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LUCAIN

LA PHARSALE 

LIVRE IV

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LIVRE IV


Guerre d'Espagne contre Pétreius et Afranius, lieutenants de Pompée ; description de leur camp auprès d'Hilerda. - César essaye en vain de s'emparer d'une éminence au-dessus d'Hilerda. - Pluies terribles qui menacent de noyer le camp de César. - César passe le Sicoris au moyen d'un pont jeté sur ce fleuve ; Pétréius lève son camp et veut se rendre dans le pays des Celtibériens. - César le poursuit et l'atteint. - Les deux armées, campées l'une près de l'autre et, séparées par un étroit retranchement, le franchissent et s'embrassent. - Pétréius trouble cette paix et pousse aux armes ses soldats. - Son discours aux Pompéiens. - Massacre qui suit cet intervalle de paix dans le camp de Pétréius. Les Pompéiens cherchent à regagner les hauteurs d'Hilerda ; César les enferme sur des collines où ils manquent d'eau. - Dévorés de soif et désespérés, ils veulent combattre ; mais César leur refuse la bataille. - Tableau de la situation des Pompéiens privés d'eau. - Les chefs se rendent : discours d'Afranius à César. - César fait grâce aux Pompéiens. - Antoine, lieutenant de César, est pressé par la famine au milieu de son camp, dans une île de l'Adriatique. - Il cherche un moyen d'échapper en fuyant par mer, et de rejoindre ceux de son parti. - Des chaînes lâches, cachées sous les eaux par l'ordre du chef des Pompéiens, retiennent un des vaisseaux d'Antoine. - Vultéius, commandant du navire, exhorte ses soldats à se tuer les uns les autres plutôt que de se rendre. - Ils s'égorgent les uns les autres. - Éloge de cette action. - Curion passe en Afrique, et campe sur des roches ruineuses qu'on appelait le royaume d'Antée. - Description du combat de ce géant contre Hercule. - Forces des Pompéiens en Afrique, sous le commandement de Varus et de Juba. - Ressentiment de Juba contre Curion. - Curion attaque Varus et le défait. - Défaite des Césariens par les Numides ; Curion se fait tuer. - Épilogue sur cette mort de Curion.

Guerre d'Espagne contre Pétreius et Afranius, lieutenants de Pompée ; description de leur camp auprès d'Hilerda. 

 

César, aux confins de l'univers, commence une guerre qui coûta peu de sang (01), mais qui devait être d'un grand poids dans la fortune des deux partis. A la tête des troupes de Pompée, en Espagne, marchaient Afranius et Pétréius ses lieutenants (02). Rivaux et compagnons de gloire, ils partageaient d'intelligence le commandement de l'armée, et veillaient tour à tour à la garde du camp. Aux légions romaines qu'ils commandaient, s'étaient joints l'infatigable Astur (03), le Véton léger (04) et ceux des Celtes qui, transfuges de la Gaule, avaient mêlé leur nom à celui des Ibères (05).
Sur une colline fertile et d'une pente facile et douce est située l'antique Hilerda (
06). Au pied de ses murs, le Sicoris, l'un des plus beaux fleuves de ces contrées, promène ses tranquilles eaux. Un pont de pierre embrasse le fleuve de son arc immense et résiste aux torrents de l'hiver. Près de la ville et sur une hauteur est situé le camp de Pompée : celui de César occupe une éminence égale, le fleuve sépare les deux camps (07).
De là s'étend une vaste plaine où l'oeil s'égare dans le lointain et que tu termines, rapide Cinga  (
08)! Mais tu n'as pas la gloire de garder ton nom jusqu'à la mer et d'y porter le tribut de ton onde. L'Èbre qui préside à ces campagnes te reçoit et t'enlève ton nom.
Le premier jour se passa sans combattre : on l'employa des deux côtés à étaler ses forces et ses innombrables enseignes aux veux de l'ennemi. Les deux partis, à l'aspect l'un de l'autre, frémirent du crime qu'ils allaient commettre. La honte suspendit les armes dans leurs mains ; ils donnèrent un jour au respect des lois et à l'amour de la patrie.
Sur le déclin de ce jour, César, pour tromper l'ennemi et lui dérober ses travaux, range en avant ses deux premières lignes et emploie l'autre à creuser à la hâte un fossé autour de son camp.

César essaye en vain de s'emparer d'une éminence au-dessus d'Hilerda.

Aux premiers rayons du soleil il commande que l'on se porte en courant sur une hauteur qui sépare la ville du camp de Pompée. Au même instant l'ennemi que persuadent la honte et la crainte s'en empare et s'y établit avant lui. Ce poste est disputé le fer à la main. La valeur le promet aux uns, l'avantage du lieu l'assure aux autres. Les soldats chargés de leurs armes gravissent les rochers ; on les voit prêts à tomber en arrière, se soutenir et se pousser l'un l'autre à l'aide de leurs boucliers.
Loin de pouvoir lancer le javelot, chacun d'eux s'en fait un appui pour affermir ses pas chancelants ; ils saisissent de l'autre main les pointes du roc, les racines des arbres, et ne se servent de leur épée que pour se frayer un chemin. César qui les voit sur le point d'être précipités fait avancer sa cavalerie qui, tournant à gauche, protége leur flanc. Il se retirent ainsi sans que l'on ose les poursuivre. Le vainqueur se voit avec dépit dérober sa victoire.

Pluies terribles qui menacent de noyer le camp de César.

Jusque-là on n'avait eu à courir que le danger des armes ; mais dès lors ce fut la guerre des éléments qu'on eut à soutenir.  L'aride souffle des Aquilons tenait suspendues dans l'air condensé les froides vapeurs de la terre. Les montagnes étaient chargées de neige, les plaines brûlées par les frimas (09), et dans toutes les régions du couchant l'on voyait la terre endurcie par la sécheresse d'un long hiver. 
Mais lorsque le soleil, de retour dans le Bélier, eut égalé le jour et la nuit, et que le jour eut repris l'avantage, à peine Diane traçait dans le ciel le premier trait de son croissant, qu'elle imposa silence à Borée, et le vent de l'Aurore échauffa les airs. Ce vent chasse vers l'Occident tous les nuages de ses climats, et les vapeurs que l'Arabie exhale et celles qui s'élèvent du Gange, et celles qu'attire le soleil naissant et qui défendent l'Indien des traits brûlants de sa lumière ; enfin tout ce que les vents ont amassé sur les bords ou le jour se lève, se précipite et s'accumule vers les régions du couchant. Là, comme le ciel se joint à l'Océan, les nuages, arrêtés par les bornes du monde, se roulent sur eux-mêmes en épais tourbillons ; l'étroit, espace qui sépare le ciel de la terre et qu'occupe un air ténébreux, contient à peine ce monceau de nues. Affaissées par le poids du ciel, elles s'épaississent en pluie et se répandent à longs flots. Les foudres qu'elles lancent à coups redoublés sont éteintes aussitôt qu'allumées ; l'arc coloré qui embrasse les airs et dont une pâle clarté distingue à peine les faibles nuances boit l'Océan, grossit les nuages des flots qu'il pompe et qu'il élève, et rend au ciel cette mer flottante qui s'en épanche incessamment. Des neiges que n'avait jamais pu fondre le soleil, coulent du haut des Pyrénées, les rochers de glace sont amollis ; et alors les sources des fleuves n'ont plus où s'épancher, tant leur lit se trouve rempli des eaux qui tombent des deux rives. Le camp de César est inondé ; le flot bat et soulève les tentes. Le retranchement est changé en un lac, on ne sait plus où ravir les troupeaux ; les sillons noyés ne produisent aucun herbage. Le laboureur répandu dans les campagnes désolées, s'égare, et ne reconnaît plus les chemins cachés sous les eaux.
Compagne inséparable des grandes calamités, l'horrible famine approche (
10) : le soldat, sans être assiégé, manque de tout : heureux d'acheter un peu de pain au prix de tout ce qu'il possède ! O rage insatiable du gain ! l'or trouve encore parmi ces affamés, des vendeurs.
Déjà les collines, les hauteurs se cachent sous les eaux, déjà les fleuves confondus ne forment plus qu'un immense abîme. Les rochers y sont engloutis ; les bêtes féroces chassées de leurs antres, nagent en vain : elles sont submergées avec les cavernes qui leur servaient d'asile. Les torrents enlèvent et roulent avec eux les chevaux encore frémissants. L'impétuosité des eaux de la terre repousse celles de l'Océan. La nuit qui couvre ces contrées, ne laisse pas paraître les rayons du soleil, et les ténèbres dont le ciel est couvert, font un chaos de la nature entière. Telle cette partie du monde qu'accable un climat neigeux et d'éternels hivers. Point d'astres dans son ciel, aucune production sous cette zone glacée. Ses rigueurs tempèrent les feux de la zone moyenne.
Dieu de l'Olympe, père du monde, et toi, dieu qui portes le trident, achevez ! Que les nuages du ciel et les vagues de l'Océan s'unissent ; que ces torrents, au lieu de s'écouler soient refoulés par les mers; que la terre ébranlée ouvre aux fleuves une route nouvelle ; que le Rhône, que le Rhin viennent inonder les plaines, de l'Ebre ; que les fleuves détournent leurs ondes ; versez ici les neiges de la Thrace, les étangs, les lacs, tous les marais de l'univers, et puissent-ils délivrer la terre des malheurs de la guerre civile.
Mais ce fut assez pour la Fortune d'avoir causé à César quelques moments d'effroi : elle revint plus complaisante encore, et les dieux, comme pour s'excuser, redoublèrent pour lui de faveur.
Le ciel s'épure et s'éclaircit ; le soleil, vainqueur des nuages, les dissipe dans l'air en légers flocons ; les éléments ont repris leur place, et les eaux longtemps suspendues sont retombées dans leur lit. Les forêts relèvent leur cime touffue ; le sommet des collines perce au-dessus des eaux, et le soleil, rendu à la terre, en durcit la surface.

César passe le Sicoris au moyen d'un pont jeté sur ce fleuve 

Dès que le Sicoris a découvert les champs et repris ses bords, des barques faites de saules blanchissants et revêtues de la dépouille des taureaux traversent le fleuve docile tout enflé qu`il est. Ainsi le Vénète passe le Pô débordé (11), et le Breton l'Océan. Ainsi, lorsque le Nil couvre les plaines de l'Égypte, l'humide papyrus porte l'habitant de Memphis. Les soldats de César vont au delà du fleuve abattre des forêts pour élever un pont. Mais dans la crainte d'un nouveau débordement. César ne veut pas que le pont se termine aux deux rives. Il le prolonge au loin dans la campagne, et ouvrant au fleuve divers canaux, il l'affaiblit en le divisant, comme pour le punir d'avoir enflé ses eaux.

Pétréius lève son camp et veut se rendre dans le pays des Celtibériens. 

Pétreius, qui voit que tout réussit au gré de l'ennemi, et que lui-même n'a rien à attendre des habitants de ces contrées, abandonne les hauteurs d'Hilerda (12), et va chercher au fond de l'Occident, des nations féroces qui ne respirent que la guerre.

 César le poursuit et l'atteint.

Dés que César s'est aperçu que la colline est abandonnée et le camp désert, il fait courir aux armes, et sans aller chercher ni le pont, ni un gué facile, il commande qu'on passe à la nage ; et cette route que le soldat n'eut osé prendre dans sa fuite, il la suit pour voler aux combats. Puis ils réchauffent, en le couvrant de leurs armes, leur corps humide, et se délassent de cette course glacée, jusqu'à ce que l'ombre décroissante laisse reparaître le jour naissant. Déjà la cavalerie atteint l'arrière-garde, incertaine entre la fuite et le combat. Deux collines pierreuses s'élèvent au sein d'une profonde vallée : plus loin se prolonge une chaîne escarpée dont les détours cachent des routes inattaquables. Que l'ennemi s'en empare, la guerre va s'engager dans une contrée impraticable. César le voit : "Courez sans ordre, dit-il aux siens, arrêtez la victoire qui nous échappe ; précédez l'ennemi dans sa fuite ; présentez-lui un front menaçant; qu'il soit forcé de voir la mort en face et de périr par d'honorables coups." Il dit, et devance l'ennemi que les montagnes vont lui dérober.

Les deux armées, campées l'une près de l'autre et , séparées par un étroit retranchement, le franchissent et s'embrassent.

Les deux armées campent en présence, seulement séparées par un étroit retranchement. Dès qu'elles se virent de près et que de l'un à l'autre camp pères, frères, enfants purent se reconnaître, ils sentirent le crime de la guerre civile. D'abord, la crainte leur imposa silence, et chacun d'eux ne salua les siens que d'un signe de tête ou d'un mouvement de l'épée. Mais bientôt leur amour devenu plus pressant leur fait oublier la discipline ; ils osent franchir le fossé, et courent s'embrasser. L'un prononce le nom de son hôte ; celui-ci, d'un parent. Il n'était pas Romain celui qui ne reconnaissait pas un ennemi.  Ils se rappellent leur enfance, leurs liaisons leur ancienne amitié ; leurs armes sont baignées de pleurs; des sanglots interrompent leurs embrassements, et quoique leurs mains n'aient pas encore trempé dans le sang, ils se reprochent avec effroi celui qu'ils auraient pu répandre.
Insensés ! pourquoi frapper vos poitrines ? pourquoi gémir et répandre d'inutiles pleurs ? pourquoi jurer qu'on vous fait violence, et que vous ne servez le crime qu'à regret ? Est-ce à vous de craindre celui que vous seuls rendez redoutable ? Que ses trompettes donnent le signal ; fermez l'oreille à ces sons funestes. Qu'il déploie ses étendards ; ne bougez pas : vous allez voir la furie des guerres civiles tomber d'elle-même, et César simple citoyen redevenir l'ami de Pompée. O toi, qui embrasses l'univers et l'enchaînes de tes liens : toi, le salut et l'amour du monde, viens à nous, Concorde éternelle : voici le moment qui décide du sort des siècles à venir : le crime est dévoilé : ce peuple coupable n'a plus d'excuse: chacun a reconnu ses frères.
Voeux impuissants ! destins inexorables ! une courte trêve redouble nos maux.

 Pétréius trouble cette paix et pousse aux armes ses soldats

La paix régnait dans les deux camps ; ils étaient confondus ensemble, les soldats se livrant à la joie, avaient élevé des tables de gazon, et faisaient des libations de vin. Assis autour des mêmes foyers, ou couchés sous les mêmes tentes, ils dérobaient cette nuit au sommeil, et la passaient à se raconter leurs marches et leurs premiers exploits. C'est au milieu de ces récits guerriers, dans l'instant même que ces malheureux se donnent une foi mutuelle, et se jurent une amitié qui va rendre leurs crimes désormais plus horribles ; c'est là que le sort les attend. Pétréius instruit que la paix est jurée, qu'il est trahi et livré à César, réveille ceux qui lui sont dévoués ; et suivi de cette odieuse escorte, il accourt et chasse de son camp les soldats de César qu'il trouve désarmés. Il tranche lui-mème à coups d'épée les noeuds de leurs embrassements ; la fureur lui inspire ce belliqueux langage : 

Son discours aux Pompéiens.

"Soldat infidèle à la patrie, et déserteur de ses drapeaux, si le sénat ne peut obtenir de vous d'attendre que César soit vaincu, attendez du moins qu'il soit vainqueur. Il vous reste une épée et du sang dans les veines ; le sort de la guerre est encore incertain, et vous irez tomber aux pieds d'un maître ! et vous irez porter ses étendards condamnés ! Il faudra supplier César de daigner vous accepter pour esclaves ! Ne lui demanderez-vous pas aussi la grâce de vos chefs ? Non, jamais notre vie ne sera le prix d'une lâche trahison. Ce n'est pas de nos jours qu'il s'agit, et que doit décider la guerre civile. Votre paix n'est qu'une trahison. Ce ne serait pas la peine d'arracher le fer des entrailles de la terre, d'élever des remparts, d'aguerrir des coursiers, d'armer et de lancer des flottes qui couvrent l'Océan, si l'on pouvait sans honte acheter la paix au prix de la liberté. Un coupable serment suffit pour attacher vos ennemis au parti du crime : et vous, parce que votre cause est juste, une foi qui vous lie est plus vile à vos yeux.  Mais, direz-vous, on nous permet d'espérer notre pardon. O ruine entière de la pudeur ! ô Pompée ! dans ce moment même, hélas ! ignorant ton malheur, tu lèves des armées par toute la terre, tu fais avancer des extrémités du monde les rois ligués pour ta défense, et l'on traite ici de ta grâce ! et peut-être on la promet !" 

Massacre qui suit cet intervalle de paix dans le camp de Pétréius.

Ces mots ébranlent tous les esprits, et l'ardeur des forfaits se ranime.  Ainsi quand les bêtes féroces dans la prison qui les enferme, oubliant les forêts, semblent s'être adoucies ; qu'elles ont quitté leur face menaçante, et appris à souffrir l'empire de l'homme qu'un peu de sang par hasard touche leurs lèvres altérées ; leur rage, leur fureur se réveille, leur gosier s'enfle avide du sang qu'elles viennent de goûter ; elles brûlent de s'assouvir, et leur rage respecte à peine leur maître pâlissant. On court à tous les crimes. Tout ce qu'une rencontre subite, ménagée par la haine des dieux, eût pu produire de plus atroce dans la nuit d'une mêlée, fut commis au nom du devoir. Autour de ces tables et sur ces mêmes lits où les soldats s'embrassaient, ils s'égorgent. Ils gémissent d'abord de tirer l'épée ; mais sitôt que cette arme ennemie de toute justice est dans leur main, tout ce qu'ils frappent leur est odieux ; et leur courage chancelant s'affermit dans le meurtre. Le camp est rempli de tumulte, les crimes l'inondent ; on tranche la tête à ses proches, et de peur que le parricide ne reste perdu, on en fait trophée aux veux des chefs ; on triomphe de son forfait. Pour toi, César, dans ce carnage de ton armée, tu reconnais les dieux. Jamais la fortune ne te sourit plus dans les plaines de Thessalie, ni sur la mer qui baigne Marseille, ni sur les eaux de Pharos. Grâce à l'impiété sacrilège de tes ennemis, ta cause est devenue la plus juste (13).

Les Pompéiens cherchent à regagner les hauteurs d'Hilerda - César les enferme sur des collines où ils manquent d'eau

Les lieutenants de Pompée n'osent laisser dans un camp si voisin de l'ennemi des cohortes souillées d'un crime odieux. Ils prennent le parti de la fuite et regagnent les hauteurs d'Hilerda. La cavalerie de César qui les environne leur interdit la plaine, et les cerne sur l'aride sommet des collines. Là, comme il sait qu'elles vont manquer d'eau, il entoure leur camp d'un fossé profond, dont il défend le bord escarpé, sans leur permettre de s'étendre jusqu'au fleuve, ni d'embrasser dans leur enceinte aucune des sources d'alentour.

Dévorés de soif et désespérés, ils veulent combattre ; mais César leur refuse la bataille

Aux approches de la mort qui les menace, leur crainte se change en fureur. D'abord ils tuent les chevaux, secours inutile dans un camp assiégé, ils renoncent, même à la fuite ; et, n'ayant plus d'espoir de s'échapper, ils courent se jeter eux-mêmes sur le fer de l'ennemi. Dès que César les voit se dévouer à un trépas inévitable : "Soldats, dit-il, retenez vos traits, détournez vos lances, évitez de verser le sang. Celui qui défie la mort, ne la reçoit guère sans la donner. Voici des guerriers désespérés, à qui la lumière est odieuse, et qui, prodigues de leur vie, ne veulent périr qu'à nos dépens. Ils ne sentiront pas les coups ; ils vont se précipiter sur vos glaives, et mourir contents, s'ils versent votre sang. Attendez que leur fureur s'apaise, que leur impétuosité se ralentisse, et qu'ils aient perdu l'envie de mourir (14). " Ce fut ainsi que César laissa ses ennemis s'épuiser en menaces, et leur refusa le combat jusqu'au moment où le soleil plongé dans l'onde céda le ciel aux astres de la nuit.
Les assiégés n'ayant plus le moyen de recevoir ni de donner la mort, leur première ardeur tombe peu à peu, et leurs esprits
s'amortissent.
Tel un combattant percé d'un coup mortel, n'en est que plus impétueux, dans le moment que la blessure est vive et la douleur aiguë, et que le sang qui bouillonne encore, donne à ses nerfs plus de ressort ; mais si son ennemi, après l'avoir frappé, suspend ses coups, il le voit bientôt qui chancelle ; un froid lui succède, et sa colère et son courage s'épuisent avec son sang.

Tableau de la situation des Pompéiens privés d'eau. 

 

Déjà l'eau manquait dans le camp de Pompée. Outre la charrue et les durs hoyaux, le fer des armes fut employé à déchirer le sein de la terre, dans l'espoir d'y trouver quelque source. On creusa un puits dont la profondeur s'étendait du haut de la colline au niveau de la plaine. Le pâle chercheur d'or des mines d'Asturies (15) ne pénètre pas si avant, ni si loin de la clarté des cieux. Cependant on n'entendit point le bruit des fleuves souterrains ; on ne vit point de source jaillir des roches qu'on avait percées, ni une goutte de rosée distiller des parois de l'abîme, ni des filets d'eau circuler à travers les lits de gravier. On retire enfin de ces cavernes profondes une jeunesse toute couverte de sueur, qui vient de s'épuiser en vain à briser des rochers que les métaux durcissent. La pénible recherche des eaux leur a rendu plus intolérable l'aridité de l'air qu'ils respirent. Ils n'osent pas même employer le secours des aliments pour réparer leurs forces défaillantes. Ils fuient les tables : pour eux la faim est un soulagement. S'ils aperçoivent quelque humidité sur la terre amollie, ils arrachent à deux mains la glèbe, et ils ta pressent sur leurs lèvres desséchées. S'ils trouvent une eau croupissante et couverte d'un noir limon, toute l'armée s'y précipite et se dispute ce breuvage impur. Le soldat expirant boit des eaux dont il n'eût pas voulu pour prolonger sa vie. Ils épuisent la mamelle des troupeaux, et au lieu de lait, ils en tirent du sang. Ils broient les plantes et les feuilles des arbres ; et pressant la moelle des bois encore verts, ils en expriment le suc. Heureuses les armées détruites pour avoir bu des eaux qu'un ennemi barbare empoisonnait en s'éloignant  (16) ! O César, tu peux sans mystère mêler aux fleuves d'alentour ce qu'il y a de plus immonde, de plus infect dans la nature, les plantes même les plus vénéneuses que l'on recueille sur le Dicté ; cette jeunesse, sûre d'en mourir, va s'en abreuver. La flamme dévore leurs entrailles ; leur langue aride et raboteuse se durcit dans leur bouche embrasée ; leurs veines sont taries ; leur poumon qu'aucune liqueur n'arrose, laisse à peine un étroit passage au flux et au reflux de l'air ; leur haleine brûlante déchire leur palais que la sécheresse a fendu. Leur bouche haletante, dans l'ardeur de la soif, aspire avidement les vapeurs de la nuit. Ils rappellent ces pluies abondantes (17) dont ils ont vu naguère la campagne inondée, et leurs veux restent sans cesse attachés aux nuages arides. Ce qui redouble leur supplice, c'est de se voir, non sous le ciel brûlant de Méroé (18) ou du Cancer, dans les champs que laboure le Garamante au corps nu (19), mais entre l'impétueux Ibère et le tranquille Sicoris ; de voir couler ces fleuves sous leurs yeux, et de périr de soif à leur vue.
Les chefs cèdent enfin à la nécessité : Afranius, détestant la guerre, se résout à demander la paix. Il s'avance lui-même en suppliant, traînant aux pieds de César ses cohortes mourantes. Il paraît devant le vainqueur, mais avec une majesté que le malheur n'a point abattue. Son maintien rappelle sa première fortune et son désastre présent. On reconnaît en lui un vaincu, mais un chef, et il demande grâce avec un visage intrépide.

Les chefs se rendent : discours d'Afranius à César

"Si le sort, dit-il, m'eût fait succomber sous un ennemi sans vertu, ma mort eût prévenu ma honte, et cette main m'eût délivré. Nous venons, César, te demander la vie, parce que nous te croyons digne de nous l'accorder. Ce n'est ni l'esprit de faction ni la haine qui nous a mis les armes à la main. La guerre civile nous a trouvés à la tête de ces légions ; nous lui sommes restés fidèles tant que nous l'avons pu. C'en est fait, nous ne retardons plus tes destins, nous t'abandonnons les bords du Couchant, nous te laissons le chemin de l'Orient, nous te délivrons du danger d'avoir derrière toi tout l'univers armé. Cette guerre ne t'a pas coûté beaucoup de sang ni de fatigues. Pardonne à tes ennemis ta victoire, leur seul crime. Nous demandons peu de chose : nous sommes épuisés, donne-nous le repos.  Laisse-nous passer loin de la guerre la vie que tu nous accordes. Suppose nos légions détruites et couchées dans la poussière.  Il ne serait pas digne de toi d'associer nos armes avec les tiennes, et de partager ton triomphe avec de malheureux captifs. Nous avons rempli nos destins; pour toute grâce, n'oblige pas les vaincus à vaincre avec toi (20). "

César fait grâce aux Pompéiens

Il dit ; César qui l'écoutait avec un visage serein, fut générera et facile à fléchir. Il fit grâce à ses ennemis, et les dispensa de la guerre. Dès que la paix est acceptée, les soldats accourent aux fleuves ouverts maintenant devant eux ; ils se couchent sur le rivage, et troublent ces eaux dont ils peuvent enfin s'abreuver. Il en est qui s'étouffent par trop d'avidité, sans pouvoir éteindre la soif qui les dévore. Le feu qui les consume ne cède pas encore : il épuiserait, pour s'éteindre, le fleuve entier. Peu à peu les forces leur reviennent, l'armée se ranime.
O prodigue débauche ! ô faste insensé de l'opulence ! désir ambitieux des mets les plus rares ! vaine gloire des somptueux festins ! venez apprendre avec quoi l'homme soutient et prolonge sa vie, à quoi la nature a réduit ses besoins. Pour ranimer ces malheureux, il n'a pas fallu un vin fameux recueilli sous un consul inconnu (
21) et versé dans l'or ou dans la myrrhe. Ils puisent la vie au sein d'une onde pure. Hélas ! telle est la condition de tous les peuples qui font la guerre : un fleuve et Cérès, c'est assez pour eux.
Dès ce moment le soldat pose les armes et les abandonne au vainqueur. II est sans crainte dès qu'il est sans défense. Exempt de crime et libre de soins, il va se répandre dans les villes d'où la guerre l'avait tiré. Oh ! qu'en jouissant des douceurs de la paix, il se repentit d'avoir lancé le javelot, souffert la soif, et demandé aux dieux de coupables succès ! Ceux même que la victoire seconde, ont encore tant de dangers, tant de travaux à soutenir, avant de fixer la fortune inconstante ; ils ont tant de sang à répandre dans toute la terre (
22), et César à suivre à travers tant de hasards.
Heureux celui qui voyant le monde sur le penchant de sa ruine, sait en quel lieu passer une tranquille nuit ! il se délasse et dort en sûreté, sans craindre que le son de la trompette (
23) interrompe son sommeil. Il rêve à sa femme, à ses enfants, â son foyer rustique, à ses champs qui ne sont pas la proie des étrangers.
Un autre avantage de leur retraite, c'est de ne plus tenir à aucun parti dont l'intérêt les agite. Pompée les a défendus, César les a sauvés : ainsi dégagés, ils sont tranquilles spectateurs de la guerre civile.

Antoine, lieutenant de César, est pressé par la famine au milieu de son camp, dans une île de l'Adriatique.

Cependant la fortune ne fut pas la même partout (24), elle osa se déclarer un moment contre César aux lieux où la mer Adriatique bat les murs de Salone (25), où le tiède Iader (26) coule au-devant des zéphyrs.
Antoine, comptant sur la foi des belliqueux Curètes (
27), avait choisi leur plage pour y établir son camp : inaccessible aux dangers de la guerre, s'il avait pu en écarter la faim, contre laquelle il n'est point de rempart. Cette île ne produisait ni pâturages, ni moissons ; et les soldats réduits à brouter l'herbe, après en avoir dépouillé la campagne, n'avaient plus pour nourriture que les gazons secs du retranchement, lorsqu'ils aperçurent sur le rivage opposé un corps de troupes que Bazilus amenait à leur secours. Antoine inventa pour fuir un nouveau moyen de traverser les eaux (28).

Il cherche un moyen d'échapper en fuyant par mer, et de rejoindre ceux de son parti.

Au lieu de vaisseaux construits selon l'usage , à la haute poupe, à la carène allongée, il établit sur deux files de tonnes vides, liées ensemble par de longues chaînes, une vaste rangée de poutres. Le rameur n'y est point exposé aux traits de l'ennemi : à couvert, dans les intervalles des bois qui forment ce pont flottant, ils ne sillonnent que les eaux enfermées au milieu des barques, et donnent ainsi le merveilleux spectacle d'une machine qui vogue sans voiles, et sans secours extérieur. On observa le flux et le reflux, et dans l'instant que la mer se reployant sur elle-même, abandonnait le rivage, on lança ce navire immense avec deux galères pour l'accompagner. Ces vaisseaux s'avancent, et au milieu s'élève une forteresse mouvante, dont le sommet couronné de créneaux se balance sur les flots.
Octave qui gardait ce passage, ne voulut pas attaquer d'abord ; il retint l'ardeur de sa flotte, et il attendit que sa proie, attirée par l'espoir d'un trajet facile, vint se livrer tout entière à lui. Le calme trompeur qui régnait sur la mer invitait ses ennemis à s'engager dans leur folle entreprise.
Ainsi tant que le chasseur n'a pas enfermé le cerf qu'épouvante la plume odorante (
29), tant qu'il ne l'a pas investi de ses filets, il impose silence à ses légers molosses, et les retient muets à la chaîne. Aucun d'eux ne court à la forêt, si ce n'est celui qui, le museau baissé, démêle et reconnaît la trace, qui sait se taire en découvrant la proie, et n'indiquer le lieu où elle repose que par un léger tremblement. On s'entasse en toute hâte sur ces lourdes machines. On fuit la terre sur ces radeaux en bois, à l'heure où les dernières lueurs du jour combattent contre la nuit croissante.

Des chaînes lâches, cachées sous les eaux par l'ordre du chef des Pompéiens, retiennent un des vaisseaux d'Antoine.

 

Un Cilicien de la flotte d'Octave mit en usage un vieil artifice des pirates de son pays, pour tendre à l'ennemi des piéger sous les eaux. Il laisse la surface libre, mais au-dessous il tient suspendues des chaînes lâches, dont les deux bouts sont attachés au rivage. Ni le premier, ni le second navire ne s'y arrête ; mais le troisième est retenu au passage, et les chaînes se reployant, l'attirent parmi les écueils.
Près de là une voûte de rochers suspendus et menaçants couvre la mer, ô merveille ! d'une forêt sombre. C'est dans ces antres ténébreux que la vague ensevelit souvent les débris des vaisseaux brisés par l'aquilon, et les corps de ceux qui ont péri sur les eaux. La mer repoussée par les rochers, les laisse à découvert ; et lorsque ces cavernes profondes vomissent les eaux mugissantes, les tourbillons d'écume qui s'élancent des gouffres de Charybde n'ont rien de plus effrayant. C'est vers l'entrée de ce gouffre que fut attiré le navire qui portait les Opitergiens (
30), et dans l'instant il est environné d'un côté par les vaisseaux qui se détachent du rivage, de l'autre par une multitude de combattants, dont les rochers et les bords sont couverts.
Vulteius qui commandait ce navire, s'aperçut des piéges qu'on lui avait tendus. Mais ayant tenté vainement de rompre les chaînes à coups de hache, il se résolut au combat, sans aucun espoir de salut, sans savoir même de quel côté il ferait face à l'ennemi. Cependant tout ce que peut la valeur assiégée et environnée de périls, fut exécuté dans ce moment terrible. Un seul navire avec une cohorte, investi d'un nombre infini de vaisseaux et de combattants, se défendit et soutint leur attaque. Le choc, il est vrai, ne fut pas long ; la faible lumière qui l'éclairait fit place aux ombres de la nui t; la paix régna dans les ténèbres.

Vultéius, commandant du navire, exhorte ses soldats à se tuer les uns les autres plutôt que de se rendre.

La troupe consternée aux approches d'une mort inévitable, s'abandonnait au désespoir, quand VuIteius d'une voix magnanime relève en ces mots les esprits : "Romains, nous n'avons plus pour être libres que le court espace d'une nuit : employez donc ce peu d'instants à voir, dans cette extrémité, quel est le parti à prendre. La vie n'est jamais trop courte quand il en reste assez pour choisir sa mort. Et ne croyez pas qu'il y ait moins de gloire à prévenir la mort, quand on la voit de près ; nul homme, en abrégeant ses jours, ne sait le temps qu'il eût pu vivre. II faut le même courage pour renoncer à des moments ou à des années : l'honneur consiste à disposer de soi et à prévenir ses destins. On n'est jamais forcé à vouloir mourir. La fuite nous est interdite; nous sommes environnés d'ennemis prêts à nous égorger. Décidons-nous ; loin d'ici la crainte; cédons à la nécessité, en hommes libres, non en esclaves. Ce n'est pourtant pas dans l'obscurité qu'il faut périr ; et comme des troupes qui dans les ténèbres s'accablent de traits lancés au hasard. Sur un champ de bataille et dans un tas de morts, le plus beau trépas se perd dans la foule, la vertu y reste ensevelie et sans honneur, il n'en sera pas ainsi de la nôtre. Les dieux ont voulu l'exposer sur ce théâtre aux yeux de nos amis et de nos ennemis. Ce rivage, cette mer, les rochers de l'île que nous avons quittée seront couverts de spectateurs. De l'un et de l'autre rivage, les deux partis vont nous contempler. O Fortune  ! tu te prépares à faire de nous je ne sais quel exemple grand et mémorable. Tout ce que la fidélité, le dévouement des troupes a laissé de monuments illustres dans tous les siècles, cette brave jeunesse va l'effacer. Oui, César, c'est faire peu pour toi, nous le savons, que de nous immoler nous-mêmes ; mais assiégés comme nous le sommes, nous n'avons pas de plus grand témoignage à te donner de notre amour. Le sort envieux a sans doute beaucoup retranché de notre gloire en ne permettant pas que nos vieillards et nos enfants se soient trouvés pris avec nous, mais que l'ennemi sache du moins qu'il est des hommes qu'on ne peut dompter ; qu'il apprenne à craindre des furieux résolus et prompts à mourir ; qu'il bénisse le ciel de n'en avoir retenu dans ses piéges qu'un petit nombre. Il essayera de nous tenter en parlant de paix et d'accord ; il tâchera de nous corrompre par l'offre d'une vie honteuse. Ah ! plût aux dieux qu'il nous fit grâce, et que le salut nous fût assuré ! notre mort en serait bien plus belle, et en nous voyant déchirer nous-mêmes nos entrailles, on ne croirait pas que ce fût la ressource du désespoir. Il faut, amis, il faut mériter par un courage sans exemple, que César, entre tant de milliers d'hommes qui lui restent, regarde la perte de ce petit nombre comme un désastre pour lui. Oui, quand le sort m'offrirait le moyen de m'échapper, je refuserais. Romains, j'ai rejeté la vie. Mon coeur n'est plus aiguillonné que du désir d'un beau trépas. Ce désir va jusqu'à la fureur. Il n'y a que ceux qui touchent à leur terme, qui sentent combien il est doux de mourir. Les dieux le cachent à ceux qu'ils condamnent à vivre, afin qu'ils se résignent à vivre. "
Ce fut ainsi que l'ardeur du héros releva l'âme de ses soldats, et ces mêmes hommes qui avant de l'entendre, mesuraient d'un oeil mouillé de larmes le cours de l'Ourse, désirèrent ce jour terrible.
La nuit alors n'était pas lente à se cacher dans l'Océan : le soleil allait sortir du signe brillant des enfants de Léda, il s'approchait du Cancer (
31), et il voyait en se levant les flèches du Centaure (32) se plonger dans l'onde. La lumière du jour découvrit les Istriens sur le rivage, et sur la mer la flotte des Grecs, jointe aux Liburniens belliqueux. D'abord on suspendit l'attaque, pour voir si Vulteius et les siens se laisseraient désarmer, et si, en retardant leur mort, on leur ferait aimer la vie. Mais cette jeunesse héroïque se tint ferme en son dévouement, fière d'avoir renoncé au jour, et sûre de sortir du combat avec gloire, en s'immolant de ses propres mains. Rien ne peut plus ébranler ces âmes déterminées au suprême effort. Une poignée d'hommes soutient les assauts d'une multitude répandue sur la mer et sur le rivage : tant on est fort quand on sait mourir.

Ils s'égorgent les uns les autres. 

Enfin las de verser du sang et croyant avoir assez vendu leur vie, ils abandonnent l'ennemi, et leur fureur se tourne contre eux-mêmes. Vulteius, le premier, se découvrant le sein et tendant la gorge au coup mortel : "Qui de vous, amis, leur dit-il, est digne de plonger sa main dans mon sang et de prouver par là qu'il veut mourir ?" Il n'eut pas besoin d'en dire davantage ; cent glaives lui percent le sein. Il loue tous ceux qui le frappent, mais à celui qui a donné l'exemple, il prête à son tour sa main reconnaissante et le tue avant d'expirer. Tout le reste s'égorge à l'envi, et dans un seul parti, s'exercent toutes les fureurs de la guerre. Ainsi s'égorgeaient devant Thèbes cette foule d'hommes armés que vit naître Cadmus, des dents terribles qu'il avait semées, présage fatal pour les fils d'OEdipe. Ainsi périrent au bord du Phase, ces enfants de la dent vigilante du dragon, que Médée, par des enchantements nouveaux, dont elle-même pâlit d'effroi, força de s'immoler entre eux et d'engraisser de leur sang les sillons qui venaient de les engendrer. Tel fut le massacre de cette jeunesse intrépide qui a juré de périr. Il ne leur coûte rien de mourir. En recevant le trépas, ils le donnent. Aucun des glaives ne frappe en vain quoique poussé d'une main défaillante. Ce n'est pas le fer qui s'enfonce, c'est le sein qui frappe le fer, c'est la gorge qui va au-devant de l'épée et qui la force de s'y plonger. Quoique le frère le présente à son frère, le père à son fils, dans ce carnage affreux, leurs coups n'en sont pas moins assurés ; tout ce qu'ils donnent à la tendresse c'est de ne pas les redoubler. On les voit traîner leurs entrailles déchirées sur le navire et rougir la mer de leur sang. Ils regardent avec mépris la lumière qui leur échappe ; ils tournent contre l'ennemi un front superbe, et ils s'applaudissent de sentir la mort. Le navire n'est bientôt plus qu'un monceau de cadavres que les vainqueurs honorent du bûcher ; saisis d'étonnement de voir que la nature ait produit un homme capable d'inspirer une semblable résolution (33).

Éloge de cette action.

Jamais la Renommée n'a rien publié dans l'univers avec tant d'éclat et de gloire ; mais les nations, même après cet exemple, sont trop timides pour concevoir combien il est aisé de s'affranchir de l'esclavage. On craint le glaive dans la main des tyrans : la liberté tremble sous les armes qui l'oppriment.  L'homme ne sait pas que le fer ne lui a été donné que pour se sauver de la servitude. O mort ! que n'es-tu refusée aux lâches ! Que n'es-tu réservée à la vertu !

Curion passe en Afrique, et campe sur des roches ruineuses qu'on appelait le royaume d'Antée. 

 

La guerre n'était pas moins vive aux champs de la Libye. L'audacieux Curion avait mouillé au rivage de Lilybée (34), et de là, secondé par l'Aquilon, il avait passé en Afrique et abordé entre Clupée et les ruines de Carthage (35), lieu que nos armes ont rendu fameux. Il va d'abord camper loin de la mer écumante, sur la rive du Bagrada (36), qui traverse lentement des sables arides.  Bientôt il gagne des hauteurs, et les rochers rongés de toutes parts, que l'antiquité, digne de foi, dit avoir été le royaume d'Antée. Voici ce qu'un rustique habitant du pays en avait appris de ses pères et lui raconta :

 Description du combat de ce géant contre Hercule.

 

"La terre ayant enfanté les béants n'était pas épuisée. Elle conçut dans les antres de Libye le formidable Antée. Elle en eut plus d'orgueil que d'avoir produit Typhon, Tityes, ou le farouche Briarée, et il fut heureux pour le ciel qu'il ne fût pas né dans les champs de Phlégra (37). Pour surcroît à ses forces immenses, dès que son corps touchait la terre, il prenait une nouvelle vigueur. Il avait cet antre pour demeure, une roche élevée lui servait de toit. Les lions pris à la chasse étaient sa pâture ; il se couchait non sur la dépouille des bêtes fauves, ni sur les débris des forêts, mais sur le sein nu de sa mère. C'est là qu'il se fortifiait. D'abord tout périt sous ses coups, et les habitants des campagnes de l'Afrique et les étrangers que les flots jetaient sur ce bord. Longtemps même la valeur du géant dédaigna le secours de la Terre (38). Quoique debout, il était invincible. Enfin le bruit de ses fureurs attire en Libye le magnanime Alcide, Alcide qui purgeait de monstres la terre et la mer. Le héros dépouille la peau du lion de Némée ; le géant celle d'un lion de Libye. L'un, selon l'usage des jeux olympiques, arrose d'huile ses membres nerveux ; l'autre, ne se croyant pas assez fort, s'il ne touchait que du pied sa mère, se couvre d'un sable brûlant et secourable. Leurs bras et leurs mains s'entrelacent de mille noeuds. Longtemps leurs pesantes mains attaquent vainement leurs robustes cous. Leur tête reste inébranlable, leur front superbe n'est point incliné. Chacun d'eux s'étonne de trouver son égal. Alcide en ménageant ses forces au début de la lutte épuise celles du géant. Il le voit hors d'haleine et couvert d'une sueur glacée : il lui secoue la tête, il presse sa poitrine contre la sienne et frappe de coups obliques ses jambes mal assurées.
Déjà se croyant vainqueur, il enveloppe ses reins qui fléchissent, étreint ses flancs, et du pied forçant ses jambes à s'écarter, il le jette étendu sur le sol. La Terre altérée boit la sueur de son fils ; et il sent ses veines se remplir d'un sang qui le vivifie. Ses muscles se tendent, ses nerfs se roidissent, son corps renouvelé se dégage des noeuds dont l'enveloppe Alcide. Alcide est interdit de voir qu'il ait repris tant de vigueur. Jadis, dans sa jeunesse, aux marais d'Argos, l'hydre et ses têtes menaçantes l'avaient beaucoup moins étonné. Ils luttent, l'un avec ses forces, l'autre avec celles de la Terre, et le combat est douteux. Jamais la cruelle marâtre ne conçut de plus justes espérances. Elle voit la sueur inonder ce corps infatigable, et ce dos qui, sans fléchir, a soutenu le poids du ciel. Dès que le fils de Jupiter veut de nouveau serrer Antée entre ses bras, celui ci se laisse tomber de lui-mème et se relève plus vigoureux : tout ce que la Terre a de vie et de force passe dans le corps de son fils. Elle se lasse à lutter contre un homme. Alcide enfin s'étant aperçu du secours qu'Antée puisait dans la Terre : Debout, lui dit-il ; tu ne toucheras plus le sol et je t'empêcherai bien de t'étendre à terre. Tu périras écrasé contre mon sein. C'est !à que tu vas tomber. A ces mots, il enlève le géant dont les pieds s'attachent au sol ; la Terre séparée de son fils ne peut lui redonner la vie. Alcide le tient par le milieu du corps, et quoiqu'il le sentit glacé, il fut longtemps sans oser le rendre à sa mère.
L'antiquité, admiratrice d'elle-même et gardienne du passé, a tiré de là le nom qui reste à ces montagnes. Mais la gloire de Scipion (
39) les rendit encore plus célèbres lorsqu'il força les Africains à quitter les citadelles italiennes et à repasser les mers. Ce fut là d'abord qu'il établit son camp (40), et ce fut aussi le premier théàtre de nos victoires en Afrique. Voici les restes du retranchement. Ici fut la première conquête des Romains." 

Forces des Pompéiens en Afrique, sous le commandement de Varus et de Juba

 

Curion flatté de ce présage, comme si le bonheur de nos armes était attaché à ce lieu, et comme si la fortune de Scipion l'y attendait lui-même, fait dresser dans ce poste heureux un camp qui ne devait pas l'être. II donne quelque trêve à ses troupes, et avec des forces trop inégales (41), il ose défier un superbe ennemi.  
Toute la puissance de Rome en Afrique était alors dans les mains de Varus. Celui-ci, bien qu'il se confiât en ce qu'il avait de milice romaine, ne laissa pas d'appeler à lui toutes les forces du roi de Libye et des extrémités du monde, tous les peuples soumis à Juba s'avançaient sous les drapeaux de leur roi. Jamais prince ne posséda un plus vaste empire. Dans sa plus grande longueur, il a pour bornes à l'occident l'Atlas, voisin de Gadès (
42), au midi, Hammon, voisin des Syrtes (43). Il occupait l'espace de la zone brûlante, et pour enceinte il avait l'Océan. Les peuples qui suivent Juba sont l'habitant du mont Atlas, le Numide errant (44), le Gétule prêt à s'élancer sur des coursiers sans frein, le Maure dont la couleur est celle des peuplales de l'Inde, le Nasamon qui vit dans les sables stériles, le Garamante brûlé par le soleil, le Marmaride léger à la course, le Mazax dont le dard le dispute à la flèche du Mède, le Massyle qui monte des chevaux nus, et les fait obéir à une simple baguette qui remplace le frein ; tous les peuples chasseurs des déserts de l'Afrique, qui abandonnent leurs cabanes pour courir après les lions, et qui, ne se confiant point à leurs flèches, provoquent ces animaux terribles et les enveloppent de leurs vêtements.

Ressentiment de Juba contre Curion. 

Juba ne défendait pas seulement la cause de Pompée ; il vengeait la sienne. La même année qu'en allumant la guerre civile Curion s'était rendu coupable envers les hommes et les dieux, il avait voulu, par une loi du peuple, chasser Juba du trône de ses pères, et arracher la Libye à un tyran à l'heure où il te livrait, ô Rome, à la tyrannie ; et Juba, plein de son ressentiment, regarde cette guerre comme le plus beau droit du sceptre qu'il a conservé. Curion tremble au bruit de son approche. Les troupes qu'il commande ne sont pas de celles qu'il a éprouvées sur les bords du Rhin, et qui, dévouées à César, ne connaissent que ses enseignes. Ce sont les troupes infidèles qui ont livré Corfinium, aussi peu attachées au chef qu'elles suivent qu'à celui qu'elles ont quitté, et pour qui, sans zèle et sans choix, il est égal de servir l'un ou l'autre. Mais les voyant déserter la nuit les barrières du camp, Curion se dit à lui-même : "Rien ne cache mieux la frayeur que l'audace. Je veux présenter le combat, et tandis qu'elles sont à moi, faire avancer mes troupes dans la plaine. C'est dans le repos que les esprits changent. Dès que le glaive, une fois tiré, allume la fureur, et que le casque couvre la honte, qui songe alors à balancer
ou le talent des chefs, ou le droit des partis ? On obéit à celui qui commande, on sert la cause où l'on est engagé. Le soldat ressemble au gladiateur dans l'arène; pour l'irriter, il suffit qu'on lui oppose son égal."

Curion attaque Varus et le défait. 

En se parlant ainsi, Curion déploie son armée en pleine campagne ; et la fortune, par un succès léger, semble vouloir l'aveugler sur le revers qui l'attend : car il chasse devant lui l'armée de Varus, et le carnage qu'il en fait ne cesse qu'au camp.

Défaite des Césariens par les Numides ; Curion se fait tuer

Juba instruit de la défaite funeste de Varus, s'applaudit de voir dépendre de lui seul l'événement de cette guerre. Il accourt sans bruit avec son armée, et le silence qu'il fait garder dérobe sa marche à l'ennemi. Sa seule crainte est d'en inspirer, et que les Romains ne l'évitent. Il détache en avant Saburra son lieutenant, avec une troupe légère, pour engager une première attaque, et pour attirer l'ennemi. Saburra doit laisser croire qu'il commande seul, que Juba ne vient point, et que ce corps de troupes est tout ce qu'il envoie. Cependant Juba se tient caché dans une vallée profonde avec toutes ses forces. Tel l'ichneumon (45) agite sa queue trompeuse devant l'aspic égyptien, et provoque sa colère par cette ombre insaisissable, puis obliquement s'élance sur le reptile, le mord à la gorge au-dessous du poison ; alors la bête pernicieuse lance le venin, qui coule inutilement de sa gueule. L'artifice lui réussit. Curion dédaignant de s'instruire des forces secrètes des Africains, oblige sa cavalerie à sortir la nuit de son camp, et à se répandre au loin dans un pays inconnu. Ce fut en vain qu'on l'exhorte à se défier d'un ennemi chez qui l'art de la guerre n'était que piéges, sa destinée l'entraînait à la mort, et l'auteur de la guerre civile en devait être la victime. Par un chemin escarpé, il conduit son armée sur les rochers élevés. Sitôt que le Humide, de ces hauteurs, aperçoit les Romains, il s'éloigne selon sa coutume, et feint de reculer, afin d'engager l'ennemi à descendre dans la plaine. Curion, qui prend pour une fuite cette retraite simulée, se précipite en vainqueur sur ses pas. L'artifice alors se découvre, et, cessant de fuir, les Africains, répandus sur les collines d'alentour, enveloppent l'armée romaine. Le chef et les soldats se voyant perdus, restent glacés d'étonnement. Le lâche n'ose penser à la fuite, ni le valeureux au combat ; car au lieu de voir leurs chevaux émus au son de la trompette , dresser l'oreille, agiter leurs crins, ronger le mors qui les déchire, et d'un pied rebelle frappant la terre, et brisant les cailloux, s'indigner du repos; on les voit la tête baissée, le corps tout fumant  de sueur, la langue pendante, la bouche embrasée du feu de leur haleine. Leurs flancs s'élèvent et s'abaissent avec un violent effort, et une écume sèche et brûlante couvre leurs mors ensanglantés. En vain le fouet ou l'aiguillon les presse, en vain l'éperon leur déchire le flanc, aucun ne s'emporte, aucun ne prend sa course; ils n'ont pas même la force de doubler le pas, et le peu qu'ils avancent, ne sert qu'à exposer de plus près leur guide aux coups de l'ennemi.
Mais dès que le Numide eut lâché ses coursiers sur les Romains, la terre s'ébranle et résonne ; un tourbillon de poussière, pareil à ceux que soulève le vent de Thrace, forme dans l'air un nuage épais, et dérobe aux yeux la lumière. Comme leur choc impétueux tombait sur de l'infanterie, ce funeste et sanglant combat ne fut pas douteux un moment ; il ne dura que le temps d'égorger ; car les Romains n'avaient la liberté ni d'avancer, ni de combattre de près ou de loin, de front ou sur les flancs. Il tombe sur eux une grêle de flèches, dont le poids seul les eût accablés, sans parler des plaies et du sang versé. Les bataillons romains se pressent dans un cercle étroit. Si quelqu'un, poussé par la crainte, se précipite au milieu des siens, il peut à peine se tourner sans péril au milieu des épées de ses compagnons.  A mesure que les premiers reculent, le bataillon s'épaissit. Faute d'espace, ils ne peuvent plus agir, ni remuer leurs armes : leurs bras se froissent en se heurtant ; le choc des cuirasses écrase le fer et le sein qui le porte. Le Maure ne put jouir du spectacle de sa victoire : il ne vit ni des flots de sang, ni un vaste champ de carnage : il ne vit qu'un monceau de cadavres, debout tant ils sont pressés.
Mânes des Carthaginois, ombre d'Annibal, ombre maudite de Carthage, accourez. ce sacrifice est digne de vous. Voilà le sang dont vous êtes avides : venez vous en rassasier, et ne demandez plus vengeance. Grands dieux ! se peut-il que le massacre des Romains en Libye soit un triomphe pour Pompée, un triomphe pour le sénat ? Ah ! qu'il serait bien moins affreux que l'Afrique eût vaincu pour elle !
Dès que la poussière abattue par le sang ne s'éleva plus en nuage, et que Curion vit ses troupes étendues autour de lui, il ne put ni survivre à son malheur, ni penser à la fuite (
46). Il a recours à une mort prompte, et, courageux par nécessite, il se perce, et tombe au milieu des cadavres de ses soldats. 

Épilogue sur cette mort de Curion.


Malheureux ! de quoi t'ont servi tant de troubles excités du haut de la tribune, lorsque, porte-drapeau du peuple, tu lui donnais des armes ? et ta révolte contre le sénat ? et ton ardeur à soulever le beau-père contre le gendre ? Tu meurs avant que Pharsale ait décidé de leur sort. Tu n'auras pas même le plaisir de contempler les horreurs de la guerre civile. Tribuns puissants, ainsi vous expiez les malheurs de votre patrie ; ainsi vos armes parricides sont lavées dans votre sang. Oh ! que Rome serait heureuse et ses citoyens fortunés, si les dieux défendaient notre liberté avec autant de soin qu'ils la vengent ! Te voilà, superbe cadavre, en proie aux vautours de Libye. Curion n'obtient pas même un bûcher. Nous te rendons pourtant ce juste témoignage, ô malheureux jeune homme (car à quoi bon dissimuler ce que la renommée attenterait sans nous ?) ; tant que tu suivis les sentiers du devoir, jamais Rome n'avait vu un meilleur citoyen, une plus belle âme, un plus zélé défenseur des lois ; et si l'ambition, le luxe, le dangereux appât des richesses ont pu t'égarer, que Rome en accuse la corruption du siècle dont tu n'as fait que suivre le torrent. Le changement de Curion, ébloui par les riches dépouilles de la Gaule (
47), et corrompu par l'or de César, entraîna la chute de Rome. Il est vrai : nous avons senti sur notre gorge l'épée du tout-puissant Sylla, du farouche Marius, du cruel Cinna et de toute la maison des Césars ; mais qui d'entre eux fut aussi puissant que Curion ? Ils achetèrent Rome : Curion la vendit (48).

LIVRE IV

(01) Une guerre qui coûta peu de sang. - Lucain dit que cette guerre fut peu sanglante. En effet, les lieutenants de Pompée se rendirent, vaincus par la disette. (Voyez plus bas, v. 354.) "Anceps variumque, sed incruentum in Hispania bellum."Florus, lib. IV, c. II.
"Cette guerre d'Espagne fut rude. César souffrit beaucoup de l'âpreté des lieux, de l'hiver, et surtout de la famine. Il se trouva quelque temps comme enfermé entre deux rivières ; mais il nous apprend lui-même ce qui lui donna l'avantage. Les légions d'Espagne avaient désappris la tactique romaine, et n'avaient pas encore celle des Espagnols ; elles fuyaient comme les Barbares, mais se ralliaient difficilement. L'humanité de César, comparée à la cruauté de Petreius, un de leurs généraux, acheva de gagner les Pompéiens ; ils traitèrent malgré Petreius." Michelet, Histoire romaine, République, tome 1, p. 318.
Cependant ce pays avait de puissantes raisons pour être du parti contraire. "L'Espagne était pompéienne. Pompée avait essayé pour elle ce que César accomplit pour la Gaule : il avait fait donner le droit de cité à une foule d'Espagnols; mais le génie moins disciplinable de l'Espagne faisait de ce peuple si belliqueux un instrument de guerre incertain et peu sûr." Ibid., p. 340.

(02) Afranius et Petreius ses lieutenants. - A l'arrivée de Vibullius Rufus, envoyé par Pompée en Espagne, il y avait trois lieutenants dans cette province, Afranius, Petreius, et M. Tarentius V arron, le plus savant des Romains. Les deux premiers se réunirent, en choisissant Ilerda pour leur centre d'opération, et partagèrent le commandement de cinq légions qu'ils avaient sous leurs ordres ; Varron fut chargé de défendre toute l'Espagne Ultérieure. Voyez César, Guerre civile liv. I, ch. XXXVIII.

(03) L'infatigable Astur. - C'est-à-dire, les peuples des Asturies, chaîne de montagnes, célèbre au moyen âge par la retraite de Pélage qui sauva la liberté et la monarchie de l'Espagne contre les Maures mahométans.

(04) Le Veston léger. - Les Venons ou Vectons étaient des peuples de la Biscaye.

(
05) Et les Celtes qui,.. avaient mêlé leur nom à celui des Ibères. - C'est-à-dire, les Celtibériens, tribu de Celtes qui avaient passé en Espagne et s'étaient établis sur les bords de l'Hèbre. "His rebus constitutis, equites auxiliaqne toti Lusitaniae a Petreio, Celtiberis, Cantabris, Barbarisque omnibus qui ad Oceanum pertinent, ab Afranio imperantur." Caes., de Bello civili, lib. I, c. XXXVIII.

(06) Hilerda. - Aujourd'hui Lérida, capitale des Ilergètes (dans la Catalogne). Elle était située sur le Sicoris (aujourd'hui la Sègre), rivière qui sort des Pyrénées, traverse le pays des Cérétans (la Cerdagne) et celui des Vertes (la Catalogne), et se jette dans l'Ibère (l'Hèbre) à Octogèse (Mequinenza).

(07) Le fleuve sépare les deux camps. - Cela est positif. Mais le récit des faits semble établir que la ville et les deux camps étaient en deçà du Sicoris. Alors il faut expliquer les mouvements des deux armées au moyen des deux ponts que César dit avoir été jetés sur cette rivière. Voyez César, Guerre civile, liv. I, eh. XL : "Fabius... in Sicore flumine pontes effecerat duos, inter se distantes millia passuum iv. His pontibus pabulatum mittebat, etc." - Pour tout le récit de la guerre d'Espagne, consultez César, de Bello civili, ch. XL. et suiv.

(08) Rapide Cinga. - Cette rivière, appelée aujourd'hui la Senga, sépare l'Aragon de la Catalogne, et se jette dans l'Ebre.

(09) Les plaines brûlées par les frimats. - Virgile (Géorg., liv. I, v. 92) parle de moissons qui pourraient être brûlées par le chaud ou par le froid ;

Rapidive potentia solis
Acrior, aut Boreae penetrabile frigus adurat.
Perusti artus, membra torrida geli, dit Tite-Live, liv. XXI ; 
Ambusti multorum artus vi frigoris, dit Tacite, annales, liv. XIII.

(10) L'horrible famine approche. - "Accidit etiam repentinum incommodum biduo, quo haec gesta sunt. Tanta enim tempestas cooritur, ut nunquam illis locis majores aquas fuisse constaret.  Tum autem ex omnibus montibus nives proluit, ac summas ripas fluminis superavit, pontesque ambos, quos C. Fabius fecerat uno die interrupit. Quae res magnas difficultates exercitui Caesaris attulit. Castra enim, ut supra demonstratum est, quum essent inter flumina duo, Sicorim et Cingam, spatio minium xxx, neutrum horum transiri poterat ; necessarioque omne his angustiis continebantur, etc." Caes. de Bello civili, lib. I c. XLVIII.

(11) Ainsi le Venète passe le Pô débordé. -Le poète n'explique pas que le fait qu'il raconte est un des plus heureux stratagèmes de César pour sortir de la position terrible où il était engagé : 
"Quum in his angustiis res esset, atque omnes viae ab Afranianis militibus equitibusque obsiderentur, nec pontes perfici possent, imperat militibus Caesar, ut naves faciant, cujus generis eum superioribus annis usus Britanniae docuerat. Carinae primum ac statumina ex levi materia fiebant : reliquum corpus navium, viminibus contextum, coriis integebatur. Has perfectas carris junctis devehit noctu millia passuum a castris xxii, militesque his navibus flumen transportat, continentemque ripa collem improviso occupat."  Caes. de Bello civili, lib I, c. LIV.

(12) Petreius... abandonne les hauteurs d'Hilerda. - "His paene effectis, magnum in timorem Afranius Petreiusque perveniunt, ne onmino frumento pabuloque intercluderentur, quod multum Caesar equitatu valebat. Itaque constituant ipsi iis locis excedere, et in Celtiberiam bellum transferre. Huic consilio suffragabatur etiam illa res, quod ex duobus contrariis generibus quae superiore bello cum L. Serorio steterant civitates, victae nomen atque imperium absentis timebant ; quae in amicitia manserant, Pompeii magnis affectae beneficiis eum diligebant : Caesaris autem in Barbaris erat nomen obscurius, etc."  Caes., de Bello civili, lib. I, c. LXI. Voyez les chapitres suivants, pour bien comprendre les détails de cette manoeuvre.

(
13) Ta cause est devenue la plus juste. - Par la mort des soldats et des officiers de son armée que Petreius fit massacrer dans son camp. Ce sont les Pompéiens qui les premiers ont rompu l'alliance entre les deux armées.

(14) Qu'ils aient perdre l'envie de mourir. - Le commentateur de Lemaire propose un sens un peu différent du nôtre. Perdant velle mori : "Que cette volonté qu'ils ont de mourir leur soit inutile, ne leur serve à rien. " Ce sens est fort plausible, mais l'autre paraît plus naturel et plus simple.

(15) Le pâle chercheur d'or des mines des Asturies. - L'Espagne ancienne était célèbre pour ses mines d'or : 

Haud aliter Collis scrutator Hiberi,
Quum subiit, longeque diem vitamque reliquit,
(STAT., Thebaid., lib. VI, v. 377.)
Quidquid tellure revulsa Callaicis fodiens rimatur collibus Astur.
(CLAUD., in Consul. Probi et Olybrii, v. 50,)
Quidquid fodit Hiber . . . . . . 
(LUCAN., Pharsal., lib. VII, v. 755.)
Voyez J.-J. Rousseau, Fragments sur les Mineurs, dans ses oeuvres.
Astur avarus, . . . . . . 
Et redit infelix effosso concolor auro.
(SILIUS ITAL., lib. VII, v, 231,)

(16) Qu'un ennemi barbare empoisonnait. - C'est ce que Jugurtha, roi de Numidie, Mithridate, roi du Pont, et Juba, roi de Mauritanie, avaient fait dans leurs guerres contre les Romains.

(17) Ils rappellent ces pluies abondantes. - Ce sont les pluies dont le poète a parlé plus haut, vers 75 et suiv,

. . A l'horizon épiant un nuage,
Implorent, haletant, la faveur d'un orage.
(ESMENARD, Navigation, chant IV.)

(18) Méroé est une île du Nil.

(19) Le Garamante au corps nu. - Les Garamantes sont un peuple d'Afrique, dans le voisinage de Cyrènes, et qui touche à l'Éthiopie ; il tire son nom de Gammas, fils d'Apollon. Le poète les représente comme nus à cause de la chaleur.

(20) N'oblige pas les vaincus à vaincre avec toi. - Voyez (Guerre civile, liv. I, ch. XXXV) la réponse de César au discours d'Afranius : ce fut César qui, de son propre mouvement, dispensa les vaincus du service.
Id vero militibus fuit pergratum et jucundum, ut ex ipsa significatione potuit cognosci, ut qui aliquid justi incommodi exspectavissent, ultro praemium missionis ferrent. etc. , Il leur fournit même des vivres jusqu'aux bords du Var ; frontière d'Italie. Voyez Guerre civile, liv 1. ch. LXXXVI - LXXXVII.

(21) Un vin fameux recueilli sous un consul inconnu. C'est-à-dire un vin si vieux que le nom du consul qui l'a vu recueillir est devenu illisible sur le vase ou l'amphore : 

 Capillato diffusum consule . . . .
Cujus patriam titulumque senectus 
Delevit multa veteris fuligine testae.
JUVEN., sat. V, v, 30.

Voyez aussi Horace.

(22) Ils ont tant de sang à répandre dans toute la terre. - ll restait encore à César la guerre de Macédoine, celle d'Alexandrie ou d'Égypte, celle d'Afrique, et la seconde guerre d'Espagne contre les fils de Pompée.

(23) Le son de la trompette

Neque excitatur classico miles truci. 
Horatius, Epod.: V, v. 5.)
Martia cui somnos classica pulsa fugant.
(TIBULLUS)

Jamais le chant des coqs ni le bruit des clairons...
(LA FONTAINE.)

(24) La fortune ne fut pas la même partout. - Cet épisode de la guerre Civile a été pris à Lucain par Florus : "Aliquid tamen adversus absentem ducem ausa fortuna est circa Illyricum... Quippe quum fauces Adriatici maris jussi occupare Dolabella et Antonius, ille Illyrico, hic Coreyraeo litore castra posuissent, jam maria late tenente Pompeio, repente castra legatus ejus Octavius Libo cum ingentibus copiis classicorum circumvenit utrumque. Deditionem fauces extorsit Antonio. Missae quoque a Basilo in auxilium ejus rates, quales inopia navium fecerat, nova Pompeianorum arte Cilicum, actis sub mare funibus, captae quasi per indaginem. Duas tamen aestus explicuit : una, quae Opiterginos ferebat, in vadis haesit, memorandumque posteris exitum dedit. Quippe vix mille juvenum manus, circumfusi undique exercitus per totum diem tela sustinuit, et quum exitum virtus non haberet, ne in deditionem veniret, hortante tribuno Vulteio, mutuis ictibus in se concurrit." (Lib. IV, cap II.)

(25) Les murs de Salone. - Salone est célèbre par la retraite et les jardins de Dioclétien. Aujourd'hui elle n'offre plus que des ruines à deux lieues N.-E. de Viscio , petit lieu près du château d'Almissa en Dalmatie, à quatre lieues E, de Castel-Vecchio , cinq lieues S. de Glissa, et six lieues S.-0. de Duaré. Notre poète l'appelle Salone-la-Longue, parce qu'elle s'étendait en longueur sur l'Adriatique.

(26) Où le tiède Iader. - "Iader juxta Salonas mare influit Adriaticum."  (Vibius Sequester.) Pline l'Ancien (liv. IV, ch. XXI et suiv.) parle d'une colonie de Iadera.

(27) La foi des belliqueux Curètes. - Il est assez difficile de savoir au juste quel est ce peuple que notre auteur nomme ici Curètes. Ce ne sont point les habitants de Brindes, descendus des Crétois, comme le veut Sulpitius ; ni des Crétois auxiliaires, comme le prétend Omnibonus ; ce ne sont point non plus les Curètes, peuples d'Acarnanie, dont le nom porte toujours la première syllabe longue. Il s'agit peutêtre des habitants d'une de ces îles que Pline (liv. III, ch. XXVI) appelle crétoises, de Currita, par exemple, que Ptolémée (Géographie, liv. II) place à côté de la Liburnie.

(28) Antoine inventa pour fuir. - C'est C. Antonins, et non M. Antonius, qui se trouvait alors à Brindes, attendant le moment de faire passer en Macédoine les légions de César.
Antoine inventa pour fuir un nouveau moyen. - Cette description n'est pas facile à comprendre ; elle est confuse et pleine d'obscurité. Antoine, à Brindes, mit en usage le même stratagème. "Erat eo tempore Antonius Brundisii ; qui, virtuti militum confisus, scaphas navium magnarum circiter LX cratibus pluteisque contexit, eoque milites delectos imposuit, atque eas in litore pluribus locis separatim disposuit, navesque triremes duas, quas Brundisii faciendas curaverat, etc." Caes., de Bello civili, lib. III, c. XXIV.

(29) Le cerf qu'épouvante la plume odorante. - On faisait brûler ces plumes, et leur odeur faisait fuir les cerfs. Voyez, sur cet appareil, Gratius, poème de la Chasse, v. 75 et suiv. ; Sénèque le Tragique, Hippolyte, v. 46.

Dicta rubenti linea penna 
Vano cludat terrore feras.

Puniceaeve agitant pavidos formidine pennae.
(VIRG., Georg., lib. III, v. 372.)

Voyez encore Pline, Hist. Nat., liv. XXI, ch. XXXIX.

(30) Le vaisseau qui portait les Opitergiens. - Opitergium était une ville du pays des Vénètes (États de Venise), aujourd'hui Oderzo.

(31) Il s'approchait du Cancer. - On était en été et l'on touchait au solstice qui tombe dans le Cancer, le plus élevé des signes du zodiaque.

(32) Le Centaure. - Chiron, c'est-à-dire le Sagittaire :

Haemonios arcus violentique ora leonis.
(Ovin., Metam., lib. II, v. 81.)

(33) Un homme capable d'inspirer une semblable résolution. - Il est difficile, en effet, de trouver ailleurs des exemples d'un pareil dévouement. Plutarque n'a point laissé échapper ce trait remarquable de la vie de César. Il cite quelques faits analogues à celui que notre poète raconte en ce moment ; voici le plus digne d'être mis en rapport avec le trépas volontaire de Vulteius et de sa troupe : "En Afrique, Scipion s'était emparé d'un vaisseau de César, monté par Granius Pétron, qui venait d'être nommé questeur. Scipion fit massacrer tout l'équipage, et dit au questeur qu'il lui donnait la vie. Granius répondit que les soldats de César étaient accoutumés à donner la vie aux autres et non pas à la recevoir ; en disant ces mots, il tire son épée et se tue." (Vie de César, ch, XVII.)

(34) Lilybée. - Lilybée était un promontoire de Sicile en face de l'Afrique, comme le cap Pélore est en face de l'Italie, et celui de Pachinum en face de la Grèce.

(35) Les ruines de Carthage. - Carthage, à cette époque, n'était plus qu'à moitié ruinée. Les Romains l'avaient un peu relevée depuis la troisième guerre panique. "Akhybée (en langue da pays Akhybia), autrefois Clupea, appartient aujourd'hui au royaume de Taris. C'était un bon port. Les Romains s'y fortifièrent lors de la première guerre punique, et en firent are place d'armes. " Lepernay, Pharsale

(36) Sur la rive du Bagrada. - Le Bagrados, appelé aujourd'hui Megerda ou Mesjerda, sort de la Numidie et se jette dans la mer auprès d'Utique. Le pays qu'il arrose porte le nom de Prikia. On connaît l'histoire du serpent monstrueux que Regulus tua sur les bords de ce fleuve : 

Turbidus arentes lento pede sulcat arenas Bagrada.
(Sil. ITAL., Lib. VI, v. 140).

(37) Dans les champs de Phlégra. - Ville de Macédoine ; il y avait aussi une ville du même nom dans la Campanie, près de Puteoli, Pouzzoles.

(38) Dédaigne le secours de la terre. - Le poète veut dire que, dans ses combat, Antée dédaigne de se lainer tomber pour chercher des forces contre le sein de sa mère, car il vient de dire qu'il dormait toujours sur la terre nue.

(39) La gloire de Scipion. - L'expédition hardie de Scipion, nommé consul avant l'âge força Annibal de quitter I'ltalie qu'il désolait depuis seize ans, et de repasser la mer pour porter au secours de sa propre ville. Arrivé en Afrique, il perdit la bataille de Zama, qui termina la seconde guerre punique.
Voici l'exacte position de ce camp, selon César : "Id autem est jugum directum, eminens in mare, utraque ex parte praeruptum atque asperum ; sed tamen paulo leniore fastigio ab ea parte, quae ad Uticam vergit. Abest directo itinere ab Utica paulo amplius passuum mille. Sed hoc itinere est fons, quo mare succedit longius, lateque is locus restagnat : quem si quis vitare voluerit, sex millium circuitu in oppidum perveniet. " De Bello civili, Lib. II, c. XXIV.

(40) Ce fut là qu'il établit son camp. - "Ipse cum equitatu antecedit ad castra exploranda Corneliana, quod is locus peridoneus castris habebatur."  (Caesar, de Bello civili, lib II, c. XXIV -XXV.). Là fut le premier camp de Scipion sur la terre d'Afrique, et ce lieu avait continué de s'appeler le camp Cornélien.

(41) Avec des forces trop inégales. - Il avait pris les devants et n'avait avec lui que deux légions et cinq cents cavaliers.

(42) L'Atlas voisin de Gadès. -II faut remarquer que l'auteur prend ses points cardinaux dans le royaume dont il fait la description (Voyez Heeren, Manuel de l'Histoire ancienne, p. 47 et 410). La Mauritanie, soumise à Juba, fut partagée, l'an 42 avant JésusChrist, en deux royaumes : la Mauritanie Césarienne, bornée à l'est par le fleuve Ampsagus, à l'ouest par le fleuve Mulucha ; villes : Igilgilis et Césarée; et la Mauritanie Tingitane, depuis le fleuve Mulucha jusqu'à la mer Atlantique; capitale Tingis.
Le petit Atlas est sur la côte d'Afrique, en face de Cadix, dont il est séparé par le détroit de Gibraltar.

(43) Hammon, voisin des Syrtes. - Il est éloigné d'environ huit degrés de longitude. Jupiter Hammon est proprement le Jupiter des sables, mmow. « Cependant il partit pour aller au temple de Jupiter Hammon. Le chemin était long et fatigant ; il offrait partout les plus grandes difficultés. Il y avait deux dangers à courir : la disette d'eau, qui rend ce pays désert pendant plusieurs journées de marche ; l'autre, d'être surpris en traversant ces plaines immenses d'un sable profond, par un vent violent du midi, comme il arriva à l'armée de Cambyse. ce vent ayant élevé de vastes monceaux de sable, et fait de cette plaine comme une mer orageuse, engloutit en un instant cinquante mille hommes dont il ne se sauva pas un seul." Plutarque, Vie d'Alexandre, ch. XXXVII.
Suivant la Fable, Bacchus, à son retour des Indes, avec son armée victorieuse, arriva dans le voisinage des Syrtes. Son armée allait périr de soif au milieu des sables, quand Jupiter lui apparut sous la forme d'un bélier, et fit couler une source d'eau vive. Ce fut en mémoire de ce bienfait qu'un temple fut construit dans ces lieux en l'honneur du Jupiter des sables. Voyez Pharsale, liv IX, v. 5, et liv. X, v. 38.

(44) Le Numide errant, etc. - Voyez Salluste, Guerre de Jugurtha, description de l'Afrique.

Gaetulis, Numidis, Garamantibus Autololisque, Mazuge, Marmarida, Psyllo, Nasamone timetur.
(SIDON. APOLLIN., poema V, v, 337.

(45) Tel l'ichneumon rusé. - Le crocodile a la vue faible et les yeux placés de côté ; ce qui favorise le stratagème de son ennemi.
Pline dit qu'il y a guerre mortelle entre l'ichnenmon et le crocodile. Voyez Pline, Hist. Nat., liv. VIII, ch. XXIV.

(46) Il ne put ni survivre à son malheur, ni penser à la fuite : "Hortatur Curionem Cn. Domitius, praefectus equitum, cum paucis equitibus circumsistens, ut fuga salutem petat, atque in castra contendat, et se ab eo non discessurum pollicetur. At Curio, nunquam, amisso exercitu quem Caesare fidei suae commissum acceperit, se in ejus conspectum reversurum confirmat ; atque ita proelians interficitur." Caes., de Bello civili, lib. II, c. XLIII.

(47) Ébloui par les riches dépouilles de la Gaule. - Curion fut d'abord ennemi de César et partisan de Pompée ; mais ses dettes énormes le mirent dans la nécessité de se vendre, et la guerre des Gaules rendit César assez riche pour l'acheter. "Après le consulat de Marcellus, César laissa puiser abondamment dans les trésors qu'il avait amassés en Gaule tous ceux qui avaient quelque part au gouvernement ; il acquitta les dettes du tribun Curion, qui étaient considérables, etc." Plutarque, Vie de César, ch. XXXII.

(48) Curion la vendit. - Il ne faut point se laisser ici tromper à l'exagération du poète, quelque brillante que soit l'expression de sa
colère républicaine ; il fait trop d'honneur à Curion, quand il prétend que sa trahison perdit tout. Il eût pu ne pas se vendre, que la république n'en eût pas moins péri. Curion ne fut, pour ainsi dire, qu'un instrument de sa chute. Mais sans lui, la destinée eût trouvé quelque autre voie, fata viam invenient.
On croit que c'est Curion que Virgile a voulu peindre et flétrir dans son Enfer, quand il dit : "Vendidit hic auro patriam dominumque potentem imposuit. (Aeneid., lib. VI, v. 621.)