|
(A) (B - C) (D - E) (G - N) (O - P) (R - Z)
BION DE SOLES (Βίων) de Soles, est cité par Diogène Laërce (IV, 58) comme auteur d'un ouvrage sur l'Éthiopie (Αἰθιοπικά) dont queqlues fragments ont été conservés par Pline (VI, 35), Athénée (XIII, p. 566), et dans les Anecdota de Cramer (III, p. 415). On ne sait s'il s'agit du même Bion que celui mentionné par Plutarque (Thes. 26) quand il parle d'une tradition relative aux Amazones, et par Agathias (II, 25 ; comp. Syncellus, p. 676, éd. Dindorf) lorsqu'il évoque un sujet tiré de l'histoire assyrienne. Varron (De Re Rust. I, 1) cite Bion de Soles comme un auteur agricole et Pline, dans plusieurs de ses livres, se réfère à lui pour des travaux similaires (Lib. 8, 10, 14, 15, 17, 18.). Certains pensent que Bion est le même que Cécilius Bion. Athénée XIII, 20
BION
DE BORYSTHÉNITÈS
(Βίων) était un philosophe scythe qu'on avait surnommé Borysthenitès. Il était
originaire soit d'Oczacovia, soit d'Olbia, soit de Borysthénès, près de
l'ambouchure du Dniepr. Il vécut aux alentours de 250 av. J.- C., mais les dates
exactes de sa naissance et de sa mort sont incertaines. Strabon (I, p, 15) le
cite comme un contemporain d'Ératosthène, qui était né en 275 av. J.- C. Laërce
(IV, 46, &c.) nous a conservé un texte dans lequel Bion lui-même évoque sa
parenté avec Antigonos Gonatas, roi de Macédoine. Son père était un homme libre
et sa mère une prostituée lacédémonienne ; toute sa famille fut vendue comme
esclaves à la suite d'une offense commise par son père. Cet évènement eut pour
conséquence pour Bion de se retrouver entre les mains d'un rhétoricien, qui en
fit son héritier. Ayant mis le feu à la bibliothèque de son ancien maître, il
vint à Athènes, et se consacra à la philosophie, se mettant au service de
presque tous les tenants des écoles philosophiques présentes dans la cité.
D'abord, il fut un académicien, disciple de Cratès ; puis il adhéra au cynisme,
après s'être attaché quelque temps à Théodore, le philosophe qui orienta la
doctrine cyrénaïque vers des tendances athéistes. Finalement, il devint l'élève
de Théophraste le Péripatéticien.
"La misère ne possède pas la santé, mais elle est possédée par elle." On a d'autres maximes du même acabit. Une d'entre elles nous a été transmise par Cicéron (Tusc. III, 26) : "Il est inutile de nous arracher les cheveux quand nous sommes dans la peine : le malheur n'est pas soignée par la calvitie." Bion mourut à Chalcis en Eubée. On connaît le nom de sa mère et de sa patrie grâce à Athénée (XIII, p. 591, f, 592, a).
Athénée XIII, 61
CALLIADÈS (Καλλιάδης), poète comique, est mentionné par Athénée (XIII, p. 577). Mais rien de lui n’est connu si ce n’est une comédie appelée ῎Αγνοια qui fut attribuée selon les uns à Diphilos, selon les autres à Calliadès (Athénée IX, p. 401). D’après un passage d’Athénée, Calliadès aurait été le contemporain de l’archonte Euclide, en 403, ce qui en ferait un auteur de l'ancienne comédie attique, à moins qu’une querelle entre lui et Diphilos aux Agnoea n’en fasse un poète de la Comédie nouvelle. Pour cette raison, Meineke (Hist. Crit. Com. Gr. p. 450) est enclin à penser qu’Athénée a fait une confusion entre Calliadès et Callias.
Athénée XIII, 38
CALLIAS (Καλλίας), littéraire.
1. Poète comique qui était, selon Suidas (s.v.) fils de Lysimaque, et portait le nom de Schoenion parce que son père faisait des cordes ou des paniers (σχοινοπλόκος). Il appartenait à la comédie attique ancienne, car selon Athénée (x. p. 453) il vivait peu de temps avant Strattis qui semble avoir commencé sa carrière de poète comique en 412 av. J.-C. Par le Scholiaste sur Aristophane (Equit. 526), nous apprenons de plus que Callias était un émule de Cratinos. Il est donc vraisemblable qu’il soit arrivé devant le public avant 424 av. J.-C. ; et s’il était prouvé qu’il ne fait qu’un avec Calliadès [CALLIADES], il aurait vécu au moins jusqu’en 402 av. J.-C. Nous possédons encore quelques fragments de ses comédies, et les noms de six d’entre elles ont été préservés dans Suidas, viz. Αἰγύπτιος, Ἀταλάντη (Zenob. iv. 7), Κύκλωπες (à laquelle Athen. ii. p.57 fait peut-être allusion, et Clem. Alex. Strom. vi. p. 264), Πεδήται (Athen. viii. p. 344 ; Schol. ad Aristoph. Av. 31, 151; Diog. Laërt. ii. 18) Βάτραχοι, et Σχολάζοντες. Il n’est pas certain qu’il soit le même Callias qu’Athénée (vii. p.672, x. pp. 448, 453) cite comme auteur de γραμματικὴ τραγῳδία. (Comp. Athen. iv. p. 140, 176, vii. p. 300, xii. pp. 524, 667 ; Pollux vii. 113 ; Etymol. M. s.v. Εϊναι ; Meineke, Hist. Crit. Com. Gr. p. 213, &c.)
2. D’Argos, poète grec, auteur d’une épigramme sur Polycrite. (Anth. Graec. xi. 232 ; Brunck, Anal. ii. p.3)
3. De Mytilène à Lesbos, grammairien grec qui vivait avant l’époque de Strabon (xviii. p. 618), qui le mentionne parmi les personnes célèbres nées à Lesbos, et dit qu’il a écrit des commentaires sur les poèmes de Sappho et Alcée. (Comp. Athen. iii. p. 85)
4. De Syracuse, historien grec ayant écrit une grand ouvrage sur l’histoire de la Sicile. Selon les termes de Josèphe (c. Apion. i. 3.) il vécut longtemps après Philistos, mais avant l’époque de Timée. On peut clairement déduire de la nature de son œuvre qu’il était un contemporain d’Agathocle, auquel l’historien survécut cependant, car il mentionne la mort du tyran. Cette ouvrage est appelé parfois τά περί Ἀγαθοκλέα ou περὶ Ἀγαθοκλέα ἱστορίαι, et quelquefois « Historia de Rebus Siculis » (Athen. xii. p. 542 ; Aelian, Hist. An. xvi. 28 ; Schol. ad. Appolon. Rhod. iii. 41 ; Macrob. Sat. v. 19 ; Dionys. i. 42 ; Fest. s.v. Romam.) par les auteurs romains. Elle embrasse l’histoire de la Sicile durant le règne d’Agathocle, de 317 av. J.-C. à 289, et comprend vingt deux tomes. (Diod. xxi. Exc. 12. p.492) Les rares fragments que nous en avons ne nous permettent pas de nous en faire une opinion, mais Diodore (xxi. Exc. p. 561) déclare que Callias était corrompu par Agathocle qui lui offrait de somptueux pots-de-vin, et qu’il a sacrifié la vérité historique à un vil intérêt matériel, allant de surcroît jusqu’à déformer la vérité en transformant en actions louables, les crimes et la violation des lois humaines et divines, dont Agathocle était coupable. (Comp. Suid. s.v. Καλλίας.)
Il y a un autre Callias de Syracuse, contemporain de Démosthène, qui s’occupait de rhétorique, mais qui n’est mentionné que par Plutarque. (Dem. 5 Vit. X Orat. p. 844, c.).
CALLISTHÈNE
CALLISTRATE (Καλλίστρατος) était un grammairien grec, disciple d'Aristophane de Byzance, fréquemment surnommé ῾Ο ᾿Αριστοφάνειος, (Athénée, I, p. 21, VI, p. 263). Il vécut probablement au milieu du IIe siècle av. J.-C., et fut contemporain du célèbre Aristarque. Il semble s'être particulièrement consacré à l'étude des grands poètes de la Grèce, tels Homère, Pindare, les tragiques, Aristophane, et de quelques autres encore. Le fruit de ses études fut consigné dans des commentaires qui sont perdus mais dont on retrouve quelques traces dans nos scholies. Tzetzès (Chil. XI, 61) affirme que Callistrate fut le premier qui engagea les Samiens à adopter l'alphabet de 24 lettres : mais la chose n'est pas certaine (Comp. Schol. ad Hom. II, 7, 185.) Plusieurs écrits qui lui sont attribués sont mentionnés par les Anciens. Athénée (III, p. 125) cite le septième livre d'un traité intitulé Σύμμιτικα, ainsi qu'un ouvrage (XIII, p. 591), relatif aux courtisanes (περὶ ἑταιρῶν), tous deux devant être l'œuvre de Callistrate le grammarien. Harpocration (s. v. Μενεκλῆς ἢ Καλλίστρατος) parle d'un écrit περὶ ᾿Αθηνῶν, que certains attribuent à Ménéclès et d'autres à Callistrate ; cependant, la lecture du passage d'Harpocration prête à confusion, et Preller (Polem. Fragm. p. 173, &c.) pense qu'à la place de Καλλικράτης on devrait plutôt lire Καλλίστρατος. Un commentaire de Callistrate sur le Θρατταί de Cratinos est cité par Athénée (XI, p. 495). On ne sait pas si le Callistrate auteur d'une Histoire de Samothrace citée par Dionysios d'Halicarnasse (I, 68 ; comp. Schol. ad Pind. Nem. VII, 150) est le même auteur que notre grammairien. (R. Schmidt, Commentatio de Cattistrato Aristophaneo) Halae, 1838, 8 vo.; Clinton, Fast, Hellen. III, p. 530).
Athénée XIII, 60
CARCINOS
Les investigations sur
Meineke sur ces divers Carcinos ont montré qu’il fallait distinguer deux poètes
tragiques de ce nom, tous deux étant athéniens. Le premier, l'aîné, était un
danseur très habile (Athénée I, p. 22), auquel Aristophane fait référence de
temps en temps (Dub., 1263, Pax, 794, et Schol) ; ses
drames, dont aucun fragment n'est parvenu jusquà nous, semblent avoir péri très
tôt. Le plus jeune des deux Carcinos était donc le fils de Théodectès ou de
Xénoclès. Il serait le petit-fils de Carcinos l'aîné (Comp. Harpocrat. s.
v. Καρκίνος.). Il est plus que probable qu’il s’agit de celui qui a passé la
plus grande partie de sa vie à la cour de Dionysios II de Syracuse (Diog. Laërce
II, 7.). Cette supposition est conforme à l’avis de Suidas, selon lequel
Carcinos, fils de Xénoclès aurait vécu aux environs de 380. On sait que
Dionysios de Syracuse a até chassé du pouvoir en 356 (Comp. Diod. V, 5,
où Wesseling l’identifie au Carcinos fictif d'Agrigente.).
Toutes les tragédies
mentionnées par les Anciens sous le nom de Carcinos, appartiennent probablement
au second de ces personnages. Suidas lui attribuait 160 tragédies, mais nous ne
possédons que les titres et les fragments de neuf d’entre elles seulement et
quelques bribes de drames incertains. Les ouvrages connus sont les suivants :
Alopé (Arist., Éthique de Nicom. II, 7), Achille (Athénée V, p. 189),
Thyestes (Arist. Poét. 16), Semélé (Athénée XIII, p. 559), Amphiaraos
(Aristote, Poét., 17), Médée (Aristote, Rhét. II, 23), Oedipe
(Aristot. Rhét. III, 15), Téréos (Stobée, CIII, 3), et Oreste (Phot.
Lex. p. 132.). En ce qui concerne le style des œuvres de Carcinos, on parle habituellement de Καρκίνου ποιήματα, expression usuellement employée pour évoquer une poésie obscure. Cette caractéristique est confirmée par Athénée (VIII, p. 351) qui parle d’obscurité étudiée. Cependant, dans les fragments existants, nous avons peine à discerner une trace de cette tendance. En fait, le style est très proche du modèle euripidien.
Athénée XIII, 8
CARYSTIOS
1.῾Ιστορικὰ ὑπομνήματα, quelquefois appelé simplement ὑπομνήματα : c'est un écrit historique dont Athénée fait un grand usage, vu le nombre de fois qu'il est cité (I, p. 24, x. p. 434, &c., XI, pp. 506, 508, XII, pp. 542, 548, XIII, p. 577, xiv. p. 639 ; comp. Schol. ad Aristoph. Av. 575, ad Theocrit. XIII, 22.)
Carystios composa trois
livres, le troisième étant celui cité par Athénée.
2. Περἰ διδασκαλιῶν, est
une étude des drames grecs, de leur repésentation, de leur succès et de leur
postérité (Athénée VI, p. 235). 3. Περἰ Σωτάδου, est un commentaire sur le poète Sotadès (Athénée XIV, p. 620.). Tous ces travaux sont perdus.
CATON LE CENSEUR M. Porcius Caton Censorius naquit à Tusculum, une ville municipale du Latium : ses ancêtres y demeuraient depuis plusieurs générations. Son père avait la réputation d'être un soldat courageux, et son grand-grand-père avait reçu une distinction honorifique de l'état pour cinq chevaux tués sous lui lors d'une bataille. Aucun patricien même le plus hautain de Rome ne se vanta plus de la splendeur de la noblesse la plus pure avec un esprit plus fier que Caton quand il rappelait les exploits guerriers et la respectabilité municipale de sa famille, à laquelle il attribuait une ancienneté extrême. Pourtant les Porcii de Toscane n'avaient jamais obtenu les honneurs de la magistrature romaine. Leur descendant illustre, au commencement de sa carrière dans la grande ville, fut considéré comme un homo novus, et le sentiment de sa basse condition, augmenté de la conscience de sa supériorité innée, contribua à l'exaspérer et stimula son âme ambitieuse. Tôt dans la vie, il éclipsa tellement la première étincelle vacillante de sa race, qu'il parla constamment de lui, non seulement en tant que chef, mais en tant que fondateur de la Gens Porcia. Ses ancêtres trois générations auparavant s'appelaient M. Porcius, et Plutarque dit (Caton Maj. 1), que d'abord il fut connu par le cognomen de Priscus, mais qu'ensuite il fut appelé Caton - un mot dénotant cette sagesse pratique qui est le résultat d'une sagacité normale, combinée avec l'expérience des affaires civiles et politiques. Cependant, on peut se demander si Priscus, comme Maior, n'étaient pas simplement une épithète utilisée pour le distinguer plus tard de Caton d'Utique, et nous n'avons aucune information précise quant à la date où il reçut pour la première fois l'appellation de Caton, qui a pu lui été accordée dans l'enfance plutôt comme présage d'éminence, que comme hommage au passé désert. Les qualités implicites dans le mot Caton étaient admises par la majorité des gens et le titre moins ancien de Sapiens, par lequel il était si connu dans sa vieillesse, dont parle Cicéron (Amic. 2), est devenu chez lui comme un cognomen. Pour le nombre et l'éloquence de ses discours, il fut surnommé orator (Justin, xxxiii. 2; Gell. xvii 21), mais Caton le censeur ou Caton Censorius, est resté son nom le plus commun, aussi bien que son appellation la plus caractéristique, puisqu'il exerça la fonction de censeur avec une réputation extraordinaire, et ce fut la seule que Caton ait jamais exercée. Pour établir la date de la naissance de Caton, on doit se baser sur le témoignage des écrivains antiques en se basant surl'âgequ'il avait à sa mort : on sait qu'elle eut lieu en 149 av. J.-C. Jusqu'où devons-nous remonter à partir de cette date est une question sur laquelle les spécialistes ne sont pas unanimes. Si l'on se base sur la chronologie cohérente de Cicéron (Senect. 4), Caton nacquit en 234 av. J.-C., l'année précédant le premier consulat de Q. Fabius Maximus, et mourut à l'âge de 85 ans, sous le consulat de L. Marcius et de M. Manilius. Pline (H. N. xxix. 8) est d'accord avec Cicéron. D'autres auteurs exagèrent l'âge de Caton. Selon Valère-Maxime (viii. 7. § 1) il dépassa quatre-vingt-six ans; selon Tite-Live (xxxix. 40) et Plutarque (Cat. Maj. 15) il avait 90 ans à sa mort. Ce grand âge est cependant en contradiction avec le récit rapporté par Plutarque (Cat. Maj. 1) avec l'autorité de Caton lui-même. Il représente Caton disant qu'il avait fait sa première campagne lors de sa 17ème année, quand Hannibal attaquait l'Italie. Plutarque, qui avait les oeuvres de Caton devant lui, mais qui ne faisait pas attention aux dates, ne s'est pas rendu compte que le calcul de Tite-Live faisait remonter la 17ème année de Caton à 222 av. J.-C., alors qu'il il n'y avait pas un Carthaginois en Italie, tandis que le décompte de Cicéron réconciliait la vérité du récit de Caton avec la date de la première invasion d'Hannibal. Caton était tout jeune homme quand la mort de son père le mit en possession d'un petit domaine héréditaire dans le territoire de la Sabine, à quelque distance de son village natal. C'est là qu'il passa la plus grande partie de son enfance, endurcissant son corps par des exercices sains, surveillant et partageant les travaux de la ferme, étudiant la façon dont se traitaient les affaires, et se passionnant pour les règles de l'économie rurale. Près de son domaine il y avait une humble petite maison qui avait été habitée, après ses trois triomphes, par son propriétaire M. Curius Dentatus, dont les exploits guerriers et le caractère rigoureusement simple étaient restés dans la mémoire des anciens, et on parlait souvent de lui avec admiration dans le voisinage. L'ardeur du jeune Caton s'enflamma. Il résolut d'imiter le caractère, et espéra rivaliser avec la gloire de Dentatus. L'occasion ne se fit pas attendre : à l'école d'Hannibal il prit ses premières leçons militaires, lors de la campagne de 217 av. J.-C.. Il y a une certaine contradiction chez les historiens sur le déroulement du début de la carrière militaire de Caton. En 214 av. J.-C. il servit à Capoue, et Drumann (Gesch. Roms, V. p. 99) imagine que déjà, à 20 ans, il était tribun militaire. Fabius Maximus commandait alors en Campanie, l'année de son quatrième consulat. Le vieux général honora le jeune soldat de son intimité. Quand Fabius communiquait les résultats précieux de son expérience militaire, il n'oubliait pas d'y faire passer ses propres penchants personnels et politiques et ses animosités dans les oreilles de son élève qui l'accompagnait. Au siège de Tarente, en 209 av. J.-C. Caton, était encore aux côtés de Fabius. Deux ans après, Caton faisait partie des troupes d'élites qui accompagnaient le consul Claudius Nero dans sa marche vers le nord venant de Lucanie pour vérifier la progression d'Hadrubal. On raconte que les exploits de Caton contribuèrent beaucoup à la victoire décisive de Sena sur le Métaure, où Hasdrubal fut massacré. Dans les intervalles de la guerre, Caton revient dans sa ferme de Sabine, utilisant l'habit le plus simple, travaillant et allant avec ses ouvriers. Quand il était jeune, les fermiers voisins aimaient son mode de vie robuste, savourant ses paroles pittoresques et sententieuses, et reconnaissant ses capacités. Son propre tempérament actif le rendait disposé et impatient d'utiliser sa puissance au le service de ses voisins. On le prenait parfois comme arbitre dans des querelles, et parfois comme avocat dans les causes locales, qui étaient probablement jugées devant des recuperatores dans le pays. Ainsi il sut renforcer par la pratique ses facultés oratoires, gagner la confiance en soi, observer les façons des gens, plonger dans les méandres de la nature humaine, appliquer les règles de la loi, et étudier par la pratique les principes de la justice. À proximité de la ferme sabine s'étendait le domaine de L. Valerius Flaccus., un jeune noble à l'influence considérable, et d'une grande famille patricienne. Flaccus ne fut pas sans remarquer remarquer l'énergie de Caton, son talent militaire, son éloquence, sa vie sobre et simple, et ses principes désuets. Flaccus lui-même était un de ces traditionalistes qui professait une adhérence aux vertus plus sévères du caractère romain antique. On était en train de passer de la rusticité Samnite à la civilisation grecque et aux délices orientaux. Les hautes magistratures de l'état étaient devenues presque le patrimoine de quelques familles distinguées, dont la richesse correspondait à leur naissance illustre. Populaires par leurs dépenses somptueuses, par leurs façon d'agir élégante mais d'une munificence corruptrice, par leurs manières engageantes, et par le charme des honneurs héréditaires, ils ajoutaient à l'influence de leur charge la puissance matérielle que leur conférait un nombreux cortège de clients et de partisans, et l'ascendance intellectuelle que leur conférait le monopole de l'éducation philosophique, le goût pour les beaux arts et la connaissance de la littérature élégante. Néanmoins, la réaction était forte. Les nobles moins fortunés, jaloux de cette oligarchie exclusive, et à qui n'échappaient pas la dégénérescence et le désordre qui suivait ce mode de vie se mirent à la tête d'un parti qui professait sa détermination à recourir à des modèles plus purs et à revenir à des façons de faire anciennes. A leurs yeux, la rusticité, l'austérité, et l'ascetisme étaient les marques de la solidité et de la religion Sabine, de la vieille intégrité romaine et de l'amour de l'ordre. Marcellus, la famille des Scipion et les deux Flaminini, peuvent être considérés comme les représentants de cette nouvelle civilisation. Les amis de Caton, Fabius et Flaccus, étaient les principaux représentants du parti de la simplicité antique. Flaccus était un de ces politiciens clairvoyants qui cherchaient et patronnaient les capacités remarquables chez les jeunes et les hommes qui montent. Il avait observé l'esprit martial et l'éloquence de Caton. Il savait combien le courage et l'éloquence étaient estimés à Rome. Il savait que les distinctions reçues sur un champ de bataille ouvraient la voie au succès du barreau; et pour un étranger comme Caton provenant d'un municipe, le succès au forum était presque la seule voie possible pour accéder aux honneurs de la magistrature. En conséquence, il recommanda à Caton de transférer son ambition sur un sol plus convenable et sur le champ plus étendu de Rome. Ce conseil fut suivi avec ardeur. Invité à la maison urbaine de Flaccus, et accépté grâce à son appui, Caton commença à se distinguer dans le forum, et devint candidat à une magistrature. Nous avons insisté sur les aléas des débuts de son histoire, puisqu'ils ont affecté la marche entière de la vie de Caton. Nous avons vu un jeune indomptable, actif et résolu -- l'ouvrier-type et l'oracle de la rusticité -- n'ayant pas dû s'abaisser au besoin de la pratique et de l'encouragement, mais donnant son amitié par opportunité et toujours à la hauteur des exigences de sa position, éduqué dans la meilleure école des armes, favori de son général, écouté avec des applaudissements dans les tribunaux de Rome, et présenté immédiatement dans un cercle politique d'élite. Quoi d'étonnant que, dans de telles situations, l'esprit de Caton reçut une meilleure formation pour commander et un succès marériel que celle qu'il aurait reçue par une éducation plus traditionnelle? Il n'y a rien d'étonnant que sa force et son originalité fussent teintées de dogmatisme, de vulgarité, de rudesse, la vanité, d'auto-satisfaction et de préjugé, -- qu'il ait eu peu de sympathie pour ceux qui poursuivaient des études calmes et contemplatives, -- qu'il dédaignait ou détestait ou dépréciait les talents qu'il n'a pas le liosir de maîtriser, -- qu'il raillait et se rebellait contre les élégances conventionnelles d'une société trop polie à laquelle lui et son parti étaient opposés, -- qu'il confondait la délicatesse de sentiment avec la faiblesse efféminée, et l'amélioration des conditions de vie avec la luxure ? En 205 av. J.-C., Caton est désigné questeur, et l'année suivante il commence les fonctions de sa charge, et il suit P. Scipio Africanus en Sicile. Scipion, ayant obtenu, après beaucoup d'opposition, la permission du sénat, transporta ses troupes de l'île en l'Afrique. Caton et C. Laelius furent nommés pour convoyer les bagages. Il n'y avait pas la bonne entente entre Caton et Scipion qui doit exister entre un questeur et son proconsul. Fabius s'était opposé à la permission donnée à Scipio de porter l'attaque dans les terres de l'ennemi, et Caton, dont la charge était de contrôler Scipion, adopta les vues de son ami. Plutarque rapporte la discipline relâchée des troupes commandées par Scipion, et les frais exagérés du général lui amenèrent des remontrances de Caton; sur quoi Scipion lui répondit d'une manière hautaine, qu'il donnerait un exposé des victoires, en non un exposé sur lui-même. Caton, revenant à Rome, dénonça devant sénat la prodigalité de son général ; et alors, à la demande commune de Caton et de Fabius, une commission des tribuns fut envoyée en Sicile pour contrôler la conduite de Scipio, qui fut acquitté quand ils virent ses préparatifs considérables et judicieux pour le transport des troupes. (Cat. Maj. 3 ) Ce récit ne correspond pas à celui de Tite-Live, et semblerait attribuer à Caton la faute d'avoir quitté son poste avant son temps. Si Tite-Live a raison, la commission fut envoyée sur la plainte des habitants de Locres, qui avaient été cruellement opprimés par Pleminius, le légat de Scipion. Tite-Live ne dit pas un mot de l'intervention de Caton dans cette affaire, mais mentionne l'acrimonie avec laquelle Fabius accusait Scipion de corrompre la discipline de militaires, et d'avoir abandonné illégalement sa province pour prendre la ville de Locres. (Liv. xxix. 19, &c.) Avant tous, Quintus Fabius accusait Scipion d'être né pour corrompre la discipline militaire :
4. ainsi, disait-il, en Espagne, on avait presque plus perdu par les révoltes des soldats que par la guerre; suivant l'usage étranger, l'usage des rois, Scipion était à la fois complaisant pour la licence des soldats et rigoureux envers eux. 5. A ces considérations, Quintus Fabius ajouta un projet de décision aussi rude que son discours : le légat Pleminius devait être amené, enchaîné, à Rome, y plaider sa cause enchaîné, et, si les plaintes des Locriens étaient fondées, être mis à mort dans sa prison, tandis que ses biens seraient confisqués; 6. Publius Scipion, pour avoir quitté sa province sans ordre du sénat, serait rappelé, et l'on négocierait avec les tribuns de la plèbe pour qu'ils proposent au peuple d'abroger son commandement; 7. aux Locriens, le sénat répondrait, de vive voix, que les outrages dont ils se plaignaient, ni le sénat, ni le peuple ne les approuvaient; on les appellerait hommes d'honneur, alliés et amis; on leur rendrait leurs enfants, leurs femmes, et les autres biens qui leur avaient été enlevés; tout l'argent enlevé au trésor de Proserpine, on le rechercherait, on remettrait à ce trésor le double de cette somme, 8. et l'on ferait une cérémonie expiatoire, après avoir demandé au collège des pontifes, pour le déplacement, l'ouverture, la violation de ce trésor sacre, quelle expiation, à quels dieux et avec quelles victimes il jugeait bon de faire; 9. les soldats qui étaient à Locres seraient tous transportés en Sicile; quatre cohortes d'alliés latins seraient amenées à Locres en garnison 10. On ne put demander ce jour-là l'avis de tous les sénateurs, les passions étant enflammées pour et contre Scipion. 11. Outre le forfait de Pleminius et le malheur des Locriens, le genre de vie, non seulement peu romain, mais peu militaire, du général lui-même était fort discuté 12. il se promenait, disait-on, en manteau et en souliers grecs au gymnase, il s'appliquait à des livres méprisables, aux exercices de la palestre; avec une paresse, une mollesse égales, tout son état-major goûtait les agréments de Syracuse; 13. Carthage et Hannibal étaient sortis de leur mémoire; toute l'armée, gâtée par la licence, comme elle l'avait été sur le Sucro, en Espagne, comme maintenant à Locres, était plus redoutable pour les alliés que pour l'ennemi. (Tite-Live)
L'auteur du résumé de la vie de Caton (on considère généralement que c'est l'œuvre de Cornelius Nepos), déclare que Caton, à son retour d'Afrique, débarqua en Sardaigne, et ramena le poète Ennius dans ses propres bateaux de l'île en Italie; mais la Sardaigne n'était pas sur la route pour rentrer à Rome, et il est plus probable que la première rencontre d'Ennius et de Caton se soit produite à une date ultérieure, quand ce dernier était préteur en Sardaigne. (Aur. Vict. De Vir. Ill.. 47.)
Il signala sa préture par une justice incorruptible, et par la conquête de la Sardaigne, où il se fit instruire dans les lettres grecques par le poète Ennius. (Aurelius Victor)
En 199 av. J.-C., Caton était édile, et avec son collègue Helvius, il restaura les jeux plébéiens, et donna à cette occasion un banquet en l'honneur de Jupiter. L'année suivante il a fut nomme préteur, et obtint comme province la Sardaigne, avec le commandement de 3.000 fantassins et de 200 cavaliers. C'est alors qu'il saisit la première occasion d'illustrer ses principes par la pratique. Il diminua les dépenses officielles, fit ses tournées avec un simple serviteur, et, par l'absence étudiée de splendeur, il mit sa propre frugalité en contraste saisissant avec le magnificence tyrannique des magistrats provinciaux ordinaires. Les rites religieux étaient accomplis avec parcimonie; la justice était administrée avec une stricte impartialité; l'usure était poursuivie avec sévérité, et les usuriers bannis. La Sardaigne fut pendant un certain temps complètement soumise, mais si nous devons croire le témoignage improbable et non-fondé d'Aurelius Victor (De Vir Ill. 47), une insurrection fut réprimée dans l'île par Caton durant sa charge de préteur. Caton s'était fait alors une réputation de moralité stricte et de vertu ancienne absolue. Il était considéré comme le type et le représentant vivant de l'idéal romain antique. Ses défauts mêmes portaient l'empreinte du caractère national, et ménageaient le préjugé national. Contre l'ascension d'un tel d'homme toute opposition était vaine. En 195 av. J.-C., à 39 ans, il fut élu consul avec son vieux ami et patron L. Valerius Flaccus. Pendant ce consulat une scène étrange se passa, particulièrement représentative de la façon de faire des romain. En 215 av. J.-C., à l'apogée de la guerre punique, une loi passa à la demande du tribun Oppius, par laquelle aucune femme ne devait posséder plus de la moitié d'une once d'or, ni de porter de vêtements colorés, ni d'aller en char avec des chevaux à moins d'un mille de la ville, excepté pour se rendre à une célébration publique de fêtes religieuses. Maintenant Hannibal était vaincu, Rome regorgeait de la richesse carthaginoise et il n'y avait plus aucune raison pour que les femmes contribuent aux demandes d'un trésor appauvri en épargnant leurs parures et leurs plaisirs : les tribuns T. Fundanius et de L. Valerius, pensèrent que c'était le moment de proposer l'abolition de la lex Oppia; mais ils furent attaqués par leurs collègues, M. Brutus et T. Brutus. Les affaires importantes de l'État excitèrent beaucoup moins d'intérêt et d'ardeur que cette simple contestation. Les matrones descendirent dans les rues, bloquèrent chaque avenue du forum, et arrêtèrent leurs maris à leur arrivée, les sollicitant de redonner aux matrones romaines leurs parures antiques. Bien plus elles allèrent jusqu'à aborder et implorer les préteurs, les consuls et d'autres magistrats. Même Flaccus hésita, mais son collègue Caton fut inexorable, et fit un discours caractéristique, dont la substance, transformée et modernisée, fut reprise par Tite-Live. Finalement elles remportèrent la partie. Vaincus par leurs sollicitations, les tribuns réfractaires abandonnèrent leur opposition. La loi détestée fut supprimée par le suffrage de toutes les tribus, et les femmes montrèrent leur exultation et leur triomphe en entrant en cortège par les rues et le forum, ornées de leurs parures maintenant légitimes.
(7) Déjà même elles osaient s'adresser aux consuls, aux préteurs, aux autres magistrats, et les fatiguer de leurs sollicitations. Mais elles trouvèrent dans l'un des deux consuls, M. Porcius Caton, un adversaire inflexible, qui prononça le discours suivant en faveur de la loi qu'on proposait d'abroger. [34,2] (1) "Romains, si chacun de nous avait eu soin de conserver à l'égard de son épouse ses droits et sa dignité de mari, nous n'aurions pas affaire aujourd'hui à toutes les femmes. (2) Mais après avoir, par leur violence, triomphé de notre liberté dans l'intérieur de nos maisons, elles viennent jusque dans le forum l'écraser et la fouler aux pieds; et, pour n'avoir pas su leur résister à chacune en particulier, nous les voyons toutes réunies contre nous. (3) Je l'avoue, j'avais toujours regardé comme une fable inventée à plaisir cette conspiration formée par les femmes de certaine île contre les hommes dont elles exterminèrent toute la race. (4) Mais il n'est pas une classe de personnes qui ne vous fasse courir les plus grands dangers, lorsqu'on tolère ses réunions, ses complots et ses cabales secrètes. En vérité, je ne saurais décider ce qui est le plus dangereux de la chose en elle-même ou de l'exemple que donnent les femmes. (5) De ces deux points, l'un nous regarde nous autres consuls et magistrats; l'autre, Romains, est plus spécialement de votre ressort. C'est à vous en effet à déclarer par le suffrage que vous porterez si la proposition qui vous est soumise est avantageuse on non à la république. (6) Quant à ce rassemblement tumultueux de femmes, qu'il ait été spontané ou que vous l'ayez excité, M. Fundanius et L. Valérius, il est certain qu'on doit en rejeter la faute sur les magistrats; mais je ne sais si c'est à vous, tribuns, ou à vous autres, consuls, que la honte en appartient. (7) Elle est pour vous, si vous en êtes venus à prendre les femmes pour instruments de vos séditions tribunitiennes; pour nous, si la retraite des femmes nous fait, comme autrefois celle du peuple, adopter la loi. (8) Je l'avoue, ce n'est pas sans rougir que j'ai traversé tout à l'heure une légion de femmes pour arriver au forum; et si, par égard et par respect pour chacune d'elles en particulier plutôt que pour toutes en général, je n'eusse voulu leur épargner la honte d'être apostrophées par un consul, je leur aurais dit: (9) Quelle est cette manière de vous montrer ainsi en publie, d'assiéger les rues et de vous adresser à des hommes qui vous sont étrangers? Ne pourriez-vous, chacune dans vos maisons, faire cette demande à vos maris? (10) Comptez-vous plus sur l'effet de vos charmes en public qu'en particulier, sur des étrangers que sur vos époux? Et même, si vous vous renfermiez dans les bornes de la modestie qui convient à votre sexe, devriez-vous dans vos maisons vous occuper des lois qui sont adoptées on abrogées ici? (11) Nos aïeux voulaient qu'une femme ne se mêlât d'aucune affaire, même privée, sans une autorisation expresse; elle était sous la puissance du père, du frère ou du mari. Et nous, grands dieux!, nous leur permettons de prendre en main le gouvernement des affaires, de descendre au forum, de se mêler aux discussions et aux comices.(12) Car aujourd'hui, en parcourant les rues et les places, que font- elles autre chose que d'appuyer la proposition des tribuns et de faire abroger la loi? (13) Lâchez la bride aux caprices et aux passions de ce sexe indomptable, et flattez-vous ensuite de le voir; à défaut de vous-mêmes, mettre des bornes à son emportement. (14) Cette défense est la moindre de celles auxquelles les femmes souffrent impatiemment d'être astreintes par les moeurs ou par les lois. Ce qu'elles veulent, c'est la liberté la plus entière, ou plutôt la licence, s'il faut appeler les choses par leur nom. Qu'elles triomphent aujourd'hui, et leurs prétentions n'auront plus de terme!" [34,3] (1) "Rappelez-vous toutes les lois par lesquelles nos aïeux ont enchaîné leur audace et tenté de les soumettre à leurs maris: avec toutes ces entraves à peine pouvez-vous les contenir. (2) Que sera-ce si vous leur permettez d'attaquer ces lois l'une après l'autre, de vous arracher tout ce qu'elles veulent, en un mot, de s'égaler aux hommes? Pensez-vous que vous pourrez les supporter? Elles ne se seront pas plutôt élevées jusqu'à vous qu'elles voudront vous dominer. (3) Mais, dira-t-on, elles se bornent à demander qu'on ne porte pas contre elles de nouvelles lois: ce n'est, pas la justice, é'est l'injustice qu'elles repoussent. (4) Non, Romains, ce qu'elles veulent, c'est que vous abrogiez une loi adoptée par vous, consacrée par vos suffrages et sanctionnée par une heureuse expérience de plusieurs années, c'est-à-dire qu'en détruisant une seule loi vous ébranliez toutes les autres. (5) Il n'y a pas de loi qui ne froisse aucun intérêt; on ne consulte ordinairement pour les faire que l'utilité du plus grand nombre et le bien de l'état. Si chacun détruit et renverse celles qui le gênent personnellement, à quoi bon voter des lois en assemblée générale, pour les voir bientôt abroger au gré de ceux contre qui elles ont été faites? (6) Je voudrais savoir cependant pour quel motif les dames romaines parcourent ainsi la ville tout éperdues, pourquoi elles pénètrent presque au forum et dans l'assemblée? (7) Viennent-elles demander le rachat de leurs pères, de leurs maris, de leurs enfants ou de leurs frères faits prisonniers par Hannibal? Ces malheurs sont loin de nous, et puissent-ils ne jamais se renouveler! Pourtant, lorsqu'ils nous accablaient, vous avez refusé cette faveur à leurs pieuses instances. (8) Mais à défaut de cette piété filiale, de cette tendre sollicitude pour leurs proches, c'est sans doute un motif religieux qui les rassemble? Elles vont sans doute au-devant de la déesse Mère de l'Ida qui nous arrive de Pessinonte, en Phrygie? car enfin quel prétexte peut-on faire valoir pour excuser cette émeute de femmes? (9) On me répond: Nous voulons être brillantes d'or et de pourpre; et nous promener par la ville, les jours de fêtes et autres, dans des chars de triomphe, comme pour étaler la victoire que nous remportons sur la loi abrogée, sur vos suffrages surpris et arrachés; nous voulons qu'on ne mette plus de bornes à nos dépenses, à notre luxe." [34,4] (1) "Romains, vous m'avez souvent entendu déplorer les dépenses des femmes et des hommes, celles des simples citoyens comme celles des magistrats; (2) souvent j'ai répété que deux vices contraires, le luxe et l'avarice, minaient la république. Ce sont des fléaux qui ont causé la ruine de tous les grands empires. (3) Aussi, plus notre situation devient heureuse et florissante, plus notre empire s'agrandit, et plus je les redoute. Déjà nous avons pénétré dans la Grèce et dans l'Asie, où nous avons trouvé tous les attraits du plaisir; déjà même nous tenons dans nos mains les trésors des rois. Ne dois-je pas craindre qu'au lieu d'être les maîtres de ces richesses, nous n'en devenions les esclaves? (4) C'est pour le malheur de Rome, vous pouvez m'en croire, qu'on a introduit dans ses murs les statues de Syracuse. Je n'entends que trop de gens vanter et admirer les chefs-d'œuvre de Corinthe et d'Athènes, et se moquer des dieux d'argile qu'on voit devant nos temples. (5) Pour moi, je préfère ces dieux qui nous ont protégés, et qui nous protégeront encore, je l'espère, si nous les laissons à leur place. (6) Du temps de nos pères, Cinéas, envoyé à Rome par Pyrrhus, essaya de séduire par des présents les hommes et même les femmes. Il n'y avait pas encore de loi Oppia pour réprimer le luxe des femmes; et pourtant aucune n'accepta. (7) Quelle fut, à votre avis, la cause de ces refus? La même qui avait engagé nos aïeux à ne point établir de loi à ce sujet. Il n'y avait pas de luxe à réprimer. (8) De même que les maladies sont nécessairement connues avant les remèdes qui peuvent les guérir, de même les passions naissent avant les lois destinées à les contenir. (9) Pourquoi la loi Licinia a-t-elle défendu de posséder plus de cinq cents arpents? Parce qu'on ne songeait qu'à étendre sans cesse ses propriétés. Pourquoi la loi Cincia a-t-elle prohibé les cadeaux et les présents? Parce que le sénat s'habituait à lever des impôts et des tributs sur les plébéiens.(10) Il ne faut donc pas s'étonner qu'on n'eût besoin ni de la loi Oppia, ni d'aucune autre pour limiter les dépenses des femmes, à une époque où elles refusaient et la pourpre et l'or qu'on venait leur offrir. (11) Aujourd'hui, que Cinéas parcoure la ville, il les trouvera toutes dans les rues et disposées à recevoir. (12) J'avoue qu'il y a des caprices que je ne puis expliquer et dont je cherche en vain la raison. Qu'une chose fût permise à l'une et défendue à l'autre, il y aurait peut-être là de quoi éprouver un sentiment naturel de honte ou de colère. Mais quand l'ajustement est le même pour toutes, quelle humiliation chacune de vous peut-elle redouter? (13) C'est une faiblesse condamnable que de rougir de son économie ou de sa pauvreté; mais la loi vous met également à l'abri de ce double écueil, en vous défendant d'avoir ce que vous n'aurez pas. (14) Eh bien! dira cette femme riche, c'est cette inégalité même que je ne puis souffrir. Pourquoi ne m'est-il pas permis de me vêtir d'or et de pourpre? Pourquoi la pauvreté des autres se cache- t-elle si bien à l'ombre de cette loi qu'on pourrait les croire en état d'avoir ce qu'elles n'ont pas, n'était la défense qui existe? (15) Romains, répondrais-je, voulez-vous établir entre vos femmes une rivalité de luxe, qui pousse les riches à se donner des parures que nulle autre ne pourra avoir, et les pauvres à dépenser au-delà de leurs ressources pour éviter une différence humiliante? (16) Croyez-moi, si elles se mettent à rougir de ce qui n'est pas honteux, elles ne rougiront plus de ce qui l'est réellement. Celle qui en aura le moyen, achètera des parures; celle qui ne le pourra pas, demandera de l'argent à son mari. (17) Malheur alors au mari qui cédera et à celui qui ne cédera pas! Ce qu'il aura refusé sera donné par un autre. (18) Ne les voit-on pas déjà s'adresser à des hommes qui leur sont étrangers, et, qui pis est, solliciter une loi, des suffrages, réussir même auprès de quelques-uns, sans s'inquiéter de vos intérêts ni de ceux de votre patrimoine et de vos enfants? Dès que la loi cessera de limiter leurs dépenses, vous n'y parviendrez jamais. (19) Romains, n'allez pas croire que les choses en resteront au point où elles étaient avant la proposition de la loi, Il est moins dangereux de ne pas accuser un coupable que de l'absoudre; de même le luxe serait plus supportable, si on ne l'avait jamais attaqué; mais à présent, il aura toute la fureur d'une bête féroce que les liens ont irritée et qu'on a ensuite déchaînée. (20) Mon avis est donc qu'il ne faut point abroger la loi Oppia. Fassent les dieux que votre décision, quelle qu'elle soit, tourne à votre avantage!"
À peine cette affaire importante terminée Caton, qui avait gardé pendant sa progression une constance rude et vigoureuse en dehors, sans, sans doute, aucun dommage sérieux à sa popularité, fit voile vers sa province désignée, l'Espagne citérieure. Durant sa campagne d'Espagne, Caton montra un génie militaire extraordinnaire. Il vécut sobrement, partageant la nourriture et les travaux du simple soldat. Avec un zèle et une vigilance infatigable, il donnait non seulement les ordres requis, mais, quand c'était possible, il surveillait personnellement leur exécution. Ses mouvements étaient intrépides et rapides, et il ne négligeait jamais de récolter les fruits de la victoire et de pousser les avantages qu'il avait obtenus. L'ordre de ses opérations et leur combinaison harmonieuse avec les plans des autres généraux dans d'autres régions de l'Espagne semblent avoir été excellemment conçus. Ses stratagèmes et ses manoeuvres étaient originaux, brillants et réussis. Les plans de ses batailles étaient établis avec une compétence consommée. Il parvint à opposer tribu contre tribu, usa de la trahison des indigènes et prit des mercenaries indigènes à sa solde. Les détails de la campagne, comme le rapporte Tite-Live (lib. xxxiv.), et illustrés par les anecdotes fortuites de Plutarques, sont remplis d'horreur. Nous lisons que des multitudes d'Espagnols, après qu'on leur ait enlevé leurs armes, se tuèrent de honte; que des victimes qui s'étaient rendues furent massacrées en masse, et qu'il fit de fréquentes razzias impitoyables. Les principes politiques du patriotisme romain inculquaient la maxime que le bien de l'état primait tout, et que c'est pour lui que le citoyen était obligé de sacrifier ses sentiments normaux et la sa moralité individuelle. Tels étaient les principes de Caton. Il n'était pas l'homme à avoir des remords de conscience dans l'exécution complète d'une tâche publique rigoureuse. Ses démarches en Espagne n'étaient pas en désaccord avec l'idée reçue du bon vieux soldat romain, ou avec son tempérament sévère et rigoureux. Il se vanta d'avoir détruit plus de villes en Espagne qu'il n'avait passé de jours dans ce pays. Quand il eut soumis provisoirement l'ensemble du pays situé entre l'Iberus et les Pyrénées, il se tourna vers les réformes administratives, et augmenta les revenus de la province par des améliorations dans le fonctionnement des mines de fer et d'argent. Pour ses exploits en Espagne, le sénat décréta trois jours de remerciement. Au cours de l'année 194 av. J.-C., il revint à Rome, et obtint le triomphe, où il exhiba une quantité extraordinaire de fer, d'argent et d'or, en pièces de monnaie et en lingot. Dans la distribution du butin à ses soldats, il était plus libéral qu'on aurait pu s'attendre d'un défenseur de l'économie parcimonieuse. (Liv. xxxiv. 46.) On dit que le retour de Caton semble avoir été accéléré par l'hostilité de P. Scipio Africanus, qui était consul en 194 av. J.-C. et qui convoitait le commandement de la province dans laquelle Caton avait obtenu sa renommée. Il y a un désaccord entre Népos (ou le pseudo-Népos), et Plutarque (Cat. Maj. 11), dans leurs récits de cette affaire. Le premier affirme que Scipion échoua dans sa tentative d'obtenir la province, et, irrité de son échec, resta après la fin de son consulat, à titre privé à Rome. Le second assure que Scipion, dégoûté par la sévérité de Caton, obtint réellement la province, mais, ne pouvant obtenir du sénat un vote de censure contre l'administration de son rival, passa la période de son commandement dans l'inactivité totale. Selon Tite-Live (xxxiv. 43), en 194 av. J.-C., Sex. Digitius obtint la province de l'Espagne citérieure. Il est probable que Plutarque se soit trompé en assignant cette province à Scipion l'Africain. L'idée que l'Africain ait été nommé comme successeur de Caton en Espagne peut être le résultat d'une double confusion du nom et de l'endroit, parce que P. Scipio Nasica fut nommé en 194 av. J.-C. dans la province ultérieure. Quoiqu'il en soit, Caton se justifia avec succès par son éloquence et par la présentation détaillée de ses comptes contre les attaques faites sur sa conduite comme consul; et les fragments existants des discours, (ou du même discours sous différents noms) faits après son retour, montrent la vigueur et la hardiesse de sa défense. Plutarque (Cat. Maj. 12), déclare qu'après son consulat, Caton accompagna Tib. Sempronius Longus comme légat en Thrace, mais ici il semble y avoir une erreur, parce que bien que Scipion l'Africain était d'avis qu'un des consuls devait avoir Macédoine, nous retrouvons bientôt Sempronius en Gaule Cisalpine (Liv. xxxiv. 43, 46), et en 193 av. J.-C., nous voyons Caton à Rome consacrant à la Victoria Virgo un petit temple qu'il avait juré de faire deux ans auparavant. (Liv. xxxv. 9.) La carrière militaire de Caton n'est pas encore terminée. En 191 av. J.-C. il est nommé tribun militaire (ou légat? Liv. xxxvi. 17, 21), sous le consul M'. Acilius Glabrio, qui fut envoyé en Grèce pour s'opposer à l'invasion d'Antiochus le grand, roi de Syrie. Dans la bataille décisive des Thermopyles, qui amena la chute d'Antiochus, Caton se comporta avec son courage coutumier, et bénéficia de la bonne fortune qui accompagne généralement le génie. Par une attaque audacieuse et difficile, il surprit et délogea un corps d'auxiliaires étoliens, qui était posté sur le Callidromus, le plus haut sommet de la chaîne de l'Oeta. Alors il dévala soudainement des collines sur le camp royal, et la panique occasionnée par ce mouvement inattendu renversa le cours de la bataille en faveur des Romains. Après le combat, le général embrassa Caton très chaleureusement et lui attrubua tout le crédit de la victoire. Ce fait est raconté par Caton lui-même, qui, comme Cicéron, prit souvent l'habitude, choquante pour le goût moderne, de faire ses propres éloges. Après un moment passé à la poursuite d'Antiochus et à la pacification de la Grèce, Caton fut envoyé à Rome par le consul Glabrio pour annoncer la réussite de la campagne, et il y alla avec une telle rapidité qu'il commença son rapport dans le sénat avant l'arrivée de L. Scipio, (le vainqueur suivant d'Antiochus) qui avait été envoyé de Grèce quelques jours avant lui. (Liv. xxxvi. 21.)
[36,17] (1) Le consul, voyant les hauteurs occupées par les Étoliens, envoya pour les déloger M. Porcius Caton et L. Valérius, ses lieutenants consulaires, avec deux mille hommes d'infanterie d'élite; Flaccus devait attaquer Rhoduntia et Tichiunta, Caton Callidrome. (Tite-Live) [36,21] (4) De son camp, le consul dépêcha Caton à Rome, pour porter au sénat et au peuple, la nouvelle certaine des succès qu'on avait obtenus. (5) Caton partit de Créuse, port de Thespies au fond du golfe de Corinthe, et se rendit à Patras en Achaïe; de Patras à Corcyre il longea les côtes de l'Étolie et de l'Acarnanie, et alla débarquer à Hydronte, en Italie. (6) Cinq jours après, grâce à la rapidité de sa marche, il arriva à Rome par la route de terre. Il entra de nuit dans la ville, et alla tout droit chez le préteur M. Junius. (7) Celui-ci convoqua les sénateurs dès le matin même. L. Cornélius Scipio, que le consul avait fait partir plusieurs jours auparavant, ayant appris à son arrivée que Caton l'avait devancé au sénat, y survint au milieu de la narration de ce dernier. (Tite-Live)
Il était pendant la campagne de Grèce sous les ordres de Glabrio, et, il semblerait du récit de Plutarque, (rejeté par Drumann) qu'avant la bataille des Thermopyles, Caton fut chargé de garder Corinthe, Patras, et Aegium, contre l'offensive d'Antiochus. C'est alors qu'il visita Athènes, et, pour empêcher les Athéniens de répondre aux ouvertures du roi syrien, il leur adressa un discours en latin, qui leur fut traduit par un interprète. Déjà peut-être il avait des notions vagues de Grec, parce que, dit Plutarque, alors qu'il était à Tarente durant sa jeunesse, il eut des relations étroites avec Néarque, un philosophe grec, et Aurelius Victor dit que pendant qu'il était préteur en Sardaigne, il apprit le Grec d'Ennius. Ce n'était pas tellement, sans doute, par son mépris toujours professé pour le grec, mais parce que son discours était une affaire d'État, qu'il s'est servi du latin, conformément à la coutume romaine, qui était considéré comme une marque diplomatique de la majesté romaine (Val. Max. II. 2. § 2.)
2. Combien nos anciens magistrats étaient attentifs à soutenir leur propre dignité et celle du peuple romain ! Ce souci de maintenir leur autorité peut se reconnaître, entre autres indices, à ce fait qu'ils gardaient avec une grande persévérance, l'habitude de ne donner leurs décisions aux Grecs qu'en latin. On fit plus : sans égard pour cette facilité de parole par quoi ils excellent, on les forçait eux-mêmes à ne parler devant les magistrats que par l'organe d'un interprète, non seulement à Rome, mais encore en Grèce et en Asie. C'était dans le dessein sans doute de répandre la langue latine et de la mettre en honneur chez toutes les nations. Ce n'est pas que le goût de s'instruire fît défaut à nos ancêtres, mais ils pensaient qu'en tout, le manteau grec devait se subordonner à la toge romaine, regardant comme une indignité de sacrifier aux attraits et aux charmes de la littérature la puissance et le prestige de la souveraineté. (Valère-Maxime)
Après son arrivée à Rome, il n'y a aucune preuve certaine que Caton s'engagea de nouveau dans une guerre. Scipion, qui avait été légat sous Glabrio, était consul en 190 av. J.-C, et la province la Grèce lui fut attribuée par le sénat. Il y a une expression chez Cicéron (pro Muren. 14), qui pourrait faire croire que Caton retourna en Grèce, et combattit sous L. Scipion, mais sur un tel événement, l'histoire est silencieuse "Nunquam cum Scipione esset profectus [M. Caton], si cum mulierculis bellandum esse arbitraretur." Que Cicéron ait fait une erreur semble plus probable que de rapporter cela au moment où Caton et L. Scipion servaient ensemble sous Glabrio, ou de dire que les mots "cum Scipione," comme l'ont pensé quelques critiques, sont une interpolation.
C'est aussi dans cette guerre que se distingua M. Caton, votre bisaïeul; et cet illustre citoyen que je me représente avec le caractère que je vous connais, n'eût jamais accompagné Scipion, s'il avait cru n'avoir que des femmes à combattre. (Cicéron)
En 189 av. J.-C., M. Fulvius Nobilior, le consul, obtint l'Étolie comme province, et Caton y fut envoyé après lui, comme nous apprenons d'un extrait (préservé par Festus, s. v. Oratores) de son discours de suis Virtutibus contre Thermum. Il semble que sa légation fut plutôt civile que militaire, et qu'il fut envoyé pour s'entretenir avec Fulvius sur la demande des Étoliens, qui se trouvaient dans une situation malheureuse : ne pas être suffisamment protégés par Rome s'ils restaient fidèles, et être punis s'ils en venaient à aider ses ennemis.
Caton, par exemple dit, dans le discours qu'il a écrit sur ses mérites contre Thermus : M. Fulvio consuli legatus sum in Aetoliam, propterea quod ex Aetolia complures venerant : Aetolos pacem velle : de ea re oratores Romam profectos. (Festus)
Nous avons vu Caton dans son rôle de soldat éminent et capable: nous allons maintenant l'observer dans son rôle de citoyen actif et de premier plan. Si Caton était en 190 av. J.-C. avec L. Scipio Asiaticus (comme Cicéron semble le dire), et en 189 av. J.-C. en Étolie avec Fulvius, il doit quand même avoir passé une partie de ces années à Rome. Nous le trouvons en 190 av. J.-C. très actif en s'opposant aux demandes de Q. Minucius Thermus pour un triomphe. Thermus avait été remplacé par Caton dans le commandement de l'Espagne citérieure, et avait pris part après à la répression des incursions des Ligures, qu'il soumit, et exigeait alors un triomphe comme récompense. Caton l'accusa de batailles inventées et d'exagérer le nombre d'ennemis massacrés lors de vraies batailles, et l'accusa de l'exécution cruelle et honteuse de dix magistrats (decemviri) Boïens, sans aucune forme de justice, sous prétexte qu'ils étaient lents à fournir les approvisionnements exigés. (Gell. xiii. 24, x. 3.) L'opposition de Caton fut couronnée de succès ; mais le passage de Festus déjà cité montre qu'après son retour d'Étolie en 189, il dut défendre sa propre conduite contre Thermus, qui était le tribun en 189 av. J.-C. et qui mourut au combat en 188 av. J.-C.
Cet artifice de style par
lequel on rend une accusation plus véhémente en accumulant des expressions
sévères, a été employé avec succès par notre vieux M. Caton. Par exemple, dans
son discours qui a pour titre les Dix Victimes, dans lequel il accuse Thermus
d'avoir envoyé à la mort le même jour dix hommes libres, il simule des
expressions qui ont toutes la même signification. Comme ce sont les premières
étincelles de l'éloquence latine, alors à son début, je me ferai un plaisir de
rappeler ce passage :
En 189 av. J.-C., Caton et son
vieil ami L. Valerius Flaccus étaient parmi les candidats pour la censure, et,
parmi leurs concurrents, il y avait leur ancien général M'. Acilius Glabrio.
Glabrio, qui ne possédait pas l'avantage de la noblesse, décida d'essayer ce que
pouvait l'influence de l'argent. Afin de contrecarrer ses efforts, il fut accusé
d'avoir utilisé les trésors d'Antiochus à son propre usage, et fut finalement
obligé de retirer sa demande. Caton s'activait à favoriser l'opposition à son
vieux général, et racontait qu'il avait vu des récipients en or et en argent
parmi le butin royal dans le camp, mais qu'il ne les avait pas vu lors du défilé
triomphal de Glabrio. Ni Caton ni Flaccus ne furent élus. Le choix tomba sur
deux personnes du parti opposé, T. Flamininus et M. Marcellus. Mais ce qui fait bien voir qu'alors les poètes étaient peu estimés, c'est que Caton lui-même, dans une de ses oraisons, reproche à un consul de son temps, comme quelque chose de honteux, d'avoir mené des poètes avec lui dans la province où il commandait. Il y avait mené Ennius.(Cicéron) M. Caton reprocha un jour à M. Fulvius Nobilior de décerner des couronnes à ses soldats, dans des vues d'ambition, choses les plus frivoles. Voici les paroles mêmes de Caton : "Qui dans les premiers temps a vu décerner des couronnes avant que la ville fût prise, ou le camp des ennemis dévoré par les flammes ?" Or, Fulvius, auquel s'adressaient les reproches de Caton, avait distribué des couronnes à ses soldats pour avoir élevé un retranchement ou creusé des puits. (Aulu-Gelle)
Quand P. Scipio Africanus fut accusé d'avoir reçu des sommes d'argent d'Antiochus, qui n'avait pas été dûment rendues à l'état, et d'avoir permis au malheureux monarque de s'en sortir avec trop d'indulgence, on dit que ce fut Caton qui fut à la base de l'accusation. (Liv. xxxviii. 54.) Chacun sait comment le fier conquérant déchira de ses propres mains les registres de comptabilité que son frère Lucius produisait au sénat; et comment, le jour de son propre procès, il demanda au peuple de le suivre des rostres jusqu'au Capitole pour rendre grâce aux dieux immortels de l'anniversaire de la bataille de Zama. Peu accoutumé à se soumettre aux questions et conscient des grands bénéfices qu'il avait rendu à l'état, il se considérait presque au-dessus des lois. Bien que Caton ait laissé à d'autres l'opprobre d'accuser l'Africain, il n'hésita pas à préconiser une proposition qui était calculée pour préparer le chemin à la poursuite réussie d'une accusation semblable contre L. Scipio Asiaticus. A cause de son influence il y eut un plébiscite, demandant au sénat de nommer un commissaire pour enquêter sur les chefs d'accusation au sujet de l'argent d'Antiochus. Le résultat fut que Lucius et d'autres furent condamnés. Quant aux dates et aux détails de ces affaires, il y a complet désaccord chez les auteurs anciens.
[38,54] (1) La mort de l'Africain enhardit les ennemis: à leur tête se distinguait M. Porcius Caton, qui, même de son vivant, n'avait cessé de crier contre sa grandeur.(2) Ce fut, dit-on, à son instigation que les Pétillius l'attaquèrent pendant sa vie, et, après sa mort, firent une proposition ainsi conçue: (3) "Voulez- vous, ordonnez-vous qu'il soit fait une enquête sur l'argent pris, enlevé, extorqué au roi Antiochus et aux peuples de sa dépendance, (4) et que sur la portion qui n'en a point été versée dans le trésor public, Ser. Sulpicius, préteur de la ville, fasse son rapport au sénat? ensuite, que le sénat nomme à son choix, pour poursuivre l'affaire, l'un des préteurs actuels? " (5) Cette proposition fut d'abord combattue par Q. et L. Mummius: que le sénat se contentât de rechercher les détenteurs des deniers publics, comme cela s'était toujours fait, ils ne trouvaient rien de plus juste. (6) Les Pétillius s'élevaient contre le rang éminent, le règne des Scipions dans le sénat. Le consulaire L. Furius Purpurion, l'un des dix commissaires d'Asie, (7) voulait étendre davantage la proposition: ce n'était pas, selon lui, sur l'argent tiré d'Antiochus seulement, mais de tous les rois et peuples de l'Orient, que devait porter l'enquête. C'était à Cn. Manlius qu'il en voulait. (8) L. Scipion, qui semblait devoir plus songer à se défendre qu'à attaquer la loi, se présenta pour la combattre. "C'était après la mort de son père l'Africain, le plus illustre des hommes, qu'on venait proposer une pareille enquête, s'écriait-il douloureusement! (9) C'était peu d'avoir laissé mourir Publius l'Africain sans faire son éloge à la tribune: il fallait encore le calomnier! Les Carthaginois s'étaient bornés à exiler Hannibal; (10) et le peuple romain n'en avait pas assez de la mort de P. Scipion! Il fallait qu'il descendît, la calomnie à la bouche, jusque dans son tombeau; il fallait que son père partageât avec lui les coups de l'envie et devînt sa seconde victime." (11) M. Caton fit passer la proposition (nous avons encore son discours sur l'argent du roi Antiochus), et l'autorité de sa parole en imposa aux Mummius qui se désistèrent de leur opposition. (12) L'obstacle étant donc levé, toutes les tribus votèrent l'enquête. (Tite-Live)
Caton fut de nouveau candidat pour la censure, avec son vieil ami L. Valerius Flaccus et six autres, parmi lesquels étaient les patriciens P. et L. Scipio, et le plébéien L. Fulvius Nobilior. Il était violent dans ses promesses ou menaces de réforme, et disait que, s'il obtenait la magistrature, il ne démentirait pas les déclarations de sa vie passée. La crainte de son succès alarma tous ses ennemis personnels, qui étaient tous connus pour leur luxe, et qui tous avaient tiré profit de la mauvaise gestion des finances publiques. Malgré l'opposition combinée des six autres candidats, il obtint la censure en 184 av. J.-C., faisant entrer par sa propre influence L. Valerius Flaccus comme collègue. Ce fut une grande époque dans la vie de Caton. Il s'appliquait énergiquement aux fonctions de sa charge, sans s'occuper des ennemis qu'il se faisait. Il répara les cours d'eau, pava les réservoirs, nettoya les canalisations, détruisit les dérivations par lesquelles les particuliers retiraient illégalement l'eau publique pour alimenter leurs logements et pour irriguer leurs jardins, augmenta les loyers payés par les publicains pour la ferme des impôts, et diminua les prix des contrats payés par l'état aux entrepreneurs de travaux publics. On peut se demander s'il n'est pas allé trop loin dans ses réformes, quand il considérait plutôt le bas prix d'une offre que la sécurité offerte par le caractère et les circonstances du demandeur; mais il ne peut y avoir aucun doute que de grands abus existaient, contre lesquels rien ne pouvait s'opposer avec succès sauf le courage sans peur et les facultés administratives extraordinaires de Caton. Il dérangeait un nid de frelons, et toute sa vie future fut troublée par leur bourdonnement et leurs tentatives de le piquer. Après sa censure, il fut poursuivi par certains tribuns, à l'instigation de T. Flamininus, pour la mauvaise conduite dans le ministère de sa charge, et condamné à payer une amende de deux talents (Plut. Cat. Maj. 10), ou en monnaie romaine 12.000 as. Bien qu'il fut accusé pas moins de 44 fois durant sa vie, c'est le seul exemple rapporté où ses ennemis l'emportèrent. Les dispositions contre le luxe, contenues dans son édit censorial, étaient sévères et rigoureuses. Il ordonna d'enlever des endroits publics les statues non autorisées érigées en l'honneur d'hommes indignes, se récria contre l'indécence éhontée et contre la façon irréligieuse dont on utilisait, comme des meubles ordinaires pour orner les manoirs des nobles, les images des dieux pris dans les temples des pays conquis. Il décida que les esclaves, âgés de moins de vingt ans, qui avaient été vendus depuis le dernier lustre dix mille as au plus, seraient estimés dix fois plus qu'ils n'avaient coûté, et frappa tous ces objets d'un droit de trois as par mille-- une façon détournée d'imposer un taux de trois pour cent. Il enjoignit aux citoyens de comprendre dans la déclaration de leurs revenus les bijoux, les parures de femmes et les voitures dont la valeur excéderait la somme de quinze mille as (Liv. xxxix. 44.).
[39,44] (1) En faisant la revue des chevaliers, les censeurs privèrent Scipion l'Asiatique de son cheval. Ils ne se montrèrent pas moins sévères ni moins rigoureux à l'égard de tous les ordres pour l'opération du cens. (2) Ils enjoignirent aux citoyens de comprendre dans la déclaration de leurs revenus les bijoux, les parures de femmes et les voitures dont la valeur excéderait la somme de quinze mille as. (3) Ils décidèrent que les esclaves, âgés de moins de vingt ans, qui avaient été vendus depuis le dernier lustre dix mille as au plus, seraient estimés dix fois plus qu'il n'avaient coûté, et frappèrent tous ces objets d'un droit de trois as par mille. (4) Ils supprimèrent toutes les eaux que les particuliers tiraient des aqueducs pour leurs maisons ou leurs champs, et obligèrent tous ceux qui avaient des maisons en saillie sur la voie publique, commencées ou achevées, à les démolir dans l'espace de trente jours. (5) Ils employèrent ensuite à des travaux publics l'argent décrété pour cet objet, firent paver les abreuvoirs et nettoyer les égouts qui en avaient besoin; ils en construisirent aussi de nouveaux sur l'Aventin et dans les autres quartiers qui n'en avaient pas. (6) Ils travaillèrent aussi séparément. Flaccus fit élever, dans l'intérêt du peuple, une chaussée qui conduisait aux eaux de Neptune, et percer un chemin à travers la montagne de Formies. (7) Caton acheta pour l'état deux vestibules, celui de Maenius et celui de Titius, dans les Lautumies, ainsi que quatre boutiques; il en fit la basilique appelée Porcia. Ils affermèrent les impôts à un très haut prix, et les travaux publics au rabais. (8) Mais le sénat, vaincu par les prières et les larmes des publicains, ayant ordonné qu'on procédât à une nouvelle adjudication de la ferme des impôts, les censeurs écartèrent de la concurrence par un édit ceux qui avaient éludé leurs premiers engagements, et firent une nouvelle adjudication avec une légère baisse de prix. (9) Ce fut une censure célèbre que celle de ces deux magistrats; mais elle excita beaucoup de haine contre Caton, à qui l'on attribuait tous les actes de sévérité, et il ne cessa plus d'être en butte aux attaques de ses ennemis. (Tite-Live)
Dans l'exercice du pouvoir énorme de la nota censoria, il fut également intransigeant. Il chassa justement du sénat L. Quintius Flamininus (le frère de Titus, son ancien adversaire chanceux dans la course à la censure), pour avoir commis (si nous acceptons la version de l'histoire) un acte de la plus abominable cruauté accompagné de dégoûtantes débauches (Liv. xxxix. 42, 43; Plut. Cat. Maj. 17; Cic. Senect. 12); pourtant l'état de dégénérescence morale à Rome était déjà tel qu'on pouvait acheter la populace pour inviter le malheureux dégradé à reprendre son ancienne place au théâtre dans les sièges répartis aux consulaires.
(7) Mais aucun sans contredit ne renferme de reproches plus graves que celui qu'il fit contre L. Quinctius. Si Caton eût parlé ainsi comme accusateur, avant d'avoir mis son apostille, et non comme censeur pour la justifier, T. Quinctius lui-même n'aurait pu, en supposant qu'il eût été censeur à ce moment, maintenir son frère Lucius dans le sénat. (8) Entre autres infamies, il lui reprocha d'avoir séduit par de magnifiques promesses et emmené de Rome dans son département de la Gaule, un jeune débauché fort célèbre alors, nommé Philippe le Carthaginois. (9) Ce jeune homme, qui voulait se faire aux yeux de son amant un mérite de sa complaisance, lui reprochait assez ordinairement, par forme de plaisanterie, dans l'intimité de leur commerce, de l'avoir emmené de Rome la veille d'un combat de gladiateurs. (10) Un jour qu'ils étaient tous deux à table, et qu'ils avaient la tête échauffée par le vin, on vint annoncer au consul qu'un noble Boïen s'était présenté au camp comme transfuge avec ses enfants, et qu'il demandait à voir Quinctius pour recevoir de lui personnellement l'assurance de sa protection. (11) Introduit dans la tente, il s'adressa au consul par l'organe d'un interprète. Tout à coup Quinctius l'interrompit: "Veux-tu, dit-il au complice de ses débauches, pour te dédommager du spectacle que je t'ai fait manquer, voir mourir ce Gaulois?" (12) À peine Philippe avait-il fait un signe d'assentiment, sans croire l'offre sérieuse, que pour lui complaire le consul tira du fourreau l'épée qui était suspendue auprès de lui, et en frappa d'abord le Gaulois à la tête pendant qu'il parlait; puis, voyant qu'il fuyait en implorant la protection du peuple romain et de tous ceux qui se trouvaient là, il le poursuivit et lui perça le flanc. (Tite-Live)
Il chassa Manilius, un homme de rang prétorien, parce que après avoir embrassé son épouse en présence de sa fille un jour ouvert. Si l'étrange affirmation de Caton sur sa propre façon de faire (Plut. Caton, 17) doit être prise comme recommandation hyperbolique de sa réserve décente, ou être expliqué comme Balzac (cité par Bayle, s. v. Porcius) nous le dit, nous le recherchons encore. Il chassa L. Nasica (ou, comme certains le conjecturent, L. Porcius Laeca) pour une plaisanterie déplacée et irrévérencieuse en réponse à une question solennelle. (Cic. de Orat. II. 64).
|