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CATHEDRAL CHURCH
OF SAINT ENNODIUS AND
SAINT VERONICA
AT WENCHOSTER
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à LA TABLE D'ENNODIUS ENNODIUS
Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer
LETTRES
LIVRE II
livre I

LIBER SECUNDUS
|
LIVRE SECOND
|
EPISTOLA I
ENNODIUS ARMENIO
CONSOLATORIAM
|
LETTRE I
ENNODIUS
A ARMÉNIUS
LETTRE
DE CONSOLATION
Arménius, cousin d’Ennodius, restait inconsolable de la mort d’un
fils enlevé à
la fleur de l’âge. Ennodius extrêmement touché de la douleur de
son ami, lui adresse cette lettre de consolation. Arménius fit
peindre un tableau où l’artiste représenta le jeune enfant
offert par les anges à notre seigneur. Ennodius composa
l’inscription (ii
Carm. 34),
dont le dernier vers
Vectores meruit candida vita pios (01)
semble avoir inspiré l’ode de Reboul,
Un
ange au radieux visage...
qui
en est comme le commentaire; Cette peinture décorait apparemment le
baptistère qu’Arménius fit construire sans doute en souvenir de ce
cher fils. Sur tes murs de cet édifice il fit peindre les martyrs
dont les reliques y étaient déposées. On doit croire que le corps de
son fils y fut enseveli. Ennodius a immortalisé cette œuvre disparue
par les beaux vers dont il la décora
(ii
Carm. 20). |
|
Diu, frater carissime,
festinante voto consolatoriam ad te paginam dum misi, ne putarer vel
mihi subducere fletus, non verba compono, et in lamentationis
dispendiis facere de gemitibus decora sermonum, debitum planctum per
loquelae schemata dissipare: cum contra amicitiarum religionem et
consanguinitatis vincula, secretum conscientiae patescat hostilis,
si cum possis dupliciter defunctum flere, non facias: id est, si
oculorum ministerio nequaquam jungas oris officium. Ubi, dum lumina
stimulis acta doloris illacrymant, ferinta sunt verba plangentis?
Sed ego, hominum sincerissime, qui tristitiae tuae obsequium in omni
debeo parte quod valeo, moerorem meum in quo tibi comes sum, volui
scriptione testari: ne in una aetate effusarum interciperetur
memoria lacrymarum, vel aestimaret posteritas me in filii tui morte
hoc solum debuisse quod solvi: habens in hac via venerandorum
exempla pontificum, quorum imitatione nobilitantur, quos in umbram
meri a concluserunt. Ambrosius noster decedentem germanum teste
afflictionis suae libello prosecutus est. Quem cum recenset secuta
proles, et scriptoris bene meminit, et in Satyri fratris ejus obitu
lamenta conjungit: quia ejus provisione contigit recentem dolorem
ostentare dum loquitur, et ante legentium oculos semper exhalantia
spiritum jam diu defuncti membra monstrare; nec unquam pati
veterescere relationis fide funus, quod anni potuerunt sepelire
transacti. His ita se habentibus, oculorum flumina refrena, et
animum, si placet, ad ejus verba converte, qui tibi flens consolator
occurrit.
Amisisse te filium pene
unicum et bonae indolis, quod patria non minus requirit affectio,
provinciae ululatus ostendit, cum ad solatium gemituum tuorum suos
jungens, quid de eo censeret, testatur universitas. Tu tamen inter
ista quasi specialis mali pressus nece concluderis, nesciens
temperandum quod per multorum dispersum corda commune est. Quare
ergo propriam aestimes anxietatem, quam suam per affectum tuum
fecere quamplurimi? Tecum, ut de cognata gente taceam, Gothus
affligitur; et tu adhuc, quasi solus propriis aestibus subjacens
inclinaris? Instruant te, quaeso, veterum ornamenta majorum: et a
moeroris ad bonam valetudinem intentione restituant. Abraham unicum
filium morti quasi pius pater, quod majus est, laetus exhibuit, et
ad necem filii mucronem genitor misericors praeparavit. Tu
translatum coelesti judicio, quasi orbatus, inquiris: et quem non
obtulisse sacrilegium fuit, hunc oneras fletibus evocatum. In qua
causa Davidicum tibi occurrat exemplum, qui feretrum filii ovans, et
Deo referens gratias antecessit, quod dignatio superna de venerandi
prophetae semine, quem forte muneraretur, acciverat. Tu si ejus
aemulator non prorumpis in gaudium, certe tempera sub aliqua
praedicti imitatione moestitiam. Replicabis forsitan, vix is a
aegris animo posse suaderi, et in gravi tribulatione locum non
habere consilia: orbatum non respicere quidquid hortatur ad vitam:
unicum desolatos habere in evocanda morte subsidium. His addas, quod
frugi sobolem, et quo teneram aetatem vinceret, morum modestia
perdidisti: allegans juvenem tuum immaturos annos, qui peccatis
amici sunt, glorioso fine clausisse, et in aetatis naufragio ab eo
de portu animae fuisse tractatum.
Quibus ego dolorum tuorum
fomentis, licet moestus, opponam. Minus peccavit, quod immaturus
abruptus est. Junxit ad vitam perpetuam melioris saeculi quod in
ista servavit: poenitentia quam eum egisse loqueris, etiam si in
ipso non invenisset quod dilueret, invenerat quod ornaret: quae
quoties innocentibus datur, coronam pro humilitatis affectione
conciliat.
Ad haec respondeas: Quo me
vertam, frater, qui praeter lacrymas in praesenti luce nihil habeo?
Adjiciam, Dei proximitatem invenire posse hominem, qui de homine non
laetatur. In loco filii succedere posse conscientiam, quae sanctos
ejus haeredes inveniat. Non unam ergo viam, si audire digneris,
vitae melioris ostendam: licet tua non egeat monitore perfectio; nec
magistro opus sit ei quem fecerunt actuum suorum emendationes et
honestamenta conspicuum: nisi tantum ut adhortationis quam consilio
tuo et prudentiae debes, fidem diligenter expendas; et ad coelestium
munerum affectum te revoces, unde vitales auras et accipimus et
amamus; et gratum nobis sit beneficium, cujus colimus et veneramur
auctorem.
Ista sunt, quae brevi
sermone dolens magna contexui; ruptam singultibus contestationem pro
styli ubertate dirigens, dum muto lamenta colloquiis.
|
Longtemps, frère très cher, malgré le vif désir que j’en avais, j’ai
retardé de vous adresser une lettre de consolation. Je craignais de
paraître faire trêve à mes larmes pour discourir et au lieu de
lamentations et de gémissements, rechercher des ornements
littéraires, des figures de rhétorique au lieu de l’expression
lamentable de notre deuil. Car n’est-ce pas dévoiler un cœur rebelle
aux lois qu’imposent les devoirs sacrés de l’amitié et les liens du
sang que de négliger de payer à un défunt le double tribut des
larmes et des lamentations? Quand vit-on sous l’aiguillon de la
douleur les yeux fondre en larmes sans que cette douleur ne
s’exprimât en paroles plaintives? Mais moi, ô le plus loyal des
hommes, moi qui ai le devoir de prendre à votre tristesse toute la
part qu’il m’est possible, ce chagrin qui m’accable en même temps
que vous, j’ai voulu l’attester par écrit, car un jour viendrait
peut-être où le temps aurait effacé le souvenir des larmes versées
et la postérité pourrait croire qu’à la mort de votre fils je ne
vous ai dû que ce que je vous aurais payé. Je n’ai du reste qu’à
suivre dans cette voie les exemples de vénérables pontifes. A les
imiter se trouvent illustrés ceux que leurs mérites personnels
laisseraient dans l’ombre. Notre Ambroise, à la mort de son frère,
l’honora d’un écrit témoin de son affliction. (02)
Les générations postérieures qui le lisent, joignent le pieux
souvenir de l’écrivain aux regrets que leur inspire la mort de son
frère Satyre. Grâce à son livre ou croit l’entendre encore exhaler
sa douleur; on voit sous ses yeux rendre l’âme ce défunt mort depuis
longtemps ; malgré les années écoulées, la relation qui en est faite
rend toujours présentes et inoubliables ses tristes funérailles.
Ainsi donc réprimez pour un instant les flots de larmes qui coulent
de vos yeux et prêtez, s’il vous plait, votre attention aux paroles
éplorées de celui qui vient vous consoler.
Vous
avez perdu un fils presque unique et doué des plus heureuses
qualités: la province entière, votre amour paternel en doit être
fier, la province entière l’annonce par ses sanglots. Pour vous
consoler le peuple tout entier joint ses soupirs aux vôtres et
montre par là quelle opinion il avait de lui. Et vous, au milieu de
ces témoignages de sympathie, comme si vous étiez sous le coup d’une
douleur absolument personnelle, vous vous y tenez renfermé.
Ignorez-vous donc qu’une peine s’adoucit dès lors qu’un grand nombre
de cœurs y prennent part et pourquoi vouloir considérer comme vous
étant propre l’angoisse que tant d’amis partagent en amour de vous?
Avec vous, pour ne rien dire de notre nation, le Goth est dans
l’affliction et vous, comme si vous pleuriez seul, vous restez
courbé sous le poids de votre amère douleur! Instruisez-vous des
exemples des anciens et qu’ils vous apprennent à tempérer votre
chagrin et à remettre votre esprit en paix. Abraham, comme un tendre
père, offrit à la mort son unique fils et, qui plus est, l’offrit
avec joie. Lui même, dans sa bonté, voulut préparer le glaive
nécessaire pour l’immolation de ce fils. Vous, lorsqu’un décret du
Ciel y a fait passer votre enfant, vous le redemandez comme si vous
l’aviez à jamais perdu et lorsque c’eut été un sacrilège de ne pas
l’offrir, vous êtes inconsolable de ce que Dieu l’ait appelé.
Rappelez-vous ici l’exemple de David aux funérailles de son fils
c’est avec des ovations et des chants d’actions de grâces qu’il
marchait devant le cercueil, parce que la divine bonté avait daigné
choisir un des enfants du vénérable prophète pour le couronner.
Vous, si à son exemple vous n’allez pas jusqu’à éclater de joie, du
moins cherchez à l’imiter de quelque façon en tempérant votre
tristesse. Vous objecterez peut-être que lorsqu’on est plongé dans
le chagrin on peut à peine entendre de pareilles exhortations; qu’un
cœur abîmé dans la désolation reste sourd aux conseils; qu’après la
perte d’un être si cher on ne fait plus cas de tout ce qui
engage à vivre et que la seule consolation est d’appeler la mort.
Ajoutez que votre fils était le jeune homme le plus vertueux, que la
pureté de ses mœurs relevait encore les charmes de sa tendre
jeunesse et que par la mort prématurée qui a glorieusement mis fin à
ses jours en un âge si critique, sa belle âme a touché au port sans
avoir connu les naufrages. A ces amères pensées, aliment de votre
douteur, quoique désolé moi-même, j’opposerai ces considérations.
Puisqu’il vous fut ravi par une mort prématurée, il a moins péché;
l’innocence qu’il a conservée en cette vie s’ajoute à sa gloire pour
la meilleure vie du siècle futur qui ne finira pas. Il a fait
pénitence, dites-vous; cette pénitence ne trouva en lui rien à
purifier, soit, mais elle trouva à orner. Lorsqu’elle s’ajoute à
l’innocence, l’amour de l’humilité dont elle procède, mérite la
couronne.
A tout
cela vous répondrez: vers quoi me tournerai-je, mon frère, moi qui
dans la vie présente n’ai plus d’autre ressource que les larmes?
J’ajouterai que l’homme qui ne trouve plus de consolation dans les
hommes de sa parenté peut en trouver en Dieu notre père. Au lieu du
fils qu’il a perdu, la conscience de voir ses héritiers ornés de
l’auréole de la sainteté pourra faire sa joie. Vous le voyez, si
vous daignez prêter l’oreille à mes paroles, je vous montrerai
plusieurs voies pour atteindre à une vie plus parfaite, bien que
pour toucher à la perfection vous n’ayez pas besoin de guide, et que
les leçons d’un maître soient inutiles à celui que la pureté de sa
vie signale aux yeux de tous comme un modèle. Vous les accepterez
toutefois ne fut-ce que pour fortifier, comme vous le devez, vos
bonnes résolutions et votre sagesse de ces exhortations, et vous
rappeler vous-même à l’estime des dons célestes : Ainsi la vie que
nous recevons de Dieu nous devient précieuse et ses bienfaits nous
sont agréables dès lors que nous honorons et vénérons celui qui en
est l’auteur.
Voilà ce
qu’en peu de mots j’ai pu vous écrire sous le coup de ma grande
affliction; je vous en adresse le témoignage entrecoupé de sanglots
tandis que pour vous parler je suspends mes lamentations. |
EPISTOLA II.
ENNODIUS SPECIOSAE.
|
LETTRE
II.
ENNODIUS
A SPECIOSA.
Pieuse et noble dame de Pavie pour laquelle Ennodius professait la
plus haute estime. |
|
Silentium meum dolor exigit,
qui passus est crescere, dum de vindicta cogitat, dispendia
caritatis.
Quid enim fieri potuit, nisi ut tacendo vicem restituerem litteras
deneganti; ut contemptus circa me, qui per abstinentiam venerandi
sermonis innotuit, dum subduco colloquia, pari mucrone feriretur?
Dicas forsitan, vindictam inimicam esse proposito. Sed omnia errata
ita computo, quasi legis obsequium, in quibus vos esse contingit
auctores. Quisquamne culpam putet facere quod fecisti, et plectendum
judicio divino censeat, quod a te processisse cognoscat? Aequo ergo
animo sustine quod deliqui: dum ea in re praecedis, lux Ecclesiae,
ipsa voluisti. Ego servo animum, quem promisi, ut in universis, si
mereor, aemulator existam. Cujus rei fidem, dum tacentibus vobis
taceo, et quod et loquentibus loquor ostendit. Ad scriptionis ergo
officium, postquam visus sum, me reduxi; qui hactenus intra
verecundum penetrale, quae non amabantur, verba continui; simili in
paginis pariturus obsequio.
Salve, mi domina, bonae
splendor sine nube conscientiae, et ad exemplum sanctae
conversationis in longum producere, et mei, si mereor, meminisse
dignare: epistolari dans veniam brevitati, quam in angustum arctavit
festinatio portitoris. |
La
douleur me force à rompre le silence. Il a servi ma vengeance mais
au grand détriment de l’affection. Et pourtant que pouvais-je faire
sinon me taire et payer ainsi de retour votre refus de m’écrire?
L’unique moyen d’avoir raison de l’indifférence dont j’étais l’objet
et qu’accusait assez votre persistance à me priver d’une parole que
je révère, n’était-ce pas d’user de représailles et de cesser
moi-même de parler? Vous direz peut-être que dans ma condition (de
diacre) c’est mal de se venger. J’en conviens, mais j’estime
conformes à la loi tous les errements dont vous êtes la première à
donner l’exemple. Qui donc se croirait coupable à faire ce que vous
avez fait? Qui estimerait digne des châtiments divins une
chose qu’il saurait procéder de votre initiative? C’est donc d’un
cœur léger que j’envisage ma culpabilité: dès lors que vous me
précédez en cette voie, vous la lumière de l’Eglise, c’est vous qui
en portez toute la responsabilité. Fidèle à mes promesses, je
persévère dans la disposition d’être en toute chose, si Dieu m’en
trouve digne, votre imitateur. La preuve: lorsque vous gardez le
silence, je me tais; lorsque vous parlez, je parle. Voilà pourquoi,
sur votre ordre, je me suis remis à écrire et de même que
précédemment je retenais dans une discrète réserve des paroles qui
n’avaient pas le don de plaire, de même je m’empresse, maintenant
qu’elles sont désirées, de les confier au parchemin de cette lettre.
Adieu,
ma chère dame, splendeur de la conscience pure de tout nuage; donnez
longtemps l’exemple d’une vie sainte et daignez, si je n’en suis pas
indigne, vous souvenir de moi. Excusez la brièveté de ma lettre; la
hâte du porteur me l’a imposée. |
EPISTOLA III.
ENNODIUS SPECIOSAE.
|
LETTRE III.
ENNODIUS A SPECIOSA.
Chargé par son évêque de Milan d’un message pour Erduic qui habitait
Pavie, Ennodius se faisait une joie d’y visiter Speciosa. Mais avant
d’entrer dans la ville il rencontra Erduic qui ne le laissa pas
aller plus loin. Il fait part à Spéciosa du chagrin que lui causa ce
contretemps. |
|
Quanto deprimuntur
peccatores suorum fasce factorum, quibus ab oculis tollitur quidquid
offertur, et ne in oblivionem desideria mittantur, vicinum fit, nec
contingi licet, omne quod cupiunt! Ad Ticinensem urbem votivam
susceperam necessitatem, et molesti itineris universa transieram;
aestimans hoc sacerdotem credere suis imperiis impendi, quod meo
militabat affectui: cum subito contra metas votorum summo labore
petitus jam de area fructus effugit. Proh dolor! qui me de
epistolari alloquio ad tragoediam vocas! Muros venerandae, post
religionis loca, propter te civitatis aspexeram: jam grati parabam
verba colloquii, vereor dicere, quod remansit; ne loquendo cogar
denuo sustinere transacta. Illustrem virum Erduic, quem me tu,
Ecclesiae decus, desiderare feceras, improvisus oculis casus
ingessit: ibi comites mei videre, quid peterem, ibi animi mei aestus
innotuit, quem ante sub praedictae claudebam umbra personae. Nescivi
occultare per caritatis tormenta quod volui, nec fucis aliquibus
colorare conscientiam. Moerentem me ad domum reduxit, qui
prolixioris itineris causas incidit. Fatigationis meae, fateor,
compendia non amavi.
Ecce contestationem
diligentiae meae et mentis asserui. Vestrum est, si vera dixerim,
vos interrogare, et animum meum affectionis vestrae aestimatione
cognoscere.
Domina mihi, saluto et
deprecor, ut libens per praesentium portitorem suggerenda cognoscas.
|
De quels
poids sont écrasés les pécheurs et quelle expiation de leurs fautes
lorsqu’ils voient leur échapper tout ce qui s’offre à leurs yeux et
que, pour aiguillonner encore leurs désirs, tout ce qu’ils peuvent
souhaiter se présente à eux, mais sans leur être accordé!
Une
mission dont je m’étais chargé, m’avait fait entreprendre le voyage
si désiré de Pavie et déjà tous les obstacles de ce trajet pénible
étaient franchis. Je me plaisais à considérer que dans la pensée de
mon évêque, toutes ces fatigues étaient supportées pour l’exécution
de ses ordres, alors qu’elles servaient si heureusement mon amitié.
Et voilà que tout à coup, sur le point de toucher au but et
d’atteindre l’objet de ms vœux, le fruit de tant de labeurs m’a
échappé. Oh! douleur! ce n’est plus une lettre c’est une tragédie
que j’écris! Déjà m’apparaissaient les murs de cette cité qui m’est
à cause de vous presque aussi vénérable que les lieux consacrés par
la religion; déjà je pensais à ce que j’allais vous dire au cours
d’un si agréable entretien : mais
j’hésite à vous conter le reste de crainte que ce récit ne me
renouvelle tout ce que j’ai souffert. L’illustre personnage Erduic,
qu’à cause de vous qui êtes l’honneur de l’Eglise, je désirais
visiter, vint tout à fait à l’improviste se présenter à mes yeux.
Mes compagnons virent alors ce que je désirais; alors se manifesta
sous son vrai jour l’ardeur qu’auparavant je tenais cachée sous le
couvert du susdit personnage; je n’ai pas su dominer la peine que
j’éprouvais et tenir secret ce que je voulais, ni déguiser le fond
de ma pensée. Le cœur gros de chagrin, je me laissai ramener chez
lui, puisque sa rencontre m’ôtait tout prétexte à prolonger mon
voyage; ma fatigue en était diminue mais ce fut, je l’avoue, bien à
contrecœur.
Vous
avez maintenant le témoignage de mon affection et de mes sentiments.
A vous, si je dis vrai, de vous interroger et de juger de mes
dispositions d’après l’amitié que vous me portez.
Je vous
salue, ma chère dame, et vous prie de vouloir bien apprendre du
porteur des présentes ce que j’aurais encore à vous dire. |
EPISTOLA IV.
ENNODIUS OLYBRIO.
|
LETTRE
IV.
ENNODIUS
À OLYBRIUS.
Epanchements d’amitié. |
|
Nulli dubium est inter
prudentes sacrae fidem promissionis impleri, et amicitiam quae
fertilibus est maritata fomitibus, fructuum nobilitate gaudere. Ego
conscientiam vestram appello jam statutis fidelibus obligatam. Ego
tanquam de bonae arboris reditu, ita de caritate mutua idoneus carpo
poma possessor: nulla partium in aucupio discessionis quod fieri
voluit neget impletum. Apud Deum votis aut supplicium debetur, aut
praemium. Ego in me religiosi, in vobis nobilissimi consideratione
propositi, ad effectum inter nos concordiae aestimo pervenisse quae
coepta sunt: nec adolescentibus gratiae et in novam lucem
erumpentibus frugibus verborum potuit negare commercium; cum culpa
dignus sit, qui in vicinitate positus noluit primus incipere. In hac
ergo parte pudoris volens vitare dispendium, nolo evadere opinionem
temerarii, dummodo ad effectum me ostendam pervenisse perfecti.
Opportunissimum portitorem
sarcina imperiti sermonis oneravi, affectu delinquens, per quem qui
peccaverit, et veniam meretur et gratiam. Rogo ergo salutationis
effusissimae debitum solvens, ut si me cordi habetis, de uberrimi
ostendatis directione colloquii: quia sicut amoris elocutor et
copiosus assertor es, ita nescis alicui blanda sermonum fucatione
deludere. |
Nul ne
met en doute parmi les Sages qu’une promesse sacrée ne doive être
tenue et que l’amitié née de sentiments généreux ne produise des
fruits excellents. Quant à moi j’en appelle à votre conscience que
lient des conventions auxquelles elle doit être fidèle: oui, comme
le propriétaire d’un bon arbre qui sait le faire produire, je
cueille les fruits de notre mutuelle affection. De part et d’autre
on ne pourra nier que ce que l’on a souhaité durant les incertitudes
de l’absence, n’ait été réalisé. Dieu répond aux vœux qu’on lui
adresse soit par le châtiment, soit par des faveurs. Lorsque je
considère la sainteté de ma vocation religieuse et la haute noblesse
de votre profession, j’estime que ce que nous avons entrepris l’un
et l’autre devait aboutir à l’union de nos cœurs, et lorsque je vois
déjà grandir et se produire les fruits de cette amitié, je n’ai pu
me refuser à entamer un entretien, car il n’y a pas d’excuse pour
celui qui se trouve à portée et ne veut point parler le premier. En
cela si je cherche à ne pas mériter le reproche de fouler aux pieds
toute modestie, je ne prétends nullement ne pas être taxé
de témérité et je m’en console pourvu
que je paraisse avoir atteint le résultat auquel a droit de
prétendre le parfait littérateur.
Voici
que j’ai chargé ce porteur si opportun, d’un bagage indigeste où
l’art fait absolument défaut. J’ai péché par excès d’affection ;
c’est une faute qui mérite à ceux qui s’en rendent coupables et
l’indulgence et des faveurs. Je vous prie donc, en vous payant le
tribut de mes salutations les plus empressées, si j’ai quelque place
en votre cœur, de me le montrer en m’adressant une très longue
lettre; car de même que vous savez parler d’amour avec éloquence et
que vous ne tarissez pas lorsque vous en donnez l’assurance, de même
vous êtes incapable de vous jouer de quelqu’un en le payant de mots. |
EPISTOLA V.
ENNODIUS LACONIO.
|
LETTRE V.
ENNODIUS A LACONIUS.
Lettre d’amitié. |
|
Nunquam inter amantes
silentio bene multatur offensu. Gravius inventorem percutit
vindictae novitas,
quam errantem. Nefas est pro emendatione culparum culpas adhiberi;
dum studio curationis, qui medetur aegrescit. Volui taciturnitatem
quam circa me hactenus, mei immemores servastis, imitari. Sed homo
levis animorum fortium non potui aequare contemptum. Victus sum
naturae fragilitate, confiteor; et quod vos credo computare inter
vitia plus amando styli abstinentiam effusa loquacitate pensavi, et
longi dolorem silentii sermonis ubertate composui.
Exspectans quidem a vobis
praevium munus in litteris: sed nolui mihi ipse, dum diu taceo,
negare responsum; aestimans, quod loquendo, formam dare, nisi
loquendo, non possem: proinde, domine mi, salutationis debendae
obsequium solvens, perlatorem praesentium ad vos specialiter
destinatum solita dignatione suscipite, et sublatum de consuetudine
scribendi usum reparate, ne in damnum gratiae parcitas contingat
ista verborum. |
Ce n’est
jamais, entre amis, une bonne façon de faire expier une offense que
d’y employer le silence. Celui qui a recours à cette vengeance d’un
nouveau genre, en souffre plus que le coupable. Il ne faut pas pour
corriger d’une faute se rendre soi-même coupable, ni que le souci de
guérir les autres en fasse prendre la maladie. J’ai voulu imiter le
silence obstiné
que jusqu’à ce jour, me laissant dans
l’oubli le plus profond, vous avez gardé à mon égard; mais la
douceur de mon caractère ne m’a pas permis d’égaler dans
l’expression de mon mépris les esprits fortement trempés. Je n’y ai
pu tenir, je l’avoue; vaincu par la faiblesse de ma nature (vous
allez, j’en suis certain, le considérer comme un défaut), lorsque
vous négligez de m’écrire je vous en aime davantage et je vous le
témoigne par une plus longue lettre; votre long silence me désole et
je ne m’en console qu’en prolongeant mon entretien. J’attendais, il
est vrai, de vous la faveur d’une première lettre, mais je n’ai pas
voulu, en gardant plus longtemps le silence, me priver moi-même de
la réponse; j’estime que l’unique moyen pour moi de vous amener à me
parler c’est de vous adresser moi-même la parole.
Or donc,
mon cher Seigneur, je vous rends, comme je le dois, l’hommage de mes
salutations et vous prie d’accueillir avec votre bienveillance
accoutumée le porteur des présentes que je vous ai dépêché tout
exprès. Et puisque vous avez perdu l’habitude d’écrire,
remettez-vous y, car rien ne contribue à refroidir la sympathie
comme de se montrer avare de paroles. |
EPISTOLA VI.
ENNODIUS POMERIO.
|
LETTRE
VI.
ENNODIUS
À POMÈRE.
Il y
a tout lieu de penser que, lors de son voyage en Gaule (494),
Ennodius n’avait pas manqué d’entrer en relation avec le célèbre
grammairien Julien Pomère. Venu d’Afrique, Pomère s’était fixé à
Arles. Il y fut ordonné prêtre et y devint abbé. Sa
réputation, comme grammairien, fut si
grande, que les esprits les plus éminents, tels que les Césaire et
les Rurice, se faisaient gloire de suivre ses leçons.
Ennodius écrivait assez fréquemment à Arles, où
il comptait encore des parents et où résida longtemps sa sœur
Euprépie. Une de ces lettres, écrite, paraît-il, sans trop de soin,
tomba sous les yeux de Pomère qui émit à son sujet une
appréciation peu avantageuse. Ennodius en fut instruit et, blessé
dans
(03).
Cette lettre donne une très haute idée
de l’éclat des lettres et de la prospérité des écoles dans le midi
de la Gaule au commencement du VIe siècle. |
|
Quousque tantum licebit
absentiae? quousque fama nobilis epistolaribus destituta commerciis
veterascet? Nolo evadere opinionem temerarii, dummodo ad notitiam
possim pervenire perfecti. Volo esse paginarum praevius destinator,
ut Galliarum bona ad Italiam migrent, sine ullo formae suae
translata dispendio. An forsitan putabas te in quocunque loci
delitescere, quem scientiae lux longe positorum monstrabat aspectui?
Et nisi me in laudibus tuis, domestica quid relatio, sed per
imperitiam sui pauper angustet, et amplissima meritorum tuorum
praeconia perlatoris arctet exilitas; utriusque bibliothecae fibula
perfectionis ex gemino latere venientis partes maximas momordisti,
procurando ut tali ingenium tuum saturitate pinguesceret. Taceo
summam coelestis collatam beneficii, et dotibus sine humano
adjutorio supernis instructum. Recte enim hoc aestimatur venire de
superis quod inter homines nullo constat exemplo. Sed haec melius
secuturis, vita comite, censeo reservanda temporibus: ad illud
venio, in quo me sejunctissimus instruxisti. Quantum habui
praesentium portitoris sancti Felicis assertio, in epistolis meis
sine cura dictatis Romanam aequalitatem, et Latiaris undae venam
alumnus Rhodani perquirebas. Sollicitus, credo, scrutator et
diligens, quid lima poliret, invenit, dum per infabricata verba
discurreret. Nescimus qua quid mente homo legerit, quod hac profert
deliberatione sententiam? Maxime cum scriptum sit:
Ipse parens vatum, princeps Heliconis Homerus.
Judicis excepit tela severa notae.
Rogo et si indigenas, et si
inter studiorum suorum palaestra versatos fulget Latinitas, mirum
dictu, si amat extraneos. Periculum facere de eloquentiae pompa non
debeo, nec praesumo, qualiter quis valeat experiri; cum professionem
meam simplici sufficiet studere doctrinae. Si me tamen quondam
studiorum liberalium adhuc nobilitate gaudentem aliquis tali dente
tetigisset, parassem vel quod ad excusationem esset idoneum, vel
quod non puderet objectum.
Nunc vale, mi domine, et
circa me ecclesiasticae magis disciplinae exerce fautorem. Scribe
vel manda, Melchisedech parentes quos habuerit, explanationem arcae,
circumcisionis secretum, et quae propheticis mysteriis includuntur.
Ista quae sunt saecularium schemata, respuantur, caducis intenta
persuasionibus, telae similia Penelopae. |
Faudra-t-il toujours m’abstenir de vous écrire? faudra-t-il laisser
mon nom tomber tout à fait dans l’oubli, faute d’entamer un commerce
épistolaire qui le rendrait illustre? Je consens à passer pour
téméraire pourvu que je puisse me faire connaître d’un homme qui
possède la perfection. Je veut être le premier à écrire afin de
faire passer à l’Italie les trésors littéraires de la Gaule dans
toute leur excellence. Vous pensiez peut-être pouvoir quelque part
rester ignoré, vous qu’une science éclatante manifestait jusques aux
confins du monde? Et je voudrais proclamer vos mérites si la
pauvreté de mon talent et mon insuffisance ne m’empêchaient de les
célébrer dignement ; je voudrais
montrer comment vous avez nourri votre esprit de ce qu’il .y a de
plus parfait dans les deux littératures (grecque et latine) et
qu’elle force votre talent a tiré de cet aliment. Je ne dis rien des
dons merveilleux que vous avez reçu du ciel et dont vous vous
trouvez pourvu sans le concours de personne, car nous devons
attribuer à une faveur divine ce dont on ne trouve point
d’exemple chez les hommes. Mais je me réserve, si Dieu me prête vie,
de revenir plus tard sur ce sujet et de le traiter avec plus de
soin.
J’en
viens à la façon dont, malgré la distance qui nous sépare,
j’ai été l’objet de vos leçons. D’après ce que le porteur des
présentes, le saint homme Félix, a raconté, une de mes lettres
dictée sans soin étant tombée sous vos yeux, vous y avez recherché,
vous le nourrisson des muses du Rhône, ce que vaut la littérature de
Rome et quelle est la mesure du talent en Italie. Le critique
attentif et délicat, trouva matière à limer, n’ayant sous les yeux
qu’une grossière ébauche. Je ne sais avec quelles disposition fut
faite cette lecture pour qu’il en soit résulté une pareille sentence
surtout lorsque je me rappelle ce qui est écrit que « le père de
la poésie, le prince de l’Hélicon, Homère lui-même ne fut pas à
l’abri des traits acérés de
la critique ».
La
langue latine jette de l’éclat chez les indigènes et chez ceux qui
s’y sont initiés dans ses propres écoles; mais c’est une merveille
de voir avec quel succès elle est cultivée par les étrangers. Je ne
veux point entrer en discussion sur l’éloquence ni m’arroger le
droit de peser la valeur littéraire de chacun: il suffit à ma
profession de m’appliquer à la doctrine. Si pourtant autrefois,
lorsque, jeune encore, j’étais épris des beautés littéraires,
quelqu’un m’eut blessé d’un tel coup de dent, je n’eusse pas manqué
de lui servir une réplique qui meut permis et de me justifier et de
n’avoir pas à baisser pavillon.
Maintenant adieu, mon cher seigneur, et songez plus à me favoriser
de vos leçons sur les matières ecclésiastiques. Ecrivez ou
mandez-moi quels parents eut Melchisédech, quel était le plan de
l’Arche, le symbole de la circoncision et ce que renferment les
mystères des prophéties. Laissons les sujets profanes, semblables
par leur frivolité à la trame de Pénélope. |
EPISTOLA VII.
ENNODIUS FIRMINO.
|
LETTRE VII.
ENNODIUS A FIRMIN.
Eloge de ses talents
littéraires, incurie des porteurs, lettres perdues |
|
Exigat licet amor, quod non
potest implere perfectio, et impetret caritas, ut per loquelae
audaciam quae ornare poterat, pereat spes tacendi: maxime cum sit
dicendi, ut Tullius refert,
nisi cum necessaria, nimis inepta conditio. Sed inter narrationum
vias et itinera aperienda falce doctrinae, teneri nescius virium
consideratione regnat affectus. Imperatoris loco dominatur semel
penetrabilibus cordis infixa dilectio; credens quod non de verborum
pondere vel pompa capiatur, qui de absentis propinqui est salute
sollicitus: nec existimat quod nasci possit offensa de gratia: hoc
ad laetitiam satis esse conjiciens, si optatam nuntiet epistola
sospitatem. Sed vos, quos libra peritiae in eloquii lance pensabit,
quibus ubertas linguae, castigatus sermo, Latiaris ductus quadrata
constat elocutio; quaeritis nimirum in aliis quod exercetis,
quaeritis quod amatis: nos ab scholarum gymnasiis sequestrati,
arentis ingenii guttis quaedam oceani fluenta provocamus, quasi
lychnis contra solis radios pugnaturi. Mei macies longe se monstrat
studii; et nisi excusetur pietate garrulitas, dispendium proprii
pudoris est quod amavi. Vena quidem linguae a generis fonte
trahitur; et fervore genuino solet fetura nobilis incitari. Ego mea
sum impar prosapia: me dotibus vestris quasi peregrinum scientiae
plenitudo non tetigit: ego vos tantum laudare magis quam imitari
valeo. Et quamvis nondum in me ad florem venerit matura facundia, et
pressus onere gratiae solvendi deserar facultate; committo tamen
cymbam tenuem placido mari; quia parum ab ingratitudine differt muta
gratulatio. Unde nascitur ut prospera quae de vobis perlatoris
relatione cognovi, inter coelestia mihi beneficia computentur. Et
quamvis deberem reddere sermonis officium: sed quia portitorum
negligentia fecit ut directae a vobis aut retinerentur aut
perderentur epistolae: ego tamen verecundiam meam in statione
degentem ad incerta deduxi, et totum me legendum sapori vestro
committo.
Salve, mi domine, et amantem
vestri frequentibus colite muniis litterarum. Circa quae studia
pigrum esse nec diligentem convenit, nec facundum. |
On
accorde à l’amour d’exiger ce que le défaut de talent ne permet de
produire qu’imparfaitement. et lorsqu’il faudrait pour orner le
discours les audaces de langage qui nous manquent, l’amitié ne nous
laisse pas la ressource du silence, même lorsque c’est le cas de
répéter avec Tullius que si l’on n’y était forcé ce serait une
énorme ineptie que de parler en de telles conditions. Mais dans le
domaine des récits et à travers ces sentiers qu’il faut se frayer
avec la faux de la doctrine, l’affection que la considération de
notre incapacité ne saurait enchaîner, impose en souveraine ses
lois. Une fois fixée au fond du cœur l’amitié y exerce son empire,
persuadée que le poids des mots et la pompe du langage ne sauraient
toucher celui que préoccupe la santé d’un parent éloigné; elle
estime qu’on ne peut s’offenser d’une faveur et qu’il suffit pour
nous combler de joie qu’une lettre nous apporte les bonnes nouvelles
que nous souhaitons. Mais vous, dont le talent a été mûri par
l’expérience, vous qui possédez en un style châtié l’abondance du
langage, vous qui maniez à la perfection la période latine et savez
à merveille façonner un discours, il est tout naturel que vous
recherchiez chez les autres ce que vous pratiquez, que vous leur
demandiez ce qui fait vos délices. Nous qui nous trouvons éloignés
des écoles et ne pouvons profiter des leçons qui s’y donnent, nous
sommes réduits à n’opposer aux flots de l’océan que le mince filet
de notre aride talent; nous ressemblons à celui qui voudrait opposer
aux rayons du soleil la faible lumière d’une lampe. La pauvreté de
mon savoir éclate au loin et si mon bavardage ne trouvait son excuse
dans l’amitié, mon affection me ferait taxer d’impertinence. Le
génie de la langue, il est vrai, découle de la race et les nobles
productions de l’esprit en sont le fruit naturel; mais je suis
inférieur à ma parenté. Comme si je ne vous étais qu’un étranger, je
n’ai rien des talents ni de l’immense savoir qui vous sont propres.
Incapable de vous imiter, c’est tout au plus si je puis vous louer.
Bien que mon jeune talent d’écrivain n’ait pas encore atteint sa
maturité et qu’accablé sous le poids de vos faveurs, je sois dans
l’incapacité de payer une si lourde dette, je ne laisserai pas
néanmoins de confier ma frêle nacelle aux flots d’une mer
tranquille, car n’est-ce pas de l’ingratitude que de ne pas
manifester sa reconnaissance? Dites-moi donc, je vous prie, d’où il
vient que je compte au nombre des bienfaits divins les bonnes
nouvelles que le porteur m’a données de
votre personne? Je n’avais, il est
vrai, qu’à répondre de même de vive voix; mais comme il faut
attribuer à l’incurie des porteurs si les lettres que vous m’avez
adressées furent retenues en route ou perdues, je n’ai pas hésité à
tirer mon amour propre de la retraite où il se tenait à l’abri et je
m’expose sans réserve à la critique de votre lecture.
Adieu,
mon cher Seigneur, et daignez honorer quelqu’un qui vous aime de la
faveur de fréquentes lettres. C’est un soin qu’il n’est permis de
négliger ni à l’amitié ni à l’éloquence. |
EPISTOLA VIII.
ENNODIUS APOLLINARI.
|
LETTRE
VIII.
ENNODIUS
A APOLLINAIRE.
Amitiés. Ennodius se plaint que les lettres sont fréquemment
interceptées. |
|
Pro voto militant desideriis
propriis necessitates alienae, dum in gaudium nostrum aliquorum
precibus exhibemus obsequium. Quis non pretio propter se quaereret
quod alteri sub hac occasione praestatur? Debent mihi nunc
perlatores praesentium debita mea, et non solum me ad solutionem non
pertrahunt, sed se fatentur obnoxios. Non est incuriae, quod raro a
me scripta prorogantur: similia frequenter, ut nunc reperi, bona
subtrahunt. Inveniant ergo hujus beneficii fructum, si me diligitis,
portitores. Qui sicut a me ea quae erant offerenda, exegerunt; ita
ad vos, ut opinor, scriptionis commercio optata perducunt.
Domine mi, salutationis
obsequia restituens, Deum precor ut haec vobis in bona valetudine
porrigantur, et reddatur illico pagina, quae meam quaerat, vestram
nuntiet sospitatem. |
Les
exigences d’autrui servent nos vœux et répondent à nos propres
désirs lorsque c’est pour notre joie que nous faisons preuve de
condescendance. Qui ne rechercherait pour soi, même en y mettant le
prix, ce qu’en cette occasion il donne aux autres? Ainsi ce n’est
pas moi qui dois aux porteurs des présentes, mais eux qui me sont
redevables; et non seulement ils ne me pressent pas de les payer,
mais ils se reconnaissent mes débiteurs. Il ne faut point me taxer
d’incurie si je vous écris rarement : il arrive fréquemment, et je
viens d’en avoir
la preuve, que les lettres sont
interceptées. Que les porteurs reçoivent donc, si vous m’aimez, la
récompense de ce service car s’ils ont exigé de moi ce qu’il
convenait de vous envoyer, ils vous apportent, je pense, des lettres
comme vous désirez en recevoir.
Mon cher
seigneur, en vous rendant les hommages de mes salutations, je
demande à Dieu que les présentes vous trouvent en bonne santé et que
sur le champ vous rendiez une réponse pour demander de mes nouvelles
et me donner des vôtres. |
EPISTOLA IX.
ENNODIUS OLYBRIO.
|
LETTRE IX.
ENNODIUS A OLYBRIUS.
Lettre d’amitié. |
|
Vix aliquando mihi ea quae
diu cupita sunt ex sententia successerunt, ut sitim quam ex
litterarum vestrarum ardore conceperam, eloquentiae divitis unda
satiaret, et aestus quos exspectatio longa geminaverat, arridentia
labiis fluenta restinguerent. Sed cur me ad votorum asseram summam
fuisse perductum, cui majus nascitur de impetratione desiderium, dum
de sermonum vestrorum flumine pectus ardescit?
Ostenditur mihi liquido,
quam sit rerum nescia mens humana, quae, dum pretium propriae
ambitionis intelligit, assuescit plus amare ad quod tarde pervenit;
et dum abundat in praesentia quo delectetur, magis superest quod
requirat. Nunc confiteor, in litteris vestris superforaneam
cautionem mei aestimator expavi: ubi dum secundis in altum loquelae
vestrae portarentur vela proventibus, et in obsequio militaret
quidquid spirat; remigium vestris dicitis deesse colloquiis. Non est
licita, veri diligentia sequestrata quam pingunt verba, formido:
remis opus est, quotiens nullo flaminum puppes juvantur impulsu: his
non eget, cui secundam navigationem fecit conspiratio devota
ventorum. Sol facibus non juvatur; nec lunaris globi claritudinem
minorum siderum aliquando illustravere collegia. Domine, ut supra,
honorem salutati exhibens, precor, ut apud magnitudinem vestram
studiorum meorum fructu non caream: postquam vobis quid cuperem non
celavi, ut scriptionis operam quam hactenus protulistis, styli
frequentia vel ubertate pensetis. |
Enfin ce
que je souhaitais depuis si longtemps m’arrive au gré de mes désirs
: Cette soif ardente de vos lettres qui me dévorait, les flots
abondants de votre éloquence la rassasient; ces ardeurs que
redoublaient encore les longueurs de l’attente, les ondes qui
coulent séduisantes à mes lèvres, les apaisent. Mais pourquoi
affirmé-je que je suis au comble de mes vœux, alors que les faveurs
obtenues ne font qu’accroître mes désirs et que les flots de vos
discours, qui devraient apaiser ma soif, l’irritent davantage?
En ceci
j’apprends clairement combien la raison humaine a peu l’intelligence
des choses; elle ne sait bien apprécier que ce qu’elle désire; elle
a coutume d’estimer davantage ce qui ne s’obtient que plus tard et
malgré que nous possédions en abondance de quoi être heureux, nous
ne savons point renoncer au désir de l’infinité de choses qui nous
manquent. Et maintenant, je l’avoue, lorsque je me considère, je
demeure stupéfait de la précaution bien superflue que vous prenez
dans votre lettre de vous excuser, et lorsque vous atteignez le
comble de la perfection du style, que vous y voguez à pleines voiles
et que tous les vents vous sont favorables, vous dites que le
souffle manque à vos discours et que vous auriez besoin de rames! Il
n’est pas permis de concevoir une crainte chimérique et qui ne
repose que sur de fausses allégations. On a besoin de rames lorsque
les vents apaisés ne soufflent pas pour pousser les navires. Mais on
n’en a que faire lorsque les vents propices conspirent à procurer
une heureuse navigation. Les flambeaux n’ajoutent point à la lumière
du soleil, et toutes les étoiles réunies ne rendront jamais plus
brillante la clarté de la lune. En vous offrant, seigneur, comme
ci-devant, l’hommage de mes salutations je prie votre grandeur de ne
pas me priver de ce que méritent les élans de mon affection pour
elle, et puisque je ne vous ai point caché ce que je désire et que
déjà vous daignez m’écrire fréquemment, veuillez même le faire
longuement. |
EPISTOLA X.
ENNODIUS FAUSTO.
|
LETTRE
X.
ENNODIUS
A FAUSTUS.
Il le
félicite des précoces succès
oratoires de son fils
Aviénus. Invocation des saints. |
|
Meritum meum regnator
coelestis si attenderet, aut exigua bona adipiscerer, aut magna
supplicia; et mei idoneus aestimator, quo meritis pervenire non
poteram, voto non tenderem. Sed gratias illi, qui delicta nostra sic
ne extollamur resecat, ut spem ad latiora perducat.
Domini Avieni dictionibus a
me debentur ista praeloquia: qui necdum ad bonam valetudinem
reductus, animum meum sollicitudinis catena laxaverat, dum adhuc
inter spem et metum anxii vota penderent, naturam respiciens
indicavit quo tonaret eloquio. Judicio quidem ista praeceperam, et
altricem nobilis metalli venam in thesauris quos pepererat
agnoscebam. Sed etiam in hoc peccator evenire vix credidi, quod
assequi non merebar. Verum dico, teste divina clementia, si sunt
aliqui in Liguria, qui de litterarum possunt genio et splendore
judicare: vos crediderunt in illa dictione laborasse, quam aetati
praejudicans canus jam in puero sensus excoluit.
Sed ista magis illis cum
lacrymoso gaudio dixi, quos aut effusus sanguis albo curiae
coelestis ascripsit, aut clara confessio: qui secundis confirment
primordia nostra successibus.
Vos famuli humilitate et
obsequio salutans, opto inter quaevis, dum istis animum relaxatis,
adversariorum mala gaudere. Nihil est enim in quo possimus
inimicorum damna sentire. Hoc nobis Deus contulit, quod invidia
terrena non subtrahat. |
Si le
roi du ciel considérait mon mérite il ne m’accorderait que de minces
faveurs, si même je n’encourais pas, de terribles châtiments. Juste
appréciateur de ce qui m’est dû, je me garderais d’ambitionner ce
que je ne puis mériter. Mais rendons grâces au seigneur qui pour
nous maintenir dans l’humilité nous corrige de nos errements et
relève ainsi nos espérances.
Je dois
ce préambule aux dictions (04)
du seigneur Aviénus. À peine convalescent et lorsque nous étions
encore partagés entre l’espoir et la crainte, il ainsi dissipé mes
cruelles inquiétudes. Il s’est souvenu de sa race et nous a donné un
échantillon de ce que sera son éloquence. J’avais, il est vrai,
prévu ses succès et je savais quels riches trésors d’éloquence il
tenait en réserve. Mais encore ici
j’osais à peine espérer ce que je ne méritais pas d’obtenir. Je le
dis aujourd’hui et j’en atteste la divine miséricorde, s’il y a en
Ligurie des gens capables de juger du génie littéraire et de sa
splendeur, ils vont sûrement croire que vous avez vous-même
collaboré à ce discours, œuvre d’un jeune homme dont la précoce
sagesse égale celle des vieillards.
Mais
toutes ces choses, je les dis surtout, et avec des larmes de joie, à
ceux qui par le martyre ou par l’éclat avec lequel ils ont confessé
la foi, ont fait inscrire leur nom au nombre des élus; qu’ils
daignent assurer à ces débuts une suite heureuse.
Je vous
salue et tout en vous rendant les humbles devoirs d’un serviteur, je
suis disposé, tant ce que vous m’écrivez m’a fait plaisir, à m’en
réjouir envers et contre tous. Dans ces dispositions, en effet, nos
ennemis sont impuissants à troubler notre sérénité. Dieu nous donne
en cela une joie que la jalousie humaine ne pourra nous ôter. |
EPISTOLA XI.
ENNODIUS FAUSTO.
|
LETTRE
XI.
ENNODIUS
A FAUSTUS.
Nouvel éloge des discours du jeune Aviénus. |
|
Quid faciam, quando
rescribenda vos scribitis, et pro bono praescientiae coelo vobis
obsequente concessae, quidquid alienum pectus potuit investigare,
narratis? Liquet supra hominem esse, duorum sic implere personas.
Sed ad illum referantur ista, qui praestitit.
Ego tamen remittere me
orationem, per quam in umbram antiquus Tullius trudetur, non
promisi. Quippe qui acceptum quaternionem sub majori, quam ingenio
meo commodabat, celeritate reddideram: dum fidei serviens, quae ad
profectum poterant pertinere contempsi. Nihil apud me de veneranda
tunc dictione remanserat, nisi quod ad fructum, quantum aestimo,
bonae opinionis reposcenti memoria furante subduxeram. Nolo dicere,
quale fuerit quod invitus restitui, quale etiam quod amavi: ne
manifesto credatis vos alleganda sine sui dispendio praedixisse.
Curis meis tamen super hac parte, serenae lucis meae domni Avieni
miseratio, licet incipientis, tamen jam probata succurrit, quamdam
schedulam quae ipsi remanere potuit, ostrum mihi nobilitatis
ingessit: hanc hactenus habui: inde sum et locutus, et sapui. Sed
postquam et aliena beneficia jussus sum pendere, perlatore eam
sequente destinabo: non eam in me pro peccatis meis intelligens
benevolentiam, ut quod externorum muniret ingenia, bene credulus non
negarem; sciens me hominibus, quod impugnat propositum, cautione
misceri. Verum dico, illo teste cui nota sunt omnia, a me illas
mundi ore, celebratas dictiones vestras, quod credo inscitia mea
fieri, cuiquam dari nec tormenta compellunt.
Domine mi, salutationem
reverentiae vestrae exhibens, contestor quia negligentia judicium
meum, nec adulatio impugnat affectum. |
Que me
reste-t-il à faire puisque vous écrivez vous-même ce que je pourrais
vous répondre et que par le don de prescience dont le ciel vous a
favorisé, vous exposez d’avance tout ce que l’intelligence des
autres pourrait trouver? Il faut reconnaître que cette faculté de
remplir le rôle de deux personnages dépasse la mesure ordinaire de
l’humanité; mais sachons rapporter ce don à celui qui en est
l’auteur.
Quant à
moi, je n’ai point promis de renvoyer le discours qui doit faire
pâlir la gloire de l’antique Tullius, pour la bonne raison que je
mis à rendre le cahier un empressement plus grand que ne comportait
la lenteur de mon esprit, et pour être fidèle à ce soin, je renonçai
à en tirer tout le profit possible. Ainsi je ne gardai du précieux
discours par devers moi que ce que, par amour pour la bonne
réputation de l’auteur, ma mémoire voleuse avait pu en soustraire.
Je ne dirai point en quoi consista le choix et ce que, bien à
contrecœur, du reste, je restituai, et ce que je gardai avec amour,
pour que vous n’ayez pas lieu de penser que, sans d’ailleurs lui
faire tort, vous
l’aviez d’avance indiqué. Au reste le seigneur Aviénus, dont la
gloire m’illumine, a déjà malgré sa jeunesse donné de telles preuves
de son indulgence que je suis pleinement rassuré sur cet objet. Il
m’a fait parvenir un papier que je considère pour moi comme un titre
de noblesse : Depuis que j’ai cet écrit j’en tire toute mon
éloquence et ma sagesse. Mais puisque je dois renoncer aux bienfaits
d’autrui, je le renverrai par le prochain courrier. Je le fais sans
éprouver en moi ce sentiment de bienveillance qui nous empêche de
refuser ce qui peut être utile à l’esprit des autres; je sais me
mêler au public avec prudence, malgré ma vocation (05).
Mais j’en atteste celui à qui rien n’est caché, ces dictions que le
monde est unanime à louer, louanges qui sont la condamnation de mon
incapacité, ces dictions qui sont les vôtres, tous les tourments du
monde ne pourront me forcer à les donner à qui que ce soit.
Mon cher
seigneur, je prie votre Révérence d’agréer mes salutations et
l’assurance que jamais la négligence n’amoindrira mes sentiments à
son égard, ni la flatterie mon affection. |
EPISTOLA XII.
ENNODIUS ASTYRIO.
|
LETTRE
XII.
ENNODIUS
A ASTYRIUS.
Ennodius dans une précédente lettre
à Astyrius (I, 24),
s’était permis de lui adresser quelques observations sur la rudesse
de son style. Astyrius prit mal la chose et répliqua par une
lettre qu’Ennodius compare ici plaisamment aux oracles des
prophètes. Il se justifie et reproche à son cousin
d’écrire à tout le monde la même
formule de lettre, se contentant de changer l’adresse. |
|
Propheticis oraculis
sublimitas tua praestat obsequium, et ad fidem veterum sanctionum
militat novellis excessibus. Providisti ne segnior admonitio
remaneret valetudine subtracta neglectui. Scriptum enim est per Dei
cultores, quorum aures prudentium debeat doctrina transire, quos
falsi sermonis sapore pertrahere; allegans perire monita, quae in
alia constitutis deliberatione praestantur. Ego tamen loco humilis,
lingua mendicus, solis antea necessitudinis stimulis verba concessi,
et ad contestationem diligentiae, prioribus litteris exhibui sub
sanguinis libertate responsum. Nunc male est animo, quod injuriarum
fructu carens, sumpsisti forsitan mentita apud te urbanitate
jactantiam: nesciens quod auctorem repetunt tela, quae indocilis
adversus alterum manus emiserit. Quis putet contumeliam, quae solam
conscientiam destinantis affligit? Improborum natura est, hoc
sentire de omnibus quod merentur, et in malis solatium nusquam
videre innocentiam. Tormenta sunt maculatae conversationis non sibi
credere esse participes. Haec illa mente descripsi, qua memor
propositi odium compellor debere criminibus. Nullum dens meus, nisi
de se tetigit confitentem: dum vitia incessimus, reum ira
manifestat. Nam injurius sim, si styli loco vomerem sentiam, aut
mihi scripta computem, quae relegens non agnosco. Scit enim Dominus,
quia si non nostro nomine notata fuisset epistola, ad quem fuisset
directa nescirem. Tibi habe facetias tuas: aut illis rese va cum
quibus vobis sine oris officio, per clandestinae familiaritatis
communionem clamor est actuum.
Ecce salutationis
honorificentiam solvens deprecor, ut in dirigendis epistolis loca,
tempora, personas attendas: ne quod ego ad me scriptum non computo,
alterum forsitan laedat. Quia aestimo te hujus epistolae formulam ad
plurimos destinasse, et sola nominum commutatione, eam per singulos
sine meritorum consideratione transmittere. |
Votre
sublimité prend conseil des oracles des prophètes et sur la foi de
leurs antiques sentences elle se livre à de nouveaux écarts. Vous
avez avisé à ne pas laisser mon admonition vieillir dans l’oubli et
perdre de son efficacité. Il fut écrit en effet par les serviteurs
de Dieu dont la doctrine mérite d’arriver aux oreilles de ceux
qu’inspire la prudence et de les attirer par la saveur de leurs
discours, que l’on perd sa peine lorsque l’on adresse des monitions
à des gens qui ont une autre manière de voir. Quant à moi, d’humble
condition, d’un langage pauvre, ce n’est que pressé par les
exigences de la parenté que je vous ai ainsi parlé et seul, le désir
de vous témoigner mon affection a dicté la réponse de ma précédente
lettre, écrite avec la liberté qu’autorisent les liens du sang.
Maintenant je vois avec peine que perdant tout le profit de vos
injures, vous paraissez prendre, sous les dehors trompeurs d’une
fausse urbanité, des façons de jactance. Vous ignorez que les traits
lancés d’une main inexpérimentée reviennent frapper celui qui les a
tirés. Qui donc considérerait comme outrageante une parole dont aura
seul à rougir celui qui l’a prononcée? C’est le propre des méchants
de penser de tout le monde ce qu’eux-mêmes méritent, et c’est leur
consolation de ne voir nulle part l’innocence. Le tourment d’une vie
criminelle c’est de croire n’avoir pas de complices. J’ai écrit ces
choses uniquement pour obéir à ma vocation qui me fait un devoir de
combattre le vice. Ma dent n’a pu blesser que celui qui se reconnaît
coupable. Lorsque nous attaquons les vices c’est se déclarer
coupable que de s’en irriter. C’est-il donc vous faire injure que de
sentir dans vos écrits au lieu de l’œuvre du stylet celle de la
charrue, ou de m’attribuer des messages que je ne reconnais pas à la
lecture ? Le Seigneur sait en effet que si votre lettre n’avait
porté l’adresse de mon nom j’ignorerais à qui elle fut destinée.
Gardez pour vous vos facéties ou bien réservez-les à ceux avec
lesquels, comme avec des muets, vous n’avez de relation qu’en
silence, et ne correspondez que par signes.
En vous
adressant l’hommage de mes salutations je vous prie de vouloir bien,
dans vos lettres, tenir compte des lieux, des temps et des
personnes, de crainte que ce que je ne prendrai pas comme écrit à
moi, n’aille offenser quelque autre. Je crois en effet, que vous
avez adressé à plusieurs la banale formule de cette lettre et
qu’avec le seul changement des noms, vous l’expédiez à chacun de vos
correspondants, sans tenir compte le moins du monde de ce qui peut
personnellement leur convenir. |
EPISTOLA XIII.
ENNODIUS OLYBRIO.
|
LETTRE XIII.
ENNODIUS A OLYBRIUS.
Règles du style épistolaire;
éloge de l’éloquence d’Olybrius comme avocat. |
|
Ut tradit quaedam
eloquentiae persona sublimis, lex est in epistolis negligentia, et
auctorem genii artifex se praebet incuria. In quo opere illud
subducit gratiae, quod cruci tuum testis sudor invenerit. Caminis
excocta fabrilibus verba non flagitat salutis suae nuntius, et
quaesitor alienae. Melius si in his commerciis pura elocutionum
fronte congredimur: diademata simplex colloquii cultus abjurat:
epistolaris communio, si quando affectatum decorem fugit, obtinuit.
Sed magnitudinis vestrae dives et elucubrata narratio mendicis
limitibus nescit includi; nec oris thesaurum quibuscunque arctare
confiniis: magnorum more fluminum riparum frena contemnit. Non dum
compositum velamen occupationis locuples lingua transgreditur, his
tantum se studiis militare significat, ad quae vel occasione
perducta est. Et nisi vobis, quietis nostrae testimonia, reipublicae
gubernacula sentiremus fuisse commissa, et rem laboris vestri esse,
quidquid ubique disponitur, vel Italiae curam didicissemus unum
pectus ingressam: pene vos sola putaremus paginalis styli cura et
assiduitate macerari. Deo debentur haec munera, qui et amatorem
scientiae sensum contulit, et limam studiorum ad oris fabricam non
negavit. Non sic pernix aether acta nervis arundo proscindit:
quemadmodum inventa ingenii vestri sermo describit. Nulla languescit
obice, nullis tardatur obstaculis: fit pervia quaecunque se illi
difficultas obtulerit: et mirum in modum per allegantis peritiam
mutatur natura causarum: hoc facis in merito negotium habuisse, quod
cupias; veritas est, quodcunque pro veritate narratis. Hinc cautis
judicibus non licet repugnare: minutissimi discussores opinionis
lucrum aestimant, si sequantur quo pertrahit oratio imperiosa
captivos. Huic ergo linguae, his opibus reverentiam, fateor, ad quam
primus cucurri, debeo singularem. Et opto esse plurima, quae mihi ad
caritatis fibulam agenda mandentur. Sed quae injunxistis de
religiosis feminis, Speciosa et germanis ejus, male est animo quod
implere non potui. Nihil enim nunc mihi cum illis residuum est
familiaritatis aut pignoris; maxime quia in disjunctis civitatibus
degunt. Ad quas tamen missas ad me litteras mox direxi; quae
responsum usque ad illa quibus se viderent, tempora protulerunt.
Ego, ne magnitudinem vestram suspensam tenerem, scripta prorogavi:
mox ad vos perveniet, si quid mandaverint, quod libeat indicari.
Nunc honorificentiam
salutationis impertiens, rogo, ut mihi magis cum Ecclesia sublimitas
vestra si quae sunt agenda, committat: quia puto me in affinium
vestrarum causa, vel matronae, amici circa vos diligentiam pectoris
non celasse. |
Comme le
dit un personnage d’une éloquence remarquable, c’est la règle du
genre épistolaire d’être sans apprêt, et le comble du génie consiste
dans une habile négligence. En ce genre d’écrit, ce n’est qu’au
détriment de l’agrément que l’on sue et que l’on se met l’esprit à
la torture. Qu’est-il besoin de mots forgés à l’enclume pour donner
des nouvelles et en demander? Dans ces relations, le mieux est de
nous présenter le front dépouillé de tout ornement: l’intimité de la
conversation répudie l’apparat du diadème. Le commerce épistolaire
atteint la perfection dès lors qu’il ne parait pas y prétendre. Mais
le discours de votre Grandeur, riche et soigné, ne sait point se
renfermer en d’étroites limites et le trésor de votre parole ne peut
être resserré en un cadre quelconque; à la manière des grands
fleuves elle méprise toute digne. Lorsqu’il arrive à cette riche
langue de franchir les épaisses clôtures des affaires journalières,
on croirait qu’elle fait son unique occupation d’études auxquelles
elle ne se livre que tout à fait par hasard. Oui, si la paix dont
nous jouissons ne témoignait que le gouvernement de la chose
publique vous a été confié et qu’à vous seul vous tenez en main
l’administration générale de tout ce qui intéresse l’Italie, on
serait tenté de croire que la culture des lettres fait votre unique
souci et que vous vous y consacrez entièrement. C’est Dieu qu’il
faut remercier de ces dons: c’est lui qui vous a donné à la fois et
l’amour de la science et cette perfection de style qui est le fruit
des études. La flèche légère qui fend les airs n’est pas si rapide
que le discours où vous exprimez les conceptions de votre esprit.
Rien ne lui est un obstacle ; aucune difficulté ne peut ralentir sa
marche ; s’il s’en présente quelqu’une il la franchit et c’est
merveille de voir comment votre savante parole change l’aspect d’une
cause. En vérité vous êtes digne de l’emploi que vous avez choisi:
Tout ce que vous dites en faveur de la vérité apparaît vérité;
impossible aux juges les plus perspicaces de ne pas s’y rendre. Les
ergoteurs les plus minutieux doivent en venir à s’estimer heureux de
vous suivre où les entraine captifs votre éloquence irrésistible. Je
me plais à rendre hommage à ces merveilleux talents oratoires que je
fus le premier à saluer. Je souhaite que de nombreuses occasions me
permettent de vous servir et de resserrer les liens de notre commune
affection ; aussi suis-je désolé de n’avoir pu remplir les
commissions dont vous m’aviez chargé pour la pieuse matrone Spéciosa
et ses sœurs. Pour le moment en effet je ne puis avoir avec elles
aucune communication pour le motif capital qu’elles résident
séparément en des villes fort distantes les unes des autres. Je n’ai
point manqué cependant de leur adresser sans retard les lettres que
vous m’avez envoyées, mais elles diffèrent de répondre jusques au
temps où il leur sera donné de se voir. Et moi, pour ne pas tenir
votre Grandeur dans l’incertitude, j’allonge cette lettre: Soyez
assuré que si elles m’écrivent quelque chose qui vaille la peine de
vous être signalé, vous en serez informé aussitôt.
Et
maintenant, en vous rendant les devoirs de mes salutations, je
demande à votre sublimité, lorsque vous aurez quelque affaire à
traiter avec l’Eglise, de m’en charger de préférence, car je crois
vous avoir fait assez connaître dans l’affaire de vos parentes et
celle de la matrone, les sentiments de profonde amitié qui m’animent
à votre égard. |
EPISTOLA XIV.
AFRIS.
|
LETTRE
XIV.
AUX
AFRICÀINS.
Trasamond, roi des Vandales, avait
exilé en Sardaigne deux cent vingt évêques d’Afrique. Parmi eux
se trouvait l’illustre évêque de Ruspe. saint Fulgence. Le pape
Symmaque leur fournissait les aliments quotidiens et les vêtements
nécessaires. Le roi Théodoric lui-même, quoique Arien, contribuait à
ces charités. Le pape voulut leur écrire pour les consoler. Il
confia le soin de rédiger sa lettre au jeune Ennodius dont il avait
utilisé le talent pour combattre le schisme de l’antipape Laurent et
qui était sans doute encore auprès de lui. On peut rapprocher de
cette belle lettre celles que saint Cyprien, durant la persécution
de Dèce, écrivit de sa retraite à son clergé de Carthage (Epist.
2, 3, 4, 5. 6). |
|
Lucrum forsitan putaret
inimicus, si inter pericula quae Christianis indixit, credentium
animos subegisset, et per diversa Domini grege disperso, non
superesset vel inter paucos, a quibus possit fide perseverante
calcari. Regnat adhuc ille in numero vestro, qui sibi non tam in
multitudine, quam in devotione complacuit. Scriptum enim est, datam
Satanae potestatem, ut servos Christi cribraret: ut quod de tritico
inveniri posset, horreis jungeretur; quod de paleis, ad ignium
alimenta transiret. Ad vos specialiter dictum est: Nolite timere,
pusillus grex: complacuit patri vestro dare vobis regnum. Venit
inter vos gladius perfidorum, qui marcida Ecclesiae membra
resecaret, et ad coelestem gloriam sana perduceret. Quot habeat
Christus milites, certamen ostendit: qui triumphum mereantur, per
bella cognoscitur. Nolite metuere, quod pontificalis a vobis apicis
infulas abstulerunt. Vobiscum est sacerdos ille, vel hostia, qui non
tam honoribus consuevit gaudere, quam mentibus. Majora sunt
confessionis praemia, quam nominatae munera dignitatis. Ad illa
plerumque etiam minoris meriti personas favor humanus adducit: ista
nisi gratia superna non tribuit. Ipse enim in vobis et pugnavit et
vicit, quem fides meretur et inter hominum tormenta sociari.
Prolixis non est opus
fervorem in vobis coelestem animare colloquiis. Habet incrementa sua
divinae virtutis incendium. Nec opus est eos in tropaeo jam positos
attolli laudibus, qui sine monitore vicerunt. Gravat conscientiam
Christiani quidquid afferunt blandimenta praeconii. Res quidem
virtutis est, quam fecistis: sed summi praemii restitutione
superanda. Quod tamen directis ad filium nostrum diaconum litteris
sperastis, beatorum martyrum Nazari et Romani benedictionem
poscentes, fidelibus non negamus. Accipite veneranda patrocinia
invictorum militum: et quia vestram jam fidem in praeliis imperator
agnovit, feliciter confessionis munera consummate. Dabit Deus, cum
ipsi placuerit, reducem Ecclesiis quietem: ut moerorem quem indixit
adversitas, pacis dulcedine consoletur. |
L’ennemi
aurait lieu de considérer comme un avantage si au milieu des périls
dont il menace les chrétiens, il avait réussi à subjuguer les cœurs
des fidèles et si lorsque le troupeau du seigneur est dispersé de
tous côtés, il ne restait pas même un petit nombre de généreux
confesseurs qui gardassent assez de foi pour le fouler aux pieds. Au
milieu de vous règne encore. malgré votre petit nombre, celui qui
met sa complaisance non dans la multitude mais dans la dévotion de
ses fidèles. Il est écrit en effet que Satan a reçu le pouvoir de
passer au crible les serviteurs du Christ, afin que ce qu’on y
trouverait de froment fût porté aux greniers et que la paille allât
servir d’aliment au feu. Pour vous surtout il a été dit : Ne
craignez point, petit troupeau, il a plu à votre père de vous
donner un royaume.
Le glaive des perfides a frappé parmi
vous pour retrancher de l’Eglise les membres gangrenés et faire
arriver les saints à la céleste gloire. Le combat montre quels sont
les soldats du Christ: la guerre fait connaître ceux qui méritent le
triomphe.
Ne soyez
point effrayés de ce qu’on vous a dépouillés des insignes de
l’épiscopat. Avec vous est ce Prêtre Hostie, qui se plaît à être
honoré non tant par des démonstrations extérieures que par le cœur.
La confession mérite des récompenses plus estimables que les
privilèges d’une dignité retentissante. On voit le plus souvent des
sujets d’un mérite même médiocre portés à ces dignités par la faveur
des hommes; quant à la couronne des confesseurs, c’est la grâce
divine seule qui la donne. En vous a combattu, en vous a vaincu
celui-là même que la foi nous vaut d’avoir pour compagnon au milieu
des tourments dont les hommes nous accablent. Il est inutile de
prolonger nos discours pour vous inspirer une céleste ferveur. Le
feu divin qui vous consume s’augmente de lui-même. D’ailleurs
qu’est-il besoin d’exalter par des louanges ceux qui déjà triomphent
et surent, sans être guidés dans le combat, remporter la victoire?
La conscience chrétienne ne supporte qu’avec peine de s’entendre
adresser des compliments et des éloges. Vous avez, il est vrai, fait
acte de vertu, mais de
bien le surpassera le souverain bien
qui en sera la récompense !
Par
votre lettre à notre fils, le diacre (Hormisdas), vous manifestez
l’espoir d’obtenir des reliques des bienheureux martyrs Nazaire et
Romain que vous nous demandez. Nous ne les refusons pas à votre foi.
Recevez
le vénérable patronage de ces invincibles soldats, car déjà votre
foi, au sein des combats, a brillé aux yeux du général. Remplissez
heureusement jusques au bout vos devoirs de confesseurs. Dieu rendra
lorsqu’il lui plaira, la paix aux églises, de façon qu’à la
tristesse, fruit de l’adversité, succèdent les douceurs et les
consolations de la paix. |
EPISTOLA XV.
ENNODIUS EUPREPIAE.
|
LETTRE
XV.
ENNODIUS
A EUPRÉPIE.
Euprépie, partie en Provence, est restée longtemps sans écrire à son
frère. Il lui en fait
d’aimables reproches. |
|
Coelestis dispensatione
mysterii, uno tempore mihi sororis Lupicino refusus est matris
affectus, et geminae copula necessitudinis, peregrinantem recipere
meruit post intervalla pietatem. Revixisti apud nos post dilectionis
quem procuraveras obitum, beneficio litterarum: vidimus amorem quasi
de quadam sepultura surgentem. Inauspicato nobis incolumitatis
vestrae nuntius accessit auditu, quam credebamus per contemptum
nostrum viventem busta complesse. Credimus te dura perpessam: sed
confitemur irrogasse durissima. Quod sustinuistis, commune cum bonis
est: cum crudelibus, quod fecisti.
Ubinam gentium materna
hactenus cura delituit? ubi quod fratri debebatur, erravit? ad
longiora animus tuus quam corpus abscesserat. Si te ad ultima
terrarum confinia peregrinationi socia dispulisset adversitas, illuc
sequi debuit germanae fides, et sollicitudo genitricis. Sed in
occasu solis cui proxima fuisse narraris, frigidum pii amoris pectus
habuisti. Imitata fuisses aetherei sideris circa debitam diligentiam
defectum feliciter renascentem, et feriatum a gratia non perpetuo
animum gessisses. Suscepisti mentem provincialium, quos adisti:
mutasti regionem, et propositum pietatis abdicasti. Nam abjurans
Italiae communionem, non solum circa amicos, sed etiam circa interna
pignora repulisti. Postremo animae tibi mutatio accessit
commutatione telluris.
Quam timeo quod longis
incuriam tuam incesso colloquiis! quid offensa faciet, quae illaesa
contempsit? Dedisti justum dolorem studiis non amantis: quae te
innocentem faciant, causas ingessi. Sed exprobratio ista, si per se
respicitur, aspera est; si origo ejus inquiritur, omni dulcedinis
melle condita. Graviter fert circa caritatem negligentiam, qui
parentis silentium liber accusat.
Poteris errata corrigere, si
praesentia non vales, scriptione multiplici.
Salutis ergo gratiam
praesentans, quaeso, ut mei memineris, qui preces tuas circa
communem filium et vota praecessi. Ante enim quid debuissem
consideravi, quam quid velles agnoscerem. Tu Deum religione placa,
et precum circa nos assiduitate compone: qui intentionem meam in
ejus profectum et cordis secreta respiciat, ut quod ego labore
polliceor, ille praestet auxilio |
Par une
mystérieuse disposition du Ciel, en un même moment, j’ai retrouvé
l’affection de ma sœur, Lupicin, celle de sa mère; l’union de nos
cœurs, également affligés, nous a mérité de recouvrer, après un si
long temps de silence, les témoignages de votre tendresse dont nous
étions sans nouvelles comme d’un voyageur éloigné. Et voici qu’après
avoir tenu pour morte votre affection, nous la voyons revivre par
ces lettres qui nous arrivent: Oui, nous y avons vu votre amour
comme se relever vivant d’une sorte de sépulture. En vérité, le
messager qui nous apportait des nouvelles de votre bonne santé, nous
apparut tout d’abord sous un aspect sinistre, tarit nous étions
persuadés que, par mépris de nous, vous vous étiez jetée vivante sur
le bucher. Nous croyons volontiers que vous avez eu à souffrir; mais
nous affirmons que vous avez fait souffrir bien davantage. Ce que
vous avez supporté est commun aux bons; ce que vous avez fait n’est
propre qu’à ceux qui s’inspirent de la cruauté. En quel lieu du
monde s’est cachée jusques à ce jour votre sollicitude maternelle?
Où donc aviez-vous emporté l’affection due à un frère? Votre cœur
s’était donc éloigné plus encore que votre corps? Quand même
l’adversité, compagne de votre voyage, vous eut poussée aux confins
du monde, l’affection de sœur, la sollicitude maternelle devait vous
y suivre. Au contraire, en ces pays où le soleil se couche, et que,
d’après votre récit, vous avez été proche d’atteindre, la flamme de
l’amour le plus sacré s’est refroidie en votre cœur. Au moins vous
eussiez dû imiter l’astre du jour, lequel après s’être caché
quelques heures renait heureusement; ainsi votre esprit n’eut pas
abdiqué totalement les devoirs de l’affection. Vous vous êtes
moralement acclimatée chez les Provençaux où vous vivez; en
changeant de pays vous avez changé de sentiments. Dès lors que vous
vous êtes trouvée éloignée de l’Italie, non seulement les amis mais
même les membres les plus intimes de votre parenté ont été rejetés
dans l’oubli. En un mot, vous avez changé d’âme en changeant de
terre.
Combien
je crains de vous blesser par ces longs discours où je vous reproche
votre insouciance! Et alors, à quoi faut-il s’attendre de la part de
celle qui, sans avoir reçu la moindre offense, n’eut pour nous que
du mépris? Mes paroles, après tout, n’ont pu vous causer un juste
chagrin que si vous ne nous aimez pas: j’ai mis en avant les causes
qui vous peuvent excuser. Oui, tous ces reproches, si on les
considère en eux-mêmes paraîtront amers; mais si l’on en considère
le principe, on les trouvera doux comme le miel. Celui qui se permet
librement de reprocher son silence à un parent, celui-là ne saurait
tolérer en soi la moindre négligence à l’endroit de l’affection.
Comme
cette lettre fut écrite à plusieurs reprises, vous pourrez corriger
l’erreur si dans le moment vous n’étiez pas en bonne santé.
Donc, en
vous adressant l’hommage de mes salutations, je vous demande de vous
souvenir de moi; de mon côté, j’ai devancé vos vœux et vos prières
au sujet de notre commun fils. J’ai considéré quel était mon devoir
avant d’apprendre quels étaient vos désirs. Vous, apaisez Dieu par
votre religion et que l’assiduité de vos prières nous le rende
favorable; qu’il daigne considérer le fond de mon cœur et mon désir
de procurer sa gloire, en sorte que ce que je promets par mon
labeur, il le procure par son secours. |
EPISTOLA XVI.
ENNODIUS FAUSTO.
|
LETTRE XVI.
ENNODIUS A FAUSTUS.
Recommandation en faveur de
Pamfronius |
|
Par quidem fuerat sublimi
viro Pamfronio commeante ministerium paginae ad vivi sermonis
officia transferri: nec illum epistolari fasce onerari, quem non tam
verba mea contigit nosse, quam studia. Sed ejus in his officiis
manus dantur imperio. Postulat adjutricem paginam latentium
scrutator animorum: et ideo ne quid apud eum nostri deesse contingat
obsequii, scripta concessi, et si commendationi non necessaria,
praeceptis ejus accommoda. Quibus enim sermonibus prosequendus est,
cui totum magnitudinis vestrae licet sperare de gratia? Ita eveniet,
ut angustiora sint supplicantis verba, quam merita perlatoris. Quid
enim praestes juvaminis illi, pro quo quantumvis popo ceris, plus
meretur! Ergo ad styli exercitium junguntur haec, non ad beneficium
commeantis. Juvat animum sub quavis occasione vestri meminisse,
licet nominato scriptione nihil tribuam. Ecce tamen quia jussus sum,
illa quae praestantur extraneis, insinuationis dicta subjungo.
Juvate vos peculiariter expetentem, fiduciam ejus dignatione
roborantes: quidquid spe praecipit, inveniat: ut si meritorum suorum
angustus aestimator est, ad me referat quidquid fuerit consecutus.
Obsequium salutationis
impendens supplico, ut crebris me relevandum ducatis affatibus; cui
inter moeroris sarcinas nullum, praeter oris vestri solatia, potest
esse subsidium. |
Dès lors
que le sublime Pamfronius se rend auprès de vous, il me suffisait,
au lieu d’écrire, de le charger de vous porter de vive voix mes
compliments. C’était peine inutile que de l’encombrer d’une lettre,
lui qui connaît mieux encore mes sentiments que mes paroles. Mais il
m’a fallu céder à sa volonté. Il scrute à fond les hommes et il
exige une lettre de recommandation; c’est pourquoi, afin de ne rien
lui refuser de notre concours, je lui ai donné cette lettre, bien
inutile, il est vrai, pour le recommander, mais du moins conforme à
ce qu’il m’a demandé. Quels discours, en effet pourraient être en
aide à un homme qui a droit de tout espérer des faveurs de votre
Grandeur? Pour le recommander
je ne trouverai pas d’expressions à la
hauteur de ses mérites. Car quel appui apporter à un homme dont le
mérite dépasse tout ce que vous pouvez demander pour lui? C’est donc
par pur exercice de style que j’écris, et non pour le besoin du
porteur. Il m’est si doux de profiter de toute occasion de me
souvenir de vous, lors même que le susdit ne tire aucun bénéfice de
ma lettre! Mais puisqu’il l’exige, je lui donne la recommandation
qui ne se refuse pas même à des étrangers. Accordez à sa demande une
assistance toute particulière, et que l’accueil qu’il recevra
fortifie sa confiance Qu’il obtienne tout ce qu’il espère, et comme
il fait peu de cas de ses propres mérites, il me renverra l’honneur
de tout ce qu’il aura obtenu.
Je vous
prie d’agréer l’hommage de mes salutations et en même temps de
croire que j’ai le plus grand besoin d’être fréquemment réconforté
de vos lettres; car au milieu des chagrins qui m’accablent, il ne me
peut venir que de votre bouche un véritable soulagement. |
EPISTOLA XVII.
ENNODIUS CONSTANTIO.
|
LETTRE
XVII.
ENNODIUS
A CONSTANTIUS.
Il le
remercie de ses lettres et de ce que, malgré les affaires dont on
est
accablé à Ravenne, on s’y souvient
encore de lui. |
|
Nemo peritiam pomposa
elocutione condemnat; nec spernendum cum pudo | |