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CATHEDRAL CHURCH
OF SAINT ENNODIUS AND SAINT VERONICA
AT WENCHOSTER

 

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ENNODIUS

Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

LETTRES

INTRODUCTION

 

livre I - livre II - livre III - livre IV - livre V - livre VI - livre VII - livre VIII - livre IX


 

 

 


 

 

PREFACE

La traduction des Lettres d’Ennodius que nous offrons au public, a pour unique objet de vulgariser des trésors historiques et littéraires, demeurés jusqu’ici presque inconnus.

Deux éditions récentes et les travaux qu’elles ont provoqués en France et à l’Etranger, ont tiré de l’oubli les œuvres de l’évêque de Pavie, mais il restait, pour le commun des lecteurs, une grosse difficulté: l’intelligence de sa langue. Une traduction, même très imparfaite, aplanira cette difficulté. C’est donc surtout pour permettre de lire avec facilité le latin d’Ennodius que nous en donnons la traduction française. Car, comme tous les écrivains qui ont une langue personnelle, Ennodius doit être lu dans son texte. Ces billets si délicats, ces épîtres si littéraires, perdent dans la traduction tout ce qu’il y a d’exquis et de savoureux dans l’original. Aussi n’avons-nous pas hésité à reproduire au bas des pages le texte latin, pour le mettre immédiatement sous les yeux du lecteur.[1]

L’introduction paraîtra peut-être volumineuse, mais les documents que nous y avons réunis nous ont permis de supprimer presque entièrement les notes dans le corps de l’ouvrage. Du reste nous avons été par là même dispensé de répétitions fastidieuses.

Les annotations plus spéciales, qui n’avaient pas leur place dans l’introduction, se trouvent fondues dans le sommaire placé en tête de chaque lettre.

Une table analytique où figurent les noms de tous les correspondants, complète, relativement à chaque personnage, les indications nécessaires.

Il nous reste à recommander notre œuvre à la bienveillance du lecteur. Nous espérons qu’il tiendra compte des difficultés qu’offrait la traduction du latin d’Ennodius et que s’il trouve matière à nous adresser le reproche d’avoir présumé de nos forces, il voudra bien rendre hommage à notre bonne volonté.

Malgré son imperfection, nous avons la confiance que la traduction des Lettres d’Ennodius offrira quelque intérêt.

L’époque où nous vivons ne ressemble que trop à celle où écrivait Ennodius. Notre histoire sociale, c’est, à de nombreux points de vue, la reproduction de l’histoire sociale de la fin du Ve siècle. Comme au lendemain de l’invasion des Barbares, des ruines s’accumulent, des institutions séculaires disparaissent, les couches inférieures montent et s’emparent de la suprématie. N’y a-t-il pas pour l’observateur attentif un intérêt souverain à écouter les confidences de ces fiers Romains, devenus les fidèles sujets du Goth Théodoric?

Si Dieu nous prête vie et soutient notre courage, à ce premier volume, tout entier consacré à la correspondance d’Ennodius, s’ajoutera un second qui contiendra la traduction du reste de ses œuvres, opuscules, discours et poésies.

Bordeaux, 30 août 1904.


 

INTRODUCTION

I

Une correspondance à la fin du Ve siècle; non point un recueil de lettres officielles, comme celles de Cassiodore, mais une correspondance intime, expression réelle de la vie journalière dans la haute aristocratie du monde romain d’Occident à cette époque, telle est l’œuvre dont nous donnons au public la traduction française.

Toutes les œuvres d’Ennodius, il est vrai, sont précieuses pour l’histoire de cette singulière époque où le vieux monde Romain, survivant à l’empire d’Occident écroulé sous la poussée des Barbares, était en gestation de peuples nouveaux. Ces œuvres écrites selon l’occasion et les circonstances, inspirées par l’amitié, l’amour des lettres, le dévouement à la cause de la religion ou de la patrie romaine, présentent la plus grande variété. Panégyriques et apologies, sermons et biographies, discours académiques, modèles de plaidoyers et de réquisitoires, leçons de littérature et traité des études, formules liturgiques et hymnes sacrées, poésies diverses et épigrammes, tout s’y rencontre et tout présente un intérêt historique très particulier. C’est qu’en effet, s’il est inutile de chercher dans ces écrits ce que l’on trouve d’ordinaire chez les historiens de profession qui donnent des événements un tableau d’ensemble méthodiquement composé, on y trouve des documents vécus, tombés au jour le jour de la plume d’un homme du monde, d’un fin lettré occupant dans l’Eglise une haute situation, dans la noblesse une place distinguée, qui écrit à des contemporains, qui s’entretient avec eux des choses et des hommes de son temps et qui, par cela même, nous fournit des renseignements qu’un historien ou un chroniqueur aurait négligés[2] ».

Le rôle qu’il a joué dans les lettres, dans le barreau, dans l’Eglise et dans la politique, l’amitié qui l’unit à de grands personnages, la confiance que lui témoignèrent les évoques Epiphane et Laurent, les papes Symmaque et Hormisdas, les hautes charges occupées par ses correspondants, la parenté qui le liait à beaucoup d’entre eux, toutes ces raisons donnent à son témoignage et à ses écrits une valeur exceptionnelle.

L’histoire n’a donc rien à négliger dans ce qui nous a été conservé des écrits d’Ennodius, mais sa correspondance est sans contredit, à ce point de vue, la part la plus intéressante. Rien ne peut la remplacer. Cassiodore, il est vrai, nous donne le tableau administratif très complet du règne de Théodoric, mais il laisse dans l’ombre la réalité de choses, c’est dans la correspondance d’Ennodius qu’il faut la chercher.

Nous disons qu’il faut la chercher, car en effet elle n’y apparaît pas de prime abord. Ce n’est d’ordinaire qu’après le Vale et dans une sorte de post-scriptum qu’Ennodius énonce en peu de mots l’objet principal de sa lettre. Il s’est longue abandonné à des considérations philosophiques sur les douceurs du commerce épistolaire ; il y a mêlé des éloges à l’adresse de son correspondant ou de ses amis; vous croyez à une simple lettre d’amitié, charmante mais banale, où l’on n’a rien à dire, mais voici la fin: « Tout en vous saluant écrit Ennodius, je vous recommande ce porteur qui n’a pas voulu se présenter à vous sans une lettre de moi... » ; ou bien il traite de quelque affaire.

Malheureusement nous ne possédons relativement qu’un petit nombre des lettres qu’écrivit Ennodius. Nous y trouvons plusieurs allusions à un bien plus grand nombre qui n’ont pas été conservées (V, 27 ; VI, 22 ; III, 32); et encore celles qui furent recueillies sont-elles toutes relatives à une courte période de sa vie, antérieure à son élévation à l’épiscopat. Nul doute cependant que, devenu évêque, indépendamment des lettres d’affaires que sa charge l’obligeait à écrire, Ennodius n’ait continué à correspondre avec ses illustres amis, car il avait la passion du commerce épistolaire, passion qui s’inspirait d’un double motif cultiver les lettres et cultiver l’amitié.

L’amitié est un thème sur lequel Ennodius revient sans cesse, que chaque jour il traite d’une façon neuve sinon nouvelle. Il a pour répéter cette même chose mille délicatesses, mille subtilités de langage. On peut dire que, prise dans son ensemble, sa correspondance est par excellence un charmant traité de Amicitia, dicté par le besoin d’aimer et de se savoir aimé. Que Faustus laissât quelqu’un de sa maison ou de ses connaissances partir pour la Ligurie sans le charger de lettres, Ennodius en était inconsolable. Il ne se contentait pas des nouvelles portées de vive voix; il lui fallait une lettre. Il entre en effet dans le commerce épistolaire régulier, quelque chose d’intime, de profond, que la parole ne saurait remplacer. La lettre, telle qu’elle s’échange entre vrais amis, est la photographie de l’âme dans sa réalité présente. Même après de longs siècles, malgré le vague des allusions dont l’intelligence nous échappe, ces lettres d’Ennodius restent la fidèle image de son âme. Elle y apparaît comme en un miroir, tantôt heureuse, rendant grâces au ciel du succès d’un jeune disciple, du retour d’un ami, tantôt et plus souvent, triste, inquiète, mélancolique, toujours aimante, toujours désireuse d’obliger ses amis et de se sentir aimée.

Voilà bien, à n’en pas douter, ce qui faisait le charme des lettres d’Ennodius et ce qui le fait encore. Et pourtant le style de ces lettres manque presque toujours de la qualité maîtresse du genre épistolaire: le naturel.

Il est vrai, Ennodius qui savait ses lettres lues d’un certain public, croyait devoir à l’honneur de sa plume et aussi à l’honneur de ses illustres correspondants, d’apporter à la rédaction même des simples lettres d’affaire (VI, 13) le souci d’une composition littéraire. De là ce bagage de sentences, un laconisme parfois exagéré, des inversions forcées sacrifiées à l’euphonie.

Mais il était une chose qu’Ennodius ne fardait pas et qui passait au naturel dans ses lettres : cette chose s’était son cœur.

D’où vient donc qu’une part si importante de cette précieuse correspondance ne nous soit pas parvenue?

On a supposé que ses lettres d’affaire, négligées par ses premiers éditeurs, ne furent pas toutes conservées ; ses lettres purement administratives durent être dédaignées; on n’aurait recherché que celles où le brillant du style s’alliait avec cette pompe oratoire qui passait alors pour la plus haute expression de l’art. La postérité immédiate aurait traité Ennodius plus en homme de lettres qu’en historien et laissé se perdre tout ce qui ne pouvait justifier sa réputation d’écrivain.

Sans contredire à ces hypothèses, nous croyons qu’il y eut à ces regrettables lacunes d’autres causes. On peut supposer en effet que certains cahiers se sont perdus. N’est-il pas invraisemblable que, devenu évêque, Ennodius n’ait pas continué à correspondre avec ses illustres amis et à donner des lettres et même des poésies dignes de figurer à côté de leurs ainées? Or nous ne possédons de lui aucune œuvre relative à son épiscopat. Ne doit-on pas en conclure que les premiers collecteurs de ses œuvres auront réuni à part ce qu’il écrivit étant évêque, en un volume qui se sera perdu. Peut-être quelque heureux chercheur le découvrira-t-il un jour.[3]

Un indice que les premiers collecteurs des lettres d’Ennodius étaient loin de les considérer comme de précieux documents historiques c’est le peu de souci qu’ils apportèrent à les classer par ordre de date. Ils les transcrivirent pêle-mêle avec les autres œuvres d’Ennodius. selon qu’elles se trouvaient déjà insérées dans les divers recueils partiels formés par ses amis ou ses admirateurs. Ces divers recueils furent transcrits à la file sans que les copistes, éditeurs des manuscrits où l’on trouve les œuvres complètes, prissent la peine de remanier le classement des pièces variées qui les composaient. Ils ne se préoccupèrent même pas de ranger les collections partielles par ordre de date de leur composition, et les insérèrent comme elles leur tombaient sous la main. L’ordre chronologique se trouve donc très souvent interverti.

Sirmond établit dans son édition un certain ordre et classa les diverses pièces selon leur genre littéraire, lettres, opuscules, dictions, poèmes, en divers livres qu’il enrichit de notes précieuses, mais il laissa forcément subsister l’incertitude de la chronologie.

Il l’aggrava même, au dire de Vogel (praef. p. liii-liv) qui prétend, non sans quelque raison, que les recueils primitifs n’avaient point été faits tout à fait au hasard ; que les pièces dont ils se composaient avaient entre elles un certain lien, soit qu’elles se rapportassent à un moine événement, soit qu’elles fussent d’une même époque. Il en conclut que ces diverses pièces rapprochées s’éclairent les unes les autres et qu’en les dispersant pour un classement nouveau, Sirmond en a rendu l’intelligence plus difficile. Bref Vogel a rétabli dans son édition l’ordre des anciens manuscrits et ainsi son édition offre un intérêt particulier et ne fait pas double emploi avec celle publiée à Vienne par Hartel presque en même temps.

Magnus Felix Ennodius, né à Arles en 473, d’une noble famille gallo-romaine, perdit fort jeune ses parents et fut recueilli à Milan par une riche tante qui lui fit donner une brillante éducation littéraire. Doué d’un génie merveilleux, passionné pour l’éloquence et la poésie, le jeune étudiant ne tarda pas à être recherché de ce qu’il y avait de plus distingué dans l’aristocratie ligurienne.

Il avait seize ans lorsque, par suite de la mort de sa tante et de l’invasion en Italie de Théodoric (489), il se trouva presque réduit à la misère. Mais une noble héritière qu’il épousa, lui apporta une fortune considérable.

Saint Epiphane, alors évêque de Pavie, distingua le jeune Ennodius, gagna son affection, se l’attacha, et l’emmena en qualité de secrétaire dans le voyage qu’il fit en Gaule, par ordre de Théodoric, pour racheter les captifs de Ligurie tombés aux mains des Burgondes.

Cependant Ennodius, quoique très vertueux, menait le trahi de vie d’un grand seigneur.

Passionné pour la poésie, il consacrait au culte des muses les loisirs que lui laissaient ses occupations de maître de littérature et sa profession d’avocat.

Une très grave maladie dont il guérit miraculeusement par intercession de saint Victor, fut pour lui l’occasion de quitter le monde. Du plein consentement de sa sainte épouse qui, de son côté, prit le voile des veuves consacrées à Dieu, il se laissa ordonner diacre. Il resta dans cet ordre, servant l’Eglise et les pauvres, tantôt de sa plume comme écrivain, tantôt de sa parole comme avocat, jusqu’en 511 qu’il fut élevé sur le siège épiscopal de Pavie.

Le pape saint Hormisdas, son ami, l’envoya par deux fois, en qualité de légat (515 et 517), auprès de l’empereur Anastase, avec mission de rétablir la paix et la communion entre les Orientaux et l’Eglise romaine. Ces légations n’eurent d’autre résultat que d’ajouter à la gloire littéraire d’Ennodius, celle de confesseur de la foi. L’empereur, après avoir vainement essayé de le tromper et de le corrompre par argent, le renvoya sur un vaisseau tout fracassé, avec défense d’aborder à aucun port de la Grèce et d’entrer dans aucune ville. Toutefois, il arriva heureusement à Pavie. Il y mourut le 17 juillet 521, âgé de quarante-huit ans.

Il subsiste une difficulté relativement à la date de son ordination au diaconat. La plupart des auteurs le font ordonner à l’âge de vingt et un ans, vers 494. Ils se fondent sur ce fait que dès lors il fut attaché à la personne de l’évêque de Pavie, saint Epiphane. Pour des raisons qu’il serait trop long d’exposer ici, nous nous rattachons à l’opinion de Vogel[4] qui retarde cette ordination jusques vers 502, alors qu’Ennodius était à Milan, auprès de l’évêque Laurent, son parent.

II

Lorsque, à l’aurore du VIe siècle, Théodoric le Grand, maître de l’Italie et arbitre de l’Occident, eut donné la paix à la péninsule, Ennodius ne vit d’espoir de conserver à l’élément romain submergé par l’invasion, un reste de vie et d’influence, que dans la culture des lettres et le salut des arts. Les Ostrogoths vainqueurs régnaient en maîtres. Mais ces vainqueurs de Rome n’aspiraient plus qu’à devenir eux-mêmes romains. Fascinés par l’éclat de cette civilisation, ils en convoitaient ardemment les jouissances. Il leur paraissait qu’en se revêtant des dépouilles de Rome ils héritaient de sa gloire. Désireux, du reste, de mettre à profit les ressources intellectuelles et morales qu’il trouvait chez les vaincus, Théodoric conserva tous les rouages de l’ancienne administration et, ne craignit pas d’appeler aux Premières charges de sa cour des Romains tels que les Boèce, les Symmaque, les Cassiodore, les Faustus, les Libérius, etc. Ces fiers patriciens, ces illustres consulaires, eurent le patriotisme de ne pas se refuser à ces royales avances. Ennodius comprit l’importance de ce mouvement et s’y porta de toutes les forces de son influence, de toute la vigueur de son génie. Il fallait à tout prix sauver Rome,[5] sauver sa langue, ses arts, ses lois, son antique civilisation, et pour cela il fallait que l’élément nouveau, implanté par la barbarie, se fondit dans l’élément romain. Un tel résultat ne pouvait s’obtenir qu’à la condition, pour l’aristocratie romaine, de ne pas se tenir à l’écart. Boèce avait harangué et fêté Théodoric à son entrée à Rome en 501 ; quelques années plus tard, Ennodius prononça le panégyrique du prince. Loin de conseiller l’abstention, il poussait à la cour, de tout son crédit, les fils de grandes familles, et les félicitait vivement d’y avoir trouvé place. Pour les tirer de leurs forêts, les détacher de leurs chiens et de leurs chevaux, et les ramener au culte des muses et du barreau, il n’épargna ni son temps ni sa peine. Trois moyens furent mis en œuvre : il donna de sa personne et se fit maître d’école ; il mit à faire fleurir l’Auditorium (école d’éloquence) de Milan, toutes les ressources de son merveilleux talent oratoire ; enfin par ses lettres et ses traités, il continua auprès de ses anciens élèves et de ses jeunes amis, cette œuvre de relèvement national.

Malgré sa charge de diacre et le soin des pauvres de Milan,[6] malgré le travail énorme nécessité par ses fonctions d’avocat des plus consultés et des plus chargés d’affaires,[7] tant civiles qu’ecclésiastiques,[8] tant par les pauvres[9] que par les riches,[10] Ennodius ouvrit une école et se fit maître de belles-lettres.

Nul, alors, n’était plus propre à grouper autour d’une chaire les nobles fils de la haute aristocratie romaine pour leur donner le goût des lettres. Issu d’une famille consulaire gallo-romaine, uni par les liens du sang ou de l’amitié aux Faustus, aux Boèce, aux Symmaque, en relation avec tous les hommes éminents d’Italie ou de Gaule, Ennodius aimait les lettres avec passion et les cultivait avec un éclatant succès. Le barreau d’Italie n’avait pas d’orateur plus en renom,[11] les monastères, le pape, les conciles empruntaient sa plume. Ses lettres défrayaient les salons littéraires, et .ses poésies, dignes de figurer en ligne des modèles de l’art antique, faisaient les délices des esprits les plus cultivés. Ce n’est certes pas que ces écrits si appréciés fussent d’un goût parfait; mais ces défauts de bon goût étaient alors tenus, dans le monde des lettres, pour de brillantes qualités.[12] On devine quelle dut être la vogue d’une école dirigée par un tel maître. La correspondance d’Ennodius, malheureusement trop discrète sur ce sujet, nous révèle cependant les noms de quelques-uns de ses élèves, devenus dans la suite, pour la plupart, d’illustres personnages. C’est l’orphelin Arator, né en Ligurie, d’un père fort habile dans les lettres[13] et que l’évoque de Milan, Laurent, avait pris en tutelle dans son palais.

Parthénius était fils d’une sœur d’Ennodius, et partant élève de ce dernier. Son autre sœur, sa chère Euprépie, restée veuve à Arles, avait aussi confié à Ennodius l’éducation de son jeune fils Lupicin. Enfin le plus aimé de tous, Aviénus, fils ainé de Faustus et de Cynégie cousine de notre saint, quitta Rome pour venir en Ligurie recevoir les leçons d’Ennodius, et ne se sépara plus de son maître que lorsque, son éducation terminée, il revint à Rome se marier.[14]

On pourrait croire qu’Ennodius n’accordait la faveur de ses leçons qu’à quelques privilégiés que les liens de la parenté ou de l’amitié lui rendaient chers. Mais la lettre à Victor (IX, 8) nous révèle une œuvre plus large. Nous croyons y lire qu’Ennodius était à la tête d’une véritable école, peut-être créée par lui, peut-être existant déjà et dépendant de l’évêché de Milan. C’était comme un prélude aux écoles épiscopales du moyen âge. La lettre à Victor traite de l’admission d’un enfant à cette école. Il est certain qu’Ennodius gardait près de lui les jeunes élèves venus de loin, comme celui dont il est ici question; ses deux neveux, Lupicin et Parthénius, le fils de sa cousine des Gaules, Camilla, qui lui fut également envoyé (IX, 9), Aviénus, dont les parents habitaient Rome ou Ravenne, vivaient, selon toute apparence, sous le toit d’Ennodius. Il n’est pas moins évident qu’ils s’y trouvaient réunis plusieurs à la fois. La lettre à Victor nous laisserait même deviner qu’Ennodius avait sous sa direction des collaborateurs : « Il n’est nul besoin, écrit-il, d’aller chercher au loin des maîtres lorsque celui qui présente un élève est déjà lui-même parfaitement instruit ». Ennodius, il est vrai, emploie souvent le pluriel pour le singulier. Mais si notre version n’est pas absolument concluante, rien non plus n’y contredit.

Quel pouvait être le nombre des élèves de cette école, et par suite, dans l’hypothèse d’une école épiscopale, celui des maîtres? Ce nombre ne peut guère se préciser. La correspondance Ennodius ne nous en fait connaître que quelques-uns des plus distingués et dont les parents résidaient au loin. S’il venait de si loin des élèves au diacre de Milan, ne sommes-nous pas en droit de conclure qu’il lui en venait d’auprès un nombre plus grand encore. Les pères de famille de Ligurie auraient-ils dédaigné des leçons que les étrangers venaient chercher à si grands frais ? Nous aimons à croire qu’ils étaient, au contraire, des premiers à confier leurs fils à l’habile maître, et que les Ambroise, les Beatus, et ces autres jeunes Liguriens, Fidèle, Marcellus, Georges, Solatius, Simplicianus (VII, 28), qui, dans la suite, venaient à Rome étudier le droit et s’initier aux charges publiques, munis de lettres de recommandation d’Ennodius, avaient d’abord suivi ses leçons à Milan.

Ce n’est pas que nous prétendions assimiler l’école d’Ennodius à nos collèges publics modernes où l’on admet indistinctement à peu près tout le monde. La lettre à Victor prouverait le contraire. Ennodius avait de l’éducation une trop haute idée pour ne pas faire un choix sévère de ses élèves. S’il admettait les uns c’est une preuve qu’il en excluait d’autres. Il avait pour ses chers élèves une affection de père; il les aimait comme ses propres enfants, ainsi qu’il le manifeste pour Aviénus et Arator, et le régime de son école n’était qu’une extension de la vie de famille. C’est dire avec quel soin jaloux il devait écarter tout sujet vicieux ou indigne.

En résumé, la lettre à Victor suppose une école fonctionnant régulièrement à Milan sous la direction d’Ennodius.

Cette école comprenait des internes venus du loin, et des externes de la ville et des environs.

Frédéric Vogel, après avoir invoqué les principaux textes des lettres et des dictions d’Ennodius, desquels il ressort qu’il dirigea l’éducation d’un certain nombre de jeunes étudiants, tire cette conclusion assez inattendue : « N’allez pas croire cependant que, dans ma pensée, Ennodius fut jamais à la tête d’une école. A mon avis, il eut simplement la charge d’administrer et de faire prospérer l’Auditorium de Milan, où Deutérius dirigeait les études. S’il enseigna la rhétorique à quelques jeunes gens, ce fut d’une manière privée, selon la coutume antique de suivre les orateurs de talent pour se former à leur école. Ennodius avait ainsi avec lui quelques jeunes gens qu’il initiait à l’art oratoire.[15] »

L’abbé François Magani, dans son grand ouvrage sur Ennodius,[16] réfute longuement l’opinion du critique allemand; il établit « comme un des points d’histoire les mieux éclaircis » qu’Ennodius enseigna en qualité de maître dans une école.

Le premier argument se tire de l’examen général de ses Dictions que Sirmond appelle Controverses, (Dict., xiv et seq.). « Ces exercices oratoires ne se comprendraient pas si Ennodius n’eût été précepteur » (t. I, p. 285) ; ce sont, en effet, des corrigés de devoirs donnés à ses élèves de littérature qu’il initiait aux compositions oratoires, pour les préparer à passer à l’école d’éloquence proprement dite du rhéteur Deutérius.[17]

Plusieurs de ces corrigés portent le nom de l’élève à qui le devoir avait été donné.[18] Ces épaves de l’enseignement d’Ennodius, parvenues jusques à nous, prouvent assez clairement, ce nous semble, qu’il ne fut pas seulement un précepteur d’occasion, comme le supposerait Vogel, mais un maître de littérature dans toute la ligueur du terme.

Ce que les « Controverses » et les « Ethopées[19] » conservées dans les œuvres d’Ennodius, nous donnent le droit de supposer, se trouve énoncé d’une façon très claire dans ses autres dictions dites scolaires (Scholasticae).[20] Ces discours académiques prononcés aux fêtes littéraires, contiennent de manifestes allusions à la qualité de professeur de l’orateur, et parfois lui-même se l’attribue en propres termes. Dans la diction prononcée à l’occasion de la translation au Forum de l’Auditorium, il se dit de semblable profession que le rhéteur de cette école, Deutérius : « Si par crainte de parler sans art, je garde un timide silence, vous ne me reconnaîtrez plus pour un homme de profession semblable à la vôtre ».

Il termine cette même diction par ces mots adressés aux étudiants: « Que Dieu favorise mes vœux et me fasse recueillir les fruits des soins que, précepteur, je donne à vos jeunes intelligences ».

Il dit d’Arator : « Il a reçu de nous tout ce que, avec l’aide de Dieu, il montre de savoir ».

Au sujet du même Arator, il invente un mot pour dire qu’il lui a fait la classe et l’appelle son classique: ergo classico meo... mihi classicus.... Or, l’idée de classe suppose évidemment, non seulement une collection d’élèves, mais plusieurs collections distinctes appartenant à la même école, selon l’ancienne méthode romaine : « Chaque école était divisée en sections (classes) (Quint. I, 2, 23) assez nombreuses pour que la lutte y fut vive et ardente.[21] »

Ennodius fut orateur et même orateur très applaudi. Il occupait au barreau une place distinguée, néanmoins nous ne croyons pas que les illustres jeunes gens dont il s’entourait recherchassent surtout en lui un maître et un modèle dans l’art oratoire. Ennodius fut par dessus tout littérateur et son enseignement fut surtout littéraire. Il excelle à aiguiser le trait, à limer la phrase, à trouver des mots heureux, sa langue harmonieuse et musicale ne supporte pas le moindre choc; recherchée à l’excès, elle n’admet que des termes soigneusement choisis. Il paraît s’appliquer à prendre le contre-pied du précepte de Montaigne: « Je veulx que les choses surmontent, et qu’elles remplissent de façon l’imagination de celuy qui escoute, qu’il n’aye aulcune souvenance des mots[22] ». Une allure aussi étudiée ne saurait s’allier à l’entraînement de la grande éloquence.

Au reste et ce qui est un argument décisif qu’Ennodius ne fut jamais qu’un professeur de littérature, lorsque ses élèves avaient terminé le cours régulier des études littéraires, il les envoyait se former à l’art oratoire, soit à Milan même, à l’Auditorium du rhéteur Deutérius, soit à Rome, où, de son temps comme au temps de Cicéron, les jeunes gens venaient de tous les points du monde romain, apprendre l’éloquence.[23]

L’abbé Magani[24] croit qu’Ennodius enseigna d’abord à Pavie, puis à Milan, puis encore à Pavie. Vers l’âge de dix-huit ans, saint Epiphane, évêque de Pavie, l’aurait appelé à professer dans son école épiscopale. Il est du moins certain qu’Ennodius enseigna la littérature à Milan tandis que Laurent en était évêque. Le professeur était lui-même alors diacre. Au début de la diction prononcée lorsque le fils d’Eusèbe, jeune orphelin dont Ennodius avait la tutelle, fut présenté à l’école d’éloquence (Dict. xi), notre professeur fait une allusion très marquée à une longue interruption dans ses discours publics.

Puis, une allusion à sa qualité de religieux laisse assez entendre qu’il parle pour la première fois depuis son ordination au diaconat. Cette interruption momentanée de ses exercices oratoires fut donc la conséquence de la longue et grave maladie qui précéda et détermina son ordination, et par conséquent il est établi que dès avant son ordination au diaconat Ennodius s’occupa des écoles et des écoliers, prit part aux fêtes oratoires, et se fit maître de littérature.

Il continua d’enseigner et de s’occuper d’enseignement jusqu’au jour où le choix de l’Eglise de Pavie l’arracha à sa chaire de professeur pour l’élever sur le siège épiscopal (511). Vers 505 ou 506 il résuma, dans un traité des études PARŒNESIS DIDASCALICA (opusc. vi), destiné à Ambroise et Beatus, sa doctrine pédagogique. Nous avons donné ailleurs de cet opuscule une analyse détaillée.[25]

Ennodius garde le vieux cadre romain des études de grammaire et de littérature, mais il y fait entrer l’éducation morale et la formation de ses jeunes élèves aux vertus chrétiennes. Il renonce à la férule si fort en honneur dans les écoles romaines et prétend faire épouser avec amour la science. Dans ce but il s’ingénie à la présenter sous les charmes les plus séduisants. Mais tout d’abord il s’efforce d’inspirer à ses jeunes élèves l’amour de la vertu. La vertu est la source du talent. Les vertus et les muses sont sœurs, et ne doivent pas être séparées. Les vertus sans les muses manqueront de cette grâce, de cet attrait qui les fait aimer ; les muses sans les vertus perdront toute décence et toute dignité.

Les arts doivent relever la beauté de la vertu ; ils doivent aussi relever l’éclat de la noblesse. Dans ses lettres, dans ses discours, Ennodius ne tarit pas sur ce sujet; il ne cesse de rappeler aux jeunes héritiers des grands noms romains que, sans l’ornement des arts, sans la culture littéraire, la noblesse de leur race restera abîmée dans les misérables bas-fonds du vulgaire (Dict. vii, viii).

Ce culte des belles-lettres, Ennodius le poussait jusqu’à l’enthousiasme. Il va jusqu’à écrire : « C’est une sainte chose que l’étude des lettres. On y apprend à fuir le vice avant d’en avoir l’expérience » (V, 10). C’est le contre-pied de la thèse de Rousseau que les arts ont corrompu les mœurs et fait le malheur de l’humanité. Ennodius, au contraire, attribue aux arts la civilisation du monde (Dict. xii). Il avoue lui-même ingénument que dès sa plus tendre enfance il professa pour les belles lettres un amour passionné (Opusc. v). Dès lors il avait conquis la faveur du public lettré. Il sentait vivement le prix de cette estime et se montra constamment préoccupé de la mériter. Il veillait à ce que rien de négligé ne tombât de sa plume, ou du moins ne circulât dans le public (Epis. V, 17 ; VI, 13).

Poussé par cette passion de la forme littéraire, il s’efforçait d’en inspirer le souci à tous ceux qui le touchaient de près. Il reproche à sa sœur Euprépie de n’écrire que des billets d’un style insignifiant (VII, 8); il adresse également des remarques au sujet de son style, à la noble dame Stéphanie, sœur de Faustus (IX, 18).

Il y a tout lieu de penser que, lors de son voyage en Gaule (494), comme secrétaire de saint Epiphane, son évêque, Ennodius n’avait pas manqué d’entrer en relations avec le célèbre grammairien Julien Pomère. Venu d’Afrique dans les Gaules, Pomère s’était fixé à Arles. Il y fut ordonné prêtre et y devint abbé. Sa réputation, comme grammairien, fut si grande, que les esprits les plus éminents, tels que les Césaire et les Rurice, se faisaient gloire de suivre ses leçons.[26]

Ennodius écrivait assez fréquemment à Arles, où il comptait encore des parents et où résida longtemps sa sœur Euprépie. Une de ces lettres, écrite, parait-il, sans trop de soin, tomba sous les yeux de Pomère qui émit à son sujet une appréciation peu avantageuse. Ennodius en fut instruit et, blessé dans son amour-propre de Romain, il voulut justifier la vieille Italie. Il adresse au grammairien africain émigré sur les bords du Rhône les plus vifs éloges et reconnaît que l’Italie doit maintenant recevoir de la Gaule les trésors de la science. Puis il arrive au point essentiel : Pomère a recherché dans une lettre dictée sans soin ce que vaut la littérature d’Italie; scrutateur attentif, il a trouvé matière à limer, n’ayant sous les yeux qu’une ébauche; mais Claudien n’a-t-il pas écrit qu’Homère lui-même, père des poètes, a reçu les traits d’une sévère critique?

Ennodius ne veut pas entrer en discussion sur leur mérite littéraire respectif, car il suffit à sa profession (de diacre) de s’appliquer à la doctrine. Il avoue toutefois ingénument que si lorsque, jeune encore, il était épris de beautés littéraires, quelqu’un l’eût blessé d’un pareil coup de dent, il n’eut pas manqué de fournir la réplique.

« Maintenant, conclut-il, mon cher seigneur, portez- vous bien, et songez plutôt à me favoriser de vos enseignements sur les matières ecclésiastiques... Laissons les sujets profanes, semblables par leur frivolité à la trame de Pénélope (II, 6).

Les derniers mots de la lettre à Pomère nous révèlent une immense révolution dans la république des lettres : le triomphe de l’esprit chrétien sur le paganisme littéraire.

Malgré que depuis Constantin la religion chrétienne fut le culte officiel de l’empire, le paganisme restait vivace dans les mœurs romaines. A la fin du Ve siècle le pape Gélase eut toutes les peines du monde à abolir les Lupercales, fêtes païennes que, depuis la fondation de Rome, l’on célébrait dans la ville, le 15 février, en l’honneur de Pan. Il se trouva des Sénateurs chrétiens, entre autres Andromachus, frère de Faustus Maître des Offices, qui en firent des plaintes, et publièrent que les maux du jour venaient de ce que l’on ne célébrait plus ces fêtes païennes. Le pape dut écrire une apologie de son décret, et interdire aux chrétiens de célébrer ces fêtes.

Le sénat se rendit aux avis de Gélase et abolit les Lupercales. Il dut interdire aussi, au moins pour un temps, les spectacles sanguinaires en usage à l’avènement des consuls. Ennodius nous apprend comme une chose nouvelle que l’argent autrefois dépensé par les nouveaux consuls à donner des jeux païens au cirque, était employé à vêtir les pauvres.[27] Cependant peu d’années plus tard, en 523, le sénateur Maxime, cet illustre chrétien pour le mariage duquel Ennodius, son ami, écrivit un si charmant épithalame (Carmin. I, 4), ne put se dispenser, à l’occasion de son élection au consulat, de donner au peuple, dans l’amphithéâtre de Titus, les jeux traditionnels où l’on faisait combattre en l’honneur de Diane les Gladiateurs contre des bêtes féroces. Cassiodore considère ces jeux païens et inhumains comme une nécessité[28] et n’y trouve d’autre remède que de payer largement les Gladiateurs.

Mais le paganisme restait surtout cantonné dans la littérature. « La mythologie, a dit Ozanam, c’est le paganisme se perpétuant dans les lettres.[29]

Claudien, le poète du Ve siècle, affecta d’être aussi païen qu’Homère et Virgile. Ces vieilles fables mythologiques, auxquelles personne ne croyait plus, restaient le thème préféré, sinon exclusif, des compositions littéraires. Ennodius se laissa d’abord entraîner par le courant; sous le charme des grands modèles classiques de l’antiquité, lui aussi adopta la mythologie comme sujet de ses vers. Les applaudissements prodigués à ces premiers essais contribuèrent encore à le pousser dans cette voie.

Mais un jour vint où le jeune poète se sentit épris d’une science plus solide. Eclairé des lumières de la foi à l’école du grand évêque de Pavie, saint Epiphane, en même temps que son cœur aspira aux sublimes vertus chrétiennes, son esprit, avide de vérité, se porta, sous la conduite de Servilion, à l’étude des divines Ecritures, de la théologie et des saints canons (Epist. V, 14). En ce point, du reste, il ne faisait que suivre l’exemple des grands chrétiens de son temps. Les laïques instruits, surtout ceux qui pratiquaient le barreau ou les affaires publiques, avaient souci d’ajouter, comme complément nécessaire, aux sciences profanes les sciences sacrées. Il suffit de citer Boèce qui, laïque et ministre d’Etat, prêtait au souverain Pontife le concours de ses lumières pour réfuter les hérétiques, et se consolait de sa prison en écrivant sur les dogmes les plus élevés de la foi. Cassiodore nous apprend lui-même que, de concert avec le pape saint Agapet, il eut le projet d’établir à Rome, comme on le pratiquait autrefois à Alexandrie, et de son temps encore à Nisibe en Syrie, une chaire publique d’Ecriture sainte pour les laïques. Mais les guerres et les troubles qui bouleversaient l’Italie ne permirent pas d’y donner suite.[30]

Lorsqu’à la suite de sa miraculeuse guérison, Ennodius se fut laissé ordonner diacre, une question capitale se posa pour lui : la question du paganisme littéraire. Le poète chrétien pouvait-il s’attacher aux fables de la mythologie? Pour dépouiller le vieux clinquant de la brillante parure mythologique, il ne fallait pas un mince courage à un poète aimé du public. Ennodius eut ce courage.

Son ami, l’avocat Olybrius, lui avait adressé une composition où, sous l’allégorie de la lutte d’Hercule et d’Antée, il célébrait leur commune amitié. Ennodius relève le mérite littéraire de l’œuvre, mais il reproche aimablement à son éloquent ami de prendre dans la mythologie le sujet de ses écrits, et finalement il affirme cette conclusion : « Assez des vieilles fictions des poètes; répudions la fabuleuse antiquité. » Cessent anilium commenta pœtarum: fabulosa repudietur antiquitas (I, 19).

Il convient néanmoins qu’on peut rajeunir certains récits de la fable pour en tirer d’utiles leçons. Ainsi Oreste et Pylade, Castor et Pollux, Nisus et Euryale peuvent offrir de beaux modèles d’amitié.

De ce qu’Ennodius proscrivait les fables mythologiques de la littérature chrétienne, il ne faudrait pas conclure qu’il proscrivait également les classiques païens de l’enseignement. Nous ne pensons pas que cette question des classiques se soit même posée à son esprit. Les classiques païens d’Athènes et de Rome restaient les maîtres qu’il fallait nuit et jour feuilleter sur les bancs des écoles de poésie et d’éloquence. Il dit en propres termes d’Aviénus, dont lui-même avait dirigé les études : « La langue de l’Attique et celle de Rome n’ont pas eu pour lui de secrets ; il a voulu apprécier l’or de Démosthène et le fer de Cicéron. » (Epist., I, 5).

Il voulait que ces modèles fussent lus assidûment. Il y revient constamment dans ses lettres aux jeunes gens (VI, 23 ; VII, 31). Il écrit à Johannis dont les premiers essais promet- talent beaucoup : « Redouble d’assiduité à l’étude, vise à la clarté dans tes discours, applique ton esprit à la lecture, afin que ton éloquence s’épure par le commerce de ces nombreux auteurs. » (I, 10).

Enfin les sujets de devoirs écrits pour ses élèves nous fournissent la preuve manifeste qu’Ennodius ne songeait nullement à bannir la mythologie de l’enseignement. Ce sont, pour la plupart, des souvenirs de fables : Paroles de Thétis quand elle vit Achille mort; paroles de Ménélas à la vue de Troie en cendres; paroles de Junon lorsqu’elle vit Antée aussi fort qu’Hercule ; paroles de Didon en voyant Enée s’en aller.

La muse convertie d’Ennodius ne sut même jamais se dépouiller complètement des vieux ajustements mythologiques. L’épithalame composé pour le mariage du sénateur Maxime (Carm. I, 4), malgré que ce poème chante en définitive le triomphe du christianisme sur le paganisme, nous en fournit un curieux exemple.

Pour réaliser le programme pédagogique tracé par Ennodius il fallait d’autres maîtres que de vils mercenaires, faisant de l’éducation un vulgaire métier; il fallait des hommes comme Deutérius, à la fois vertueux et savants, dont l’exemple instruisit autant que les leçons. Et comme les jeunes étudiants courent grand risque de ne pas trouver ces maîtres dans les écoles, Ennodius leur signale ceux des personnages de Rome les plus distingués par leur naissance, leur talent et leur vertu, dont ils devront assidûment fréquenter les salons. Ce sont les patrices Festus et Symmaque, les patriciens Probinus, Céthègus, Boèce, Agapit; c’est Probus; c’est surtout Faustus.

Qui n’admirera ces nobles patriciens, la plupart élevés aux plus hautes charges, ouvrant leurs salons aux jeunes étudiants de province, pour les sauver des mille dangers de la capitale?

Les jeunes gens y trouvaient en outre un très grand profit intellectuel. Ces superbes demeures patriciennes étaient comme autant d’Académies où se donnait rendez-vous la société lettrée de Rome. Là se lisaient les poésies encore inédites des auteurs du jour. Là se critiquaient les derniers plaidoyers du Forum là se communiquaient les fines épîtres reçues des amis de province. Plus d’une fois la perspective des rigueurs de ces tribunaux sans appel, où ne manquaient pas de faux délicats « dont l’insupportable dédain méprisait tout et condamnait même ce qu’il y avait de mieux choisi » (I, 5), donna des inquiétudes à Ennodius. Plus d’une fois nous le surprenons suppliant ses correspondants d’épargner à sa lettre, qu’il juge trop peu châtiée, la censure de ce public (II, 20), où l’on avait accueilli si favorablement les œuvres littéraires de sa jeunesse (Opusc. v). Plus d’une fois aussi nous l’entendons menacer de ces mêmes rigueurs ses jeunes correspondants et leur inspirer par cette crainte salutaire, le souci du bon style (I, 10). Dans ces salons Faustus, Symmaque, Boèce et Probus étaient les arbitres du goût.

On comprend sans peine quels avantages de jeunes étudiants devaient trouver à être admis dans un pareil milieu. A la fois encouragés et dirigés dans leurs études, ils y récitaient leurs premiers vers, ils y déclamaient leurs premières dictions. L’aiguillon de l’émulation doublait l’activité de leur esprit. Les succès de l’un obligeaient les autres, et l’obligeaient lui-même à se maintenir au niveau atteint. Comment Simplicianus se fût-il négligé après que sa diction eut mérité les éloges des hommes les plus doctes de Rome? (VII, 19). Aviénus pourrait-il déchoir lorsque ses premiers discours ont circulé de main en main et que tout le monde les a voulu lire? (II, 11).

Dans ces salons académiques du VIe siècle, la dame romaine, l’antique matrone, devenue chrétienne, occupait un rang éminent. Son esprit cultivé ne se désintéressait point des questions de littérature ou d’enseignement, et sa vigilante sollicitude faisait retrouver aux jeunes étrangers leur mère absente.

Sur la fin de la République les dames romaines étaient, en général, assez savantes pour s’intéresser à l’instruction de leurs fils et la surveiller avec intelligence. Quintilien les invitait expressément à remplir ce devoir, il sentait combien leur concours dans l’œuvre de l’éducation était précieux.

Ennodius le sentait aussi et n’avait garde de négliger de si précieuses auxiliaires. Les grandes traditions de vertu et de science des Paule et des Stochie du siècle précédent, étaient encore en vigueur chez les dames romaines. Elpidie, fille du patrice Festus, que Boèce épousa en premières noces, écrivait d’élégantes poésies ; l’Eglise lui doit l’hymne des saints apôtres Pierre et Paul. Lorsque le moine africain, saint Fulgence, à son premier voyage à Rome (500), visita la maison du patrice Symmaque, il y trouva trois femmes aussi distinguées par la culture de leur esprit que par l’éminence de leurs vertus : la veuve Galla, la vierge Proba, consacrée à Dieu dès sa jeunesse et à laquelle Fulgence dédia ses deux traités de la Virginité et de la Prière, et Rusticienne que Boèce épousa après la mort d’Elpidie.

Parmi ces nobles dames de Rome, Ennodius en désigne deux comme particulièrement dévouées au bien de ses jeunes amis, Barbara et Stéphanie.

Ennodius avait connu Barbara dans le voyage qu’il fit à Rome vers 505. Béatus logeait sous son toit. Ces deux âmes se comprirent et s’apprécièrent. Dès lors, le diacre de Milan n’écrit plus à Rome sans penser à Barbara; jamais il ne cite le nom de la matrone, sans en faire le plus grand éloge. Les admirables lettres qu’il lui écrit témoignent de la sainte affection qu’il lui avait vouée, et révèlent une de ces grandes figures de Romaine chrétienne, oubliée à jamais dans la nuit de ces temps barbares si Ennodius n’eût buriné d’elle un portrait impérissable.

Il veut que Béatus lui communique l’épitaphe de Cynégie qu’il a composée et il ajoute : « Saluez Fidèle, Marcellus, Georges, Solatius, Simplicianus. Dites-leur : Si vous avez à cœur de suivre la sage direction de la matrone Barbara, fréquentez sa maison, ses parents et ses frères. La chasteté y règne et le luxe en est banni. Celui qui tiendrait une autre conduite ne doit pas espérer revenir vers moi » (VII, 29).

La noble veuve Stéphanie qu’Ennodius désigne à Ambroise et Béatus aux mêmes titres que Barbara, était sœur de Faustus. Le magnifique éloge qu’il en fait se trouve par là même pleinement justifié.

En adressant l’épitaphe de Cynégie au prêtre Adéodat, Ennodius le prie de saluer pour lui la dame Stéphanie ainsi que la dame Sabiana et la dame Fadilla (VII, 28). Ces deux dernières appartenaient donc aussi à la maison de Faustus.

L’œuvre d’éducation commencée sur les bancs de l’école de Grammaire, continuée à l’Auditorium et dans les salons littéraires de Rome, Ennodius la poursuivait avec non moins de zèle dans sa correspondance. On peut lire ses lettres à Béatus, à Arator, à Parthénius, à Messala. Il ne cesse d’adresser à ses jeunes amis d’utiles conseils et parfois de judicieuses critiques de leurs compositions. Un de ses grands soucis était de voir ces jeunes gens se former au style épistolaire. Il estimait que des fils de nobles familles devaient exceller dans ce genre de littérature (I, 11). Lui-même, dans une lettre à son ami Olybrius, trace du genre épistolaire des règles que l’on sera curieux de lire:

 « Comme le dit un personnage, d’une éloquence remarquable, c’est la règle du genre épistolaire d’être sans apprêt, et le comble du génie consiste dans une habile négligence. En ce genre, ce n’est qu’au détriment de l’agrément que l’on sue et que l’on se torture l’esprit. Qu’est-il besoin de mots forgés à l’enclume pour donner de ses nouvelles et en demander? Dans ces relations le mieux est de nous présenter le front dépouillé de tout ornement : l’intimité de la conversation répudie l’apparat du diadème. Le commerce épistolaire atteint sa perfection dès lors qu’il ne paraît pas y prétendre (II, 13). » Il faut avouer qu’Ennodius n’apporte pas toujours dans ses lettres la simplicité dont il fait ici la loi du style épistolaire les mots et les phrases « péniblement forgés à l’enclume » n’y font pas défaut, mais la règle n’en est pas moins juste et nettement formulée. Sa correspondance, offre néanmoins de beaux modèles de cette charmante simplicité.

Citons encore ce qu’il écrit à Aviénus : « Chacun, il est vrai, donne ses lettres une forme subordonnée à son propre génie. Souvent vous y verrez dominer la solennité ; quelquefois vous y découvrirez les indices de la sincère affection qui les aura dictées ; mais le plus souvent, sous l’apparence trompeuse de l’amitié, lorsqu’on perce le voile et qu’on regarde au travers, on ne découvre au fond qu’un habile déguisement.

« Pour moi, les pages sont le miroir de la conscience, L’absent ose à peine y rechercher les preuves de l’amitié, mais l’œil y distingue clairement ce que le discours y recèle de simplicité ou d’artifice. L’intelligence interprète de l’écriture, déchire les nuages de la parole : elle fauche dans les mots et s’ouvre un sentier qui la mène promptement au fond du sens. (III, 31).

III

Après ce coup d’œil rapide jeté sur l’œuvre littéraire d’Ennodius, nous avons à considérer en lui l’avocat, et le rôle du barreau romain au commencement du VIe siècle.

Nous l’avons déjà remarqué, Théodoric dépouilla le sanguinaire et grossier attirail de la barbarie pour adopter le raffinement administratif et social de la civilisation romaine.

D’ailleurs le spectacle seul de cette civilisation et de ses œuvres exerçait sur l’imagination des Barbares un tel empire que tout en ruinant et foulant aux pieds la société romaine, ils faisaient tous leurs efforts pour l’imiter. Les meilleurs éléments du monde barbare venaient au-devant de l’influence romaine, prêts à se laisser absorber et transformer.

Aussi par la force des choses, une fois les barbares établis dans l’Empire détruit, y eut-il un réveil puissant et fécond de la civilisation romaine. Elle domina et métamorphosa les vainqueurs.

« Deux causes entre beaucoup d’autres, ont produit ce résultat : La puissance d’une législation civile forte et bien liée; l’ascendant naturel de la civilisation sur la barbarie[31] ».

La loi romaine pouvait seule régler les rapports nouveaux qui s’établirent soit entre les nouveaux venus, soit entre eux et les romains. Seule cette loi était en mesure d’y suffire. Les Barbares, tout en conservant leurs coutumes, tout en demeurant les maîtres du pays, se trouvèrent pris, pour ainsi dire, dans les filets de cette législation savante.

Ce fut la conséquence nécessaire du partage des terres.

Pour fixer les Barbares au sol envahi et leur inspirer l’amour de la paix publique, il fallait les rendre propriétaires.

Le partage des terres et des habitations, qui devait être si douloureux pour les romains dépossédés, s’opéra sans trop de difficulté (Cassiod. Var., II, 15, 16). Les conditions en furent empruntées, sans y presque rien changer, à la législation impériale sur les logements militaires. Les Barbares établis empruntaient de ce fait, à titre définitif, la condition de soldats romains logés chez l’habitant. La loi romaine attribuait à l’hôte un tiers du logement et laissait au propriétaire les deux tiers. Ce fut la règle suivie, sauf que parfois le barbare prit pour lui les deux tiers et ne laissa au propriétaire romain qu’un tiers pour sa part.[32]

Ainsi le partage des terres fut en réalité non un acte de barbarie basé sur le droit du plus fort, mais une disposition légale basée sur le droit romain. Ce fut un romain, un ami d’Ennodius, le patrice Libérius (IX, 23), que Théodoric chargea d’opérer ce partage en Italie.

« Mis en possession de leurs nouveaux domaines, les barbares cessèrent d’être un danger pour la propriété et pour La sécurité publique. Leurs intérêts se confondirent avec ceux du reste de la population. Et ces hommes, qui avaient été les plus cruels ennemis de l’ordre social, se virent amenés, par le jeu de la fortune, à en être les plus énergiques défenseurs ».

Malgré le vieux préjugé dont s’inspirait l’aristocratie romaine pour repousser toute alliance avec les barbares, on voit, au temps d’Ennodius, la loi qui interdisait le mariage entre les Romains et les Barbares, n’être plus rigoureusement observée et les deux races fusionner. Parthénius, fils d’une sœur d’Ennodius, a pour père un Germain.

Malheureusement, en Italie comme en Gaule, l’arianisme fut chez les Goths un obstacle permanent à la fusion de cette nation avec les Romains catholiques.

En définitive les Barbares établis dans l’Empire se mêlaient peu aux Romains et il semble qu’il était naturel aux uns et aux autres de continuer à vivre chacun sous le régime de leur loi nationale.

Mais dès lors qu’ils furent fixés au sol comme propriétaires et qu’ils eurent pris une part des terres romaines, les Barbares furent obligés d’adopter pour les conserver, le code qui les régissait. C’était alors le code Théodosien. Théodoric jouait trop à l’empereur romain pour y rien changer. Alaric II à Toulouse en fit publier en 506 une édition spéciale pour ses Wisigoths, et Gondebaud en donna une à ses Bourguignons.[33]

Ainsi par la force des choses le droit romain survivait à l’Empire.

Or les conquérants avaient beau posséder le sol et disposer même de l’autorité civile, ils n’échappaient pas aux querelles et aux procès ; procès entre eux, procès avec les habitants primitifs. Comment plaider, comment obtenir justice sans le concours des hommes qui possédaient la science du droit romain, en entendaient et en parlaient la langue et se trouvaient par leur éducation ou la pratique qu’ils en avaient déjà, initiés aux secrets de l’éloquence du barreau? En un mot, comment se passer des avocats et des jurisconsultes romains?

L’élément barbare avait dominé tant qu’il était sur pied de guerre, mais dès lors que le Goth devenait citoyen, l’élément romain allait reprendre le dessus.

Ennodius comprit à merveille la puissance du barreau dans cette société mixte.

Par une conséquence nécessaire non seulement les charges judiciaires mais toutes les magistratures du nouvel Etat seraient recrutées, comme par le passé, dans le barreau romain. Ce ne serait plus, il est vrai, comme au temps de la puissance romaine, sous l’inspiration de la politique, puisque les Romains étaient les vaincus, mais par la nécessité où se trouvaient les souverains barbares et leurs peuples de recourir au talent et à la science des membres du barreau. L’homme de la parole, l’orateur demeura donc l’homme d’Etat par excellence de ces temps nouveaux, comme il l’avait été sous la République romaine, et encore longtemps après l’établissement du régime impérial.

Pour rendre à l’aristocratie romaine l’influence que l’invasion des barbares lui avait fait perdre, lui remettre en main la direction des affaires publiques et finalement sauver par elle ce qui survivait de la civilisation romaine, il fallait la ramener à l’étude du droit.

Cinquante ans auparavant Sidoine Apollinaire, tombé des marches du trône impérial dans l’obscurité de la vie privée et retiré dans sa villa d’Avitacum, avait déjà poussé le cri d’alarme.

Il voyait l’aristocratie romaine se diviser en deux courants. Les uns, et c’était le grand nombre, fiers de leur supériorité et dédaigneux des faveurs des nouveaux maîtres barbares, acceptaient d’être exclus des charges publiques, renonçaient à l’espoir d’y parvenir et, retirés dans leurs terres, tombaient dans l’insouciance et s’abandonnaient aux douceurs de l’oisiveté. Une société de choix, le culte des arts et des lettres, charmaient leur luxueuse solitude. Tels Apollinaire, parent de Sidoine, à Voroange, et Tonance Ferréol à Prusianum, dans le voisinage de Nîmes; tel Léonce à Bourg, superbe villa sise sur les collines qui dominent le confluent de la Dordogne et de la Garonne.[34]

D’autres, cependant, se plaçaient courageusement en face de la réalité, acceptaient le fait accompli, entraient dans les curies municipales, dans les tribunaux, et briguaient même les hauts emplois à la cour des rois barbares où leur supériorité n’avait pas trop de à se faire jour. Déjà Théodoric II formait sa cour de Toulouse de Gallo-Romains et d’évêques, et éloignait de son trône ses conseillers couverts de peaux.[35]

Ennodius reprit énergiquement l’idée de Sidoine Apollinaire. Nous avons vu plus haut comment il s’employa de toutes ses forces à remettre en honneur parmi les fils de famille, le culte des lettres et de l’éloquence.

Cet effort aura un brillant résultat. Comme par le passé le barreau sera le séminaire des dignités;[36] Ennodius pourra écrire au jeune Marcianus fils de Stéphanie sœur de Faustus et de l’avocat Astérius, avocat lui-même : « ... Certes la Ligurie n’est pas inféconde en hommes de mérite! elle nourrit pour le Forum des jeunes gens auxquels volontiers la Curie ouvrira ses portes. On sait qu’il n’y a pas loin de l’avocat au sénateur: à ceux qui honorent la toge, la tunique palmée sourit et leur ouvre ses plis » (V, 2). La tunique palmée était réservée aux consuls et autres hauts dignitaires. C’est encore ce que constate le roi Alaric lorsque, par la plume de Cassiodore, il annonce au Sénat qu’il a élu sénateur le questeur Félix: « ... Apprenez, dit-il, à connaître notre questeur et sachez qu’il a commencé à se rendre recommandable par l’exercice de l’éloquence. En plaidant comme avocat il remporta de si nombreuses victoires que son élection aux plus hautes dignités s’imposait d’elle-même... Orateur éloquent, avocat de grande autorité, sa renommée était déjà un gage de succès pour les causes qu’il acceptait de défendre; car on ne pouvait croire, qu’il fut impossible de démontrer le bon droit d’une cause qu’un tel avocat prenait en main. N’eusse point été un dommage public que de laisser de côté un tel homme ?... ».[37]

Nous voyons en effet les jeunes amis d’Ennodius s’élever par l’éloquence et la science des lois aux plus hautes charges de la cour. Arator fut avocat renommé avant d’être promu, jeune encore, aux charges de secrétaire du palais et d’intendant des finances. Parthénius que nous trouvons en 544 maître des offices et Patrice,[38] avait charmé de son talent oratoire les peuples du Rhône et du Rhin; la douceur de sa parole avait ravi la cour des rois ; en Espagne et sur Le Danube, la foule accourait pour jouir de son éloquence « abondante comme les flots du Tage ». Citons encore les deux frères Décoratus et Honorat, jeunes Liguriens d’un rang modeste. D’abord avocats, Décoratus à Rome et Honorat à Spolète, ils parvinrent l’un et l’autre à la charge de questeur, c’est-à-dire de grand chancelier.[39] Cette même charge de questeur fut remplie par Ambroise, une première fois sous Théodoric, une seconde fois, en 527, sous son successeur Athalaric.

Ainsi se vérifiait encore le mot de Sidoine Apollinaire que les avocats ne cessaient de plaider que pour être élevés aux dignités.[40]

Cet effort, sans doute, n’aura qu’un résultat momentané. Malgré ce regain de vitalité, le vieux régime romain devra bientôt disparaitre; mais il y aura une période de transition qui permettra à l’Eglise Romaine de recevoir dans son sein les peuples nouveaux et de Les préparer au nouvel état politique de l’Europe qui sera le moyen-âge.

Voilà pourquoi avec la conversion des peuples nouveaux au VIe siècle, l’ère du vieux monde romain se ferme d’une manière définitive. C’est plus qu’un fait d’ordre religieux, c’est le début d’une civilisation nouvelle. Des débris de l’Empire surgissent les nationalités.

Mais si l’Eglise, par ses évêques et ses moines, prépara les peuples nouveaux à une civilisation nouvelle, ce ne fut point pour ruiner et abolir la civilisation romaine.

Au contraire, le christianisme fut son arche de salut.

L’Eglise était essentiellement romaine. Sa langue liturgique, ses basiliques, les arts quelle appelait à donner de l’éclat au culte, en un mot tout ce qu’il y avait d’humain en elle, lui venait de Rome.

Aussi l’on peut dire que, l’empire détruit, l’Eglise resta l’héritière de la civilisation romaine christianisée, et la transmit dans la mesure du possible aux peuples nouveaux.

Les évêques et les moines n’ont pas seulement sauvé les bibliothèques en transcrivant les manuscrits; c’est une de leurs gloires, mais il en est une autre, celle d’avoir sauvé, en les faisant adopter des barbares convertis, la civilisation et les arts de Rome.

Ennodius constitue un des principaux anneaux de cette chaîne littéraire qui par Cassiodore, Isidore de Séville et Bède le Vénérable, se rattache à Alcuin pour transmettre aux écoles de Charlemagne et au Moyen-âge, les secrets de l’Antiquité.

L’influence du barreau romain dans le monde nouveau issu de l’invasion des Barbares était accrue encore, par suite des immunités juridiques accordées à l’Eglise.

A la barre des tribunaux ecclésiastiques aussi bien qu’à celle des tribunaux civils, l’élément romain comme la loi romaine dominaient exclusivement.

Or au temps où le diacre Ennodius plaidait à leur barre, les tribunaux épiscopaux avaient acquis dans le monde romain une importance considérable. Leur juridiction était très large et comprenait non seulement les affaires ecclésiastiques proprement dites qui étaient exclusivement de leur ressort, mais aussi les affaires civiles.

La première épître de saint Paul aux Corinthiens est la charte fondamentale des tribunaux épiscopaux. L’apôtre veut que les chrétiens ne prennent pour juges que des chrétiens et qu’ils désignent eux-mêmes quelqu’un pour remplir cette parmi eux (I, Cor. vi).

Saint Clément commente le texte de saint Paul: Les chrétiens ne doivent pas recourir à des juges païens. Il règle la procédure d’après les constitutions des Apôtres: Les audiences auront lieu le lundi et pourront se poursuivre, si c’est nécessaire, jusques au samedi. Les diacres et les prêtres siègeront et jugeront, comme des hommes de Dieu, en toute justice. Les deux plaideurs s’étant présentés, comme la loi l’ordonne, comparaitront ensemble devant le tribunal. Ils seront entendus, après quoi te jugement sera prononcé en toute conscience. Mais auparavant les juges auront fait tous leurs efforts pour les amener, par l’intervention de l’évêque, à un arrangement à l’amiable.[41]

Nous trouvons sous le règne de Constantin les évêques en pleine possession d’exercer les fonctions de juges. Le préfet du prétoire Ablavius demanda au prince quel cas il devait faire des jugements ainsi rendus par les évêques. Constantin lui répondit par un rescrit où il fait allusion à des dispositions antérieures prises par lui dans Le même sens, les résume et les remet en vigueur. Il y décide deux points essentiels : D’une part les sentences des évêques, sous quelque forme qu’elles soient rendues et quelle que soit la nature de la cause, doivent être tenues pour décisives, sans appel et absolument exécutoires. D’autre part quelle que soit l’affaire en litige, qu’elle soit à son origine ou déjà engagée devant un tribunal civil, que l’on en soit aux plaidoiries ou que même le tribunal ait déjà commencé à prononcer la sentence, dès l’instant que l’une des parties choisit d’être jugée par l’évêque, lors même que la partie adverse s’y refuserait, le tribunal est dessaisi et, sur le champ, sans hésitation, l’affaire est dévolue à l’évêque dont le jugement restera sans appel.

Constantin ajoute pour le cas où l’évêque est cité comme témoin, que le témoignage d’un seul évêque suffit et qu’après ce témoignage il n’y a pas lieu d’entendre d’autres témoins.[42]

Des faits nombreux prouvent qu’en réalité les évêques, dès les premiers temps de l’Eglise et dans la suite, exercèrent parmi leurs chrétiens, la fonction de juge, même en ce qui concerne les affaires civiles. Saint Grégoire le Thaumaturge rendait la justice à Néocésarée.[43] Saint Ambroise était si accablé par la multitude d’affaires qu’il avait à juger, qu’à peine lui laissait-on le temps de respirer.[44]

Comme l’indique le rescrit de Constantin, tantôt les parties en litige prenaient tout d’abord l’évêque pour juge; tantôt elles en appelaient à l’évêque de la sentence rendue par les juges séculiers, pour la faire casser ou réformer.

On trouve dans saint Ambroise des exemples de ces deux cas.

Sur le premier il écrit qu’en vertu du précepte de l’Apôtre et de l’autorité dont il est revêtu, il a rendu la justice, et ce sont les parties qui l’ont exigé de lui.[45]

Ailleurs, il affirme qu’il a cassé d’injustes sentences des magistrats et même des jugements confirmés par rescrit des empereurs contraires à la justice.[46]

Ainsi même les sentences impériales n’étaient pas au dessus du jugement de l’évêque et l’on pouvait en appeler à son tribunal.[47]

Les évêques se plaignirent souvent de l’inconvénient qu’il y avait pour eux d’avoir à se consacrer à ces fonctions judiciaires. Synésius, évêque de Ptolémaïde en Egypte, s’en trouvait si accablé, l’obligation de juger les causes séculières lui inspirait une telle répugnance qu’il supplia pour ce motif l’assemblée des évêques de le de charger de l’épiscopat, mais il ne put l’obtenir. Du reste, lorsque le devoir de sa charge l’exigeait. Synésius ne reculait pas devant l’obligation de rendre la justice. Le préfet de la province Andronicus et le magistrat Tonans abusaient de leur autorité pour commettre des injustices. Synésius les jugea et prononça contre eux la sentence d’excommunication.

Par un rescrit daté de Milan et adressé au préfet du Prétoire Eutychianus, Honorius, en 398, remit en vigueur la loi de Constantin sur le pouvoir judiciaire des évêques, en la mitigeant dans une certaine mesure. Il faut que les deux parties soient d’accord d’en référer au jugement de l’évêque. Nul ne peut être cité malgré lui devant ce juge. D’autre part l’évêque lui-même ne remplit cet office que parce qu’il le veut bien et ne siège que de son plein gré.[48]

Il est vrai que les évêques considéraient la fonction de juge comme une obligation de leur ministère dont ils ne pouvaient se dispenser. Saint Augustin se plaint que les plaideurs l’assiègent et ne lui laissent aucun loisir pour vaquer à l’oraison et à l’étude. Il a beau s’efforcer de les éloigner par de pressantes exhortations sur le mépris des biens de la terre, il n’y gagne rien. Bien loin de se retirer, ils insistent, ils pressent, ils supplient, ils font du tumulte, finalement ils s’imposent et l’obligent à juger.[49] Son historien Possidius raconte que sollicité non seulement par les chrétiens mais encore par les partisans de n’importe quelle secte, le saint évêque écoulait les causes avec une attention pleine de bonté. Il prolongeait l’audience jusques à l’heure des repas et même parfois, à jeun, jusques à la fin du jour. Il ne négligeait point de donner à ses clients des conseils salutaires à leur âme et ne leur demandait pas autre chose que d’être dociles à sa voix et de pratiquer fidèlement les vertus chrétiennes. Souvent on le consultait sur les affaires et il donnait par lettres des conseils.[50]

Un pouvoir judiciaire si absolu exercé par les évêques, leur donnait au milieu des peuples un prestige considérable, et saint Augustin remarque malicieusement que les plaideurs le saluent chapeau bas.

Quoique les évêques jugeassent les affaires des laïques, les proconsuls et les préfets des provinces ne se mêlaient nullement des affaires des clercs. Tout au plus écrivaient-ils parfois sur ces affaires à l’évêque, mais l’évêque en restait le juge absolu et unique. Au concile de Chalcédoine, Dioscore, évêque d’Alexandrie, fut jugé par les seuls évêques. Or l’accusation relevait contre lui plusieurs griefs de droit commun. Gratien prescrivit que l’on observât pour les affaires ecclésiastiques la procédure en usage dans les causes civiles. D’après ce rescrit daté de Trèves, 1er juin 376, les causes criminelles, surtout celles qui peuvent entraîner la peine capitale, restent dévolues aux juges séculiers.

Par un rescrit adressé à Optat, préfet d’Egypte (385), Théodose indique d’une manière formelle que les affaires des clercs doivent êtres jugées par les évêques.[51]

C’était la pratique constante; les empereurs y tenaient la main et s’il y eut des tentatives de dérogation, elles vinrent des ecclésiastiques en cause qui fuyaient le jugement de leurs pairs.

Une conséquence immédiate de l’autorité judiciaire reconnue aux évêques par les pouvoirs publics, fut de les faire « entrer en partage du genre d’autorité exercé dans la société romaine par les jurisconsultes; ils participèrent comme eux à la législation et les lois nouvelles reçurent l’empreinte manifeste et inévitable du christianisme)[52] ». Alaric II ne promulgua son édition du code Théodosien révisé, abrégé, annoté à l’usage de ses sujets, et n’en rendit par décret les lois exécutoires qu’après en avoir soumis le texte rédigé par une commission de jurisconsultes et de prêtres, à l’approbation des évêques.

Ainsi l’autorité juridique des évêques s’imposait même aux princes ariens comme était Alaric II.

C’est qu’en effet l’évêque du Ve siècle, n’est pas seulement le pasteur des âmes, le docteur des intelligences, le guide dans la foi; l’évêque est le gardien vigilant, le défenseur, le père de la cité.

Valentinien I avait créé la fonction de défenseur de la cité defensor civitatis ou defensor populi. Cette magistrature élective alla naturellement aux évêques, tout désignés pour l’exercer et dans la suite ils en furent titulaires de droit.[53]

Cyr et son territoire, par le fait de l’animosité d’un haut personnage, n’avait pas bénéficié d’une remise générale d’impôts et restait lourdement grevée. L’évêque, Théodoret, prit en main la cause de son peuple. Il écrivit à Proclus, patriarche de Constantinople, et le pria de plaider la cause de sa ville auprès du préfet du Prétoire et de celui de la province. Il en écrivit à l’impératrice Pulchérie elle-même. Il lui dépeint la misère extrême où sont réduits ses diocésains, les champs non cultivés, d’autres abandonnés; les citoyens obligés de payer les impôts pour ceux qui ont déserté: les uns réduits à la mendicité, les autres à la fuite.

Une lettre au consul Momus nous apprends que Théodoret a édifié, à l’entrée des églises, des portiques ouverts au public; il a construit deux grands ponts; il s’est préoccupé de doter sa ville de bains publics et, comme il l’avait trouvée dépourvue d’eau de source, il a établi un aqueduc et cette cité qui manquait d’eau, en est maintenant inondée.

En administrateur soucieux de la prospérité de sa ville, son premier soin fut d’y amener des hommes expérimentés en tous les arts nécessaires. Il y attira d’habiles médecins et les détermina à s’y fixer. Au nombre de ces derniers il cite comme un homme qui honore son art et l’exerce avec succès le prêtre Pierre.[54]

Si les prêtres étaient admis, sous le patronage de l’évêque, à pratiquer l’art de la médecine, à plus forte raison les clercs pouvaient-ils exercer la profession d’avocat.

Du reste dès lors qu’il y avait des tribunaux épiscopaux où se jugeaient non seulement les causes des clercs mais aussi celles des laïques qui en appelaient à l’évêque, ou choisissaient de préférence sa juridiction pour le règlement de leurs affaires, ces tribunaux eurent non seulement leurs juges ecclésiastiques mais aussi leurs avocats, selon le mode du barreau romain.

Il en résulta l’institution d’un barreau d’Eglise. Il arriva sans doute aussi que les mêmes avocats plaidaient tantôt devant les tribunaux civils, tantôt devant le tribunal de l’évêque. Ou bien encore un avocat civil, qui entrait dans le clergé, comme Ennodius, ajoutait à ses premières fonctions qu’il continuait à exercer, celles d’avocat ecclésiastique. La correspondance d’Ennodius montre l’avocat en exercice dans ce vieux monde romain tombé aux mains des Barbares. Ses lettres révèlent les mœurs juridiques au VIe siècle comme au siècle d’Auguste les discours de Cicéron.

Ennodius, romain dans l’âme, a suivi la vieille tradition qui voulait que toute l’éducation convergeât vers l’éloquence, que tout romain fut orateur, que tout citoyen fut avocat. Son talent est très apprécié et il déclare avec modestie que sans avoir le mérite de la science et de l’érudition, il a souvent à soutenir, dans les causes qu’il plaide, la réputation de parfait avocat (II, 27). Il est très soucieux de la mériter. Citoyens et clercs lui confient leurs causes et il se prête à tous (VII, 12), preuve qu’il plaide aussi bien à la barre des tribunaux civils qu’à celle des tribunaux ecclésiastiques. D’autres passages de ses lettres précisent ce fait et le rendent évident. Il va plaider s Ravenne à la demande de Senarius, un des dignitaires de la Cour (VI, 27); chargé par l’abbé Etienne d’une affaire où ses moines avaient à plaider contre un misérable clerc devant l’évêque de Milan, il se défie de la vénalité trop connue des juges milanais, qui sûrement étaient des laïques, car il conseille à l’abbé d’envoyer à Ravenne solliciter l’appui de Faustus. En sa qualité de Préfet du Prétoire ou de Questeur, Faustus avait tout pouvoir sur les juges civils. Il lui appartenait de les instituer, de les révoquer, de châtier les juges provinciaux prévaricateurs (III, 4).

Lorsqu’il plaidait cette affaire Ennodius avait renoncé à la vie mondaine.

Très lié avec l’illustre avocat Olybrius dont il célèbre l’éloquence et que Cassiodore appelle le Grand Olybrius[55] il se recommande à lui comme avocat des causes ecclésiastiques et le prie, s’il a quelque affaire avec l’Eglise, de la lui confier de préférence, invoquant du reste le dévouement qu’il a mis dans diverses causes auxquelles Olybrius s’était particulièrement intéressé (II, 13). C’est bien en qualité d’avocat ecclésiastique qu’il doit plaider une cause où l’évêque (de Milan) se trouve engagé, et qui est soumise à l’arbitrage d’Agapit (V, 26). Au contraire, c’est comme avocat civil qu’il recommande à Faustus un de ses clients évincé de son héritage et auquel il le prie de rendre bonne justice en réformant le jugement qui l’a condamné. Ce client en appelait donc des juges ordinaires au questeur du palais qui connaissait des appels et Ennodius, son avocat, appuyait son appel (IV, 15).

Il est consulté par ses clients et c’est encore comme avocat qu’il dicte po