PLOTIN
LES ENNÉADES
ENNÉADE I, LIVRE IV
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PREMIÈRE ENNÉADE LIVRE QUATRIÈME. DU BONHEUR (01).
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[2] Ceux qui refusent aux végétaux le privilège de bien vivre, parce qu'ils ne
sentent pas, ne sont pas pour cela obligés de l'accorder à tous les animaux.
S'ils font consister
le sentiment dans la connaissance de l'affection éprouvée, il faut que cette
affection soit déjà un bien avant que la connaissance en ait lieu : il faut,
par exemple, que l'être soit dans un état conforme à la nature, lors même qu'il
l'ignore, qu'il remplisse sa fonction propre, lors même qu'il ne le sait pas,
qu'il possède la volupté avant de la percevoir. Ainsi, comme, en possédant cette
volupté, l'être possède déjà le bien, il possède par là même le bien-être.
Pourquoi donc y joindre le sentiment? à moins qu'au lieu de faire consister le
bien dans une affection, dans un état de l'âme, on ne, le place plutôt dans le
sentiment et dans la connaissance [de cette affection, de cet état].
[3] Pour nous, reprenons la question à son principe et disons en quoi le
bonheur nous semble consister.
[4] Si l'homme est capable de posséder la vie parfaite, il est heureux dès qu'il
la possède; s'il en était autrement, si aux dieux seuls appartenait la vie
parfaite, à eux seuls aussi appartiendrait le bonheur. Mais puisque nous
attribuons le bonheur aux hommes, nous avons à montrer en quoi consiste cette
vie qui le procure. Or, je le répète : l'homme a la vie parfaite quand il
possède, outre la vie sensitive, la raison et la véritable intelligence; cela
est évident d'après les démonstrations que nous en avons données. Mais l'homme
est-il par lui-même étranger à la vie parfaite et la possède-t-il comme une
chose étrangère [à son essence]? Non, il n'y a pas d'homme qui ne possède soit
en acte, soit en puissance, ce que nous appelons le bonheur. Mais
regarderons-nous le bonheur comme une partie de l'homme et dirons-nous qu'il est
en lui la forme parfaite de la vie? ou ne penserons-nous pas plutôt que celui
qui est étranger à la vie parfaite ne possède qu'une partie du bonheur puisqu'il
ne le possède qu'en puissance, mais que celui-là seul est vraiment heureux qui
possède en acte la vie parfaite et qui en est arrivé à s'identifier avec elle?
Toutes les autres choses ne font plus que l'envelopper (08) et ne sauraient être
regardées comme parties de lui-même, puisqu'elles l'enveloppent malgré lui.
Elles lui appartiendraient comme parties de lui-même si elles lui étaient
jointes par l'effet de sa volonté. Qu'est-ce que le bien pour l'homme qui se
trouve dans cet état? Il est son bien à lui-même par la vie parfaite qu'il
possède. Le principe [le Bien en soi] qui est supérieur [à la vie parfaite] est
la cause du bien qui est en lui : car autre chose est le Bien en soi et le bien
dans l'homme. [5] Mais, dira-t-on, ne faut-il pas tenir compte des douleurs du corps, des maladies, des obstacles qui peuvent entraver l'action, du cas où l'homme perdrait la conscience de lui-même, ce qui peut arriver par l'effet de certains philtres, de certaines maladies (09)? Comment le sage pourra-t-il, dans tous ces cas, bien vivre et être heureux? Et encore ne parlons-nous pas de la pauvreté, de l'obscurité de condition. En considérant tous ces maux, et surtout en y ajoutant les infortunes si fameuses de Priam (10), on pourra faire de bien graves objections. En effet, le sage supportât-il tous ces maux (et il les supporterait facilement), ils n'en seraient pas moins contraires à sa volonté : or la vie heureuse doit être une vie conforme à notre volonté. Le sage n'est pas seulement une âme douée de certaines dispositions; il faut aussi comprendre le corps dans sa personne (11). Il semble naturel d'admettre cette assertion en tant que les passions du corps sont ressenties par l'homme même, et qu'elles lui suggèrent des désirs et des aversions. Si donc le plaisir est un élément du bonheur, comment l'homme affligé par les coups du sort et par les douleurs pourra-t-il encore être heureux, lors même qu'il serait vertueux? Les dieux n'ont besoin pour être bienheureux que de jouir de la vie parfaite ; mais les hommes, avant leur âme unie à une partie inférieure, doivent chercher leur bonheur dans la vie de chacune des deux parties qui les composent, et non dans celle de l'une des deux exclusivement, quoiqu'elle soit supérieure à l'autre. En effet, dès que l'une d'elles souffre, nécessairement l'autre se trouve, malgré sa supériorité., entravée dans ses actes. Autrement, il faut ne tenir compte ni du corps, ni des sensations qui en proviennent, et ne rechercher que ce qui peut, indépendamment du corps, suffire par soi-même pour procurer le bonheur. [6] Si la raison faisait consister le bonheur à être exempt de douleur, de maladie, à ne pas éprouver de revers ni de grandes infortunes, il nous serait impossible de goûter le bonheur quand nous serions exposés à quelqu'un de ces maux. Mais si le bonheur est la possession du véritable bien, pourquoi oublier ce bien pour regarder ses accessoires? Pourquoi, dans l'appréciation de ce bien, chercher des choses qui ne sont pas comptées au nombre de ses éléments? S'il consistait à réunir, avec les biens véritables, des choses qui sont seulement nécessaires à nos besoins, ou qui sans l'être sont cependant nommées biens, il faudrait travailler à posséder aussi ces deniers. Mais comme l'homme doit avoir une fin unique et non multiple (autrement on ne dirait pas qu'il tend à sa fin, mais à ses fins), il faut rechercher seulement ce qu'il y a de plus élevé et de plus précieux, ce que l'âme désire enfermer en quelque sorte dans son sein. Son inclination, sa volonté ne peuvent aspirer à rien qui ne soit le souverain bien (12). Si la raison évite certains maux et recherche certains avantages, c'est qu'elle y est provoquée par leur présence, mais elle n'y est pas portée par sa nature. La tendance principale de l'âme est dirigée vers ce qu'il y a de meilleur; quand elle le possède, elle est rassasiée et elle s'arrête; elle jouit alors d'une vie véritablement conforme à sa volonté. En effet, la volonté n'a pas pour but de posséder les choses nécessaires à nos besoins, si l'on prend le terme de volonté (13) dans son sens propre et non dans un sens abusif. Sans doute nous jugeons convenable de nous procurer les choses nécessaires, comme en général nous évitons les maux. Mais les éviter n'est pas l'objet de notre volonté : ce serait plutôt de ne pas avoir besoin de les éviter. C'est ce qui a lieu, par exemple, quand on possède la santé et quand on est exempt de souffrance. Lequel de ces avantages nous attire vers lui? Tant qu'on jouit de la santé, tant qu'on ne souffre pas, on y attache peu de prix. Or, des avantages qui, présents, n'ont nul attrait pour l'âme et n'ajoutent rien à son bonheur, qui, absents, sont recherchés à cause de la souffrance qui naît de la présence de leurs contraires, doivent raisonnablement être appelés des choses nécessaires plutôt que des biens et ne pas être comptés au nombre des éléments de notre fin. Lorsqu'ils sont absents et remplacés par leurs contraires, notre fin n'en reste pas moins tout à fait la même. [7] Pourquoi donc l'homme heureux désire-t-il jouir de la présence de ces avantages et de l'absence de leurs contraires? Nous répondrons que c'est parce qu'ils contribuent, non à son bonheur, mais à son existence; que leurs contraires tendent à lui faire perdre l'existence, qu'ils entravent la jouissance du bien, sans l'enlever cependant; en outre, que celui qui possède ce qu'il y a de meilleur veut le posséder uniquement, sans aucun mélange. Toutefois, quand un obstacle étranger survient, le bien existe encore même en présence de cet obstacle. En un mot, s'il arrive à l'homme heureux quelque accident contre sa volonté, son bonheur n'en est en rien altéré. Autrement, chaque jour il changerait et perdrait son bonheur, si, par exemple, il avait à regretter un fils, s'il perdait quelques-unes de ses possessions. Il est mille événements qui peuvent survenir contre son désir sans le troubler dans la jouissance du bien qu'il a atteint. Mais, dit-on, ce sont les grands malheurs , et non les accidents vulgaires [qui peuvent troubler le bonheur du sage]. Cependant, dans les choses humaines, en est-il une assez grande pour n'être pas méprisée de celui qui s'est élevé à un principe supérieur à tout, et qui ne dépend plus des choses inférieures? Un tel homme ne pourra rien voir de grand dans les faveurs de la fortune, quelles qu'elles soient, comme d'être roi, de commander à des villes, à des peuples, de fonder et de bâtir des villes, lors même que ce serait lui-même qui aurait cette gloire; il n'ira pas attacher de l'importance à la perte de son pouvoir ou même à la ruine de sa patrie. S'il regarde tout cela comme un grand mal, ou seulement comme un mal, il aura une opinion ridicule; ce ne sera plus un homme vertueux : car, par Jupiter, il regardera comme une grande chose du bois, des pierres, la mort d'êtres nés mortels; tandis qu'il devrait admettre comme une vérité incontestable que la mort est meilleure que la vie corporelle (14). S'il était immolé lui-même, regarderait-il comme un mal de mourir, parce que c'est au pied des autels qu'il mourrait? Que lui importe d'être enterré? son corps pourrira sur la terre aussi bien que dessous (15). Que lui importe d'être enseveli sans luxe et avec un appareil vulgaire, de ne pas paraître digne d'être placé dans un tombeau magnifique? Ce serait là de la petitesse d'esprit. S'il était emmené captif, il aurait toujours une route ouverte pour sortir de la vie dans le cas où il ne lui serait plus permis d'être heureux. Mais si les personnes de sa famille, par exemple, ses filles, ses brus (16), étaient emmenées en captivité? Que dirions-nous donc s'il était arrivé au terme de la vie sans avoir rien vu de pareil? Est-ce qu'il, sortirait de ce monde en croyant que ces choses ne peuvent arriver? Une pareille opinion serait absurde. Ne pensera-t-il pas que les siens sont exposés à de pareils malheurs? Et s'il a l'opinion que cela puisse arriver, en sera-t-il moins heureux? Non, il sera heureux même avec cette croyance. Il le sera donc encore lors même que cela se réaliserait : il réfléchira en effet que telle est la nature de ce monde qu'il faut souffrir ces accidents et s'y soumettre. Souvent peut-être des hommes traînés en captivité vivront mieux [qu'en liberté]; et d'ailleurs, si la captivité leur est insupportable, il est en leur pouvoir de s'en affranchir; s'ils restent, c'est ou par raison, et alors leur sort n'est pas trop dur; ou contre la raison, et alors ils ne doivent s'en prendre qu'à eux-mêmes. Le sage ne sera donc pas malheureux à cause de la folie des siens; il ne fera pas dépendre son sort dis bonheur ou du malheur d'autrui. [8] Quant aux douleurs qu'il éprouve lui-même; si elles sont fortes, Il les supportera autant qu'il le pourra; si elles sont au-dessus de ses forces; elles l'emporteront (17). Dans tous les cas, il n'excitera pas la pitié au milieu de ses souffrances ; [toujours maître de sa raison]; il ne laissera pas éteindre en lui la lumière qui lui est propre : c'est ainsi que la flamme continue à briller dans le fanal malgré la tempête déchaînée, malgré le souffle violent des vents. Que dire cependant s'il n'a plus la conscience de lui-même; ou si la douleur devient tellement forte que sa violence puisse presque l'anéantir? Si l'intensité de la douleur s'accroît; il décidera ce qu'il doit faire : car; dans ces circonstances, on ne perd point son libre arbitre (18). Il faut d'ailleurs savoir que cas ces souffrances ne se présentent pas au sage sous les mêmes apparences qu'au vulgaire; que toutes ne pénètrent pas jusqu'à la partie la plus intime de l'homme : c'est ce qui a lieu pour la plupart des douleurs; des chagrins, pour les maux que nous voyons éprouver aux autres; les ressentir, c'est une preuve de faiblesse. Une marque de faiblesse non moins manifeste, c'est de regarder comme un avantage d'ignorer tous ces maux, de nous estimer heureux de ce qu'ils arrivent seulement après notre mort (19), sans nous inquiéter du sort des autres et en ne pensant qu'à nous épargner un chagrin. Il y aurait là de notre part une faiblesse qu'il importe d'éloigner de nous, en ne nous laissant pas effrayer par la crainte de ce qui pourra arriver. Si l'on venait à objecter qu'il nous est naturel d'être affligés des malheurs de ceux qui nous entourent , nous répondrions d'abord qu'il n'en est pas ainsi de tous les hommes, ensuite qu'il est du devoir de la vertu d'améliorer la condition commune de la nature humaine et de la conduire à ce qu'il y a de plus beau, en s'élevant au-dessus de l'opinion du vulgaire. Or, il est beau de ne pas céder à ce que le vulgaire regarde ordinairement comme des maux. Pour lutter contre les coups de la fortune; il ne faut pas se poser comme un ignorant, mais comme un habile athlète qui sait que les dangers qu'il brave sont redoutés de certaines natures, mais qu'une nature telle que la sienne les supporte facilement, n'y voyant rien de terrible ou du moins ne les trouvant redoutables que pour des enfants. Mais, dira-t-on, est-ce que le sage avait souhaité ces maux? Non, sans doute; cependant, quand il en est frappé, il leur oppose la vertu qui rend l'âme inébranlable et impassible.
[9] Mais, quand le sage n'a plus sa
raison, quand il est accablé par la maladie, par les maléfices de la magie,
continue-t-il d'être heureux? Si l'on admet que dans cet état il continue d'être
vertueux, qu'il est seulement assoupi comme dans le sommeil, pourquoi ne
serait-il pas heureux, puisqu'on ne prétend pas que dans le sommeil il perde son
bonheur, qu'on ne tient nul compte du temps qu'il passe dans cet état, et qu'on
ne l'en regarde pas moins comme heureux toute sa vie? Si l'on nie qu'il continue
d'être vertueux, on sort de la question, puisque, supposant qu'il continue
d'être vertueux, ce que nous cherchons c'est s'il reste heureux tant qu'il reste
vertueux. Mais, objectera-t-on, s'il reste vertueux sans le sentir, sans agir
conformément à la vertu, comment sera-t-il heureux? Voici notre réponse: s'il se
portait bien, s'il était beau, mais sans le sentir, en serait-il moins bien
portant, moins beau? De même, s'il était sage sans le sentir, il n'en serait pas
moins sage. [10] Si l'activité de l'intelligence nous reste cachée, c'est sans doute parce qu'elle n'est pas sentie : car ce n'est que par l'intermédiaire du sentiment que cette activité peut se manifester ; mais pourquoi [même sans être sentie], l'intelligence cesserait-elle d'agir? Pourquoi de son côté l'âme ne pourrait-elle tourner vers elle son activité avant de l'avoir sentie on perçue? Il faut bien qu'il y ait quelque acte antérieur à la perception, puisque [pour l'intelligence] penser et exister sont identiques. La perception paraît ne pouvoir naître que lorsque la pensée se replie sur elle-même; et que le principe dont l'activité constitue la vie de l'âme retourne pour ainsi dire en arrière et se réfléchit, comme l'image d'un objet placé devant un miroir se reflète dans sa surface polie et brillante. De même que, si le miroir est placé en face de l'objet, il se forme une image, et que, si le miroir est éloigné ou qu'il soit mal disposé, il n'y a plus d'image bien que l'objet lumineux continue d'agir; de même, quand la faculté de l'âme qui nous représente les images de la raison discursive et de l'intelligence est dans un état convenable de calme, nous en avons l'intuition, la connaissance en quelque sorte sensible, avec la connaissance antérieure de l'activité de l'intelligence et de la raison discursive; mais quand ce principe est agité par un trouble survenu dans l'harmonie des organes, la raison discursive et l'intelligence continuent d'agir sans qu'il y ait d'image, et la pensée ne se réfléchit pas dans l'imagination. Aussi faut-il admettre que la pensée est accompagnée d'une image sans cependant en être une elle-même. Il nous arrive souvent, pendant que nous sommes éveillés, de faire des choses louables, de méditer et d'agir, sans avoir conscience de ces opérations au moment où nous les produisons. Quand, par exemple, on fait une lecture, on n'a pas nécessairement conscience de l'action de lire, surtout si l'on est fort attentif à ce qu'on lit. Celui qui exécute un acte de courage ne pense pas non plus, pendant qu'il agit, qu'il agit avec courage. Il en est de même dans une foule d'autres cas; de sorte qu'il semble que la conscience qu'on a d'un acte en affaiblisse l'énergie, et que, quand l'acte est seul [sans conscience], il soit dans son état de pureté et ait plus de force et de vie. Quand des hommes vertueux sont dans cet état [où il y a absence de conscience, leur vie est plus intense parce qu'au lieu de se mêler au sentiment elle se concentre en elle-même. [11] Peut-être quelques-uns nous objecteront-ils que l'homme placé dans l'état dont nous parlons ne vit pas véritablement. Nous leur répondrons qu'il vit, mais qu'eux, ils sont incapables de comprendre son bonheur ainsi que sa vie. Refuseront-ils de nous croire? Dans ce cas, nous leur demanderons à notre tour s'il n'est pas convenable qu'après avoir accordé que cet homme vit et est vertueux, ils examinent si dans de pareilles conditions il n'est pas heureux. Nous leur demanderons aussi de ne pas commencer par le supposer anéanti pour considérer ensuite s'il est heureux, de ne pas s'arrêter uniquement à le chercher dans ses actes extérieurs après avoir admis qu'il tourne toute son attention sur les choses qu'il porte en lui-même, en un mot de ne pas croire que le but de sa volonté soit dans les objets extérieurs. En effet, ce serait nier l'essence même du bonheur que de regarder les objets extérieurs comme des buts de la volonté de l'homme vertueux, que de prétendre que ce sont là les objets qu'il désire. Sans doute il voudrait que tous les hommes fussent heureux et qu'aucun d'eux n'éprouvât aucun mal; cependant, quand cela n'arrive pas, il n'en est pas moins heureux. Dira-t-on enfin que pour l'homme vertueux il serait déraisonnable de former un pareil voeu (parce qu'il est impossible qu'il n'y ait pas de maux ici bas (21)? C'est évidemment reconnaître avec nous que la volonté de l'homme vertueux a pour seul but la conversion de l'âme vers elle-même (22).
[12] Si l'on réclame des plaisirs pour
l'homme vertueux, ce ne sont pas sans doute ceux que recherchent les débauchés
ni ceux qu'éprouve le corps. Ces plaisirs ne pourraient lui être accordés sans
souiller sa félicité. On ne demande pas non plus sans doute pour lui des excès
de [13] Les actions de l'homme vertueux ne sauraient être entravées par la fortune, mais elles pourront varier avec les vicissitudes de la fortune. Toutes seront également belles, et d'autant plus belles peut-être que l'homme vertueux se trouvera placé dans des circonstances plus critiques. Quant aux actes qui concernent la contemplation, s'il en est qui se rapportent à des choses particulières, ils seront tels que le sage pourra les produire après avoir bien cherché: et considéré ce qu'il doit faire. Il trouve en lui-même la plus infaillible des règles de conduite, une règle, qui ne lui fera jamais défaut, fût-il enfermé dans ce taureau de Phalaris dont on a tant parlé. En vain l'homme vulgaire affecte à dire qu'un tel sort est doux, et le répète deux ou trois fois (23): dans un pareil homme, ce qui prononce ces mots, c'est cette partie même qui subit les. tortures [la partie animale]. Dans l'homme vertueux, au contraire, la partie qui souffre est autre que celle qui habite avec elle seule, et qui, en tant qu'elle habite ainsi nécessairement en elle-même, n'est jamais privée de la contemplation du Bien universel. [14] Ce qui constitue l'homme, l'homme vertueux sur tout, ce n'est pas le composé de l'âme et du corps [l'animal] (24), comme le prouve la puissance qu'a l'âme de se séparer du corps (25) et de mépriser ce qu'on nomme des biens. Il serait ridicule de prétendre que le bonheur se rapporte à cette partie animale de l'homme, puisqu'il consiste à bien vivre, et que bien vivre; étant un acte, n'appartient qu'à l'âme; et encore n'est-ce pas à l'âme entière : car le bonheur ne s'étend pas à la partie végétative, n'ayant rien de commun avec le corps; ni la grandeur du corps, ni le bon état dans lequel il peut se trouver n'y contribuent en rien. Il ne dépend pas davantage de la perfection des sens, parce que leur développement, aussi bien que celui des organes, rend l'homme pesant et le courbe vers la terre. Il faut plutôt, pour rendre plus facile l'accomplissement du bien, établir une sorte de contrepoids, affaiblir le corps et en dompter la force afin de montrer combien l'homme véritable diffère des choses étrangères qui l'enveloppent. Que l'homme vulgaire soit beau, grand, riche, qu'il commande à tous les hommes, jouissant ainsi de tous les biens terrestres : il ne faut pas lui envier le plaisir trompeur qu'il trouve dans ces avantages. Quant au sage, peut-être ne les possédera-t-il pas d'abord; mais, s'il les possède, il les diminuera de son plein gré s'il a de lui-même le soin qu'il doit avoir; il affaiblira et flétrira par une négligence volontaire les avantages du corps; il abdiquera les dignités; tout en conservant la santé de son corps, il ne désirera pas d'être entièrement exempt de maladies et de souffrances ; s'il ne connaît pas ces maux, il voudra en faire l'épreuve dans sa jeunesse; mais, arrivé à la vieillesse, il ne voudra plus être troublé ni par les douleurs, ni par les plaisirs, ni par rien de triste ou d'agréable qui soit relatif au corps, pour ne pas être obligé de lui accorder son attention. Aux souffrances qu'il éprouvera, il opposera une fermeté qu'il aura toujours en lui-même. Il ne croira pas son bonheur augmenté par les plaisirs, la santé, le repos, ni détruit ou diminué par leurs contraires : puisque les premiers avantages n'augmentent pas sa félicité, comment leur perte pourrait-elle la diminuer? [15] Mais supposons deux sages dont l'un ait tout ce qui est conforme au voeu de la nature, et dont l'autre soit dans la position contraire, devrons-nous dire qu'ils sont également heureux? Oui, s'ils sont également sages. Car lors même que l'un posséderait la beauté corporelle et tous les autres avantages qui ne se rapportent ni à la sagesse, ni à la vertu, ni à la contemplation du bien, ni à la vie parfaite, à quoi tout cela lui servirait-il, puisque celui, qui possède tous ces avantages n'est pas considéré comme étant plus réellement heureux que celui qui en est privé? Leur affluence ne saurait même suffire au joueur de flûte pour lui faire atteindre sa fin (26). Mais nous n'envisageons l'homme heureux qu'avec la faiblesse de notre esprit, regardant comme grave et horrible ce que l'homme vraiment heureux juge indifférent. Car I'homme ne saurait être sage, ni par conséquent heureux, tant qu'il n'a pas réussi a se débarrasser de toutes ces vaines idées, tant qu'il ne s'est pas entièrement transformé, tant qu'il n'a pas en lui-même la confiance d'être à l'abri de tout mal. Ce n'est qu'alors qu'il vivra sans être agité d'aucune crainte. Si quelque chose l'effraie encore, c'est qu'il n'est pas un sage accompli, qu'il est seulement à moitié sage. Quant aux craintes qui surviendraient à l'improviste et qui pourraient s'emparer de lui avant qu'il ait eu le temps de réfléchir, au moment où il serait attentif à autre chose, le sage s'empressera de les écarter; traitant ce qui s'agite en lui-même comme un enfant égaré par la douleur, il l'apaisera, soit par la raison, soit par la menace, mais toutefois sans passion: c'est ainsi que la seule vue d'une personne respectable suffit pour calmer un enfant. Du reste, le sage ne sera pas étranger à l'amitié ni à la reconnaissance; il traitera les siens comme il se traite lui-même; donnant autant à ses amis qu'à sa propre personne, il se livrera à l'amitié, mais sans cesser d'être avec l'intelligence.
[16] Si l'on ne plaçait pas l'homme
vertueux dans cette vie élevée de l'intelligence, si on le supposait au
contraire soumis aux coups du sort, et qu'on les redoutât pour lui, on n'aurait
plus l'homme vertueux tel que nous l'entendons, mais seulement un homme du
vulgaire, mêlé de bien et de mal, auquel on attribuerait une vie également mêlée
de bien et de mal. Un tel homme ne se rencontrerait peut-être pas encore
facilement, et, d'ailleurs, si on le rencontrait, il ne mériterait pas d'être
appelé sage : car il n'aurait rien de grand, ni la dignité de la sagesse, ni la
pureté du bien. Le bonheur n'est donc pas placé dans la vie du vulgaire. Platon
a raison de dire qu'il faut quitter la terre pour s'élever au Bien, qu'il faut,
pour devenir sage et heureux, tourner ses regards vers le Bien seul, tâcher de
lui devenir semblable et de mener une vie conforme à la sienne (27).
C'est là en effet ce qui doit suffire au sage pour atteindre sa fin. Aussi ne
doit-il pas attacher plus de prix au reste qu'à des changements de lieu, dont
aucun ne peut ajouter au bonheur. S'il donne quelque attention aux choses
extérieures qui sont jetées çà et là autour de lui, c'est pour satisfaire, selon
son pouvoir, les besoins du corps. Mais comme il est tout autre chose que le
corps, il n'est jamais embarrassé de le quitter; or, il le quittera quand la
nature en aura marqué le moment. Il conserve d'ailleurs toujours la liberté de
délibérer à cet égard (28). Atteindre le bonheur
sera son principal but; toutefois, il accomplira aussi des actions qui n'auront
pas directement pour objet sa fin, ni lui-même, mais le corps qui lui est uni :
il soignera ce corps et il le soutiendra aussi longtemps qu'il lui sera
possible. C'est ainsi qu'un musicien se sert de sa lyre aussi longtemps qu'il le
peut; dès qu'elle est hors d'usage, il la change, ou renonce à employer la lyre
et à en jouer, parce qu'il peut désormais se passer de cet instrument; le
laissant à terre, il le regardera presque avec mépris, et chantera sans s'en
accompagner. Cependant ce n'est pas en vain que cette lyre lui aura été donnée
dans l'origine ; car il s'en sera souvent servi avec avantage. |
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page 412 LIVRE QUATRIÈME. DU BONHEUR.
Ce livre est le quarante-sixième dans
l'ordre chronologique. Il a été traduit en anglais par Taylor: Five Books of
Plotinus, p. 3. § 1. RAPPROCHEMENTS ENTRE LA DOCTRINE DE PLOTIN ET CELLE D'ARISTOTE. Dans la plus grande partie de ce livre, Plotin discute la théorie qu'Aristote a exposée sur la question du Bonheur dans les livres I et X de l'Éthique à Nicomaque. Il est facile de le reconnaître en lisant les extraits de ce traité que nous donnons ici :
«
Dans toute action, dans toute
détermination raisonnée, le bien, c'est la fin... Le bien parfait.
ou absolu, est celui qu'on préfère toujours pour lui-même et jamais en vue
d'aucun autre. Or le bonheur (εὐδαιμονία) paraît surtout être dans ce cas: car
nous le désirons constamment pour lui-même et jamais pour aucune autre fin... On
peut donc dire que le bonheur est quelque chose de parfait et qui se suffit à
soi-même (τελειόν τι καὶ αὔταρκες), puisqu'il est la fin de tous nos actes. page 413
qu'il obéit à la raison, ou qu'il la
possède et qu'il en fait usage. Or cette vie étant susceptible d'être considérée
sous deux points de vue [la puissance et l'acte], admettons qu'elle soit en
acte; car c'est principalement à ce point de vue qu'elle doit son nom. Si donc
l'oeuvre de l'homme est une activité de l'âme conforme à la raison (ψυχῆς
ἐνέργεια κατὰ λόγον) (31); et si l'on peut affirmer
qu'outre qu'elle est l'oeuvre de l'homme en général, elle peut encore être celle
de l'homme de bien, comme il y a l'oeuvre du musicien et celle du musicien
habile; et si cette distinction s'applique aux oeuvres de toute espèce, en
ajoutant ainsi à l'oeuvre elle-même la différence qui résulte d'une supériorité
absolue en mérite ; s'il en est ainsi, et si l'oeuvre de l'homme est un certain
genre de vie qui consiste dans l'activité de l'âme et dans les opérations
accmpagnées de raison. (ψυχῆς ἐνέργεια καὶ πράξεις μετὰ λόγου), qu'il
appartient à l'homme vertueux d'exécuter convenablement, et dont chacune ne peut
être accomplie qu'autant qu'elle a la vertu qui lui est propre : il résulte de
là que le bien de l'homme est l'activité de l'âme dirigée par la vertu (τὸ
ἀνθρώπινον ἀγαθὸν ψυχῆς ἐνέργεια κατ’ ἀρετήν), et, s'il y a plusieurs vertus,
par celle qui est la plus parfaite. page 414
Leur vie est par elle-même remplie de
délices (ὁ βίος καθ’ αὑτὸν ἡδύς) : car le sentiment du plaisir ( τὸ ἥδεσθαι)
appartient à l'âme (33), et dire qu'un homme aime
quelque chose, c'est dire que cette chose lui cause du plaisir; ainsi, quiconque
aime la justice, ou, en général, la vertu, y trouve de véritables jouissances.
Il suit de là que les actions vertueuses sont des plaisirs, qu'elles sont à la
fois bonnes et honorables, et qu'elles réunissent chacune de ces qualités au
plus haut degré, si l'homme de bien sait les apprécier comme il faut: et c'est
ainsi qu'il en juge en effet. Le bonheur est donc ce qu'il y a de plus
excellent, de plus beau et de plus agréable; car tout cela se trouve dans les
actions les plus parfaites; or, le bonheur est, à notre avis, ou la réunion de
toutes ces choses, ou celle d'entre elles qui est la plus excellente. page 415
suite qu'il est malheureux, et. ce sera.
faire du bonheur une condition fort équivoque et fort peu stable (36).
Ne pourrait-on pas dire plutôt qu'il n'y a aucune raison d'attacher tant
d'importance à ces vicissitudes? car, enfin, ce ne sont pas elles qui
constituent le bien et le mal en soi; mais la vie humaine a besoin d'en tenir
compte, au moins jusqu'à un certain point; au lieu que ce sont les actions
conformes à la vertu, qui décident du bonheur, comme les actions contraires
décident de l'état opposé. Il n'y a rien dans les choses humaines où la
constance se manifeste autant que dans les actions conformes à la vertu ; elles
sont ce qu'il y a de plus honorable à la fois et de moins sujet à l'instabilité. Plotin combat Aristote en soutenant contre lui, avec les Stoïciens, que la possession des biens extérieurs et des biens du corps n'est pas nécessaire pour le bonheur (§ 5-16, p. 77-91). Il se rapproche de lui dans la définition qu'il donne de la vie parfaite (38). En effet, Aristote, après avoir distingué trois vies, la vie animale qui n'offre que des jouissances, la vie politique ou active, la vie contemplative, donne la prééminence à la vie contemplative (39) et la regarde comme la condition du bonheur parfait : « SI le bonheur est une manière d'agir toujours conforme à la vertu, il est naturel de penser que ce doit être à la vertu la plus page 416 parfaite, c'est-à-dire, à celle de l'homme le plus excellent [la sagesse]. Que ce soit donc l'intellect (νοῦς) ou quelque autre principe auquel appartient naturellement l'empire et la prééminence, et qui semble comprendre en soi la conception de tout ce qu'il y a de sublime et de divin, ou au moins ce qu'il y a en nous de plus divin, le parfait bonheur (ἡ τέλεια εὐδαιμονία) ne saurait être que l'action de ce principe dirigée par la vertu qui lui est propre et qui est purement contemplative [la sagesse] (40). Cette action est la plus puissante, puisque l'entendement est en nous ce qu'il y a de plus merveilleux, et qu'entre les choses qui peuvent être connues, celles qu'il peut connaître sont les plus importantes. Son action est aussi la plus continue: car il nous est plus possible de nous livrer, sans interruption, à la contemplation, que de faire sans cesse quelque chose que ce soit. Nous pensons aussi qu'il faut que le bonheur soit accompagné et pour ainsi dire mêlé de quelque plaisir: or, entre les actes conformes à la vertu, ceux qui sont dirigés parla sagesse sont incontestablement ceux qui nous causent le plus de joie; et, par conséquent la sagesse semble comprendre en soi les plaisirs les plus ravissants par leur pureté et par la sécurité qui les accompagne (41). D'un autre côté, la condition de se suffire à soi-même se trouve surtout dans la vie contemplative; le sage, même dans l'isolement le plus absolu, peut encore se livrer à la contemplation, et il le peut d'autant plus qu'il a plus de sagesse. » (Éthique d Nicomaque, X, 7; p. 475-476 de la trad. de M. Thurot.)
L'analogie que présentent les opinions
d'Aristote et de Plotin au sujet de la prééminence qu'ils accordent à. la vie
contemplative a donné à Gennade, plus connu sous le nom de George Scholarius,
l'idée de les concilier, et, dans ce but, il a composé un ouvrage encore inédit,
sous ce titre: Περὶ ἀνθρωπίνης εὐδαιμονίας Ἀριστοτέλους καὶ Πλωτίνου συμβιβαστικόν.
(Voy. Bandini, Catalogue des Manuscrits grecs, latins et italiens de la
Bibliothèque Laurentine, t. III, p. 363, 370, 403).
«
La stature de l'âme est
d'être formée à l'image de son auteur; et cette conformité nous y fait entendre
un principe divin et immortel. Car s'il y a quelque chose, parmi les créatures,
qui mérite de durer éternellement, c'est sans doute la connaissance et l'amour
de Dieu, et ce qui est né pour exercer ces divines opérations. Quiconque les
exerce les voit si justes et si parfaites; qu'il voudrait les exercer à jamais;
et nous avons dans cet exercice l'idée d'une vie éternelle et bienheureuse... page 417 plus en nous que nous méprisons davantage la vie sensuelle et que nous cultivons avec plus de soin la vie de l'intelligence. El l'âme qui entend cette vie, et qui la désire, ne peut comprendre que Dieu, qui lui a donné cette idée et lui a inspiré ce désir, l'ail faite pour une autre fin. » § II. RAPPROCHEMENTS ENTRE LA DOCTRINE DE PLOTIN ET CELLE DES STOÏCIENS.
Sans adopter la doctrine des Stoïciens,
Plotin, en soutenant avec eux contre Aristote que la possession des biens
extérieurs et des biens du corps n'est pas nécessaire pour le bonheur (§ 5-16,
p. 77-91), expose des idées conformes à quelques-unes de leurs maximes les plus
célèbres. Nous nous bornerons ici à les indiquer en nous servant des termes
mêmes employés par Juste Lipse dans le traité intitulé : Manuductio ad
Stoïcam philosophiam (43). Voici ces maximes :
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(01)
Pour les Remarques générales, Voyez la Note sur ce livre à la
fin du volume. |
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FIN DU LIVRE IV. |
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