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texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER

Flavius Josèphe

ANTIQUITES JUDAÏQUES

 

 

LIVRE VII

I

1. — David apprend la mort de Saül et fait exécuter le meurtrier. — 2. David est élu roi par la tribu de Juda. — 3. Abner élit Isboseth ; guerre entre les deux ainiées ; combat singulier ; défaite d’Abner ; il tue Asaël ; continuation de la guerre civile. — 4. Les fils de David, Abner et ses troupes passent et David. — 5. Joab, jaloux d’Abner, le tue dans un guet-apens. — 6. Indignation de David ; hommages funèbres qu’il rend à Abner.

1[1]. Il advint que ce combat eut lieu le jour même où David, vainqueur des Amalécites, était retourné à Sékéla[2]. Il y avait deux jours que David se trouvait dans cette ville quand survient, au troisième, échappé au combat contre les Philistins, l’homme qui avait tué Saül ; il avait les vêtements eu lambeaux et la tête couverte de cendre. Après s’être prosterné devant David, comme celui-ci s’informait d’où il venait dans cet état, il répondit : « Du combat livré par les Israélites. » Il en raconta l’issue malheureuse, comment des dizaines de milliers : l’Hébreux avaient péri, comment leur roi Saül lui-même était tombé avec ses enfants. S’il était ainsi renseigné, c’est, disait-il, qu’il avait assisté eu personne d la déroute des Hébreux et s’était trouvé aux côtés du roi fugitif ; il avouait avoir lui-même tué Saül, sur tes instances de celui-ci, au moment où il allait être pris par les ennemis, car Saül s’était jeté d’abord sur son glaive[3], mais l’excès de ses blessures lui avait enlevé la force de s’achever. Pour preuve de son dire, l’homme montrait les bracelets d’or et la couronne du roi, dont il avait dépouillé le cadavre de Saül pour les apporter à David. Celui-ci, ne pouvant plus douter, à la vue de ces témoignages manifestes de la mort de Saül, déchire ses vêtements et passe toute la journée à gémir et à se lamenter avec ses compagnons. Son chagrin s’avivait encore à la pensée du fils de Saül, de Jonathan, son plus fidèle ami de naguère et à qui il était redevable de la vie. Et telle fut la grandeur d’âme et la générosité de David à l’égard de Saül que non seulement sa mort l’affecta péniblement, bien qu’il eût maintes fois risqué de périr sous ses embûches, mais encore qu’il alla jusqu’à châtier son meurtrier. Il déclara, en effet, à cet homme qu’il s’était accusé lui-même d’avoir tué le roi, et quand il sut qu’il était issu d’un père de race Amalécite, il le fit envoyer au supplice. Puis il écrivit des lamentations et des éloges funèbres sur Saül et Jonathan qui se lisent encore aujourd’hui[4].

2[5]. Après avoir rendu cet hommage ait roi. David, son deuil fini, demande à Dieu par l’entremise du prophète quelle ville de la tribu dite de Juda il lui assignait comme résidence. Dieu lui ayant répondu qu’il lui donnait Hébron. David quitta Sékéla pour se rendre dans cette ville, emmenant ses deus femmes et les hommes d’armes qui l’accompagnaient. Toute la population de ladite tribu accourt à sa rencontre et le proclame roi. Puis, informé que les habitants de Jabès en Galaditide avaient donne la sépulture à Saül et à ses fils, David leur envoya des messagers pour les féliciter et approuver leur démarche, promit de les récompenser de leur piété envers les morts et en même temps leur annonça que la tribu de Juda l’avait choisi pour roi.

3[6]. Cependant le général en chef de Saül, Abner(Abennèros), fils de Ner (Néros), homme entreprenant et de noble caractère, à la nouvelle que le roi avait succombé ainsi que Jonathan et ses deux autres fils, se rend en hâte dans le camp[7], se saisit du fils survivant, nommé Isboseth (Iébosthos)[8], passe avec lui de l’autre côté du Jourdain et le proclame roi de toute la nation à l’exception de la tribu de Juda. Il lui fit une résidence royale de la ville qui s’appelle Manalis dans la langue du pays, c’est-à-dire en grec Parembolai, « les Retranchements[9]. » Abner partit de là avec un corps d’élite dans l’intention de livrer bataille à ceux de la tribu de Juda, car il leur en voulait fort d’avoir choisi David pour roi. David envoya contre lui Joab(os), fils de Souri et de Sarouva, sœur de David[10], qui était son général en chef, accompagné de ses frères Abisaï et Asaèl(os) et de tous les hommes d’armes de David. Ayant rejoint Abner auprès d’une fontaine sur le territoire de la ville de Gabaon, Joab range son armée en bataille. Abner lui manifeste le désir de savoir lequel d’entre eux possédait les plus vaillants soldats : ils conviennent que, de part et d’autre, douze hommes choisis en viendront aux mains. Les champions désignés par chacun des deux généraux s’avancent entre les deux armées et, après s’être lancé leurs javelots, tirent leurs épées et s’engagent corps à corps : se tenant les uns les autres par la tête, ils se transpercent mutuellement les côtes et les flancs avec leurs épées, jusqu’à ce que tous succombent comme sur un mot d’ordre. Ceux-ci morts, le reste des deux armées en vint aux prises à son tour, et dans le combat acharné qui s’ensuivit, ceux d’Abner eurent le dessous. Joab ne laissa pas de les poursuivre dans leur déroute ; lui-même se lança derrière eux, recommandant à ses soldats de les serrer de près et de ne pas interrompre le carnage. Ses frères ne combattirent pas avec moins d’ardeur ; entre tous se distingua le plus jeune, Asaël, si réputé pour son agilité qu’il ne l’emportait pas seulement sur les hommes, nais que, dit-on, il dépassa à la course un cheval qui luttait avec lui[11]. Il s’était attaché à la piste d’Abner et le poursuivait de tout son élan, en droite ligne, sans dévier ni d’un côté, ni de l’autre. Abner, se retournant parfois, tentait de l’amadouer pour briser sou élan ; d’abord il l’invitait à cesser sa poursuite pour aller plutôt dépouiller de son armure[12] un de ses soldats tombés ; puis, n’ayant pas réussi à l’en persuader, il lui conseillait de s’arrêter et d’en rester là, car, s’il était obligé de le tuer, lui, Abner, n’oserait plus se présenter devant son frère. Comme Asaël restait sourd à ces exhortations et s’obstinait dans sa chasse, Abner, tout en fuyant, lui porta en arrière un coup bien dirigé de sa lance et l’étendit raide mort. Ceux qui couraient avec lui après Abner, arrivés à l’endroit où Asaël gisait étendu, tirent cercle autour du cadavre et cessèrent de poursuivre les ennemis. Cependant Joab, ainsi que son frère Abisaï, ne s’arrêtèrent pas devant le corps : plus acharnés encore contre Abner par le chagrin de cette perte, ils le poursuivirent avec une vitesse et une ardeur incroyables jusqu’en tin lieu qu’on appelle Ammata[13], qu’ils atteignirent au montent où le soleil se couchait. Là se trouve, sur le territoire de la tribu de Benjamin, une colline élevée : Joab y monte et découvre les ennemis et parmi eux Abner[14]. Celui-ci élève alors la voix et s’écrie qu’il ne faut pas ainsi exciter des compatriotes à s’entre-déchirer sans merci. Asaël, frère de Joab, s’est mis, dit-il, dans son tort : malgré les exhortations d’Abner à cesser sa poursuite, il ne s’est pas laissé fléchir, et voilà pourquoi il a été frappa à mort. Joab se rend à ce sentiment et, prenant ces paroles pour une excuse, fait sonner le ralliement et ordonne de cesser la poursuite. Lui-même campe le soir en cet endroit ; quant à Abner, avant cheminé toute la nuit et repassé le Jourdain, il arrive aux Retranchements auprès du fils de Saül, Isboseth. Le lendemain, Joab fit le compte des morts et leur donna à tous la sépulture. Il était tombé du côté d’Abner environ trois cent soixante guerriers, du côté de David dix-neuf, plus Asaël. Joab et Abisaï emportèrent le corps de ce dernier à Bethléem et ils ensevelirent dans le tombeau de ses pères : puis ils se rendirent chez David à Hébron. De ce moment-là[15] commença parmi les Hébreux une guerre intestine qui dura longtemps, mais les partisans de David devenaient toujours plus forts et prenaient l’avantage dans les combats, tandis que le fils de Saül et ses sujets allaient s’affaiblissant de jour en jour.

4[16]. Dans le même temps il naquit à David six fils d’autant de femmes différentes : l’aîné, qui avait pour mère Achina[17], reçut le nom d’Amnôn : le second, né d’Abigaïa, celui de Daniel(os)[18]. Le troisième, né de Machamé, fille de Tholomaï(os) roi de Géser, s’appela Absalon Abésalômos[19]. Le quatrième, fils d’une femme appelée Aggithé, il le nomma Adonias. Le cinquième fut Saphatias, fils d’Abitaalé, et le sixième Gethraamès, fils d’Aigla[20]. Cependant, la guerre civile ayant relaté, les partisans de chacun des deux rois en venaient souvent aux mains et se livraient bataille ; Abner, général en chef du fils de Saül, étant avisé et fort aimé du peuple, sut maintenir tous ses gens attachés à Isboseth, et ils lui demeurèrent assez longtemps fidèles. Mais plus tard, Abner se vit accusé d’avoir eu commerce avec la concubine de Saül, nommée Raispha, fille de Sibath(os)[21], et subit à cette occasion les reproches d’Isboseth. Profondément blessé et outré de ne pas trouver chez le prince la reconnaissance qu’il méritait pour tout le dévouement dont il l’avait entouré. Abner le menaça de transmettre la royauté à David et de faire voir à tous que ce n’était pas l’énergie et l’intelligence d’Isboseth qui l’avaient fait régner au-delà du Jourdain, mais les talents et la fidélité de son général. En effet, il adresse un message à David à Hébron[22], pour l’inviter à lui promettre par serment de l’avoir pour compagnon et ami dès qu’Abner aurait déterminé le peuple à se détourner du fils de Saül et à désigner David comme roi du pays tout entier. David, tout heureux de ces offres, n’hésita pas à conclure l’accord demandé : comme premier gage de leurs conventions il invite Abner à lui rendre sa femme Michal, dont il avait conquis la main au prix de si grands dangers, contre six cents[23] têtes de Philistins apportées à son père. Abner lui envoie, en effet, Michal, après l’avoir enlevée à Pheltias, qui vivait alors avec elle, et cela du consentement même d’Isboseth, à qui David avait écrit pour faire valoir ses droits à reprendre cette femme. Puis, ayant convoqué les anciens du peuple, les commandants de corps et les chiliarques, Abner leur tient ce langage : « Naguère, lorsqu’ils étaient prêts à s’écarter d’Isboseth pour se joindre à David, il les avait détournés de ce dessein : mais maintenant il leur permettait d’aller où ils voudraient. Car il avait appris que Dieu, par la voix du prophète Samuel, avait élu David pour roi de toits les Hébreux et prédit que c’était à lui qu’était réservée la gloire de châtier les Philistins et de les assujettir par ses victoires. » À ces paroles, les anciens et les chefs, voyant Abner dans les sentiments qu’ils avaient eux-mêmes éprouvés naguère, se déclarèrent pour David. Une fois sûr de ceux-ci, Abner convoqua la tribu de Benjamin, qui fournissait tous les gardes du corps d’Isboseth[24], et leur tint le même langage ; lorsqu’il vit que, loin de résister, ils se rangeaient à ses vues. Il prit avec lui une vingtaine de ses compagnons et se rendit chez David pour recevoir en personne ses serments, — car on est plus sûr de ce qu’on fait soi-même due de ce qu’on, laisse faire à autrui — et pour l’informer, en outre, du langage qu’il avait tenu aux chefs et à toute la nation.

5[25]. David l’accueillit avec affabilité et le traita avec magnificence et somptuosité à sa table pendant plusieurs jours de suite. Abner lui demanda de le laisser partir pour lui amener le peuple, afin que les Hébreux lui remissent le pouvoir en sa présence et devant ses yeux. David avait à peine congédié Abner, qu’arriva à Hébron Joab, son général en chef. Il apprit qu’Abner avait été chez le roi et qu’il venait de partir après avoir conclu un accord et un traité avec lui au sujet du pouvoir suprême : il craignit qu’Abner ne parvint aux honneurs et au premier rang grâce au concours qu’il prêterait à David pour conquérir le trône, grâce aussi à son entente des affaires et à son habileté à saisir les occasions, tandis que lui-même se verrait abaissé et privé de son commandement[26]. Là-dessus il s’engage dans une voie perfide et scélérate. D’abord, il essaie de calomnier Abner auprès du roi, engageant celui-ci à se méfier et à ne pas faire attention à ses propositions : toutes ses démarches, prétendait-il, ne tendaient qu’à affermir l’autorité du fils de Saül : il n’était venu à David que pour le tromper et le jouer, et il était reparti avec l’espoir d’arriver à ses fins et avec son plan bien échafaudé. Comme il ne réussissait pas à convaincre David ni à soulever sa colère, il essaie d’un moyen plus audacieux et décide de faire périr Abner. Il envoie des hommes à sa poursuite, avec ordre, quand ils l’auront rejoint, de le rappeler au nom de David, comme si le roi avait à lui dire, au sujet de leurs affaires, certaines choses qu’il ne s’était pas rappelées en sa présence. Quand Abner entendit ce discours des envoyés, qui l’avaient rejoint en un lieu appelé Bésira[27], à vingt stades d’Hébron[28], ne soupçonnant rien du sort qui l’attendait, il revint sur ses pas. Joab s’avance à sa rencontre devant la porte, le reçoit avec le masque de la plus grande bienveillance et de l’amitié, — car ceux qui entreprennent une action scélérate savent se donner l’air de parfaits hommes de bien pour écarter le soupçon, — le sépare de ses compagnons, comme pour lui parler en secret, et l’entraîne dans un endroit du portail bien retiré ; là, se trouvant seul avec son frère Abisaï, il tire son épée et frappe Abner sous les côtes. Ainsi périt Abner, victime du guet-apens que lui tendit Joab, soi-disant pour venger son frère Asaël, qui, en poursuivant Abner, avait été tué par lui dans la bataille d’Hébron[29], mais en réalité parce qu’il tremblait que son commandement et la confiance du roi ne lui fussent enlevés et qu’Abner n’obtint de David le premier rang. On peut juger par cet exemple à quel degré d’audace en arrivent les hommes par amour des richesses et du pouvoir et pour ne les céder à personne. Pour élever leur fortune, leur passion leur fait commettre tous les crimes : craignent-ils de la perdre, ils font bien pis encore pour s’en assurer la conservation, estimant moins dur de ne pas parvenir à une si faute puissance que de la perdre, une fois accoutumés aux avantages qu’elle procure. Et comme c’est là à leurs yeux le pire malheur, voilà pourquoi tous ceux qui ont à redouter une disgrâce ne reculent pas devant les machinations et les tentatives les plus criminelles. Mais en voilà assez de ces brèves réflexions.

6[30]. David, instruit du meurtre d’Abner, s’affligea dans son âme et, prenant tout le monde à témoin, la main droite étendue vers Dieu, protesta qu’il n’était pas complice de cet assassinat, qu’il n’avait ni ordonné ni souhaité la mort d’Abner : en même temps il prononça de terribles imprécations contre le meurtrier, souhaitant que ce sang retombât sur toute sa maison et ses complices. Il avait à cœur, en effet, de ne point paraître avoir violé le pacte et les serments qui le liaient à Abner. Cependant il enjoignit à tout le peuple de pleurer la victime et de prendre le deuil, de rendre les honneurs coutumiers à sa dépouille, en déchirant leurs vêtements et en revêtant des cilices. C’est dans cette tenue qu’ils marchaient devant le lit funéraire. Lui-même suivait avec les anciens et les principaux officiers, se frappant la poitrine, témoignant par ses larmes l’amitié qu’il avait eue pour le vivant et la douleur que lui causait sa mort, et attestant ainsi qu’il n’était pour rien dans cet attentat. Après avoir enseveli Abner magnifiquement à Hébron et composé son éloge funèbre. David vint lui-même prendre place sur sa tombe et donna le signal des lamentations, auxquelles les autres assistants firent écho. Tel fut le trouble où le jeta la mort d’Abner que, malgré les instances de ses compagnons, il ne voulut prendre aucune nourriture et jura de ne goûter à rien jusqu’au coucher du soleil. Cette attitude lai conquit les bonnes grâces du peuple : ceux, en effet, qui chérissaient Abner louèrent fort la façon dont David avait honoré le défunt et gardé la foi jurée, en lui décernant tous les hommages qu’on rend à un parent et à un ami, loin de lui faire comme à un ennemi l’injure d’une sépulture misérable et négligée ; le reste des Israélites se félicitaient d’avoir affaire à un prince d’un caractère doux et honnête, chacun comptant trouver chez lui la même sollicitude qu’on lui avait vu accorder à la dépouille d’Abner. Par-dessus tout David était jaloux de son bon renom et prenait en conséquence toutes les précautions pour que nul ne pût le suspecter d’être l’auteur du meurtre d Abner ; à cet effet il déclara au peuple qu’il était sensiblement affligé de la mort d’un homme si vaillant, mort très funeste aux intérêts des Hébreux, qu’elle privait d’un chef capable de les préserver et de les sauvegarder par ses excellents conseils et par son bras vigoureux dans les combats. « Mais Dieu, dit-il, qui gouverne toutes choses, ne laissera pas sa mort impunie. Vous savez que je ne puis rien faire contre Joab et Abisaï, les fils de Sarouïa, qui sont plus puissants que moi. Mais la Divinité leur infligera le juste châtiment de leur crime. » Telle fut la fin d’Abner.

 

II

1. Assassinat d’Isboseth ; indignation de David ; il châtie les meurtriers. — 2. Toutes les tribus reconnaissent David pour roi.

1[31]. En apprenant la fin d’Abner. Isboseth, fils de Saül, ne fut pas médiocrement frappé. Privé d’un homme de son sang et qui lui avait assuré le trône, il s’abandonna à une vive émotion et conçut de cette mort un profond chagrin. Lui-même ne survécut pas longtemps à son général : il périt victime d’un complot tramé par les fils de Yéremmôn[32] dont l’un s’appelait Banaotha et l’autre Thannos[33]. Ceux-ci, de race benjamite et du premier rang, s’étaient dit que, s’ils tuaient Isboseth, ils recevraient de grands présents de David et que leur acte leur vaudrait de sa part un commandement nu quelque autre marque de confiance. Ils vont donc surprendre Isboseth couché seul, comme il prenait bon repos de midi. Il n’y avait point de garde auprès de lui : la portière[34] elle-même, au lieu de veiller, s’était laissé gagner par le sommeil, vaincue par la fatigue de son labeur et par la chaleur du jour : ils pénètrent ainsi dans la chambre où le fils de Saül se trouvait endormi et le tuent. Puis, lui avant tranché la tête, ils elle-minent toute la nuit et tout le jour, pressés de fuir loin de leur victime pour se rendre chez celui qui accueillera leurs services et leur procurera toute sécurité. Ils arrivent ainsi à Hébron, montrent la tette d’Isboseth à David et se présentent à lui comme des amis, qui l’ont débarrassé de son rival et du compétiteur de son trône. Mais lui, loin d’applaudir leur acte comme ils l’espéraient, s’écria : « Scélérats que vous êtes et qu’un prompt châtiment attend, ne saviez-vous pas comment j’ai traité le meurtrier de Saül qui m’avait apporté sa couronne d’or, bien qu’il eût tué ce roi sur sa propre prière afin qu’il ne tombât point vivant aux mains de ses ennemis ? Avez-vous cru que j’avais changé de naturel et que je n’étais plus le même, que je sourirais à des malfaiteurs et appellerais « service » votre régicide, vous qui avez assassiné dans son lit un homme de bien, qui n’a jamais fait de mal à personne et qui vous comblait de bontés et d’honneurs ? C’est pourquoi vous subirez un châtiment qui sera à la fois une expiation envers votre victime et une réparation envers moi, pour avoir cru, en la tuant, que sa mort me serait agréable : car vous ne pouviez pas outrager ma gloire plus vivement que par une pareille supposition. » Avant ainsi parlé, il leur infligea tous les supplices et les fit mourir[35] : puis il ensevelit la tête d’Isboseth en grand honneur dans le tombeau d’Abner.

2[36]. Après ce dénouement, les premiers du peuple des Hébreux vinrent tous auprès de David, à Hébron, chiliarques et chefs, et se donnèrent à lui, en rappelant la bienveillance qu’ils lui avaient témoignée du vivant même de Saül et les honneurs qu’ils n’avaient cessé de lui rendre du temps où David était chiliarque : ils représentaient que Dieu, par la voix du prophète Samuel, l’avait choisi pour régner ainsi que ses fils et lui avait accordé de sauver le pays des Hébreux eu abattant les Philistins. David les loue de leur empresse-ment, les invite à y persévérer, ajoutant qu’ils n’auront pas à s’en repentir, puis, après des festins et des marques d’amitié, il les charge de lui amener le peuple entier[37]. Il arriva, de la tribu de Juda, environ sis mille huit cents guerriers armés du bouclier long et de la hallebarde ; c’étaient ceux qui étaient restés fidèles au fils de Saül, car le reste de la tribu de Juda avait choisi David pour roi. La tribu de Siméon fournit sept mille cent guerriers, celle de Lévi quatre mille sept cents[38], sous le commandement de Jodam(os)[39]. Avec eux se trouvait le grand-prêtre Sadoc ainsi que vingt-deux chefs, ses parents. La tribu de Benjamin fournit quatre mille guerriers[40], le reste de cette tribu se réservait, attendant encore quelque membre de la famille de Saül qui pût régner. De la tribu d’Ephraïm vinrent vingt mille huit cents des plus puissants et des plus robustes, de la demi-tribu de Manassé huit mille[41] de même valeur, de la tribu d’Isachar deux cents devins et vingt mille guerriers[42], de la tribu de Zabulon cinquante mille guerriers d’élite : cette tribu fut la seule qui vint se joindre tout entière à David. Tous ceux-là avaient le même armement que ceux de la tribu de (Juda)[43]. La tribu de Nephtali donna un millier d’hommes délita et de chefs, ayant pour armes le bouclier long et le javelot ; ils étaient suivis de leur tribu, dont la multitude était innombrable[44]. La tribu de Dan fournit une élite de vingt-sept mille six cents hommes[45], la tribu d’Aser, quarante mille. les deux tribus situées de l’autre côté du Jourdain[46] et le reste de celle de Manassé, cent vingt mille hommes armés de boucliers longs, de javelots, de casques et de glaives : d’ailleurs, les autres tribus aussi faisaient usage titi glaive. Tout ce peuple vint en foule à Hébron, auprès de David, avec de grandes pro-visions de pain, de vin, et toutes sortes de vivres et acclama tout d’une voix la royauté de David. Après trois jours passés par le peuple en réjouissances et en festins à Hébron, David partit de là avec tout le monde et s’en vint à Jérusalem.

 

III

1. Siège de Jérusalem. — 2. Prise de Jérusalem ; alliance avec Hiram ; origine du nom de Jérusalem. — 3. Famille de David.

1[47]. Les Jébuséens, qui habitaient la ville et qui étaient de race chananéenne, lui fermèrent les portes et furent monter les aveugles, les boiteux et tous les estropiés sur les remparts, pour railler le roi[48], disant que les infirmes suffiraient à l’empêcher d’y pénétrer, — tant ils avaient d’orgueilleuse confiance dans la solidité de leurs remparts. — David, irrité, commence d’assiéger Jérusalem. Il v déploie tous ses efforts et toute son ardeur, comptant que cette ville emportée d’assaut ferait éclater sa puissance et frapperait de terreur tous ceux qui seyaient tentés de suivre les dispositions des Jébuséens à son égard. Bientôt il s’empara de vive force de la ville basse ; mais la citadelle[49] tenait encore. Le roi s’avise alors de stimuler l’ardeur de ses soldats par l’appât d’honneurs et de récompenses ; il promet de donner le commandement général de ses troupes à celui qui réussirait à franchir les ravins qui la bordaient, monterait jusqu’à la citadelle et s’en rendrait maître[50]. Tous se disputent la gloire d’y monter et ne reculent devant aucun effort pour un pareil honneur. Ce fut Joab, fils de Sarouïa, qui devança tous les autres et, parvenu sur la crête, cria vers le roi en lui réclamant le commandement promis.

2[51]. Quand il eut délogé les Jébuséens de la citadelle, il rebâtit lui-même Jérusalem, l’appela ville de David et s’y établit pour toute la durée de sou règne. Le temps qu’il avait gouverné la seule tribu de Juda à Hébron avait été de sept ans et six mois[52]. Après avoir fait de Jérusalem sa capitale, il jouit d’une fortune toujours de plus en plus brillante, par la grâce de Dieu qui veillait à ses progrès et à son accroissement. Même Hiram(os), le roi des Tyriens, fui envoya une ambassade pour conclure avec lui un pacte d’amitié et d’alliance. Il lui envoya aussi en présent des bois de cèdre ainsi que des artisans, charpentiers et maçons, pour lui édifier un palais à Jérusalem. David occupa aussi la cille haute et la relia à la citadelle de manière à n’en faire qu’un corps : il l’entoura d’une enceinte et préposa Joab à la surveillance des murailles[53]. Le premier donc havid, après avoir chassé les Jébtisreus de Jérusalem, appela la ville de son propre nom ; car sous Abram, notre ancêtre, elle s’appelait Solyma. Dans la suite, certains disent qu’Homère, lui aussi, la nomma Solyma[54] : il appela, en effet, le sanctuaire du mot hébreu Solyma, qui veut dire sécurité[55]. Le temps qui s’écoula depuis l’expédition du général Josué contre les Chananéens et la guerre où il les vainquit et partagea leur pays aux Hébreux, sans que les Israélites aient jamais pu déloger les Chananéens de Jérusalem, jusqu’à ce que David les en chassait par un siège, fut en tout de cinq cent quinze ans[56].

3[57]. Ici je ferai mention d’Oronna[58], un homme riche d’entre les Jébuséens, qui fut épargné dans le siège de Jérusalem par David[59] à cause de sa bienveillance envers les Hébreux, et aussi de certain service qu’il s’était empressé de rendre au roi lui-même et que j’aurai à tout à l’heure une meilleure occasion de signaler. David épousa encore d’autres femmes, outre celles qu’il avait déjà, et prit des concubines. Il engendra onze[60] fils, qu’il appela Amnous, Emnous, Eban, Nathan, Salomon, Yébar, Eliès, Phalna. Ennaphès, Yénaé, Eliphalé[61], ainsi qu’une fille appelée Thamar(a). Neuf de ces fils étaient nés de femmes de bonne naissance, et les deux derniers de concubines ; Thamara avait la même mère qu’Absalon.

 

IV

1. Victoire de David sur les Philistins. — 2. Il fait revenir l’arche ; mort d’Ouza, séjour de l’arche chez Obed-Edoun ; entrée solennelle de l’arche à Jérusalem. — 3. Michal blâme David. — 4. David veut construire un Temple ; le prophète Nathan lui annonce que la tâche en est réservée à Salomon.

1[62]. Quand les Philistins surent que David avait été établi roi par les Hébreux, ils marchèrent contre lui vers Jérusalem ; ils occupèrent la vallée dite des Titans[63], lieu peu éloigné de la ville, et y établirent leur camp. Le roi des Juifs, qui ne se permettait de rien entreprendre sans le secours de la prophétie, sans recevoir l’ordre de Dieu et sans le prendre pour garant de l’avenir, ordonna au grand-prêtre[64] de lui indiquer à l’avance la volonté de Dieu et quelle serait l’issue du combat. Le grand-prêtre lui prédit victoire et succès ; alors il fait sortir ses troupes contre les Philistins. La mêlée engagée, il tomba lui-même à l’improviste sur le derrière des ennemis, tailla les uns en pièces et mit les autres en fuite[65]. Qu’on n’aille pas s’imaginer que les Philistins n’avaient amené qu’une petite armée contre les Hébreux ; à voir leur défaite si prompte, à constater qu’ils n’accomplirent aucun acte de vaillance, aucun exploit mémorable, qu’on n’aille pas conclure à leur nonchalance et à leur lâcheté. Qu’on sache au contraire que toute la Syrie et la Phénicie et encore beaucoup d’autres peuplades guerrières firent campagne avec eux et prirent part à cette guerre[66] : c’est même la seule raison qui leur avait permis, après tant de défaites et tant de milliers d’hommes anéantis, de marcher encore une fois contre les Hébreux avec des forces supérieures. Bien plus, quoique battus dans les rencontres que je viens de dire, ils marchèrent encore une fois contre David avec une armée trois fois plus forte et revinrent camper dans le nième endroit. De nouveau[67] le roi des Israélites interroge Dieu sur l’issue de la bataille ; le grand-prêtre l’avertit de garder son armée réunie dans la forêt dite Séjour des Pleurs[68], non loin du camp des ennemis, de ne pas bouger et de ne pas commencer le combat avant de voir la forêt s’agiter sans aucun souffle de vent. Quand la forêt s’agita en effet et qu’arriva le moment prédit par Dieu[69], sans tarder, David alla au-devant d’une victoire qu’il n’avait plus qu’à cueillir. En effet, les bataillons des ennemis ne purent tenir contre lui ; sitôt le premier choc, David les mit en fuite et les poursuivit en les taillant en pièces. Il les relança jusqu’à la ville de Gazara[70], qui est à la limite de leur pays, puis revint piller leur camp, où il trouva beaucoup de richesses, et détruisit aussi leurs dieux[71].

2[72]. Après l’issue heureuse de ce nouveau combat, David décida, en avant délibéré avec les anciens, les chefs de l’armée et les chiliarques, de mander auprès de lui de toutes les parties du territoire tous les Israélites dans la fleur de l’âge[73], puis d’envoyer les prêtres et les Lévites à Kariathiarima, pour en ramener l’arche de Dieu à Jérusalem. Une fois installée là, on célébrerait le culte autour d’elle par des sacrifices et tous les autres hommages qui plaisent à la divinité. Si, en effet, on en avait usé ainsi dés le règne de 5aiti, il ne leur serait arrivé aucun malheur[74]. Tout le peuple s’étant donc réuni ainsi qu’on l’avait décidé, le roi se rend près de l’arche : les prêtres l’ayant transportée de la maison d’Aaminadab et déposée sur un chariot neuf, permirent à ses frères et à ses fils[75] de la traîner en se joignant aux bœufs. Le roi marchait devant, suivi de tout le peuple, récitant des hymnes à Dieu, chantant tous les airs du pays aux sons variés des lyres, des danses[76] et des harpes, ainsi que des trompettes et des cymbales ; ils escortèrent ainsi l’arche à Jérusalem. Ils arrivèrent en un certain endroit appelé l’aire de Chidon[77] ; là périt Ozas, victime du courroux de Dieu. En effet, les bœufs avant fait pencher le char, il porta la main sur l’arche pour la retenir, et Dieu le frappa parce qu’il avait touché l’arche sans être prêtre[78]. Le roi et le peuple furent très attristés par la mort d’Ozas ; l’endroit où il succomba s’appelle encore aujourd’hui « Brèche d’Ozas[79] ». David prit peur, songeant qu’il risquait de s’attirer le même sort qu’Ozas en recevant l’arche chez lui dans la ville, puisque cet homme, rien que pour avoir étendu la main vers elle, avait péri en cette sorte. Il ne la fait donc pas entrer chez lui dans la ville, mais la détourne dans le champ d’un homme juste, nommé Obédam(os), de race lévitique[80], et dépose l’arche chez celui-ci. Elle y resta trois mois entiers pendant lesquels elle fit prospérer la maison d’Obédam et le combla de toute sorte de biens. Quand le roi apprit tout ce bonheur arrivé à Obédam, comment, de pauvre et d’humble qu’il était auparavant, il était tout d’un coup devenu fortuné et provoquait l’envie de tous ceux qui voyaient sa maison et s’en informaient, il s’assura qu’il ne lui arriverait aucun mal et fit amener l’arche dans sa demeure. Les prêtres la transportèrent, précédés de sept chœurs équipés par le roi, qui lui-mime jouait de la cithare et frappait le sol de ses pieds, si bien que sa femme Michal, fille du premier roi, Saül, l’ayant vu dans cette attitude, se moqua de lui. On introduit l’arche, on la dépose sous la tente[81] que David avait dressée pour elle ; puis il offrit des sacrifices somptueux, immola des victimes de paix et donna à manger à tout le peuple, distribuant aux femmes, aux hommes et aux enfants miches de pain, brioches, beignets au miel[82] et tranches de viande. Après ce repas offert au peuple, il le congédie et rentre lui-même dans sa demeure.

3[83]. Michal, sa femme, fille de Saül, s’étant présentée devant lui, rit toutes sortes de vœux pour son bonheur et pria Dieu de lui accorder tout ce qu’il peut procurer quand il est propice, mais elle le blâma d’avoir commis, lui, un si grand roi, l’inconvenance de danser et de se découvrir en dansant, en présence d’esclaves et de servantes. Mais David répondit qu’il ne rougissait pas d’avoir agi ainsi pour l’amour de Dieu, qui l’avait préféré au père de Michal et à tous les autres, et qu’il jouerait et danserait souvent ainsi, sans se préoccuper le moins du monde de l’opinion des servantes et de Michal[84] elle-même. Cette Michal n’avait pas eu d’enfant de son union avec David, mais remariée plus tard à l’homme à qui son père Saül l’avait donnée, — au temps dont nous parlons David la lui avait enlevée — elle en eut cinq enfants[85] comme nous le dirons en son lieu[86].

4[87]. Le roi, voyant ses affaires s’améliorer de jour en jour grâce à la volonté de Dieu, s’avisa qu’il faisait mal de demeurer dans de hauts palais de cèdre, aménagés de façon magnifique, tandis qu’il laissait l’arche abritée sous une tente. Il résolut donc de bâtir un temple à Dieu, comme Moïse l’avait prédit. Il s’entretint de ce dessein avec le prophète Nathan, et comme celui-ci l’encourageait dans son projet, disant que Dieu l’assistait en toute chose, il ne montra que plus d’ardeur pour cette entreprise. Mais Dieu apparut cette nuit-là à Nathan et lui commanda de dire à David que, tout en louant son projet et son vœu, puisque nul auparavant n’avait eu encore l’idée de lui bâtir un temple, tandis que David avait conçu ce dessein, néanmoins il ne permettait pas à un homme qui avait soutenu tant de guerres et s’était souillé du sang de tant d’ennemis de lui ériger un temple[88]. Cependant, après sa mort, qui ne viendrait qu’au terme d’une longue vie, le temple serait construit par son fils, son successeur au trône, dont le nom serait Salomon ; il promettait d’assister celui-ci avec toute la sollicitude d’un père pour son fils ; il conserverait et transmettrait la royauté aux enfants de ses enfants, mais il le puni-rait lui-même, s’il venait à pécher, par la maladie et la stérilité du sol. David, instruit de ces choses par le prophète et heureux de savoir de science certaine que le pouvoir passerait à ses descendants et que sa maison serait illustre et célèbre, s’approcha de l’arche, et prosterné sur sa face, se mit à adorer et à remercier Dieu pour tous les bienfaits qu’il lui avait déjà prodigués, eu l’élevant de la condition humble d’un berger à un tel degré de puissance et de gloire, et pour ceux qu’il avait promis à ses descendants et pour le soin qu’il avait pris des Hébreux et de leur liberté. Après avoir dit ces paroles et chanté des cantiques à Dieu, il se retira.

 

V

1. Victoires de David. — 2. Défaite d’Adad ; témoignage de Nicolas de Damas. — 3. Conquête de la Syrie et des villes appartenant à Adrazaros. — 4. Le roi d’Amath fait alliance avec David ; victoire d’Abisaï sur les Iduméens ; officiers de David. — 5. David recueille Méphiboset, fils de Jonathan.

1[89]. À quelque temps de là, David décida qu’il fallait attaquer les Philistins, sans laisser s’introduire la mollesse et l’oisiveté dans l’État, afin, comme la divinité le lui avait prédit, de laisser ses ennemis abattus et une royauté paisible à ses descendants. Il convoqua donc à nouveau l’armée, lui commanda de se tenir prête et équipée pour la guerre, et, quand tout lui parut a point, il partit avec elle de Jérusalem et se dirigea vers les Philistins. Il les vainquit en bataille rangée, leur enleva une grande partie de leur territoire et la réunit à celui des Hébreux ; puis il porta la guerre chez les Moabites, cette fois encore victorieux, il extermina les deux tiers de leur armée et fit le reste prisonnier[90]. Après leur avoir imposé un tribut annuel, il marcha contre Adrazaros, fils d’Araos[91], roi de la Sophène[92]. Le combat s’engagea près du fleuve Euphrate. David lui tua environ vingt mille fantassins et sept mille cavaliers[93]. Il lui prit aussi mille chars, dont il détruisit la plupart, et commanda qu’on lui en gardât cent seulement.

2[94]. Le roi de Damas et des Syriens, Adad(os)[95], informé que David faisait la guerre à Adrazar, dont il était l’ami, vint à son secours avec des forces puissantes, mais il dut se retirer contrairement à son attente après un engagement livré prés du fleuve Euphrate, car il fut défait dans le combat et perdit une grande partie de ses soldats : les Hébreux lui tuèrent environ vingt mille hommes[96] ; tout le reste prit la fuite. Il est fait aussi mention de ce roi chez Nicolas, qui s’exprime en ces ternies au IVe livre de ses Histoires[97] : « Longtemps après ces événements, un indigène, du nom d’Adad, devenu très puissant, régna sur Damas et sur toute la Syrie, sauf la Phénicie. Avant fait la guerre contre David, roi de la Judée, il se mesura avec lui dans plusieurs combats, dont le dernier sur les bords de l’Euphrate, où il fut vaincu, et il apparut comme le plus excellent des rois pour la force et le courage. » Outre ces détails, il raconte encore, au sujet des descendants d’Adad, comment, après la mort de ce roi, ils se transmirent l’un à l’autre leur trône et leur nom : « celui-ci mort, dit-il, ses descendants régnèrent pendant dix générations, chacun recevant de son père le nom avec les pouvoir, comme les Ptolémées en Egypte. Le troisième, qui fut le plus puissant de tous, voulant venger la défaite de son grand-père, marcha contre les Juifs et ravagea la région appelée aujourd’hui Samaritide. » Il ne s’est pas écarté de la vérité : c’est, en effet, cet Adad qui fit une expédition contre Samarie sous Achab, roi des Israélites, dont nous parlerons plus tard en son lieu[98].

3[99]. David dirigea ensuite une expédition sur Damas et tout le reste de la Syrie et se la soumit tout entière ; il établit des garnisons dans le pays et imposa tribut aux habitants. À son retour il consacra à Dieu, dans Jérusalem, les carquois d’or et les armures que portaient les gardes du corps d’Adad. Plus tard, le roi des Égyptiens Sousacos[100], ayant attaqué son petit-fils Roboam, s’empara de ces dépouilles et de beaucoup d’autres richesses de Jérusalem. Mais nous relaterons ces faits quand le moment en sera venu. Le roi des Hébreux, avec l’appui de Dieu, qui assurait le succès de ses entre-prises, marcha contre les plus belles villes d’Adrazar, Battéa et Machôn[101], s’en empara de vive force et les mit au pillage. On y trouva une grande quantité d’or et d’argent et du cuivre[102] qu’on disait plus précieux que l’or : c’est de ce cuivre que Salomon fabriqua le grand vase appelé filer et ces fameux bassins si magnifiques, lorsqu’il éleva le Temple à Dieu[103].

4[104]. Lorsque le roi d’Amathé apprit la mésaventure d’Adrazar et l’anéantissement des forces de celui-ci, il prit peur pour lui-même et songeant à s’attacher David par un pacte d’amitié et de fidélité avant qu’il ne vint à l’attaquer, il lui envoya son fils Adoram(os)[105], chargé de le remercier d’avoir combattu Adrazar, son ennemi, et de conclure avec lui un traité d’alliance et d’amitié. Il lui envoya aussi des présents, des vases d’un travail ancien, en or, en argent et en cuivre. David consentit à faire alliance avec Thaïnos[106], — tel était le nom du roi d’Amathé —, et accepta ses présents, puis il congédia son fils avec les honneurs qui convenaient à l’un et à l’autre. Quant aux trésors envoyés par ce roi et lotit le reste de l’or et de l’argent que David avait enlevé au£ villes et aux peuples subjugués, il les emporta et les consacra a Dieu. D’ailleurs, ce ne fut pas seulement quand il combattait et commandait en personne que Dieu lui pro-cura victoire et succès : David ayant envoyé contre l’Idumée une armée commandée par Abesséos[107], frère du général en chef Joab, Dieu, par la main de ce lieutenant, lui donna la victoire sur les Iduméens, dont Abesséos tua dix-huit mille dans la bataille. Le roi répartit des garnisons à travers toute l’Idumée et en tira des tributs établis aussi bien sur le sol que sur chaque tête d’habitant. Il était naturellement juste et rendait des décisions conformes à la vérité. Il avait Joab pour chef suprême de l’armée ; pour garde des registres Josaphat(os), fils d’Achil(os)[108] ; il désigna comme grand-prêtre avec Abiathar Sadoc(os) de la maison de Phinéès, dont il était l’ami particulier, et il établit Sisan[109] comme secrétaire. Enfin, il confia à Banéas, fils de Joad(os)[110], le commandement des gardes du corps[111]. Les plus âgés de ses fils étaient attachés à sa personne et à sa garde[112].

5[113]. Cependant il n’oublia pas ses engagements et ses serments envers Jonathan, fils de Saül, ni l’amitié et le dévouement que ce dernier lui avait témoignés. Car, à toutes ses autres vertus, il joignait celle de garder toujours la mémoire très fidèle de ceux qui lui avaient fait du bien. Aussi prescrivit-il de rechercher s’il survivait quelqu’un de la famille de Jonathan, à qui il pût rendre les bienfaits dont il lui était redevable. On lui amena un homme[114] affranchi par Saül, capable de le renseigner, et il lui demanda s’il pouvait lui désigner quelque survivant de la parenté de Jonathan apte à recevoir la récompense des bienfaits qu’il devait à celui-ci. Cet homme lui dit qu’il restait de Jonathan un fils nommé Memphibosth(os)[115], qui était boiteux ; car sa nourrice, à la nouvelle que le père de l’enfant et son grand-père avaient péri dans la bataille, l’avait emporté en s’enfuyant et l’avait laissé tomber de ses épaules : dans sa chute l’enfant s’était estropié. David s’informa où il se trouvait et citez qui il était élevé, puis envoya un messager auprès de Machir(os) dans la ville de Labatha[116], — c’était lui qui avait recueilli le fils de Jonathan. — et se fit amener l’enfant. Memphibosth(os), arrivé auprès du roi, tomba sur sa face et se prosterna. David l’exhorta à se rassurer et à compter sur un traitement favorable. Il lui donna la fortune paternelle et tous les biens qu’avait acquis son grand-père Saül, et l’invita à partager ses repas et à être son commensal, sans manquer un jour de prendre place à sa table. L’enfant se jette à genoux pour le remercier de ses paroles et de ses libéralités : alors le roi appela Siba, lui dit qu’il avait fait don à l’enfant de la fortune de son pire et de tous les biens de Saül et lui commanda de faire valoir les terres en question, de prendre soin de tout et d’apporter le revenu à Jérusalem ; il devait, est outre, amener l’enfant chaque jour à sa table. Quant à Siba lui-même, à ses fils, — au nombre de quinze — et à ses serviteurs, au nombre de vingt, il les donne au jeune Memphibosth(os). Après avoir entendu ces ordres, Siba s’inclina, promit de s’y conformer et se retira. Le fils de Jonathan habita désormais à Jérusalem, admis à la table du roi et recevant de lui tous les soins d’un père. Il eut lui-même un enfant, qu’il appela Micha.

 

VI

1. Ambassade de David à Annon, roi des Ammanites ; insulte faite aux envoyés de David ; guerre avec les Ammanites. — 2. Victoire de Joab et d’Abesséos. — 3. Reprise des hostilités ; victoire de David : siège de Rabatha.

1[117]. C’est ainsi que les survivants de la famille de Saül et de Jonathan furent honorés par David. Sur ces entrefaites, le roi des Ammanites, Naas(ès), vint à mourir. C’était un ami de David : la royauté étant échue à son fils Annon[118], David envoya à ce prince un message de condoléance, l’exhortant à supporter avec résignation son deuil et à compter sur la persistance de l’amitié qui l’avait uni à son père. Les principaux Ammanites reçurent ce message de mauvaise grâce, tout à l’encontre du procédé de David. ils excitèrent leur roi contre lui, prétendant que David avait envoyé des gens pour espionner le pays et reconnaître leurs forces, sous prétexte de compliments. Ils l’adjuraient de prendre garde et de ne pas prêter l’oreille aux paroles de David, de peur d’être dupe et de se voir entraîné dans une catastrophe irrémédiable. Annon, roi des Ammanites, ajoutant plus de créance aux paroles de ses grands qu’elles n’en méritaient en réalité, insulta gravement les envoyés de David il leur fit tondre un côté de la barbe et couper la moitié de leurs vêtements et les congédia dans cet équipage, sans autre réponse que cet acte outrageant. A ce spectacle, le roi des Israélites s’indigna et déclara qu’il ne laisserait pas impunie cette offense et cette injure, mais qu’il ferait la guerre aux Ammanites et exigerait de leur roi réparation de l’attentat commis contre les messagers[119]. Les parents du roi et ses capitaines, comprenant qu’ils ont violé les traités et auront à en rendre raison, se préparent à la guerre. Ils envoient mille talents à Syros, roi des Mésopotamiens[120], l’invitant à faire cause commune avec eux moyennant ce subside ; de même pour Souba. Ces deux rois disposaient de vingt mille fantassins. Ils engagèrent aussi à leur solde le roi de la contrée appelée Micha[121] et un quatrième, nommé Istob(os), qui avaient ensemble douze mille hommes d’armes.

2[122]. Ni cette coalition ni la puissance des Ammanites n’étonnèrent David : plein de confiance en Dieu et dans la justice de la guerre motivée par une pareille injure, il envoya contre eus son général en chef, Joab, a qui il avait confié la fleur de son armée. Joab établit son camp en face de Rabatha[123]. capitale des Ammanites. Les ennemis opérèrent une sortie, non pas en une seule masse, mais en deux corps séparés : les auxiliaires prirent leur champ de bataille clans la plaine, l’armée des Ammanites se posta devant les portes, face aux Hébreux. A cette vite. Joab combine une manœuvre contraire. Il choisit les plus vaillants, qu’il oppose à Syros et aux rois qui l’accompagnaient, et confie te reste des troupes à soit frère Abesséos, pour contenir les Ammanites, il lui recommande, s’il voyait les Syriens le presser trop vivement et prendre le dessus, d’amener sou corps de troupes à la rescousse ; lui-même en fera autant, s’il voit son frère accablé par les Ammanites. Ayant donc encouragé son frère à combattre bravement, avec toute l’ardeur convenable à des hommes qui redoutent la honte, il le lance contre les Ammanites, lui-même en vient aux mains avec les Syriens. Après une résistance brève, mais énergique, de leur part. Joab en tailla en pièces un grand nombre, il contraignit tous les autres à prendre la fuite. A ce spectacle, les Ammanites, redoutant Abesséos et son armée, n’attendirent pas le choc, mais, suivant l’exemple de leurs alliés, se réfugièrent dans la ville. Ainsi victorieux des ennemis, Joab s’en retourna couvert de gloire à Jérusalem auprès du roi.

3[124]. Cette défaite ne suffit pas à persuader aux Ammanites de se tenir en repos, ni l’épreuve de la supériorité de leurs adversaires à les calmer[125]. Ils envoient vers Chalamas[126], roi des Syriens au delà de l’Euphrate, pour acheter son alliance ; ce roi avait un général en chef nommé Sabécos[127]. quatre vingt mille fantassins et dix mille cavaliers[128]. Quand le roi des Hébreux apprit que les Ammanites avaient ameuté derechef contre lui de si grandes forces, il ne voulut plus confier à ses généraux le soin de les combattre : mais lui-même en personne avec toutes ses troupes traverse le fleuve Jourdain, les atteint et les défait en bataille rangée. Il leur fait périr environ quarante mille fantassins et sept mille cavaliers[129] ; le général de Chalamas, Sabec, mourut de ses blessures. Les Mésopotamiens, après cette issue de la rencontre, se rendirent à David et lui envoyèrent des présents. Comme l’hiver approchait, il s’en retourna à Jérusalem, mais, dès le commencement du printemps[130], il envoya son général en chef, Joab, faire la guerre aux Ammanites. Joab les envahit, ravagea tout leur territoire, et les enferma dans leur capitale Rabatha, dont il entreprit le siège.

 

VII

1. David séduit Béersabé, femme d’Urie ; complot contre Urie ; siège de Rabatha ; mort d’Urie. — 2. David en est informé, ses instructions à Joab , il épouse Béersabé. — 3. Apologie et remontrances de Nathan ; repentir de David. — 4. Mort de son fils, attitude de David ; naissance de Salomon. — 5. David s’empare de Rabatha et des autres villes des Ammanites.

1[131]. Vers ce temps, David commit nue grave défaillance, malgré son caractère juste, sa piété et son ferme attachement aux lois de ses pères. Un soir, du toit de la demeure royale, où il avait coutume de se promener en cette saison, il jeta les yeux autour de lui et aperçut une femme qui se baignait à l’eau froide dans une maison voisine. Elle était d’une beauté admirable et l’emportait sur toutes les femmes : son nom était Béersabé[132]. Séduit par ses charmes, incapable de surmonter sa passion, il la fait venir et la possède. La femme devient enceinte ; elle en informe le roi et le conjure d’aviser au moyen de cacher sa faute, car son adultère entraînera pour elle la peine de mort selon les lois des ancêtres[133] ; alors David fait revenir du siège de Rabatha, l’écuyer de Joab, mari de cette femme, nommé Ourias. Sitôt arrivé, il l’interroge sur l’état de l’armée et la marche du siège. Ourias répond que tout allait fort bien, sur quoi David fait chercher quelques plats du repas, les lui donne pour son souper, puis l’invite à s’en aller citez sa femme et reposer avec elle[134]. Cependant Ourias n’en fit rien, et resta couché prés du roi avec les autres écuyers. David le sut et lui demanda pourquoi il n’allait pas chez lui, ni auprès de sa femme, après une si longue séparation, ainsi qu’ont coutume de le faire tous les maris, lorsqu’ils reviennent de voyage ; Ourias répond que lorsque ses compagnons d’armes et le général lui-même couchaient à terre dans le campement,en territoire ennemi, il ne convenait pas que lui-même allât se reposer et se réjouir avec sa femme. Après qu’il eut ainsi parlé, David lui prescrivit de demeurer encore au palais tout le jour ; il le renverrait le lendemain vers le général en chef. Le roi l’invite à souper et le fait boire jusqu’à l’ébriété, en lui portant exprès de nombreuses rasades ; il n’en persévéra pas moins à rester couché devant la porte du roi, sans montrer aucune envie d’approcher sa femme. Alors, tries dépité, le roi écrivit à Joab de châtier Ourias, qu’il lui dénonçait comme un criminel. Et il lui indiquait la façon de se défaire de lui sans qu’on pût soupçonner d’où l’ordre en était venu. Il fallait envoyer Ourias au poste le plus menacé parles ennemis, et l’exposer au plus grand danger en l’y laissant seul : tous ses compagnons auraient à l’abandonner dès le commencement du combat. Cette lettre écrite et signée de sou propre sceau, David la donna à Ourias, pour l’apporter à Joab. Celui-ci n’eut pas plus tôt reçu la lettre et connu la volonté du roi, qu’il choisit l’endroit où il savait que les ennemis s’étaient le plus acharnés contre lui-même et y poste Ourias avec quelques-uns des plus braves de l’armée : il promet de se porter à sou secours avec toutes ses forces, s’ils parviennent à faire quelque brèche dans la muraille et à pénétrer dans la ville. « Un si vaillant soldat, si estimé du roi et de tous ceux de sa tribu pour son courage, ne pouvait que se réjouir d’affronter une si rude tâche, bien loin de s’en indigner. » En effet, Ourias s’empresse d’accepter cette mission, et Joab avertit en secret ses compagnons d’armes de le laisser seul, lorsqu’ils verraient les ennemis charger. Quand donc les Hébreux assaillirent la ville, les Ammanites, dans la crainte que leurs ennemis ne se hâtassent de faire l’escalade à l’endroit même où était posté Ourias, placèrent en avant les plus vaillants d’entre eux et, ayant ouvert brusquement la porte, ils sortirent et chargèrent leurs adversaires impétueusement, en courant de toutes leurs forces. A cette vue, tous les compagnons d’Ourias tirent volte face, comme Joab le leur avait prescrit. Seul Ourias, rougissant de s’enfuir et de déserter son poste de combat, attendit les ennemis et, soutenant le choc, en tua un bon nombre, enfin, environné de toutes parts, il périt percé de coups. Quelques-uns de ses compagnons tombèrent avec lui[135].

2[136]. Là-dessus, Joab dépêcha des messagers au roi, en les chargeant de dire qu’il avait fait effort pour s’emparer de la ville par un coup de plain, trais qu’ayant assailli les remparts et perdu beaucoup de monde, il avait été contraint de se retirer : ils devaient ajouter, s’ils voyaient le roi courroucé de ces nouvelles, qu’Ourias avait péri dans le combat. Quand les envoyés lui tinrent ce langage, le roi le prit fort mal et déclara qu’on avait eu tort de tenter l’assaut des remparts mieux eût valu essayer de prendre la ville au moyen de mines et de machines : n’avait-on pas l’exemple d’Abimélech[137], fils de Gédéon[138], qui, lorsqu’il voulut s’emparer de vive force de la tour de Thèbes, tomba frappé d’une pierre par une vieille femme, et, malgré toute sa bravoure, échoua devant les difficultés de l’entreprise et mourut d’une mort ignominieuse ? Un tel souvenir aurait du tes dissuader d’attaquer les mitrailles ennemies. Rien de plus utile, en effet, que de garder la mémoire de tous les procédés de guerre, heureux ou non, qui ont été employés dans des périls analogues, afin d’imiter les uns et de s’abstenir des autres. Quand l’envoyé voit le roi ainsi irrité, il lui annonce encore la mort d’Ourias ; alors sa colère s’apaise, et il mande à Joab qu’il n’y a là qu’un accident humain, qu’il en va ainsi à la guerre, qu’il est bien naturel de voir l’emporter tantôt l’un des adversaires, tantôt l’autre : « A l’avenir cependant il faudra conduire prudemment le siège afin de n’y plus subir d’échec, investir la ville de terrasses et de machines et, quand on en sera maître. la détruire de fond en comble et faire périr tous ses habitants. » Le messager, porteur de ces instructions du roi, retourna auprès de Joab. Quant à la femme d’Ourias, Béersabé, informée de la mort de son mari, elle le pleura plusieurs jours. Mais, dès qu’elle eut quitté le deuil et fini de pleurer Ourias, David la prit pour femme et il lui en naquit un enfant mâle.

3[139]. Dieu ne vit pas ce mariage d’un œil favorable. Courroucé contre David, il apparut en songe au prophète Nathan et lui dénonça la conduite du roi. Nathan, en homme courtois et avisé, considérant que les rois, quand ils sont en proie à la colère, s’y abandonnent sans nul souci de la justice. résolut de garder d’abord le silence sur les menaces divines[140], mais vint tenir au roi un autre sage discours, alléguant une prétendue affaire sur quoi il le priait de lui dire clairement son sentiment. « Deux hommes, dit-il, habitaient la même ville ; l’un était riche et possédait de nombreux troupeaux de bêtes de somme, de moutons et de bœufs ; le pauvre n’avait qu’une seule brebis. Il la nourrissait avec ses enfants, partageant sa subsistance avec elle et lui témoignant la même tendresse qu’un père à sa propre tille. Or, un hôte de ce riche l’étant venu voir, celui-ci ne voulut sacrifier aucune tête de ses propres troupeaux, pour en faire un festin à son ami, mais il envoya dérober la brebis du pauvre, l’accommoda et en régala son hôte. » Ce récit chagrina fort le roi ; il déclara devant Nathan que l’homme qui avait osé agir ainsi était un méchant et méritait de payer quatre fois[141] la brebis et en outre d’être puni de mort. Alors Nathan lui dit : « C’est toi-même qui mérites ce châtiment, et tu as prononcé ton propre arrêt pour le grand et terrible forfait que tu as commis. » Puis, il lui révéla, sans autres ambages, combien Dieu était irrité contre lui : Dieu l’avait fait roide toute la puissance des Hébreux, maître de tant de grandes nations d’alentour ; il l’avait, auparavant, préservé des embûches de Saül ; il lui avait donné des femmes épousées eu justes et légitimes noces, et voilà cependant que David l’avait méprisé et outragé en prenant la femme d’un autre et en livrant son mari aux ennemis pour le faire périr. C’est pourquoi Dieu lui fera expier ce forfait : ses femmes seront violentées par un de ses fils[142], qui complotera contre lui-même ; pour une faute commise en cachette, il subira un châtiment public. « De plus, ajoutait-il, la mort frappera bientôt le fils que tu as eu de cette femme. » Le roi fut bouleversé et profondément ému de ces paroles, il avoua en pleurant et en gémissant l’impiété commise. C’était de l’aveu de tous un homme pieux, et sa vie avait été sans péché avant l’affaire de la femme d’Ourias ; Dieu eut pitié de lui, et, en lui accordant son pardon, promit de lui conserver la vie et le trône : devant son repentir du passé. il consentait à ne pas lui tenir rigueur[143]. Et Nathan, ayant fait ces prophéties au roi. rentra chez lui.

4[144]. Cependant le fils que David avait eu de la femme d’Ourias fut frappé par la divinité d’une grave maladie : le roi, fort affecté, ne prit aucune nourriture durant sept jours, malgré les instances de ses serviteurs. Vêtu de noir, affaissé sur un cilice, il restait étendu à terre, suppliant Dieu pour le salut de l’enfant, dont il chérissait tant la mère. Mais l’enfant étant mort le septième jour, les serviteurs n’osaient l’annoncer au roi, car ils se disaient qu’à cette nouvelle il ne repousserait que davantage toute nourriture et tout autre soin, dans le deuil où le plongerait la mort d’un enfant, dont la maladie seule l’avait si fort accablé de chagrin. Cependant le roi, voyant ses serviteurs bouleversés et dans l’attitude que prennent habituellement ceux qui ont quelque chose à cacher, comprend que son fils n’est plus ; il mande un de ses serviteurs et en apprend la vérité : alors il se lève, se baigne, s’habille de blanc[145], et pénètre dans la tente de Dieu. Puis, il commande qu’on lui serve un repas. Cette attitude imprévue provoque une vive surprise chez ses proches et ses serviteurs ; ils s’étonnent de le voir faire, maintenant que l’enfant est mort, tout ce qu’il s’était interdit durant sa maladie. Et après lui avoir demandé au préalable la permission de le questionner, ils le prièrent de leur expliquer sa conduite. David, les traitant d’ignorants, leur répond que, tant que vivait son fils, dans l’espoir de pouvoir le sauver il avait fait tout ce qu’il fallait pour se rendre Dieu propice ; mais ce fils mort, plus n’était besoin d’un chagrin stérile. À ces paroles ils louèrent la sagesse et la raison du roi. Puis David, s’étant approché de sa femme Beersabé, la rendit mère, et il donna à l’enfant mâle qui naquit le nom de Salomon[146]. selon l’ordre du prophète Nathan.

5[147]. Cependant Joab faisait beaucoup de mal aux Ammanites par l’investissement de la ville, en leur coupant leurs aqueducs et tous leurs approvisionnements, de sorte qu’ils mouraient de faim et de soif ; ils puisaient de l’eau à un maigre puits, et même la rationnaient, de peur qu’elle ne vint à leur manquer complètement, s’ils en usaient trop largement[148]. Joab écrit au roi l’état du siège et l’invite à venir prendre la ville, afin qu’il recueille l’honneur du triomphe. Le roi, avant reçu la lettre de Joab, le loue de ses bonnes intentions et de sa fidélité et emmène les troupes qui formaient sa garde personnelle pour le sac de Rabatha. La ville fut prise d’assaut et livrée aux soldats pour la piller. David lui-même s’adjugea la couronne du roi des Ammanites ; elle était en or, du poids d’un talent et s’ornait au milieu d’une sardoine[149], pierre d’un grand prix. Désormais David en ceignit toujours sa tête. Il trouva encore une foule d’autres dépouilles magnifiques et précieuses dans la ville : quant aux hommes, il les fit périr dans les tortures[150]. Il traita de même les autres villes des Ammanites, après s’en être emparé de vive force.

 

VIII

1. Amnon violente sa sœur Thamar. — 2. Absalon la venge en faisant assassiner Amnon. — 3. Douleur de David. fuite d’Absalon. — 4. Joab envoie une femme à David pour obtenir le rappel d’Absalon. — 5. Après deux ans d’isolement, Absalon rentre en grâce.

1[151]. Après le retour du roi à Jérusalem, une catastrophe s’abat sur sa maison, dont voici la cause. Il avait une tille encore vierge, d’une beauté si remarquable qu’elle surpassait les femmes les mieux faites. Elle s’appelait Thamar(a) et avait la même mère qu’Absalon (Abésalômos). L’aimé des fils de David, Amnon, épris d’elle, et ne pouvant satisfaire sa passion parce que Thamar était vierge et bien gardée, en conçut une grande langueur. La douleur lui rongeait le corps ; il maigrissait, son teint s’altérait. Ses souffrances frappent un de ses parents et amis, Jonathan[152] (Jonathès), homme ingénieux, et d’un esprit pénétrant. Comme il remarquait chaque matin qu’Amnon n’était pas dans son état ordinaire, il l’aborde et lui en demande la raison : « J’imagine, dit-il, que c’est un désir d’amour qui cause ton mal. » Amnon lui avoue alors la passion qu’il ressent pour sa sœur consanguine ; alors son ami lui suggère un stratagème pour parvenir à l’objet de ses vœux. Il lui conseille de feindre une maladie et, quand son père viendra le voir, il le priera de lui envoyer sa sœur lui donner des soins : cela fait, il irait mieux et ne tarderait pas à être délivré de sa souffrance. Amnon alla donc s’étendre sur son lit et contrefit le malade, selon les conseils de Jonathan : quand son père vint s’informer de son état, il le pria de lui envoyer sa sœur, ce que David commanda aussitôt. Quand elle fut arrivée, Amnon la pria de lui faire des gâteaux[153]. qu’elle devait préparer elle-même et qu’il mangerait plus volontiers de ses mains. La jeune fille pétrit la farine, sous les yeux de son frère, prépare et fait cuire les gâteaux et les lui offre. Amnon ne voulut pas d’abord y goûter, mais il ordonna à ses serviteurs d’éloigner tous ceux qui se trouvaient devant sa chambre, entendant se reposer à l’abri de tout bruit et de tout trouble. Les ordres exécutés, il fit prier sa sœur de lui apporter son repas au fond de son appartement. La jeune fille obéit ; alors il se saisit d’elle et cherche à la persuader de souffrir ses embrassements. Mais elle s’écria et lui dit : « Ne me violente pas ainsi, ne commets pas cette impiété, mon frère ; ce serait mépriser les lois et te couvrir d’une lourde infamie ; renonce à une passion odieuse et impure, où notre maison ne gagnera qu’opprobre et mauvais renom. » Enfin elle lui conseille de s’ouvrir de son dessein à son père, qui pourra l’autoriser. Elle parlait ainsi afin d’échapper pour le moment à la fougue de son appétit. Mais Amnon, loin de l’écouter, tout brillant de désir et harcelé par les aiguillons de sa passion, fait violence à sa sœur. Cependant, le désir assouvi[154] fait aussitôt place à la haine : Amnon insulte Thamar et lui ordonne de se lever et de partir. Elle s’écrie que l’outrage est plus grave encore si, après l’avoir violentée, au lieu de lui permettre de demeurer là jusqu’à la nuit, il l’oblige à partir sur-le-champ, en plein jour, en pleine lumière, devant les témoins de sa honte ; alors il donne ordre à son esclave de la jeter dehors. Thamar, désespérée de cet affront et de la violence subie, déchire son manteau. — les jeunes filles de l’ancien temps portaient des manteaux à manches[155], descendant jusqu’aux chevilles, pour voiler toute leur tunique, — répand de la cendre sur sa tête, et s’en va à travers la ville en poussant des sanglots et en déplorant sa honte. Son frère Absalon, qui se trouva sur son chemin, lui demanda quel malheur elle avait éprouvé pour s’affliger ainsi. Quand elle lui eut raconté l’attentat, il lui conseilla de se calmer, de ne point prendre la chose trop à cœur et de ne pas se croire déshonorée pour avoir été violentée par son frère. Elle se laisse persuader, cesse de crier et de publier sa honte et reste chez son frère Absalon où elle demeure longtemps sans se marier.

2[156]. Quand il sut ce qui s’était passé, son père David en fut très affligé, mais comme il aimait tendrement Amnon, parce que c’était son fils aîné, il se tit effort pour ne pas lui causer de peine. Cependant Absalon, qui détestait profondément et sourdement son frère, attendait le moment propice pour tirer vengeance du crime. Déjà la deuxième année s’était écoulée depuis le malheur arrivé à sa sœur, quand, devant s’en aller pour la tonte de ses moutons à Belséphon[157], — ville de la tribu d’Éphraïm[158], — il invite son père avec ses frères à un festin chez lui. Son père avant décliné l’invitation, pour ne pas lui être à charge, Absalon insista pour qu’il lui envoyât au moins ses frères. David y consent : alors Absalon ordonne à ses gens, au moment où ils verront Amnon en proie au vin et au sommeil, de l’égorger sur un signe qu’il leur donnera : ils n’auront rien à craindre de personne.

3[159]. Dès que les serviteurs eurent exécuté son ordre, la terreur et le trouble envahirent ses frères, et, tremblant pour leur vie, ils sautèrent sur leurs chevaux[160] et s’enfuirent vers leur père. Un fuyard qui les avait précédés annonça à David qu’ils avaient tous été assassinés par Absalon. David, apprenant la mort simultanée de tant d’enfants et sous les coups d’un fière, — la qualité de l’assassin ajoutait encore à l’amertume de son chagrin, — est saisi d’une telle émotion qu’il ne demande pas la raison de cette boucherie, qu’il ne veut même pas en apprendre davantage, comme il eût été pourtant naturel a l’annonce d’un tel malheur, incroyable à force d’énormité. Il déchire ses vêtements, se précipite à terre et reste étendu, pleurant tous ses fils, et ceux dont on lui annonce la mort et leur meurtrier. Cependant Jonathan (Jonathès), fils de son frère Samas, l’exhorte à modérer un peu son chagrin, à ne pas croire à la mort de tous ses autres fils, car aucun motif n’autorisait cette rumeur, mais à s’enquérir du sujet de celle d’Amnon. Si Absalon a osé le tuer, c’est, en toute vraisemblance, à cause de l’attentat commis par lui sur Thamar. A ce moment un bruit de chevaux et le tumulte d’une arrivée les fit se retourner : c’étaient les fils du roi qui s’étaient sauvés du festin. Le père va embrasser ses fils, qu’il voit en larmes, désolé lui-même. bien qu’il retrouve contre son espérance ceux dont on venait de lui apprendre la mort. C’étaient chez tous des sanglots et des gémissements, ceux-ci pleurant leur frère mort, le roi son fils immolé. Quand à Absalon, il s’enfuit à Gethsoura[161] auprès de son aïeul maternel[162], qui régnait sur ce territoire, et demeura chez lui trois ans entiers.

4[163]. Il arriva alors que David décida d’envoyer un message à son fils Absalon et de le mander en sa présence, non pour le châtier car sa colère s’était apaisée avec le temps — mais pour l’avoir auprès de lui ; le général en chef Joab l’avait fort encouragé à cette décision. A cet effet, il avait suborné une vieille femme[164], qui se présenta à David en vêtements de deuil, racontant que ses deux fils s’étaient disputés aux champs et en étaient venus à se battre, sans que personne survînt pour les séparer. l’un d’eux était mort sous les coups de l’autre. Comme ses proches s’étaient jetés sur le meurtrier et cherchaient à le faire périr, elle suppliait le roi de lui accorder la grâce de son fils et de ne pas la frustrer des dernières espérances qui lui restaient d’être soignée dans sa vieillesse : ce bienfait, il pouvait le lui assurer en arrêtant le bras de ceux qui voulaient tuer son fils ; rien ne les ferait renoncer à leur dessein que la crainte qu’il leur inspirerait. Le roi ayant exaucé cette femme, elle reprit : « Je rends grâce, dit-elle, à ta bonté, à la compassion que tu as montrée pour ma vieillesse et pour la privation où j’allais être de tous mes enfants ; mais si tu veux que je sois sûre de ce que m’a promis ton humanité, commence par te réconcilier avec ton propre fils et cesse de lui témoigner ta colère. Comment, eu effet, pourrais-je croire que tu m’accordes de bon cœur la grâce de mon fils, si tu persistes encore aujourd’hui à traiter pour des raisons semblables le tien en ennemi ? Il serait parfaitement déraisonnable, lorsqu’un de tés fils est mort malgré toi, d’en sacrifier un autre de ton plein gré[165]. » Le roi devine que ce discours est une ruse imaginée par Joab dans son zèle. Il interroge la vieille femme, qui lui avoue que telle est la vérité ; alors il mande Joab, lui déclare qu’il a bien atteint son but et lui commande d’amener Absalon ; il ajoute ne plus lui en vouloir et que sa colère est tombée. Joab se prosterne devant le roi et accueille ses paroles avec joie ; aussitôt il court vers Gethsour et en ramène Absalon à Jérusalem.

5[166]. Le roi envoya au-devant de son fils quand il apprit son arrivée, et lui fit dire de rentrer dans son propre logis : car il n’était pas encore en humeur de le voir dés son retour. Absalon, devant cet ordre de son père, se déroba à ses regards et vécut réduit aux soins de ses propres gens. Sa beauté ne souffrit cependant ni de son chagrin[167], ni de la privation des honneurs dus à un fils de roi : il l’emportait toujours sur tous par sa prestance et sa haute stature et avait meilleure mine que ceux qui vivaient dans la plus grande abondance. Sa chevelure était si épaisse qu’on pouvait à peine la tailler en huit jours[168] ; elle pesait deux cents sicles, qui font cinq mines[169]. Il demeura à Jérusalem deux ans, et devint père de trois enfants mâles et d’une fille d’une beauté remarquable, que Roboam, fils de Salomon, prit plus tard pour femme[170]. Elle eut elle-même un enfant nommé Abias. Alors Absalon manda Joab pour le prier d’apaiser tout à fait son père et de lui demander la permission d’aller le voir et s’entretenir avec lui[171]. Comme Joab ne se pressait pas de faire cette démarche, le prince envoya quelques-uns de ses gens mettre le feu à un champ[172] contigu à son habitation. Joab, à cette nouvelle, vint se plaindre auprès d’Absalon et lui demander la raison de sa conduite : « C’est un stratagème, répond-il, que j’ai imaginé pour t’amener chez moi, toi qui as négligé les instructions que je t’avais données pour me réconcilier avec mon père. Maintenant que te voilà, je te conjure d’aller calmer l’auteur de mes jours, car j’estime mon retour plus pénible que mon exil, tant que mon père demeure en colère contre moi. » Joab touché, et prenant pitié de son existence contrainte, intercède alors auprès du roi, et ses discours le disposent si bien envers son fils que David mande celui-ci sur-le-champ auprès de lui. Absalon s’étant jeté à terre, en implorant le pardon de ses fautes, David le relève et lui promet d’oublier le passé.

 

IX

1. Absalon flatte le peuple. — 2. Achitophel se met de son côté ; David quit