans les êtres comme ceux dont:nous venons de parler, définissent et expriment ce que ces êtres sont en eux-mêmes, et dont la suppression entraîne la suppression de l'être total. Par exempte, la surface étant anéantie, le corps est anéanti en même temps, comme le disent quelques philosophes ; et la surface disparaît, si la ligne vient [20] à disparaître. Aussi, et d'une manière plus générale encore, a-t-on dit qu'il en est de même du nombre; car, le nombre étant anéanti, il ne reste plus rien, c'est à dire que le nombre est considéré comme tenant cette place et déterminant toutes choses.

§ 4. Enfin, on appelle substance, dans chaque chose, ce qui la fait ce qu'elle est, et ce dont l'explication constitue la définition essentielle de cette chose.

§ 5.  En résumé, il y a deux acceptions de ce mot de Substance : d'abord, c'est le sujet dernier, qui n'est plus l'attribut de quoi que ce soit, et qui est un être spécial, séparé de tout autre ; en d'autres termes, c'est précisément, dans chaque être individuel, sa forme et son espèce.

§ 1. Des corps simples. Les mêmes explications sont données, et presque dans les mêmes termes, plus loin liv. VII, ch. II, § 1, et liv. VIII, ch. le!, 2 ; et aussi dans le Traité du ciel, liv. III, ch. ler, § 1, p. 222 de ma traduction. Il faut lire également, dans le traité des Catégories, le ch. v, consacré tout entier â l'analyse de la notion de substance. Cette analyse est beaucoup plus développée que celle-ci, et en même temps elle est bien plus délicate et bien plus profonde. -- Des corps célestes. Le mot dont se sert le texte pourrait soulever quelque doute ; mais d'après les différents passages qui viennent d'être cités, soit dans le Traité du ciel, soit dans la Métaphysique, il ne peut rester la moindre obscurité. Il faut ajouter d'ailleurs ici qu'Alexandre d'Aphrodise confirme tout à fait cette explication. — Jamais dire pris pour attributs. Voir les Catégories, ch. V, § 1, p. 60 de ma traduction.

§ 2. Ou essence. J'ai cru devoir ajouter ces moto, la notion d'Essence concordant mieux que celle de Substance avec ce qui suit. - De l'âme. Voir plus loin, liv. VII, ch. X, § 15, une définition analogue de l'âme.

§ 3. Toutes les parties. Ce sont les parties essentielles des choses, c'est-à-dire les parties constitutives, sans lesquelles les choses ne seraient pas ce qu'elles sont. — Quelques philosophes. D'après le commentaire d'Alexandre d'Aphrodise , on peut conjecturer que les philosophes auxquels Aristote fait ici allusion sont surtout les Pythagoriciens. Alexandre cite aussi le