AVANT-PROPOS - LIVRE I - LIVRE II - LIVRE III - LIVRE IV - LIVRE V - LIVRE VI - LIVRE VII - LIVRE XI - LIVRE XII - LIVRE XIII - LIVRE XIV - LIVRE XV
texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER
Flavius Josèphe
ANTIQUITES JUDAÏQUES
Livre IX
LIVRE IX— I —1. Administration de la justice sous Josaphat. — 2. Invasion des Moabites et des Ammanites : Yaziel rassure Josaphat. — 3. Dieu détruit l’armée ennemie. — 4. Retour à Jérusalem ; gloire de Josaphat ; insuccès maritimes.1[1]. Quand le roi Josaphat fut de retour à Jérusalem de la campagne qu’il avait soutenue avec Achab, roi des Israélites, contre Adad, roi des Syriens, ainsi que nous l’avons dit plus haut, le prophète Jéhu, l’ayant rencontré, lui reproche son alliance avec Achab, homme impie et criminel : Dieu, lui dit-il, était irrité contre lui de ce chef ; cependant il avait sauvé Josaphat de ses ennemis, malgré sa faute, par égard pour son naturel vertueux[2]. Là-dessus le roi offrit des actions de grâce et des sacrifices à Dieu, puis se mit à parcourir en tout sens toute la contrée qui lui appartenait[3], afin d’enseigner à ses sujets les institutions légales que Dieu leur avait données par l’entremise de Moïse ainsi que la piété envers la Divinité. Fuis il établit des juges dans chaque ville de son domaine et les exhorta à rendre justice au peuple sans autre souci que celui de l’équité, sans égard aux présents ni à la qualité des plaideurs distingués par la richesse ou la naissance, mais en accordant à tous égal traitement, sachant qu’il n’est aucune action qui échappe au regard de Dieu, fût-elle accomplie en secret. Après avoir donné ces instructions dans chaque ville des deux tribus, il revint à Jérusalem. Là aussi il établit des juges choisis parmi les prêtres, les Lévites et les premiers d’entre le peuple, en leur recommandant d’apporter le scrupule et l’équité dans toutes leurs sentences. Que si, à l’occasion de différends touchant à de graves intérêts, quelques-uns de leurs concitoyens, appartenant à d’autre cités, s’en référaient à leur jugement, il fallait redoubler encore de zèle à juger impartialement leurs litiges : car, dans la ville où se trouvaient le Temple de Dieu et la résidence royale, c’était là surtout qu’il convenait de rendre des arrêts consciencieux et irréprochables[4]. Il plaça à leur tête comme magistrats les prêtres Amasias[5] et Zabadias[6], tous deux de la tribu de Juda. C’est ainsi que le roi mit ordre à ses affaires. 2[7]. Dans le même temps, il subit une attaque de la part des Moabites et des Ammanites, qui avaient entraîné avec eux une grande partie des Arabes[8]. Ils établissent leur camp près de la ville d’Engaddi, située au bord du lac Asphaltite, à trois cents stades de Jérusalem. Là poussent les plus beaux palmiers et le baume[9]. Informé qu’après avoir franchi le lac, les ennemis avaient déjà envahi son royaume, Josaphat s’effraye et rassemble le peuple des Jérusalémites dans le Temple ; là, debout devant la façade de l’édifice, il se met en prière et supplie Dieu de lui procurer force et vaillance, de façon à châtier les envahisseurs : car si les ancêtres avaient construit ce sanctuaire. c’était dans l’espérance qu’il combattit pour leur ville et qu’il repoussât ceux qui oseraient s’attaquer à son Temple et entreprendraient de leur ravir la terre qu’il leur avait donnée. Tout en prononçant ces prières, il pleurait, et le peuple entier, y compris les femmes et les enfants, faisait entendre ses supplications. Alors un prophète du nom de Yaziel(os)[10], s’étant avancé au milieu de l’assemblée, éleva la voix, annonçant à la foule et au roi que Dieu avait écouté leurs prières et l’avait informé qu’il combattrait leurs adversaires. Et il recommanda de faire sortir l’armée le lendemain à la rencontre des ennemis ; ils les trouveraient, en effet, dans la montée entre Jérusalem et Engaddi appelée Exoché (point culminant)[11]. Ils ne devaient pas leur livrer bataille, mais se borner à demeurer sur place et à voir comment la Divinité en triompherait. Après ces paroles du prophète, le roi et la foule se jetèrent face contre terre, rendirent grâce à Dieu et l’adorèrent, et les Lévites ne cessèrent de chanter des cantiques, au son de leurs instruments. 3[12]. Le jour venu, le roi s’avança dans le désert situé au-dessous de la ville de Thécoa et exhorta le peuple à se fier aux paroles du prophète : eux-mêmes ne devaient pas se ranger en bataille, mais, plaçant en avant les prêtres avec les trompettes et les Lévites avec les chantres, se borner à remercier Dieu « comme s’il avait déjà, dit il, sauvé notre pays des ennemis ». L’avis du roi fut trouvé bon et l’on suivit son conseil. Or, Dieu mit la terreur et le désarroi parmi les Ammanites ; se prenant réciproquement pour des ennemis, ils s’entretuèrent, de sorte que d’une si grande armée nul ne s’échappa. Josaphat, regardant dans le ravin où les ennemis avaient campé et l’ayant vu rempli de cadavres, se réjouit de la façon miraculeuse dont Dieu avait secouru les siens, puisque, sans qu’il leur en coûtât aucun effort, il leur avait à lui seul procuré la victoire ; il permit à son armée de piller le camp des ennemis et de dépouiller les cadavres. Ses soldats passèrent trois jours à ce travail jusqu’à en être fatigués : tant était grand le nombre des morts ! Le quatrième jour, tout le peuple s’étant rassemblé en un lieu creux et escarpé, ils bénirent la puissance et le secours de Dieu, et depuis ce temps, l’endroit reçut le nom de Vallée de la Bénédiction[13]. 4[14]. De là, le roi conduisit son armée à Jérusalem, où il passa plusieurs jours en festins et en sacrifices. Cependant, quand la nouvelle de la destruction des ennemis parvint aux oreilles des nations étrangères, toutes furent terrifiées devant lui, jugeant clairement que Dieu combattrait désormais en sa faveur. Josaphat, depuis ce jour, vécut dans une gloire éclatante, due à sa justice et à sa piété envers la Divinité. Il fut aussi l’ami du fils d’Achab, qui régna sur les Israélites ; mais s’étant associé avec lui pour équiper des navires qui devaient aller vers le Pont et les marchés de la Thrace[15], il échoua dans son dessein : les navires, trop grands[16], firent naufrage ; aussi le roi renonça-t-il à s’occuper de marine. Telles furent les circonstances du règne de Josaphat, roi de Jérusalem.
— II —1. Règne d’Ochozias en Israël ; sa maladie ; il consulte Baal Zeboub ; intervention d’Élie ; triple message auprès de lui ; annonce de la mort du roi. — 2. Règne de Joram ; disparition d’Élie.1[17]. Le fils d’Achab, Ochozias, régna sur les Israélites ; il avait sa résidence à Samarie ; il fut pervers et semblable en tout à ses père et mère, ainsi qu’à Jéroboam, le premier qui transgressa les lois et commença d’égarer le peuple. La deuxième année de son règne[18], le roi des Moabites se détache de lui et cesse d’acquitter les tributs qu’il pavait précédemment à son père Achab. Or, il advint qu’Ochozias, en descendant du toit de sa maison, fit une chute et devint malade ; il envoya consulter le dieu Mouche d’Accaron[19] — tel était sou surnom — pour savoir s’il guérirait. Mais le Dieu des Hébreux apparut au prophète Elle et lui ordonna d’aller à la rencontre des messagers du roi, de leur demander si le peuple des Israélites n’avait donc pas son Dieu à lui ; pour que leur roi envoyât chez un dieu étranger l’interroger sur sa guérison, enfin de les inviter à s’en retourner et dire au roi qu’il ne réchapperait pas de sa maladie. Élie ayant obéi au commandement de Dieu, les messagers, après avoir entendu ses paroles, s’en retournèrent sur-le-champ chez le roi. Comme celui-ci s’étonnait de la promptitude de leur retour et leur en demandait la raison, ils dirent qu’un homme était venu à leur rencontre et leur avait défendu d’aller plus loin : « Il nous a fait rebrousser chemin pour te dire, par ordre du Dieu d’Israël, que ta maladie tournera mal. » Le roi les ayant sommés de lui désigner leur interlocuteur, ils répondirent que c’était un homme hirsute, portant une ceinture de cuir autour des reins. Reconnaissant à ces détails qu’il s’agissait d’Élie, il dépêcha vers lui un capitaine et cinquante hommes d’armes avec ordre de le lui amener. Le capitaine, ayant trouvé Élie assis sur le sommet de la montagne, l’invita à en descendre et à se rendre chez le roi : tel était, disait-il, l’ordre de celui-ci ; que s’il refusait, il saurait l’y contraindre malgré lui[20]. Alors Élie, pour lui prouver qu’il était un vrai prophète, lui annonça qu’il allait prier Dieu pour qu’un feu jaillit du ciel et fit périr les soldats et lui-même ; il prie, et voici qu’un ouragan s’abat sur eux et anéantit le chef et ses compagnons. Quand on annonce leur mort au roi, celui-ci, dans sa fureur, envoie vers Élie un autre capitaine avec autant d’hommes que précédemment. Ce chef renouvelle la menace de saisir le prophète de force pour l’amener au roi, s’il ne veut pas descendre de bon gré ; Élie pria Dieu, et le feu dévora le second capitaine comme le premier. Informé du fait, le roi dépêcha un troisième capitaine. Celui-ci, prudent et d’un caractère fort doua, parvenu au lieu où se trouvait Élie, lui parla en termes affables et lui dit : « Tu dois savoir que c’est à contrecœur et pour obéir aux ordres du roi que je me présente à toi ; ceux qui m’ont précédé sont venus malgré eux pour le même motif[21]. » Il le suppliait donc d’avoir pitié de lui et de ses hommes et de descendre pour le suivre chez le roi. Touché de l’habileté de ces paroles et de la courtoisie de ces manières, Élie descendit et le suivit. Arrivé chez le roi, il prophétisa devant lui et lui révéla les paroles de Dieu : « Puisque tu as dédaigné le Seigneur, comme s’il n’était pas Dieu et ne pouvait prédire l’issue véritable de ta maladie, puisque tu as envoyé pour la connaître auprès du dieu des Accaronites, sache que tu vas mourir. » 2[22]. Peu de jours après, comme l’avait prédit Élie, le roi mourut et la couronne échut à son frère Joram(os), car Ochozias quitta la vie sans avoir eu d’enfant. Ce Joram, aussi corrompu que son père Achab, régna douze ans[23], commettant toutes les infractions possibles et toutes les impiétés envers Dieu ; il négligea, en effet, son culte pour révérer les dieux étrangers[24]. Il fut, d’ailleurs, un prince entreprenant. Dans le même temps, Élie disparut d’entre les hommes et personne n’a connu jusqu’aujourd’hui quelle fut sa fin[25]. Il laissa pour disciple Élisée, ainsi que nous l’avons déjà indiqué antérieurement[26]. Au sujet d’Élie et d’Énoch, qui vécut avant le déluge, il est écrit dans les Saints Livres qu’ils devinrent invisibles, et personne n’a eu connaissance de leur mort[27].
— III —1. Guerre de Joram et de ses alliés contre le roi de Moab ; prophétie d’Élisée. — 2. Défaite des Moabites ; les rois envahissent et saccagent le pays de Moab ; le roi de Moab sacrifie son fils ; mort de Josaphat.1[28]. Après être monté sur le trône, Joram décida de faire campagne contre le roi des Moabites, nommé Misas[29]. Celui-ci, en effet, avait fait défection, comme nous l’avons déjà dit, au frère de Joram, tandis qu’il avait payé à Achab, son père, deux cent mille brebis[30] avec leurs laines. Ayant donc rassemblé ses propres troupes, Joram envoya aussi un message à Josaphat, l’invitant, lui qui avait été dès le principe l’ami de son père, à l’assister dans la guerre qu’il allait faire aux Moabites qui s’étaient détachés de son royaume. Josaphat promit non seulement de venir lui-mime à son aide, mais de contraindre aussi le roi des Iduméens[31], qui était sous sa suzeraineté, à s’associer à cette campagne. Devant ces déclarations de Josaphat touchant les secours de guerre, Joram réunit son armée et la mena à Jérusalem. Il fut reçu avec pompe par le roi des Jérusalémites. Ayant décidé de prendre par le désert de l’Idumée pour atteindre les ennemis, — car ils comptaient les surprendre en suivant ce chemin, — les trois rois partirent de Jérusalem, à savoir : le roi de cette ville, celui de la Samarie et celui de l’Idumée. Mais, après avoir tourné en rond durant sept jours, ils se trouvèrent à court d’eau avec leurs bêtes et leurs troupes, leurs guides s’étant trompés de chemin[32], de sorte que tout le monde était dans l’angoisse et surtout Joram. Dans sa détresse, il clama vers Dieu, lui demandant quelle faute celui-ci avait à leur reprocher pour mener ainsi et livrer les trois rois alliés, sans combat, au roi des Moabites. Cependant le vertueux Josaphat le rassura et le pria d’envoyer s’informer au camp si quelque prophète ne les avait pas accompagnés « afin, dit-il, que nous puissions, par lui, apprendre de Dieu quelle conduite tenir ». Un des serviteurs de Joram dit alors avoir remarqué sur les lieux le disciple d’Élie, Élisée, fils de Saphat ; les trois rois vont donc le trouver sur le conseil de Josaphat. Ils entrent dans la tente du prophète, qu’il avait plantée en dehors du camp, et lui demandent, Joram surtout, quel sera le sort de l’armée. Élisée l’engage, au lieu de l’importuner, à s’adresser aux prophètes de son père et de sa mère, gens bien véridiques ; mais Joram, insistant, le supplie de prophétiser lui-même et de les sauver. Alors Élisée prit Dieu à témoin qu’il ne lui aurait pas répondu n’eût été par égard pour Josaphat, homme saint et juste ; puis, ayant fait venir un homme habile à jouer de la harpe[33], dont le jeu lui procura l’inspiration divine, il ordonna aux rois de creuser un grand nombre de fossés dans le lit du torrent : car, sans nuage et sans vent, sans averse de pluie, ils allaient voir aussitôt le fleuve s’emplir d’eau, « de sorte, dit-il, que vos troupes et vos bêtes de somme pourront boire et seront conservées. Et ce n’est pas le seul bienfait que vous recevrez de Dieu : vous triompherez encore de vos ennemis, vous vous emparerez des villes les plus belles et les plus fortes des Moabites, vous couperez leurs arbres à fruits, vous dévasterez leur pays et vous boucherez leurs sources et leurs fleuves. » 2[34]. Ainsi parla le prophète. Le lendemain, avant le lever du soleil[35], le torrent coula en abondance, — il était arrivé, en effet, qu’à une distance de trois jours[36] de marche, en Idumée, Dieu avait envoyé une forte pluie ; de la sorte, l’armée et les bêtes de somme trouvèrent amplement à boire. Quand les Moabites apprirent que les trois rois marchaient contre eux et faisaient route à travers le désert, leur roi, ayant aussitôt réuni son armée, ordonna d’établir le camp sur les frontières[37] afin que l’ennemi ne pût les envahir inaperçu. Or, au lever du soleil ils virent l’eau du torrent, — qui n’était pas très éloigné de la Moabitide, — d’une couleur pareille au sang : c’est à cette heure là surtout que l’eau rougit sous les rayons lumineux ; alors ils se méprirent sur le compte des ennemis et crurent que ceux-ci s’étaient entretués, exaspérés par la soif, et que le fleuve roulait leur sang. Dans cette conviction, ils conjurèrent leur roi de les envoyer piller les ennemis. Et tous étant sortis, comme pour s’élancer sur une proie toute prête, arrivèrent au camp de leurs adversaires, qu’ils croyaient exterminés. Mais ils furent bien trompés dans leur attente : les ennemis ayant surgi autour d’eux, les uns furent tués, les autres se dispersèrent et s’enfuirent dans leur pays. Cependant les trois rois, ayant envahi le territoire des Moabites, en démolirent les villes, saccagèrent leurs champs et les abîmèrent en y répandant des pierres prises aux torrents ; ils coupèrent les plus beaux arbres, bouchèrent les sources d’eaux et abattirent les murailles jusqu’au fondement[38]. Le roi des Moabites, pressé par le siège et voyant sa ville[39] en danger d’être prise d’assaut, tâcha de sortir avec sept cents hommes et de traverser à cheval le camp des ennemis, à l’endroit où il pensait que les sentinelles avaient relâché leur surveillance. Mais sa tentative de fuite ne réussit pas, car il trouva l’endroit soigneusement gardé. Revenu alors dans la ville, il accomplit un acte de désespoir et de dure nécessité. Il fit monter sur le rempart l’aîné de ses fils, qui devait régner après lui, afin de le rendre visible à tous les ennemis, et le sacrifia en holocauste à Dieu. Les rois, à ce spectacle, eurent pitié de cette détresse et, émus d’un sentiment d’humanité et de compassion[40], levèrent le siège et s’en retournèrent chacun chez lui. Josaphat, de retour à Jérusalem, mena des jours paisibles et mourut sans avoir longtemps survécu à cette expédition. Il vécut[41] en tout soixante ans, sur lesquels il en avait régné vingt-cinq. Il reçut une sépulture magnifique é Jérusalem. Il avait été, en effet, un digne émule des actions de David.
— IV —1. Joram succède d Josaphat dans Juda. — 2. Élisée et la femme d’Obadias. — 3. Élisée dénonce à Joram d’Israël une embuscade syrienne ; il emmène à Samarie les envoyés syriens chargés de le prendre ; il les fait épargner par Joram. — 4. Siège de Samarie par les Syriens ; grande famine ; supplications d’une femme ; colère de Joram contre Élisée ; Élisée prédit l’abondance prochaine ; incrédulité d’ un officier ; prédiction d’Élisée contre lui. — 5. Entrée des lépreux dans le camp syrien abandonné ; Joram y envoie des cavaliers en éclaireurs ; pillage du camp, mort de l’officier. — 6. Maladie d’Adad à Damas ; il envoie Azaël consulter Élisée ; prédiction d’Élisée ; Azaël succède à Adad.1[42]. Josaphat laissa nombre d’enfants et désigna pour son successeur l’aîné, Joram, qui avait le même nom que le père de sa femme, le roi des Israélites, fils d’Achab. De retour de la Moabitide à Samarie, le roi des Israélites emmenait avec lui le prophète Élisée, dont je veux relater les actions, qui sont éclatantes et mémorables, telles que nous en avons pris connaissance dans les Saints Livres. 2[43]. On rapporte que la femme d’Obédias[44], intendant d’Achab, vint dire à Élisée : « Tu n’ignores pas que mon mari a préservé les prophètes, voués à la mort par Jézabel, femme d’Achab[45] ». Elle affirmait, en effet, qu’il en avait caché cent et les avait nourris à l’aide d’argent emprunté ; mais, à la suite de la mort de son mari, les créanciers l’emmenaient maintenant, elle et ses enfants, en servitude. Elle le suppliait donc, en mémoire de cette bonne œuvre de son mari, d’avoir pitié et de lui procurer quelque assistance. Comme Élisée lui demandait ce qui lui restait à la maison, elle répondit qu’elle ne possédait que fort peu d’huile dans une petite cruche. Le prophète l’engagea à emprunter beaucoup de vases vides à ses voisins et, après avoir fermé les portes de sa chambre, à verser dans tous ces vases de son huile : Dieu ferait en sorte de les remplir. La femme obéit et ordonna à ses enfants de lui apporter successivement tous ces vases ; après que tous furent remplis sans qu’un seul restât vide, elle court en informer le prophète. Celui-ci lui conseille d’aller vendre son huile et de payer ainsi ses dettes à ses créanciers ; il lui resterait même quelque bénéfice du prix de l’huile, qu’elle emploierait à nourrir ses enfants. C’est ainsi qu’Élisée délivra cette femme de ses dettes et la sauva de la violence des créanciers. 3[46].... Élisée dépêcha en toute hâte un message à Joram pour l’avertir d’avoir à se méfier de ce lieu, où se trouvaient des Syriens embusqués pour le tuer. Le roi, obéissant au prophète, s’abstint d’aller à la chasse[47]. Quant à Ader (Adad)[48], qui avait échoué dans son guet-apens. il s’imagina que c’étaient ses propres gens qui avaient dénoncé ses embûches à Joram ; furieux, il les mande, les accuse d’avoir trahi ses secrets et les menace de mort pour avoir révélé à l’ennemi le dessein qu’il n’avait confié qu’à eux seuls. Mais l’un des assistants le prévint de ne point émettre de jugement précipité ; ad lien de. les suspecter d’avoir dénoncé à son ennemi l’envoi des hommes chargés de le tuer, il devait savoir que c’était le prophète Élisée qui renseignait celui-ci sur tout et lui révélait les desseins de son adversaire. Alors il envoya des messagers avec ordre de rechercher dans quelle ville demeurait Élisée. Les envoyés revinrent l’informer qu’il se tenait à Dothaïm[49]. En conséquence, Ader envoie vers cette ville une forte troupe de cavaliers et de chars pour se saisir d’Élisée. Ceux-ci, de nuit, cernèrent la ville et la tinrent sons bonne garde. Or, quand, à l’aurore, le serviteur du prophète apprit la chose et que les ennemis cherchaient à le prendre, il l’en avertit en accourant vers lui avec des cris et des gestes désordonnés. Mais le prophète exhorta son serviteur à ne rien craindre et il pria Dieu, dont le secours escompté lui ôtait toute frayeur, de révéler autant que possible sa puissance et sa présence au serviteur, pour qu’il prit bon espoir et confiance. Dieu, exauçant les prières du prophète, fait voir à son serviteur une nuée de cavaliers et de chars entourant Élisée, de manière qu’il bannit toute crainte et se rassurât au spectacle de ces secours présumés. Puis Élisée supplie Dieu d’aveugler les yeux des ennemis en les voilant d’Un brouillard qui les empêchât de le reconnaître. Le phénomène s’étant réalisé, il s’avança au milieu des ennemis et leur demanda qui ils étaient venus chercher. Ceux-ci ayant répliqué « c’est le prophète Élisée ! » il promit de le leur livrer, s’ils l’accompagnaient dans la ville on celui-ci se trouvait. Et ils suivirent avec empressement le prophète qui les guidait, car ils avaient les peux et l’esprit obscurcis par Dieu. Élisée, les ayant amenés à Samarie, ordonna au roi Joram de fermer les portes et de faire cerner les Syriens par ses propres troupes, puis il pria Dieu d’éclairer les yeux des ennemis et de dissiper le brouillard qui les enveloppait. Ceux-ci, tirés de leur aveuglement, se virent au milieu de leurs ennemis. Les Syriens furent, on le conçoit, saisis d’une consternation et d’un désarroi terribles dans une situation si étonnante et si invraisemblable. Le roi Joram demanda au prophète s’il voulait qu’on les perçât de flèches, mais Élisée s’y opposa ; il déclara qu’on n’avait le droit de mettre à mort que des prisonniers faits de bonne guerre ; or, ceux-ci n’avaient causé aucun dommage au pays de Joram, ils étaient venus chez lui à leur insu, poussés par une force divine. Il lui conseilla donc de leur offrir l’hospitalité et de les admettre à sa table, puis de les congédier sains et saufs. Joram, obéissant au prophète, traita les Syriens avec magnificence, les combla d’honneurs, puis les renvoya à leur roi Ader. 4[50]. Quand à leur retour, ils lui racontèrent ce qui s’était passé, Ader admira l’étrangeté de l’aventure, la manifestation et la puissance du Dieu des Israélites, l’assistance si claire prêtée par la Divinité au prophète ; il résolut donc de renoncer à toute entreprise clandestine contre le roi des Israélites, par peur d’Élisée, mais se décida pour une guerre ouverte[51], pensant avoir raison de ses ennemis grâce au nombre et à la valeur de ses troupes. Il marche donc avec de grandes forces contre Joram, qui, ne se jugeant pas de taille à lutter contre les Syriens, s’enferme dans Samarie, comptant sur la solidité de ses remparts. Ader estima que, faute de s’emparer de la ville par des machines, il pourrait du moins réduire les Samaritains par la famine et la pénurie des vivres nécessaires : il s’approche donc et met le siège devant Samarie. Les vivres manquèrent à ce point à Joram, la disette fut si excessive qu’une tête d’âne se vendait à Samarie quatre-vingts pièces d’argent et que les Hébreux achetaient pour cinq pièces d’argent un setier[52] de fiente de pigeon en guise de sel[53]. De plus, Joram craignait que la famine ne poussât quelqu’un à livrer la ville aux ennemis : aussi parcourait-il lui-même chaque jour les murailles et les postes, regardant s’il ne s’y était dissimulé personne et empêchant par ses visites et sa surveillance toute velléité et tout acte de ce genre, à supposer qu’on eût déjà eu le temps de former pareil dessein[54]. Il arriva qu’une femme s’écria sur son chemin : « Seigneur, pitié ! » S’imaginant que c’était pour réclamer à manger, Joram, irrité, invoqua la colère de Dieu contre elle et protesta qu’il n’avait ni grange, ni pressoir d’où il pût rien tirer pour remédier à son dénuement. La femme répondit qu’elle n’avait besoin de rien de pareil, et qu’elle ne l’importunait pas pour obtenir de quoi manger ; elle voulait seulement que le roi jugeât son différend avec une autre femme. Le roi l’invita à parler et à l’instruire de l’objet de sa requête. Alors elle raconta ce dont elle était convenu avec l’autre femme, sa voisine et son amie : « nous devions, dit-elle, vu cette famine et cette pénurie sans remède, immoler nos enfants, — nous avons chacune un enfant mâle, — et nous en nourrir mutuellement, un jour chacun, à tour de rôle. C’est moi qui ai commencé : j’ai égorgé le mien, et hier nous nous en sommes nourries toutes les deux ; mais elle ne veut pas en faire autant ; elle viole nos conventions et elle a dérobé son fils à tous les regards. » Joram, en entendant ce récit, fut profondément affligé : il déchira ses vêtements et poussa de grands cris, puis, rempli de colère contre le prophète Élisée, résolut de le faire périr parce qu’il négligeait d’implorer de Dieu un remède et un refuge contre les maux qui les accablaient. Et il dépêcha aussitôt un homme pour aller lui trancher la tête. Cependant, tandis que l’homme partait en hâte pour exécuter cet ordre, le prophète avait pressenti la colère du roi : assis dans sa maison avec ses disciples, il leur annonça que Joram, le fils du meurtrier, envoyait quelqu’un chargé de lui trancher la tête. « Pour vous, dit-il, quand paraîtra l’exécuteur, vous veillerez à ce qu’il n’entre pas, vous tiendrez la porte bien fermée et le retiendrez[55] ; car il sera bientôt suivi du roi, qui accourra chez moi, s’étant ravisé. » Ses disciples se conformèrent à ses instructions, lorsque vint l’homme chargé par le roi de tuer Élisée. Cependant, Joram s’était repenti de sa colère contre le prophète, et dans la crainte qu’il n’eût déjà été mis à mort par son messager, se hâtait pour empêcher ce meurtre de s’accomplir et pour sauver le prophète. Arrivé chez celui-ci, il lui reprocha de les laisser ainsi accabler sous les maux présents au lieu de supplier Dieu de les en délivrer. Élisée[56] promet que le lendemain, à la même heure où le roi était venu chez lui, il y aurait profusion de vivres, qu’on vendrait au marché deux satons[57] d’orge pour un sicle et qu’on achèterait pour un sicle un saton de fine farine. Ces paroles rendirent la joie à Joram et aux assistants : car ils n’hésitèrent pas à croire le prophète, après les preuves qu’ils avaient déjà eues de sa véracité ; l’attente d’un heureux lendemain leur rendait plus légères leur privation et leur détresse présentes. Mais le commandant du tiers de ses troupes[58] (?), un ami du roi qui se tenait à ce moment appuyé sur lui, s’écria : a Ce que tu annonces, d prophète, est incroyable. Et de même qu’il est impossible que Dieu déverse du ciel des cataractes d’orge ou de fine farine, ainsi il n’y a pas moyen que ce que tu viens de dire se réalise. » alors le prophète lui répondit : « Tu verras tout cela s’accomplir de la sorte, mais tu n’auras aucune part à ces événements. » 5[59]. Or, voici comment se réalisèrent les prédictions d’Élisée. La loi voulait à Samarie que les gens affligés de la lèpre et qui n’avaient pas le corps purifié de cette maladie demeurassent hors de la ville. Quatre individus, que leur lèpre obligeait ainsi à demeurer devant les portes, n’avant plus personne pour leur apporter à manger, tant la famine était grande, et se voyant l’accès de la ville interdit par la loi, réfléchirent que, même admis, ils périraient misérablement de faim, et qu’ils auraient d’ailleurs le même sort en restant où ils étaient, faute de nourriture ; ils décidèrent donc de se rendre aux ennemis : ou on les épargnerait et ils vivraient, ou en les mettrait à mort, et ils auraient une fin plus douce. Cette résolution prise, ils pénétrèrent de nuit dans le camp ennemi. Or, Dieu avait déjà commencé d’inquiéter et de troubler les Syriens, de remplir leurs oreilles du fracas des chars et des chevaux, comme si une armée marchait contre eux et, de plus en plus, il semait l’alarme dans leurs rangs. Bref, ils furent tellement troublés par cette inquiétude qu’ils quittèrent leurs tentes et accoururent chez Ader, s’écriant que Joram, le roi des Israélites, avait acheté le concours du roi des Égyptiens et de celui des Îles[60] et marchait contre eux ; déjà ils percevaient le bruit de leur approche. Ces paroles trouvèrent créance chez Ader, à qui déjà aussi les oreilles tintaient ainsi qu’à la foule. Et tous prirent la fuite en plein désordre et désarroi, après avoir abandonné dans le camp chevaux et bêtes de somme et d’immenses richesses. Quant aux lépreux qui étaient montés de Samarie au camp des Syriens, et dont nous avons parlé un peu plus haut, quand ils s’aperçurent, en parvenant au camp, qu’il y régnait un calme et un silence parfaits, ils v pénétrèrent et se précipitèrent dans une tente sans y voir âme qui vive ; alors ils mangèrent et burent, prirent des vêtements et quantité d’or, qu’ils portèrent hors du camp et cachèrent. Ils entrèrent ensuite dans une autre tente, dont ils déménagèrent également le contenu. Et ils répétèrent l’opération quatre fois[61], sans rencontrer personne. Conjecturant dès lors que les ennemis s’étaient retirés, ils se reprochèrent de ne pas aller annoncer ces faits à Joram et à leurs concitoyens. Ils se rapprochent donc des remparts de Samarie, appellent les gardes à grands cris et les avisent de ce qui se passe chez les ennemis. Ceux-ci en informèrent les gardes du roi. Instruit par eux, Joram mande ses amis et les chefs, à qui il déclara à leur arrivée qu’il soupçonnait un piège et une feinte dans la retraite du roi des Syriens : « sans doute, désespérant de nous détruire par la famine, il espère qu’à la faveur de leur prétendue fuite nous sortirons pour piller leur camp, et alors il tombera sur nous à l’improviste et nous taillera en pièces, puis prendra la ville sans coup férir. C’est pourquoi je vous conseille de bien veiller, et de n’en pas sortir du tout, trop confiants dans la retraite des ennemis ». Un des assistants déclara que ces soupçons étaient très justes et très avisés, mais conseilla cependant d’envoyer deux cavaliers[62] pour explorer toute la région jusqu’au Jourdain ; s’ils périssaient, surpris par les ennemis en embuscade, leur mort permettrait à l’armée de se garder d’un sort semblable en évitant une sortie téméraire : « Tu ajouteras ces cavaliers, dit-il, au nombre de ceux qui sont morts de faim, s’ils sont pris par les ennemis et viennent à périr. » Approuvant cet avis, Joram commanda alors les éclaireurs. Ceux-ci rapportèrent que le chemin qu’ils par-coururent était évacué par les ennemis, mais qu’ils l’avaient trouvé plein de vivres et d’armes que ceux-ci avaient abandonnés en les jetant afin de s’alléger dans leur fuite. A cette nouvelle, le roi lança le peuple au pillage des objets contenus dans le camp. Le butin ne fut ni de qualité ni de quantité médiocre ; ils prirent beaucoup d’or et d’argent, des troupeaux de bêtes de toutes sottes ; en outre, ils tombèrent sur une quantité énorme de froment et d’orge qu’ils n’eussent point espérée même en songe. Ainsi ils furent délivrés, d’une part, de leurs maux antérieurs, et de l’autre, l’abondance de leurs ressources leur permit d’acheter deux satons d’orge pour un sicle et une mesure de fine farine pour un sicle, selon la prophétie d’Élisée. Le saton vaut un muids italique et demi. Seul ne put acheter de ces bonnes choses le commandant du tiers de l’armée, car le roi l’avait placé à la porte, afin de contenir l’élan excessif de la foule et d’empêcher les gens, en se pressant mutuellement, d’être foulés aux pieds et de périr ; or, il subit lui-même ce sort et mourut ainsi, selon la fin que lui avait annoncée Élisée, lorsque seul il avait refusé d’ajouter foi à sa prédiction d’une prochaine abondance de vivres. 6[63]. Le roi des Syriens, Ader, s’étant sauvé à Damas et ayant compris que s’était la Divinité qui l’avait plongé, lui et toute son armée, dans cette terreur et cette panique, sans nulle intervention d’ennemis, fut si affligé de se sentir haï de Dieu qu’il tomba malade. Comme, à ce moment-là, le prophète Élisée avait transporté son domicile à Damas, Ader l’apprit et dépêcha le plus fidèle de ses serviteurs[64]. Azaël, pour s’aboucher avec lui et lui apporter des présents, avec ordre de le consulter sur sa maladie et de lui demander s’il échapperait au danger. Azaël, suivi de quarante chameaux qui portaient en présents les objets les plus beaux et les plus précieux qu’ou avait pu trouver à Damas et dans le palais royal, se rendit auprès d’Élisée et, l’ayant interpellé avec affabilité, lui dit qu’il était envoyé par le roi Ader pour lui apporter des présents et lui demander s’il se remettrait de sa maladie. Le prophète pria Azaël de ne rien annoncer de fâcheux au roi, mais lui dit en confiance que celui-ci mourrait. Le serviteur du roi fut affligé de ces paroles[65]. Élisée, de son côté, gémissait et répandait d’abondantes larmes, prévoyant les maux que le peuple allait souffrir après la mort du roi. Azaël lui ayant demandé la raison de son trouble : « Je pleure, dit-il, parce que j’ai pitié des maux que le peuple israélite souffrira par toi. Car tu mettras à mort les meilleurs d’entre eux, tu incendieras leurs villes les plus fortes, tu écraseras leurs enfants contre des pierres, et tu éventreras les femmes enceintes ». Alors Azaël : « Mais quelle force si grande m’est-il donc donné de posséder pour accomplir de pareilles choses ? » Le prophète répondit que Dieu lui avait révélé qu’Azaël régnerait sur la Syrie. Azaël, revenu chez Ader, lui donna les meilleures nouvelles au sujet de sa maladie, ruais le lendemain, ayant jeté sur lui un filet[66] humide, il le tua en l’étranglant. Il s’empara ensuite du pouvoir ; c’était un homme d’action, ayant toute la faveur des Syriens et du peuple de Damas, par lequel, jusqu’aujourd’hui, et Ader et Azaël qui gouverna après lui sont révérés comme des dieux pour leurs bienfaits et les constructions de temples dont ils ont orné la ville des Damascéniens. Ceux-ci célèbrent une procession quotidienne en l’honneur de ces rois, dont ils vantent l’antiquité, sans savoir que leurs règnes sont, en réalité, récents et ne remontent pas à onze cents ans. Quant au roi des Israélites, Joram, à la nouvelle de la mort d’Ader, il respira, délivré des terreurs et de la crainte que celui-ci lui inspirait, tout heureux d’avoir obtenu la paix[67].
— V —1. Règne de Joram mir Juda ; son impiété ; il envahit l’Idumée. — 2. Lettre du prophète Élie prédisant la maladie et la mort de Joram. — 3. Invasion d’arabes ; massacre de la famille de Joram ; sa fin.1[68]. Joram, le roi de Jérusalem, — il portait le même nom que celui d’Israël. ainsi que nous l’avons déjà dit plus haut, — dès qu’il eut pris le pouvoir, se hâta de mettre à mort ses frères et lei amis de son père, qui étaient aussi ses généraux[69]. Tels furent ses débuts et la première manifestation de sa perversité ; il ne différa en rien des rois d’Israël qui, les premiers, violèrent les coutumes ancestrales des Hébreux et le culte de Dieu. Ce fut Athalie (Gotholia), fille d’Achab, sa femme, qui lui apprit à commettre toute sorte de péchés et notamment à adorer les dieux étrangers. A cause des assurances données à David, Dieu ne voulait pas anéantir sa race ; cependant, Joram ne laissa pas un jour sans imaginer de nouvelles impiétés et de nouvelles atteintes aux mœurs nationales. Comme les Iduméens s’étaient détachés de lui en ce temps-là et avaient mis à mort leur roi[70], un sujet fidèle de son père, pour mettre à sa place un roi de leur choix, Joram avec ses cavaliers et ses chars envahit de nuit l’Idumée ; il anéantit tous ceux qui étaient dans le voisinage de son royaume, sans toutefois aller plus loin. Mais cette action ne ni servit à rien tous, en effet, lui firent défection, ainsi que les habitants de la région appelés Labaina[71]. Il fut assez insensé pour contraindre son peuple à monter sur les cimes des montagnes pour adorer les dieux étrangers[72]. 2[73]. Pendant qu’il se conduisait ainsi et rejetait entièrement de son cœur les lois de ses pères, on lui apporte une lettre du prophète Élie, qui était encore sur terre ; il y déclarait que Dieu ferait subir à Joram un grand châtiment, parce qu’au lieu de marcher sur la trace de ses pères, il avait suivi les impiétés des rois israélites et forcé la tribu de Juda et les habitants de Jérusalem à répudier le culte saint du Dieu de leur patrie, pour révérer des idoles, de même qu’Achab y avait contraint les Israélites ; aussi, parce qu’il avait fait périr ses frères et tué des hommes vertueux et justes. Le châtiment qu’il allait subir pour ses crimes, le prophète le signifiait dans sa lettre : c’était la ruine de son peuple et la perte de ses femmes et de ses enfants. Lui-même mourrait d’une maladie intestinale après de longues souffrances ; ses entrailles s’échapperaient de son corps, tant son intérieur serait décomposé, de sorte qu’il verrait sa détresse et mourrait sans avoir pu y porter remède. Voilà ce qu’Élie révélait dans sa lettre. 3[74]. Peu après, une armée de ces Arabes qui habitent tout près de l’Éthiopie ainsi que de Philistins[75] envahirent le royaume de Joram, ravagèrent le pays et le domaine du roi et massacrèrent[76], en outre, ses fils et ses femmes. Un seul de ses enfants, nommé Ochozias[77], échappa aux ennemis et lui demeura. A la suite de cette catastrophe, le roi lui-même, après avoir souffert longtemps de la maladie prédite par le prophète, — car la colère de la divinité s’était appesantie sur ses entrailles, — mourut misérablement, ayant vu ses intestins lui sortir du corps. Et le peuple outragea jusqu’à son cadavre. C’est, je crois dans la pensée qu’un homme, frappé ainsi par le courroux divin, ne méritait pas les funérailles dues à un roi, qu’ils lui refusèrent la sépulture dans les tombes de ses pères et ne lui décernèrent aucun autre honneur, mais l’enterrèrent comme un simple particulier ; il avait atteint l’âge de quarante ans et en régna huit. La population de Jérusalem transmit le pouvoir à son fils Ochozias.
— VI —1. Joram d’Israël blessé à Rama ; Élisée envoie un jeune prophète élire en secret Jéhu. — 2. Jéhu est proclamé roi ; il se prépare à marcher cadre Joram et Ochozias. — 3. Approche de Jéhu ; Joram et Ochozias sortent à sa rencontre ; leur mort. — 4. Meurtre de Jézabel. — 5. Jéhu fait périr les parents d’Achab et d’0chozias. — 6. Jéhu rencontre Jonadab ; leur entrée à Samarie ; ruse de Jéhu pour mettre à mort tous les adorateurs de Baal.1[78]. Joram, roi des Israélites, ayant conçu l’espoir, après la mort d’Ader, d’arracher aux Syriens la ville d’Aramathé en Galaditide, se dirigea contre elle en grand appareil[79], mais, pendant le siège, il fut frappé d’une flèche par un Syrien, sans être mortellement atteint ; il revint dans la ville de Jesraéla pour y faire panser sa blessure, en laissant toute son armée, avec Jéhu (Yéous), fils de Némessi, pour chef, dans Aramathé : il venait, en effet, de s’en emparer de vive force. Il se proposait, après sa guérison, d’aller guerroyer contre les Syriens. Mais le prophète Élisée envoya à Aramathé un de ses disciples[80], muni de l’huile sainte, pour oindre Jéhu et lui dire que la Divinité le choisissait pour roi ; après avoir chargé son messager d’autres recommandations à l’adresse de Jéhu, il lui enjoignit de s’échapper à la façon d’un fugitif pour que personne ne se doutât de son départ[81]. Celui-ci, parvenu dans la ville, trouve Jéhu assis avec les chefs de l’armée, au milieu d’eux, comme Élisée le lui avait prédit, et s’étant approché, dit qu’il voulait l’entretenir en particulier. Jéhu se lève et le suit dans le grenier[82] ; là, le jeune homme prit l’huile sainte, la lui versa sur la tête et déclara que Dieu le choisissait comme roi pour l’extermination de la race d’Achab, et afin qu’il vengeât le sang des prophètes injustement mis à mort par Jézabel : leur maison devait subir te sort des fils de Jéroboam, fils de Nadab, et de Baasa, et être entièrement anéantie à cause de leur impiété, et il ne resterait aucune semence de la famille d’Achab. Ayant ainsi parlé, il sauta mors du grenier, de manière à n’être aperçu de personne de l’armée. 2[83]. Quant à Jéhu, il sortit à son tour et revint à la place ois il était assis avec les chefs. Comme ceux-ci le questionnaient, curieux de savoir le motif de la visite du jeune homme, qu’ils traitaient, d’ailleurs, de fou : « Votre supposition, dit-il, est exacte ; il m’a tenu, en effet, les propos d’un insensé. » Alors ils insistèrent pour connaître ces propos et supplièrent Jéhu de parler : celui-ci déclara tenir du jeune homme que Dieu l’avait choisi, lui Jéhu, pour roi du peuple. A ces paroles, tous se dévêtirent, jetèrent leurs manteaux sous ses pieds, et, aux sons de leurs cornes, ils proclamèrent Jéhu roi. Jéhu, ayant réuni l’armée, résolut de courir sus à Joram dans la ville de Jezraéla, où, comme nous l’avons dit, il soignait la blessure reçue au siège d’Aramathé. Or, il se trouvait qu’Ochozias, le roi de Jérusalem, était arrivé aussi chez Joram ; car il était fils de la sœur de celui-ci, ainsi que nous l’avons dit plus haut. Il était donc venu, en qualité de parent, prendre des nouvelles de sa blessure. Jéhu, voulant tomber à l’improviste sur Joram et les siens, demanda qu’aucun de ses soldats ne s’échappât pour prévenir Joram : on lui prouverait ainsi, de manière éclatante, qu’on était bien disposé en sa faveur et que c’était dans ces sentiments qu’on l’avait désigné comme roi. 3[84]. Obéissant à ses recommandations, les chefs surveillèrent les chemins, pour empêcher que quiconque partit secrètement le dénoncer aux gens de Jezraéla. Quant à Jéhu, il prit avec lui l’élite de ses cavaliers et, montant sur un char, il se dirigea vers Jezraéla. A son approche, le guetteur que le roi Joram avait posté pour voir ceux qui venaient vers la ville, ayant aperçu Jéhu qui s’avançait avec un gros d’hommes, vint annoncer à Joram qu’une troupe de cavaliers approchait. Celui-ci ordonna aussitôt qu’on fit sortir un cavalier à leur rencontre pour s’assurer qui venait. Le cavalier, arrivé auprès de Jéhu, lui demanda, de la part du roi, ce qui se passait dans le camp[85]. Jéhu le pria de laisser là son message et de le suivre. Ce que voyant, le guetteur prévint Joram que le cavalier s’était mêlé à la foule des nouveaux arrivants et s’avançait avec eux. Le roi envoya alors un second messager, à qui Jéhu donna même consigne, et le guetteur en rendit également compte à Joram. Là-dessus, finalement, il monta lui-même sur un char avec Ochozias, le roi de Jérusalem, — qui se trouvait là, ainsi que nous l’avons dit tout à l’heure, à titre de parent, pour s’informer de l’état de sa blessure, — et sortit à la rencontre de Jéhu. Celui-ci avançait comme à loisir et en bon ordre[86]. L’ayant rencontré dans le champ de Naboth, Joram lui demanda si tout allait bien au camp[87]. Mais Jéhu ne répond que par de brutales invectives, allant jusqu’à traiter sa mère de poison et de courtisane[88] ; là-dessus le roi s’effraya de son état d’esprit et, pensant n’avoir rien de bon à en attendre, Et faire aussitôt demi-tour à son char et prit la fuite en disant à Ochozias qu’ils étaient tombés dans un guet-apens et une trahison. Mais Jéhu lui tira une flèche qui l’abattit après lui avoir traversé le cœur. Joram tomba sur les genoux et rendit l’âme aussitôt. Jéhu ordonna à Badacros[89], commandant du tiers de ses troupes, de jeter le cadavre de Joram dans le champ de Naboth, en souvenir de la prophétie qu’Élie avait faite à son père Achab, meurtrier de Naboth : qu’il périrait ainsi que sa race dans le champ de sa victime ; car, disait-il, c’étaient les paroles qu’il avait entendu dire au prophète alors qu’il était assis derrière le char d’Achab. Et ainsi se réalisa la prédiction. Joram tombé, Ochozias, craignant pour sa propre sûreté, dirigea son char d’un autre côté, espérant échapper à Jéhu. Mais celui-ci se mit à sa poursuite et, l’ayant surpris dans une montée, le blessa d’un coup de flèche[90]. Ochozias saute alors de son char, monte à cheval, et s’enfuit devant Jéhu jusqu’à Mageddo ; là, malgré des soins, il meurt peu après de sa blessure. Son corps, ramené à Jérusalem, y reçoit la sépulture ; il avait régné un an, pendant lequel il se montra pervers et pire que son père. 4[91]. Jéhu étant entré à Jezraéla, Jézabel, revêtue de ses parures et debout sur sa tour, s’écria : « Oh ! le bon serviteur[92], qui a assassiné son maître ! ». Lui, ayant levé les yeux vers elle, demanda qui elle était et lui ordonna de descendre vers lui. Finalement il enjoignit aux eunuques de la précipiter eu bas de la tour. En tombant, elle aspergea le mur de son sang et elle mourut foulée aux pieds des chevaux. Cela fait, Jéhu entra dans le palais royal et se délassa de son équipée avec ses amis par tons les plaisirs, notamment ceux de la table. Il ordonna aux domestiques qui avaient mis à mort Jézabel de l’ensevelir d’une tisanière digne de sa race : car elle était fille de rois. Mais les hommes chargés de ses funérailles ne trouvèrent rien de son corps, sauf les extrémités : tout le reste avait été dévoré par les chiens. Ce qui fit admirer à Jéhu la prophétie d’Élie, car il avait prédit qu’elle périrait de cette façon à Jezraéla. 5[93]. Comme Achab avait soixante-dix enfants[94] élevés à Samarie, Jéhu envoie deux[95] lettres, l’une à leurs gouverneurs, l’autre aux magistrats des Samaritains, leur recommandant d’élire pour roi le plus brave des enfants d’Achab, — puisqu’ils avaient à leur disposition une quantité de chars, de chevaux, d’armes et de troupes, et possédaient des villes fortes, — et cela fait, de venger la mort de leur maître. Cette lettre était écrite pour éprouver les dispositions des Samaritains. Quand les magistrats et les gouverneurs en eurent pris connaissance, ils forent effrayés, et, réfléchissant qu’ils ne pour-raient rien faire coutre l’homme qui avait triomphé de deus très grands rois, ils répondirent qu’ils le tenaient pour leur maître et se conformeraient à ses ordres. Jéhu réplique à cette missive en les invitant à lui obéir, à trancher les têtes des enfants d’Achab et à les lui envoyer. Alors les magistrats, avant mandé les gouverneurs des enfants, leur enjoignirent de les mettre à mort, de couper leurs têtes et de les envoyer à Jéhu. Ceux-ci exécutèrent l’ordre sans aucune merci, mirent ensemble les têtes dans des paniers tressés et les expédièrent vers Jezraéla. Quand elles arrivèrent à destination, on annonça à Jéhu, qui était en train de souper avec ses amis, qu’on avait apporté les têtes des enfants d’Achab. Alors il ordonna qu’on en fit deux tas de chaque côté, devant la porte de la ville. Cela fait, il sort, au point du jour, pour les regarder, et, les ayant aperçues, commença à dire au peuple présent que lui-même avait fait campagne contre son maître et l’avait mis à mort, mais. que ceux-là, ce n’était pas lui qui les avait tués. Il voulait qu’ils connussent que tout, concernant la postérité d’Achab, s’était accompli selon la prophétie de Dieu et que sa maison avait péri comme Élie l’avait prédit. Puis, après avoir massacré encore tous les cavaliers[96] de la parenté d’Achab qu’on put trouver chez les Israélites, il partit pour Samarie. En route il rencontra des parents d’Ochozias, roi de Jérusalem, et leur demanda ce qu’ils venaient faire. Ceux-ci répondirent qu’ils venaient saluer Joram et leur propre roi Ochozias[97] : ils ne savaient pas que tous deux avaient été tués par lui. Sur quoi Jéhu ordonna qu’on s’emparât aussi d’eux et qu’on les mit à mort : ils étaient au nombre de quarante-deux. 6[98]. En poursuivant sa route, il rencontra un homme vertueux et juste, du nom de Jonadab(os), un ancien ami à lui, qui, après l’avoir embrassé, commença à le féliciter d’avoir tout accompli selon la volonté de Dieu, en exterminant la maison d’Achab. Jéhu l’invita à monter dans son char et à entrer avec lui dans Samarie, promettant de lui montrer comment il n’épargnerait aucun criminel et punirait les faux prophètes, les faux prêtres et ceux qui avaient abusé le peuple en lui faisant abandonner le culte du Dieu suprême pour adorer les dieux étrangers. N’était-ce pas le plus beau et le plus agréable des spectacles pour un homme bon et juste que de voir châtier les scélérats ? Séduit par ces paroles, Jonadab monte sur le char et arrive à Samarie. Là, Jéhu recherche tous les parents d’Achab et les met à mort. Dans son désir qu’aucun des faux prophètes ni des prêtres des dieux d’Achab n’échappe au châtiment, il les prend tous par un stratagème et une tromperie. Ayant réuni le peuple, il déclare vouloir adorer deux fois plus de dieux[99] qu’Achab n’en avait introduit, et, à cet effet, il demande que leurs prêtres, leurs prophètes et leurs serviteurs se présentent à lui ; il se propose, dit-il, d’offrir des sacrifices magnifiques et grandioses aux dieux d’Achab, et si quelqu’un des prêtres manque à l’appel, il le punira de mort. Or, le dieu d’Achab s’appelait Baal. Après avoir fixé le jour pour l’accomplissement des sacrifices, Jéhu envoya dans tout le pays d’Israël des messagers chargés de lui amener les prêtres de Baal. Il fit donner des vêtements à tous les prêtres. Quand ils les eurent reçus, il entra dans le temple avec son ami Jonadab et prescrivit qu’on recherchât s’il se trouvait parmi eux quelque philistin ou étranger, car il ne voulait pas qu’un homme d’une autre race vint assister à leurs cérémonies sacrées[100]. Les prêtres ayant déclaré qu’il n’y avait là aucun étranger et ayant commencé les sacrifices, il poste au dehors, autour du temple, quatre-vingts soldats, qu’il savait les plus fidèles de ses hommes d’armes, avec ordre de mettre à mort les faux prophètes et de venger enfin les coutumes ancestrales négligées depuis si longtemps ; il menace de faire payer de sa vie quiconque laissera échapper un coupable. Les soldats égorgèrent tous ces hommes et incendièrent le temple de Baal, purifiant ainsi Samarie des mœurs étrangères. Ce Baal était le dieu des Tyriens ; Achab, pour faire plaisir à son beau-père Ithobal, roi des Tyriens et des Sidoniens, lui avait élevé un temple à Samarie, institué des prophètes et l’avait honoré d’un culte complet[101]. Cependant, ce dieu disparu, Jéhu permit aux Israélites d’adorer les génisses d’or. Pour avoir accompli toutes ces choses et avoir pourvu au châtiment des impies, Dieu lui prédit par la bouche du prophète que ses descendants règneraient pendant quatre générations sur les Israélites. Voilà un aperçu des actions de Jéhu.
— VII —1. Athalie se défait de la famille royale de Juda ; Joas seul échappe au massacre. — 2. Complot de Joad contre Athalie ; proclamation de la royauté de Joas dans le Temple. — 3. Arrivée d’Athalie au Temple ; sa mort. — 4. Destruction du temple de Baal ; réorganisation du culte. — 5. Règne de Joas.1[102]. Quand Athalie, la fille d’Achab, apprit la mort de son frère Joram et de son fils Ochozias et la destruction de la famille des rois, elle s’efforça de ne laisser survivre personne de la famille de David et d’en exterminer toute la race, pour qu’il n’y eût plus à l’avenir un seul roi issu de lui. Elle accomplit son dessein comme elle l’avait conçu ; cependant il survécut un fils d’Ochozias. Voici de quelle façon il échappa à la mort. Ochozias avait une sœur consanguine, qui s’appelait Josabeth(é)[103] ; elle était mariée au grand-prêtre Joad (Jodaos)[104]. Ayant pénétré dans le palais royal, et trouvant, au milieu des victimes égorgées, Joas, — tel était le nom de l’enfant, — âgé d’un an, caché avec sa nourrice, elle l’emporta avec elle et les enferma dans le grenier aux lits[105] ; puis, en secret, elle et son mari Joad les nourrirent dans le sanctuaire pendant les six ans qu’Athalie régna sur Jérusalem et sur les deux tribus. 2[106]. La septième année, Joad, ayant mis dans le secret quelques centurions, au nombre de cinq[107], les persuada de s’associer à une tentative qui serait faite contre Athalie, afin de revendiquer le trône pour l’enfant. Après avoir reçu les serments par lesquels des conjurés se donnent mutuelle assurance, il s’enhardit dès lors dans ses espérances contre Athalie. Les hommes que le prêtre Joad avait mis dans sa confidence parcoururent tout le pays, en réunirent les prêtres, les Lévites[108] et les chefs des tribus et les amenèrent à Jérusalem chez le grand-prêtre. Celui-ci exigea d’eux le serment de bien garder le secret qu’ils apprendraient de lui et qui réclamait à la fois le silence et une action commune. Le serment prêté, il put parler en sécurité ; alors, ayant fait approcher le descendant de la race de David, qui il élevait : « Voici votre roi, dit-il, issu de cette maison à qui, vous le savez, Dieu a prophétisé qu’elle règnerait sur vous à perpétuité. Je recommande que la troisième section d’entre vous veille sur lui dans le sanctuaire, que la quatrième[109] garde toutes les portes du Temple[110], que la suivante surveille la porte qui s’ouvre et donne dans le palais royal, que le reste de la multitude se tienne sans armes dans le sanctuaire ; n’y laissez pénétrer aucun homme en armes, si ce n’est un prêtre[111]. » Il ordonna, en outre, qu’une partie des prêtres et les Lévites se tinssent autour du roi lui-même comme gardes du corps, l’épée nue, pour faire périr quiconque oserait entrer en armes dans le sanctuaire, et que, sans rien craindre, ils demeurassent pour protéger le roi. Eux, dociles au conseil que leur donnait le grand-prêtre, manifestèrent leurs sentiments par leurs actes. Joad, ayant ouvert le dépôt d’armes que David avait établi dans le sanctuaire, distribua aux centurions, ainsi qu’aux prêtres et aux lévites, tout ce qu’il y trouva de lances, de carquois et de toutes autres sortes d’armes ; une fois armés, il les posta en cercle autour du Temple, se tenant par la main les uns les autres, de manière à en défendre l’accès à ceux qui ne devaient pas entrer. Puis, avant fait avancer l’enfant, ils posèrent sur lui la couronne royale[112], et Joad, l’ayant oint de l’huile sacrée, le proclama roi. Et tout le peuple, plein de joie, frappa des mains en criant : « Vive le roi ! » 3[113]. Athalie, avant entendu ce tumulte et ces acclamations inattendus ; l’esprit tout bouleversé, bondit hors du palais royal avec sa propre garde. Parvenue au sanctuaire, elle y est admise par les patres ; quant aux hommes d’armes qui la suivaient, l’entrée leur fut interdite par les gens rangés en cercle qui en avaient reçu l’ordre du grand-prêtre. Quand Athalie aperçut l’enfant debout sur l’estrade[114], la tête ceinte du bandeau royal, elle déchira ses vêtements et poussa de grands cris, ordonnant de tuer celui qui avait préparé ce guet-apens et cherché à lui arracher le pouvoir. Mais Joad, ayant appelé les centurions, leur donna l’ordre de traîner Athalie dans la vallée du Cédron[115] et de l’y mettre à mort : car il ne voulait pas souiller le sanctuaire en y châtiant la criminelle. Il commanda, en outre, si quelqu’un s’avançait pour lui porter secours, qu’on l’immolât également. Les hommes chargés d’exécuter Athalie mirent les mains sur elle, la conduisirent à la porte des mules[116] du roi et l’y tirent périr. 4[117]. Après qu’on se fut défait d’Athalie par ce stratagème, Joad convoqua dans le sanctuaire le peuple et les hommes d’armes, et leur fit jurer d’être fidèles au roi et de veiller sur sa sécurité et l’accroissement de sou empire. Ensuite. il obligea le roi lui-même à lui donner l’assurance qu’il honorerait Dieu et ne transgresserait pas les lois de Moïse. Après cela, avant fait irruption dans le temple de Baal qu’Athalie et son mari Joram avaient construit, en offense au Dieu de ses pères et en l’honneur d’Achab, ils le démolirent et tuèrent Mathan, qui en avait le sacerdoce. Le soin et la garde du sanctuaire, Joad les confia aux prêtres et aux Lévites, selon la règle du roi David, en leur prescrivant d’offrir deux fois par jour les sacrifices d’holocaustes légaux et de faire les fumigations conformément à la loi. Il désigna aussi certains Lévites comme portiers pour la garde de l’enceinte du Temple, afin que nul impur ne put s’y glisser à la dérobée. 5[118]. Ayant réglé tout ce détail, accompagné des centurions, des commandants et de tout le peuple, il prend Joas dans le sanctuaire pour le conduire au palais. Quand celui-ci se fut assis sur le trône royal, la foule l’acclama, puis ils commencèrent à se réjouir et restèrent en fête plusieurs jours. Quant à la ville, après la mort d’Athalie, elle demeura en repos. Joas[119], quand il prit le pouvoir royal, était âgé de sept ans ; sa mère s’appelait Sabia[120] et était native de Bersabée. Il observa fidèlement les lois et montra beaucoup de zèle pour le culte de Dieu pendant tout le temps que Joad vécut. Quand il fut d’âge, il épousa deux femmes. que le grand-prêtre lui donna et dont il eut des enfants des deux sexes. Telle est la relation de ce qui concerne le roi Joas, comment il échappa aux embûches d’Athalie et reçut la royauté.
— VIII —1. Ravages d’Azaël en Transjordanie ; mort de Jéhu. — 2. Joas de Juda et Joad s’occupent de la réfection du Temple. — 3. Joas devient impie et fait tuer Zacharie, fils de Joad. — 4. Invasion d’Azaël, roi de Syrie ; mort de Joas. — 5. Règne de Joaz, roi d’Israël ; guerre avec Azaël ; rétablissement de la paix. — 6. Joas lui succède ; visite à Élisée : prophétie et mort de ce dernier. — 7. Victoire de Joas d’Israël sur Adad, roi de Syrie ; mort de Joas.1[121]. Azaël, le roi des Syriens, faisant la guerre aux Israélites et à leur roi Jéhu, dévasta au delà du Jourdain les territoires orientaux des gens de Ruben, de Gad et de Manassé, et, de plus, la Galaditide et la Batanée, incendiant et pillant tout et faisant violence à tous ceux qui lui tombaient entre les mains. Jéhu, en effet, n’eut pas le temps de l’empêcher de ravager le pays ; s’étant mis à négliger ses devoirs envers la Divinité et à mépriser la règle sacrée et les lois, il mourut, après avoir régné sur les Israélites pendant vingt sept ans[122]. Il fut enseveli à Samarie, laissant pour lui succéder son fils Joaz(os)[123]. 2[124]. Le roi de Jérusalem, Joas, conçut un vif désir de restaurer le Temple du Seigneur. Il manda le grand-prêtre Joad[125] et lui prescrivit d’envoyer dans tout le pays les Lévites et les prêtres demander un demi sicle d’argent[126] par tête pour la réfection et le renouvellement du Temple, que Joram, Athalie et ses fils avaient laissé se délabrer. Le grand-prêtre n’en fit rien, sachant que personne ne paierait de bon cœur cette contribution[127]. Alors, la vingt-troisième[128] année de son règne, le roi le manda ainsi que les Lévites et leur reprocha d’avoir négligé ses instructions ; il leur commanda de veiller à l’avenir à la restauration du Temple. Sur quoi le grand-prêtre recourut, pour recueillir les fonds, à l’expédient suivant, propre à plaire à la multitude. Il prépara un coffre en bois, qu’il ferma de tous côtés en y ménageant une seule ouverture. Il déposa ce coffre dans le sanctuaire près de l’autel et invita chacun à y jeter par le trou ce qu’il voudrait pour la restauration du Temple. Cette institution eut la faveur de tout le peuple ; ils s’empressèrent à i’envi d’y apporter leurs offrandes et réunirent ainsi beaucoup d’argent et d’or. Le scribe et le prêtre commis à la garde des trésors vidaient le contenu et le comptaient en présence du roi, puis remettaient le coffre à sa place. Et ils faisaient de même et tique jour. Lorsqu’il parut que la multitude avait apporté assez d’argent, le grand-prêtre Joad et le roi Joas envoyèrent des hommes embaucher des tailleurs de pierre et des charpentiers et se procurer de grandes pièces de bois de la plus belle essence. Le Temple réparé, tout le reliquat d’or et d’argent, — et il était considérable, — fut dépensé[129] pour fabriquer des cratères, des vases à vin, des coupes et d’autres ustensiles, et l’on ne cessa d’engraisser l’autel de somptueux sacrifices offerts tous les jours. Tout cela, tant que Joad vécut, se fit avec le zèle qui convenait. 3[130]. Joad mourut à l’âge de cent trente ans, après avoir pratiqué la justice et fait constamment le bien, et fut enseveli dans les tombes royales à Jérusalem, parce qu’il avait conservé la royauté à la race de David. Ensuite, le roi Joas déserta le culte de Dieu. Avec lui se corrompirent les princes du peuple au point de pécher contre la justice et les institutions tenues chez eux en honneur. Cependant Dieu, indigné de cette volte-face du roi et des autres, envoie les prophètes pour leur demander compte de leur conduite et mettre un terme à leur dépravation. Mais les coupables étaient possédés par une passion si forte, une si puissante ardeur pour le mal, que ni le souvenir des châtiments qu’avaient subis avec toute leur famille ceux qui, avant eux, avaient offensé les lois, ni les prédictions des prophètes, ne purent les persuader de se repentir et de revenir à la conduite dont ils s’étaient écartés pour violer ainsi la loi. Le roi ordonna même, oublieux des bienfaits de Joad, de mettre à mort en le lapidant dans le sanctuaire Zacharias, fils de ce grand-prêtre, parce que, désigné par Dieu pour prophétiser, il s’était dressé ; au milieu du peuple et l’avait exhorté ainsi que le roi à agir justement, prédisant un grave châtiment à leur désobéissance. En mourant, Zacharias prit Dieu à témoin et pour juge d’un traitement qui le faisait payer d’une mort cruelle et violente ses salutaires conseils et les services rendus à Joas par son père. 4[131]. Cependant le roi ne tarda pas à expier ses iniquités. En effet, Azaël, roi des Syriens, fit irruption dans son territoire ; après avoir ravagé et pillé Gitta[132], il fit mine de marcher coutre Joas lui-même vers Jérusalem. Joas, effrayé, vida tous les trésors de Dieu et ceux des palais royaux[133] détacha les objets donnés en offrande et envoya le tout au Syrien, comme rançon du siège et du danger d’une catastrophe totale. Azaël céda, eu effet, devant l’énormité des sommes et renonça à mener son armée contre Jérusalem. Cependant Joas, étant tombé gravement malade, fut assailli et tué par les amis de Zacharias, qui avaient comploté contre le roi pour venger la mort du fils de Joad. On l’ensevelit à Jérusalem, mais non dans les sépultures royales de ses ancêtres[134], à cause de son impiété. Il avait vécu quarante-sept ans[135], et la royauté fut transmise à Amasias, son fils. 5[136]. Dans la vingt et unième[137] année du régner de Joas, Joaz, fils de Jéhu, monta sur le trône des Israélites à Samarie et l’occupa dix-sept ans. Lui non plus ne marcha pas sur les traces de son père, mais commit autant d’impiétés que les premiers contempteurs de Dieu. Le roi des Syriens l’abaissa et l’obligea de réduire ses effectifs si considérables à dix mille hoplites et cinquante cavaliers : ce fut la suite d’une expédition où ce roi lui enleva de grandes et nombreuses villes et détruisit son armée. Ces calamités frappèrent le peuple des Israélites conformément à la prophétie d’Élisée lorsqu’il avait prédit qu’Azaël régnerait sur les Syriens et les Damascéniens, après avoir tué son maître[138]. Dans ces irréparables malheurs, Joaz eut recours aux prières, aux supplications vers Dieu, lui demandant de le tirer des mains d’ Azaël et de ne pas le laisser tomber sous la domination de celui-ci. Dieu, qui accueille la pénitence comme une vertu et préfère avertir les puissants plutôt que de consommer leur perte, lui donne toute assurance à l’égard de la guerre et de ses dangers. Et le pays, ayant retrouvé la paix, revint à son état antérieur et florissant. 6[139]. Après la mort de Joaz, le pouvoir échoit à son fils Joas. Joas régnait déjà depuis trente-sept ans sur la tribu de Juda, quand cet autre Joas reçut le pouvoir sur les Israélites à Samarie, — il portait, en effet, le même nom que le roi de Jérusalem. — et il le conserva seize ans. C’était un prince vertueux et dont le caractère ne ressemblait en rien à celui de son père[140]. Dans le même temps, comme le prophète Élisée, déjà vieux, était tombé malade, le roi des Israélites vint lui faire visite. L’ayant trouvé à toute extrémité, il se mit à pleurer sous ses yeux, à se lamenter, l’appelant « son père » et « son armure ». Grâce à lui, en effet, disait-il, jamais il n’avait eu besoin d’armes contre les ennemis : les prophéties d’Élisée avaient suffi pour qu’il triomphât de ses adversaires sans coup férir ; mais maintenant il quittait la vie et l’abandonnait désarmé[141] aux Syriens, ses ennemis : aussi, disait-il, la vie ne lui offrait plus de sécurité et il avait envie de partir en même temps que le prophète et de quitter la vie avec celui-ci. Élisée apaise le chagrin du roi, se fait apporter un arc et lui commande de le bander. Le roi ayant bien tendu l’arc, le prophète le saisit par les mains et le pria de tirer. Le roi lança trois traits, puis s’arrêta. « Si tu en avais envoyé davantage, dit Élisée, tu aurais extirpé entièrement la royauté des Syriens. Mais puisque tu t’es borné à trois flèches, tu gagneras sur les Syriens trois batailles, de manière à recouvrer le territoire qu’ils ont enlevé à ton père. » Ce qu’ayant entendu, le roi se retira. Peu après, le prophète mourut. Renommé pour sa justice, il avait joui de la faveur éclatante de Dieu : il accomplit, en effet, grâce à son don de prophétie, des actions merveilleuses, extraordinaires, qui lui ont valu une renommée glorieuse chez les Hébreux. Il obtint une sépulture magnifique, vraiment digne d’un homme aussi aimé de Dieu. Et il advint un jour que, des brigands ayant précipité dans le tombeau d’Élisée le cadavre d’un homme qu’ils avaient assassiné[142], ce cadavre toucha le corps d’Élisée et ressuscita. Nous avons ainsi retracé tout ce qui a trait au prophète Élisée, les prophéties qu’il fit de son vivant, et comment encore après sa mort il exerça une puissance divine. 7[143]. Cependant le roi des Syriens, Azaël, étant mort, la royauté échoit à son fils Addan[144], avec lequel Joas, roi des Israélites, engage une guerre. L’ayant vaincu dans trois batailles, il lui enleva tout le pays et toutes les villes et bourgades que son père Azaël avait pris au royaume des Israélites. Et tout cela arriva selon la prophétie d’Élisée. Lorsque Joas, à son tour, vint à mourir, il fut enseveli à Samarie, et le pouvoir échut à son fils Jéroboam.
— IX —1. Règne d’Amasias de Juda ; il punit les meurtriers de son père ; sa campagne contre les Amalécites ; il congédie le contingent des Israélites, victoire d’Amasias ; vengeance des Israélites. — 2. Impiété d’Amasias, reproches du prophète ; Amasias provoque Joas d’Israël ; réponse de Joas. — 3. Défaite d’Amasias ; Joas entre à Jérusalem ; il s’empare des trésors ; meurtre d’Amasias.1[145]. La deuxième année du règne de Joas, roides Israélites, Amasias régna sur la tribu de Juda à Jérusalem. Sa mère, appelée Jôdadé[146], était d’une famille de la capitale[147]. Il avait un merveilleux souci de la justice, et cela malgré son jeune âge. Mais, parvenu aux affaires et au pouvoir, il décida qu’il devait d’abord venger son père Joas et punir les familiers qui avaient conspiré contre lui. Les avant tous arrêtés, il les fit périr, sans faire aucun mal à leurs enfants, se conformant ainsi aux lois de Moïse, qui avait déclaré inique de punir les enfants pour les fautes des pères[148]. Puis il recruta une armée d’élite dans les tribus de Juda et de Benjamin, composée de soldats dans la fleur de l’âge et d’environ[149] vingt ans, et, les ayant réunis au nombre d’environ trois cent mille, il mit à leur tête des centurions, puis, s’étant adressé aussi au roi des Israélites, il soudoya chez celui-ci cent mille hoplites pour cent talents d’argent ; il avait l’intention, en effet, de faire la guerre contre les peuplades des Amalécites, des Iduméens et des Gabalites[150]. Comme il s’était préparé à l’expédition et allait se mettre en route, le prophète[151] lui conseilla de licencier l’armée des Israélites, car elle était impie et Dieu lui prédisait la défaite s’il employait de pareils auxiliaires ; au contraire il triompherait des ennemis, même en leur opposant une faible troupe, si Dieu le voulait. Comme le roi était dépité d’avoir payé d’avance leur solde aux Israélites, le prophète l’exhorta à faire cependant la volonté de Dieu, de qui il recevrait, d’ailleurs, d’immenses trésors. Alors il congédia ces hommes, disant qu’il leur faisait cadeau de leur solde et, réduit à ses seules troupes, marcha contre les nations précitées. Vainqueur dans la bataille, il leur tua dix mille hommes[152], et il en prit autant vivants, qu’il conduisit à la Grande pierre[153], située vers l’Arabie, d’où il les précipita. Il emporta, en outre, de chez ces nations un grand butin et d’immenses richesses. Pendant qu’Amasias était ainsi occupé, les Israélites, congédiés par lui avec leur solde, indignés de ce procédé et jugeant injurieux un pareil licenciement — qui ne pouvait venir que du mépris, — envahirent sou royaume et, pénétrant jusqu’à Bethséméra[154], ravagèrent la région, s’emparèrent de quantité de bêtes de somme et tuèrent trois mille hommes. 2[155]. Cependant Amasias, enorgueilli par sa victoire et son succès, commença de négliger Dieu, qui les lui avaient procurés ; et les dieux qu’il avait rapportés du pays des Amalécites, il se mit à les révérer. Alors le prophète vint le trouver et lui dit combien il s’étonnait que le roi prit pour des dieux véritables ceux qui n’avaient été d’aucun secours à leurs propres adorateurs, qui ne les avaient pas tirés de ses mains, qui avaient mime vu périr beaucoup d’entre eux avec indifférence, alors qu’eux-mêmes étaient emportés en captivité. On avait, en effet, emporté ces dieux à Jérusalem à la façon d’un vainqueur emmenant des ennemis prisonniers. Ces réflexions excitèrent la colère du roi : il enjoignit au prophète de se taire, menaçant de le châtier, s’il se mêlait encore de ses affaires. Celui-ci répondit qu’il se tairait en effet, mais que Dieu ne resterait pas indifférent à de pareilles innovations. Amasias[156], incapable de se dominer dans la bonne fortune, ne laissa pas d’offenser Dieu, à qui il la devait : dans l’orgueilleuse opinion qu’il avait de lui-même, il écrivit à Joas, roi des Israélites, ordonnant qu’il se soumit à lui[157] avec tout son peuple, comme ils avaient obéi naguère à ses ancêtres, David et Salomon. Si Joas ne consentait pas à s’incliner, il le prévenait qu’une guerre déciderait de la suprématie. Joas écrivit en réponse : « Le roi Joas au roi Amasias. Il y avait sur le mont Liban un cyprès[158] de grande taille et un buisson d’épine. Celle-ci envoya demander au cyprès sa fille en mariage pour son fils. Mais pendant qu’elle disait ces paroles, une bête féroce qui passait foula l’épine aux pieds. Que cet exemple t’apprenne à borner tes ambitions : que l’orgueil de la victoire remportée sur les Amalécites[159] n’attire pas le danger sur toi et sur ton royaume. » 3[160]. La lecture de cette lettre ne fit qu’exciter davantage Amasias à entreprendre sa campagne ; sans doute c’était Dieu qui l’y poussait pour lui faire expier les péchés qu‘il avait commis envers le Seigneur. Lorsqu’il sortit avec ses forces contre Joas et qu’on allait engager la bataille, une panique subite et une stupeur, telle que Dieu en inspire quand il n’est point propice, mit en fuite l’armée d’Amasias, avant même d’en venir aux mains. La terreur ayant dispersé ses troupes, il advint qu’Amasias, demeuré seul, fut fait prisonnier par les ennemis[161]. Joas le menaça de mort s’il ne persuadait aux Jérusalémites de lui ouvrir les portes et de le recevoir avec son armée dans la ville. Pressé par la nécessité et craignant pour sa vie, Amasias fit introduire l’ennemi. Et Joas, après avoir démoli une partie des remparts sur une longueur d’environ quatre cents coudées, pénétra sur son char à travers la brèche dans Jérusalem, traitant avec lui Amasias prisonnier. Devenu de la sorte maître de Jérusalem, il enleva les trésors de Dieu, emporta tout ce qu’Amasias possédait d’or et d’argent dans le palais royal, et lui ayant à ce prix rendu la liberté, il s’en retourna à Samarie. Cette calamité frappa les Jérusalémites la quatorzième année[162] du règne d’Amasias. Plus tard, celui-ci, averti d’un complot de ses amis, s’enfuit à Lachis(a), où il fut mis à mort par les conspirateurs qui y avaient dépêché des meurtriers. On apporta son corps à Jérusalem et on lui fit des obsèques royales. C’est ainsi qu’Amasias perdit la vie à cause de ses innovations et de son mépris envers Dieu, après avoir vécu cinquante-quatre ans et régné vingt-neuf : il eut pour successeur son fils Ozias[163].
— X —1. Règne de Jéroboam II d’Israël ; prophétie de Jonas ; Jéroboam conquiert la Syrie. — 2. Histoire de Jonas. — 3. Mort de Jéroboam ; avènement de Zacharie ; Ozias, roi de Juda ; ses campagnes ; réfection des remparts de Jérusalem ; l’agriculture ; l’armée. — 4. Orgueil et impiété d’Ozias ; il est frappé de la lèpre pour avoir offert de l’encens ; sa mort.1[164]. La quinzième année du règne d Amasias, la royauté sur les Israélites à Samarie échut à Jéroboam, fils de Joas, dont le règne se prolongea pendant quarante ans[165]. Ce roi devint très outrageant et impie envers Dieu, car il adora des idoles, s’adonna à quantité de pratiques absurdes et étrangères, et, pour le peuple des Israélites, fut cause d’innombrables malheurs[166]. Un certain Jonas lui prophétisa qu’il devait faire la guerre aux Syriens, triompher de leur puissance et étendre son propre royaume, du côté du nord jusqu’à la ville d’Amath, et du côté du midi jusqu’au lac Asphaltite : c’étaient là, en effet, autrefois, les limites de la Chananée, ainsi que les avait circonscrites le général Josué. Jéroboam partit donc en campagne contre les Syriens et soumit tout leur pays, comme l’avait prophétisé Jonas. 2[167]. J’ai jugé nécessaire, ayant promis de donner une relation exacte des faits, de rapporter également tout ce que j’ai trouvé consigné, touchant ce prophète, dans les Livres hébraïques. Ayant reçu de Dieu l’ordre de partir pour le royaume de Ninos et d’y proclamer, à son arrivée dans la ville, qu’elle perdrait son empire[168], il prit peur et, au lieu de s’y rendre, s’enfuit de la présente de Dieu dans la ville de Jopé ; là, avant trouvé un navire, il s’y embarqua et fit voile vers Tarse[169], en Cilicie. Cependant, une tempête des plus violentes s’éleva et le bateau menaçait de sombrer : les matelots, le pilote et l’armateur lui-même se répandaient en prières, promettant leur reconnaissance s’ils échappaient à la mer. Quant à Jonas, il s’était enveloppé dans son manteau et jeté sur le plancher, n’imitant en rien ce qu’il voyait faire aux autres. Comme la bourrasque ne faisait que croître et que la mer se soulevait sous l’action des vents, supposant, comme de juste, qu’un homme de l’équipage leur valait cette tempête, ils convinrent de demander au sort de désigner le coupable. Le sort, interrogé, désigna le prophète. Ils s’informèrent qui il était et quel était l’objet de son voyage ; il répondit qu’il était de race hébraïque et prophète du Dieu suprême[170]. Il leur conseillait donc, s’ils voulaient échapper au danger présent, de le jeter à la mer, car c’était lui qui leur valait cette tempête[171]. Tout d’abord, ils n’osèrent pas, estimant impie de précipiter un étranger, qui leur avait confié sa vie, vers une perte aussi manifeste. Mais, à la fin, comme la tourmente s’exaspérait et que le navire était tout près de couler, encouragés à la fois par le prophète lui-même et par leur crainte pour leur propre salut, ils le jettent à la mer. Aussitôt la tempête s’apaise. Quant à Jonas, on dit que, avalé par le monstre marin[172], il fut, après trois jours et autant de nuits, rejeté dans le Pont-Euxin[173], vivant et sans que son corps eût souffert le moindre dommage. Là, il supplia Dieu de lui accorder le pardon de ses fautes et il partit pour la ville de Ninos. Il s’y arrête dans un endroit d’où l’on pouvait l’entendre et annonce que, dans très peu de temps, les habitants perdront l’empire de l’Asie. Après cette révélation, il s’en retourna. J’ai raconté son histoire telle que je l’ai trouvée consignée[174]. 3[175]. Le roi Jéroboam mourut après avoir vécu en pleine prospérité et gouverné quarante ans. On l’ensevelit à Samarie, et son fils Zacharie lui succéda sur le trône. De même, Ozias[176], fils d’Amasias, dans la quatorzième année du règne de Jéroboam, devint roi des deux tribus à Jérusalem[177] ; sa mère, nommée Achiala[178], était d’une famille de la capitale. Il était honnête et juste, de caractère magnanime et très habile à prévoir les événements. Il fit campagne contre les Philistins[179], les vainquit et leur prit de vive force les villes de Gitta et de Jamnia[180], dont il démantela les murs. Après cette expédition, il marcha contre les Arabes voisins de l’Égypte, fonda une ville sur la mer Érythrée et y plaça une garnison[181]. Ensuite, il défit les Ammanites, à qui il imposa un tribut, et, ayant réduit en son pouvoir toute la région qui s’étend jusqu’à la frontière d’Égypte, il passa le reste de sa vie à s’occuper de Jérusalem. Toutes les parties des remparts qui s’étaient écroulées par vétusté ou à cause de la négligence des rois ses prédécesseurs, il les releva et les répara, ainsi que ce qui avait été jeté bas par le roi des Israélites lorsqu’il entra dans la ville après avoir fait prisonnier son père Amasias. Il éleva, en outre, de nombreuses tours hautes de cent cinquante coudées[182]. Il bâtit des postes fortifiés dans le désert et creusa beaucoup d’aqueducs. Il possédait une quantité immense de bêtes de |