PLOTIN
LES ENNÉADES
ENNÉADE I, LIVRE VI
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PREMIÈRE ENNÉADE LIVRE SIXIÈME. DU BEAU (01).
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[2] Revenons sur nos pas, et examinons en
quoi consiste la beauté dans les corps. La beauté est quelque chose qui est
sensible au premier aspect, que l'âme reconnaît comme intime et sympathique à sa
propre essence, qu'elle accueille et s'assimile. Mais, qu'elle rencontre un
objet difforme, elle recule, le répudie et le repousse comme étranger et
antipathique à sa propre nature. C'est que, l'âme étant telle qu'elle est,
c'est-à-dire d'une essence supérieure à tous les autres êtres, quand elle
aperçoit un objet qui a de l'affinité avec sa nature ou qui seulement en porte
quelque trace, elle se réjouit, elle est transportée, elle rapproche cet objet
de sa propre nature, elle pense à elle-même et à son essence intime. Quelle
similitude y a-t-il donc entre le beau sensible et le beau intelligible ? car on
ne saurait méconnaître cette similitude. Comment les objets sensibles
peuvent-ils être beaux en même temps que les objets intelligibles? C'est parce
que les objets sensibles participent à une forme (μετοχῇ εἴδους).
[3] L'âme connaît le beau par une faculté
toute spéciale, à laquelle il appartient d'apprécier tout ce qui concerne le
beau , lors même que les autres facultés concourent à ce jugement. Souvent aussi
l'âme prononce en comparant les objets à l'idée du beau qu'elle a en elle-même,
et en prenant cette idée pour règle de ses décisions. Mais comment ce qui est
corporel peut-il avoir quelque liaison avec ce qui est supérieur aux corps?
Comment, par exemple, l'architecte peut-il juger beau un édifice placé devant
ses yeux en le comparant avec l'idée qu'il en a en lui ? N'est-ce pas parce que
l'objet extérieur, abstraction faite des pierres, n'est autre chose que la forme
intérieure, divisée sans doute dans l'étendue de la matière, mais toujours une,
quoique se manifestant dans le multiple ? Quand les sens aperçoivent dans un
objet la forme qui enchaîne, unit et maîtrise une substance sans forme et par
conséquent d'une nature contraire à la sienne, qu'ils voient une figure qui se
distingue des autres figures par son élégance, alors l'âme, réunissant ces
éléments multiples, les rapproche, les compare à la forme indivisible qu'elle
porte en elle-même, et prononce leur accord, leur affinité et leur sympathie
avec ce type intérieur. C'est ainsi que l'homme de bien, apercevant dans un
jeune homme le caractère de la vertu, en est agréablement frappé, parce qu'il le
trouve en harmonie avec le vrai type de la vertu qu'il a en lui. C'est ainsi que
la beauté de la couleur, quoique simple par sa forme, soumet à son empire les
ténèbres de la matière (05), par la présence de la
lumière, qui est une chose incorporelle, une raison, une forme. Voilà encore
pourquoi le feu est supérieur en beauté à tous les autres corps ; c'est qu'il
joue à l'égard des autres éléments le rôle de forme; il occupe les régions les
plus élevées (06) ; il est le plus subtil des
corps, parce qu'il est celui qui se rapproche le plus des êtres incorporels;
c'est encore le seul qui, sans se laisser pénétrer par les autres corps, les
pénètre tous; il leur communique la chaleur sans se refroidir; il possède la
couleur par son essence même, et c'est lui qui la communique aux autres; il
brille, il resplendit parce qu'il est une forme. Le corps où il no domine pas,
n'offrant qu'une teinte décolorée, n'est plus beau, parce qu'il ne participe pas
à toute la forme de la couleur. C'est ainsi enfin que les harmonies cachées des
sons produisent les harmonies sensibles, et donnent encore à l'âme l'idée de la
beauté, mais en la lui montrant dans un autre ordre de choses. Les harmonies
sensibles peuvent être évaluées en nombres; non pas il est vrai dans toute
espèce de nombres, mais dans ceux seulement qui peuvent servir à produire la
forme et à la faire dominer.
[4] Laissant les sens dans leur sphère
inférieure, élevons-nous maintenant à la contemplation de ces beautés d'un ordre
supérieur (07), dont les sens n'ont pas
l'intuition, mais que l'âme voit et nomme sans le secours des organes.
[5] Interrogeons donc sur ce qu'ils
éprouvent ces hommes qui ont de l'amour pour des beautés qui ne sont pas
corporelles. Que ressentez-vous en présence de nobles occupations, de bonnes
moeurs, d'habitudes de tempérance, et en général en présence d'actes et de
sentiments vertueux, de tout ce qui constitue la beauté des âmes ? Que
ressentez-vous quand vous contemplez votre beauté intérieure? D'où viennent vos
transports, votre enthousiasme? D'où vient que vous souhaitez alors vous unir à
vous-mêmes et vous recueillir en vous isolant de votre corps? car c'est là ce
qu'éprouvent ceux qui aiment véritablement. Quel est donc cet objet qui vous
cause ces émotions? Ce n'est ni une figure, ni une couleur, ni une grandeur
quelconque; c'est cette âme invisible [sans couleur], qui possède une sagesse
également invisible, cette âme en qui on voit briller la splendeur de toutes les
vertus, quand on découvre en soi ou que l'on contemple chez les autres la
grandeur du caractère, la justice du coeur (11), la
pure tempérance, la valeur à la figure imposante, la dignité et la pudeur à la
démarche ferme, calme, imperturbable, et par dessus tout l'intelligence,
semblable à Dieu et éclatante de lumière. Quand nous sommes ravis d'admiration
et d'amour pour ces objets, par quelle raison les proclamons-nous beaux? Ils
existent, ils se manifestent, et celui qui les verra ne pourra jamais s'empêcher
de dire qu'ils sont des êtres véritables. Or que sont les êtres véritables? Ils
sont beaux.
[6] Ainsi, comme le dit une antique
maxime (14), le courage, la tempérance, toutes les
vertus, la prudence même, ne sont qu'une purification. C'est donc avec sagesse
qu'on enseigne dans les mystères que l'homme qui n'aura pas été purifié
séjournera, dans les enfers, au fond d'un bourbier, parce que tout ce qui n'est
pas pur se complaît dans la fange par sa perversité même : c'est ainsi que nous
voyons les pourceaux immondes se vautrer dans la fange avec délices. En quoi
ferions-nous en effet consister la véritable tempérance si ce n'est à ne pas
s'attacher aux plaisirs du corps, à les fuir même comme impurs et propres à un
être impur (15)? Le courage ne consiste-t-il pas à
ne pas craindre la mort, qui n'est autre chose que la séparation de l'âme d'avec
le corps? Celui qui veut s'isoler du corps ne saurait donc craindre la mort. La
grandeur d'âme n'est que le mé¬pris des choses d'ici-bas. Enfin la prudence,
c'est la pensée qui, détachée de la terre, élève l'âme au monde intelligible.
L'âme purifiée devient une forme, une raison, une essence incorporelle,
intellectuelle; elle appartient tout entière à la divinité , en qui se trouve la
source du beau et de toutes les qualités qui ont de l'affinité avec lui.
[7] Il nous reste maintenant à remonter
au Bien auquel toute âme aspire. Quiconque l'a vu, connaît ce qui me reste à
dire, sait quelle est la beauté du Bien. En effet, le Bien est désirable par
lui-même (19); il est le but de nos désirs. Pour
l'atteindre, il faut nous élever vers les régions supérieures , nous tourner
vers elles et nous dépouiller du vêtement que nous avons revêtu en descendant
ici-bas, comme, dans les mystères, ceux qui sont admis à pénétrer au fond du
sanctuaire, après s'être purifiés, dépouillent tout vêtement, et s'avancent
complètement nus (20). [8] Comment faut-il s'y prendre, que faut-il faire pour arriver à contempler cette Beauté ineffable, qui, comme la divinité dans les mystères, reste cachée au fond d'un sanctuaire et ne se montre pas au dehors, pour ne pas être aperçue des profanes? Qu'il s'avance dans ce sanctuaire, qu'il y pénètre, celui qui en a la force, en fermant les yeux au Spectacle des choses terrestres, et sans jeter un regard en arrière sur les corps dont les grâces le charmaient jadis. S'il aperçoit encore des beautés corporelles, il doit ne plus courir vers elles, mais, sachant qu'elles ne sont que des images, des vestiges et des ombres d'un principe supérieur, il les fuira pour Celui dont elles ne sont que le reflet. Celui qui se laisserait égarer à la poursuite de ces vains fantômes, les prenant pour la réalité, n'aurait qu'une image aussi fugitive que la forme mobile reflétée par les eaux, et ressemblerait à cet insensé qui, voulant saisir cette image, disparut lui-même, dit la fable, entraîné dans le courant (25); de même, celui qui voudra embrasser les beautés corporelles et ne pas s'en détacher précipitera, non point son corps, mais son âme, dans les abîmes ténébreux, abhorrés de l'intelligence; il sera condamné à une cécité complète, et sur cette terre comme dans l'enfer il ne verra que des ombres mensongères. C'est ici réellement qu'on peut dire avec vérité : fuyons dans notre chère patrie (26). Mais comment fuir? comment s'échapper d'ici? se demande Ulysse dans cette allégorie qui nous le représente essayant de se dérober à l'empire magique de Circé ou de Calypso, sans que le plaisir des yeux ni que le spectacle des beautés corporelles qui l'entourent puissent le retenir dans ces lieux enchantés. Notre patrie, c'est la région d'où nous sommes descendus ici-bas ; c'est là qu'habite notre Père. Mais, comment y revenir, quel moyen employer pour nous y transporter? Ce ne sont pas nos pieds : ils ne sauraient que nous porter d'un coin de la terre à un autre. Ce n'est pas non plus un char ou un navire qu'il nous faut préparer. Il faut laisser de côté tous ces vains secours et ne pas même y songer. Fermons donc les yeux du corps pour ouvrir ceux de l'esprit, pour éveiller en nous une autre vue, que tous possèdent, mais dont bien peu font usage.
[9] Mais comment faire usage de cette vue
intérieure (27)? Au moment où elle s'éveille, elle
ne peut contempler d'abord les beautés trop éclatantes. Il faut donc habituer
ton âme à contempler d'abord les plus nobles occupations de l'homme, puis les
belles oeuvres, non celles qu'exécutent les artistes, mais celles
qu'accomplissent les hommes qu'on appelle vertueux. Considère ensuite l'âme de
ceux qui produisent ces belles actions. Mais comment découvriras-tu la beauté
que possède leur âme excellente? Rentre en toi-même et examine-toi. Si tu n'y
trouves pas encore la beauté, fais comme l'artiste qui retranche, enlève, polit,
épure, jusqu'à ce qu'il ait orné sa statue de tous les traits de la beauté.
Retranche ainsi de ton âme tout ce qui est superflu, redresse ce qui n'est point
droit, purifie et illumine ce qui est ténébreux, et ne cesse pas de
perfectionner ta statue jusqu'à ce que la vertu brille à tes yeux de sa divine
lumière, jusqu'à ce que tu voies la tempérance assise en ton sein dans sa sainte
pureté (28). Quand tu auras acquis cette
perfection, que tu la verras en toi, que tu habiteras pur avec toi-même, que tu
ne rencontreras plus en toi aucun obstacle qui t'empêche d'être un, que rien
d'étranger n'altérera plus par son mélange la simplicité de ton essence intime,
que tu ne seras plus dans ton être tout entier qu'une lumière véritable, qui ne
peut être mesurée par une grandeur, ni circonscrite par une figure dans d'é¬troites
limites, ni s'accroître en étendue à l'infini, mais qui est tout à fait
incommensurable parce qu'elle échappe à toute mesure et est au-dessus de toute
quantité ; quand tu seras devenu tel, alors, puisque tu es la vue même, aie
confiance en toi, parce que tu n'as plus besoin de guide; regarde attentivement
: car ce n'est que par l'oeil qui s'ouvre alors en toi que tu peux apercevoir la
Beauté suprême. Mais si tu essaies d'attacher sur elle un oeil souillé par le
vice, impur, et dépourvu d'énergie, ne pouvant supporter l'éclat d'un objet
aussi brillant, cet oeil ne verra rien, quand même on lui montrerait un
spectacle naturellement facile à contempler. Il faut d'abord rendre l'organe de
la vision analogue et semblable à l'objet qu'il doit contempler (29).
Jamais l'oeil n'eût aperçu le soleil, s'il n'en avait d'abord pris la forme (30)
: de même, l'âme ne saurait voir la Beauté si d'abord elle ne devenait belle
elle-même. Tout homme doit commencer par se rendre beau et divin pour obtenir la
vue du Beau et de la Divinité. Ainsi, il s'élèvera d'abord à l'Intelligence (31),
il y contemplera la beauté de toutes les formes, et il proclamera que toute
cette beauté réside dans les idées. En effet, tout est beau en elles, parce
qu'elles sont les filles et l'essence même de l'Intelligence. Au-dessus de
l'Intelligence, il rencontrera Celui que nous appelons la nature du Bien, et qui
fait rayonner autour de lui la Beauté; en sorte que, pour nous résumer, ce qui
se présente le premier, c'est le Beau. Si l'on veut établir une distinction dans
les intelligibles, il faut dire que le Beau intelligible est le lieu des idées,
que le Bien, placé au-dessus du Beau, en est la source et le principe; ou bien
placer dans un seul et même principe le Bien et le Beau, mais en regardant ce
principe comme le Bien d'abord, et seulement ensuite comme le Beau (32). |
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page 421 LIVRE SIXIÈME. DU BEAU.
Ce livre est le premier dans l'ordre
chronologique. Il a été traduit eu anglais par Taylor, Concerning the
Beautiful, or a paraphrase translation fromt the Greek of Plotinus, London,
1787; en français par M. Auquetil, à la suite du livre de M. Théry De
l'Esprit et de la critique littéraire chez les peuples anciens et les modernes,
1832, et plus récemment par M. Barthélemy Saint-Hilaire, De l'École
d'Alexandrie, 1815, p. 178-197. « Plotini liber de Pulchritudine. Ad codicum fidem emendavit, Annotationemque perpetuam, inteijectis Danielis Wyttenbachii notis, epistolamque ad eumdem ac praeparationem quum ad hunc Iibrum tum ad reliquos cet. adjecit Fridericus Creuzer. Accedunt Anecdota Græca : Procli disputatio de Unitate ac Putchritudine, Nircephori Nathanaelis Antitheticus adrersus Plotinum de Anima; itemque Lectiones Platonicae maximam partem ex Codd. Mss. enotata, Heidelhcegae, MDCCCXIV. » Pour avoir une connaissance complète de la doctrine professée par Plotin sur la nature du Beau, il faut, à la lecture de ce livre, joindre celle du livre VIII de l'Ennéade V : Du Beau intelligible. En effet, dans le traité que nous examinons ici, Plotin n'a pas tant pour but de faire connaître la nature du Beau que d'expliquer comment, par la vue du Beau, le Musicien et l'Amant (33), liv. VI, § 1, 3, p. 98-103) peuvent s'élever au-dessus du monde sensible et avoir l'intuition de Celui qui est l'auteur même du Beau, de Celui qui est le Bien (§ 7-9, p. 108-113). Ce livre se rattache donc à la Morale, en ce qu'il exhorte à purifier l'âme, enseigne à la séparer du corps, et à l'appliquer à l'étude de ce monde intelligible dont la contemplation doit la ravir et lui procurer une joie ineffable (§ 4-6, p. 104-108). Fuyons dans notre chère patrie (§ 8, p. 111), telle est, sous une forme poétique, la pensée qui résume ce livre et qui en est la page 422 conclusion, comme saint Augustin l'explique fort bien dans la citation suivante: « J'admire en vérité comment de si savants hommes, qui comptent pour rien les choses corporelles et sensibles au prix des choses incorporelles et intelligibles, nous viennent [comme le fait Apulée] parler de contact corporel [entre les dieux et les hommes] quand il s'agit de la béatitude. Que signifie alors cette parole de Plotin : « Fuyons, fuyons vers notre chère patrie. Là est le Père et tout le reste avec lui. Mais quelle flotte ou quel autre moyen nous y conduira? Le vrai moyen, c'est de devenir semblable à Dieu.» Si donc on s'approche d'autant plus de Dieu qu'on lui devient plus semblable, ce n'est qu'en cessant de lui ressembler qu'on s'éloigne de lui. Or l'âme de l'homme ressemble d'autant moins à cet être éternel qu'elle a plus de goût pour les choses temporelles et passagères. » (Cité de Dieu, t_ X, 17; t. II, p. 166 de la trad. de M. Saisset.) § 1. RAPPROCHEMENT ENTRE LA DOCTRINE DE PLOTlN ET CELLE DE PLATON. Plotin a puisé dans plusieurs dialogues de Platon, tels que le Phédon, le Phèdre, le Philèbe, mais principalement dans le Banquet, comme il est facile de le reconnaître en comparant à la doctrine exposée dans ce livre le discours adressé, dans le dialogue de Platon, par Diotime à Socrate (t. VI, p. 314-318 de la trad. de M. Cousin) : « Celui qui veut s'y prendre comme il convient doit, dès son jeune âge, commencer par rechercher les beaux corps. D'abord, s'il est bien dirigé, il doit n'en aimer qu'un seul, et là concevoir et enfanter de beaux discours. Ensuite il doit reconnaître que la beauté qui réside dans un corps est sœur de la beauté qui réside dans les autres. Et s'il est juste de rechercher ce qui est beau en général, notre homme serait bien peu sensé de ne point envisager la beauté de tous les corps comme une seule et même chose. Une fois pénétré de cette pensée, il doit faire profession d'aimer tous les beaux corps, et dépouiller toute passion exclusive, qu'il doit dédaigner et regarder comme une petitesse (34). Après cela il doit considérer la beauté de l'âme comme bien plus relevée que celle du corps, de sorte qu'une âme belle, d'ailleurs accompagnée de peu d'agréments extérieurs, suffise pour attirer son amour et ses soins, et page 423
pour qu'il se plaise à y enfanter les
discours qui sont les plus propres à rendre la jeunesse meilleure. Par là il
sera amené à considérer le beau dans les actions des hommes et dans les lois, et
à voir que la beauté morale est partout de la même nature ; alors il apprendra à
regarder la beauté physique comme peu de chose. De la sphère de l'action il
devra passer à celle de l'intelligence et contempler la beauté des sciences (35);
ainsi arrivé à une vue plus étendue de la beauté, libre de l'esclavage et des
étroites pensées du servile amant de la beauté de tel jeune garçon ou de tel
homme oit de telle action particulière, lancé sur l'océan de la beauté, et tout
entier à ce spectacle, il enfante avec une inépuisable fécondité les pensées et
les discours les plus magnifiques et les plus sublimes de la philosophie ;
Jusqu'à ce que, grandi et affermi dans ces régions supérieures, il n'aperçoive
plus qu'une science, celle du beau, dont il me reste à parler. page 424 tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux beaux sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances, jusqu'à ce que, de connaissances en connaissances, on arrive à la connaissance par excellence, qui n'a d'autre objet que le beau lui-même, et qu'on finisse parle connaître tel qu'il est en soi. Ô mon cher Socrate ! continua l'étrangère de Mantinée, ce qui peut donner du prix à cette vie, c'est le spectacle de la beauté éternelle. Auprès d'un tel spectacle, que seraient l'or et la parure, les beaux enfants et les beaux jeunes gens, dont la vue aujourd'hui te trouble, et dont la contemplation et le commerce ont tant de charme pour toi et pour beaucoup d'autres que vous consentiriez à perdre, s'il se pouvait, le manger et le boire, pour ne faire que les voir et être avec eux (36). Je le demande, quelle ne serait pas la destinée d'un mortel à qui il serait donné de contempler le beau sans mélange, dans sa pureté et sa simplicité, non plus revêtu de chairs et de couleurs humaines et de tous ces vains agréments condamnés à périr; à qui il serait donné de voir face à face, sous sa forme unique, la beauté divine ! Penses-tu qu'il eût à se plaindre de son partage celui qui, dirigeant ses regards sur un tel objet, s'attacherait à sa contemplation et à son commerce? Et n'est-ce pas seulement en contemplant la beauté éternelle, avec le seul organe par lequel elle soit visible (37), qu'il pourra y enfanter et y produire, non des images de vertus, parce que ce n'est pas à des images qu'il s'attache, mais des vertus réelles et vraies, parce que c'est la vérité seule qu'il aime ? Or c'est à celui qui enfante la véritable vertu et qui la nourrit, qu'il appartient d'être chéri de Dieu; c'est à lui plus qu'à tout autre homme qu'il appartient d'être immortel. » Saint Augustin parait avoir professé sur le Beau la même doctrine que Platon et que Plotin, comme cela ressort des citations que nous avons déjà faites précédemment (p. 305, note 2; p. 405). Il avait même, d'après son propre témoignage (Confessions, IV, 13), composé un écrit sur ce sujet : « Haec tunc non noveram, et amabam pulchra inferiora, et ibam in profundum, et dicebam amicis meis: Num amamus aliquid nisi pulchrum? Quid est quod nos allicit ac conciliat rebus quas amamus? Nisi enim esset illis decus et species, nullo modo nos ad se moverent. Et animadvertebam et videbam in ipsis corporibus aliquid quasi totum et ideo pulchrum; aliud autem, quod ideo deceret, quoniam apte accomodaretur alicui, sicut pars corporis ad universum suum (38), aut calceamentum ad pedes, et reliqua. Et ita consideratio scaturivit in animo meo ex intimo corde, et scripsi libros de Pulchro et Apto, pute duos aut tres; tu scis, Deus : nam excidit mihi. Non enim habemus eos, sed aberraverunt a nobis, nescio quomodo. » Voy. encore l'ouvrage de saint Augustin intitulé : De Vera Religione (38). § II. MENTIONS QUI ONT ÉTÉ FAITES DE CE LIVRE. Ce que Plotin dit sur l'origine de la laideur (§ 2, p. 102) est cité par Syrianus dans son Commentaire sur la Métaphysique d'Aristote (fol. 6, éd. de Venise, 1558) : « Dicimus quidem, inquit (Plotinus), turpium et imperfectorum et malorum non omnino esse ideas. Nam per recessum haec in ultimis naturae subsistunt, eo scilicet quod particularis anima imbecillis sit, quia non superat subjectam infinitatem. » Proclus cite la fin de ce livre, mais en ternies généraux, dans sa Théologie selon Platon (Il, 11, p. 106): ὅθεν, οἶμαι, καὶ Πλωτῖνος πηγὴν τοῦ καλοῦ τὸν πρῶτον θεὸν προσειπεῖν οὐκ ὤκνησε.
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(01) Pour les Remarques générales,
Voy., à la fin du volume, la Note sur ce livre. |
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FIN DU LIVRE VI. |
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