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Oeuvre numérisée par Marc Szwajcer

 

 

COLLECTION

DES

ALCHIMISTES GRECS

INTRODUCTION

 

LISTE

DES MÉMOIRES CONTENUS DANS L’INTRODUCTION

 

I. — Les Papyrus de Leide.

II. — Relations entre les métaux et les planètes.

III. — La sphère de Démocrite et les médecins astrologues (figures).

IV. — Signes et notations alchimiques (planches).

V. — Figures d’appareils et autres.

VI. — Renseignements et notices sur quelques manuscrits.

VII. -- Sur quelques métaux et minéraux provenant de l’antique Chaldée.

VIII. — Notices de Minéralogie, de Métallurgie et diverses.

 

M. BERTHELOT.

Première partie - Deuxième partie Troisième partie - Quatrième partie - Cinquième partie - Sixième partie


 

INTRODUCTION

I. — LES PAPYRUS DE LEIDE

p.3Papyri Graeci musei antiquarii publici Lugduni Batavi edidit, interpretationem latinam, adnotationem, indices et tabulas addidit C. LEEMANS, Musei antiquarii Lugduni Batavi Director. PAPYRUS GRECS du musée d’antiquités de Leide, édités, avec une traduction latine, notes, index et planches par C. LEEMANS, directeur du Musée. — Tome II, publié à Leide, au Musée et chez E. J. Brill, 1885. In-4°, viii-310 pages; 4 planches. — Tiré à 150 exemplaires.

La Chimie des anciens nous est connue principalement par quelques articles de Théophraste, de Dioscoride, de Vitruve et de Pline l’Ancien sur la matière médicale, la minéralogie et la métallurgie; seuls commentaires que nous puissions joindre jusqu’à présent à l’étude et à l’analyse des bijoux, instruments, couleurs, émaux, vitrifications et produits céramiques retrouvés dans les débris des civilisations antiques. L’Égypte en particulier, si riche en objets de ce genre et qu’une tradition constante rattache aux premières origines de l’Alchimie, c’est-à-dire de la vieille Chimie théorique et philosophique; l’Egypte, dis-je, ne nous a livré jusqu’ici aucun document hiéroglyphique, relatif à l’art mystérieux des transformations de la matière. Nous ne connaissons l’antique science d’Hermès, la Science sacrée par excellence, que par les textes des alchimistes gréco-égyptiens; source suspecte, troublée dès les débuts et altérée par les imaginations mystiques de plusieurs générations de rêveurs et de scoliastes.

C’est en Égypte cependant, je le répète, que l’Alchimie a pris naissance; c’est là que le rêve de la transmutation des Métaux apparaît d’abord et il ap.4obsédé les esprits jusqu’au temps de Lavoisier. Le rôle qu’il a joué dans les commencements de la Chimie, l’intérêt passionné qu’il a donné à ces premières recherches dont notre science actuelle est sortie, méritent toute l’attention du philosophe et de l’historien. Aussi devons-nous saluer avec joie la découverte des textes authentiques que nous fournissent les papyrus de Leide.

La publication de ce volume était réclamée depuis longtemps et attendue[1] avec impatience par les personnes qui s’intéressent à l’histoire des sciences antiques, et le contenu du volume actuel, déjà connu par une description sommaire de Reuvens (Lettres à M. Letronne, publiées à Leide en 1830), paraissait de nature à piquer vivement la curiosité des archéologues et des chimistes. En effet, l’un des principaux papyrus qui s’y trouvent, le papyrus X (p. 199 à 259 du volume actuel), est consacré à des recettes de chimie et d’alchimie, au nombre de cent-une, suivies de dix articles extraits de Dioscoride. C’est le manuscrit le plus ancien aujourd’hui connu, où il soit question de semblables sujets: car il remonte à la fin du troisième siècle de notre ère, d’après Reuvens et Leemans.

Ce serait donc là l’un de ces vieux livres d’Alchimie des Égyptiens sur l’or et l’argent, brûlés par Dioclétien vers 290, afin qu’ils ne pussent s’enrichir par cet art et en tirer la source de richesses qui leur permissent de se révolter contre les Romains.

Cette destruction systématique nous est attestée par les chroniqueurs byzantins et par les actes de saint Procope;[2] elle est conforme à la pratique du droit romain pour les livres magiques, pratique qui a amené l’anéantissement de tant d’ouvrages scientifiques durant le moyen fige.

Heureusement que le papyrus de Leide y a été soustrait et qu’il nous permet de comparer jusqu’à un certain point, et sur un texte absolument authentique, les connaissances des Égyptiens du me siècle avec celles des alchimistes gréco-égyptiens, dont les ouvrages sont arrivés jusqu’à nous par des copies beaucoup plus modernes. Les unes et les autres sont liées étroitement avec les renseignements fournis par Dioscoride, par Théo-p.5phraste et par Pline sur la minéralogie et la métallurgie des anciens; ce qui paraît indiquer que plusieurs de ces recettes remontent aux débuts de l’ère chrétienne. Elles sont peut-être même beaucoup plus anciennes, car les procédés techniques se transmettent d’âge en âge. Leur comparaison avec les notions aujourd’hui acquises sur les métaux égyptiens,[3] d’une part, et avec les descriptions alchimiques proprement dites, d’autre part, confirme et précise mes inductions précédentes sur le passage entre ces deux ordres de notions. Je me suis attaché à pénétrer plus profondément ces textes, en faisant concourir à la fois les lumières tirées de l’histoire des croyances mystiques des anciens et de leurs pratiques techniques, avec celles que nous fournit la chimie actuelle: je me proposais surtout d’y rechercher des documents nouveaux sur l’origine des idées des alchimistes relatives à la transmutation des métaux, idées qui semblent si étranges aujourd’hui. Mon espoir n’a pas été trompé; je crois, en effet, pouvoir établir que l’étude de ces papyrus fait faire un pas à la question, en montrant avec précision comment les espérances et les doctrines alchimiques sur la transmutation des métaux précieux sont nées des pratiques des orfèvres égyptiens pour les imiter et les falsifier.

Le nom même de l’un des plus vieux alchimistes, Phiménas ou Pamménès, se retrouve à la fois, dans le papyrus et dans le Pseudo-Démocrite, comme celui de l’auteur de recettes à peu près identiques.

Étrange destinée de ces papyrus ! ce sont les carnets d’un artisan faussaire et d’un magicien charlatan, conservés à Thèbes, probablement dans un tombeau, ou, plus exactement, dans une momie. Après avoir échappé par hasard aux destructions systématiques des Romains, à des accidents de tout genre pendant quinze siècles, et, chose plus grave peut-être, aux mutilations intéressées des fellahs marchands d’antiquités, ces papyrus nous fournissent aujourd’hui un document sans pareil pour apprécier à la fois les procédés industriels des anciens pour fabriquer les alliages, leur état psychologique et leurs préjugés mêmes relativement à la puissance de l’homme sur la nature. La concordance presque absolue de ces textes avec certains de ceux des alchimistes grecs vient, je le répète, p.6appuyer par une preuve authentique ce que nous pouvions déjà induire sur l’origine de ces derniers et sur l’époque de leur composition. En même temps la précision de certaines des recettes communes aux deux ordres de documents, recettes applicables encore aujourd’hui et parfois conformes à celles des Manuels Roret, opposée à la chimérique prétention de faire de l’or, ajoute un nouvel étonnement à notre esprit. Comment nous rendre compte de l’état intellectuel et mental des hommes qui pratiquaient ces recettes frauduleuses, destinées à tromper les autres par de simples apparences, et qui avaient cependant fini par se faire illusion à eux-mêmes, et par croire réaliser, à l’aide de quelque rite mystérieux, la transformation effective de ces alliages semblables à l’or et à l’argent en un or et en un argent véritables?

Quoi qu’il en soit, nous devons remercier vivement M. Leemans d’avoir terminé sur ce point, avec un zèle que la vieillesse n’a pas épuisé, une œuvre commencée dans son âge mûr, il y a quarante-deux ans. Elle fait partie de la vaste publication des papyrus de Leide, poursuivie par lui depuis près d’un demi-siècle. Les papyrus grecs n’en constituent d’ailleurs qu’une partie relativement minime; ils viennent compléter les impressions antérieures des papyrus grecs de Paris,[4] de Turin et de Berlin.[5] J’ai déjà examiné ces derniers au point de vue chimique,[6] ainsi que ceux de Leide, d’après les seules indications de Reuvens.[7] Il convient aujourd’hui de procéder à une étude plus approfondie de ces derniers, à l’aide du texte complet désormais publié je ferai cette étude surtout au point de vue chimique, sur lequel je puis apporter les lumières d’un spécialiste, réservant la discussion philologique des textes à des savants plus compétents.

Rappelons d’abord l’origine des papyrus grecs du musée de Leide; puis nous décrirons sommairement les principaux écrits contenus dans le tome II, tels que les papyrus V, W et X. A la vérité, les deux premiers sont surtout magiques et gnostiques. Mais ces trois papyrus sont associés p.7 entre eux étroitement, par le lieu où ils ont été trouvés et même par certains renvois du papyrus X, purement alchimique, au papyrus V, spécialement magique. L’histoire de la magie et du gnosticisme est étroitement liée à celle des origines de l’alchimie: les textes actuels fournissent à cet égard de nouvelles preuves à l’appui de ce que nous savions déjà.[8] Le dernier papyrus est spécialement chimique. J’en examinerai les recettes avec plus de détail, en en donnant au besoin la traduction, autant que j’ai pu réussir à la rendre intelligible.

Les papyrus de Leide, grecs, démotiques et hiéroglyphiques, proviennent en majeure partie d’une collection d’antiquités égyptiennes, réunies au commencement du xixe siècle par le chevalier d’Anastasi, vice-consul de Suède à Alexandrie. Il céda en 1828 cette collection au gouvernement des Pays-Bas. Un grand nombre d’entre eux ont été publiés depuis, par les ordres du gouvernement néerlandais. Je ne m’occuperai que des papyrus grecs. Ils forment, je le répète, deux volumes in-4°, l’un de 144 pages, l’autre de 310 pages: celui-ci a paru l’an dernier. Le texte grec y est accompagné par une version latine, des notes et un index, enfin par des planches représentant le fac-similé de quelques lignes ou pages des manuscrits. En ce qui touche les planches, on doit regretter que M. Leemans n’ait pas cru devoir faire cette reproduction, au moins pour le second volume, par le procédé de la photogravure sur zinc, qui fournit à si bon marché des textes si nets, absolument identiques avec les manuscrits et susceptibles d’être tirés typographiquement d’une façon directe.[9] Les planches lithographiées des Papyri graeci sont beaucoup moins parfaites et ne donnent qu’une idée incomplète de ces vieilles écritures, plus nettes en réalité, ainsi que j’ai pu m’en assurer sur des épreuves photographiques que je dois à l’obligeance de M. Révillout.

Le tome I, qui a paru en 1843, est consacré aux papyrus notés A, B, C, jusqu’à V, papyrus relatifs à des procès et à des contrats, sauf deux, qui décrivent des songes: ces papyrus sont curieux pour l’étude des mœurs et du droit égyptien; mais je ne m’y arrêterai pas, pour cause d’incompétence.

p.8 Je ne m’arrêterai pas non plus dans le tome II au papyrus Y, qui renferme seulement un abécédaire, ni au papyrus Z, trouvé à Phil, très postérieur aux autres; car il a été écrit en l’année 391 de notre ère, et renferme la supplique d’Apion, « évêque de la légion qui tenait garnison à Syène, Contre-Syène et Eléphantine »: cette supplique est adressée aux empereurs Théodose et Valentinien, pour réclamer leur secours contre les incursions et déprédations des barbares.

Décrivons au contraire avec soin les trois papyrus magiques et alchimiques.

PAPYRUS V

Le papyrus V est bilingue, grec et démotique; il est long de 3,60 m, haut de 24 centimètres; le texte démotique y occupe 22 colonnes, longues chacune de 30 à 35 lignes. Le texte grec y occupe 17 colonnes de longueur inégale.

Le commencement et la fin sont perdus. Il paraît avoir été trouvé à Thèbes. Il a été écrit vers le iii» siècle, d’après le style et la forme de l’écriture, comme d’après l’analogie de son contenu avec les doctrines gnostiques de Marcus. Le texte grec est peu soigné, rempli de répétitions, de solécismes, de changements de cas, de fautes d’orthographe attribuables au mode de prononciation locale, telles que ai pour e et réciproquement; ei pour i, u pour oi, etc. Il contient des formules magiques: recettes pour philtres, pour incantations et divinations, pour procurer des songes. Ces formules sont remplies de mots barbares ou forgés à plaisir et analogues à celles que l’on lit dans Jamblique (De Mysteriis Egyptiorum) et chez les gnostiques. Donnons seulement l’incantation suivante, qui ne manque pas de grandeur.

Les portes du ciel sont ouvertes;

Les portes de la terre sont ouvertes;

La route de la mer est ouverte;

La route des fleuves est ouverte;

Mon esprit a été entendu par tous les dieux et les génies:

Mon esprit a été entendu par l’esprit du ciel;

Mon esprit a été entendu par l’esprit de la terre;

Mon esprit a été entendu par l’esprit de la mer;

Mon esprit a été entendu par l’esprit des fleuves.

p.9 Ce texte rappelle le refrain d’une tablette cunéiforme, citée par F. Lenormand dans son ouvrage sur la magie chez les Chaldéens.

Esprit du ciel, souviens-toi.

Esprit de la terre, souviens-toi.

Dans le papyrus actuel on retrouve la trace des vieilles doctrines égyptiennes, défigurées par l’oubli où elles commençaient à tomber. Les noms juifs, tels que Jao, Sabaoth, Adonal, Abraham, etc., celui de l’Abraxa, l’importance de l’anneau magique dont la pierre porte la figure du serpent qui se mord la queue, anneau qui procure gloire, puissance et richesse,[10] le rôle prépondérant attribué au nombre sept,[11] « nombre des lettres du nom de Dieu, suivant l’harmonie des sept tons », l’invocation du grand nom de Dieu,[12] la citation des quatre bases et des quatre vents: tout cela rappelle les gnostiques et spécialement[13] les sectateurs de Marcus, au iiie siècle de notre ère. Les pierres gravées de la Bibliothèque nationale de Paris portent de même la figure du serpent ouroboros, avec les sept voyelles et divers signes cabalistiques[14] du même ordre. Ce serpent joue d’ailleurs en Alchimie un rôle fondamental. Le nom de Jésus ne parait qu’une seule fois dans le papyrus, au milieu d’une formule magique[15] et sans attribution propre. Le papyrus n’a donc point d’attaches chrétiennes. Par contre, les Egyptiens, les Grecs et les Hébreux sont fréquemment rapprochés et mis en parallèle dans les invocations (col. 8, l. 15): ce qui est caractéristique. Signalons aussi le nom des Parthes,[16] qui disparurent avant le milieu du iii siècle de notre ère et dont il n’est plus question ultérieurement; il figure dans le papyrus V, aussi bien que dans l’un des écrits de l’alchimiste Zosime. Plusieurs auteurs sont cités dans le papyrus, mais ils appartiennent au même genre de littérature. Les uns, tels que Zminis le Tentyrite, Hémérius, Agathoclès et Urbicus, sont des magiciens, inconnus ailleurs. Mais Apollo Béchès (Horus l’Épervier ou Pébéchius), Ostanès. Démocrite et Moise, lui-même, figurent déjà à p.10ce même titre dans Pline l’Ancien, et ils jouent un grand rôle chez les alchimistes. Au contraire, dans le papyrus, Agathodémon n’est pas encore évhémérisé et transformé en un écrivain, comme chez ces derniers c’est toujours la divinité « au nom magique de laquelle la terre accourt, l’enfer est troublé, les fleuves, la mer, les lacs, les fontaines, sont frappées de congélation, les rochers se brisent; celle dont le ciel est la tête, l’éther le corps, la terre les pieds, et que l’Océan environne » (pap. V, col. 7, l. 30). Il y a là un indice d’antiquité plus grande.

Trois passages méritent une attention spéciale pour l’histoire de la science; ce sont: la sphère de Démocrite, astrologico-médicale; les noms secrets donnés aux plantes par les scribes sacrés; et les recettes alchimiques. Le mélange de ces notions, dans le même papyrus, avec les incantations et recettes magiques, est caractéristique. Je consacrerai un article spécial à la sphère de Démocrite et aux figures du mime ordre qui existent dans plusieurs manuscrits grecs.

Les noms sacrés des plantes donnent lieu à des rapprochements analogues entre le papyrus, les écrits alchimiques et l’ouvrage, tout scientifique d’ailleurs, de Dioscoride. Voici le texte du papyrus V (col. 12 fin et col. 13).

« Interprétation tirée des noms sacrés dont se servaient les scribes sacrés, afin de mettre en défaut la curiosité du vulgaire. Les plantes et les autres choses dont ils se servaient pour les images des dieux ont été désignées par eux de telle sorte que, faute de les comprendre, on faisait un travail vain, en suivant une fausse route. Mais nous en avons tiré l’interprétation e beaucoup de descriptions et renseignements cachés. »

Suivent 37 noms de plantes, de minéraux, etc., les noms réels étant mis en regard des noms mystiques. Ceux-ci sont tirés du sang, de la semence, des larmes, de la bile, des excréments et des divers organes (tête, cœur, os, queue, poils, etc.) des dieux égyptiens grécisés (Héphaïstos ou Vulcain, Hermès ou Mercure, Vesta, Hélios ou Soleil, Cronos ou Saturne, Hercule, Ammon, Arès ou Mars); des animaux (serpent, ibis, cynocéphale, porc, crocodile, lion, taureau, épervier), enfin de l’homme et de ses diverses parties (tête, œil, épaule). La semence et le sang y reparaissent continuellement: sang de serpent, sang d’Héphaïstos, sang de Vesta, sang de p.11 l’œil, etc.; semence de lion, semence d’Hermès, semence d’Ammon; os d’ibis, os de médecin, etc. Or cette nomenclature bizarre se retrouve dans Dioscoride. En décrivant les plantes et leurs usages dans sa Matière médicale, il donne les synonymes des noms grecs en langue latine, égyptienne, dacique, gauloise, etc., synonymie qui contient de précieux renseignements. On y voit figurer, en outre, les noms tirés des ouvrages qui portaient les noms d’Ostanès,[17] de Zoroastre,[18] de Pythagore,[19] de Pétésis,[20] auteurs également cités par les alchimistes et par les Geoponica. On y lit spécialement les noms donnés par les prophètes,[21] c’est-à-dire par les scribes sacerdotaux de l’Égypte: j’ai relevé 54 de ces noms, formés précisément suivant les mimes règles que les noms sacrés du papyrus sang de Mars, d’Hercule, d’Hermès, de Titan, d’homme, d’ibis, de chat, de crocodile; sang de l’œil; semence d’Hercule, d’Hermès, de chat; œil de Python; queue de rat, de scorpion, d’ichneumon; ongle de rat, d’ibis; larmes de Junon, etc.

Il existe encore dans la nomenclature botanique populaire plus d’un nom de plante de cette espace: œil de bœuf, dent de lion, langue de chien, etc., lequel nom remonte peut-être jusqu’à ces vieilles dénominations symboliques.[22] Le mot de sang dragon désigne aujourd’hui la même drogue que du temps de Pline et de Dioscoride. Ces dénominations offraient, dès l’origine, bien des variantes. Car, dans le papyrus comme dans Dioscoride, un même nom s’applique parfois à deux ou à trois plantes différentes. Ainsi le nom de semence d’Hercule désigne, dans les papyrus, la roquette; dans Dioscoride, le safran (I, 25), le myrte sylvestre (IV, 144) et l’ellébore (IV, 148). Le sang de Cronos signifie l’huile de cèdre et le lait de porc, dans le papyrus. D’autres noms ont une signification différente dans le papyrus et dans Dioscoride, quoique unique dans chacun d’eux. Ainsi la semence d’Hermès signifie l’anis dans le papyrus; le bouphthalmon p.12 dans Dioscoride (III, 146). Le sang de taureau signifie l’œuf du scarabée dans le papyrus, le Marrubium dans Dioscoride (III, 109). Réciproquement, une même plante peut avoir deux noms différents dans les deux auteurs. L’Artemisia s’appelle sang de Vulcain dans le papyrus, sang humain dans Dioscoride (III, 117). Un seul nom se trouve à la fois dans le papyrus et dans Dioscoride, c’est celui de l’Anagallis, désigné par le mot: sang de l’œil.

On voit que les nomenclatures des botanistes d’alors ne variaient pas moins que celles de notre temps, alors même qu’elles procédaient de conventions symboliques communes, comme celles des prophètes égyptiens. Quelques-uns de ces mots symboliques ont passé aux alchimistes, mais avec un sens différent; tels sont les noms: semence de Vénus, pris pour la fleur (oxyde, carbonate, etc.) de cuivre; bile de serpent, pris pour le mercure, ou bien pour l’eau divine; éjaculation du serpent, pris pour le mercure; Osiris,[23] pris pour le plomb (ou le soufre); lait de la vache noire, pris pour le mercure tiré du soufre;[24] sang de moucheron, pris pour l’eau d’alabastron; boue (ou lie) de Vulcain, pour l’orge, etc.; toutes désignations tirées du vieux lexique alchimique. Dans le papyrus et dans Dioscoride, on trouve souvent les mêmes mots, mais avec une autre signification. Tout ceci concourt à reconstituer le milieu intellectuel et les sources troublées où a eu lieu l’éclosion des premières théories de la chimie.

Arrivons aux quelques notions de cette science dont le papyrus V conserve la trace. Elles se bornent à une recette d’encre, en une ligne (col. 12, l. 16) et à un procédé pour affiner l’or (col. 6, l. 18).

1° L’encre dont il s’agit est composée avec 4 drachmes de misy, 2 drachmes de couperose (verte), 2 drachmes de noix de galle, 3 drachmes de gomme et 4 drachmes d’une substance inconnue, désignée par deux Z, dans chacun desquels est engagé une petite lettre complémentaire. Un signe analogue existe chez les alchimistes et les médecins et paraît signifier pour eux le gingembre (voir plus loin le tableau des signes reproduit d’après une photogravure); mais ce sens n’est pas applicable ici. Je crois qu’il s’agit de p.13 l’encre mystique fabriquée avec les sept parfums[25] et les sept fleurs,[26] au moyen de laquelle on écrivait les formules magiques sur le nitre, d’après le papyrus suivant (pap. W, col. 6, l. 5; col. 3, l. 8; col. 9, l. 10; col. 10, l. 41): en effet, la lettre Z exprime précisément le nombre sept, et se retrouve, isolée, avec ce sens dans le même papyrus (col. 11, l. 26 v. aussi col. 6, l. 5).

Cette composition rappelle, par sa complexité, celle du Kyphi, substance sacrée[27] des Égyptiens.

Le procédé[28] pour affiner l’or (Ἴωσις χρυσοῦ),[29] ne manque pas d’intérêt, il est cité d’ailleurs dans une préparation sur la coloration de l’or, donnée dans le papyrus X alchimique; ce qui établit la connexité des deux papyrus. Ajoutons qu’il se trouve transcrit entre une formule pour demander un songe (ὀνειρετητόν) et la description d’un anneau magique qui donne le bonheur; ce qui montre bien le milieu intellectuel d’alors: les mêmes personnes pratiquaient la magie et la chimie. Enfin ce procédé renferme une recette intéressante, par sa ressemblance avec la méthode connue sous le nom de cément royal, à l’aide de laquelle on séparait autrefois l’or et l’argent. Donnons d’abord la traduction de ce texte:

 p.14 « Prenez du vinaigre piquant,[30] épaississez, prenez de …,[31] 8 drachmes de sel commun, 2 drachmes d’alun lamelleux (schiste), 4 drachmes de litharge, broyez avec le vinaigre pendant 3 jours, séparez par décantation et employez. Alors ajoutez au vinaigre 1 drachme de couperose, une demi-obole de …,[32] trois oboles de chalcite,[33] une obole et demie de sory,[34] une silique[35] de sel commun, deux siliques de sel de Cappadoce.[36] Faites une lame ayant deux quarts (d’obole?) Soumettez-la à l’action, du feu... jusqu’à ce que la lame se rompe, ensuite prenez les morceaux et regardez-les comme de l’or affiné.

« Ayant pris quatre paillettes[37] d’or, faites-en une lame, chauffez-la et trempez-la dans de la couperose broyée avec de l’eau et avec une autre (couperose) sèche, battez (une partie) … avec la matière sèche, une autre avec la matière mélangée déversez la rouille et jetez dans … »

Il y a là deux recettes distinctes. Dans toutes deux figure le sulfate de cuivre plus ou moins ferrugineux, sous les noms de chalcanthon ou couperose et de sory. La seconde recette semble un fragment mutilé d’une formule plus étendue. La première présente une grande ressemblance avec une formule donnée dans Pline pour préparer un remède avec l’or, en communiquant aux objets torréfiés avec lui une propriété spécifique active, désignée par Pline sous le nom de virus. Remarquons que ce mot est la traduction littérale du grec ἰός, rouille ou venin, d’où dérive ἴωσις: ce qui complète le rapprochement entre la formule de Pline et celle du papyrus. Voici les paroles de Pline (Hist. Nat., XXXIII, 25):

« On torréfie l’or dans un vase de terre, avec deux fois son poids de sel et p.15 trois fois son poids de misy;[38] puis on répète l’opération avec 2 parties de sel et 1 partie de la pierre appelée schiste.[39] De cette façon, il donne des propriétés actives aux substances chauffées avec lui, tout en demeurant pur et intact. Le résidu est une cendre que l’on conserve dans un vase de terre. »

Pline ajoute que l’on emploie ce résidu comme remède. L’efficacité de l’or, le plus parfait des corps, contre les maladies et contre les maléfices est un vieux préjugé. De là, au moyen âge, l’idée de l’or potable. La préparation indiquée par Pline devait contenir les métaux étrangers à l’or, sous forme de chlorures ou d’oxychlorures. Renfermait-elle aussi un sel d’or? A la rigueur, il se pourrait que le chlorure de sodium, en présence des sels basiques de peroxyde de fer, ou même du bioxyde de cuivre, dégagent du chlore, susceptible d’attaquer l’or métallique ou allié, en formant du chlorure d’or, ou plutôt un chlorure double de ce métal. Mais la chose n’est pas démontrée. En tous cas, l’or se trouve affiné dans l’opération précédente.

C’est en effet ce que montre la comparaison de ces textes avec l’exposition du procédé du départ par cémentation, donnée par Macquer (Dictionnaire de chimie, 1778). Il s’agit du problème, fort difficile, qui consiste à séparer l’or de l’argent par voie sèche. On y parvient aujourd’hui aisément par la voie humide, qui remonte au xviie siècle. Mais elle n’était pas connue auparavant. Au moyen âge on opérait cette séparation soit au moyen du cément royal, soit au moyen d’une sorte de coupellation, assez difficile à réaliser, et où le soufre et l’antimoine remplaçaient le plomb.

Voici la description donnée par Macquer du cément royal, usité autrefois dans la fabrication des monnaies. On prend 4 parties de briques pilées et tamisées, 1 partie de vitriol vert, calciné au rouge, 1 partie de sel commun; on en fait une pâte ferme que l’on humecte avec de l’eau ou de l’urine. On la stratifie avec des lames d’or minces, dans un pot de terre; on lute le couvercle et on chauffe à un feu modéré pendant vingt-quatre heures, en prenant garde de fondre l’or. On répète au besoin l’opération.

p.16 En procédant ainsi, l’argent et les autres métaux se dissolvent dans le chlorure de sodium, avec le concours de l’action oxydante et, par suite, chlorurante, exercée par l’oxyde de fer dérivé du vitriol; tandis que l’or demeure inattaqué. Ce procédé était même employé, d’après Macquer, parles orfèvres, qui ménageaient l’action, de façon à changer la surface d’un bijou en or pur, tandis que la masse centrale demeurait à bas titre.

Il est facile de reconnaître la similitude de ce procédé avec la recette de Pline et avec celle du papyrus égyptien. Geber, Albert le Grand (pseudonyme) et les chimistes du moyen âge en ont gardé constamment la tradition.

PAPYRUS W

Passons au papyrus W, qui fournit plus spécialement des lumières sur les relations entre la magie et le gnosticisme juif. Il est formé de feuillets et demi, haut de 0,27m et large de 0,32m. Il renferme 25 pages de texte en lettres onciales, quelques-unes cursives, chacune de ces pages a de 52 à 31 lignes, parfois moins. Il remonte au iiie siècle et se rattache fort étroitement aux doctrines de Marcus et des Carpocratiens.[40] Il est tiré principalement des ouvrages apocryphes de Moïse, écrits à cette époque; il cite, parmi ces ouvrages, la Monade, le Livre secret, la Clef,[41] le Livre des Archanges, le Livre lunaire, peut-être aussi un Livre sur la loi, le 5e livre des Ptolémaïques, le livre Panarètos:[42] ces derniers donnés sans nom d’auteur. Tous ces ouvrages sont congénères et probablement contemporains de la Chimie domestique de Moïse, dont j’ai retrouvé des fragments étendus dans les alchimistes grecs[43] p.17 ainsi que des écrits de Moïse le magicien cité dans Pline:[44] c’est la même famille d’apocryphes. Le manuscrit actuel est, d’ailleurs, rempli de solécismes et de fautes d’orthographe, attestant l’ignorance des copistes égyptiens. On y cite Hermès Ptéryx, Zoroastre le Persan, Tphé l’hiérogrammate, auteur d’un livre adressé au roi Ochus, Manéthon l’astrologue, le même sans doute que celui dont nous possédons un poème, les mémoires d’Evenus, Orphée le théologien? Érotyle, dans ses Orphiques. Les noms d’Orphée et d’Érotyle se retrouvent aussi chez les alchimistes grecs. Le nom du second, cité aussi par Zosime, a été d’ailleurs méconnu et pris pour celui d’un instrument chimique; sa reproduction dans le Papyrus W (Papyri, t. II, p. 254 en fixe le sens définitif. Toth (t. II, p. 103) et l’étoile du chien (II, 109-115) rappellent la vieille Égypte. Les noms d’Abraham, Isaac, Jacob, Michel (t. II, p. 144-153), celui des deux Chérubins (t. II, p. 101, l’intervention du temple de Jérusalem (t. II, p. 99), montrent les affinités juives de l’auteur. Apollon et le serpent Pythien (II, 88) manifestent le mélange de traditions grecques, aussi bien que dans les papyrus de Berlin et chez les alchimistes.[45] Ces affinités sont en même temps gnostiques. C’est ici le lieu de rappeler que les Marcosiens avaient composé un nombre immense d’ouvrages apocryphes, d’après Irénée (Hérésies, 1, 17). Le titre même énoncé à la première ligne du papyrus: « livre sacré appelé Monas, le huitième de Moïse, sur le nom saint », est tout à fait conforme aux doctrines des Carpocratiens, pour lesquels Monas était le grand Dieu ignoré.[46] Le grand nom ou le saint nom possède des vertus magiques (Papyri, t. II, p. 99); il rend invisible, il attire la femme vers l’homme, il chasse le démon, il guérit les convulsions, il arrête les serpents, il calme la colère des rois, etc. Le saint nom est appelé aussi Ogdoade (Papyri, t. II, p. 141) et formé de sept voyelles, la monas complétant le nombre huit. Le nombre sept joue ici, comme dans toute cette littérature, un rôle prépondérant: il est subordonné à celui des planètes divines, à chacune desquelles est consacrée une plante et un parfum spécial (Papyri, t. II, p. 33; voir ci-dessus les notes de la p. 13).

Sans nous arrêter aux formules d’incantation et de conjuration, farcies p.18 de mots barbares, nous pouvons relever, au point de vue des analogies historiques, la mention du serpent qui se mord la queue et celle des sept voyelles entourant la figure du crocodile à tête d’épervier, sur lequel se tient le Dieu polymorphe (Papyri, t. II, p. 85). C’est encore là une figure toute pareille à celles qui sont tracées sur les pierres gravies de la Bibliothèque nationale. (Origines de l’alchimie, p. 62).

Citons aussi la mention de l’Agathodémon ou serpent divin: « le ciel est ta tête, l’éther ton corps, la terre tes pieds, et l’eau t’environne; tu es l’Océan qui engendre tout bien et nourrit la terre habitée. »

J’y relève, en passant, quelques mots chimiques pris dans un sens inaccoutumé: tel est le « nitre tétragonal » (p. 85), sur lequel on doit écrire des dessins et des formules compliquées. Ce n’était assurément pas notre salpêtre, ni notre carbonate de soude, qui ne se prêteraient guère à de pareilles opérations. Le sulfate de soude fournirait peut-être des lames suffisantes; mais il est plus probable qu’il s’agit ici d’un sel insoluble, suffisamment dur, tel que le carbonate de chaux (spath calcaire), ou le sulfate de chaux, peut-être le feldspath car il est question plus loin de lécher et de laver deux de ses faces (Papyri, t. II, p. 91); il y a là une énigme. Sur ce nitre, on écrit avec une encre faite des sept fleurs et des sept aromates (Papyri, t. II, p. 90, 99). On doit y peindre une « stèle » sacrée renfermant l’invocation suivante:

« Je t’invoque, toi, le plus puissant des dieux, qui as tout créé; toi, né de toi-même, qui vois tout, sans pouvoir être vu. Tu as donné au soleil la gloire et la puissance. A ton apparition, le monde a existé et la lumière a paru. Tout t’est soumis, mais aucun des dieux ne peut voir ta forme, parce que tu te transformes dans toutes ………… Je t’invoque sous le nom que tu possèdes dans la langue des oiseaux, dans celle des hiéroglyphes, dans celle des Juifs, dans celle des Egyptiens, dans celle des cynocéphales ………….. dans celle des éperviers, dans la langue hiératique. »

Ces divers langages mystiques reparaissent un peu plus loin, après une invocation à Hermès et en tête d’un récit gnostique de la création, récit que je reproduis en l’abrégeant, afin de donner une idée plus complète de ce genre de littérature qui a eu un rôle historique si considérable.

« Le Dieu aux neufs formes te salue en langage hiératique ... et ajoute p.19 je te précède, Seigneur. Ce disant, il applaudit trois fois. Dieu rit: cha, cha, cha, cha, cha, cha, cha (sept fois), et Dieu ayant ri, naquirent les sept dieux qui comprennent le monde; car ce sont eux qui apparurent d’abord. Lorsqu’il eut éclaté de rire, la lumière parut et éclaira tout; car le Dieu naissait sur te monde et sur le feu. Bessun, berithen, berio.

« Il éclata de rire pour la seconde fois: tout était eau. La terre, ayant entendu le son, s’écria, se courba, et l’eau se trouva partagée en trois. Le Dieu apparut, celui qui est préposé à l’abîme; sans lui l’eau ne peut ni croître, ni diminuer.

Au troisième éclat de rire de Dieu, apparaît Hermès; au cinquième, le Destin, tenant une balance et figurant la Justice. Son nom signifie la barque de la révolution céleste: autre réminiscence de la vieille mythologie égyptienne. Puis vient la querelle d’Hermès et du Destin, réclamant chacun pour soi la Justice. Au septième rire, l’âme naît, puis le serpent Pythien, qui prévoit tout.[47]

J’ai cité, en l’abrégeant, tout ce travestissement gnostique du récit biblique des sept jours de la création, afin d’en montrer la grande ressemblance avec la Pistis Sophia et les textes congénères, et pour mettre en évidence le milieu dans lequel vivaient et pensaient les premiers alchimistes.

PAPYRUS X

Nous allons maintenant examiner le papyrus X, le plus spécialement chimique: il témoigne d’une science des alliages et colorations métalliques fort subtile et fort avancée, science qui avait pour but la fabrication et la falsification des matières d’or et d’argent: à cet égard, il ouvre des jours nouveaux sur l’origine de l’idée de la transmutation des métaux. Non seulement l’idée est analogue; mais les pratiques exposées dans ce papyrus sont les mêmes, comme je l’établirai, que celles des plus vieux alchimistes, tels que le Pseudo-Démocrite, Zosime, Olympiodore, le Pseudo-Moïse. Cette démonstration est de la plus haute importance pour l’étude des ori-p.20 gines de l’alchimie. Elle prouve en effet que ces origines ne sont pas fondées sur des imaginations purement chimériques, comme on l’a cru quelquefois; mais elles reposaient sur des pratiques positives et des expériences véritables, à l’aide desquelles on fabriquait des imitations d’or et d’argent. Tantôt le fabricant se bornait à tromper le public, sans se faire illusion sur ses procédés; c’est le cas de l’auteur des recettes du papyrus. Tantôt, au contraire, il ajoutait à son art l’emploi des formules magiques ou des prières, et il devenait dupe de sa propre industrie.

Les définitions du mot « or », dans le lexique alchimique grec qui fait partie des vieux manuscrits, sont très caractéristiques: elles sont au nombre de trois, que voici:

« On appelle or le blanc, le sec et le jaune et les matières dorées, à l’aide desquelles on fabrique les teintures solides; »

Et ceci: « L’or, c’est la pyrite, et la cadmie et le soufre; »

Ou bien encore: « L’or, ce sont tous les fragments et lamelles jaunis et divisés et amenés à perfection. »

On voit que le mot « or », pour les alchimistes comme pour les orfèvres des papyrus de Leide, et j’ajourerai même, à certains égards, pour les orfèvres et les peintres d’aujourd’hui, avait un sens complexe: il servait à exprimer l’or vrai d’abord, puis l’or à bas titre, les alliages à teinte dorée, tout objet doré à la surface, enfin toute matière couleur d’or, naturelle ou artificielle. Une certaine confusion analogue règne même de nos jours, dans le langage courant; mais elle n’atteint pas le fond des idées, comme elle le fit autrefois. Cette extension de la signification des mots était en effet commune chez les anciens; le nom de l’émeraude et celui du saphir, par exemple, étaient appliqués par les Égyptiens aux pierres précieuses et vitrifications les plus diverses.[48] De même que l’on imitait l’émeraude et le saphir naturels, on imitait l’or et l’argent. En raison des notions fort confuses que l’on avait alors sur la constitution de la matière, on crut pouvoir aller plus loin et on s’imagina y parvenir par des artifices mystérieux. Mais, pour atteindre le but, il fallait mettre en œuvre les actions lentes de la nature et celles d’un pouvoir surnaturel.

p.21 « Apprends, ô ami des Muses, dit Olympiodore, auteur alchimique du commencement du ve siècle de notre ère, apprends ce que signifie le mot économie[49] et ne vas pas croire, comme le font quelques-uns, que l’action manuelle seule est suffisante: non, il faut encore celle de la nature, et une action supérieure à l’homme. »

Et ailleurs: « Pour que la composition se réalise exactement, dit Zosime; demandez par vos prières à Dieu de vous enseigner, car les hommes ne transmettent pas la science; ils se jalousent les uns les autres, et l’on ne u trouve pas la voie Le démon Ophiuchus entrave notre recherche, rampant de tous côtés et amenant tantôt des négligences, tantôt la crainte, tantôt l’imprévu, en d’autres occasions les afflictions et les châtiments, afin de nous faire abandonner l’œuvre. »

De là la nécessité de faire intervenir les prières et les formules magiques, soit pour conjurer les démons ennemis, soit pour se concilier la divinité.

Tel était le milieu scientifique et moral au sein duquel les croyances à la transmutation des métaux se sont développées: il importait de le rappeler. Mais il est du plus haut intérêt, à mon avis, de constater quelles étaient les pratiques réelles, les manipulations positives des opérateurs. Or ces pratiques nous sont révélées par le papyrus de Leide, sous la forme la plus claire et en concordance avec les recettes du Pseudo-Démocrite et d’Olympiodore. Nous sommes ainsi conduits à étudier avec détail les recettes du papyrus, qui contient la forme première de tous ces procédés et doctrines. Dans le Pseudo-Démocrite, et plus encore dans Zosime, elles sont déjà compliquées par des imaginations mystiques; puis sont venus les commentateurs, qui ont amplifié de plus en plus la partie mystique, en obscurcissant ou éliminant la partie pratique, à la connaissance exacte de laquelle ils étaient souvent étrangers. Les plus vieux textes, comme il arrive souvent, sont ici les plus clairs.

Donnons d’abord ce que l’on sait sur l’origine de ce papyrus, ainsi que sa description. Le papyrus X a été trouvé à Thèbes, sans doute avec les deux précédents; car la recette 15 qui s’y trouve s’en réfère au procédé d’affinage p.22 de l’or cité dans le papyrus V (v. plus haut, p. 13). Il est formé de dix grandes feuilles, hautes de 0,30m et larges de 0,34m, pliées en deux dans le sens de la largeur. Il contient seize pages d’écriture, de vingt-huit à quarante-sept lignes, en majuscules de la fin du iiie siècle. Il renferme soixante-quinze formules de métallurgie, destinées à composer des alliages, en vue de la fabrication des coupes, vases, images et autres objets d’orfèvrerie; à souder ou à colorer superficiellement les métaux; à en essayer la pureté, etc.; formules disposées sans ordre et avec de nombreuses répétitions. Il y a en outre quinze formules pour faire des lettres d’or ou d’argent, sujet connexe avec le précédent. Le tout ressemble singulièrement au carnet de travail d’un orfèvre, opérant tantôt sur les métaux purs, tantôt sur les métaux alliés ou falsifiés. Ces textes sont remplis d’idiotismes, de fautes d’orthographe et de fautes de grammaire: c’est bien là la langue pratique d’un artisan. Ils offrent d’ailleurs le cachet d’une grande sincérité, sans ombre de charlatanisme, malgré l’improbité professionnelle des recettes. Puis viennent onze recettes pour teindre les étoffes en couleur pourpre, ou en couleur glauque. Le papyrus se termine par dix articles tirés de la Matière médicale de Dioscoride, relatifs aux minéraux mis en œuvre dans les recettes précédentes.

On voit par cette énumération que le même opérateur pratiquait l’orfèvrerie et la teinture des étoffes précieuses. Mais il semble étranger à la fabrication des émaux, vitrifications, pierres précieuses artificielles. Du moins aucune mention n’en est faite dans ces recettes, quoique le sujet soit longuement traité dans les écrits des alchimistes. Le papyrus X ne s’occupe d’ailleurs que des objets d’orfèvrerie fabriqués avec les métaux précieux; les armes, les outils et autres gros ustensiles, ainsi que les alliages correspondants, ne figurent pas ici.

Les recettes relatives aux métaux sont inscrites sans ordre, à la suite les unes des autres. Cherchons-en d’abord les caractères généraux.

En les examinant de plus près, on reconnaît qu’elles ont été tirées de divers ouvrages ou traditions. En effet, les unités auxquelles se rapportent ces compositions métalliques sont différentes, quoique spéciales pour chaque recette. L’écrivain y parle tantôt de mesures précises, telles que les mines, statères, drachmes, etc. (le mot drachme ou le mot statère étant p.23 employé de préférence); tantôt il se sert du mot partie; tantôt enfin du mot mesure.

La teinture des métaux est désignée par plusieurs mots distincts:

Χρυσίου χρῶσις, teinture en or;

ἀργύρου χρύσωσις, dorure de l’argent;

χαλκοῦ χρυσοφανοῦς ποίησις, coloration (superficielle) du cuivre en or.

χρίσις, coloration par enduits ou vernis.

χρυσοῦ καταβαφή ; il s’agit d’une teinture en or, superficielle et opérée par voie humide.

ἀδήμου καταβαηή ; cette fois c’est une teinture en argent, ou plutôt en asèm, faite à chaud, avec trempe.

Nous avons affaire, je le répète, à plusieurs collections de recettes de dates et d’origines diverses, mises bout à bout. C’est ce que confirment les répétitions qu’on y rencontre.

Ainsi, la même recette pour préparer l’asèm[50] fusible (amalgame de cuivre et d’étain) reparaît trois fois. L’asèm, dans une formule où il est spécialement regardé comme un amalgame d’étain, figure deux fois avec de légères variantes; la coloration en asèm, deux fois; la coloration du cuivre en or à l’aide du cumin, trois fois; la dorure apparente, à l’aide de la chélidoine et du misy, deux fois; l’écriture en lettres d’or, à l’aide de feuilles d’or et de gomme, deux fois. D’autres recettes sont reproduites, une fois en abrégé, une autre fois avec développement: par exemple, la préparation de la soudure d’or, l’écriture en lettres d’or au moyen d’un amalgame de ce métal, la même écriture au moyen du soufre et du corps appelé alun. En discutant de plus près ces répétitions, on pourrait essayer de reconstituer les recueils originels, si ce travail semblait avoir quelque intérêt.

Les recettes mêmes offrent une grande diversité dans le mode de rédaction: les unes sont les descriptions minutieuses de certaines opérations, mélanges et décapages, fontes successives, avec emploi de fondants divers. Dans d’autres, les proportions seules des métaux primitifs figurent, avec p.24 l’énoncé sommaire des opérations, les fondants eux-mêmes étant omis. Par exemple (pap. X, col. 1, l. 5), on lit: le plomb et l’étain sont purifiés par la poix et le bitume; ils sont rendus solides par l’alun, le sel de Cappadoce et la pierre de Magnésie jetés à la surface. Dans certaines recettes on n’indique que les proportions des ingrédients, et sans qu’il soit fait mention des opérations auxquelles ils sont destinés. Ainsi:

« Asèm fusible (col. 2, l. 14): cuivre de Chypre, une mine; étain en baguettes, une mine; pierre de Magnésie, seize drachmes; mercure, huit drachmes; pierre de Paros, vingt drachmes. »

Parfois même l’auteur se borne à donner la proportion de quelques-uns des produits seulement: « Pour écrire en lettres d’or (col. 6, l. 1): litharge couleur d’or une partie, alun deux parties. »

Ceci ressemble beaucoup à des notes de praticiens, destinées à conserver seulement le souvenir d’un point essentiel, le reste étant confié à la mémoire.

Les recettes finales: asèm égyptien, d’après Phiménas le Saïte; eau de soufre; dilution de l’asèm, etc.; ont au contraire un caractère de complication spéciale qui rappelle les alchimistes; aussi bien que les signes planétaires de l’or et de l’argent, inscrits dans la dernière.

Deux questions générales se présentent encore, avant d’aborder l’étude détaillée de ces textes celle des auteurs cités et celle des signes ou abréviations. Un seul auteur est nommé dans le papyrus X, sous le titre:

Procédé de Phiménas le Saïte pour préparer l’asèm égyptien (col. 11, l. 15). Ce nom paraît le même que celui de Pamménès, prétendu précepteur de Démocrite, cité par Georges le Syncelle, et qui figure dans les textes alchimistes de nos manuscrits.[51] Ce nom s’écrit aussi Paménasis et Paménas, peut-être même Phaminis: dévoué au dieu Mendès; dévoué au roi Ménas.[52] Le rapprochement entre Phiménas et Pamménès doit être regardé comme certain: attendu que la dernière des deux recettes données sous le nom de Phiménas dans le papyrus se trouve presque sans changement dans le Pseudo-Démocrite, parmi des recettes attribuées pareillement à l’Égyptien Pamménès: j’y reviendrai.

p.25 Il y a quelque intérêt à comparer les signes et abréviations du papyrus avec les signes des alchimistes. Je note d’abord le signe de l’or (col. 12, l. 20), qui est le marne que le signe astronomique du soleil, précisément comme chez les alchimistes: c’est le plus vieil exemple connu de cette identification. A côté figure le signe lunaire de l’argent.[53] Ces notations symboliques ne s’étendent pas encore aux autres métaux. On trouve aussi dans le papyrus (col. 9, l. 42 et un signe en forme de pointe de flèche, à la suite des mots θείου ἀπύρου (soufre apyre): ce signe est pareil à celui qui désigne le fer, ou, dans certains cas, répété deux fois, les pierres, dans les écrits alchimiques.[54] Dans le papyrus il semble qu’il exprime une mesure de poids. Les autres signes sont surtout des abréviations techniques, parmi lesquelles je note celle de l’alun lamelleux στυπτηρία σχιστή: l’une d’elles en particulier (pap. X, col. 6, l. 19) est toute pareille à celle des alchimistes.[55] Les noms des mesures sont abrégés ou remplacés par des signes, conformément à un usage qui existe encore de notre temps dans les recettes techniques de la pharmacie.

Il convient d’entrer maintenant dans l’examen détaillé des cent onze articles du papyrus: articles relatifs aux métaux, au nombre de quatre-vingt-dix, dont un sur l’eau divine; articles sur la teinture en pourpre, au nombre de onze; enfin dix articles extraits de Dioscoride. La traduction complète des articles sur les métaux va être donnée et suivie d’un commentaire; mais je ne m’arrêterai guère sur les procédés de teinture proprement dite, fondés principalement sur l’emploi de l’orcanette et de l’orseille, procédés dont quelques-uns sont à peine indiqués en une ligne: comme si l’écrivain avait copié des lambeaux d’un texte qu’il ne comprenait pas. D’autres sont plus complets. Le tout est du même ordre que la recette de teinture en pourpre du Pseudo-Démocrite, contenue dans les manuscrits alchimiques et dont p.26 j’ai publié naguère le texte et la traduction, reproduits dans le présent volume.

J’ai collationné avec soin les dix articles extraits de Dioscoride, tous relatifs à des minéraux employés dans les recettes, et qui donnent la mesure des connaissances minéralogiques de l’auteur du papyrus. Ils concernent les corps suivants:

Arsenic (notre orpiment);

Sandaraque (notre réalgar);

Misy (sulfate basique de fer, mêlé de sulfate de cuivre);

Cadmie (oxyde de zinc impur, mêlé d’oxyde de cuivre, voire même d’oxyde de plomb, d’oxyde d’antimoine, d’acide arsénieux, etc.);

Soudure d’or ou chrysocolle (signifiant à la fois un alliage d’or et d’argent ou de plomb, ou bien la malachite et divers corps congénères)

Rubrique de Sinope (vermillon, ou minium, ou sanguine);

Alun (notre alun et divers autres corps astringents);

Natron (nitrum des anciens, notre carbonate de soude, parfois aussi le sulfate de soude)

Cinabre (notre minium et aussi notre sulfure de mercure);

Enfin Mercure.

Le texte du papyrus sur ces divers points est, en somme, le même que le texte des manuscrits connus de Dioscoride (édition Sprengel, 1829); à cela près que l’auteur du papyrus a supprimé les vertus thérapeutiques des minerais, le détail des préparations et souvent celui des provenances. Ces suppressions, celle des propriétés médicales en particulier, sont évidemment systématiques.

Quant aux variantes de détail, elles sont nombreuses; mais la plupart n’ont d’intérêt que pour les grammairiens ou les éditeurs de Dioscoride.

Je note seulement que, dans l’article Cinabre, l’auteur du papyrus distingue sous le nom de minium le cinabre d’Espagne; tandis que Sprengel a adopté la variante ammion (sable ou minerai): cette confusion entre le nom du cinabre et celui du minium existe aussi dans Pline et ailleurs.

L’article Mercure donne lieu à des remarques plus importantes. On y p.27 trouve dans le papyrus, comme dans le texte de l’édition classique de Sprengel, le mot ἄμβιξ désignant le couvercle d’un vase, couvercle à la face inférieure duquel se condensent les vapeurs du mercure sublimé (αἰθάλη) ce même mot, joint à l’article arabe al, a produit le nom alambic. On voit que l’ambix est le chapiteau d’aujourd’hui. L’alambic proprement dit et l’aludel, instrument plus voisin encore de l’appareil précédent, sont d’ailleurs décrits dans les alchimistes grecs ils étaient donc connus dès le ive ou ve siècle de notre ère.

Il manque à l’article Mercure du papyrus une phrase célèbre que Hoefer, dans son Histoire de la chimie (t. I, p. 149, 2e édition) avait traduite dans un sens alchimique: « Quelques-uns pensent que le mercure existe essentiellement et comme partie constituante des métaux. »  Ἔνιοι δε ἱστοροῦσι καὶ καθ' ἑαυτὴν ἐν τοῖς μετάλλοις εὑρίσκεσθαι τὴν ὑδράργυρον. J’avais d’abord adopté cette interprétation de Hoefer: mais en y pensant davantage, je crois que cette phrase signifie seulement: « quelques-uns rapportent que le mercure existe à l’état natif dans les mines. » En effet le mot μέταλλα le double sens de métaux et de mines, et ce dernier est ici plus naturel. En tous cas la phrase manque dans le papyrus: soit que le copiste l’ait supprimée pour abréger; soit qu’elle n’existât pas alors dans les manuscrits, ayant été intercalée plus tard par quelque annotateur.

Une autre variante n’est pas sans intérêt, au point de vue de la discussion des textes, dans l’article Mercure. Le texte donné par Sprengel porte: « on garde le mercure dans des vases de verre, ou de plomb, ou d’étain, ou d’argent; car il ronge toute autre matière et s’écoule. » La mention du verre est exacte; mais celle des vases de plomb, d’étain, d’argent est absurde; car ce sont précisément ces métaux que le mercure attaque elle n’a pu être ajoutée que par un commentateur ignorant. Or le papyrus démontre qu’il en est réellement ainsi: car il parle seulement des vases de verre, sans faire mention des vases métalliques. Zosime insiste aussi sur ce point.

On sait que l’on transporte aujourd’hui le mercure dans des vases de fer, dont l’emploi ne paraît pas avoir été connu des anciens.

Venons à la partie vraiment originale du papyrus.

Je vais présenter d’abord la traduction des articles relatifs aux métaux, au p.28 nombre de quatre-vingt-dix, dont un article sur l’eau de soufre ou eau divine; et celle des articles sur la teinture, au nombre de onze; puis j’en commenterai les points les plus importants.[56]

TRADUCTION DU PAPYRUS X DE LEIDE

1. Purification et durcissement du plomb.

« Fondez-le, répandez à la surface de l’alun lamelleux et de la couperose réduits en poudre fine et mélangés, et il durcira. »

2. Autre (purification) de l’étain.

« Le plomb et l’étain blanc sont aussi purifiés par la poix et le bitume. Ils sont rendus solides par l’alun et le sel de Cappadoce, et la pierre de Magnésie,[57] jetée à leur surface. »

3. Purification de l’étain que l’on jette dans le mélange de l’asèm.[58]

« Prenez de l’étain purifié de toute autre substance, fondez-le, laissez-le refroidir; après l’avoir recouvert d’huile et bien mélangé, fondez-le de nouveau; ensuite ayant broyé ensemble de l’huile, du bitume et du sel, frottez-en le métal, et fondez une troisième fois; après fusion, mettez à part l’étain après l’avoir purifié par lavage; car il sera comme de l’argent durci. Lorsque vous voudrez l’employer dans la fabrication des objets d’argent, de telle sorte qu’on ne le reconnaisse pas et qu’il ait la dureté de l’argent, p.29 mêlez 4 parties d’argent, 3 parties d’étain, et le produit deviendra comme un objet d’argent. »

C’est la fabrication d’un alliage d’argent et d’étain, destiné à simuler l’argent; ou plutôt un procédé pour doubler le poids du premier métal.

4. Purification de l’étain.

« Poix liquide et bitume, une partie de chaque; jetez (sur l’étain), fondez, agitez. Poix sèche, 20 drachmes; bitume, 12 drachmes. »

5. Fabrication de l’asèm.

« Étain, 12 drachmes; mercure, 4 drachmes; terre de Chio,[59] 2 drachmes. A l’étain fondu, ajoutez la terre broyée, puis le mercure, agitez avec du fer, et mettez en œuvre (le produit). »

6. Doublement de l’asèm.

Voici comment on opère le doublement de l’asèm.

« On prend: cuivre affiné, 40 drachmes; asèm, 8 drachmes; étain en bouton, 40 drachmes; on fond d’abord le cuivre et, après deux chauffes, l’étain; ensuite l’asèm. Lorsque tous deux sont ramollis, refondez à plusieurs reprises et refroidissez au moyen de la composition précédente.[60] Après avoir augmenté le métal par de tels procédés, nettoyez-le avec le coupholithe.[61] Le triplement s’effectue par les mêmes procédés, les poids étant répartis conformément à ce qui a été dit plus haut. »

C’est un bronze blanc amalgamé, analogue à certain métal de cloche.

7. Masse inépuisable (ou perpétuelle).

« Elle se prépare par les procédés définis dans le doublement de l’asèm Si vous voulez prélever sur la masse 8 drachmes, séparez-les et refondez 4 drachmes de ce mime asèm; fondez-les trois fois et répétez, puis refroidissez et mettez-les en réserve dans le coupholithe. »

Voir aussi recette 60.

p.30 Il y a là l’idée d’un ferment, destiné à concourir à la multiplication de la matière métallique.

8. Fabrication de l’asèm.

« Prenez de l’étain en petits morceaux et mou, quatre fois purifié; prenez-en 4 parties et 3 parties de cuivre blanc pur et 1 partie d’asèm. Fondez, et, après la fonte, nettoyez à plusieurs reprises, et fabriquez avec ce que vous voudrez ce sera de l’asèm de première qualité, qui trompera même les ouvriers. »

Alliage blanc, analogue aux précédents; avec intention de fraude.

9. Fabrication de l’asèm fusible.

« Cuivre de Chypre, 1 mine; étain en baguettes, 1 mine; pierre de Magnésie, 16 drachmes; mercure, 8 drachmes? pierre de Poros,[62] 20 drachmes ».

« Ayant fondu le cuivre, jetez-y l’étain, puis la pierre de Magnésie en poudre, puis la pierre de Poros, enfin le mercure; agitez avec du fer et versez au moment voulu. »

Alliage analogue, avec addition de mercure.

10. Doublement de l’asèm.

« Prenez du cuivre de Chypre affiné, jetez dessus parties égales, c’est-à-dire 4 drachmes de sel d’Ammon[63] et 4 drachmes d’alun; fondez et ajoutez parties égales d’asèm. »

Bronze enrichi en cuivre.

11. Fabrication de l’asèm.

« Purifiez avec soin le plomb avec la poix et le bitume, ou bien l’étain; et mêlez la cadmie[64] et la litharge, à parties égales, avec le plomb, et remuez p.31 jusqu’à mélange parfait et solidification. On s’en sert comme de l’asèm naturel.[65] »

Alliage complexe renfermant du plomb, ou de l’étain, et du zinc.

12. Fabrication de l’asèm.

« Prenez les rognures[66] des feuilles (métalliques), trempez dans le vinaigre et l’alun blanc lamelleux et laissez-les mouillées pendant sept jours, et alors fondez avec le quart de cuivre 8 drachmes de terre de Chio,[67] et 8 drachmes de terre asémienne,[68] et 1 drachme de sel de Cappadoce, plus alun lamelleux, 1 drachme; mêlez, fondez, et jetez du noir à la surface. »

13. Fabrication du mélange.

« Cuivre de Gaule,[69] 8 drachmes; étain en baguettes, 12 drachmes; pierre de Magnésie, 6 drachmes; mercure, 10 drachmes; asèm, 5 drachmes. »

14. Fabrication du mélange pour une préparation.

« Cuivre, 1 mine (poids), fondez et jetez-y 1 mine d’étain en boutons et travaillez ainsi. »

15. Coloration de l’or.

« Colorer l’or pour le rendre bon pour l’usage. Misy et sel et vinaigre provenant de la purification de l’or; mêlez le tout et jetez dans le vase (qui renferme) l’or décrit dans la préparation précédente; laissez quelque temps et, ayant ôté l’or du vase, chauffez-le sur des charbons; puis de nouveau jetez-le dans le vase qui renferme la préparation susdite; faites cela plusieurs fois, jusqu’à ce qu’il devienne bon pour l’usage. »

C’est une recette d’affinage, qui s’en réfère à la préparation décrite plus haut (p. 14); ce qui montre que le papyrus alchimique X et le p.32 papyrus magique V se faisaient suite et ont été composés par un même écrivain.

16. Augmentation de l’or.

« Pour augmenter l’or, prenez de la cadmie de Thrace, faites le mélange avec la cadmie en croûtes,[70] ou celle de Gaule. »

Cette phrase est le commencement d’une recette plus étendue; car elle doit être complétée par la suivante, qui en est la suite: le second titre fraude de l’or étant probablement une glose qui a passé dans le texte, par l’erreur du copiste.

17. Fraude de l’or.

« Misy et rouge de Sinope[71] parties égales pour une partie d’or. Après qu’on aura jeté l’or dans le fourneau et qu’il sera devenu d’une belle teinte, jetez-y ces deux ingrédients et, enlevant (l’or), laissez refroidir, et l’or est doublé. »

La cadmie en croûtes, c’est-à-dire la portion la moins volatile des oxydes métalliques condensés aux parois des fourneaux de fusion du cuivre, renfermait, à côté de l’oxyde de zinc, des oxydes de cuivre et de plomb. On devait employer en outre quelque corps réducteur, omis dans la recette. Le tout formait un alliage d’or et de plomb, avec du cuivre et peut.-être du zinc. C’était donc en somme une falsification, comme la glose l’indique.

18. Fabrication de l’asèm.

« Étain, un dixième de mine; cuivre de Chypre, un seizième de mine; minerai de Magnésie, un trente-deuxième; mercure, deux statères (poids). Fondez le cuivre, jetez-y d’abord l’étain, puis la pierre de Magnésie; puis, ayant fondu ces matières, ajoutez-y un huitième de bel asèm blanc, de nature conforme. Puis, lorsque le mélange a eu lieu et au moment de refroidir, ou de refondre ensemble, ajoutez alors le mercure en dernier lieu. »

p.33 19. Autre (formule).

« Cuivre de Chypre, 4 statères; terre de Samos, 4 statères; alun lamelleux, statères; sel commun, 2 statères; asèm noirci, 2 statères, ou, si vous voulez faire plus beau, 4 statères. Ayant fondu le cuivre, répandez dessus la terre de Chio et l’alun lamelleux broyés ensemble, remuez de façon à mélanger; et, ayant fondu cet asèm, coulez. Ayant mêlé ce qui vient d’être fondu avec du (bois de) genièvre, enlevez; avant de l’ôter, après avoir chauffé, éteignez le produit dans l’alun lamelleux et le sel, pris à parties égales, avec de l’eau visqueuse; épaississement minime; et, si vous voulez terminer le travail, trempez de nouveau dans le mélange susdit; chauffez, afin que (le métal) devienne plus blanc. Ayez soin d’employer du cuivre affiné d’avance; l’ayant chauffé au commencement et soumis à l’action du soufflet, jusqu’à ce qu’il ait rejeté son écaille et soit devenu pur; et alors employez-le, comme il vient d’être écrit.

C’est encore un procédé d’alliage, mais pour lequel on augmente la proportion du cuivre dans l’asèm déjà préparé ce qui devait rapprocher le bronze obtenu de la couleur de l’or.

20. Autre (formule).

« Prenez un statère Ptolémaïque;[72] car ils renferment dans leur composition du cuivre, et trempez-le; or la composition du liquide pour tremper est celle-ci: alun lamelleux, sel commun dans le vinaigre pour trempe épaississement visqueux. Après avoir trempé et lorsque le métal fondu aura été nettoyé et mêlé avec cette composition, chauffez, puis trempez, puis enlevez, puis chauffez. »

20 bis (sans titre).

« Voici la composition du liquide pour tremper alun lamelleux, sel commun dans le vinaigre pour trempe, épaississement visqueux; ayant trempé dans cette mixture, chauffez, puis trempez, puis enlevez, puis chauffez quand vous aurez trempé quatre fois ou davantage, en chauffant chaque fois auparavant, le (métal) deviendra supérieur à l’asèm noirci. Plus nombreux seront les traitements, chauffes et trempes, plus il s’améliorera. »

p.34 Ce sont des formules de décapage et d’affinage, dans lesquelles n’entre aucun métal nouveau. Il semble que, dans ceci, il s’agisse soit de rehausser la teinte, comme on le fait en orfèvrerie, même de notre temps; soit de faire passer une monnaie riche en cuivre pour une monnaie d’argent, en dissolvant le cuivre à la surface.

En effet, les orfèvres emploient aujourd’hui diverses recettes analogues pour donner à l’or une belle teinte.

21. Traitement de l’asèm dur.

« Comme il convient de faire pour changer l’asèm dur et noir en (un métal) mou et blanc. Prenant des feuilles de ricin, faites infuser dans l’eau un jour; puis mouillez dans l’eau avant de fondre