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[1] Le bonheur s'accroît-il avec le temps?
Non : être heureux ne s'entend jamais que du présent ; le souvenir du bonheur
passé ne saurait rien ajouter au bonheur; le bonheur n'est pas un vain mot, mais
un certain état de l'âme : or cet état, c'est quelque chose qui est présent,
comme l'est l'acte même de la vie.
[2] Comme nous désirons toujours vivre et
agir, n'est-ce pas surtout dans la satisfaction de ce désir que l'on doit placer
le bonheur?
Voici notre réponse : D'abord, dans cette hypothèse, le bonheur de demain sera
plus grand que celui d'aujourd'hui, celui du jour suivant plus grand encore que
celui de la veille, et ainsi de suite à l'infini : ce ne sera donc plus la vertu
qui sera la mesure du bonheur [mais la durée]. Ensuite, la béatitude des dieux
devra aussi devenir chaque jour plus grande qu'auparavant ; elle ne sera donc
plus parfaite, elle ne pourra jamais l'être (02).
Enfin, c'est dans la possession de ce qui est présent, et toujours de ce qui est
présent, que le désir trouve sa satisfaction; tant que ce présent existe, c'est
dans sa possession qu'il cherche le bonheur. Et d'ailleurs, le désir de vivre ne
pouvant être que le désir d'être, ce désir ne peut s'attacher qu'au présent
puisqu'il n'y a d'existence réelle que dans le présent. Si l'on désire un temps
à venir ou quelque événement postérieur, c'est qu'on veut conserver ce que l'on
a déjà ; ce n'est ni le passé ni l'avenir, mais ce qui existe actuellement que
l'on veut; ce qu'on cherche, ce n'est pas une progression perpétuelle dans
l'avenir, c'est la jouissance de ce qui est dès à présent.
[3] Que dire de celui qui a vécu heureux
pendant plus longtemps, qui a plus longtemps contemplé le même spectacle?
Si, en contemplant plus de temps ce spectacle, il l'a vu de manière à s'en faire
une idée plus exacte, la longueur du temps lui a servi à quelque chose; mais
s'il l'a vu de la même manière pendant tout le temps, il n'a aucun avantage sur
celui qui ne l'a considéré qu'une fois.
[4] Mais [dira-t-on] l'un de ces hommes
n'a-t-il pas joui plus longtemps du plaisir?
Cette considération ne doit entrer pour rien dans le bonheur. Si par ce plaisir
[dont il a joui] on entend l'exercice libre [de l'intelligence], le plaisir dont
on parle est alors identique avec le bonheur que nous cherchons. Ce plaisir plus
considérable dont il est question, c'est de ne posséder que ce qui est toujours
présent; ce qui en est passé n'est plus rien.
[5] Et si un homme a été heureux depuis le
commencement de sa vie jusqu'à la fin, un autre à la fin seulement, si un
troisième, d'abord heureux, a cessé de l'être, sont-ils tous également heureux?
Ici on ne compare pas entre eux tous hommes qui soient heureux; on compare avec
un homme heureux des hommes qui sont privés du bonheur, et cela au moment où le
bonheur leur manque. Si donc l'un de ces hommes a quelque avantage, il le
possède comme homme actuellement heureux comparé à ceux qui ne le sont pas;
c'est donc par la présence actuelle du bonheur qu'il les surpasse.
[6] Le malheureux ne devient–il pas plus
malheureux avec le temps? Toutes les calamités, les souffrances, les chagrins,
tous les maux analogues, ne s'aggravent–ils pas en proportion de leur durée?
Mais, si dans tous ces cas le mal s'augmente avec le temps, pourquoi n'en
serait–il pas de même dans les cas contraires? Pourquoi le bonheur ne
s'augmenterait-il pas aussi (03) ?
Par rapport aux chagrins, aux souffrances, on peut dire avec raison que le temps
y ajoute. Quand, par exemple, la maladie se prolonge et devient un état
habituel, le corps s'altère de plus en plus profondément avec le temps. Mais si
le mal reste toujours au même degré, s'il n'empire pas, on n'a à se plaindre que
du présent. Veut–on au contraire tenir compte aussi du passé, c'est qu'alors on
considère les traces que le mal a laissées, la disposition morbide dont le temps
accroît l'intensité, parce que sa gravité est proportionnée à sa durée. Dans ce
cas, ce n'est pas la longueur du temps, c'est l'aggravation du mal qui ajoute à
l'infortune. Mais le nouveau degré ne subsiste pas en même temps que l'ancien,
et il ne faut pas venir dire qu'il y a plus, en additionnant ce qui n'est plus
avec ce qui est. Quant à la félicité, son caractère est d'avoir un terme bien
fixe, d'être toujours la même. Si encore ici la longueur du temps amène quelque
accroissement, c'est parce qu'un progrès dans la vertu en fait faire un dans le
bonheur, et alors ce n'est pas le nombre des années de bonheur qu'on doit
calculer, c'est le degré de vertu qu'on a fini par acquérir.
[7] Mais, s'il ne faut [quand il s'agit
du bonheur] considérer que le présent sans tenir compte du passé, pourquoi ne
faisons-nous pas de même quand il s'agit du temps? Pourquoi disons-nous au
contraire que, quand on additionne le passé avec le présent; le temps en devient
plus long? Pourquoi ne disons-nous pas aussi que plus le temps est long, plus le
bonheur est grand?
C'est qu'ainsi nous appliquerions au bonheur les divisions du temps ; or c'est
précisément pour montrer que le bonheur est indivisible que nous ne lui donnons
pas d'autre mesure que le présent. Il est raisonnable de compter le passé quand
on apprécie le temps, comme on tient compte des choses qui ne sont plus, des
morts par exemple; mais il ne le serait pas de comparer sous le rapport de la
durée le bonheur passé au bonheur présent, parce que ce serait faire du bonheur
une chose accidentelle et temporaire. Quelle que soit la longueur du temps qui a
pu précéder le présent, tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'il n'est plus.
Tenir compte de la durée quand on parle du bonheur, c'est vouloir disperser et
fractionner ce qui est un et indivisible, ce qui n'existe que dans le présent.
Aussi dit-on avec raison que le temps, image de l'Éternité; semble en faire
évanouir la permanence en la dispersant comme lui (04).
Ôtez à l'éternité la permanence, elle s'évanouit en tombant dans le temps, parce
qu'elle ne peut subsister que dans la permanence. Or comme la félicité consiste
à jouir de la vie qui est bonne, c'est-à-dire, de celle qui est propre à l'Être
[en soi] parce qu'il n'en est point de meilleure, elle doit avoir pour mesures
au lieu du temps, l'éternité même, le principe qui n'admet ni plus ni moins,
qu'on ne peut comparer à aucune longueur, dont l'essence est d'être indivisible,
supérieur au temps. On ne doit donc pas confondre l'être avec le non-être,
l'éternité avec le temps, le perpétuel avec l'éternel, ni prêter de l'extension
à l'indivisible. Si l'on embrasse l'existence de l'Être [en soi], il faut qu'on
l'embrasse tout entière, qu'on la considère non comme la perpétuité. du temps,
mais comme la vie même de l'éternité, vie qui, au (lieu de se composer d'une
suite de siècles, est tout entière depuis tous les siècles.
[8] Objectera-t-on qu'en subsistant
dans le présent, le souvenir du passé donne quelque chose de plus à celui qui a
vécu plus longtemps heureux ?
Je demanderai quelle idée on se fait de ce souvenir. Parle-t-on du souvenir de
la sagesse antérieure et veut-on dire que l'homme qui aurait ce souvenir en
serait plus sage? Ce serait alors sortir de notre hypothèse [puisqu'il ne s'agit
que de bonheur et non de sagesse]. Parle-t-on du souvenir du plaisir? Ce serait
supposer que l'homme heureux a besoin de beaucoup de plaisir, ne pouvant se
contenter de celui qui est présent. D'ailleurs, qu'y a-t-il de doux dans le
souvenir d'un plaisir passé? Ne serait-il pas ridicule, par exemple, de se
rappeler avec délices d'avoir goûté la veille d'un mets délicat, et plus
ridicule encore de se souvenir d'avoir éprouvé une jouissance de ce genre dix
ans auparavant? Il le sera tout autant de se souvenir avec orgueil d'avoir été
sage l'année précédente.
[9] Si l'on se rappelait des actes
vertueux, ce souvenir ne contribuerait-il pas au bonheur?
Non : car ce souvenir ne peut se trouver que dans un homme qui n'a point de
vertu présentement, et qui par cela même recherche le souvenir de vertus
passées.
[10] Mais, dira-t-on, la longueur du temps
permet de faire beaucoup de belles actions : or cette faculté n'est pas donnée à
celui qui vit peu de temps heureux.
Nous répondrons qu'on ne doit pas appeler un homme heureux parce qu'il a fait
beaucoup de belles actions. Composer le bonheur de plusieurs parties du temps et
de plusieurs actions, c'est le composer à la fois de choses qui ne sont plus,
qui sont passées, et de choses présentes : or c'est dans le présent seul que
nous avons placé le bonheur. Ensuite nous nous sommes demandé si la longueur du
temps ajoute au bonheur. Il nous reste donc à examiner si un bonheur de longue
durée est supérieur parce qu'il permet de faire plus de belles actions. D'abord
celui qui n'agit pas peut être heureux autant, plus même que celui qui agit. En
outre ce ne sont pas les actions qui par elles-mêmes donnent le bonheur; ce sont
les dispositions de l'âme; elles sont même le principe des belles actions. Lors
même qu'il agit, ce n'est pas parce qu'il agit que le sage jouit du bien : il ne
le tient pas de choses contingentes, mais de ce qu'il possède en lui-même. Il
peut en effet arriver à un homme vicieux de sauver sa patrie ou de ressentir du
plaisir en la voyant sauvée par un autre. Ce n'est donc pas là ce qui donne les
jouissances du bonheur; c'est à la disposition constante de l'âme qu'il faut
rapporter la vraie béatitude et les jouissances qu'elle procure. La placer dans
les actions, c'est la faire dépendre de choses étrangères à l'âme et à la vertu.
L'acte propre de l'âme consiste à être sage, à exercer son activité en
elle-même; voilà la vraie béatitude.
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COMMENTAIRE
LIVRE CINQUIÈME.
LE BONHEUR S'ACCROÎT-IL AVEC LE TEMPS?
Ce livre est le trente-sixième dans
l'ordre chronologique. Sa composition a donc précédé celle du livre quatrième,
auquel il se rattache par le sujet qui y est traité.
Gaspar Barthius en a fait une traduction sur laquelle il exprime ainsi :
«
Duodecenni mihi puero inter exercitia graece interpretationis excidit translatio
acutissimi et subtilissimi Iibelli, An felicitas augeatur tempore, apud
Plotinum ; nobilissimum philosophum ex iis qui, Platonicam et Pythagoricam
sapientiam postremis Romae temporibus conjungentes, novant quampiam ex mixtis
duabus sectam concinnarunt. Eam translationem huc transcribam, ne inter
chartarum schedia pereat, non quod magnopere intersit eam conservari, sed quia
puerilia etiam conamina nos in provectiore aetate delectant. Non praestabo autem
opuscull naevos, si quis venerit accusatum; quia tantum vix ei tribuo, ut
scriptioni huc transferendae adsim, quin abjiciam potius de caetero quam
defendam.
»
(In Adversarr., Iib. L, cap. 8, p.2347.)
SOURCES DE CE LIVRE.
La question que Plotin traite dans ce
livre avait été déjà avant lui discutée souvent dans les écoles. On en trouve
une preuve dans le passage suivant d'Aristote :
«
Ne peut-on prononcer qu'un
homme soit heureux tant qu'il est vivant, et faut-il, comme le prétendait Solon,
attendre la fin de sa vie?... S'il faut voir la fin d'un homme pour le déclarer
heureux, non pas comme l'étant actuellement, mais parce qu'il l'a été autrefois
(05), ne serait-il pas étrange, lorsqu'un homme est
heureux, que l'on s'obstinât à ne pas dire la vérité sur son état présent (06),
sous prétexte qu'on ne veut pas préconiser le bonheur de ceux qui sont encore
vivants, à cause des revers auxquels ils sont exposés,
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et parce qu'on regarde le bonheur comme
quelque chose de durable et d'immuable, tandis que la destinée humaine est
sujette à de fréquentes vicissitudes, que les mêmes personnes peuvent éprouver
bien des fois? En effet, il est clair que si l'on s'attache à observer les
vicissitudes de la fortune, on pourra souvent dire d'un même individu qu'il est
heureux et ensuite qu'il est malheureux, et ce sera faire du bonheur une
condition fort équivoque et fort peu stable.
»
(Éthique à Nicomaque, I, 10; p. 35-37 de la trad. de M. Thurot.)
La même question a été aussi traitée par
Cicéron, dont l'opinion parait être conforme à celle d'Aristote :
«
Quoniam omnis summa
philosophiae ad beate vivendum refertur, beate autem vivere vos in voluptate
ponitis; id primum videamus, beate vivere vestrum quale sit. Atque hoc dabitis,
ut opinor, si modo sit aliquid esse beatum, id oportere totum poni in
anima sapientis: nam si amitti vita beata potest, beata esse non potest. Quis
enim confidit semper illud stabile et firmum permansurum, quod fragile et
caducum sit? Qui autem diffidet perpetuitati honorum suorum, timeat necesse est
ne aliquando, amissis illis, sit miser. Beatus autem esse in maximarum rerum
timore nemo potest. Nemo igitur esse beatus potest. Neque enim in aliqua parte,
sed in perpetuitate temporis vita beata dici solet; nec potest quisquam alias
beatus esse, alias miser (07). Qui enim
existimabit posse se miserum esse, beatus non erit. Nam, quum semel est
suscepta beata vita, tam permanet quam illa effetrix beatae vitae sapientia;
neque exspectat ultimum tempus aetatis: quod Croeso scribit Herodotus preceptum
a Solone... Qui bonum omne in virtute ponit, is potest direre perfici beatam
vitam perfectione virtutis: negat enim summo bono afferre incrementum diem (08).
Qui autem voluptate vitam effici beatam putabit, qui sibi is conveniet, si
negabit voluptatem crescere longinquitate? Igitur ne dolorem quidem. An dolor
longissimus quisque miserrimus (09), voluptatem non
optabiliorem diuturnitas facit? Quid est igitur cur ita semper Deum appellet
Epicurus beatum et aeternum? Demta enim aeternitate, nihilo beatior Jupiter quam
Epicurus: uterque enim summo bono fruitur, id est, voluptate (10)
»
(De finibus, II, 27.)
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(01) Ce livre est comme le complément
du précédent: l'auteur y pose et y résout dix questions qui sont
destinées à éclaircir quelques-uns des points traités dans le livre IV.
- Pour plus de détails, Voy. la Note sur ce livre, à la fin du volume.
(02) Allusion à la doctrine d'Épicure
qui attribuait aux dieux seuls le bonheur parfait (Diog. Laerce, liv. X,
§ 121). Voy. ci-après, § 7.
(03) Voy., sur les mêmes questions,
Cicéron, De Finibus, liv. II, § 27, 28, 29, etc.
(04) Voy. Enn. III, liv. VII.
(05) Voy. liv. V, § 3, 4, 5, p. 93 de ce
volume.
(06) Voy. § 1, p. 92,
(07) Voy. § 7, p. 95.
(08) Voy. § 10, p.97.
(09) Voy. § 6, p. 94.
(10) Voy § 2, p.92. |