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texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

Flavius Josèphe

ANTIQUITES JUDAÏQUES

 

 

LIVRE VI

— I —

1. L’arche sainte chez les Philistins : fléaux qu’elle provoque. — 2. Délibération et décision des Philistins. — 3. Un chariot, traîné par des vaches, amène l’arche à Beth-Schémesch. — 4. Mort de quelques habitants pour avoir touché à l’arche : les Hébreux la transportent chez le Lévite Aminadab.

1[1]. Les Philistins, ayant capturé l’arche de leurs ennemis, comme nous venons de le dire, l’apportent dans la ville d’Azôt et la placent comme un trophée auprès de leur dieu, qui se nommait Dagon. Mais, le lendemain, comme tous pénétraient au point du jour dans le temple pour se prosterner devant leur dieu, ils le trouvent lui-même précisément dans cette attitude devant l’arche : il gisait, en effet, à bas du piédestal sur lequel il était toujours dressé. Ils le relèvent et le remettent en place, fort troublés de cette aventure. Mais après plusieurs[2] visites à Dagon, qu’ils trouvèrent toujours dans la même posture de prosternation devant l’arche, ils furent plongés dans un extrême embarras et une grande confusion. Finalement, la divinité lança dans la ville des Azôtiens et dans toute la contrée la mortalité et la maladie. lis périrent, en effet, de dysenterie, mal cruel et qui entraînait très rapidement la décomposition, avant que l’âme eût quitté le corps par une mort normale : ils rejetaient leurs entrailles toutes rongées et complètement détruites par la maladie. De plus, une multitude de souris[3], sorties de terre, ravageaient tout ce qui couvrait le sol, sans épargner ni plantes, ni fruits. Au milieu de pareilles calamités, les Azôtiens, incapables de résister à ces fléaux, comprirent que c’était l’arche qui en était cause et que leur victoire et la capture de cette arche ne leur avaient pas porté bonheur. Ils envoient donc des messagers aux Ascalonites[4] pour leur demander de recevoir l’arche chez eux. Ceux-ci accueillirent sans déplaisir la requête des Azôtiens et leur rendirent volontiers ce service, mais ils n’eurent pas plus tilt reçu l’arche qu’ils se trouvèrent affligés des mêmes calamités : car l’arche apporta avec elle les maladies des Azôtiens chez ceux qui la reçurent de leurs mains. Aussi les Ascalonites s’en débarrassent, en la renvoyant à une autre ville. Mais là non plus elle ne put demeurer : accablés, en effet, par les mêmes maladies, les nouveaux détenteurs l’envoient dans les villes suivantes. Et c’est ainsi que l’arche se promène tour a tour parmi les cinq villes des Philistins, semblant imposer à chacune d’elles comme tribut de sa venue les maux qu’elle leur faisait souffrir.

2[5]. Les victimes, découragées par ces malheurs, dont le récit servait de leçon à tous les voisins de ne recevoir jamais chez eux une arche qui contait si cher, cherchèrent dès lors un moyen, un expédient pour s’en débarrasser. Les chefs des cinq villes, Gitta, Akkaron et Ascalon, ainsi que Gaza et Azôtos, se réunirent et délibérèrent sur la conduite à tenir. Au commencement, l’avis prévalait de renvoyer l’arche à ses propriétaires, car Dieu prenait fait et cause pour elle et c’était pourquoi ces fléaux s’y étaient attachés et la suivaient, s’abattant avec elle sur leurs villes. Quelques-uns toutefois soutenaient qu’il n’en fallait rien faire et ne pas commettre la méprise d’attribuer à l’arche l’origine de leurs maux ; il n’y avait pas en elle cette vertu et ce pouvoir ; jamais, en effet, si Dieu en avait tellement souci, il ne l’aurait laissée tomber aux mains des hommes. Ils les exhortaient donc à se tranquilliser et à supporter ces afflictions avec sérénité, ne leur attribuant d’autre cause que la nature elle-même, qui produit périodiquement des changements de ce genre dans les corps, dans la terre, dans les végétaux et enfin, dans tout ce qu’elle engendre[6]. Cependant sur toutes ces propositions l’emporta l’avis d’hommes qui, auparavant déjà, avaient prouvé la supériorité de leur intelligence et de leur sagacité, mais dans l’occurrence surtout parurent dire exactement ce que la situation comportait. Il ne fallait, déclarèrent-ils, ni renvoyer l’arche, ni la retenir, mais vouer à Dieu cinq images[7] d’or, une au nom de chaque ville, en offrande d’actions de grâce[8] à Dieu, parce qu’il avait pris soin de leur salut et leur avait conservé la vie quand ils allaient la perdre par suite de ces maladies auxquelles ils ne pouvaient plus résister[9], et puis autant de souris en or pareilles à celles qui avaient dévasté et ruiné leur pays. Ensuite, après les avoir placées dans un coffret et posées sur l’arche, on préparerait pour celle-ci un chariot neuf, on y attellerait des vaches avant fraîchement vêlé, on enfermerait et on retiendrait les veaux afin qu’ils ne retardassent pas leurs mères en les suivant, et afin que celles-ci, en peine de leurs petits, fissent plus de diligence[10] ; puis, quand on les aurait poussées, traînant l’arche, jusqu’à un carrefour, on les abandonnerait et on les laisserait libres de s’engager dans le chemin qu’elles choisiraient elles-mêmes. Si elles prenaient la route des Hébreux et montaient vers leur pays, il faudrait attribuer à l’arche l’origine de tous ces maux ; que si elles se dirigeaient ailleurs, « nous courrons, disaient-ils, la reprendre, assurés qu’elle ne possède aucun pouvoir de ce genre ».

3. On jugea que c’était bien parler, et aussitôt l’on conforma les actes aux paroles. Dociles au plan qu’on vient de dire, ils conduisent le chariot au carrefour et, l’avant laissé là, s’en retournent[11]. Puis, voyant les vaches aller tout droit, comme si quelqu’un les guidait, les chefs des Philistins suivirent, curieux de savoir où elles s’arrêteraient et chez qui elles allaient se tendre. Or, il existe un village de la tribu de Juta, du nom de Bethsamé[12] ; c’est là qu’arrivent les vaches ; une vaste et belle plaine s’offrait à leurs pas ; elles n’avancent pas davantage et arrêtent là le chariot[13]. Ce fut pour les habitants du village un spectacle et une joie. Comme on était dans la saison d’été où tout le monde se trouvait aux champs pour la récolte des blés, dès qu’il voient l’arche, saisis d’allégresse, ils laissent là leur travail et accourent incontinent vers le chariot. Puis, s’étant saisis de l’arche et du coffret qui renfermait les images et les souris, ils les placent sur un rocher qui se trouvait dans la campagne et, après avoir offert un magnifique sacrifice à Dieu et célébré un festin, ils brillèrent en holocauste chariot et boeufs. Ce qu’avant vu, les chefs des Philistins s’en retournèrent chez eux[14].

4. Cependant la colère et l’indignation de Dieu frappe soixante-dix hommes[15] du village de Bethsamé qu’il foudroie pour s’être approchés pie l’arche, alors qu’ils n’avaient pas le droit d’y porter la main, n’étant pas prêtres[16]. Les habitants du village pleurèrent ces victimes : ils célébrèrent pour eut le deuil que comporte un malheur envoyé par Dieu. et chacun en particulier se lamentait sur son mort. Puis, se reconnaissant eux-mêmes indignes de conserver l’arche par devers eux, ils firent savoir à l’assemblée générale des Hébreux que l’arche leur avait été restituée par les Philistins. Les Hébreux, dès qui ils l’apprirent, la transportèrent à Kariathiarima[17], ville proche des Bethsamites : et comme là vivait un homme de la race des Lévites Aminadab(os)[18]. réputé pour sa justice et sa piété, ils amenèrent l’arche dans sa demeure, comme en un endroit digne de Dieu, puisqu’elle était habitée par un juste. Les fils[19] de cet homme gardèrent l’arche et furent commis à ce soin durant vingt ans : elle resta, en effet, tout ce temps à Kariathiarima, après avoir passé quatre mois[20] chez les Philistins.

 

— II —

1. Exhortation de Samuel aux Hébreux : il les conduit à Masphaté. — 2. Expédition des Philistins. Victoire des Hébreux. — 3. Samuel reprend le pays précédemment conquis par les Philistins.

1[21]. Pendant tout le temps ou la ville des Kariathiarimites posséda l’arche, le peuple entier offrait des vœux et des sacrifices à Dieu et témoignait envers lui d’une piété et d’un zèle exemplaires. Le prophète Samuel, témoin de leur ardeur, trouva l’occasion belle, devant de telles dispositions, pour leur parler de la liberté et des bienfaits qu’elle apporte ; il leur tint le langage qu’il jugea le plus propre à lui concilier leurs esprits et à les persuader : « Hommes, leur dit-il, pour qui aujourd’hui encore les Philistins sont des ennemis pesants, mais à qui Dieu commence à devenir propice et bienveillant, vous ne devez pas vous contenter d’aspirer à la liberté, mais agir aussi de façon à la conquérir, ni vous borner à vouloir être délivrés de vos tyrans, tout en continuant à vous comporter de manière à perpétuer votre esclavage. Soyez donc justes et, en chassant le mal de vos âmes et en cultivant la vertu[22], tournez-vous vers la divinité de toute votre pensée et persévérez dans son culte : cette conduite vous vaudra le bonheur, l’affranchissement de la servitude et la victoire sur vos ennemis, avantages qu’on ne peut acquérir ni par les armes, ni par la vigueur physique, ni par le nombre des combattants : car ce n’est pas à ces mérites-là que Dieu promet de tels biens, c’est à une vie de vertu et de justice. C’est moi qui me porte envers vous garant de ses promesses[23]. » À ces paroles, le peuple répondit par des acclamations : heureux de cet encouragement, il promit de se conduire en sorte de plaire à Dieu. Samuel les mène alors dans une ville appelée Masphaté[24], ce qui signifie lieu en lieu dans la langue des Hébreux. Là, s’étant approvisionnés d’eau, ils font des libations à Dieu et, consacrant toute la journée au jeune, se livrent à la prière.

2[25]. Cependant leur rassemblement en cet endroit ne passe pas inaperçu des Philistins ; ceux-ci, informés de leur réunion, marchent contre les Hébreux en forces considérables, dans l’espoir de les surprendre sans défiance et sans préparatifs. Cette attaque les bouleverse et les plonge dans la confusion et la terreur. Accourus auprès de Samuel, ils lui déclarent que leur courage est abattu par la peur et le souvenir de leur précédente défaite. « C’est pour cela, disent-ils, que nous restions tranquilles, de peur d’attirer sur nous les forces ennemies. Or, tandis que tu nous réunissais pour des prières, des sacrifices et des serments, voici que les ennemis tombent sur nous qui sommes nus et sans armes : aussi n’avons-nous d’espoir de salut qu’en toi seul et qu’en Dieu. si tu obtiens de lui que nous puissions échapper aux Philistins. » Samuel les engage à se rassurer, et leur annonce que Dieu les secourra. Et, avant pris un agneau de lait, il le sacrifie pour le salut du peuple et supplie Dieu d’étendre sa droite au-dessus d’eux pour les protéger dans la bataille contre les Philistins et ne pas leur laisser subir un second revers. Dieu daigne exaucer ses prières : il accepte le sacrifice dans une pensée propice et secourable, et leur promet la victoire et le triomphe. Dieu maintenait encore la victime sur l’autel et ne l’avait pas encore fait entièrement consumer par la flamme sacrée, quand l’armée ennemie sort de son camp et se range en bataille avec l’espoir de vaincre, croyant les Juifs[26] dans le désarroi, eux qui n’avaient pas d’armes et n’étaient pas venus là dans l’intention de combattre. Mais l’événement fut tel que. le leur eût-on prédit, les Philistins auraient eu peine à le croire. Tout d’abord, en effet, Dieu les trouble, par un tremblement de terre et rend le sol vacillant et incertain sous leurs pas, de sorte que ses ébranlements les faisaient chanceler sur leurs jambes, et quand le sol s’ouvrait, ils étaient engloutis dans les crevasses[27] : puis, avant fait retentir le tonnerre et brûler autour d’eux les flammes de la foudre comme pour leur brûler les veux, enfin leur arrachant les armes des mains, il les met en déroute tout dépouillés. Mais Samuel marche contre eux avec le peuple et, après en avoir massacré beaucoup, les poursuit jusqu’à un certain endroit appelé Corraea[28]. Là, il érige une pierre, pour marque de la victoire et de la fuite des ennemis, et il l’appelle Pierre Forte[29], comme symbole de la force que Dieu leur avait prêtée contre leurs ennemis.

3. Ceux-ci, après cette défaite, n’osèrent plus attaquer les Israélites ; la crainte et le souvenir de leur désastre les firent demeurer en repos. Et l’assurance qui animait autrefois les Philistins contre les Hébreux passa dans le coeur de ces derniers après la victoire. Samuel, avant fait campagne contre eux, en fait périr beaucoup, humilie complètement leur orgueil et leur enlève le pays qu’ils avaient arraché précédemment aux Juifs après leur victoire ; c’était la région qui s’étend depuis la frontière de Gitta jusqu’à la ville d’Akkaron[30]. À cette époque-là, les Israélites vivaient en bonne amitié avec ce qui restait des Chananéens.

 

— III —

1. Samuel juge le peuple. — 2. Inconduite des fils de Samuel. — 3. Le peuple réclame un roi, chagrin de Samuel. — 4. Dieu l’apaise et le charge d’élire un roi. — 5. Samuel expose au peuple les inconvénients de la monarchie. — 6. Instances du peuple ; Samuel cède.

1[31]. Le prophète Samuel. avant réparti le peuple et assigné (à chaque groupe) une ville[32], leur ordonna de s’y rendre pour y faire juger les différends qui s’élèveraient entre eux. Lui-même venait deux fois l’an[33] dans ces villes pour leur rendre la justice et il fit régner un ordre parfait pendant longtemps.

2[34]. Dans la suite, appesanti par la vieillesse et empêché de remplir ses fonctions habituelles, il remet à ses fils le pouvoir et le gouvernement du peuple ; l’aîné s’appelait Yôel, le second avait nom Abira[35]. Il établit que le premier siégerait et jugerait dans la ville de Béthel et le second à Barsoubai[36], soumettant ainsi à chacun d’eux la moitié du peuple. Mais ceux-ci démontrèrent clairement par leur exemple qu’on peut dans sa conduite ne pas ressembler à ses parents de braves et honnêtes gens peuvent être fils de méchants[37]... ceux-ci au contraire se rangèrent dans la classe des méchants, fils de gens de bien. S’écartant, en effet, des moeurs de leur père pour prendre un chemin tout opposé, ils trahissaient la justice pour des présents et des profits honteux, rendaient leurs sentences, non pas selon l’équité, mais selon leur intérêt, et s’abandonnaient à une vie de volupté et de festins somptueux ; par cette conduite ils offensaient à la fois Dieu et le prophète, leur père, qui dépensait tant de zèle et de soins pour inculquer même à la multitude l’idée de justice.

3[38]. Le peuple[39], voyant les attentats commis contre le régime et les institutions antérieures par les fils du prophète, était fort mécontent de leur conduite ; ils accourent ensemble auprès de Samuel, qui habitait dans la ville d’Armatha, lui dénoncent les dérèglements de ses fils et ajoutent. que déjà vieux comme il l’est, affaibli par l’âge, il ne peut plus diriger les affaires ainsi qu’auparavant ; ils le prient donc instamment de leur désigner un roi pour gouverner le peuple et tirer vengeance des Philistins, qui leur doivent encore des comptes pour leurs injures passées. Ces paroles chagrinèrent fort Samuel, à cause de sa droiture naturelle et de sa répulsion pour les rois , car il était fort attaché au gouvernement aristocratique, qu’il tenait pour divin et propre à faire le bonheur de ceux qui l’adoptaient. Dans les soucis et les tourments que ces révélations lui causèrent, il perdit le manger et le dormir et passa toute la nuit à rouler mille pensées touchant ces affaires[40].

4[41]. Comme il était dans cet état d’esprit, la divinité lui apparaît et l’exhorte à ne pas s’offenser des revendications du peuple, car ce n’était pas lui qu’ils avaient dédaigné, c’était Dieu même, ne voulant plus de celui-ci seul pour roi ; et cette démarche-là, c’était depuis le jour où il les avait fait sortir d’Égypte qu’ils la méditaient. Mais ils ne tarderaient pas à être saisis de douloureux regrets. « Regrets qui n’empêcheront rien de ce qui doit arriver de s’accomplir, mais qui confondront leur mépris et leur ingratitude envers moi et envers ton autorité de prophète. Je t’ordonne donc de leur élire un roi que je te désirerai moi-même. après que tu les auras prévenus de quels maux ils seront victimes sous le gouvernement d’un roi et avertis hautement dans quelle révolution ils se jettent. »

5[42]. Avant entendu ces paroles, Samuel, dès l’aube, convoqua les Juifs[43] et dit qu’il consentait à leur désigner un roi, mais qu’il devait d’abord leur exposer en détail ce qui leur adviendrait sous des rois et de combien de maux ils seraient accablés. « Sachez, en effet, que d’abord ils vous enlèveront vos enfants, qu’ils obligeront les uns à devenir conducteurs de chars, les autres cavaliers et gardes du corps. d’autres coureurs, commandants de mille et de cent hommes ; ils feront d’eux aussi des artisans, des fabricants d’armes, de chars, d’instruments, des cultivateurs qui devront travailler leurs champs et creuser leurs vignobles. Il n’est rien enfin qu’on ne leur fera faire comme à des esclaves achetés à prix d’argent. Quant à vos filles, on les emploiera comme parfumeuses, cuisinières, et boulangères, et on leur imposera tous les travaux qu’exécutent les servantes par peur des coups et des tortures. Ils vous prendront votre avoir et en feront cadeau à leurs eunuques et à leurs gardes du corps ; et ils distribueront vos troupeaux de bêtes à leurs créatures. En un mot, vous serez asservis avec tous les vôtres au roi : et deviendrez les égaux de vos propres domestiques : alors, les souffrances que vous éprouverez vous feront souvenir de ces paroles, et, dans votre repentir, vous supplierez Dieu de vous prendre en pitié et de vous accorder une prompte délivrance de la domination royale. Mais lui n’exaucera pas vos prières, il vous repoussera et vous laissera subir la juste peine de votre mauvais dessein. »

6[44]. Cependant, même à ces prédictions d’avenir, le peuple demeurait sourd, et il était malaisé de chasser de leur pensée une résolution déjà arrivée, rebelle à tout raisonnement. En effet, ils ne changèrent pas de sentiment et ne se soucièrent pas des paroles de Samuel, mais ils le pressurent vivement, insistant pour qu’il élût sur l’heure un roi, sans se préoccuper de l’avenir. Car, pour tirer vengeance de leurs ennemis, il fallait qu’ils eussent un chef qui combattit avec eux, et il n’y avait rien de déraisonnable, si leurs voisins étaient gouvernés par des rois, qu’ils eussent la même forme de gouvernement. Samuel. voyant que, loin d’être retournés par ses paroles, ils ne faisaient que s’opiniâtrer : « Pour le moment, dit-il, retirez-vous chacun chez vous. je vous manderai quand il sera nécessaire, dès que j’aurai appris de Dieu quel roi il vous donne. »

 

— IV —

1. Saül à la recherche des ânesses de son père : sa rencontre avec Samuel. — 2. Samuel oint Saül et lui fait des prédictions. — 3. Discrétion de Saül. — 4. Samuel convoque le peuple. — 5. Il tire au sort la royauté. Nomination de Saül.

 

1[45]. Or, il y avait dans la tribu de Benjamin un homme de bonne naissance et de mœurs honnêtes, nommé Kis(os). Il avait un fils, jeune homme grand et bien fait, et qui brillait encore plus par son courage et son intelligence que par ses avantages extérieurs : on l’appelait Saül. Ce Kis, un jour que de belles ânesses de son troupeau s’étaient égarées loin du pâturage, comme elles lui étaient plus chères que tout ce qu’il possédait, envoya son fils avec un serviteur à la recherche de ces bêtes. Celui-ci, après avoir parcouru la tribu paternelle en quête des ânesses, s’en alla dans les autres tribus[46] ; ne les avant pas trouvées davantage, il songeait à s’en retourner, de crainte que son père ne fût en peine à son sujet. Cependant, quand ils arrivèrent à la ville d’Armatha[47], le serviteur qui l’accompagnait lui dit qu’il y avait là un prophète véridique et lui conseilla d’aller le trouver, pour savoir de lui ce qui était advenu des ânesses. Saül objecta que, s’ils allaient chez le prophète, ils n’avaient rien à lui offrir eu échange de son oracle, car leur argent de route était déjà épuisé. Là-dessus, le serviteur déclara qu’il lui restait un quart de sicle et qu’il le donnerait, — ils ne savaient pas que le prophète n’acceptait point de salaire, d’où leur erreur[48] ; — ils se dirigent donc vers la ville, et avant rencontré près des portes des jeunes filles qui allaient à la fontaine, ils leur demandent la maison du prophète. Celles-ci la leur indiquent et les engagent à se hâter, avant que le prophète n’aille souper ; car il avait beaucoup de convives et se mettait à table avant ses invités[49]. Or, c’était pour cela même que Samuel avait convoqué tant de monde à ce repas ; il avait, en effet, demandé tous les jours à Dieu de lui annoncer qui il devait faire roi et, la veille, Dieu le lui avait désigné, disant qu’il lui enverrait lui-même un jeune homme de la tribu de Benjamin, précisément à cette heure. Assis sur la terrasse de sa maison[50], Samuel attendait que le temps fût écoulé, et, le moment venu, il descendit pour aller dîner. Ce faisant, il rencontre Saül, et Dieu lui révèle que c’est celui-là qui règnera. Cependant Saül s’approche de Samuel, le salue et le prie de lui indiquer la demeure du prophète parce que, étant étranger dans la ville. il l’ignorait. Samuel lui déclare que le prophète c’est lui et l’emmène au festin, l’assurant que les ânesses qu’on l’avait envoyé chercher étaient sauves et que tous les biens imaginables seraient son partage[51]. Saül lui réplique : « Seigneur, je suis trop peu de chose pour concevoir une telle espérance : ma tribu est trop intime pour faire des rois, et ma maison de condition plus humble que les autres maisons. Tu railles et tu vas faire rire de moi en parlant de grandeurs hors de proportion avec mon origine[52]. » Cependant le prophète l’amène au repas, le fait asseoir, ainsi que son compagnon, au-dessus de tous les invités, qui étaient au nombre de soixante-dix[53] et prescrit aux serviteurs de poser devant Saül une portion royale. Puis, quand vint l’heure de se mettre au lit, les autres convives se levèrent et s’en retournèrent chacun chez soi, mais Saül coucha chez le prophète ainsi que son serviteur.

2[54]. Avec le jour, Samuel, l’avant fait lever de sa couche, le reconduisit, et, une fois hors de la ville, lui prescrivit de faire marcher son serviteur en avant et de demeurer seul en arrière : car il avait quelque chose à lui dire sans témoin[55]. Alors Saül renvoie son compagnon, et le prophète, avant pris l’huile sainte[56], la verse sur la tête du jeune homme et l’embrasse : « Sache, dit-il, que tu es élu roi par Dieu pour combattre les Philistins et pour défendre les Hébreux. Et en voici le signe que je vais t’annoncer. Quand tu seras parti d’ici, tu rencontreras sur ta route trois hommes[57] se dirigeant sur Béthel pour y adorer Dieu ; le premier portera trois pains, le second un chevreau[58], le troisième viendra à leur suite chargé d’une outre de vin. Ces gens te salueront, te feront des compliments et te donneront deux pains, et toi, tu les accepteras. De là, tu iras à l’endroit appelé Tombeau de Rachel, où tu trouveras quelqu’un[59] qui t’annoncera que tes finesses sont retrouvées. De là, tu viendras à Gabatha, où tu rencontreras des prophètes assemblés et, saisi d’un transport divin, tu prophétiseras avec eux, de sorte que quiconque t’apercevra sera frappé pie stupeur et dira tout étonné : « Comment un si grand honneur est-il arrivé au fils de Kis[60] ? » Quand ces signes te seront apparus, tu sauras que Dieu est avec toi ; puis tu iras embrasser ton père et tes parents. Mais tu viendras à Galgala, où je te rappellerai, afin que nous offrions à Dieu des sacrifices d’actions de grâce pour tous ces événements. » Après ces paroles et ces prédictions, il congédie le jeune homme. Et tout ce que Samuel avait annoncé à Saül ne manqua pas d’arriver.

3[61]. Quand il entra dans sa maison, son parent Abénar(os)[62], — c’était, de tous ses proches celui qu’il aimait le mieux, — le questionna sur les incidents de son voyage. Saül lui en raconta le détail sans rien cacher, comment il était arrivé chez le prophète Samuel, et comment ce dernier lui avait dit que les ânesses étaient retrouvées. Mais quant à la royauté et à ce qui y avait trait. estimant que ce récit exciterait la jalousie et la méfiance, il n’en dit mot, même à un homme qui lui semblait des plus bienveillants et qu’il chérissait le plus de tous ceux de son sang. il ne jugea pas prudent ou sape de confier ce secret, parce qu’il avait réfléchi, j’imagine, à ce qu’est en réalité la nature humaine : personne, ami ou parent, n’est bon d’une bonté à toute épreuve, ni ne conserve ses sentiments devant une situation aussi éclatante procurée par Dieu, mais tous se montrent jaloux et envieux à l’égard des supériorités[63].

4[64]. Samuel convoque ensuite le peuple dans la ville de Masphathé[65] et lui adresse ces paroles, parlant, dit-il, conformément aux instructions qu’il a reçues de Dieu : « Après que Dieu leur a procuré la liberté et asservi leurs ennemis, ils se montrent oublieux de ses bienfaits et répudient sa royauté, sans réfléchir à l’avantage qu’il y a d’être gouverné par le meilleur de tous et que le meilleur de tous, c’est Dieu ; au lieu de quoi ils préfèrent prendre pour roi un homme, qui se, servira de ses sujets comme de sa chose, selon sa fantaisie ou son caprice au gré de toutes ses autres passions, abusant sans pudeur du pouvoir ; qui, n’étant pas l’auteur et organisateur du genre humain, ne se souciera pas non plus de le préserver, alors que Dieu, pour cette raison même, en prend le plus grand soin. Mais, ajoute-t-il, puisqu’il vous plait ainsi, et que vous persistez dans votre dessein outrageant pour Dieu, rangez-vous tous par tribus et par maisons[66] et tirez au sort. »

5[67]. Les Hébreux ayant ainsi fait, le lot de la tribu de Benjamin sortit. Et quand on eut tiré dans celle-ci, ce fut la famille appelée Matris[68] qui fut désignée ; on tira enfin entre les individus de cette famille et la royauté échut au fils de Kis, à Saül. Sitôt informé, le jeune homme alla se retirer à l’écart[69], ne voulant pas, j’imagine, avoir l’air avide de prendre le pouvoir. Loin de là, il fit preuve d’une maîtrise de soi et d’une modestie surprenantes, car tandis que la plupart des hommes sont incapables de contenir leur joie devant les moindres succès et se précipitent pour se faire voir à tout le monde, lui non seulement ne manifesta rien de pareil pour avoir été élu roi et désigné comme le souverain de tant de peuples considérables, mais même se déroba loin de la vue de ses futurs sujets et les força à le chercher, non sans peine. Comme ils étaient embarrassés et inquiets de la disparition de Saül. le prophète supplia Dieu de leur indiquer où il se trouvait et de faire apparaître le jeune homme aux veux de tous. Dieu leur révèle l’endroit où se tenait caché Saül, Samuel l’envoie chercher, et, sitôt arrivé, le place au milieu du peuple. Or, il les dépassait tous de la tête, et sa stature lui donnait un air vraiment royal. Alors le prophète s’écrie : « Voici le roi que Dieu vous a donné. Voyez comment il est supérieur à tous et digne de commander. » Et comme le peuple l’acclamait aux cris de « Vive le roi ! », le prophète, ayant mis par écrit pour eux tout ce qui adviendrait dans l’avenir[70], leur en donna lecture, en présence du roi, puis il déposa le livre dans le tabernacle de Dieu, afin d’attester ses prédictions auprès des générations futures. Ceci accompli, Samuel congédie le peuple et se retire dans la ville d’Armatha, sa patrie. Saül, de son côté, partit pour Gabatha, d’où il était issu, beaucoup de gens de bien l’accompagnèrent en lui rendant les hommages dus à un roi, mais aussi plusieurs méchants qui affectaient de le mépriser, de railler ses amis, ne lui offraient pas de présents et ne témoignaient ni par des égards, ni par des paroles, d’aucune sympathie pour Saül.

 

— V —

1. Naas, roi des Ammanites, menace Jabès en Galaad ; les habitants demandent à envoyer un message aux Hébreux. — 2. Envoi au message : Saül promet son secours. — 3. Victoire de Saül ; sa popularité. — 4. Confirmation de l’élection de Saül. — 5. Samuel prend à témoin le peuple de l’intégrité de son gouvernement. — 6. Reproches de Samuel au peuple, orage miraculeux ; repentir du peuple.

1[71]. Cependant, un mois après[72], Saül commence à gagner le respect de tous par la guerre contre Naas(ès)[73] roi des Ammanites. Ce dernier, en effet, avait fait beaucoup de mal à ceux des Juifs[74]. établis de l’autre côté du Jourdain[75], qu’il attaqua avec une grande et forte armée. Il réduisit leurs villes en servitude, et, après avoir d’abord subjugué les hommes par la force et la violence, il s’attacha à les affaiblir pour l’avenir par sa malice et son habileté, de façon à détruire tout espoir de relèvement et d’affranchissement pour eux : en effet, aussi bien à ceux qui venaient à lui sur parole qu’à ceux qui étaient pris par droit de guerre, il faisait arracher l’œil droit. Il calculait — l’œil gauche étant déjà caché par le bouclier — qu’ils seraient ainsi tout à fait réduits à l’impuissance[76]. Le roi des Ammanites, après avoir ainsi traite veux qui habitaient au-delà du Jourdain, lit campagne contre le peuple appelé Galadéniens. Avant établi sou camp près de la capitale de ses ennemis nommée Jabès, il leur envoya des messagers pour les inviter a se rendre incontinent, en acceptant qu’on leur crevât l’œil droit ; sinon il les menaçait d’un siège et de la destruction de leurs villes : à eux de choisir, s’ils préféraient perdre une petite partie de leur corps ou le perdre tout entier. Les Galadéniens, frappés de terreur, n’osèrent rien répondre ni dans un sens, ni dans l’autre, ne sachant s’ils voulaient se rendre ou résister, ils demandèrent un délai de sept jours afin d’envoyer un message à leurs frères pour les prier de leur porter secours ; alors si l’on venait à leur aide, ils lutteraient, s’il n’y avait aucun espoir d’assistance. ils se rendraient au roi, prêts à souffrir ce que bon lui semblerait.

2. Naas, plein de mépris pour le peuple des Galadéniens et leur réponse, leur accorde le sursis désiré et leur permet d’envoyer un message à tous les alliés qu’ils voudraient. Ayant donc dépêché aussitôt vers chaque ville, ils annoncèrent aux Israélites les menaces de Naas et l’extrémité où ils étaient réduits. Ceux-ci se livrèrent aux larmes et à la douleur en entendant ce qui était arrivé aux Jabiséniens, mais la crainte ne leur permit pas d’oser davantage. Cependant, quand les messagers furent arrivés dans la ville du roi Saül et eurent raconté le péril de ceux de Jabis, le peuple se borna à gémir, comme celui des autres villes, sur le malheur de ses frères. Saül, qui rentrait du travail des champs, rencontre ses concitoyens éplorés, et, leur ayant demandé la raison de leur désespoir et de leur abattement, apprend le rapport des messagers. Alors. saisi de l’inspiration divine, il congédie les Jabiséniens avec promesse de leur venir en aide le troisième jour[77] et de triompher des ennemis avant l’aube, afin que le soleil à son lever les vit déjà vainqueurs et affranchis de leurs craintes. Il pria quelques-uns d’entre eux de rester avec lui afin de lui servir de guides.

3[78]. Pour déterminer le peuple par la crainte du châtiment à partir en guerre contre les Ammanites et les faire se rassembler le plus vite possible, il trancha les nerfs à ses bœufs et menaça de traiter de même les réfractaires[79], ceux qui ne viendraient pas en armes le jour suivant près du Jourdain. prêts à le suivre, lui, ainsi que le prophète Samuel, partout où ils voudraient les mener. Les Israélites, effrayés par cette menace, se rassemblèrent au moment fixé ; il dénombra leur multitude dans la ville de Baia[80] et les trouva réunis au nombre de sept cent mille[81], indépendamment de la tribu de Juda : cette dernière comptait soixante-dix mille hommes[82]. Avant franchi le Jourdain et marché pendant toute la nuit l’espace de dix schènes[83], il arrive avant le lever du soleil et, après avoir partagé en trois son armée, il tombe soudain de tous les côtés sur les ennemis qui ne s’y attendaient pas ; le combat engagé, il massacra une quantité d’Ammanites et le roi Naas lui-même[84]. Cet éclatant exploit accompli par Saül répandit parmi tous les Hébreux ses louanges et procura à sa vaillance un renom merveilleux. En effet, s’il s’était trouvé précédemment des gens pour faire peu de cas de lui, ils changèrent alors de sentiment pour l’honorer et le considérer comme le premier entre tous. Car il ce lui suffit pas d’avoir sauvé la vie aux Jabiséniens, mais il pénétra dans le pays des Ammanites, le ravagea tout entier et revint dans sa patrie chargé d’un borin considérable. Le peuple, dans sa joie des liants faits de Saül, se félicitait d’avoir élu un tel roi, et se retournant contre ceux qui avaient prétendu qu’il ne servirait en rien leurs intérêts. Il s’écriait : « Où sont-ils aujourd’hui, ceux-là ? » et « Qu’ils soient châtiés ! » enfin, tout ce qu’a coutume de vociférer une foule grisée par des succès contre ceux qui en dénigraient tout à l’heure les auteurs. Quant à Saül, il accueillait avec reconnaissance leurs témoignages de bienveillance et leur zèle pourra personne, mais il jura qu’il ne souffrirait pas qu’en un tel jour on mit à mort aucun de ses frères : il serait insensé de souiller la victoire due à Dieu par une effusion de sang et le meurtre d’hommes de leur race : il convenait plutôt de célébrer une fête dans des sentiments de mutuelle concorde.

4[85]. Samuel déclare encore qu’il faut par une deuxième élection confirmer la royauté de Saül, et tous se réunissent dans la ville de Galgala : car c’est là qu’il leur avait prescrit de se rendre. Et de nouveau, à la vue de tout le peuple, le prophète répand l’huile sainte sur la tête de Saül et pour la seconde fois le proclame roi. C’est ainsi que le gouvernement des Hébreux se changea en monarchie. En effet, sous Moïse et son disciple Josué, qui fut général en chef, ils vécurent sous un régime aristocratique. Après la mort de ces derniers, pendant une durée totale de dix-huit années[86], le peuple resta dans l’anarchie. Ensuite, ils revinrent à leur premier régime. confiant l’autorité suprême à l’homme qui avait paru le plus éminent par son courage et sa capacité à la guerre : et c’est pourquoi ils appelèrent cette période de leur vie politique « période des Juges ».

5[87]. Le prophète Samuel, avant réuni les Hébreux en assemblée, s’exprima en ces termes : « Je vous adjure, par le Dieu suprême qui appela à la vie ces deux frères illustres, je veux dire Moïse et Aaron. qui a délivré nos pères des Égyptiens et de leur servitude, de vous avancer sans fausse honte. sans vous laisser paralyser par la crainte ou tout autre sentiment, et de déclarer si j’ai rien fait d’oblique et d’injuste par amour du lucre ou par cupidité ou par faveur. Ne craignez pas de m’accuser, si j’ai détourné quelque chose comme veau ou brebis[88], — qu’on peut cependant sans crime recevoir pour sa nourriture, — ou si j’ai contristé quelqu’un en lui confisquant sa bête de somme pour mon propre usage ; si j’ai encouru un grief de ce genre, qu’on l’articule en présence de votre roi. » Sur cela tous s’écrièrent qu’il n’avait rien fait de semblable et qu’il avait gouverné le peuple saintement et équitablement.

6[89]. Alors Samuel, devant ce témoignage unanime : « Puisque vous avez reconnu, dit-il, que vous n’avez rien eu à me reprocher, laissez-moi maintenant vous dire en toute franchise quelle grande impiété vous avez commise envers Dieu en réclamant un roi. Il fallait vous souvenir que c’est avec soixante-dix personnes seulement de notre race que notre ancêtre Jacob, poussé par la famine, se rendit en Égypte. Là, après que sa postérité, infiniment multipliée, fut par les Égyptiens réduite a l’esclavage et soumise a de durs sévices, Dieu, sur la prière de nos pères, sans recourir à un roi, leur permit de se délivrer de cette contrainte en leur envoyant les deux frères, Moïse et Aaron, qui vous conduisirent dans ce pays que vous occupez maintenant. Après avoir joui de ce bienfait de Dieu, vous avez trahi son culte et sa religion. Et malgré tout, quand vous êtes tombés sous la main des ennemis. il vous a délivrés, d’abord en vous faisant triompher des Assyriens[90] et de leur puissance, puis en vous procurant la victoire sur les Ammanites et les Moabites, et enfin sur les Philistins. Tout cela, ce n’est pas sous la conduite d’un roi que vous l’avez accompli, c’est avec Jephté et Gédéon pour chefs. Quelle démence vous a donc poussés à fuir votre Dieu et à souhaiter d’être soumis à un roi ? J’ai consenti cependant à désigner celui que Dieu même a élu. Toutefois, pour que vous sachiez clairement que Dieu est courroucé et mécontent que vous ayez introduit la royauté, je vous le ferai révéler par des signes irréfragables. Une chose dont personne d’entre vous n’a jamais oui parler. une tempête au cœur de l’été, voilà ce qu’après avoir prié Dieu je vais maintenant vous faire contempler. » Samuel avait à peine fini de parler au peuple, que la divinité atteste par des coups de tonnerre, des éclairs et une averse de prèle la véracité de toutes les paroles du prophète. Frappés de stupeur et d’épouvante, ils confessèrent qu’ils avaient péché, égarés par l’ignorance, et supplièrent le prophète. comme un père bon et indulgent, de leur rendre Dieu propice et de leur faire remise de cette faute qu’ils avaient ajoutée à tant d’autres rébellions et transgressions. Samuel promet qu’il suppliera Dieu de leur pardonner et essaiera de le fléchir ; il les exhorte cependant à être justes et vertueux et à se souvenir toujours des maux que leurs défaillances ont déchaînés sur eux, des miracles de Dieu et de la législation de Moïse, s’ils ont le désir d’être sauvés et de vivre heureux sous un roi. Que s’ils négligeaient ces avis, il viendrait, disait-il, sur eux et sur le roi une grande calamité envoyée par Dieu. Samuel, avant fait ces prophéties aux Hébreux, les congédia dans leurs foyers, après avoir consacré pour la seconde fois la royauté de Saül.

 

— VI —

1. Guerre avec les Philistins : terreur des Hébreux. — 2. Saül méconnaît les instructions de Samuel, les Hébreux impuissants devant les incursions des Philistins : exploits de Jonathan. — 3. Victoire de Saül : mesure prise par lui pour assurer la défaite complète de l’ennemi : Jonathan, par ignorance, enfreint ses ordres. — 4. Cérémonies après la victoire. — 5. Découverte de la faute involontaire de Jonathan. il est sauvé par le peuple. — 6. Succès de Saül dans d’autres guerres.

1[91]. Saül, avant choisi parmi le peuple environ trois mille hommes, en prit pour son compte dette mille comme gardes du corps et vécut dans la ville de Béthel ; il donna les autres comme gardes à son fils Jonathan[92] et les envoya à Gaba[93]. Ce dernier s’empare, après un siège, d’un fort des Philistins non loin de Galgala[94]. En effet, les Philistins de Gaba, après avoir mis les Juifs en déroute, les avaient dépouillés de leurs armes et occupaient avec des garnisons les positions les plus fortes de la contrée : ils défendaient aux vaincus de porter sur eux du fer et même de faire autan usage de ce métal[95]. Par suite de cette interdiction, les laboureurs avaient-ils besoin de réparer un instrument de travail, soc ou hoyau ou quelque autre outil nécessaire à l’agriculture, ils allaient continuellement chez les Philistins faire ces réparations. Quand les Philistins apprirent la destruction de leur fortin, furieux et ressentant vivement le mépris de cette injure. ils marchent contre les Juifs avec trois cent mille fantassins et trente mille chars de guerre ; ils emmenaient aussi six mille cavaliers[96]. Ils vont camper prés de la ville de Machmà[97]. Dès qu’il en eut la nouvelle, Saül, le roi des Hébreux, descend vers la ville de Galgala, et envoie des hérauts à travers tout le pays qui convoquent le peuple, s’il veut la liberté, à marcher en guerre contre les Philistins ; il rabaissait leur puissance et la présentait comme si négligeable qu’il n’y avait aucune crainte à se mesurer avec eux. Cependant, quand ils eurent considéré la multitude des Philistins, les gens de Saül furent frappés de terreur : les uns se cachèrent dans des cavernes et des chemins souterrains, la plupart s’enfuirent de l’autre côté du Jourdain, dans le pays de Gad et de Roubel[98].

2[99]. Saül adressa alors un message au prophète, et le manda prés de lui pour conférer ensemble au sujet de la guerre et de la situation. Samuel lui prescrivit (le l’attendre sur place et de préparer des victimes ; dans six jours il viendrait le rejoindre, afin de sacrifier le septième, après quoi on livrerait bataille aux ennemis. Saül attend d’abord, ainsi que le prophète le lui avait mandé ; cependant il n’observa pas jusqu’au bout sa recommandation, mais lorsqu’il vit que le prophète tardait à venir et que ses soldats commençaient à déserter, il saisit lui-mime les victimes et les immola. : ce moment il entendit que Samuel approchait et sortit à sa rencontre. Celui-ci lui reprocha d’avoir mal agi en désobéissant à ses ordres et en devançant son arrivée, alors qu’il se conformait à la volonté ale Dieu en venant présider aux prières et aux sacrifices pour le salut du peuple . le roi avait ainsi mal accompli les rites et fait preuve de précipitation. Saül s’excusa, alléguant qu’il avait attendu le nombre de jours fixé par le prophète, mais que la nécessité, la débandade de ses troupes effrayées, le camp des ennemis planté à Machma, la nouvelle qu’ils allaient descendre contre lui à Galgala l’avaient déterminé à boiter le sacrifice. Alors Samuel reprenant : « En vérité, dit-il, si tu avais été juste et ne m’avais pas désobéi, si tu n’avais pas fait trop bon marché des avis que Dieu m’a donnés sur la situation présente, en te hâtant plus que de raison, il t’aurait été donné d’avoir un règne plus long, toi et ta postérité. » Samuel, affligé de cet incident, s’en retourna chez lui, et Saül, n’avant que six cents combattants, vint seul avec son fils Jonathan dans la ville de Gabaon. La plupart de ses hommes n’avait pas d’armes, le pars manquant de fer et de bras capables de forger des armes : car les Philistins, ne le permettaient pas, ainsi que nous venons de le dire. Les Philistins avaient divisé leur armée en trois corps et cheminant par autant de routes, envahirent et ravagèrent le pays des Hébreux sous les veux de Saül, leur roi, et de son fils Jonathan, incapables de défendre leur sol, puisqu’ils n’avaient pu réunir que six cents hommes. Assis[100] avec le grand-prêtre Achias, descendant du grand-prêtre Éli, sur une colline élevée, Saül et son fils contemplaient leur pays dévasté, eu proie à une anxiété douloureuse. Alors le fils de Saül propose a son écuyer de se glisser seuls en secret dans le campement de ses ennemis et d’y jeter le désordre et la confusion L’écuyer déclare qu’il suivra son maître avec empressement partout où il le mènera, fallut-il périr : Jonathan, escorté du jeune homme, descend du haut de la colline et se dirige vers les ennemis. Or, le camp des ennemis occupait un lieu escarpé, flanqué tout alentour de trois promontoires[101] rocheux, formant des crêtes allongées et étroites, qui servaient comme de remparts pour le défendre coutre tout coup de main. En conséquence, on ne se préoccupait pas de la garde du camp, l’endroit étant naturellement sûr de tous côtés, et l’un pensait qu’il était absolument impossible non seulement de gravir ces promontoires, mais même de s’en approcher. Quand donc ils arrivèrent au retranchement, Jonathan encouragea l’écuyer : « Abordons l’ennemi, dit-il ; si, quand ils nous auront aperçus, ils nous invitent à monter vers eux, vois là un présage de victoire ; s’ils ne disent rien, s’ils ne nous appellent pas, nous rebrousserons chemin. » Comme ils se rapprochaient du camp des ennemis, au moment où le jour commençait à poindre, les Philistins, les ayant aperçus, se dirent les uns aux autres : « Voici les Hébreux qui sortent de leurs souterrains et de leurs cavernes », et, s’adressant à Jonathan et à son écuyer : « Allons, s’écriaient-ils, venez à nous, pour recevoir le juste châtiment de vos témérités. » Le fils de Saül accueille ce propos comme un augure de victoire ; tout d’abord il se retire de l’endroit d’où ils avaient été signalés par l’ennemi, file à côté et gravit le rocher, si peu accessible qu’on l’avait laisse dépourvu de gardes. De là, en rampant, avec beaucoup de peine, ils forcent les obstacles naturels du lieu et parviennent à s’élever jusqu’aux ennemis ; ils les surprennent en plein sommeil, en tuent une vingtaine, et jettent parmi eus tant de trouble et de consternation que plusieurs s’enfuient en se débarrassant de leurs armes ; la plupart ne se reconnaissent pas eux-mêmes, à cause des diverses nationalités qui composaient leur armée, et se prennent mutuellement pour des ennemis : ils ne pouvaient, en effet, s’imaginer que ces deux Hébreux fussent, seuls, montés jusqu’à eux. Ainsi ils se jettent les uns sur les autres ; ceux-ci périssent massacrés ; ceux-là en fuyant et se bousculant, sont précipités en bas des rochers.

3[102]. Les espions de Saül ayant rapporté au roi que le camp des Philistins paraissait en désarroi, Saül demanda si quelqu’un des siens s’était écarté. Il apprend que son fils et, avec lui, son écuyer se sont absentés ; alors il ordonne au grand prêtre de revêtir sa robe sacerdotale et de lui prophétiser l’avenir. Le grand prêtre déclare que la journée lui apportera victoire et gloire sur ses ennemis ; là-dessus le roi s’élance contre les Philistins et tombe sur eux quand ils sont en plein désordre, en train de se massacrer entre eux. Alors, à la nouvelle que Saül est vainqueur, accourent se joindre à lui ceux qui auparavant s’étaient réfugiés dans les souterrains et les cavernes. Se voyant à la tête de quelque dix mille Hébreux, il poursuit les ennemis épars de tous côtés. Mais entraîné soit par l’excès de joie d’une victoire inespérée — il arrive, en effet, que la raison succombe dans une pareille fortune, — soit par son ignorance, il commet une faute lourde et très digne de blâme. Dans son ardeur de se venger lui-même et d’infliger un châtiment aux Philistins, il déclare avec imprécation aux Hébreux, que quiconque s’avisera d’interrompre le massacre des ennemis et de prendre de la nourriture avant que la nuit mette fin au carnage et à la poursuite, celui-là sera maudit. Après que Saül eut ainsi parlé, on arriva dans une forêt de chines, profonde et remplie d’abeilles, sur le territoire d’Éphraïm ; là, le fils de Saül, qui n’avait pas entendu l’imprécation de son père, ni l’approbation qu’elle avait reçue de la multitude, détache un rayon de miel[103] et commence à le manger. À ce moment, on l’informe que son père a défendu, sous une imprécation redoutable, qu’on goûtât quoi que ce fut avant le coucher du soleil, il cesse alors son repas, mais critique la défense de son père : on aurait mis, dit-il, plus de vigueur et de fougue dans la pour-suite, si l’on avait pris un peu de nourriture. et ainsi l’on aurait capturé et massacré un beaucoup plus grand nombre d’ennemis.

4[104]. Après avoir ainsi tailla en pièces de nombreuses myriades de Philistins, aux approches du soir ils se livrent au pillage du camp ennemi, s’emparent d’une quantité de butin et de têtes de bétail, les immolent et se mettent à en consommer la chair toute sanglante. Cependant le roi est informé par les scribes que le peuple commet un péché envers Dieu en sacrifiant et eu mangeant avant d’avoir dûment fait écouler le sang et purifié les chairs[105]. Alors Saül commande qu’on roule une grosse pierre au milieu de l’armée et fait proclamer l’ordre que le peuple immole les victimes sur cette pierre et ne consomme pas les chairs avec le sang : car cela n’était pas agréable à Dieu. Cela fait par tous, selon tes instructions du roi, Saül érige en ce lieu un autel et y offre des holocaustes à Dieu. Ce fut le premier autel qu’il construisit.

5[106]. Comme il voulait conduire sur-le-champ l’armée au retranche-ment ennemi. pour y faire main basse avant le jour sur ce qu’il renfermait et que les soldats. loin d’hésiter à le suivre. témoignaient d’une grande ardeur à se conformer à ses ordres, le roi fit venir le grand prêtre Achitôb(os)[107] et lui commanda de s’informer si Dieu leur accordait et leur permettait. une fois entrés dans le camp des ennemis, d’y mettre à mort ceux qui s’y trouvaient. Le prêtre déclara que Dieu ne répondait pas. « Ce n’est certes pas sans motif, dit alors Saül, que Dieu ne donne pas de réponse à nos questions, lui qui naguère nous prévenait lui-même de toutes choses, et, sans qu’on l’interrogeât, s’empressait de parler : quelque faute secrète de notre part est cause de son silence. Pour moi, je le jure par ce Dieu, quel que soit le coupable, fût-ce mon fils Jonathan lui-même, je jure de le mettre à mort et d’apaiser Dieu ainsi, comme si je châtiais un étranger, quelqu’un qui ne me touchât en aucune façon. » Le peuple s’étant écrié qu’il devait en user ainsi, aussitôt il rassemble tout le monde en un même lieu, se place lui-même avec son fils d’autre part et demande au sort de designer le délinquant. Or c’est Jonathan qui fut désigné. Comme son père lui demandait ce qu’il avait fait, quelle faute il avait commise, et ce qu’il reconnaissait avoir accompli, pendant sa vie, d’illicite et d’impie. « Mon père, dit-il, je n’ai rien fait, si ce n’est qu’hier, dans l’ignorance de l’imprécation et du serment prononcés par toi, pendant que je poursuivais l’ennemi, j’ai goûté d’un rayon de miel. » Saül alors jura de le mettre à mort, respectant plus son serment que les doux liens de la paternité et de la nature. Jonathan n’est pas atterré par la menace de la mort, mais se dressant dans une attitude généreuse et magnanime : « Pour moi, dit-il, je ne te supplierai pas de m’épargner, mon père. Elle m’est très douce la mort subie en l’honneur de ta piété et à l’occasion d’une victoire magnifique ; car ce m’est un bien grand réconfort de laisser les Hébreux vainqueurs des Philistins[108]. » Ces mots émurent tout le peuple de douleur et de sympathie, et il jura de ne point permettre que l’artisan de la victoire. Jonathan, périt. Ainsi ils l’arrachent à la malédiction de son père ; eux-mêmes adressent des prières à Dieu en faveur du jeune homme, pour qu’il lui fasse remise de son péché.

6[109]. Alors Saül revint dans la ville après avoir détruit environ soixante mille ennemis[110]. Il gouverne heureusement et, ayant guerroyé contre les peuplades voisines, soumet celles des Ammanites et des Moabites ainsi que les Philistins, les Iduméens et les Amalécites et le roi de Sôba[111]. Il eut trois fils : Jonathan, Jésous[112] et Melchis(os)[113], et deux filles, Mérobé[114] et Michal(a)[115]. Comme général, il employa le fils de son oncle paternel, Abner (Abennèros)[116]. Cet oncle s’appelait Ner(os) ; Ner et Kis, le père de Saül, étaient frères, fils d’Abiél(os)[117]. Saül entretenait une grande quantité de chars et de cavaliers ; chaque fois qu’il combattit, il revint vainqueur ; il amena ainsi les Hébreux au succès et à un faut degré de prospérité et les rendit plus puissants que les autres nations. Tous les jeunes hommes qui se distinguaient par leur stature et leur beauté, il en faisait ses gardes du corps.

 

— VII —

1. Instructions de Samuel à Saül touchant les Amalécites. — 2. Saül, vainqueur des Amalécites, épargne le roi Agag, malgré les ordres reçus. — 3. Saül ravage le territoire des Iduméens. — 4. Dieu, irrité contre Saül. repousse l’intervention de Samuel en sa faneur. — 5. Remontrances de Samuel à Saül ; il lui annonce sa déchéance et fait périr Agag.

1[118]. Samuel vint vers Saül et lui déclara qu’il lui était envoyé par Dieu pour lui rappeler que celui-ci l’avait désigné comme roi de préférence à tous et que, pour cette raison, il lui devait soumission d obéissance, car, s’il avait la suprématie sur les nations, Dieu la possédait sur le roi et sur l’univers entier. Il lui déclara donc que Dieu disait ceci : « Comme les Amalécites ont fait beaucoup de mal aux Hébreux dans le désert, lorsqu’au sortir de l’Égypte ils se dirigeaient vers ce pays qui est maintenant à eux, j’ordonne à Saül de tirer vengeance des Amalécites par la guerre et, s’il triomphe, de n’en pas laisser survivre un seul ; qu’il fasse périr les gens de tout âge, en commençant par les femmes et les enfants, et venge ainsi le mal qu’ils ont fait à vos ancêtres : qu’il n’épargne ni bêtes de somme, ni aucun autre bétail pour un intérêt ou un profit particulier ; mais qu’il consacre le tout à Dieu et efface complètement le nom d’Amalec en se conformant aux instructions de Moïse[119]. »

2. Saül promit de faire ce qui lui était prescrit. Réfléchissant que l’obéissance à Dieu ne consistait pas uniquement à partir en guerre contre les Amalécites, mais qu’il manifesterait mieux son zèle en se hâtant et en ne différant pas d’un instant, il rassembla toutes ses forces et, les avant dénombrées à Galgala[120], trouva pour les Israélites, indépendamment de la tribu de Juda, près de quatre cent mille hommes ; cette dernière à elle seule comptait trente mille combattants[121]. Saül, avant fait irruption dans le pays des Amalécites, poste quantité d’embuscades et de détachements près du torrent, afin non seulement de les malmener par des combats livrés à découvert, mais aussi de tomber sur eut à l’improviste sur les routes et de les exterminer, après les avoir enveloppés. Et en effet, leur avant livré bataille, il met les ennemis en déroute et les taille tons en pièces, en poursuivant les fuyards. Après cet exploit, conforme à la prédiction de Dieu, il se jeta sur les villes des Amalécites, et les avant assiégées et prises, les unes à l’aide de machines de guerre, les autres grâce à des galeries souterraines et des circonvallations opposées à leurs remparts, d’autres par la faim et la soif, d’autres enfin par d’autres moyens[122], il se livra au carnage des femmes et des enfants ce faisant, il ne crut pas agir avec cruauté ni avec une rigueur contraire à l’humanité, d’abord parce que c’étaient des ennemis qu’il traitait ainsi, ensuite parce qu’il se conformait à l’ordre de Dieu, à qui on ne saurait sans danger désobéir[123]. Il fit prisonnier même le roi des ennemis, Agag(os) ; mais, émerveillé de sa beauté et de sa haute stature, il crut qu’il méritait d’être épargné : il cessait dès lors de se conformer à la volonté de Dieu, pour céder à un sentiment personnel et s’abandonner inopportunément à la pitié, dans un cas où elle ne lui était pas permise sans péril. En effet, Dieu avait pris en haine à tel point la nation des Amalécites qu’il avait prescrit de ne pas épargner même les petits enfants, que leur faiblesse rend les plus dignes de pitié ; or Saül sauva le roi lui-même, l’artisan de tous les malheurs des Hébreux, faisant plus de cas de la beauté d’un ennemi que des commandements de Dieu. Le peuple se rendit d’ailleurs complice de sa faute. En effet, les Hébreux épargnèrent les bêtes de somme et les troupeaux et se les partagèrent, alors que Dieu avait recommandé de ne pas les conserver, et ils emportèrent tous les autres biens et les objets de prix ; seules, les choses qui ne méritaient pas d’être acquises furent détruites.

3. Saül, après avoir vaincu tous les peuples qui s’étendent depuis Péluse[124] en Égypte jusqu’à la mer Érythrée, ravagea les territoires ennemis, à l’exception de celui des Sichémites[125]. Ceux-ci sont établis ait milieu du pays du Madian. Avant la bataille, il les avait avertis par un message de se retirer pour n’être pas compris dans le désastre des Amalécites, car, leur parenté avec Ragouel, le beau-père de Moïse, le déterminait à les épargner[126].

4. Saül, comme s’il n’avait enfreint aucune des prescriptions reçues du prophète avant sa campagne contre les Amalécites et les avait au contraire strictement observées en tout point dans sa victoire sur ses ennemis, s’en retourna chez lui, fier de ses succès. Mais Dieu s’irrita qu’il eût sauvé le roi des Amalécites et que le peuple eût partagé les troupeaux, contrairement à sa défense. Il trouvait indigne qu’après avoir vaincu et abattu l’ennemi grâce à la force qu’il leur avait départie, ils eussent méprisé et méconnu ses commandements, comme on ne ferait pas de ceux d’un roi humain. Aussi déclara-t-il à Samuel qu’il se repentait d’avoir élu pour roi Saül, puisque celui-ci n’obtempérait pas à ses ordres et n’agissait qu’à sa guise. Samuel, à ces paroles, fut profondément troublé et, pendant toute la nuit, supplia Dieu de se réconcilier avec Saül et de ne pas lui en vouloir. Mais Dieu n’accorda pas son pardon à Saül, en dépit des instances du prophète. pensant qu’il n’était pas juste d’écouter son intercession pour des péchés : car rien ne favorise plus l’impiété qu’une excessive indulgence ; en cherchant un renom de mansuétude et de bonté, on ne s’aperçoit pas qu’on multiplie le mal. Quand donc Dieu eut repoussé la prière du prophète et montré clairement qu’il ne se laisserait pas fléchir, dès le jour paru, Samuel se rendit à Galgala auprès de Saül. A sa vue, le roi court à lui et l’embrasse : « Je rends grâce, dit-il, à Dieu, qui m’a donné la victoire. » Il ajoute que, tout ce que Dieu lui a commandé, il l’a exécuté. Mais Samuel l’interrompant : « D’où vient donc, dit-il, que j’entends des mugissements de bétail et de bêtes de somme dans le camp ? » Le roi répondit que le peuple les avait gardés à l’usage de sacrifices, mais que la race des Amalécites était complètement anéantie selon les instructions divines, qu’on n’avait laissé vivre personne, sauf le roi, qu’on lui avait amené, et sur le sort duquel, disait-il, on allait délibérer ensemble. Alors le prophète répliqua que ce n’étaient pas les sacrifices qui étaient agréables à la divinité, mais les vertueux et les justes, c’est-à-dire ceux qui se conformaient à sa volonté et à ses ordres et qui croyaient ne pouvoir agir honnêtement qu’en exécutant ses commandements. On montrait du mépris à Dieu, non en lui refusant des sacrifices, mais en paraissant lui désobéir. « Et ceux qui ne se soumettent pas, qui n’offrent pas à Dieu le seul et véritable culte qui loi plaise, quand même ils sacrifieraient d’innombrables et grasses victimes, quand même ils lui présenteraient de somptueuses offrandes d’or et d’argent travaillé, loin d’accepter leurs dons avec bienveillance, il les repousse et les considère comme des témoignages de perversité plutôt que de piété. Au contraire, ceux qui ne gardent an mémoire que ce que Dieu a déclaré et prescrit et aiment mieux mourir que d’y porter la moindre atteinte, ceux-là réjouissent son cœur ; il n’exige même pas d’eux de sacrifice, et, s’ils lui apportent les plus modestes offrandes, il reçoit avec plus de plaisir cet hommage de la pauvreté que celui de l’opulence. Sache donc que tu as provoqué la colère de Dieu, car tu as méprisé et négligé ses commandements. De quel oeil crois-tu qu’il puisse envisager un sacrifice fait avec les choses dont il a décrété la destruction ? À moins que tu ne te figures que les offrir en sacrifice à Dieu équivaut à les détruire ! C’est pourquoi il faut t’attendre à être dépossédé de la royauté et de la puissance qui t’a poussé à négliger Dieu, de qui tu la tiens. » Saül convient qu’il a mal agi et ne nie pas son péché ; oui, il a transgressé les instructions du prophète ; mais c’était, en vérité, par la crainte et l’appréhension que lui causaient ses soldats qu’il n’avait pas osé les empêcher de se partager le butin et ne les avait pas retenus. « Mais, dit-il, pardonne et sois indulgent ; je me garderai à l’avenir de retomber dans le péché. » Et il invite le prophète à revenir sur ses pas, et à offrir à Dieu des sacrifices d’actions de grâce. Cependant Samuel, qui voyait Dieu irréconciliable, fait mine de s’en retourner chez lui. Alors Saül, cherchant à le retenir, saisit son manteau, et, comme Samuel faisait effort pour se dégager, il tire si fort qu’il déchire le vêtement. Le prophète lui déclare qu’ainsi serait déchirée sa royauté et que celle-ci serait recueillie par un homme vertueux et juste, car Dieu persisterait dans ses décisions, la versatilité et le changement étant le propre de l’infirmité humaine, non de la puissance divine. Saül répartit qu’à supposer qu’il ait mal agi, il ne peut revenir sur des choses accomplies. Il le prie donc de lui faire honneur néanmoins et de venir avec lui en présence du peuple se prosterner devant Dieu. Samuel accorde cette grâce à Saül, l’accompagne et prie Dieu avec lui. On amène aussi en sa présence le roi des Amalécites, Agag, et comme celui-ci se plaignait de l’amertume de la mort[127], il lui dit : « De même que tu as fait pleurer sur leurs enfants et que tu as plongé dans le deuil beaucoup de mères parmi les Hébreux, ainsi tu feras gémir ta mère sur sa perte. » Et il le fait mourir sur-le-champ à Galgala, tandis que lui-même se retire dans la ville d’Armatha.

 

— VIII —

1. Samuel va à Bethléem oindre David. — 2 David chez Saül.

1[128]. Le roi Saül, voyant dans quel malheur il était tombé en s’attirant l’inimitié de Dieu, monta vers la maison royale de Gabâ — ce nom, traduit, signifie colline — et, à dater de ce jour, ne parut plus en présence du prophète. Comme Samuel s’affligeait à son sujet, Dieu lui ordonna de quitter ce souci et, muni de l’huile sainte, de se rendre dans la ville de Bethléem auprès de Jessée (Jessaïos), fils d’Obéd(os),et d’oindre celui des fils de cet homme qu’il lui désignerait lui-même pour être roi. Samuel exprima la crainte que Saül, informé de cet acte, ne le fit périr insidieusement ou même ouvertement ; cependant, comme Dieu lui promettait et lui donnait le moyen d’assurer sa sécurité il se rendit dans la ville désignée[129]. Là, tous l’accueillent avec joie et s’informent du motif de sa venue. Il répondit qu’il était venu offrir un sacrifice à Dieu. Le sacrifice accompli, il convoqua Jessée avec ses enfants au festin sacré, et ayant remarqué que le plus âgé de ses fils était fort grand et de bonne mine, il conjectura, d’après cette belle apparence, que c’était lui qui était appelé à régner. Mais il se méprenait sur les intentions de Dieu. En effet, comme il lui demanda s’il devait sacrer ce jeune homme, qu’il admirait et estimait digne de la royauté, il lui fut répondu que les hommes et Dieu ne voient pas de même. « Ainsi toi, séduit par la beauté de ce jeune homme, tu le juges digne de régner ; moi, je fais de la royauté le prix non de la beauté physique, mais de la valeur morale ; je cherche quelqu’un en qui la vertu brille d’un parfait éclat, qui soit orné de piété, de droiture, de courage et de soumission, qualités qui constituent la parure de l’âme. » Quand Dieu eut ainsi parlé, Samuel pria Jessée de lui faire voir tous ses fils. Celui-ci manda aussitôt les cinq[130] autres ; l’aîné s’appelait Eliab(os), le second Aminadab(os)[131], le troisième, Samal(os)[132], le quatrième, Nathanaèl(os)[133], le cinquième, Raél(os)[134], le sixième Asam(os)[135]. Quand le prophète vit que les plus jeunes n’étaient pas moins bien faits que l’aîné, il demanda à Dieu lequel d’entre eux il choisissait pour roi. Dieu répond : « Aucun ! » Alors Samuel s’informe auprès de Jessée s’il n’a pas, outre ceux-là, d’autres enfants encore. Celui-ci lui déclara qu’il avait encore un fils du nom de David(ès), mais qu’il était pâtre et occupé à garder les troupeaux ; le prophète le prie de l’appeler aussitôt, car il ne leur est pas possible de se mettre à table sans lui. David vint, mandé par son père ; c’était un adolescent à la peau blonde, aux regards vifs, bien fait de toute sa personne. « Voici, se dit Samuel à part lui, celui qu’il a plu à Dieu de faire roi. » Il se couche alors, fait coucher à ses côtés le jeune homme[136], puis Jessée avec ses autres enfants. Ensuite, ayant pris l’huile sous les yeux de David, il la répand sur lui et lui parle bas à l’oreille, lui faisant signe que Dieu l’a choisi pour régner. Il l’exhorte à se montrer juste et docile aux prescriptions divines ; c’est par là que la royauté lui demeurera longtemps et que sa maison deviendra brillante et célèbre ; il abattra les Philistins et, vainqueur et triomphant de toutes les nations qu’il ira combattre, s’acquerra pendant sa vie et lèguera à sa postérité une gloire digne d’être célébrée.

2[137]. Samuel se retire après ces exhortations, et la divinité quitte Saül pour s’attacher désormais à David. Celui-ci commença de prophétiser, grâce à l’esprit divin qui avait pénétré en lui. Quant à Saül, il était en proie à des souffrances et envahi par des démons qui lui causaient des suffocations et des angoisses atroces. Les médecins[138] ne trouvèrent d’autre remède que de lui conseiller de faire chercher quelqu’un capable de chanter et de jouer de la harpe, et, toutes les fois que Saül serait assailli et tourmenté par les mauvais esprits, de placer ce musicien au chevet du roi pour faire vibrer les cordes et réciter les cantiques. Saül ne néglige pas cet avis, et ordonne qu’on se mette en quête de l’homme capable de lui apporter ce soulagement. Et comme un des assistants dit qu’il avait vu dans la ville de Bethléem te fils de Jessée, encore très jeune, mais gracieux et de bonne mine, parfaitement digne d’estime, habile à jouer de la harpe et à chanter des cantiques, enfin excellent guerrier, Saül fit mander à Jessée de décharger David du soin de ses troupeaux et de le lui envoyer ; il voulait, disait-il, voir le jeune homme, ayant ouï parler de sa beauté et de sa vaillance. Jessée lui envoie son fils, en le chargeant de présents pour Saül. Celui-ci se réjouit de sa venue, en fait son écuyer et le comble d’honneurs. Il trouvait un soulagement à ses chants, et, dans le trouble où le jetaient les démons, chaque fois qu’ils s’emparaient de lui, il n’avait pas d’autre médecin que David, qui, récitant ses cantiques et jouant de la harpe, le faisait revenir à lui. Aussi manda-t-il à Jessée, père du jeune homme, pour le prier de laisser auprès de lui David, dont la vue et la présence le charmaient. Jessée, n’osant point contrarier Saül[139], lui permit de garder son fils.

 

— IX —

1. Nouvelle guerre avec les Philistins ; provocations du géant Goliath. — 2. David est envoyé au camp des Hébreux pour porter des pro-visions à ses frères ; il relève le défi de Goliath. — 3. Lutte entre David et Goliath, mort de Goliath ; déroute des Philistins.

1[140]. Peu de temps après, les Philistins, s’étant réunis de nouveau en forces considérables, marchent contre les Israélites, occupent le pays entre Sôchos[141] et Azéka et y établissent leur camp. Saül, de son côté, fait sortir son armée contre eux ; il s’installe sur une montagne, et force les Philistins à abandonner leur première position[142] et à placer leur camp sur une autre montagne en face de celle qu’il occupait. Les deux camps étaient séparés par un vallon courant entre les deux collines. Or, un des guerriers du camp des Philistins descendit dans le vallon, il se nommait Goliath(ès), de la ville de Gitta, homme d’une taille tout à fait gigantesque. Il mesurait, en effet, quatre coudées et demie[143] et était revêtu d’armes proportionnées à son corps : il avait autour de la poitrine une cuirasse pesant 5.000 sicles ; il portait un casque, et des jambières d’airain capables de protéger les membres d’un homme de dimensions si extraordinaires. Son javelot n’était pas le léger fardeau de sa droite : il le portait appuyé sur l’épaule ; il avait aussi une lance[144] pesant 600 sicles ; plusieurs hommes[145] le suivaient, qui portaient ses armes. Ce Goliath donc, s’étant placé au milieu des deux armées, pousse un cri retentissant et dit à Saül et aux Hébreux : « Je viens vous délivrer de la bataille et de ses dangers. Qu’est-il besoin que votre armée en vienne ana mains et se fasse maltraiter ? Choisissez quelqu’un des vôtres qui veuille lutter avec moi, et l’issue de la guerre sera décidée par ce combat singulier. Le parti du vainqueur recevra la soumission de l’autre. Il est bien préférable, je pense, et plus raisonnable d’en finir en exposant un seul homme que toute une armée. » Ayant ainsi parlé, il se retira dans le camp de ses compatriotes. Le lendemain, il revint et tint les mêmes propos ; puis. quarante jours durant. il ne cessa de provoquer dans les mêmes termes ses ennemis, frappant de terreur et Saül et l’armée. Les Hébreux présentaient toujours la bataille, mais n’osaient pas en venir aux mains.

2[146]. Or, quand la guerre avait éclaté entre les Hébreux et les Philistins, Saül avait congédié David[147] chez son père Jessée, se contentant des trois fils que ce dernier lui avait envoyés pour partager la guerre et ses périls. David retourne donc d’abord à ses troupeaux et à ses pâturages, mais, peu après, il s’en vient au camp des Hébreux, chargé par son père d’apporter à ses frères des provisions et de prendre de leurs nouvelles. Ce jour-là, Goliath était revenu à son ordinaire avec ses provocations et ses invectives, se vantant que personne ne fût assez brave parmi les Hébreux pour oser descendre se mesurer avec lui. David, qui entretenait alors ses frères des commissions dont son père l’avait chargé, s’indigna d’entendre le Philistin insulter et railler l’armée, et déclara à ses frères qu’il était prêt à l’affronter en combat singulier. Là-dessus, l’aîné de ses frères, Eliab, le morigéna, lui disant qu’il était trop hardi pour son âge et ignorant des convenances, et il lui ordonna de s’en retourner à ses troupeaux et auprès de son père. Par respect pour son frère, David se retira, mais confia à quelques soldats qu’il avait envié de se mesurer avec celui qui les défiait. Ceux-ci rapportent aussitôt à Saül la résolution du jeune homme, et le roi le fait venir. Et comme il lui demandait ce qu’il voulait et l’invitait à parler : « Ne laisse pas tomber ton courage, dit David, et ne crains rien, ô roi, car je vais abaisser, moi, l’outrecuidance de l’ennemi : j’irai lutter avec lui et j’abattrai sous moi ce géant énorme. Alors il deviendra d’autant plus risible et ton armée d’autant plus glorieuse, qu’on verra que ce n’est pas même la main d’un guerrier expert, versé dans la tactique et les batailles, qui l’a terrassé, mais un homme qui parait encore un enfant et qui en a réellement l’âge. »

3. Saül admire son audace et son courage, mais n’ose pas se confier à lui, vu son âge si tendre : « Ta jeunesse, dit-il. te rend trop faible pour lutter avec un guerrier éprouvé. » Alors David : « Si je te fais cette promesse, c’est dans l’assurance que Dieu est avec moi, car j’ai déjà éprouvé son assistance. Un jour qu’un lion s’était jeté sur mes troupeaux et avait emporté un agneau, je le poursuivis, je le saisis, j’arrachai l’agneau de la gueule du fauve et, au moment où il s’élançait sur moi, je le soulevai parla queue[148] et le tuai eu l’écrasant contre terre. Je n’ai pas eu moins de bonheur en combattant un ours. Eh bien cet ennemi n’est-il pas le pareil de ces bêtes féroces, lui qui insulte depuis si longtemps notre armée et blasphème contre notre Dieu, qui le livrera entre mes mains ? »

4[149]. Alors Saül adresse une prière à Dieu, lui demandant d’accorder un semblable[150] succès à l’ardeur et à la hardiesse de cet enfant. « Pars, dit-il, au combat ! » Il le revêt de sa propre cuirasse, le ceint de son épée, lui ajuste son casque et ainsi équipé le congédie. Mais David, alourdi sous le poids de ces armes — l’exercice ne l’avait pas encore accoutumé à en porter — s’écrie : « Tout cet attirail, ô roi, est une parure convenable pour toi, qui sais t’en servir ; quant à moi, accorde-moi, comme à ton serviteur, de combattre à ma guise. » Il dépose donc ses armes, saisit son bâton, prend cinq pierres dans le lit du torrent et les met dans sa besace de pâtre, puis, portant une fronde dans la main droite, il s’avance contre Goliath. L’ennemi, en le voyant marcher dans cet équipage, le regarde avec mépris et lui prodigue ses moqueries : pourquoi donc vient-il se battre, non avec les armes qu’il faut pour lutter contre un homme, mais avec celles qu’on prend pour poursuivre ou repousser les chiens ? Goliath est-il donc a ses yeux un chien et non un homme ? David lui répond : « Pas même un chien, mais moins encore ! » La colère de Goliath s’exaspère ; il profère des imprécations contre son adversaire en invoquant le nom de son Dieu et menace de donner ses chairs à manger aux bêtes des champs et aux oiseaux du ciel. David lui réplique : « Toi, tu viens coutre moi avec un glaive, un javelot et une cuirasse ; moi, en t’affrontant, j’ai pour armure Dieu lui-même, qui veut se servir de mon bras pour te détruire, toi et toute ton armée : car je vais te trancher la tête aujourd’hui, et le reste de ton corps je le livrerai aux chiens, tes pareils, afin que tous connaissent que la divinité s’est mise à la tête des Hébreux, que c’est elle qui nous procure des armes et des forces, et que tout autre appareil, toute autre puissance sont vains quand Dieu n’est pas là. » Le Philistin, que le poids de ses armes empêchait d’aller plus vite, arrive lentement sur David, plein de mépris et sûr de terrasser sans peine un adversaire à la fois sans armes et d’un âge si tendre. Le jeune homme s’avance à sa rencontre, escorté d’un allié invisible a l’ennemi : Dieu lui-même. Il tire de sa besace une des pierres du torrent qu’il y avait placées, l’ajuste à sa fronde et en atteint Goliath au front. Le projectile pénètre jusqu’au cerveau, et le géant tombe aussitôt étourdi, le visage contre terre. David accourt, met le pied sur son ennemi terrassé et, avec le propre glaive de ce dernier, car il n’avait pas d’épée à lui, il lui tranche la tête. La chute de Goliath entraîne la défaite et la déroute des Philistins. Voyant, en effet, le plus illustre d’entre eux abattu, craignant un désastre complet, ils n’osèrent pas tenir davantage et cherchèrent le salut dans une débandade honteuse et confuse. Mais Saül et toute l’armée des Hébreux. poussant une grande clameur, s’élancent sur eux, en font un grand carnage et les poursuivent jusqu’aux frontières de Gitta et jusqu’aux portes d’Ascalon[151]. Les Philistins eurent environ trente mille[152] morts et deux fois autant de blessés. Saül, étant retourné dans leur camp, y sème le pillage et l’incendie, et David emporte la tête de Goliath dans sa propre tente et consacre l’épée du Philistin à Dieu[153].

 

— X —

1. Jalousie de Saül à l’égard de David ; il cherche à le perdre. — 4. Il accorde sa fille Michal à David à condition qu’il tuera six cents Philistins. — 3. David y réussit et obtient Michal.

1[154]. Cependant la jalousie et la haine de Saül furent excitées contre David. Les femmes, accourues au devant de l’armée victorieuse avec des cymbales, des tambourins et toute sorte de sigles de réjouissance, disaient dans leurs chants que Saül avait tué les Philistins par milliers, et les jeunes filles[155] disaient que David les avait anéantis par dizaines de milliers. Le roi, en entendant ces chants, qui lui réservaient la moindre part de gloire et qui attribuaient le plus gros chiffre au jeune homme, pensa qu’après ces brillantes acclamations il ne manquait plus à celui-ci que la royauté ; il commença dès lors à redouter David et à le tenir en suspicion. Alors, comme dans sa peur il lui semblait que David était trop proche de sa personne — car il avait fait de lui son écuyer — il lui enlève sa première fonction et le nomme chiliarque[156]. emploi plus considérable, mais, pensait-il, plus dangereux : il se proposait, en effet, de l’envoyer contre l’ennemi et a la bataille, pour l’exposer a la mort.

2. Mais comme Dieu n’abandonnait jamais David partout ou il allait, celui-ci rencontrait le succès et on le voyait réussir dans toutes ses entreprises, si bien que, devant ses prodiges de valeur, tout le peuple ainsi que la fille même de Saül[157], vierge encore, se prirent pour lui d’amour ; la passion de la jeune fille, qui dépassait toutes les bornes, se trahit et fut dénoncée à son père. Celui-ci, saisissant cette occasion de perdre David. apprit la chose avec joie, et déclara a ceux qui lui en parlèrent qu’il donnerait de grand cœur sa fille à David, puisque cet amour, accueilli par lui, l’entraînerait à des dangers et à sa perte : « car, dit-il, je lui accorde la main de ma fille à condition qu’il me rapporte les têtes de six cents ennemis[158]. Devant l’offre d’une si brillante récompense, avide de se couvrir de gloire par un exploit extraordinaire et périlleux, il courra l’accomplir, mais il sera tué par les Philistins, et ainsi mes vœux seront exaucés le mieux du monde : je serai débarrassé de David, mais c’est la main des autres, non la mienne, qui l’aura immolé. » Il ordonne donc à ses serviteurs de sonder les sentiments de David, touchant ce mariage. Ceux-ci engagèrent l’entretien en lui disant que Saül l’aimait, ainsi que le peuple tout entier, et voulait unir sa fille avec lui. Mais David : « Est-ce donc si peu de chose à vos yeux, dit-il, que de devenir gendre du roi ? Je ne suis pas de ce sentiment, moi, surtout dans mon humble condition, n’ayant ni éclat ni rang. » Quand les serviteurs lui eurent rapporté la réponse de David, Saül leur dit : « Informez-le que je ne demande ni richesses, ni présents, — ce serait vendre ma fille et non la donner, — ce que je veux, c’est un gendre plein de courage et de toutes les autres vertus que j’aperçois en lui ; par conséquent, je ne veux obtenir de lui, en retour de ce mariage, ni or ni argent, ni tout ce qu’il pourrait m’apporter de la maison de son père[159], mais seulement le châtiment des Philistins et les têtes de six cents d’entre eux. Car, pour moi-même, je ne puis souhaiter de présent plus désirable, plus magnifique ni plus précieux, et ma fille aimera bien mieux, au lieu des cadeaux d’usage, la joie de vivre avec un tel homme, dont la seule présence lui rappellera la défaite de nos ennemis. »

3[160]. Ces paroles ayant été rapportées à David, celui-ci, joyeux de l’empressement que mettait Saül à le compter dans sa famille, sans s’arrêter à délibérer, sans calculer si l’entreprise proposée était facile ou ardue, partit sur-le-champ avec ses compagnons contre les ennemis pour accomplir une tâche couronnée d’un si beau prix. Grâce à Dieu, qui rendait tout possible et aisé à David, il tue un grand nombre de Philistins, en décapite six cents, et revient chez le roi, apportant ces têtes, et demandant la fiancée promise en récompense. Saül trouva impossible de se dérober à ses promesses, parce qu’il lui aurait été honteux de paraître avoir menti ou offert ce mariage comme un piège pour faire périr David dans une entreprise impossible ; il lui accorde donc sa fille, nommée Michal (Melcha)[161].

 

— XI —

1. Saül décide de faire périr David : Jonathan le prévient et promet d’apaiser Saül. — 2. Saül se calme aux discours de Jonathan. — 3. Succès nouveaux de David ; Saül tente de le tuer. — 4. Michal fait fuir David ; stratagème de Michal ; David chez Samuel. — 5. Saül envoie des hommes pour s’emparer de David : délire prophétique de ces envoyés et de Saül. — 6. David se plaint de Saül à Jonathan. — 7. Service demandé par David à Jonathan. — 8. Promesse solennelle de Jonathan : plan adopté pour faire connaître à David les sentiments de Saül. — 9. Saül remarque l’absence de David au repas de la néoménie : Jonathan menace de mort par Saül. — 10. Entrevue de David et de Jonathan : séparation.

1[162]. Saül ne devait pas en rester là bien longtemps. Voyant David de plus en plus aimé de Dieu et du peuple, il prit peur et, ne pouvant cacher ses appréhensions, — puisqu’il s’agissait de grands intérêts. la royauté et la vie, dont la perte était également redoutable. — il résolut de faire périr David et en donna l’ordre à son fils Jonathan et aux plus dévoués de ses serviteurs. Jonathan s’étonne de voir son père changer de sentiments à l’égard de David, passant d’une bienveillance extrême non pas même à l’indifférence, mais à la résolution de le tuer. Comme il aimait le jeune homme et estimait sa vertu, il lui révèle le secret et le dessein de son père. Il lui conseille de s’en préserver en prenant la fuite le lendemain ; lui-même ira saluer son pare, et saisira l’occasion de lui parler de David, de découvrir le sujet de sa haine ; il lui représentera, pour l’adoucir, qu’il ne faut pas au moindre grief faire périr un homme qui a rendu de si grands services au peuple, qui a obligé Saül lui-même par des exploits capables de valoir le pardon même aux plus grandes fautes. « Je t’informerai, ajoute-t-il, des sentiments de mon père. » David, obéissant à cet excellent conseil, se retire hors de la vue du roi.

2. Le jour suivant, Jonathan se