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ANTIQUITES JUDAÏQUES
Flavius Josèphe
texte numérisé et mis en page par François-Dominique FOURNIER
le texte grec a été vérifié et remis en UNICODE (F.-D. F)
Traduction de Julien Weill
Sous la direction de
Théodore
Reinach Membre de l’Institut
1900 Ernest Leroux, éditeur - Paris
LIVRE XII
Querelles successives d’Alexandre. Prise de Jérusalem par Ptolémée Sôter. Captifs et garnisaires juifs en Égypte ; disputes entres Juifs et Samaritains.
1. Alexandre, roi de Macédoine, après
avoir brisé l'hégémonie des Perses et réglé de la façon qui a été dite plus haut
les affaires de Judée, perdit la vie. Son empire étant tombé aux mains de
nombreux successeurs, Antigone devint roi d'Asie, Séleucus de Babylone et des
peuples environnants, Lysimaque gouverna l'Hellespont, Cassandre eut la
Macédoine, et Ptolémée, fils de Lagos, reçut l'Egypte. Leurs discordes et leurs
ambitions rivales, au sujet du pouvoir, causèrent de continuelles et longues
guerres ; les villes en souffrirent et perdirent nombre de leurs habitants dans
les combats : ainsi la Syrie tout entière, du fait de Ptolémée, fils de Lagos,
alors appelé Sôter (Sauveur), supporta des maux qui démentaient le surnom de son
roi. Celui-ci s'empara aussi de Jérusalem par ruse et par surprise : il vint en
effet le jour du Sabbat dans la ville comme pour offrir un sacrifice, et sans
que les Juifs fissent la moindre opposition, car ils ne le supposaient pas leur
ennemi. Profitant de ce que, sans défiance et en raison du jour même, ils
étaient inactifs et insouciants, il se rendit facilement maître de la ville et
la gouverna durement. Ce récit est confirmé par Agatharchidès de Cnide, qui
écrivit l'histoire des diadoques, et qui nous reproche notre superstition,
prétendant qu'elle nous a fait perdre notre liberté : « Il y a, dit-il, un
peuple appelé le peuple juif, qui, possédant une ville forte et grande,
Jérusalem, la vit avec indifférence passer au pouvoir de Ptolémée, pour n'avoir
pas voulu prendre les armes, et souffrit, grâce à une intempestive superstition,
un maître rigoureux[1] ».
Voilà ce qu'Agatharchidès a déclaré au sujet de notre peuple. Ptolémée fit de
nombreux prisonniers dans la partie montagneuse de la Judée, dans les environs
de Jérusalem, sur le territoire de Samarie et près du Garizim, et les emmena
tous pour les établir en Égypte. Puis ayant appris, par leur réponse aux envoyés
d'Alexandre après la défaite de Darius, que les gens de Jérusalem étaient les
plus sûrs observateurs de la foi jurée et les plus fidèles, il en répartit un
grand nombre dans les garnisons, leur donna à Alexandrie le même droit de cité
qu'aux Macédoniens, et leur fit jurer de garder leur foi aux descendants de
celui qui s'était fié à eux. Beaucoup d'autres Juifs allèrent s'établir en
Égypte, tant à cause des avantages du pays qu'attirés par la bienveillance de
Ptolémée[2].
Leurs descendants eurent cependant des démêlés avec les Samaritains, parce
qu’ils voulaient conserver leurs coutumes nationales ; il y eut entre eux des
guerres, ceux de Jérusalem assurant que le Temple qui était chez eux était saint
et qu'on devait y envoyer faire les sacrifices, les Samaritains prétendant au
contraire qu'il fallait aller au mont Garizim.
II[3] 1. Ptolémée Philadelphe, sur le conseil de Démétrius de Phalère, désire se procurer pour sa bibliothèque les livres des Juifs. - 2. Aristée exhorte le roi à délivrer les prisonniers juifs. - 3. Décret conforme du roi. – 4. Rapport de Démétrius au roi. – 5. Message du roi au grand-prêtre Eléazar. - 6. Réponse du grand-prêtre. - 7. Envoi des soixante-dix interprètes de la Loi. -8-10. Présents de Ptolémée au temple de Jérusalem. - 11. Réception des interprètes à Alexandrie. - 12. Banquet des Septante. - 13. Traduction de la Loi. - 14. Pourquoi les anciens auteurs grecs n'ont pas parlé de la Bible. - 15. Renvoi des Septante. 1. Alexandre avait régné douze ans ; après lui, Ptolémée Sôter en régna quarante et un. Le royaume d'Egypte passa ensuite au Philadelphe qui le conserva trente-neuf ans. Ce roi fit traduire la loi et délivra de leur captivité ceux des habitants de Jérusalem qui étaient prisonniers en Égypte, au nombre d'environ cent vingt mille. Voici la cause de cette mesure. Démétrius de Phalère, qui était conservateur des bibliothèques royales, essayait, s'il était possible, de rassembler tous les livres de la terre ; dès qu'il entendait signaler ou voyait[4] quelque part un ouvrage intéressant, il l'achetait, secondant ainsi les intentions du roi, qui montrait beaucoup de zèle pour collectionner les livres. Un jour que Ptolémée lui demandait combien de volumes il avait déjà réunis, Démétrius répondit qu'il y en avait environ deux cent mille, mais que bientôt il en aurait rassemblé cinq cent mille. Il ajouta qu'on lui avait signalé chez les Juifs de nombreux recueils de leurs lois, intéressants et dignes de la bibliothèque royale ; mais que ces ouvrages, écrits avec les caractères et dans la langue de ce peuple, donneraient beaucoup de peine pour être traduits en grec. Car leurs lettres, au premier abord, ressemblent aux caractères des Syriens et les sons de leur langue à ceux de ce peuple, mais en réalité il s'agit d'une langue bien distincte. Il n'y avait pourtant aucune difficulté à se procurer pour la bibliothèque la traduction des livres des Juifs, pourvu que le roi fît les frais nécessaires. Le roi trouva que Démétrius lui donnait une excellente idée pour satisfaire son désir de rassembler le plus grand nombre de livres possible, et écrivit à cet effet au grand-prêtre des Juifs. 2. Il y avait alors parmi les meilleurs amis du roi un certain Aristée, que Ptolémée aimait à cause de sa modestie, et qui avait déjà souvent projeté de demander au roi la mise en liberté de tous les Juifs captifs dans son royaume ; il jugea alors le moment favorable pour renouveler sa prière, et en parla tout d'abord aux commandants des gardes du corps, Sosibios de Tarente et Andréas, leur demandant de joindre leurs instances à celles qu'il allait faire au roi sur ce sujet. Après avoir pris leur avis, Aristée se rendit auprès du roi et lui parla en ces termes : « Il ne faut pas, ô roi, que nous vivions dans l'erreur sans nous soucier d'en sortir : nous devons au contraire chercher à connaître la vérité. Or nous avons décidé, pour te plaire, non seulement de faire transcrire, mais encore de faire traduire les lois des Juifs ; mais de quel droit le ferions-nous quand nombre de Juifs sont esclaves dans ton royaume ? N'écoutant que ta générosité et ta bienveillance, mets fin à leur misère, puisque le Dieu qui leur a donné leurs lois t'a donné en partage ton royaume, comme je l'ai appris par de sérieuses recherches : car eux et nous adorons le Dieu qui a tout créé, et nous l'appelons proprement Zên, tirant son nom de ce fait qu'il donne la vie (τὸ ζῆν) à tous les êtres. Aussi, en l'honneur de ce Dieu, restitue à ceux qui lui rendent un culte particulier leur patrie et la vie particulière qu'ils y mènent, biens dont les voilà privés. Sache cependant, ô roi, que si je t'adresse cette prière pour eux, ce n'est pas que des liens de race ou de nation m’unissent à ce peuple ; c'est parce que tous les hommes sont l’œuvre de Dieu, c'est parce que je sais que ceux qui font le bien lui sont agréables, que je te fais cette requête. » 3. Ainsi parla Aristée ; le roi le regarda d'un visage souriant et enjoué : « Combien, dit-il, penses-tu qu'il y ait de prisonniers à délivrer ? » Andréas, qui se trouvait là, prit la parole et dit qu'il y en aurait un peu plus de cent dix mille[5]. « Trouves-tu, Aristée, dit le roi, que tu nous demandes là peu de chose ? » Sosibios et ceux qui étaient là répondirent alors qu'il était digne de sa générosité de témoigner ainsi sa reconnaissance au Dieu qui lui avait donné son royaume ; et le roi, se laissant persuader par eux, leur donna l'ordre, quand ils distribueraient la solde aux soldats, d'y ajouter cent vingt drachmes[6] pour prix de chacun des prisonniers qu'ils détenaient. Quant aux mesures qu’ils le priaient de prendre, il promit de promulguer un décret comportant des dispositions libérales et conformes au désir d'Aristée, et, avant tout, à la volonté de Dieu, à laquelle, disait-il, il obéirait en délivrant non seulement ceux qui avaient été amenés par son père et par sa propre expédition, mais encore ceux qui se trouvaient auparavant déjà dans le royaume, et ceux qui pouvaient avoir été amenés depuis. Comme on lui disait que le rachat des captifs coûterait plus de quatre cents talents, il les accorda et l'on résolut[7] de conserver la copie du décret, pour bien montrer la générosité du roi. Le voici : « Que tous ceux qui ont accompagné mon père dans ses expéditions de Syrie et de Phénicie, et qui après avoir ravagé la Judée en ont ramené des prisonniers dans nos villes et notre pays, et les ont vendus, pareillement les détenteurs de prisonniers juifs qui se trouvaient antérieurement à ces faits dans le royaume ou qui ont pu y être amenés postérieurement, rendent la liberté à ceux qu'ils possèdent, moyennant une rançon de cent vingt drachmes que les soldats toucheront avec leurs vivres, les autres au trésor royal. Car je pense que c'est contre les intentions de mon père et contre toute justice que ces hommes ont été faits prisonniers, que leur pays a été dévasté par l'arrogance des soldats, et que ceux-ci, en les amenant en Égypte, en ont tiré grand profit[8]. Considérant donc la justice et prenant pitié de ces hommes réduits en servitude contre tout droit, j'ordonne de remettre en liberté les Juifs esclaves, contre paiement à leurs maîtres de la somme fixée plus haut ; que personne ne fasse de chicane à ce sujet, que tous obéissent à l'ordre donné. Et je veux que chacun, dans les trois jours qui suivront cette ordonnance, fasse devant les autorités la déclaration des esclaves qu'il détient et les produise en personne ; car je juge cette mesure utile à mes intérêts. Ceux qui n'exécuteront pas ce décret, pourront être dénoncés par qui voudra ; et je veux que leurs biens soient confisqués au profil du trésor royal ». Cette ordonnance fut soumise au roi elle était parfaite de tous points, mais il y manquait une mention expresse des Juifs amenés antérieurement et postérieurement aux expéditions[9] ; le roi lui-même étendit généreusement jusqu'à eux les bénéfices de cette mesure, et, pour accélérer la distribution des indemnités[10], il ordonna de répartir le travail entre les agents du gouvernement et les banquiers royaux. Ainsi fut fait, et en sept jours en tout les ordres du roi furent entièrement exécutés. Les rançons coûtèrent quatre cent soixante talents[11] : car les maîtres se firent aussi payer pour les enfants les cent vingt drachmes par tête, sous le prétexte que le roi les avait désignés également en prescrivant qu'on percevrait « par tête d'esclave » la somme fixée. 4. Quand tous ces ordres eurent été exécutés, suivant la généreuse volonté du roi, celui-ci chargea Démétrius de publier aussi le décret concernant la copie des livres des Juifs car ces rois ne laissaient au hasard rien de leur gouvernement et tout était l'objet de soins minutieux. On a donc consigné[12] la copie du rapport et des lettres, la liste des présents envoyés, le détail des ornements de chacun d'eux, afin que l'habileté de chaque ouvrier put être exactement appréciée par ceux qui le liront, et que leur admirable exécution rendît célèbre chacun des auteurs[13]. Voici la copie du rapport : « Au grand Roi de la part de Démétrius. Sur ton ordre, ô roi, me chargeant de réunir tous les ouvrages qui manquent encore pour compléter ta bibliothèque, et de réparer avec soin ceux qui sont mutilés, je me suis activement occupé de cette tâche ; et je t'informe qu'entre autres, les livres contenant les lois des Juifs nous manquent. Ecrits en caractères hébreux et dans la langue de ce peuple, ils sont incompréhensibles pour nous. En outre, ils ont été transcrits avec moins de soin qu’ils ne méritent parce qu'ils n'ont pas encore bénéficié de la sollicitude royale. Il est cependant nécessaire que Ces livres se trouvent chez toi, dans des exemplaires corrects : car la législation qu'ils contiennent est sage et pure, puisqu’elle vient de Dieu. Aussi Hécatée d'Abdère dit-il que ni les poètes ni les historiens n'en ont fait mention, non plus que des hommes qui se gouvernent d'après ses préceptes, parce qu'elle est sainte et ne doit pas être expliquée par des bouches profanes[14]. Si donc tu le juges bon, ô roi, tu écriras au grand prêtre des Juifs pour qu'il t'envoie six anciens de chaque tribu, ceux qui connaissent le mieux ces lois ; afin que, ayant obtenu d'eux le sens clair et concordant et une traduction exacte de leurs livres, nous arrivions avec leur concours à un résultat digne du sujet et de ton dessein. » 6. Lorsqu'il eut reçu la lettre du roi, Eléazar y fit une réponse pleine d'empressement : « Le grand- prêtre Eléazar au roi Ptolémée, salut. Puisque toi, la reine Arsinoé et les enfants êtes en bonne santé, tout est bien pour nous. En recevant ta lettre, nous avons ressenti une grande joie de ton dessein ; ayant alors réuni le peuple, nous lui en avons donné connaissance et nous lui avons rendu manifeste ta piété envers Dieu. Nous lui avons aussi montré les vingt phiales d'or et les trente d'argent, les cinq cratères et la table à offrandes que tu as envoyés et les cent talents destinés à offrir des sacrifices et à subvenir à tous les besoins du Temple, qu'ont apportés Andréas et Aristée, les plus estimés de tes amis, hommes excellents, d'une instruction supérieure, et dignes de La haute valeur. Sache que de notre côté nous ferons tout ce qui peut t'être utile, dût-il dépasser l'ordre naturel des choses ; car nous te devons beaucoup, en retour des bienfaits de toutes sortes que tu as dispensés à nos concitoyens. Nous avons donc offert immédiatement des sacrifices pour toi, pour ta sœur, pour tes enfants et tes amis, et le peuple a fait des vœux pour que tes affaires marchent à ton gré, que la paix règne dans ton royaume, et que la traduction de nos lois ait pour toi le bon résultat que tu souhaites. Nous avons choisi dans chaque tribu six hommes déjà âgés, et nous les envoyons porteurs de la loi. Nous comptons sur ta piété et ta justice pour que, la loi une fois traduite, tu nous la renvoies avec ceux qui te l'apportent, en veillant à leur sûreté. Adieu. » 7. Telle fut la réponse du grand-prêtre. Je ne crois pas nécessaire de donner les noms des soixante-dix[17] anciens envoyés par Eléazar, qui apportèrent la loi, bien qu'ils fussent énumérés à la fin de la lettre. Mais il n'est pas inutile, je pense, de décrire les riches et admirables présents envoyés à Dieu par le roi, afin que tous connaissent le zèle du roi envers Dieu : car il dépensa sans compter, et sans cesse auprès des artistes, inspectant leur ouvrage, il ne souffrit dans l'exécution ni négligence ni mollesse. Bien que mon récit ne demande peut-être pas cette description, je passerai cependant toutes ces oeuvres en revue, décrivant, dans la mesure de mes forces, leur magnificence ; j'espère ainsi faire comprendre à mes lecteurs le goût et la générosité du roi. 8. Je commencerai par la table. Le roi songea d'abord à la faire colossale ; il fit prendre la dimension de celle qui était à Jérusalem, et demanda si l'on pouvait en fabriquer une plus grande. Quand il sut comment était celle qui se trouvait dans le Temple, et que rien n'empêchait d'en faire une plus grande, il déclara qu'il en aurait volontiers fait faire une de dimensions quintuples, mais qu'il craignait qu'elle ne fût inutilisable pour le culte à cause de ses proportions exagérées : or il désirait faire des présents, non seulement dignes d'être admirés, mais d'un bon service dans les cérémonies. Considérant donc que c'était pour cette raison, et non par économie d'or, qu'on avait donné à l'ancienne table une proportion médiocre, il décida de ne pas surpasser en grandeur celle qui existait déjà, mais il voulut que la nouvelle l'emportât par le décor et la beauté des matériaux. Comme il avait l'esprit prompt à saisir la nature de toutes choses et capable de deviser des oeuvres neuves et originales, il inventa lui-même, avec beaucoup d'ingéniosité, et fournit aux artistes, pour toutes les parties non décrites (dans la Bible)[18], des modèles qu'il les chargea d'exécuter ; quant aux parties dont on avait la description, il leur ordonna de se conformer rigoureusement aux indications du texte et de faire une copie exacte. 9. Les ouvriers chargés de confectionner la table, qui mesurait deux coudées et demie de long, une de large[19] et une et demie de haut, firent en or massif tout le gros de l’œuvre. Elle était couronnée d'une corniche large d'une palme, ornée d'une cymaise entrelacée, dont le relief en forme de corde était ciselé merveilleusement sur les trois faces à l'imitation de la nature. La table étant, en effet, triangulaire, on reproduisit sur les trois côtés la même disposition, afin que, en quelque sens qu'on la tournât, elle présentât toujours un seul et même aspect. Pour la corniche, la partie tournée vers la table reçut une exécution soignée, mais la face externe l'emportait de beaucoup par la beauté et le fini du travail, car c'était la partie exposée au regard et à l'attention. C'est pourquoi aussi l'arête des deux versants (de la corniche) était à angle vif[20], et qu'aucun des angles, qui étaient au nombre de trois, comme nous l'avons dit, ne paraissait, si l'on déplaçait la table, plus petit que les autres[21]. Dans les entrelacs de la corde ciselée étaient enchâssées symétriquement des pierres précieuses, fixées par des agrafes d'or qui les traversaient. Les rampes de la corniche, exposées au regard, reçurent une décoration d'oves faites de pierres de toute beauté, assez semblables dans leur relief à une ligne de rais serrés, et qui faisaient le tour de la table. Au dessous de cette rangée d'oves, les artistes ciselèrent une guirlande de fruits de toutes sortes : grappes de raisins pendantes, épis dressés, grenades fermées. Les pierres furent assemblées suivant les différentes espèces de fruits que nous avons cités, de façon à en reproduire la couleur naturelle, et fixées dans l'or tout autour de la table. Au dessous de cette guirlande, on fit une nouvelle rangée d'oves et de rais en relief ; la table, dans les deux sens[22], présentait ainsi à la vue la même variété et le même fini de travail ; fût-elle retournée, ni la disposition de la cymaise ni celle de la corniche ne changeaient. Jusqu'aux pieds l'exécution était également soignée : on disposa, en effet, une lame d'or, de quatre doigts d'épaisseur, sur toute la largeur de la table ; on y inséra les pieds, qui furent ensuite fixés vers la corniche, par des clous et des attaches, de façon que, dans quelque sens qu'on plaça la table, la nouveauté et la richesse du travail parussent les mêmes. Sur le plateau, on sculpta un méandre, dans le milieu duquel furent enchâssées des pierres admirables, brillantes comme des astres, de différentes espèces, telles que des escarboucles et des émeraudes, qui frappent, entre toutes, l’œil par leur éclat, et d'autres pierreries de toutes sortes, races et universellement recherchées pour leur valeur. Autour du méandre, était ciselée une tresse enfermant des espaces libres en forme de losanges, incrustés de morceaux de cristal de roche et d'ambre, dont le rapprochement en dessin régulier était pour l’œil un véritable enchantement. Les pieds avaient des chapiteaux en forme de lis dont les feuilles étaient repliées sous la table, tandis que la floraison interne surgissait toute droite. Ils reposaient chacun sur une base d'escarboucle, de la hauteur d'une palme, large de huit doigts, en forme de stylobate, qui supportait toute la charge du pied. Chacun des pieds reçut une fine et délicate décoration en relief représentant du lierre et des sarments de vigne portant leurs grappes, imités avec une étonnante vérité les feuilles étaient si légères et si effilées qu'elles tremblaient au souffle du vent et donnaient l'illusion de la réalité plutôt que l'impression d'une oeuvre d'art. Les artistes s'ingénièrent à donner à l'ensemble de la table l'aspect d'un triptyque, et la liaison des différentes parties entre elles était si admirablement faite, qu'il était impossible de voir, et même de soupçonner les joints. Le plateau de la table n'avait pas moins d’une demi-coudée d'épaisseur. Telle était cette offrande, témoignage de la libéralité du roi, oeuvre remarquable par la richesse de la matière, la variété de l'ornementation, l'exactitude de l'imitation qu'apportèrent les artistes dans la ciselure ; le roi avait mis ses soins à ce que, tout en reproduisant par ses dimensions la table consacrée auparavant à Dieu, elle fût, par l'art, la nouveauté et la beauté du travail, de beaucoup supérieure et digne de l'admiration générale. 10. Parmi les cratères, il y en avait deux en or, ornés de la base à la ceinture d'imbrications ciselées ; entre les écailles étaient serties des pierres variées, au dessus était un méandre haut d'une coudée[23], et fait d'un assemblage de pierres de toutes sortes, puis une rangée de rais, surmontée elle-même d'un lacs de losanges, semblables aux mailles d'un filet, et couvrant le vase jusqu'à l'orifice. Les intervalles furent remplis de très belles pierres de quatre doigts en forme de cabochons. Tout autour des bords du cratère étaient des enroulements de tiges et de fleurs de lis, des sarments de vigne disposés en cercle. Telle était la structure des deux cratères d'or, dont chacun avait la capacité d'une amphore. Les cratères d'argent avaient beaucoup plus d'éclat que des miroirs, l'image de ceux qui s'en approchaient s'y réfléchissait plus nettement. Le roi fit encore faire trente phiales où toutes les parties d'or qui n'étaient pas ornées de pierres précieuses reçurent une décoration de guirlandes de lierre et de feuilles de vignes ciselées. Voilà les oeuvres qui furent exécutées et dont la perfection était due sans doute à l'habileté des artistes admirables qui en furent les auteurs, mais bien plus encore au goût et à la générosité du roi. Car non seulement il donna aux ouvriers sans compter et libéralement tout l'argent nécessaire, mais encore, négligeant le soin des affaires publiques, il était souvent auprès d'eux et surveilla toute l'exécution : ce qui fut cause du soin qu'y apportèrent les artistes, car voyant l'intérêt qu'y prenait le roi, ils mirent à leur ouvrage un bien plus grand zèle. 11[24]. Telles furent les offrandes envoyées à Jérusalem par Ptolémée. Le grand-prêtre Éléazar les consacra dans le Temple, puis, après avoir comblé d'honneurs ceux qui les avaient apportées et les avoir chargés de présents pour le roi, il les renvoya. Quand ils furent revenus à Alexandrie, Ptolémée, ayant appris leur retour et l'arrivée des soixante-dix anciens, fit appeler ses envoyés Andréas et Aristée. Ceux-ci vinrent aussitôt, lui remirent les lettres qu'ils lui apportaient de la part du grand-prêtre et répondirent de vive voix à toutes ses questions[25]. Dans sa hâte de voir les vieillards venus de Jérusalem pour interpréter la loi, il fit renvoyer tous ceux qui se trouvaient là pour affaires de service, chose de sa part extraordinaire et inusitée ; car ceux qu'amenaient des motifs de ce genre étaient d’ordinaire reçus dans les cinq jours, et les ambassadeurs dans le mois. Ayant donc congédié tous ceux qui avaient affaire à lui, il attendit les envoyés d'Éléazar. Quand les vieillards eurent été introduits, avec les présents que le grand-prêtre les avait chargés de porter au roi, et les membranes sur lesquelles la loi était écrite en lettres d'or, il les interrogea sur leurs livres. Et lorsqu'ils les eurent sortis de leurs étuis et les lui eurent montrés, le roi admira combien les membranes étaient minces et les coutures invisibles (tant était parfait le mode d'assemblage des feuilles). Après les avoir longtemps contemplées, il leur dit qu'il les remerciait d'être venus, plus encore Eléazar qui les avait envoyés, et par dessus tout Dieu, dont ces livres contenaient la loi. Et comme les vieillards et les assistants s'écrièrent tout d'une voix qu'ils souhaitaient au roi toutes sortes de prospérités, l'excès de bonheur lui fit verser des larmes, signe naturel des grandes joies comme des grandes douleurs. Puis il commanda qu'on remît les livres à ceux qui en avaient la garde[26], embrassa les envoyés et leur dit qu'il avait cru juste de les entretenir d'abord de l'objet de leur mission ; ensuite, de les saluer eux-mêmes. Il ordonna que ce jour où il les avait reçus fût célébré et marqué entre tous dans l'année pour tout le reste de sa vie car il se trouva que c'était l'anniversaire même de celui où il avait battu Antigone dans un combat naval[27]. Il les fit manger avec lui et recommanda qu'on leur donnât les meilleurs logements près de la citadelle. 12. L'officier chargé de recevoir les étrangers[28], Nicanor, appela Dorothéos, l'intendant de ce service, et lui commanda de préparer pour chacun des envoyés tout ce qui était nécessaire à sa subsistance. Voici quel était le système adopté par le roi. Pour les envoyés de chaque ville, ayant un régime de vie spécial, il y avait un fonctionnaire chargé de s'en occuper[29] ; à leur arrivée il leur fournissait, suivant leurs coutumes, tout ce qu'il fallait pour que, bien traités, vivant de leur genre de vie ordinaire, ils fussent plus à leur aise, et n'eussent aucun ennui provenant d'un changement d'habitudes. C'est ce qui fut fait pour les envoyés d'Eléazar ; Dorothéos, maître d'hôtel fort exact, avait été préposé à cette tâche. Il régla tout ce qu'il fallait pour des réceptions de ce genre[30] et prépara pour eux deux rangées de places à table, comme l'avait ordonné le roi : celui-ci, en effet, voulant leur prodiguer tous les honneurs, fit placer la moitié d'entre eux à côté de lui, les autres à une table placée derrière la sienne. Après qu'ils eurent pris place, il ordonna à Dorothéos de les servir suivant les habitudes de tous ceux qui lui arrivaient de Judée. C'est pourquoi il congédia les hérauts sacrés, les sacrificateurs et tous ceux qui disaient d'ordinaire les prières, et comme parmi les envoyés se trouvait un prêtre, nommé Elisée[31], le roi le pria de faire les prières. Elisée, debout au milieu de tous, pria pour la prospérité du roi et de ses sujets ; puis tous avec joie poussèrent une bruyante acclamation ; après quoi ils ne songèrent plus qu'à festoyer et à manger les mets préparés pour eux. Le roi, après un intervalle qu'il jugea suffisamment long, se mit à causer philosophie et posa à chacun quelque question sur un problème naturel ; et comme les convives donnaient des explications claires et précises sur tout sujet qui leur était proposé[32], le roi, enchanté, prolongea le festin pendant douze jours ; si l'on veut savoir en détail ce qui fut dit dans ce banquet, on peut se renseigner dans le liste qu'Aristée écrivit à ce sujet[33]. 13. Le roi les admira fort, et le philosophe Ménédémos lui-même dit que la Providence gouvernait tout, ce qui expliquait l'éloquence et la beauté de leurs discours. Puis ils cessèrent de les interroger. Le roi déclara que leur présence seule lui avait fait déjà le plus grand bien, puisqu'il avait appris d'eux comment il fallait régner ; puis il commanda de leur donner à chacun trois talents, et de les conduire à leurs logements pour les faire reposer[34]. Au bout de trois jours, Démétrius les emmena, leur fit traverser la jetée de sept stades, passa le pont, puis remonta au nord, et les réunit dans une maison bâtie au bord de la mer, et dont la solitude était bien propre à l'étude. Quand il les eut amenés là, il les pria, comme ils étaient pourvus de tout ce dont ils avaient besoin pour traduire la loi, de procéder sans relâche à cette besogne. Ils mirent toute leur attention et tout leur zèle à la traduction de la loi. Ils s'en occupaient jusqu’à la neuvième heure ; puis ils la laissaient pour s'occuper des soins du corps : tout le nécessaire leur était abondamment fourni, et Dorothéos leur donnait de plus beaucoup de choses préparées pour le roi, par ordre de celui-ci. Le matin, ils venaient à la cour saluer Ptolémée, puis retournaient au même endroit, et, après s'être lavé les mains dans la mer et avoir fait leurs ablutions, ils se remettaient à la traduction de la loi. Quand la loi fut traduite et le travail de traduction terminé, ce qui dura soixante-douze jours, Démétrius rassembla tous les Juifs dans le lieu où les lois avaient été traduites, et, en présence également des interprètes, donna lecture de celles-ci. La multitude applaudit les vieillards qui avaient traduit la loi, et loua l’idée qu'avait eue Démétrius à qui ils étaient redevables ainsi de grands biens ; elle demanda qu'on donnât aussi la loi à lire à ses chefs. Et le prêtre[35], les anciens[36] et les chefs de la communauté, trouvant que la traduction était parfaite, demandèrent qu'elle restât telle, sans que rien y fût changé. Tous furent de cet avis, et l'on décida que si jamais quelqu'un découvrait quelque passage ajouté ou retranché à la loi, après nouvel examen et démonstration faite, il le corrigerait ; sage mesure, grâce à laquelle ce qui aurait été une fois jugé bon serait maintenu pour toujours[37]. 14. Le roi se réjouit vivement de la réalisation et des bons résultats de son projet. Mais quand les lois lui eurent été lues, sa satisfaction grandit de toute son admiration pour l'intelligence et la sagesse du législateur ; et il se mit à demander à Démétrius comment il se faisait qu'aucun des historiens ou des poètes n'avait parlé de ces lois si admirables. Démétrius répondit que personne n'avait osé en aborder la description à cause de leur origine divine et de leur sainteté, et que quelques-uns pour l'avoir tenté avaient été frappés par Dieu. Il cita Théopompe, qui, ayant voulu en parler, avait eu l'esprit troublé pendant plus de trente jours, puis avait apaisé Dieu pendant ses intervalles de lucidité, jugeant bien que c'était là l'auteur de sa folie ; il fut averti, d'ailleurs, en songe que ce malheur lui était arrivé parce qu'il avait touché à des choses divines et voulu les mettre à la portée du vulgaire ; quand il renonça à son projet, il reprit tout son bon sens. Démétrius dit encore au roi que l'on rapportait du poète tragique Théodecte qu'ayant voulu dans un de ses drames mentionner quelques paroles des livres saints, il avait été atteint de glaucome aux yeux et qu'après avoir reconnu la cause de ce mal, il en avait été délivré, une fois Dieu apaisé. 15. Le roi instruit de ces faits par Démétrius, comme on vient de le raconter, vénéra profondément ces livres et ordonna qu'on en prit le plus grand soin afin qu'ils demeurassent intacts. Il invita les traducteurs à revenir souvent de Judée pour le voir : leur visite leur serait profitable, tant pour les honneurs que pour les présents qu'elle leur rapporterait de sa part[38]. Il lui paraissait, en effet, juste, pour le moment, de leur rendre leur liberté, mais s'ils revenaient d'eux-mêmes, ils trouveraient un accueil aussi empressé que le méritait leur sagesse et que sa propre générosité serait capable de le leur faire. Il les congédia donc après avoir donné à chacun trois très beaux vêtements, deux talents d'or, une coupe d'un talent et la couverture de leur lit de banquet. Tels furent les présents qu'ils reçurent de lui. Au grand-prêtre Éléazar il envoya par leur entremise dix lits à pieds d'argent avec leur garniture, une coupe de trente talents, et de plus dix vêtements, une robe de pourpre, une riche couronne, cent pièces de toile de lin, et enfin des phiales, des plats, des vases à libation et deux cratères d'or destinés à être déposés dans le Temple. Il le pria par lettre, si quelques-uns des envoyés voulaient revenir le voir, de les y autoriser, car il attachait le plus grand prix au commerce des hommes instruits, et se trouvait heureux de dispenser ses dons à de tels personnages. Tels furent les honneurs et la gloire que reçurent les Juifs de Ptolémée Philadelphe.
III[39]
1. Séleucus Ier. Privilèges des Juifs d'Antioche, maintenus par Vespasien. - 2. Antiochus II. Les Juifs d'Ionie et Agrippa. – 3-4. Antiochus III conquiert la Palestine. Ses rescrits favorables aux Juifs. 2. Nous savons que Marcus Agrippa témoigna des sentiments analogues envers les Juifs. Comme les Ioniens s'agitaient contre eux, sollicitant d'Agrippa pour eux seuls la jouissance du droit de cité que leur[42] avait donné Antiochus, petit-fils de Séleucus, que les Grecs appellent Théos (Dieu), et demandaient que les Juifs s'ils étaient leurs compatriotes, adorassent aussi leurs dieux, un procès eut lieu, et les Juifs obtinrent de conserver leurs usages, sur le plaidoyer de Nicolas de Damas ; Agrippa déclara, en effet, qu'il n'avait pas le droit de ne rien innover. Si l'on veut se renseigner exactement sur cette affaire, il faut lire les livres CXXIII et CXXIV de Nicolas[43]. Du jugement d’Agrippa, il n'y a peut-être pas lieu de s'étonner, car notre peuple n'était pas alors en lutte contre les Romains ; mais on peut à bon droit admirer la générosité de Vespasien et de Titus et la modération dont ils firent preuve, après des guerres et des combats comme ceux qu'ils avaient soutenus contre nous. Je reprends mon récit au point où je l'avais laissé. 3. Sous Antiochus le Grand, roi d'Asie, les Juifs et les habitants de la Cœlésyrie eurent beaucoup à souffrir du ravage de leur territoire. Ce prince, en effet, étant en guerre avec Ptolémée Philopator et avec le fils de celui-ci, Ptolémée surnommé Epiphane, ses victoires comme ses défaites furent désastreuses pour ces peuples, dans les deux cas aussi maltraités ; semblables à un navire ballotté par la tempête et battu par le flot des deux côtés, ils se trouvaient placés entre les succès d'Antiochus et les retours en sens contraire de sa fortune. Antiochus cependant, ayant battu Ptolémée, gagna la Judée à sa cause[44]. Mais, à la mort de Ptolémée Philopator, son fils envoya contre les habitants de la Cœlé-Syrie une forte armée commandée par Scopas, qui s'empara de plusieurs de leurs villes et obtint par la force la soumission de notre peuple. Peu de temps après, Antiochus, rencontrant Scopas près des sources du Jourdain, le vainquit et détruisit une grande partie de son armée[45]. Plus tard, Antiochus s'étant emparé des villes de la Cœlé-Syrie que Scopas avait occupées et de Samarie, les Juifs se donnèrent à lui d'eux-mêmes, le reçurent dans leur ville, lui fournirent tout le nécessaire pour son armée et ses éléphants, et se joignirent à lui avec ardeur pour assiéger et combattre la garnison laissée par Scopas dans la citadelle de Jérusalem. Antiochus, jugeant donc juste de reconnaître le zèle et l'empressement que lui montraient les Juifs, écrivit à ses préfets et à ses amis, pour rendre témoignage aux Juifs des services qu'ils lui avaient rendus, et annoncer quels présents il avait résolu de leur faire en retour. Je citerai la lettre écrite à ce sujet aux préfets ; mais auparavant je veux indiquer comment Polybe de Mégalopolis confirme notre récit : en effet, dans le XVIe livre de son Histoire, voici ce qu'il dit[46] : « Le général de Ptolémée, Scopas, remonta vers le haut pays, et soumit, pendant l'hiver, le peuple juif ». Dans le même livre, il dit que, Scopas ayant été battu par Antiochus, « celui-ci s'empara de la Batanée, de Samarie, d'Abila et de Gadara, et peu après se donnèrent à lui ceux des Juifs qui habitent autour du sanctuaire qu'on appelle Jérusalem. Ayant beaucoup de choses à dire là-dessus, ajoute-t-il, et surtout en raison de la célébrité de ce sanctuaire, j'en remets le récit à un autre moment ». Tel est le langage de Polybe. Je reviens à mon propre récit après avoir mis tout d'abord sous les yeux du lecteur les lettres du roi Antiochus : « Le roi Antiochus à Ptolémée[47], salut. Comme les Juifs, dès que nous sommes entrés dans leur territoire, nous ont témoigné leurs bonnes dispositions à notre égard, comme à notre arrivée dans leur ville ils nous ont reçus magnifiquement et sont venus à notre rencontre avec leur sénat, ont abondamment pourvu à la subsistance de nos soldats et de nos éléphants et nous ont aidé à chasser la garnison égyptienne établie dans la citadelle, nous avons jugé bon de reconnaître de notre côté tous ces bons offices, de relever leur ville ruinée par les malheurs qu'entraîne la guerre, et de la repeupler en y faisant rentrer les habitants dispersés. Tout d'abord nous avons décidé, en raison de leur piété, de leur fournir pour leurs sacrifices une contribution de bestiaux propres à être immolés, de vin, d'huile, et d'encens, pour une valeur de vingt mille drachmes, ... artabes sacrées de fleur de farine de froment, mesurées suivant la coutume du pays, quatorze cent soixante médimnes de blé[48], et trois cent soixante-quinze médimnes de sel. Je veux que toutes ces contributions leur soient remises, suivant mes instructions, que l'on achève les travaux du Temple, les portiques, et tout ce qui pourrait avoir besoin d'être réédifié. Les bois seront pris en Judée même ou chez les autres peuples, et au Liban, sans être soumis à aucune taxe ; de même les autres matériaux nécessaires pour enrichir l'ornementation du Temple. Tous ceux qui font partie du peuple juif vivront suivant leurs lois nationales ; leur sénat, les prêtres, les scribes du Temple, les chanteurs sacrés, seront exemptés de la capitation, de l'impôt coronaire et des autres taxes. Et pour que la ville soit plus vite repeuplée, j'accorde à ceux qui l'habitent actuellement et à ceux qui viendront s'y établir jusqu'au mois d'Hyperberotaios une exemption d'impôts pendant trois ans. Nous les exemptons en plus pour l'avenir du tiers des impôts, afin de les indemniser de leurs pertes. Quant à ceux qui ont été enlevés de la ville et réduits en esclavage, nous leur rendons la liberté à eux et à leurs enfants, et nous ordonnons qu'on leur restitue leurs biens[49]. 4. Tel était le contenu de cette lettre. De plus, dans sa vénération pour le Temple. Antiochus publia dans tout le royaume un décret ainsi conçu : « Aucune personne étrangère ne pourra pénétrer dans l'enceinte du Temple interdite aux Juifs eux-mêmes, sauf à ceux qui se sont purifiés selon l'usage et leur loi nationale[50]. Défense est faite d'introduire dans la ville ni chair de cheval, ni chair de mulet, d'âne sauvage ou apprivoisé, de panthère, de renard, de lièvre, et en général d'animaux interdits aux Juifs ; on ne pourra ni introduire les peaux de ces animaux, ni en élever aucun dans la ville. Seuls sont autorisés les sacrifices offerts suivant les rites traditionnels et qui doivent rendre Dieu favorable. Quiconque transgressera ces ordres, paiera aux prêtres une amende de trois mille drachmes d'argent[51]. Le roi nous donna aussi un témoignage de bienveillance et de confiance, lorsque, au moment où il se trouvait dans les satrapies de la Haute Asie, il eut connaissance d’un soulèvement en Phrygie et en Lydie ; il ordonna alors à Zeuxis, son général et l'un de ses amis intimes, de transporter quelques-uns des nôtres de Babylone en Phrygie[52]. Il lui écrivit en ces termes : « Le roi Antiochus à Zeuxis son père, salut[53]. Si tu es en bonne santé, c'est bien ; moi-même, je me porte bien. Ayant appris que les habitants de Lydie et de Phrygie se livraient à des mouvements séditieux, j'ai pensé que le fait méritait une grande attention de ma part ; j'ai pris conseil de mes amis sur ce qu'il convient de faire, et j'ai décidé de tirer de Mésopotamie et de Babylone, pour les envoyer dans les garnisons et les places les plus importantes, deux mille familles juives avec leur équipement. Je suis persuadé, en effet, qu'ils seront de bons gardiens de nos intérêts à cause de leur piété envers Dieu, et je sais que mes ancêtres ont éprouvé leur fidélité et leur prompte obéissance aux ordres reçus. Je veux donc, bien que la chose soit difficile, qu'on les transporte, avec la promesse de les laisser vivre suivant leurs propres lois. Quand tu les auras amenés dans les lieux indiqués, tu donneras à chaque famille un emplacement pour bâtir une maison, un champ pour labourer et planter des vignes, et tu les laisseras pendant dix ans exempts de tout impôt sur les produits de la terre. Et jusqu'à ce qu'ils récoltent les produits de la terre, qu'on leur distribue du blé pour la nourriture de leurs esclaves. Que l’on donne aussi tout ce qui est nécessaire à ceux qui pourvoient à ce service (?)[54] afin qu'en reconnaissance de notre bonté ils montrent plus de zèle pour nos intérêts. Veille aussi avec tout le soin possible sur ce peuple, afin qu'il ne soit molesté par personne[55] ». - Ces témoignages suffiront, je pense, pour établir l'amitié d’Antiochus le Grand envers les Juifs[56].
IV[57]
1. La Judée rendue à l'Égypte. Le grand-prêtre Onias II. - 2-5. Histoire du fermier d'impôts Joseph, neveu d'Onias. - 6-9. Histoire d'Hyrcan, fils de Joseph. - 10. Les grands-prêtres Simon II et Onias III. Lettre du roi de Sparte Areios. - 11. Fin d'Hyrcan. 1. Antiochus fit ensuite amitié avec Ptolémée et traita avec lui ; il lui donna en mariage sa fille Cléopâtre, et lui abandonna à titre de dot la Cœlé-Syrie, Samarie, la Judée, la Phénicie[58]. Le produit des impôts ayant été partagé entre les deux souverains[59], les principaux de chaque pays affermèrent la levée des taxes, chacun dans leur patrie, et payèrent aux souverains la somme fixée. Vers ce même temps, les Samaritains, que la fortune favorisait, firent beaucoup de tort aux Juifs, dévastant leur territoire, et enlevant des prisonniers[60] ; ces événements se passèrent sous le grand-prêtre Onias. Après la mort d'Eléazar, en effet, son oncle Manassès lui avait succédé dans la charge de grand-prêtre ; celui-ci mort, elle passa à Onias, fils de Simon surnommé le Juste[61]. Simon était le frère d'Eléazar, comme je l'ai dit plus haut. Cet Onias était d'intelligence courte et dominé par l'amour de l'argent ; aussi, comme il n'avait pas acquitté l'impôt de vingt talents d'argent que ses pères payaient aux rois, sur leurs propres revenu', au nom du peuple, il fût cause que le roi Ptolémée[62] entra dans une grande colère. Ptolémée envoya un messager à Jérusalem, reprochant à Onias de n'avoir pas payé l'impôt, et menaçant, s'il ne recevait pas cette somme, de partager le territoire juif en lots et d'y envoyer des soldats en guise de colons. Les Juifs, en entendant ces menaces du roi, furent épouvantés, mais rien ne put émouvoir Onias, aveuglé par son avarice. 2. Il y avait alors un certain Joseph, jeune encore, mais jouissant déjà auprès des habitants de Jérusalem de la réputation d'un homme grave, prudent et juste ; il était le fils de Tobie et d'une sœur du grand-prêtre Onias. Sa mère lui avait fait savoir la présence de l'envoyé - car il se trouvait alors en voyage à Phichola[63], village auquel il appartenait, - il revint à la ville et reprocha à Onias de ne pas se soucier du salut de ses concitoyens, et de vouloir mettre le peuple en danger, par son refus de payer les sommes en considération desquelles il avait été placé à la tête du peuple et nommé grand-prêtre[64]. S'il était attaché à l'argent, au point de supporter, par avarice, de voir sa patrie en danger et ses compatriotes exposés à n'importe quelles souffrances, il n'avait qu'à se rendre auprès du roi et lui demander la remise soit du tout, soit de partie de la somme. Onias répondit qu'il ne tenait pas au pouvoir et qu'il était prêt, si la chose était possible, à déposer la grande-prêtrise, refusant d'ailleurs de se rendre auprès du roi, car il ne se souciait nullement de cette affaire ; Joseph lui demanda alors la permission de partir en ambassade auprès de Ptolémée au nom de la nation ; Onias l'accorda. Joseph monta donc au Temple, appela le peuple à l'assemblée et pria les citoyens de ne se laisser ni troubler ni effrayer par l'indifférence de son oncle Onias à leur égard; mais, tout au contraire1 d'avoir l'esprit tranquille et de bannir leurs tristes prévisions[65] ; il promettait, en effet, de se rendre en ambassade auprès du roi et de le persuader qu'ils n'avaient rien fait de mal. La foule, à ces paroles, remercia Joseph ; celui-ci, descendant du Temple, donna chez lui l'hospitalité à l'envoyé de Ptolémée, le combla de riches présents, et après l'avoir généreusement traité pendant plusieurs jours, le renvoya au roi, ajoutant qu'il le suivrait de près lui-même. Car il était d'autant plus disposé à ce voyage auprès du roi que l'envoyé l'y poussait et l'encourageait à aller en Égypte, l'assurant qu'il obtiendrait de Ptolémée tout ce qu il demanderait : cet homme en effet s'était épris de la droiture et de la dignité de caractère de Joseph. 3. L'envoyé, de retour en Egypte, raconta au roi l'entêtement d'Onias, et lui parla de la haute valeur de Joseph qui allait venir pour excuser le peuple, dont il était le patron[66], des fautes qu'on lui reprochait ; il fit du jeune homme tant d'éloges, qu'il disposa le roi et sa femme Cléopâtre à la bienveillance pour Joseph, avant même que celui-ci fût arrivé. Joseph envoya auprès de ses amis de Samarie[67] pour emprunter de l'argent, et après avoir préparé tout ce qu'il fallait pour son voyage, vêtements, vaisselle, bêtes de somme, ce qui lui coûta environ vingt mille drachmes, il se rendit à Alexandrie. Il se trouva qu'à ce même moment tous les principaux citoyens et les magistrats des villes de Syrie et de Phénicie s'y rendaient aussi pour la ferme des impôts, que chaque année le roi vendait aux plus puissants, dans chaque ville. Ceux-ci, lorsqu'ils virent Joseph sur la route, raillèrent sa pauvreté et sa simplicité. Mais Joseph, à son arrivée à Alexandrie, ayant appris que Ptolémée était à Memphis, s'avança à sa rencontre. Le roi était assis dans son char avec sa femme et son ami Athénion, celui-là même qui avait été envoyé à Jérusalem et hébergé par Joseph ; quand Athénion vit ce dernier, il le fit aussitôt connaître au roi, disant que c'était là le jeune homme dont, à son retour de Jérusalem, il lui avait vanté la bonté et la générosité. Ptolémée l'embrassa alors le premier, le fit monter dans son char, et, dès que Joseph fut assis, se répandit en reproches sur les procédés d'Onias. « Pardonne-lui, dit alors Joseph, en considération de sa vieillesse ; car tu sais certainement que vieillards et enfants ont souvent pareille intelligence. Mais nous, les jeunes, nous te donnerons pleine satisfaction, et tu n'auras aucun reproche à nous faire ». Le roi, charmé de la grâce et de l'enjouement du jeune homme, se prit pour lui d'affection comme s'il le connaissait déjà depuis longtemps ; il l'invita à s'installer dans son palais et à partager chaque jour son repas. Quand le roi fut revenu à Alexandrie, les grands de Syrie, voyant Joseph assis à ses côtés, en conçurent un vif dépit. 4. Lorsque le jour fut venu où l'on devait affermer aux enchères les impôts des villes, ceux qui par leurs dignités occupaient le premier rang dans leur patrie se présentèrent pour les acheter. Les offres s'élevèrent à huit mille talents pour les impôts de la Cœlé-Syrie, de la Phénicie, de la Judée avec Samarie ; Joseph s'approchant alors reprocha aux acheteurs de s'être concertés pour offrir au roi un prix aussi faible des impôts il déclara que lui-même se faisait fort de donner le double, et en outre de livrer au roi les biens de ceux qui auraient manqué envers sa maison ; en effet, ces biens étaient adjugés avec les impôts. Le roi l'écouta avec plaisir et se déclara prêt à lui adjuger la ferme des impôts, puisqu'il y gagnerait une augmentation de revenus, mais demanda s'il avait des garants à lui fournir. Joseph répondit avec beaucoup d'esprit : « Je vous fournirai de braves gens dont vous ne pourrez pas vous défier ». Le roi l'ayant prié de dire qui ils étaient : « Je vous donne comme garants, ô roi, toi-même et ta femme, chacun pour la part qui revient à l'autre ». Ptolémée rit, et lui permit de prendre les impôts sans caution. Cette faveur chagrina vivement ceux qui étaient venus des villes en Egypte, car ils se sentirent relégués au second rang. Et ils retournèrent chacun dans leur patrie, avec leur courte honte. 5. Joseph obtint du roi deux mille soldats d'infanterie, car il avait demandé de la force pour mettre à la raison ceux qui dans les villes mépriseraient son autorité ; et après avoir emprunté à Alexandrie, aux amis du roi, cinq cents talents, il partit pour la Syrie. Arrivé à Ascalon, il réclama le paiement de l'impôt aux habitants ; ceux-ci refusèrent de rien donner et même l'insultèrent ; alors il s'empara des principaux d'entre eux, en tua une vingtaine, saisit leurs biens, environ mille talents, et les envoya au roi en lui faisant savoir ce qui était arrivé. Ptolémée admira sa décision, loua sa conduite et lui donna carte blanche. Les Syriens, à cette nouvelle, furent épouvantés, et, ayant sous les yeux, comme un exemple bien fait pour décourager la désobéissance, le sort des victimes d'Ascalon, ils ouvrirent leurs portes, reçurent Joseph avec empressement et payèrent les tributs. Les habitants de Scythopolis cependant essayèrent de l'insulter et de lui refuser les impôts, qu'ils payaient auparavant sans difficulté ; là aussi il fit mettre à mort les principaux et envoya leurs biens au roi. Quand il eut rassemblé beaucoup d'argent et fait de gros bénéfices sur la ferme des impôts, il en usa pour affermir la puissance qu'il possédait, jugeant prudent de faire servir les biens qu'il avait acquis à conserver ce qui avait été la source et l'origine de sa présente fortune ; il envoya donc sous main de nombreux présents au roi, à Cléopâtre, à leurs amis, et à tous ceux qui étaient puissants à la cour, achetant ainsi leur bienveillance. 6. Il jouit de cette prospérité pendant vingt-deux ans, et devint père de sept fils, d'une première femme, et, de la fille de son frère Solymios, d'un fils appelé Hyrcan. Voici à quelle occasion il épousa sa nièce. Il vint un jour à Alexandrie en compagnie de son frère et de la fille de celui-ci qui était en âge d'être mariée, et que Solymios voulait faire épouser par quelque Juif occupant une haute situation. A un souper chez le roi, une danseuse entra dans la salle du banquet, si belle que Joseph s'en éprit et fit part de son amour à son frère, le priant, puisque la loi interdisait aux Juifs de s'unir à une femme étrangère, de l'aider à cacher sa faute et de se faire son complice pour lui permettre de satisfaire sa passion. Le frère accepta volontiers cette mission ; puis, ayant paré sa fille, il la conduisit la nuit venue à Joseph et lui fit partager sa couche. L'ivresse empêcha Joseph de reconnaître la vérité, il passa donc la nuit avec la fille de son frère ; et la chose s'étant renouvelée plusieurs fois, sa passion ne fit que croître. Il déclara alors à son frère que son amour pour cette danseuse risquait de lui faire perdre la vie, car peut-être le roi ne voudrait pas la lui céder. Son frère lui répondit de ne pas se mettre en peine : il pouvait posséder en toute sécurité celle qu'il aimait et la prendre pour femme ; et il lui révéla la vérité, ajoutant qu'il avait mieux aimé voir sa propre fille déshonorée que de regarder d'un oeil indifférent Joseph tomber dans la honte. Joseph le loua de son amour fraternel et épousa sa nièce, dont il eut un fils appelé Hyrcan, comme nous l'avons dit plus haut. A peine âgé de treize ans, cet enfant montra un courage et une intelligence naturels tels que ses frères conçurent contre lui une violente jalousie, car il était très supérieur à eux et bien digne d'exciter l'envie. Joseph, voulant savoir lequel de ses fils était bien doué, les envoya successivement aux maîtres qui passaient alors pour les meilleurs : tous les aînés, par suite de leur paresse et de la mollesse qu'ils apportaient au travail, lui revinrent bornés et ignorants. Après cela, il envoya le plus jeune de tous, Hyrcan, avec trois cents paires de bœufs, à deux jours de marche dans le désert, pour ensemencer un terrain ; il avait auparavant caché les courroies d'attelage. Hyrcan, arrivé à l'endroit désigné et n'ayant pas les courroies, refusa de suivre l'avis des toucheurs de bœufs, qui lui conseillaient de les envoyer chercher auprès de son père : il jugea qu'il ne devait pas perdre son temps à attendre les envoyés, et imagina un coup de maître, bien au-dessus de son âge. Il tua dix paires de bœufs, distribua les chairs aux ouvriers, puis, découpant les peaux, en fit des courroies avec lesquelles il lia les jougs ; ayant ainsi ensemencé le terrain, comme l'en avait chargé son père, il revint auprès de celui-ci. A son retour, son père, charmé de sa présence d'esprit, loua son intelligence éveillée et sa hardiesse, et l'aima encore davantage, comme s'il était seul véritablement son fils, au grand dépit des frères d'Hyrcan. 7. Vers ce temps Joseph apprit qu'un fils était né au roi Ptolémée[68], et que tous les grands de Syrie et du pays soumis au roi, voulant célébrer par des fêtes le jour de la naissance de l'enfant, se rendaient en grand appareil à Alexandrie. Retenu lui-même par la vieillesse, il pressentit ses fils pour savoir si l'un d'entre eux voulait se rendre auprès du roi. Les aînés refusèrent, alléguant qu'ils se trouvaient trop sauvages pour paraître en pareille compagnie, et lui conseillèrent d'envoyer leur frère Hyrcan. Le conseil plut à Joseph ; il fit appeler Hyrcan et lui demanda s'il pouvait se rendre auprès du roi et s'il y était disposé. Hyrcan promit d'y aller et assura qu'il ne lui faudrait pas beaucoup d'argent pour le voyage : il vivrait si économiquement que deux mille drachmes lui suffiraient ; Joseph se réjouit de l'esprit de modération de son fils. Peu après le jeune homme conseilla à son père de ne pas envoyer au roi des présents de Jérusalem même, mais de lui donner seulement une lettre pour son intendant à Alexandrie, afin que celui-ci lui remit de l'argent pour acheter ce qu'il trouverait de plus beau et de plus riche. Joseph, estimant la dépense nécessaire pour les présents du roi à dix talents, et louât le sage conseil de son fils, écrivit à son intendant Arion, qui avait à Alexandrie la gestion de tous ses biens, dont le montant n'était pas moindre de trois mille talents ; car Joseph envoyait à Alexandrie l'argent qu'il gagnait en Syrie, et, quand arrivait le terme fixé pour payer au roi les impôts, il écrivait à Arion de faire le versement. Hyrcan, muni de la lettre qu'il avait demandée à son père pour Arion, se mit donc en route pour Alexandrie. Dès qu'il fut parti, ses frères écrivirent à tous les amis du roi de le tuer. 8. Arrivé à Alexandrie, Hyrcan remit à Arion sa lettre et celui-ci lui demanda combien de talents il voulait, pensant qu'il allait lui en demander dix ou au peu plus ; mais Hyrcan répondit qu'il lui en fallait mille. Arion s'emporta, lui reprocha de vouloir mener une vie de prodigue, lui remontra comment son père avait amassé cette fortune, aux prix de quelles peines et de quelle résistance à ses convoitises, et l'adjura d'imiter celui auquel il devait le jour ; il ajouta qu'il ne lui donnerait pas plus de dix talents, et encore devaient-ils être employés aux présents du roi. Le jeune homme se mit en colère et fit jeter Arion aux fers. La femme d'Arion raconta la chose à Cléopâtre, auprès de qui Arion était en grande faveur, et la pria de faire des remontrances au jeune homme ; Cléopâtre rapporta tout au roi. Ptolémée dépêcha alors un messager à Hyrcan pour lui dire qu'il s'étonnait qu'envoyé auprès de lui par son père, il ne se fût pas encore présenté devant lui, et de plus qu'il eût fait enchaîner son intendant ; il lui ordonnait de venir s'expliquer. Hyrcan répondit, assure-t-on, à l'envoyé du roi qu'il y avait dans son pays une coutume défendant à celui qui célèbre une fête de naissance[69] de goûter aux viandes avant d'être allé au Temple et d'avoir sacrifié à Dieu ; par analogie, s'il ne s'était pas encore rendu auprès du roi, c'est qu'il attendait de pouvoir porter les présents de son père à celui qui l'avait comblé de bienfaits. Quant à l'esclave, il l'avait châtié pour n'avoir pas exécuté ses ordres ; car peu importait qu'un maître fût grand ou petit : « Si nous ne châtions pas les gens de cette sorte, ajouta-t-il, prends garde toi-même de voir ton pouvoir méprisé par tes sujets ». Cette réponse fit rire Ptolémée, qui admira la fierté du jeune homme. 9. Arion, ayant appris les dispositions du roi pour Hyrcan et comprenant qu'il n'avait plus de secours à en espérer, donna les mille talents au jeune homme et fut délivré de ses chaînes. Trois jours après Hyrcan vint saluer les souverains. Ceux-ci le virent avec plaisir et l'invitèrent gracieusement à leur table en l'honneur de son père. Mais Hyrcan, s'étant rendu secrètement chez les marchands d'esclaves, leur acheta cent jeunes hommes instruits, à la fleur de l'âge, au prix d'un talent chacun, et cent jeunes filles au même prix. Quand il fut invité à dîner chez le roi, il s'y trouva avec les premiers du pays, et fut relégué au bout de la table, traité comme un enfant sans importance par ceux qui distribuaient les places suivant le rang de chacun. Et tous ceux qui assistaient au repas se plurent à accumuler devant lui les os de leurs portions, après en avoir enlevé les chairs, au point d'en remplir sa table ; Tryphon, qui était le bouffon du roi chargé d'égayer les banquets par les rires et les facéties, s'approche alors de la table du roi, à l'instigation des convives, et lui dit : « Tu vois, ô maître, tous les os amoncelés devant Hyrcan ? Cela peut te donner une idée de ce que son père a fait de la Syrie ; il l'a dépouillée tout entière, comme celui-ci les os de leur chair ». Le roi rit de la boutade de Tryphon et demanda à Hyrcan pourquoi il avait tant d'os devant lui ? « Rien de plus naturel, seigneur, répondit Hyrcan, car les chiens mangent les os avec la chair, comme ont fait ceux-ci (et il désignait les convives qui n'avaient rien devant eux), tandis que les hommes mangent la chair et rejettent les os, ce que je viens de faire, en ma qualité d'homme ». Le roi admira l'habileté de cette réponse et voulut que tous, à son exemple, applaudissent tant d'esprit. Le lendemain, Hyrcan s'étant rendu chez tous les amis du roi et les hommes importants de la cour, les salua, et s'informa auprès de leurs serviteurs du présent que chacun d'eux avait l’intention de faire au roi pour fêter la naissance de son fils. Les serviteurs répondirent que les uns devaient donner dix talents par tête, les gens en place plus ou moins, suivant la fortune de chacun d'eux ; Hyrcan feignit d'avoir un vif chagrin de ne pouvoir apporter un présent aussi considérable : car il n'avait pas plus de cinq talents, disait-il. Les serviteurs s'empressèrent de rapporter ce propos à leurs maîtres, et ceux-ci se réjouirent à la pensée que Joseph allait être mal vu et tomber en disgrâce auprès du roi pour l'insuffisance de son présent. Au jour fixé, tous apportèrent au roi leur offrande : ceux qui croyaient faire un très beau présent n'apportèrent pas plus de vingt talents ; Hyrcan prit les cent jeunes gens et les cent jeunes filles qu'il avait achetés, leur donna à chacun à porter un talent et les conduisit, les garçons au roi, les filles à Cléopâtre. Tous furent émerveillés, et les souverains eux-mêmes, de la richesse de ce présent qui dépassait toute attente ; Hyrcan fit aussi aux amis et aux domestiques du roi des présents d'une valeur de plusieurs talents, afin d'échapper au périt qui le menaçait de leur part : car ses frères leur avaient mandé de le faire périr. Ptolémée, ayant admiré la générosité du jeune homme, l'invita à choisir la récompense qu'il voudrait. Hyrcan ne lui demanda que d'écrire à son sujet à son père et à ses frères. Après l'avoir comblé d'honneurs et de riches présents, Ptolémée écrivit donc à son père, à ses frères, à tous ses généraux et intendants, et le congédia. Quand les frères d'Hyrcan apprirent comment il avait été traité par le roi, et qu'il revenait couvert d'honneurs, ils allèrent à sa rencontre pour le tuer, à la connaissance de leur père. Car Joseph, irrité des dépenses qu'il avait faites pour les présents, ne se souciait pas de le sauver ; il cachait sa colère cependant contre son fils, par crainte du roi. Ses frères l'avant donc attaqué, Hyrcan tua plusieurs de ceux qui les accompagnaient, et deux d'entre eux ; les autres se sauvèrent à Jérusalem auprès de leur père. Mais quand il arriva à la ville, voyant que personne ne venait le recevoir, il prit peur et se retira au delà du Jourdain, où il s'établit, et vécut des taxes qu'il levait sur les barbares. 10. A cette époque régnait en Asie Séleucus, surnommé Sôter (le Sauveur), fils d'Antiochus le Grand[70]. C'est alors que le père d'Hyrcan, Joseph, mourut ; c'était un homme honnête, de grand caractère, qui avait retiré le peuple juif de la pauvreté et d'une situation précaire[71] et l'avait élevé à une plus brillante fortune, en percevant pendant vingt-deux ans les impôts de la Syrie, de la Phénicie et de Samarie. Son oncle Onias mourut aussi, laissant la grande-prêtrise à son fils Simon. A la mort de ce dernier, son fils Onias hérita de sa charge ; c'est à lui que le roi des Lacédémoniens Areios envoya une ambassade et une lettre, dont voici la copie[72] : « Le roi des Lacédémoniens, Areios, à Onias, salut. Nous avons par hasard trouvé un écrit d'après lequel les Juifs et les Lacédémoniens seraient de même race et de la famille d'Abraham. Il est donc juste qu'étant nos frères vous envoyiez vers nous pour nous faire connaître vos désirs. Nous en ferons autant nous-mêmes, nous confondrons désormais vos intérêts avec les nôtres, nous considérerons nos affaires comme les nôtres. Démotelès, le courrier, vous transmettra cette lettre. L'écriture est carrée : le cachet représente un aigle enserrant un serpent[73]. » 11[74]. Tel était le contenu de la lettre envoyée par le roi des Lacédémoniens. Après la mort de Joseph, ses fils provoquèrent la discorde dans le peuple. Les aînés ayant déclaré la guerre à Hyrcan, qui était le plus jeune fils de Joseph, le peuple se divisa. Le plus grand nombre des citoyens prirent le parti des aînés, avec le grand-prêtre Simon, que décida sa parenté avec eux[75]. Hyrcan renonça à revenir jamais à Jérusalem ; il s'établit donc au delà du Jourdain et guerroya sans trêve contre les Arabes, dont il tua ou fit prisonniers un grand nombre. Il se bâtit une forteresse fort solide, tout en marbre blanc jusqu'au toit, la décora d'énormes figures sculptées et l'entoura d'un fossé large et profond. Dans la montagne située en face, il ménagea, en creusant les rochers qui faisaient saillie, des cavernes de plusieurs stades de longueur : dans ces cavernes, il disposa des chambres, les unes pour les repas, les autres pour dormir et habiter, et amena des eaux courantes qui faisaient le charme et l'ornement de cette résidence. Il fit cependant l'entrée de ces cavernes assez petite pour ne livrer passage qu'à un homme seulement à la fois, sans plus ; il prit toutes ces précautions en vue de sa propre sûreté, pour n'être pas en danger d'être pris par ses frères s'ils l'assiégeaient. Il construisit aussi des fermes de grandes dimensions, qu'il orna de vastes parcs. Ayant ainsi disposé cet endroit, il l'appela Tyr. Ce lieu se trouve entre l'Arabie et la Judée, au delà du Jourdain, non loin de l'Hesbonitide[76]. Il resta le maître de cette région pendant sept ans, tout le temps que Séleucus régna en Syrie[77]. A la mort de ce roi, son frère Antiochus, surnommé Epiphane, lui succéda sur le trône. Ptolémée, roi d'Égypte, surnommé aussi Epiphane, mourut également[78], laissant deux enfants encore en bas âge, dont l'aîné était surnommé Philométor et le plus jeune Physcon. Hyrcan, voyant la puissance d'Antiochus et craignant, s'il était fait prisonnier par lui, d'être puni pour sa conduite à l’égard des Arabes, se donna la mort de ses propres mains. Sa fortune entière fut confisquée par Antiochus[79].
V
[80]
1. Les grands-prêtres Jason et Ménélas. Hellénisation de Jérusalem. - 2. Antiochus Épiphane et l'Égypte. - 3. Premier pillage de Jérusalem. - 4. Deuxième pillage. Abolition du culte juif. - 5. Le temple des Samaritains consacré à Zeus Hellénios. 1[81]. Vers le même temps, Onias, le grand-prêtre, étant mort aussi, son frère reçut d'Antiochus la grande-prêtrise ; car le fils que laissait Onias était encore en bas âge. Nous raconterons en temps voulu tout ce qui a trait à cet enfant[82]. Jésus, - c'était le frère d'Onias, - fut bientôt privé de la grande-prêtrise : le roi, s'étant irrité contre lui, donna la charge à son plus jeune frère, qui s'appelait Onias ; Simon avait eu, en effet, trois fils, et tous trois furent grands-prêtres, comme je l'ai montré. Jésus changea son nom en celui de Jason, et Onias fut appelé Ménélas. Jésus, le précédent grand-prêtre, se révolta contre Ménélas, qui avait été nommé après lui ; le peuple s'étant divisé entre les deux, les fils de Tobie embrassèrent le parti de Ménélas, mais la plus grande partie de la nation prit fait et cause pour Jason. Ménélas et les fils de Tobie, maltraités par Jason, se réfugièrent auprès d'Antiochus et lui déclarèrent qu'ils étaient décidés à abandonner leurs lois nationales et leur propre constitution, pour suivre les volontés du roi et adopter une constitution grecque. Ils lui demandèrent donc de leur permettre de construire un gymnase à Jérusalem ; l'autorisation obtenue, ils se mirent aussi à dissimuler leur circoncision, afin que, même nus, ils ressemblassent aux Grecs ; et en tout, renonçant à leurs usages nationaux, ils se mirent à imiter les autres peuples[83]. 2[84]. Antiochus, voyant les affaires de son royaume marcher à souhait, résolut de faire une expédition contre l'Egypte, dont il convoitait la possession, méprisant les fils de Ptolémée, encore trop faibles, et incapables de gouverner un pareil royaume. Il marcha donc avec des forces considérables contre Péluse, et, après avoir circonvenu par la ruse Ptolémée Philométor, envahit l'Egypte ; arrivé dans les environs de Memphis, il prit la ville et marcha sur Alexandrie pour l'assiéger, s'en emparer et mettre la main sur Ptolémée qui y régnait. Mais il fut repoussé non seulement d'Alexandrie, mais de l'Egypte entière, les Romains l'ayant averti d'avoir à quitter le pays, comme je l'ai déjà rapporté ailleurs[85]. Je raconterai en détail ce qui concerne ce roi, et comment il s'empara de la Judée et du Temple, car, ayant déjà parlé de ces faits sommairement dans mon premier ouvrage[86], je trouve bon d'en reprendre maintenant le récit plus exact.
VI
1. Mattathias et ses fils. - 2. Révolte et succès de Mattathias. - 3-4. Sa mort. Judas Macchabée lui succède. 1[95]. Vers le même temps, habitait au bourg de Modéï, en Judée, un certain Mattathias, fils de Jean, fils de Siméon, fils d'Asamonée[96], prêtre de la classe de Joarib, de Jérusalem. Il avait cinq fils, Jean, appelé Gaddès, Simon, appelé Thatis, Judas, appelé Macchabée, Eléazar, appelé Auran, et Jonathas, appelé Apphous. Ce Mattathias déplorait devant ses enfants l'état des affaires, le pillage de la ville et du Temple, les malheurs du peuple, en leur disait qu'il valait mieux pour eux mourir fidèles aux lois nationales que de vivre dans une pareille ignominie. 3[101]. Après avoir exercé le commandement pendant un an, Mattathias tomba malade ; il fit alors venir ses fils, et quand il les vit réunis autour de lui : « Mes enfants, leur dit-il, je pars pour le voyage fixé par le destin ; je vous laisse dépositaires de ma pensée, et vous prie de ne pas en être les gardiens infidèles, mais d'avoir toujours devant les yeux le but poursuivi par celui qui vous a engendrés et élevés : sauver les coutumes nationales, restaurer notre vieille constitution menacée de disparaître, et ne pas faire cause commune avec ceux qui, de gré ou de force, la trahissent. En dignes fils de votre père, restez au dessus de toute violence et de toute contrainte, préparez vos âmes à mourir pour nos lois, s'il le faut ; songez que la divinité, vous voyant tels, ne vous oubliera pas, mais que, admirant votre courage, elle saura le récompenser, et vous rendra la liberté, dans laquelle vous vivrez enfin, jouissant en toute sécurité de vos coutumes, Car notre corps est mortel et périssable, et c'est par le souvenir de nos actions que nous conquérons l'immortalité ; je veux qu'épris d'elle vous en recherchiez la gloire, vous attachant aux plus nobles desseins, et n'hésitant pas à y sacrifier votre vie. Je vous conjure surtout de rester unis, et si l'un de vous se trouve avoir sur les autres quelque supériorité en un point, de le seconder volontiers, de manière a utiliser vos talents respectifs. Vous choisirez pour père votre frère Simon, le plus intelligent d'entre vous, et vous suivrez ses conseils ; vous prendrez comme général Macchabée, pour son courage et sa vigueur ; car il défendra le peuple et écartera l'ennemi, Admettez auprès de vous les hommes justes et pieux, et vous augmenterez ainsi votre force. » 4[102]. Après avoir ainsi parlé à ses fils et prié Dieu de combattre avec eux et de rendre à son peuple ses coutumes, il mourut ; il fut enterré dans le bourg de Modéï et l'affliction du peuple fut profonde. Son fils Judas, appelé aussi Macchabée, prit la direction des affaires : c'était en l'année cent quarante-six[103]. Avec l'aide dévouée de ses frères et des autres citoyens, il chassa l'ennemi du pays, fit périr ceux de ses compatriotes qui avaient violé la loi et purifia la terre de toute souillure.
VII
1. Judas Macchabée bat Apollonios, puis Séron. - 2-4. Lysias régent. Victoire de Judas à Emmaüs. - 5. Lysias battu à Bethsoura. – 6-7. Restauration du culte du Temple. Institution de la fête de Hanoucca. 1[104]. A ces nouvelles, Apollonios, gouverneur de Samarie[105], marcha contre Judas avec ses forces. Judas vint à sa rencontre, l'attaqua et tua un grand nombre d'ennemis, parmi lesquels le général Apollonios lui-même, auquel il enleva l'épée dont celui-ci se servait d'ordinaire[106] ; il en blessa un plus grand nombre et revint chargé d'un important butin provenant du pillage de leur camp. Séron, gouverneur de Cœlé-Syrie[107], ayant appris que nombre d'habitants s'étaient ralliés à Judas, et que celui-ci avait rassemblé des forces considérables pour livrer bataille et soutenir la guerre, résolut de faire une expédition contre lui ; car il convenait, pensait-il, d'essayer de châtier ceux qui transgressaient les ordres du roi. Il réunit donc toutes les troupes qu'il avait à sa disposition, et s'étant adjoint les Juifs fugitifs et renégats, marcha contre Judas ; il s'avança jusqu'à Baithora, bourg de Judée, où il campa[108]. Judas, qui s'était porté à sa rencontre dans l'intention d'en venir aux mains, vit ses soldats peu disposés au combat, à cause de leur petit nombre et de l'abstinence que venait de leur imposer un jeûne[109] ; il les encouragea en leur disant que la victoire et la supériorité sur l'ennemi ne dépendent pas du nombre, mais de la piété et de la confiance dans la divinité ; leurs pères en avaient donné la plus éclatante preuve, eux qui, combattant pour la justice et pour leurs lois et leurs enfants, avaient souvent vaincu des armées de plusieurs myriades d'hommes, car l'innocence est une grande force. Il parvint ainsi à persuader ses compagnons de mépriser le nombre de leurs adversaires et de marcher contre Séron ; il livra le combat, et mit en fuite les Syriens leur général étant en effet tombé[110], ils se débandèrent, comme si leur salut avait résidé en lui seul. Judas les poursuivit jusqu'à la plaine, et en tua environ huit cents ; le reste se sauva du côté de la mer. 2[111]. A ces nouvelles le roi Antiochus, vivement irrité de ce qui s'était passé, réunit toutes les troupes de son royaume, leva de nombreux mercenaires dans les îles, et se prépara à envahir la Judée au commencement du printemps. Mais lorsque, après avoir payé la solde, il vit ses trésors vides et qu'il manquait d'argent (car tous les impôts n'avaient pas été payés à cause des soulèvements de certains peuples[112], et d'autre part les générosités et largesses du roi rendaient ses ressources insuffisantes), il résolut tout d'abord de marcher vers la Perse et de lever les impôts de ce pays. Il laissa à la tête des affaires un certain Lysias, qui avait beaucoup de crédit auprès de lui et [lui confia] le territoire s'étendant jusqu'aux frontières de l'Egypte et de l'Asie inférieure à partir de l'Euphrate, avec une partie des troupes et des éléphants ; il lui recommanda de veiller attentivement à l'éducation de son fils Antiochus jusqu'à son retour, et le chargea de dévaster la Judée, de réduire en esclavage les habitants, de raser Jérusalem et de faire disparaître la race juive. Ces instructions données à Lysias, le roi Antiochus partit pour la Perse, la cent quarante-septième année[113], traversa l'Euphrate, et marcha vers les satrapies du haut pays. 3[114]. Lysias choisit Ptolémée, fils de Doryménès, Nicanor et Gorgias, personnages puissants parmi les amis du roi, leur donna quarante mille hommes d'infanterie, sept mille de cavalerie, et les envoya contre la Judée. Arrivés à la ville d'Emmaüs[115], ils établirent leur camp dans la plaine. Il leur arriva encore des renforts de Syrie et de la contrée environnante, beaucoup de Juifs transfuges, et de plus des marchands qui venaient pour acheter les futurs prisonniers, apportant des entraves pour lier les captifs, de l'or et de l'argent pour en payer le prix. Judas, quand il eut reconnu le camp et le nombre de ses adversaires[116], exhorta ses soldats au courage, leur dit de mettre en Dieu l'espoir de la victoire, et de le prier, suivant les usages de leurs pères, recouverts de cilices, en sorte que cette supplication démonstrative, dans le costume usité pour les cas de grands dangers, le persuadât de leur donner la force contre leurs ennemis. Puis, suivant la vieille coutume nationale, il les rangea sous les ordres des chiliarques et des taxiarques, et renvoya ceux qui étaient mariés depuis peu, qui avaient fait récemment fortune, dans la crainte que, trop attachés à la vie par le désir de ces jouissances, ils ne combattissent trop mollement ; il exhorta alors ses soldats en ces termes : « Jamais meilleure occasion, camarades, ne se présentera de montrer votre grandeur d'âme et votre mépris du danger aujourd'hui, en effet, si vous combattez avec ardeur, vous pouvez conquérir cette liberté, qui est précieuse à tous pour elle-même, et que nous rend encore plus désirable, à nous, le droit qu'elle nous donnera d'adorer Dieu. Les circonstances sont telles que vous pouvez ou la recouvrer et reconquérir la vie honorée et heureuse, c'est-à-dire conforme aux lois et coutumes nationales, ou, tout au contraire, si vous vous montrez lâches dans le combat, subir les pires malheurs et voir disparaître notre nation jusqu'à la racine. Courez à l'ennemi dans ces dispositions, et sachant que, même si vous ne combattez pas, vous êtes voués à la mort, soyez persuadés que la mort pour de pareils objets, - la liberté, la patrie, les lois, la religion, - vous procurera une gloire éternelle. Préparez donc vos âmes à vous jeter sur l'ennemi demain, au point du jour. » 4[117]. Tel fut le discours de Judas pour exhorter sou armée. Les ennemis envoyèrent Gorgias avec cinq mille hommes d'infanterie et mille cavaliers pour tomber de nuit sur Judas, et Gorgias prit pour guides quelques-uns des Juifs transfuges ; le fils de Mattathias, comprenant leur plan, résolut d'attaquer lui- même les ennemis restés dans le camp au moment où leurs forces seraient divisées. Ayant donc soupé en temps opportun, il partit laissant de nombreux feux allumés dans son camp, et marcha toute la nuit vers ceux des ennemis qui étaient campés à Emmaüs. Gorgias, ne trouvant pas les Juifs dans leur camp et supposant qu'ils s'étaient retirés dans les montagnes pour s'y cacher, résolut de partir à leur découverte. Au point du jour cependant Judas arriva en présence des ennemis restés à Emmaüs ; il n'avait que trois mille hommes mal armés, à cause de la pénurie où ils se trouvaient. Lorsqu'il vit les ennemis bien fortifiés dans un camp savamment tracé, il exhorta les siens, leur disant qu'il fallait combattre, fût-ce sans armes ; que Dieu en pareil cas avait déjà souvent donné à des vaillants, par admiration pour leur courage, la victoire sur des ennemis plus nombreux et bien armés ; puis il ordonna aux trompettes de donner le signal. Tombant alors à l'improviste sur les ennemis, il les frappa de terreur, jeta le trouble parmi eux, en tua un grand nombre qui essayaient de résister, et poursuivit le reste jusqu'à Gazara et aux plaines d'Idumée[118], à Azotos et à Iamnée ; il y eut environ trois mille morts. Judas défendit à ses soldats de chercher à faire du butin, car ils avaient encore à combattre Gorgias et ses troupes : quand ils auraient aussi triomphé de cette armée, ils pourraient alors, dit-il, piller à leur aise, puisqu'ils n'auraient plus rien à faire, ni aucun péril nouveau à redouter. Tandis qu'il haranguait ainsi ses soldats, les troupes de Gorgias virent des hauteurs la déroute des forces qu'elles avaient laissées dans le camp et l'incendie du camp lui-même, car la fumée leur apporta à distance la nouvelle des événements. Quand ils reconnurent la situation et virent les compagnons de Judas prêts à livrer bataille, les soldats de Gorgias prirent peur à leur tour et s'enfuirent. Judas, ayant ainsi vaincu sans combat les forces de Gorgias, revint s'emparer du butin, et rentra chez lui chargé d'or, d'argent, d'étoffes de pourpre ou d'hyacinthe, plein de joie et remerciant Dieu de son succès; car cette victoire ne contribua pas peu à leur rendre la liberté. 5[119]. Lysias, confondu de la défaite des troupes qu'il avait envoyées, réunit l'année suivante[120] soixante mille hommes d'élite et cinq mille cavaliers avec lesquels il envahit la Judée ; il remonta vers la montagne et campa à Bethsoura, bourg de Judée[121]. Judas avec dix mille hommes se porta à sa rencontre, et, à la vue de la multitude des ennemis, pria Dieu de combattre avec lui ; puis il attaqua l'avant-garde des ennemis, la vainquit, tua environ cinq mille hommes et jeta la terreur parmi les autres, Lysias comprit aussitôt la résolution des Juifs, prêts à mourir s'ils ne pouvaient vivre libres ; il eut peur de leur désespoir, et, sans insister, avec ce qui restait de son armée, il revint à Antioche, où il s'occupa à recruter des mercenaires et se prépara à envahir la Judée avec des forces supérieures. 6[122]. Après avoir vaincu si souvent les généraux du roi Antiochus, Judas réunit une assemblée et déclara que, à la suite de toutes les victoires que Dieu leur avait accordées, il fallait monter à Jérusalem, purifier le Temple et offrir les sacrifices ordonnés par la loi. Il se rendit donc à Jérusalem avec tout le peuple ; il trouva le Temple vide, les portes brûlées, le sanctuaire envahi par les plantes qui, par suite de l'abandon, y avaient poussé spontanément ; et couvert de confusion à la vue du Temple, il se mit à gémir avec les siens. Il choisit alors quelques-uns de ses soldats, et les chargea d'attaquer la garnison de la citadelle[123] pendant que lui-même purifierait le Temple. Il l'appropria soigneusement, y plaça de nouveaux objets sacrés, chandelier, table, autel, tout en or, suspendit de nouveau des voiles aux portes, et remit en place les portes elles-mêmes ; renversant l'autel aux sacrifices, il en construisit un nouveau, en pierres assemblées sans aucun lien de fer entre elles. Et le vingt-cinquième jour du mois de Chasleu, que les Macédoniens nomment Apellaios, le chandelier fut allumé, l'encens brûlé sur l'autel, les pains placés sur la table, un holocauste offert sur le nouvel autel aux sacrifices. Il se trouva que ces cérémonies eurent lieu le jour anniversaire de celui où les Juifs avaient changé leur culte saint pour un culte impur et adopté les mœurs des autres peuples, trois ans auparavant ; le Temple, dévasté par Antiochus, était en effet resté trois ans[124] dans cet abandon : car ces événements s'étaient passés la cent quarante-cinquième année, le vingt-cinquième jour du mois Apellaios, en la cent cinquante-troisième olympiade, et le Temple fut remis en état le même vingt-cinquième jour du mois Apellaios, la cent quarante-huitième année, en la cent cinquante-quatrième olympiade[125]. Le Temple avait été dévasté suivant la prophétie faite par Daniel quatre cent huit ans auparavant : il av |