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LIVRE QUATRE. LES RÉVOLUTIONS.
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CHAPITRE
PREMIER. PATRICIENS
ET CLIENTS. |
LIVRE IV.
LES RÉVOLUTIONS.
Assurément on ne pouvait rien imaginer de plus solidement constitué que cette famille des anciens âges qui contenait en elle ses dieux, son culte, son prêtre, son magistrat. Rien de plus fort que cette cité qui avait aussi en elle-même sa religion, ses dieux protecteurs, son sacerdoce indépendant, qui commandait à l'âme autant qu'au corps de l'homme, et qui, infiniment plus puissante que l'État d'aujourd'hui, réunissait en elle la double autorité que nous voyons partagée de nos jours entre l'État et l'Église. Si une société a été constituée pour durer, c'était bien celle-là. Elle a eu pourtant, comme tout ce qui est humain, sa série de révolutions. On ne peut pas dire d'une manière générale à quelle époque ces révolutions ont commencé. On conçoit en effet que cette époque n'ait pas été la même pour les différentes cités de la Grèce et de l'Italie. Ce qui est certain, c'est que dès le septième siècle avant notre ère, cette organisation sociale était discutée et attaquée presque partout. A partir de ce temps-là, elle ne se soutint plus qu'avec peine et par un mélange plus ou moins habile de résistance et de concessions. Elle se débattit ainsi plusieurs siècles, au milieu de luttes perpétuelles, et enfin elle disparut. Les causes qui l'ont fait périr peuvent se réduire à deux. L'une est le changement qui s'est opéré à la longue dans les idées par suite du développement naturel de l'esprit humain, et qui, en effaçant les antiques croyances, a fait crouler en même temps l'édifice social que ces croyances avaient élevé et pouvaient seules soutenir. L'autre est l'existence d'une classe d'hommes qui se trouvait placée en dehors de cette organisation de la cité, qui en souffrait, qui avait intérêt à la détruire et qui lui fit la guerre sans relâche. Lors donc que les croyances sur lesquelles ce régime social était fondé se sont affaiblies, et que les intérêts de la majorité des hommes ont été en désaccord avec ce régime, il a dû tomber. Aucune cité n'a échappé à cette loi de transformation, pas plus Sparte qu'Athènes, pas plus Rome que la Grèce. De même que nous avons vu que les hommes de la Grèce et ceux de l'Italie avaient eu à l'origine les mêmes croyances, et que la même série d'institutions s'était déployée chez eux, nous allons voir maintenant que toutes ces cités ont passé par les mêmes révolutions. Il faut étudier pourquoi et comment les hommes se sont éloignés par degrés de cette antique organisation, non pas pour déchoir, mais pour s'avancer au contraire vers une forme sociale plus large et meilleure. Car sous une apparence de désordre et quelquefois de décadence, chacun de leurs changements les approchait d'un but qu'ils ne connaissaient pas.
PATRICIENS ET CLIENTS.
Jusqu'ici nous n'avons pas parlé des classes inférieures et nous n'avions pas à en parler. Car il s'agissait de décrire l'organisme primitif de la cité, et les classes inférieures ne comptaient absolument pour rien dans cet organisme. La cité s'était constituée comme si ces classes n'eussent pas existé. Nous pouvions donc attendre pour les étudier que nous fussions arrivé à l'époque des révolutions. La cité antique, comme toute société humaine, présentait des rangs, des distinctions, des inégalités. On connaît à Athènes la distinction originaire entre les Eupatrides et les Thètes; à Sparte on trouve la classe des Égaux et celle des Inférieurs, en Eubée celle des chevaliers et celle du peuple. L'histoire de Rome est pleine de la lutte entre les patriciens et les plébéiens, lutte que l'on retrouve dans toutes les cités sabines, latines et étrusques. On peut même remarquer que plus haut on remonte dans l'histoire de la Grèce et de l'Italie, plus la distinction apparaît profonde et les rangs fortement marqués : preuve certaine que l'inégalité ne s’est pas formée à la longue, mais qu'elle a existé dès l'origine et qu'elle est contemporaine de la naissance des cités. Il importe de rechercher sur quels principes reposait cette division des classes. On pourra voir ainsi plus facilement en vertu de quelles idées ou de quels besoins les luttes vont s'engager, ce que les classes inférieures vont réclamer et au nom de quels principes les classes supérieures défendront leur empire. On a vu plus haut que la cité était née de la confédération des familles et des tribus. Or, avant le jour où la cité se forma, la famille contenait déjà en elle-même cette distinction de classes. En effet la famille ne se démembrait pas; elle était indivisible comme la religion primitive du foyer. Le fils aîné, succédant seul au père, prenait en main le sacerdoce, la propriété, l'autorité, et ses frères étaient à son égard ce qu'ils avaient été à l'égard du père. De génération en génération, d'aîné en aîné, il n'y avait toujours qu'un chef de famille ; il présidait au sacrifice, disait la prière, jugeait, gouvernait. A lui seul, à l'origine, appartenait le titre de pater ; car ce mot qui désignait la puissance et non pas la paternité, n'a pu s'appliquer alors qu'au chef de la famille. Ses fils, ses frères, ses serviteurs, tous l'appelaient ainsi. Voilà donc dans la constitution intime de la famille un premier principe d'inégalité. L'aîné est privilégié pour le culte, pour la succession, pour le commandement. Après plusieurs générations il se forme naturellement dans chacune de ces grandes familles, des branches cadettes qui sont, par la religion et par la coutume, dans un état d'infériorité vis-à-vis de la branche aînée et qui, vivant sous sa protection, obéissent à son autorité. Puis cette famille a des serviteurs, qui ne la quittent pas, qui sont attachés héréditairement à elle, et sur lesquels le pater ou patron exerce la triple autorité de maître, de magistrat et de prêtre. On les appelle de noms qui varient suivant les lieux; celui de clients et celui de thètes sont les plus connus. Voilà encore une classe inférieure. Le client est au-dessous, non seulement du chef suprême de la famille, mais encore des branches cadettes. Entre elles et lui il y a cette différence que le membre d'une branche cadette en remontant la série de ses ancêtres arrive toujours à un pater, c'est-à-dire à un chef de famille, à un de ces aïeux divins que la famille invoque dans ses prières. Comme il descend d'un pater, on l'appelle en latin patricius. Le fils d'un client, au contraire, si haut qu'il remonte dans sa généalogie, n'arrive jamais qu'à un client ou à un esclave. Il n'a pas de pater parmi ses aïeux. De là pour lui un état d'infériorité dont rien ne peut le faire sortir. La distinction entre ces deux classes d'hommes est manifeste en ce qui concerne les intérêts matériels. La propriété de la famille appartient tout entière au chef, qui d'ailleurs en partage la jouissance avec les branches cadettes et même avec les clients. Mais tandis que la branche cadette a au moins un droit éventuel sur la propriété, dans le cas où la branche aînée viendrait à s'éteindre, le client ne peut jamais devenir propriétaire. La terre qu'il cultive, il ne l'a qu'en dépôt; s'il meurt, elle fait retour au patron; le droit romain des époques postérieures a conservé un vestige de cette ancienne règle dans ce qu'on appelait jus applicationis. L'argent même du client n'est pas à lui; le patron en est le vrai propriétaire et peut s'en saisir pour ses propres besoins. C'est en vertu de cette règle antique que le droit romain dit que le client doit doter la fille du patron, qu'il doit payer pour lui l'amende, qu'il doit fournir sa rançon ou contribuer aux frais de ses magistratures. La distinction est plus manifeste encore dans la religion. Le descendant d'un pater peut seul accomplir les cérémonies du culte de la famille. Le client y assiste; on fait pour lui le sacrifice, mais il ne le fait pas lui-même. Entre lui et la divinité domestique il y a toujours un intermédiaire. Il ne peut pas même remplacer la famille absente. Que cette famille vienne à s'éteindre, les clients ne continuent pas le culte ; ils se dispersent. Car la religion n'est pas leur patrimoine ; elle n'est pas de leur sang, elle ne leur vient pas de leurs propres ancêtres. C'est une religion d'emprunt ; ils en ont la jouissance, non la propriété. Rappelons-nous que d'après les idées des anciennes générations le droit d'avoir un dieu et de prier était héréditaire. La tradition sainte, les rites, les paroles sacramentelles, les formules puissantes qui déterminaient les dieux à agir, tout cela ne se transmettait qu'avec le sang. Il était donc bien naturel que, dans chacune de ces antiques familles, la partie libre et ingénue qui descendait réellement de l'ancêtre premier, fût seule en possession du caractère sacerdotal. Les patriciens ou eupatrides avaient le privilège d'être prêtres et d'avoir une religion qui leur appartînt en propre. Ainsi, avant même qu'on fût sorti de l'état de famille, il existait déjà une distinction de classes ; la vieille religion domestique avait établi des rangs. Lorsque ensuite la cité se forma, rien ne fut changé à la constitution intérieure de la famille. Nous avons même montré que la cité, à l'origine, ne fut pas une association d'individus, mais une confédération de tribus, de curies et de familles, et que, dans cette sorte d'alliance, chacun de ces corps resta ce qu'il était auparavant. Les chefs de ces petits groupes s'unissaient entre eux, mais chacun d'eux restait maître absolu dans la petite société dont il était déjà le chef. C'est pour cela que le droit romain laissa si longtemps au pater l'autorité absolue sur la famille, la toute-puissance et le droit de justice à l'égard des clients. La distinction des classes, née dans la famille, se continua donc dans la cité. La cité, dans son premier âge, ne fut que la réunion des chefs de famille. On a de nombreux témoignages d'un temps où il n'y avait qu'eux qui pussent être citoyens. Cette règle s'est conservée à Sparte, où les cadets n'avaient pas de droits politiques. On en peut voir encore un vestige dans une ancienne loi d'Athènes qui disait que pour être citoyen il fallait posséder un dieu domestique (01). Aristote remarque « qu'anciennement, dans beaucoup de villes, il était de règle que le fils ne fût pas citoyen du vivant du père, et que, le père mort, le fils aîné seul jouît des droits politiques (02). » La loi ne comptait donc dans la cité ni les branches cadettes ni, à plus forte raison, les clients. Aussi Aristote ajoute-t-il que les vrais citoyens étaient alors en fort petit nombre. L'assemblée qui délibérait sur les intérêts généraux de la cité n'était aussi composée, dans ces temps anciens, que des chefs de famille, des patres. Il est permis de ne pas croire Cicéron quand il dit que Romulus appela pères les sénateurs pour marquer l'affection paternelle qu'ils avaient pour le peuple. Les membres du Sénat portaient naturellement ce titre parce qu'ils étaient les chefs des gentes. En même temps que ces hommes réunis représentaient la cité, chacun d'eux restait maître absolu dans sa gens, qui était comme son petit royaume. On voit aussi dès les commencements de Rome une autre assemblée plus nombreuse, celle des curies ; mais elle diffère assez peu de celle des paires. Ce sont encore eux qui forment l'élément principal de cette assemblée ; seulement, chaque pater s'y montre entouré de sa famille ; ses parents, ses clients même lui font cortège et marquent sa puissance. Chaque famille n'a d'ailleurs dans ces comices qu'un seul suffrage. On peut bien admettre que le chef consulte ses parents et même ses clients, mais il est clair que c'est lui qui vote. La loi défend d'ailleurs au client d'être d'un autre avis que son patron (03). Si les clients sont rattachés à la cité, ce n'est que par l'intermédiaire de leurs chefs patriciens. Ils participent au culte public, ils paraissent devant le tribunal, ils entrent dans l'assemblée, mais c'est à la suite de leurs patrons. Il ne faut pas se représenter la cité de ces anciens âges comme une agglomération d'hommes vivant pèle-mêle dans l'enceinte des mêmes murailles. La ville n'est guère, dans les premiers temps, un lieu d'habitation ; elle est le sanctuaire où sont les dieux de la communauté ; elle est la forteresse qui les défend et que leur présence sanctifie ; elle est le centre de l'association, la résidence du roi et des prêtres, le lieu où se rend la justice; mais les hommes n'y vivent pas. Pendant plu-sieurs générations encore, les hommes continuent à vivre hors de la ville, en familles isolées qui se partagent la campagne. Chacune de ces familles occupe son canton, où elle a son sanctuaire domestique et où elle forme, sous l'autorité de son pater, un groupe indivisible. Puis, à certains jours, s'il s'agit des intérêts de la cité ou des obligations du culte commun, les chefs de ces familles se rendent à la ville et s'assemblent autour du roi, soit pour délibérer, soit pour assister au sacrifice. S'agit-il d'une guerre, chacun de ces chefs arrive, suivi de sa famille et de ses serviteurs (sua manus) ; ils se groupent par phratries ou par curies et ils forment l'armée de la cité sous les ordres du roi.
LES PLÉBÉIENS.
Il faut
maintenant signaler un autre élément de population qui était au-dessous des
clients eux-mêmes, et qui, infime à l'origine, acquit insensiblement assez de
force pour briser l'ancienne organisation sociale. Cette classe, qui devint plus
nombreuse à Rome que dans aucune autre cité, y était appelée la plèbe. Il
faut voir l'origine et le caractère de cette classe pour comprendre le rôle
qu'elle a joué dans l'histoire de la cité et de la famille chez les anciens.
Les plébéiens n'étaient pas les clients ; les historiens de l'antiquité ne
confondent pas ces deux classes entre elles. Tite-Live dit quelque part : « La
plèbe ne voulut pas prendre part à l'élection des consuls ; les consuls
furent donc élus par les patriciens et leurs clients. » Et ailleurs « La
plèbe se plaignit que les patriciens eussent trop d'influence dans les comices
grâce aux suffrages de leurs clients (04). » On lit dans Denys d'Halicarnasse
: « La plèbe sortit de Rome et se retira sur le mont Sacré ; les patriciens
restèrent seuls dans la ville avec leurs clients. » Et plus loin : « La
plèbe mécontente refusa de s'enrôler, les patriciens prirent les armes avec
leurs clients et firent la guerre (05). » Cette plèbe, bien séparée des
clients, ne faisait pas partie, du moins dans les premiers siècles, de ce qu'on
appelait le peuple romain. Dans une vieille formule de prière, qui se
répétait encore au temps des guerres puniques, on demandait aux dieux d'être
propices « au peuple et à la plèbe (06). » La plèbe n'était donc pas
comprise dans le peuple, du moins à l'origine. Le peuple comprenait les
patriciens et leurs clients ; la plèbe était en dehors. Ce qui fait le
caractère essentiel de la plèbe, c'est qu'elle est étrangère à
l'organisation religieuse de la cité, et même à celle de la famille. On
reconnaît à cela le plébéien et on le distingue du client. Le client partage
au moins le culte de son patron et fait partie d'une famille, d'une gens.
Le plébéien, à l'origine, n'a pas de culte et ne connaît pas la famille
sainte. Ce que nous avons vu plus haut de l'état social et religieux des
anciens âges nous explique comment cette classe a pris naissance. La religion
ne se propageait pas ; née dans une famille, elle y restait comme enfermée ;
il fallait que chaque famille se fît sa croyance, ses dieux, son culte. Mais
nous devons admettre qu'il y eut, dans ces temps si éloignés de nous, un grand
nombre de familles où l'esprit n'eut pas la puissance de créer des dieux,
d'arrêter une doctrine, d'instituer un culte, d'inventer l'hymne et le rythme
de la prière. Ces familles se trouvèrent naturellement dans un état
d'infériorité vis-à-vis de celles qui avaient une religion et ne purent pas
s'unir en société avec elles ; elles n'entrèrent ni dans les curies ni dans
la cité. Même dans la suite il arriva que des familles qui avaient un culte,
le perdirent, soit par négligence et oubli des rites, soit après une de ces
fautes qui interdisaient à l'homme d'approcher de son foyer et de continuer son
culte. Il a dû arriver aussi que des clients, coupables ou mal traités, aient
quitté la famille et renoncé à sa religion ; le fils qui était né d'un
mariage sans rites, était réputé bâtard, comme celui qui naissait de
l'adultère, et la religion de la famille n'existait pas pour lui. Tous ces
hommes, exclus de familles et mis en dehors du culte, tombaient dans la classe
des hommes sans foyer, c'est-à-dire dans la plèbe. On trouve cette classe à
côté de presque toutes les cités anciennes, mais séparée par une ligne de
démarcation. A l'origine, une ville grecque est double : il y a la ville
proprement dite, pñliw,
qui s'élève ordinairement sur le sommet d'une colline ; elle a été bâtie
avec des rites religieux et elle renferme le sanctuaire des dieux nationaux. Au
pied de la colline on trouve une agglomération de maisons, qui ont été
bâties sans cérémonies religieuses, sans enceinte sacrée ; c'est le domicile
de la plèbe, qui ne peut pas habiter dans la ville sainte. A Rome, la
différence entre les deux populations est frappante. La ville des patriciens et
de leurs clients est celle que Romulus a fondée suivant les rites sur le
plateau du Palatin. Le domicile de la plèbe est l'asile, espèce d'enclos qui
est situé sur la pente du mont Capitolin et où Romulus a admis les gens sans
feu ni lieu qu'il ne pouvait pas faire entrer dans sa ville. Plus tard, quand de
nouveaux plébéiens vinrent à Rome, comme ils étaient étrangers à la
religion de la cité, on les établit sur l'Aventin, c'est-à-dire en dehors du
pomoerium et de la ville religieuse. Un mot caractérise ces plébéiens : ils
sont sans foyer ; ils ne possèdent pas, du moins à l'origine, d'autel
domestique. Leurs adversaires leur reprochent toujours de ne pas avoir
d'ancêtres, ce qui veut dire assurément qu'ils n'ont pas le culte des
ancêtres et ne possèdent pas un tombeau de famille où ils puissent porter le
repas funèbre. Ils n'ont pas de père, pater, c'est-à-dire qu'ils
remonteraient en vain la série de leurs ascendants, ils n'y rencontreraient
jamais un chef de famille religieuse. Ils n'ont pas de famille, gentem non
habent, c'est-à-dire qu'ils n'ont que la famille naturelle ; quant à celle
que forme et constitue la religion, ils ne l'ont pas. Le mariage sacré n'existe
pas pour eux ; ils n'en connaissent pas les rites. N'ayant pas le foyer, l'union
que le foyer établit leur est interdite. Aussi le patricien qui ne connaît pas
d'autre union régulière que celle qui lie l'époux à l'épouse en présence
de la divinité domestique, peut-il dire en parlant des plébéiens, connubia
promiscua habent more ferarum. Pas de famille pour eux, pas d'autorité
paternelle. Ils peuvent avoir sur leurs enfants le pouvoir que donne la force ;
mais cette autorité sainte dont la religion revêt le père, ils ne l'ont pas.
Pour eux le droit de propriété n'existe pas. Car toute propriété doit être
établie et consacrée par un foyer, par un tombeau, par des dieux termes,
c'est-à-dire par tous les éléments du culte domestique. Si le plébéien
possède une terre, cette terre n'a pas le caractère sacré ; elle est profane
et ne connaît pas le bornage. Mais peut-il même posséder une terre, dans les
premiers temps ? On sait qu'à Rome nul ne peut exercer le droit de propriété
s'il n'est citoyen ; or le plébéien, dans le premier âge de Rome, n'est pas
citoyen. Le jurisconsulte dit qu'on ne peut être propriétaire que par le droit
des Quirites ; or le plébéien n'est pas compté d'abord parmi les Quirites. A
l'origine de Rome l'ager romanus a été partagé entre les tribus, les
curies et les gentes ; or le plébéien, qui n'appartient à aucun de ces
groupes, n'est certainement pas entré dans le partage. Ces plébéiens, qui
n'ont pas la religion, n'ont pas ce qui fait que l'homme peut mettre son
empreinte sur une part de terre et la faire sienne. On sait qu'ils habitèrent
longtemps l'Aventin et y bâtirent des maisons ; mais ce ne fut qu'après trois
siècles et beaucoup de luttes qu'ils obtinrent enfin la propriété de ce
terrain. Pour les plébéiens il n'y a pas de loi, pas de justice ; car la loi
est l'arrêt de la religion et la procédure est un ensemble de rites. Le client
ale bénéfice du droit de la cité par l'intermédiaire du patron ; pour le
plébéien ce droit n'existe pas. Un historien ancien dit formellement que le
sixième roi de Rome fit le premier quelques lois pour la plèbe, tandis que les
patriciens avaient les leurs depuis longtemps (07). Il paraît même que ces
lois furent ensuite retirées à la plèbe, ou que, n'étant pas fondées sur la
religion, les patriciens refusèrent d'en tenir compte ; car nous voyons dans
l'historien que, lorsqu'on créa des tribuns, il fallut faire une loi spéciale
pour protéger leur vie et leur liberté, et que cette loi était conçue ainsi
: « Que nul ne s'avise de frapper ou de tuer un tribun comme il ferait à un
homme de la plèbe (08) » On avait donc le droit de frapper ou de tuer un
plébéien, ou du moins ce méfait commis envers un homme qui était hors la
loi, n'était pas puni. Pour les plébéiens il n'y a pas de droits politiques.
Ils ne sont pas d'abord citoyens et nul parmi eux ne peut être magistrat. Il
n'y a d'autre assemblée à Rome, durant deux siècles, que celle des curies ;
or les curies ne comprennent pas les plébéiens. La plèbe n'entre même pas
dans la composition de l'armée, tant que celle-ci est. distribuée par curies.
Mais ce qui sépare le plus manifestement le plébéien du patricien, c'est que
le plébéien n'a pas la religion de la cité. Il est impossible qu'il soit
revêtu d'un sacerdoce. On peut même croire que la prière, dans les premiers
siècles, lui est interdite et que les rites ne peuvent pas lui être
révélés. C'est comme dans l'Inde où « le çoudra doit ignorer toujours les
formules sacrées. » Il est étranger et par conséquent sa seule présence
souille le sacrifice. Il est repoussé des dieux. Il y a entre le patricien et
lui toute la distance que la religion peut mettre entre deux hommes. La plèbe
est une population méprisée et abjecte, hors de la religion, hors de la loi,
hors de la société, hors de la famille. La patricien ne peut comparer cette
existence qu'à celle de la bête, more ferarum. Le contact du plébéien
est impur. Les Décemvirs, dans leurs dix premières tables, avaient oublié
d'interdire le mariage entre les deux ordres ; c'est que ces premiers décemvirs
étaient tous patriciens et qu'il ne vint à l'esprit d'aucun d'eux qu'un tel
mariage fût possible.
On voit combien
de classes, dans l'âge primitif des cités, étaient superposées l'une à
l'autre. En tête était l'aristocratie des chefs de la famille, ceux que la
langue officielle de Rome appelait patres, que les clients appelaient reges, que
l'Odyssée nomme basileÝw
ou naktew.
Au-dessous étaient les branches cadettes des familles; au-dessous encore, les
clients ; puis plus bas, bien plus bas, la plèbe. C'est de la religion que
cette distinction des classes était venue. Car au temps où les ancêtres des
Grecs, des Italiens et des Hindous vivaient encore ensemble dans l'Asie
centrale, la religion avait dit : « L'aîné fera la prière. » De là était
venue la prééminence de l'aîné en toutes choses ; la branche aînée dans
chaque famille avait été la branche sacerdotale et maîtresse. La religion
comptait néanmoins pour beaucoup les branches cadettes, qui étaient comme une
réserve pour remplacer un jour la branche aînée éteinte et sauver le culte.
Elle comptait encore pour quelque chose le client, même l'esclave, parce qu'ils
assistaient aux actes religieux. Mais le plébéien, qui n'avait aucune part au
culte, elle ne le comptait absolument pour rien. Les rangs avaient été ainsi
fixés. Mais aucune des formes sociales que l'homme imagine et établit, n'est
immuable. Celle-ci portait en elle un germe de maladie et de mort ; c'était
cette inégalité trop grande. Beaucoup d'hommes avaient intérêt à détruire
une organisation sociale qui n'avait pour eux aucun bienfait.
PREMIÈRE RÉVOLUTION.
1° L'autorité politique est enlevée aux rois.
Nous avons dit qu'à l'origine le roi avait été le chef religieux de la cité, le grand prêtre du foyer public, et qu'à cette autorité sacerdotale il avait joint l'autorité politique, parce qu'il avait paru naturel que l'homme qui représentait la religion de la cité fût en même temps le président de l'assemblée, le juge, le chef de l'armée. En vertu de ce principe il était arrivé que tout ce qu'il y avait de puissance dans l'État avait été réuni dans les mains du roi. Mais les chefs des familles, les patres, et au dessus d'eux les chefs des phratries et des tribus formaient à côté de ce roi une aristocratie très forte. Le roi n'était pas seul roi ; chaque pater l'était comme lui dans sa gens ; c'était même à Rome un antique usage d'appeler chacun de ces puissants patrons du nom de roi ; à Athènes, chaque phratrie et chaque tribu avait son chef, et à côté du roi de la cité il y avait les rois des tribus,
fulobasileÝw. C'était une hiérarchie de chefs ayant tous, dans un domaine plus ou moins étendu, les mêmes attributions et la même inviolabilité. Le roi de la cité n'exerçait pas son pouvoir sur la population entière ; l'intérieur des familles et toute la clientèle échappaient à son action. Comme le roi féodal, qui n'avait pour sujets que quelques puissants vassaux, ce roi de la cité ancienne ne commandait qu'aux chefs des tribus et des gentes, dont chacun individuellement pouvait être aussi puissant que lui, et qui réunis l'étaient beaucoup plus. On peut bien croire qu'il ne lui était pas facile de se faire obéir. Les hommes devaient avoir pour lui un grand respect, parce qu'il était le chef du culte et le gardien du foyer ; mais ils avaient sans doute peu de soumission, parce qu'il avait peu de force. Les gouvernants et les gouvernés ne furent pas longtemps sans s'apercevoir qu'ils n'étaient pas d'accord sur la mesure d'obéissance qui était due. Les rois voulaient être puissants et les pères ne voulaient pas qu'ils le fussent. Une lutte s'engagea donc , dans toutes les cités, entre l'aristocratie et les rois. Partout l'issue de la lutte fut la même ; la royauté fut vaincue. Mais il ne faut pas perdre de vue que cette royauté primitive était sacrée. Le roi était l'homme qui disait la prière, qui faisait le sacrifice, qui avait enfin par droit héréditaire le pouvoir d'attirer sur la ville la protection des dieux. On ne pouvait donc pas songer à se passer de roi ; il en fallait un pour la religion ; il en fallait un pour le salut de la cité. Aussi voyons-nous dans toutes les cités dont l'histoire nous est connue, que l'on ne toucha pas d'abord à l'autorité sacerdotale du roi et que l'on se contenta de lui ôter l'autorité politique. Celle-ci n'était qu'une sorte d'appendice que les rois avaient ajouté à leur sacerdoce ; elle n'était pas sainte et inviolable comme lui. On pouvait l'enlever au roi sans que la religion fût mise en péril. La royauté fut donc conservée ; mais, dépouillée de sa puissance, elle ne fut plus qu'un sacerdoce. « Dans les temps très-anciens, dit Aristote, les rois avaient un pouvoir absolu en paix et en guerre ; mais dans la suite les uns renoncèrent d'eux-mêmes à ce pouvoir, aux autres il fut enlevé de force, et on ne laissa plus à ces rois que le soin des sacrifices. » Plutarque dit la même chose : « Comme les rois se montraient orgueilleux et durs dans le commandement, la plupart des Grecs leur enlevèrent le pouvoir et ne leur laissèrent que le soin de la religion (09). » Hérodote parle de la ville de Cyrène et dit : « On laissa à Battos, descendant des rois, le soin du culte et la possession des terres sacrées et on lui retira toute la puissance dont ses pères avaient joui. » Cette royauté ainsi réduite aux fonctions sacerdotales continua, la plupart du temps, à être héréditaire dans la famille sacrée qui avait jadis posé le foyer et commencé le culte national. Au temps de l'empire romain, c'est-à-dire sept ou huit siècles après cette révolution, il y avait encore à Éphèse, à Marseille, à Thespies, des familles qui conservaient le titre et les insignes de l'ancienne royauté et avaient encore la présidence des cérémonies religieuses (10). Dans les autres villes les familles sacrées s'étaient éteintes, et la royauté était devenue élective et ordinairement annuelle.2° Histoire de cette révolution à Sparte.
Sparte a toujours eu des rois, et pourtant la révolution dont nous parlons ici, s'y est accomplie aussi bien que dans les autres cités. Il paraît que les premiers rois doriens régnèrent en maîtres absolus. Mais dès la troisième génération la querelle s'engagea entre les rois et l'aristocratie. Il y eut pendant deux siècles une série de luttes qui firent de Sparte une des cités les plus agitées de la Grèce ; on sait qu'un de ces rois, le père de Lycurgue, périt frappé dans une guerre civile (11). Rien n'est plus obscur que l'histoire de Lycurgue ; son biographe commence par ces mots : « On ne peut rien dire de lui qui ne soit sujet à controverse. » Il paraît du moins certain que Lycurgue parut au milieu des discordes, « dans un temps où le gouvernement flottait dans une agitation perpétuelle. » Ce qui ressort le plus clairement de tous les renseignements qui nous sont parvenus sur lui, c'est que sa réforme porta à la royauté un coup dont elle ne se releva jamais. « Sous Charilaos, dit Aristote, la monarchie fit place à une aristocratie (12). » Or ce Charilaos était roi lorsque Lycurgue fit sa réforme. On sait d'ailleurs par Plutarque que Lycurgue ne fut chargé des fonctions de législateur qu'au milieu d'une émeute pendant laquelle le roi Charilaos dut chercher un asile dans un temple. Lycurgue fut un moment le maître de supprimer la royauté ; il s'en garda bien, jugeant la royauté nécessaire et la famille régnante inviolable. Mais il fit en sorte que les rois fussent désormais soumis au Sénat en ce qui concernait le gouvernement, et qu'ils ne fussent plus que les présidents de cette assemblée et les exécuteurs de ses décisions. Un siècle après, la royauté fut encore affaiblie et ce pouvoir exécutif lui fut ôté ; on le confia à des magistrats annuels qui furent appelés éphores. Il est facile de juger par les attributions qu'on donna aux éphores, de celles qu'on laissa aux rois. Les éphores rendaient la justice en matière civile, tandis que le Sénat jugeait les affaires criminelles. Les éphores, sur l'avis du Sénat, déclaraient la guerre ou réglaient les clauses des traités de paix. En temps de guerre, deux éphores accompagnaient le roi, le surveillaient ; c'étaient eux qui fixaient le plan de campagne et commandaient toutes les opérations (13). Que restait-il donc aux rois, si on leur ôtait la justice, les relations extérieures, les opérations militaires Il leur restait le sacerdoce. Hérodote décrit leurs prérogatives : « Si la cité fait un sacrifice, ils ont la première place au repas sacré ; on les sert les premiers et on leur donne double portion. Ils font aussi les premiers la libation, et la peau des victimes leur appartient. On leur donne à chacun, deux fois par mois, une victime qu'ils immolent à Apollon (14). » « Les rois, dit Xénophon, accomplissent les sacrifices publics et ils ont la meilleure part des victimes. » S'ils ne jugent ni en matière civile ni en matière criminelle, on leur réserve du moins le jugement dans toutes les affaires qui concernent la religion. En cas de guerre, un des deux rois marche toujours à la tête des troupes, faisant chaque jour les sacrifices et consultant les présages. En présence de l'ennemi, il immole des victimes, et quand les signes sont favorables, il donne le signal de la bataille. Dans le combat il est entouré de devins qui lui indiquent la volonté des dieux, et de joueurs de flûte qui font entendre les hymnes sacrés. Les Spartiates disent que c'est le roi qui commande, parce qu'il tient dans ses mains la religion et les auspices ; mais ce sont les éphores et les polémarques qui règlent tous les mouvements de l'armée (15). Il est donc vrai de dire que la royauté de Sparte n'est qu'un sacerdoce héréditaire. La même révolution qui a supprimé la puissance politique du roi dans toutes les cités, l'a supprimée aussi à Sparte La puissance appartient réellement au Sénat qui dirige et aux éphores qui exécutent. Les rois, dans tout ce qui ne concerne pas la religion, obéissent aux éphores. Aussi Hérodote peut-il dire (16) que Sparte ne connaît pas le régime monarchique, et Aristote que le gouvernement de Sparte est une aristocratie.
3° Même révolution à Athènes.
On a vu plus haut quel avait été l'état primitif de la population de l'Attique. Un certain nombre de familles, indépendantes et sans lien entre elles, se partageaient le pays ; chacune d'elles formait une petite société que gouvernait un chef héréditaire. Puis ces familles se groupèrent et de leur association naquit la cité athénienne. On attribuait à Thésée d'avoir achevé la grande oeuvre de l'unité de l'Attique. Mais les traditions ajoutaient et nous croyons sans peine que Thésée avait dû briser beaucoup de résistances. La classe d'hommes qui lui fit opposition ne fut pas celle des clients, des pauvres, qui étaient répartis dans les bourgades et les
g¡nh. Ces hommes se réjouirent plutôt d'un changement qui donnait un chef à leurs chefs et assurait à eux-mêmes un recours et une protection. Ceux qui souffrirent du changement furent les chefs des familles, les chefs des bourgades et des tribus, les basileÝw, les fulobasileÝw, ces eupatrides qui avaient par droit héréditaire l'autorité suprême dans leur g¡now ou dans leur tribu. Ils défendirent de leur mieux leur indépendance; perdue, ils la regrettèrent. Du moins retinrent-ils tout ce qu'ils purent de leur ancienne autorité. Chacun d'eux resta le chef tout-puissant de sa tribu ou de son g¡now. Thésée ne put pas détruire une autorité que la religion avait établie et qu'elle rendait inviolable. Il y a plus. Si l'on examine les traditions qui sont relatives à cette époque, on voit que ces puissants eupatrides ne consentirent à s'associer pour former une cité qu'en stipulant que le gouvernement serait réellement fédératif et que chacun d'eux y aurait part. Il y eut bien un roi suprême ; mais dès que les intérêts communs étaient en jeu, l'assemblée des chefs devait être convoquée et rien d'important ne pouvait être fait qu'avec l'assentiment de cette sorte de Sénat. Ces traditions, dans le langage des générations suivantes, s'exprimaient à peu près ainsi : Thésée a changé le gouvernement d'Athènes et de monarchique il l'a rendu républicain. Ainsi parlent Aristote, Isocrate, Démosthènes, Plutarque. Sous cette forme un peu mensongère il y a un fonds vrai. Thésée a bien, comme dit la tradition, « remis l'autorité souveraine entre les mains du peuple. » Seulement, le mot peuple, d°mow, que la tradition a conservé, n'avait pas au temps de Thésée une application aussi étendue que celle qu'il a eue au temps de Démosthènes. Ce d°mow ou corps politique n'était certainement alors que l'aristocratie, c'est-à-dire l'ensemble des chefs des g¡nh. Thésée en instituant cette assemblée n'était pas volontairement novateur. La formation de la grande unité athénienne changeait, malgré lui, les conditions du gouvernement. Depuis que ces eupatrides, dont l'autorité restait intacte dans les familles, étaient réunis en une même cité, ils constituaient un corps puissant qui avait ses droits et pouvait avoir ses exigences. Le roi du petit rocher de Cécrops devint roi de toute l'Attique ; mais au lieu que dans sa petite bourgade il avait été roi absolu, il ne fut plus que le chef d'un état fédératif, c'est-à-dire le premier entre des égaux. Un conflit ne pouvait guère tarder à éclater entre cette aristocratie et la royauté. « Les eupatrides regrettaient la puissance vraiment royale que chacun d'eux avait exercée jusque-là dans son bourg. » Il paraît que ces guerriers-prêtres mirent la religion en avant et prétendirent que l'autorité des cultes locaux était amoindrie. S'il est vrai, comme le dit Thucydide, que Thésée essaya de détruire les prytanées des bourgs, il n'est pas étonnant que le sentiment religieux se soit soulevé contre lui. On ne peut pas dire combien de luttes il eut à soutenir, combien de soulèvements il dut réprimer par l'adresse ou par la force ; ce qui est certain c'est qu'il fut à la fin vaincu, qu'il fut chassé d'Athènes et qu'il mourut en exil. Les eupatrides l'emportaient donc ; ils ne supprimèrent pas la royauté, mais ils firent un roi de leur choix, Ménesthée. Après lui la famille de Thésée ressaisit le pouvoir et le garda pendant trois générations. Puis elle fut remplacée par une autre famille, celle des Mélanthides. Toute cette époque a dû être très troublée ; mais le souvenir des guerres civiles ne nous a pas été nettement conservé.4° Même révolution à Rome.
La royauté fut d'abord à Rome ce qu'elle était en Grèce. Le roi était le
grand prêtre de la cité ; il était en même temps le juge suprême ; en temps
de guerre, il commandait les citoyens armés. A côté de lui étaient les chefs
de famille, patres, qui formaient un Sénat. Il n'y avait qu'un roi,
parce que la religion prescrivait l'unité dans le sacerdoce et l'unité dans le
gouvernement. Mais il était entendu que ce roi devait sur toute affaire
importante consulter les chefs des familles confédérées (22). Les historiens
mentionnent, dès cette époque, une assemblée du peuple. Mais il faut se
demander quel pouvait être alors le sens du mot peuple (populus),
c'est-à-dire quel était le corps politique au temps des premiers rois. Tous
les témoignages s'accordent à montrer que ce peuple s'assemblait toujours par
curies ; or les curies étaient la réunion des gentes ; chaque gens
s'y rendait en corps et n'avait qu'un suffrage. Les clients étaient là,
rangés autour du pater, consultés peut-être, donnant peut-être leur
avis, contribuant à composer le vote unique que la gens prononçait, mais ne
pouvant pas être d'une autre opinion que le pater. Cette assemblée des curies
n'était donc pas autre chose que la cité patricienne réunie en face du roi.
On voit par là que Rome se trouvait dans les mêmes conditions que les autres
cités. Le roi était en présence d'un corps aristocratique très fortement
constitué et qui puisait sa force dans la religion. Les mêmes conflits que
nous avons vus en Grèce se retrouvent donc à Rome. L'histoire des sept rois
est l'histoire de cette longue querelle. Le premier veut augmenter son pouvoir
et s'affranchir de l'autorité du Sénat. Il se fait aimer des classes
inférieures ; mais les Pères lui sont hostiles. Il périt assassiné dans une
réunion du Sénat. L'aristocratie songe aussitôt à abolir la royauté, et les
Pères exercent à tour de rôle les fonctions de roi. Il est vrai que les
classes inférieures s'agitent ; elles ne veulent pas être gouvernées par les
chefs des gentes ; elles exigent le rétablissement de la royauté (23).
Mais les patriciens se consolent en décidant qu'elle sera désormais élective
et ils fixent avec une merveilleuse habileté les formes de l'élection : le
Sénat devra choisir le candidat ; l'assemblée patricienne des curies
confirmera ce choix et enfin les augures patriciens diront si le nouvel élu
plaît aux dieux. Numa fut élu d'après ces règles. Il se montra fort
religieux, plus prêtre que guerrier, très scrupuleux observateur de tous les
rites du culte et par conséquent fort attaché à la constitution religieuse
des familles et de la cité. Il fut un roi selon le coeur des patriciens et
mourut paisiblement dans son lit. Il semble que sous Numa la royauté ait été
réduite aux fonctions sacerdotales, comme il était arrivé dans les cités
grecques. Il est au moins certain que l'autorité religieuse du roi était tout
à fait distincte de son autorité politique et que l'une n'entraînait pas
nécessairement l'autre. Ce qui le prouve, c'est qu'il y avait une double
élection. En vertu de la première, le roi n'était qu'un chef religieux ; si
à cette dignité il voulait joindre la puissance politique, imperium, il
avait besoin que la cité la lui conférât par un décret spécial. Ce point
ressort clairement de ce que Cicéron nous dit de l'ancienne constitution. Ainsi
le sacerdoce et la puissance étaient distincts ; ils pouvaient être placés
dans les mêmes mains, mais il fallait pour cela doubles comices et double
élection. Le troisième roi les réunit certainement en sa personne. Il eut le
sacerdoce et le commandement ; il fut même plus guerrier que prêtre ; il
dédaigna et voulut amoindrir la religion qui faisait la force de
l'aristocratie. On le voit accueillir dans Rome une foule d'étrangers, en
dépit du principe religieux qui les exclut ; il ose même habiter au milieu
d'eux, sur le Coelius. On le voit encore distribuer à des plébéiens quelques
terres dont le revenu avait été affecté jusque-là aux frais des sacrifices.
Les patriciens l'accusent d'avoir négligé les rites, et même, chose plus
grave, de les avoir modifiés et altérés. Aussi meurt-il comme Romulus ; les
dieux des patriciens le frappent de la foudre et ses fils avec lui. Ce coup rend
l'autorité au Sénat, qui nomme un roi de son choix. Ancus observe
scrupuleusement la religion, fait la guerre le moins qu'il peut et passe sa vie
dans les temples. Cher aux patriciens, il meurt dans son lit.
Le cinquième roi est Tarquin qui a obtenu la royauté malgré le Sénat et
par l'appui des classes inférieures. Il est peu religieux, fort incrédule ; il
ne faut pas moins qu'un miracle pour le convaincre de la science des augures. Il
est l'ennemi des anciennes familles ; il crée des patriciens ; il altère
autant qu'il peut la vieille constitution religieuse de la cité. Tarquin est
assassiné. Le sixième roi s'est emparé de la royauté par surprise ; il
semble même que le Sénat ne l'ait jamais reconnu comme roi légitime. Il
flatte les classes inférieures, leur distribue des terres, méconnaissant le
principe du droit de propriété ; il leur donne même des droits politiques.
Servius est égorgé sur les marches du Sénat. La querelle entre les rois et
l'aristocratie prenait le caractère d'une lutte sociale. Les rois s'attachaient
le peuple ; des clients et de la plèbe ils se faisaient un appui. Au patriciat
si puissamment organisé ils opposaient les classes inférieures si nombreuses
à Rome. L'aristocratie se trouva alors dans un double danger ; dont le pire
n'était pas d'avoir à plier devant la royauté. Elle voyait se lever derrière
elle les classes qu'elle méprisait. Elle voyait se dresser la plèbe, la classe
sans religion et sans foyer. Elle se voyait peut-être attaquée par ses
clients, dans l'intérieur même de la famille, dont la constitution, le droit,
la religion se trouvaient discutés et mis en péril. Les rois étaient donc
pour elle des ennemis odieux qui, pour augmenter leur pouvoir, visaient à
bouleverser l'organisation sainte de la famille et de la cité. A Servius
succède le second Tarquin ; il trompe l'espoir des sénateurs qui l'ont élu ;
il veut être maître ; de rege dominus exstitit. Il fait autant de mal
qu'il peut au patriciat ; il abat les hautes têtes ; il règne sans consulter
les Pères, fait la guerre et la paix sans leur demander leur approbation. Le
patriciat semble décidément vaincu. Enfin une occasion se présente. Tarquin
est loin de Rome ; non seulement lui, mais l'armée, c'est-à-dire ce qui le
soutient. La ville est momentanément entre les mains du patriciat. Le préfet
de la ville, c'est-à-dire celui qui a le pouvoir civil en l'absence du roi, est
un patricien, Lucrétius. Le chef de la cavalerie, c'est-à-dire celui qui a
l'autorité militaire après le roi, est un patricien, Junius (24). Ces deux
hommes préparent l'insurrection. Ils ont pour associés d'autres patriciens, un
Valérius, un Tarquin Collatin. Le lieu de réunion n'est pas Rome, c'est la
petite ville de Collatie, qui appartient en propre à l'un des conjurés. Là,
ils montrent au peuple le cadavre d'une femme ; ils disent que cette femme s'est
tuée elle-même, se punissant du crime d'un fils du roi. Le peuple de Collatie
se soulève ; on se porte à Rome ; on y renouvelle la même scène. Les esprits
sont troublés, les partisans du roi déconcertés ; et d'ailleurs, dans ce
moment même, le pouvoir légal dans Rome appartient à Junius et à Lucrétius.
Les conjurés se gardent d'assembler le peuple ; ils se rendent au Sénat. Le
Sénat prononce que Tarquin est déchu et la royauté abolie. Mais le décret,du
Sénat doit être confirmé par la cité. Lucrétius, à titre de préfet de la
ville, a le droit de convoquer l'assemblée. Les curies se réunissent ; elles
pensent comme les conjurés ; elles prononcent la déposition de Tarquin et la
création de deux consuls. Ce point principal décidé, on laisse le soin de
nommer les consuls à l'assemblée par centuries. Mais cette assemblée, où les
plébéiens votent, ne va-t-elle pas protester contre ce que les patriciens ont
fait dans le sénat et dans les curies ? Elle ne le peut pas. Car toute
assemblée romaine est présidée par un magistrat qui désigne l'objet du vote,
et nul ne peut mettre en délibération un autre objet. Il y a plus : nul autre
que le président, à cette époque, n'a le droit de parler. S'agit-il d'une loi
? les centuries ne peuvent voter que par oui ou par non. S'agit-il d'une
élection ? le président présente des candidats, et nul ne peut voter que pour
les candidats présentés. Dans le cas actuel, le président désigné par le
Sénat est Lucrétius, l'un des conjurés. Il indique comme unique sujet de vote
l'élection de deux consuls. Il présente deux noms aux suffrages des centuries,
ceux de Junius et de Tarquin Collatin. Ces deux hommes sont nécessairement
élus. Puis le sénat ratifie l'élection, et enfin les augures la confirment au
nom des dieux. Cette révolution ne plut pas à tout le monde dans Rome.
Beaucoup de plébéiens rejoignirent le roi et s'attachèrent à sa fortune. En
revanche, un riche patricien de la Sabine, le chef puissant d'une gens
nombreuse, le fier Attus Clausus trouva le nouveau gouvernement si conforme à
ses vues qu'il vint s'établir à Rome. Du reste la royauté politique fut seule
supprimée ; la royauté religieuse était sainte et devait durer. Aussi se
hâta-t-on de nommer un roi, mais qui ne fut roi que pour les sacrifices, rex
sacrorum. On prit toutes les précautions imaginables pour que ce
roi-prêtre n'abusât jamais du grand prestige que ses fonctions lui donnaient
pour s'emparer de l'autorité.
L'ARISTOCRATIE GOUVERNE LES CITÉS.
La même révolution, sous des formes légèrement variées, s'était accomplie a Athènes, à Sparte, à Rome, dans toutes les cités enfin dont l'histoire nous est connue. Partout elle avait été l'oeuvre de l'aristocratie, partout elle eut pour effet de supprimer la royauté politique en laissant subsister la royauté religieuse. A partir de cette époque et pendant une période dont la durée fut fort inégale pour les différentes villes, le gouvernement de la cité appartint à l'aristocratie. Cette aristocratie était fondée sur la naissance et sur la religion à la fois. Elle avait son principe dans la constitution religieuse des familles. La source d'où elle dérivait, c'étaient ces mêmes règles que nous avons observées plus haut dans le culte domestique et dans le droit privé, c'est-à-dire la loi d'hérédité du foyer, le privilège de l'aîné, le droit de dire la prière attaché a la naissance. La religion héréditaire était le titre de cette aristocratie à la domination absolue. Elle lui donnait des droits qui paraissaient sacrés. D'après les vieilles croyances, celui-là seul pouvait être propriétaire du sol, qui avait un culte domestique ; celui-là seul était membre de la cité, qui avait en lui le caractère religieux qui faisait le citoyen ; celui-là seul pouvait être prêtre, qui descendait d'une famille ayant un culte ; celui-là seul pouvait être magistrat, qui avait le droit d'accomplir les sacrifices. L'homme qui n'avait pas de culte héréditaire devait être le client d'un autre homme, ou s'il ne s'y résignait pas, devait rester en dehors de toute société. Pendant de longues générations, il ne vint pas à l'esprit des hommes que cette inégalité fût injuste. On n'eut pas la pensée de constituer la société humaine d'après d'autres règles. A Athènes, depuis la mort de Codrus jusqu'à Solon, toute autorité fut aux mains des eupatrides. Ils étaient seuls prêtres et seuls archontes. Seuls ils rendaient la justice et connaissaient les lois, qui n'étaient pas écrites et dont ils se transmettaient de père en fils les formules sacrées. Ces familles gardaient autant qu'il leur était possible les anciennes formes du régime patriarcal. Elles ne vivaient pas réunies dans la ville. Elles continuaient à vivre dans les divers cantons de l'Attique, chacune sur son vaste domaine, entourée de ses nombreux serviteurs, gouvernée par son chef eupatride et pratiquant dans une indépendance absolue son culte héréditaire (25). La cité athénienne ne fut pendant quatre siècles que la confédération de ces puissants chefs de famille qui s'assemblaient a certains jours pour la célébration du culte central ou pour la poursuite des intérêts communs. On a souvent remarqué combien l'histoire est muette sur cette longue période de l'existence d'Athènes et en général de l'existence des cités grecques. On s'est étonné qu'ayant gardé le souvenir de beaucoup d'événements du temps des anciens rois, elle n'en ait enregistré presque aucun du temps des gouvernements aristocratiques. C'est sans doute qu'il se produisit alors très-peu d'actes qui eussent un intérêt général. Le retour au régime patriarcal avait suspendu presque partout la vie nationale. Les hommes vivaient séparés et avaient peu d'intérêts communs. L'horizon de chacun était le petit groupe et la petite bourgade où il vivait a titre d'eupatride ou à titre de serviteur. A Rome aussi chacune des familles patriciennes vivait sur son domaine, entourée de ses clients. On venait à la ville pour les fêtes du culte public ou pour les assemblées. Pendant les années qui suivirent l'expulsion des rois, le pouvoir de l'aristocratie fut absolu. Nul autre que le patricien ne pouvait remplir les fonctions sacerdotales dans la cité ; c'était dans la caste sacrée qu'il fallait choisir exclusivement les vestales, les pontifes, les saliens, les flamines, les augures Les seuls patriciens pouvaient être consuls ; seuls ils composaient le Sénat. Si l'on ne supprima pas l'assemblée par centuries, où les plébéiens avaient accès, on regarda du moins l'assemblée par curies comme la seule qui fût légitime et sainte. Les centuries avaient en apparence l'élection des consuls ; mais nous avons vu qu'elles ne pouvaient voter que sur les noms que les patriciens leur présentaient, et d'ailleurs leurs décisions étaient soumises à la triple ratification du Sénat, des curies et des augures. Les seuls patriciens rendaient la justice et connaissaient les formules de la loi. Ce régime politique n'a duré à Rome qu'un petit nombre d'années. En Grèce, au contraire, il y eut un long âge où l'aristocratie fut maîtresse. L'Odyssée nous présente un tableau fidèle de cet état social dans la partie occidentale de la Grèce. Nous y voyons en effet un régime patriarcal fort analogue à celui que nous avons remarqué dans l'Attique. Quelques grandes et riches familles se partagent le pays ; de nombreux serviteurs cultivent le sol ou soignent les troupeaux ; la vie est simple; une même table réunit le chef et les serviteurs. Ces chefs sont appelés d'un nom qui devint dans d'autres sociétés un titre pompeux, naktew, basileÝw. C'est ainsi que les Athéniens de l'époque primitive appelaient basileæw le chef du n¡now et que les clients de Rome gardèrent l'usage d'appeler rex le chef de la gens. Ces chefs de famille ont un caractère sacré ; le poète les appelle les rois divins. Ithaque est bien petite ; elle renferme pourtant un grand nombre de ces rois. Parmi eux il y a à la vérité un roi suprême ; mais il n'a guère d'importance et ne paraît pas avoir d'autre prérogative que celle de présider le conseil des chefs. Il semble même à certains signes qu'il soit soumis à l'élection, et l'on voit bien que Télémaque ne sera le chef suprême de l'île qu'autant que les autres chefs, ses égaux, voudront bien l'élire. Ulysse rentrant dans sa patrie ne paraît pas avoir d'autres sujets que les serviteurs qui lui appartiennent en propre ; quand il a tué quelques-uns des chefs, les serviteurs de ceux-ci prennent les armes et soutiennent une lutte que le poète ne songe pas à trouver blâmable. Chez les Phéaciens, Alcinoos a l'autorité suprême; mais nous le voyons se rendre dans la réunion des chefs, et l'on peut remarquer que ce n'est pas lui qui a convoqué le conseil, mais que c'est le conseil qui a mandé le roi. Le poète décrit une assemblée de la cité phéacienne ; il s'en faut de beaucoup que ce soit une réunion de la multitude ; les chefs seuls, individuellement convoqués par un héraut, comme à Rome pour les comitia calata, se sont réunis ; ils sont assis sur des sièges de pierre; le roi prend la parole et il qualifie ses auditeurs du nom de rois porteurs de sceptres. Dans la ville d'Hésiode, dans la pierreuse Ascra, nous trouvons une classe d'hommes que le poète appelle les chefs ou les rois, basileÝw ; ce sont eux qui rendent la justice au peuple. Pindare nous montre aussi une classe de chefs chez les Cadméens ; à Thèbes, il vante la race sacrée des Spartes, à laquelle Épaminondas rattacha plus tard sa naissance. On ne peut guère lire Pindare sans être frappé de l'esprit aristocratique qui règne encore dans la société grecque au temps des guerres médiques ; et l'on devine par là combien cette aristocratie fut puissante un siècle ou deux plus tôt. Car ce que le poète vante le plus dans ses héros c'est leur famille, et nous devons supposer que cette sorte d'éloge avait alors un grand prix et que la naissance semblait encore le bien suprême. Pindare nous montre les grandes familles qui brillaient alors dans chaque cité ; dans la seule cité d'Égine il nomme les Midylides, les Théandrides, les Euxénides, les Blepsiades, les Chariades, les Balychides. A Syracuse il vante la famille sacerdotale des Jamides, à Agrigente celle des Emménides, et ainsi dans toutes les villes dont il a occasion de parler. A Épidaure, le corps tout entier des citoyens, c'est-à-dire de ceux qui avaient des droits politiques, ne se composa longtemps que de 180 membres ; tout le reste « était en dehors de la cité (26). » Les vrais citoyens étaient moins nombreux encore à Héraclée, où les cadets des grandes familles n'avaient pas de droits politiques (27). Il en fut longtemps de même à Cnide, à Istros, à Marseille. A Théra, tout le pouvoir était aux mains de quelques familles qui étaient réputées sacrées. Il en était ainsi à Apollonie (28). A Érythres il existait une classe aristocratique que l'on nommait les Basilides. Dans les villes d'Eubée la classe maîtresse s'appelait les Chevaliers (29). On peut remarquer à ce sujet que chez les anciens, comme au moyen âge, c'était un privilège de combattre à cheval. La monarchie n'existait déjà plus à Corinthe lorsqu'une colonie en partit pour fonder Syracuse. Aussi la cité nouvelle ne connut-elle pas la royauté et fut-elle gouvernée tout d'abord par une aristocratie. On appelait cette classe les Géomores, c'est-à-dire les propriétaires. Elle se composait des familles qui, le jour de la fondation, s'étaient distribué avec tous les rites ordinaires les parts sacrées du territoire. Cette aristocratie resta pendant plusieurs générations maîtresse absolue du gouvernement, et elle conserva son titre de propriétaires, ce qui semble indiquer que les classes inférieures n'avaient pas le droit de propriété sur le sol. Une aristocratie semblable fut longtemps maîtresse à Milet et à Samos (30).
DEUXIÈME RÉVOLUTION : CHANGEMENTS DANS LA CONSTITUTION DE LA FAMILLE ; LE DROIT D'AÎNESSE DISPARAÎT ; LA GENS SE DÉMEMBRE.
La révolution qui avait renversé la royauté, avait modifié la forme
extérieure du gouvernement plutôt qu'elle n'avait changé la constitution de
la société. Elle n'avait pas été l'oeuvre des classes inférieures, qui
avaient intérêt à détruire les vieilles institutions, mais de l'aristocratie
qui voulait les maintenir. Elle n'avait donc pas été faite pour renverser la
constitution antique de la famille, mais bien pour la conserver. Les rois
avaient eu souvent la tentation d'élever les basses classes et d'affaiblir les gentes,
et c'était pour cela qu'on avait renversé les rois. L'aristocratie n'avait
opéré une révolution politique que pour empêcher une révolution sociale.
Elle avait pris en mains le pouvoir, moins pour le plaisir de dominer que pour
défendre contre des attaques ses vieilles institutions, ses antiques principes,
son culte domestique, son autorité paternelle, le régime de la gens et
enfin le droit privé que la religion primitive avait établi. Ce grand et
général effort de l'aristocratie répondait donc à un danger. Or il parait
qu'en dépit de ses efforts et de sa victoire même, le danger subsista. Les
vieilles institutions commençaient à chanceler et de graves changements
allaient s'introduire dans la constitution intime des familles. Le vieux régime
de la gens, fondé par la religion domestique, n'avait pas été détruit
le jour où les hommes étaient passés au régime de la cité. On n'avait pas
voulu ou on n'avait pas pu y renoncer immédiatement, les chefs tenant à
conserver leur autorité, les inférieurs n'ayant pas tout de suite la pensée
de s'affranchir. On avait donc concilié le régime de la gens avec celui
de la cité. Mais c'étaient, au fond, deux régimes opposés, que l'on ne
devait pas espérer d'allier pour toujours et qui devaient un jour ou l'autre se
faire la guerre. La famille, indivisible et nombreuse, était trop forte et trop
indépendante pour que le pouvoir social n'éprouvât pas la tentation et même
le besoin de l'affaiblir. Ou la cité ne devait pas durer, ou elle devait à la
longue briser la famille.
L'ancienne gens avec son foyer unique, son chef souverain, son domaine
indivisible, se conçoit bien tant que dure l'état d'isolement et qu'il
n'existe pas d'autre société qu'elle. Mais dès que les hommes sont réunis en
cité, le pouvoir de l'ancien chef est forcément amoindri ; car en même temps
qu'il est souverain chez lui, il est membre d'une communauté ; comme tel, des
intérêts généraux l'obligent à des sacrifices, et des lois générales lui
commandent l'obéissance. A ses propres yeux et surtout aux yeux de ses
inférieurs, sa dignité est diminuée. Puis, dans cette communauté, si
aristocratiquement qu'elle soit constituée, les inférieurs comptent pourtant
pour quelque chose, ne serait-ce qu'à cause de leur nombre. La famille qui
comprend plusieurs branches et qui se rend aux comices entourée d'une foule de
clients, a naturellement plus d'autorité dans les délibérations communes que
la famille peu nombreuse et qui compte peu de bras et peu de soldats. Or ces
inférieurs ne tardent guère à sentir l'importance qu'ils ont et leur force ;
un certain sentiment de fierté et le désir d'un sort meilleur naissent en eux.
Ajoutez à cela les rivalités des chefs de famille luttant d'influence et
cherchant mutuellement à s'affaiblir. Ajoutez encore qu'ils deviennent avides
des magistratures de la cité, que pour les obtenir ils cherchent à se rendre
populaires, et que pour les gérer ils négligent ou oublient leur petite
souveraineté locale. Ces causes produisirent peu à peu une sorte de
relâchement dans la constitution de la gens ; ceux qui avaient intérêt
à maintenir cette constitution, y tenaient moins; ceux qui avaient intérêt à
la modifier devenaient plus hardis et plus forts. La force d'individualité
qu'il y avait d'abord dans la famille s'affaiblit insensiblement. Le droit
d'aînesse, qui était la condition de son unité, disparut. On ne doit sans
doute pas s'attendre à ce qu'aucun écrivain de l'antiquité nous fournisse la
date exacte de ce grand changement. Il est probable qu'il n'a pas eu de date,
parce qu'il ne s'est pas accompli en une année. Il s'est fait à la longue,
d'abord dans une famille, puis dans une autre, et peu à peu dans toutes. Il
s'est achevé sans qu'en s'en fût pour ainsi dire aperçu. On peut bien croire
aussi que les hommes ne passèrent pas d'un seul bond de l'indivisibilité du
patrimoine au partage égal entre les frères. Il y eut vraisemblablement entre
ces deux régimes une transition. Les choses se passèrent peut-être en Grèce
et en Italie comme dans l'ancienne société hindoue, où la loi religieuse,
après avoir prescrit l'indivisibilité du patrimoine, laissa le père libre
d'en donner quelque portion à ses fils cadets, puis, après avoir exigé que
l'aîné eût au moins une part double, permit que le partage fût fait
également, et finit même par le recommander. Mais sur tout cela nous n'avons
aucune indication précise. Un seul point est certain, c'est que le droit
d'aînesse a existé à une époque ancienne et qu'ensuite il a disparu. Ce
changement ne s'est pas accompli en même temps ni de la même manière dans
toutes les cités. Dans quelques-unes, la législation le maintint assez
longtemps. A Thèbes et à Corinthe il était encore en vigueur au huitième
siècle. A Athènes la législation de Solon marquait encore une certaine
préférence à l'égard de l'aîné. A Sparte le droit d'aînesse a subsisté
jusqu'au triomphe de la démocratie. Il y a des villes où il n'a disparu qu'à
la suite d'une insurrection. A Héraclée, à Cnide, à Istros, à Marseille,
les branches cadettes prirent les armes pour détruire à la fois l'autorité
paternelle et le privilège de l'aîné (31). A partir de ce moment, telle cité
grecque qui n'avait compté jusque-là qu'une centaine d'hommes jouissant des
droits politiques, en put compter jusqu'à cinq ou six cents. Tous les membres
des familles aristocratiques furent citoyens et l'accès des magistratures et du
Sénat leur fut ouvert. Il n'est pas possible de dire à quelle époque le
privilège de l'aîné a disparu à Rome. Il est probable que les rois, au
milieu de leur lutte contre l'aristocratie, firent ce qu'ils purent pour le
supprimer et pour désorganiser ainsi les gentes. Au début de la
république, nous voyons cent nouveaux membres entrer dans le Sénat ; Tite-Live
croit qu'ils sortaient de la plèbe, mais il n'est pas possible que la
domination si dure du patriciat ait commencé par une concession de cette
nature. Ces nouveaux sénateurs durent être tirés des familles patriciennes.
Ils n'eurent pas le même titre que les anciens membres du Sénat ; on appelait
ceux-ci patres (chefs de famille) ; ceux-là furent appelés conscripti
(choisis (32)). Cette différence de dénomination ne permet-elle pas de croire
que les cent nouveaux sénateurs, qui n'étaient pas chefs de famille,
appartenaient à des branches cadettes des gentes patriciennes ? On peut
supposer que cette classe des branches cadettes, nombreuse et énergique,
n'apporta son concours à l'entreprise de Brutus et des pères qu'à la
condition qu'on lui donnerait les droits civils et politiques. Elle acquit
ainsi, à la faveur du besoin qu'on avait d'elle, ce que la même classe conquit
par les armes à Héraclée, à Cnide et à Marseille. Le droit d'aînesse
disparut donc partout : révolution considérable qui commença à transformer
la société. La gens italienne et le g¡now
hellénique perdirent leur unité primitive. Les différentes branches se
séparèrent ; chacune d'elles eut désormais sa part de propriété, son
domicile, ses intérêts à part, son indépendance. Singuli singulas
familias incipiunt habere, dit le jurisconsulte. Il y a dans la langue
latine une vieille expression qui paraît dater de cette époque : familiam
ducere, disait-on de celui qui se détachait de la gens et allait
faire souche à part, comme on disait ducere coloniam de celui qui
quittait la métropole et allait au loin fonder une colonie. Le frère qui
s'était ainsi séparé du frère aîné, avait désormais son foyer propre,
qu'il avait sans doute allumé au foyer commun de la gens, comme la
colonie allumait le sien au prytanée de la métropole La gens ne
conserva plus qu'une sorte d'autorité religieuse à l'égard des différentes
familles qui s'étaient détachées d'elle. Son culte eut la suprématie sur
leurs cultes. Il ne leur fut pas permis d'oublier qu'elles étaient issues de
cette gens ; elles continuèrent à porter son nom ; à des jours fixés,
elles se réunirent autour du foyer commun, pour vénérer l'antique ancêtre ou
la divinité protectrice. Elles continuèrent même à avoir un chef religieux
et il est probable que l'aîné conserva son privilège pour le sacerdoce, qui
resta longtemps héréditaire. A cela près, elles furent indépendantes. Ce
démembrement de la gens eut de graves conséquences. L'antique famille
sacerdotale, qui avait formé un groupe si bien uni, si fortement constitué, si
puissant, fut pour toujours affaiblie. Cette révolution prépara et rendit plus
faciles d'autres changements.
LES CLIENTS S'AFFRANCHISSENT.
1° Ce que c'était d'abord que la clientèle et comment elle s'est transformée.
Voici encore une révolution dont on ne peut pas indiquer la date, mais qui a
très certainement modifié la constitution de la famille et de la société
elle-même. La famille antique comprenait, sous l'autorité d'un chef unique,
deux classes de rang inégal : d'une part, les branches cadettes, c'est-à-dire
les individus naturellement libres; de l'autre, les serviteurs ou clients,
inférieurs par la naissance, mais rapprochés du chef par leur participation au
culte domestique. De ces deux classes, nous venons de voir la première sortir
de son état d'infériorité ; la seconde aspire aussi de bonne heure à
s'affranchir. Elle y réussit à la longue ; la clientèle se transforme et
finit par disparaître. Immense changement que les écrivains anciens ne nous
racontent pas. C'est ainsi que, dans le moyen âge, les chroniqueurs ne nous
disent pas comment la population des campagnes s'est peu à peu transformée. Il
y a eu dans l'existence des sociétés humaines un assez grand nombre de
révolutions dont le souvenir ne nous est fourni par aucun document. Les
écrivains ne les ont pas remarquées, parce qu'elles s'accomplissaient
lentement, d'une manière insensible, sans luttes visibles; révolutions
profondes et cachées qui remuaient le fond de la société humaine sans qu'il
en parût rien à la surface, et qui restaient inaperçues des générations
mêmes qui y travaillaient. L'histoire ne peut les saisir que fort longtemps
après qu'elles sont achevées, lorsqu'en comparant deux époques de la vie d'un
peuple elle constate entre elles de si grandes différences qu'il devient
évident que, dans l'intervalle qui les sépare, une grande révolution s'est
accomplie. Si l'on s'en rapportait au tableau que les écrivains nous tracent de
la clientèle primitive à Rome, ce serait vraiment une institution de l'âge
d'or. Qu'y a-t-il de plus humain que ce patron qui défend son client en
justice, qui le soutient de son argent s'il est pauvre, et qui pourvoit à
l'éducation de ses enfants ? Qu'y a-t-il de plus touchant que ce client qui
soutient à son tour le patron tombé dans la misère, qui paye ses dettes, qui
donne tout ce qu'il a pour fournir sa rançon ? Mais il n'y a pas tant de
sentiment dans les lois des anciens peuples. L'affection désintéressée et le
dévouement ne furent jamais des institutions. Il faut nous faire une autre
idée de la clientèle et du patronage. Ce que nous savons avec le plus de
certitude sur le client, c'est qu'il ne peut pas se séparer du patron ni en
choisir un autre, et qu'il est attaché de père en fils à une famille. Ne
saurions-nous que cela, ce serait assez pour croire que sa condition ne devait
pas être très douce. Ajoutons que le client n'est pas propriétaire du sol ;
la terre appartient au patron qui, comme chef d'un culte domestique et aussi
comme membre d'une cité, a seul qualité pour être propriétaire. Si le client
cultive le sol, c'est au nom et au profit du maître. Il n'a même pas la
propriété des objets mobiliers, de son argent, de son pécule. La preuve en
est que le patron peut lui reprendre tout cela, pour payer ses propres dettes ou
sa rançon. Ainsi rien n'est à lui. Il est vrai que le patron lui doit la
subsistance, à lui et à ses enfants ; mais en retour il doit son travail au
patron. On ne peut pas dire qu'il soit précisément esclave ; mais il a un
maître auquel il appartient et à la volonté duquel il est soumis en toute
chose. Toute sa vie il est client, et ses fils les ont après lui. Il y a
quelque analogie entre le client des époques antiques et le serf du moyen âge.
A la vérité, le principe qui les condamne à l'obéissance n'est pas le même.
Pour le serf, ce principe est le droit de propriété qui s'exerce sur la terre
et sur l'homme à la fois ; pour le client, ce principe est la religion
domestique à laquelle il est attaché sous l'autorité du patron qui en est le
prêtre. D'ailleurs pour le client et pour le serf la subordination est la même
; l'un est lié à son patron comme l'autre l'est à son seigneur ; le client ne
peut pas plus quitter la gens que le serf la glèbe. Le client, comme le serf,
reste soumis à un maître de père en fils. Un passage de Tite-Live fait
supposer qu'il lui est interdit de se marier hors de la gens, comme il
l'est au serf de se marier hors du village. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne peut
pas contracter mariage sans l'autorisation du patron. Le patron peut reprendre
le sol que le client cultive et l'argent qu'il possède, comme le seigneur peut
le faire pour le serf. Si le client meurt, tout ce dont il a eu l'usage revient
de droit au patron, de même que la succession du serf appartient au seigneur.
Le patron n'est pas seulement un maître; il est un juge; il peut condamner
à mort le client. Il est de plus un chef religieux. Le client plie sous cette
autorité à la fois matérielle et morale qui le prend par son corps et par son
âme. Il est vrai que cette religion impose des devoirs au patron, mais des
devoirs dont il est le seul juge et pour lesquels il n'y a pas de sanction. Le
client ne voit rien qui le protège ; il n'est pas citoyen par lui-même ; s'il
veut paraître devant le tribunal de la cité, il faut que son patron le
conduise et parle pour lui. Invoquera-t-il la loi ? Il n'en connaît pas les
formules sacrées ; les connaîtrait-t-il, la première loi pour lui est de ne
jamais témoigner ni parler contre son patron. Sans le patron nulle justice ;
contre le patron nul recours. Ce client n'existe pas seulement à Rome ; on le
trouve chez les Sabins et les Étrusques, faisant partie de la manus de
chaque chef. Il a existé dans l'ancien g¡now
hellénique aussi bien que dans la gens italienne. Il est vrai qu'il ne faut pas
le chercher dans les cités doriennes, où le régime du g¡now
a disparu de bonne heure et où les vaincus sont attachés, non à la famille
d'un maître, mais à un lot de terre. Nous le trouvons à Athènes et dans les
cités ioniennes et éoliennes sous le nom de thète ou de pélate. Tant que
dure le régime aristocratique, ce thète ne fait pas partie de la cité ;
enfermé dans le g¡now
dont il ne peut sortir, il est sous la main d'un eupatride qui a en lui le même
caractère et la même autorité que le patron romain. On peut bien présumer
que de bonne heure il y eut de la haine, entre le patron et le client. On se
figure sans peine ce qu'était l'existence dans cette famille où l'un avait
tout pouvoir et l'autre n'avait aucun droit, où l'obéissance sans réserve et
sans espoir était tout à côté de l'omnipotence sans frein, où le meilleur
maître avait ses emportements et ses caprices, où le serviteur le plus
résigné avait ses rancunes, ses gémissements et ses colères. Ulysse est un
bon maître voyez quelle affection paternelle il porte à Eumée et à
Philoetios. Mais il fait mettre à mort un serviteur qui l'a insulté sans le
reconnaître, et des servantes qui sont tombées dans le mal auquel son absence
même les a exposées. De la mort des prétendants il est responsable vis-à-vis
de la cité; mais de la mort des serviteurs personne ne lui demande compte. Dans
l'état d'isolement où la famille avait longtemps vécu, la clientèle avait pu
se former et se maintenir. La religion domestique était alors toute-puissante
sur l'âme. L'homme qui en était le prêtre par droit héréditaire,
apparaissait aux classes inférieures comme un être sacré. Plus qu'un homme,
il était l'intermédiaire entre les hommes et Dieu. De sa bouche sortait la
prière puissante, la formule irrésistible qui attirait la faveur ou la colère
de la divinité. Devant une telle force il fallait s'incliner ; l'obéissance
était commandée par la foi et la religion. D'ailleurs comment le client
aurait-il eu la tentation de s'affranchir ? Il ne voyait pas d'autre horizon que
cette famille a laquelle tout l'attachait. En elle seule il trouvait une vie
calme, une subsistance assurée ; en elle seule, s il avait un maître, il avait
aussi un protecteur ; en elle seule enfin il trouvait un autel dont il pût
approcher, et des dieux qu'il lui fût permis d'invoquer. Quitter cette famille,
c'était se placer en dehors de toute organisation sociale et de tout droit ;
c'était perdre ses dieux et renoncer au droit de prier. Mais la cité étant
fondée, les clients des différentes familles pouvaient se voir, se parler, se
communiquer leurs désirs ou leurs rancunes, comparer les différents maîtres
et entrevoir un sort meilleur. Puis leur regard commençait à s'étendre au
delà de l'enceinte de la famille. Ils voyaient qu'en dehors d'elle il existait
une société, des règles, des lois, des autels, des temples, des dieux. Sortir
de la famille n'était donc plus pour eux un malheur sans remède. La tentation
devenait chaque jour plus forte ; la clientèle semblait un fardeau de plus en
plus lourd, et l'on cessait de croire que l'autorité du maître fût légitime
et sainte. Il y eut alors dans le coeur de ces hommes un ardent désir d'être
libres. Sans doute on ne trouve dans l'histoire d'aucune cité le souvenir d'une
insurrection générale de cette classe. S'il y eut des luttes à main armée,
elles furent renfermées et cachées dans l'enceinte de chaque famille. C'est
là qu'il y eut, pendant plus d'une génération, d'un côté d'énergiques
efforts pour l'indépendance, de l'autre une répression implacable. Il se
déroula, dans chaque maison, une longue et dramatique histoire qu'il est
impossible aujourd'hui de retracer. Ce qu'on peut dire seulement, c'est que les
efforts de la classe inférieure ne furent pas sans résultats. Une nécessité
invincible obligea peu à peu les maîtres à céder quelque chose de leur
omnipotence. Lorsque l'autorité cesse de paraître juste aux sujets, il faut
encore du temps pour qu'elle cesse de le paraître aux maîtres ; mais cela
vient à la longue, et alors le maître, qui ne croit plus son autorité
légitime, la défend mal ou finit par y renoncer. Ajoutez que cette classe
inférieure était utile, que ses bras, en cultivant la terre, faisaient la
richesse du maître, et en portant les armes, faisaient sa force au milieu des
rivalités des familles ; qu'il était donc sage de la satisfaire et que
l'intérêt s'unissait à l'humanité pour conseiller des concessions. Il
paraît certain que la condition des clients s'améliora peu à peu. A l'origine
ils vivaient dans la maison du maître, cultivant ensemble le domaine commun.
Plus tard on assigna à chacun d'eux un lot de terre particulier. Le client dut
se trouver déjà plus heureux. Sans doute il travaillait encore au profit du
maître ; la terre n'était pas à lui, c'était plutôt lui qui était à elle.
N'importe, il la cultivait de longues années de suite et il l'aimait. Il
s'établissait entre elle et lui, non pas ce lien que la religion de la
propriété avait créé entre elle et le maître mais un autre lien, celui que
le travail et la souffrance même peuvent former entre l'homme qui donne sa
peine et la terre qui donne ses fruits.
Vint ensuite un nouveau progrès. Il ne cultiva plus pour le maître, mais
pour lui-même. Sous la condition d'une redevance, qui peut-être fut d'abord
variable, mais qui ensuite devint fixe, il jouit de la récolte. Ses sueurs
trouvèrent ainsi quelque récompense et sa vie fut à la fois plus libre et
plus fière. « Les chefs de famille, dit un ancien, assignaient des portions de
terre à leurs inférieurs, comme s'ils eussent été leurs propres enfants (33). » On lit de même dans l'Odyssée : « Un maître bienveillant donne à
son serviteur une maison et une terre; » et Eumée ajoute : « une épouse
désirée, » parce que le client ne peut pas encore se marier sans la volonté
du maître, et que c'est le maître qui lui choisit sa compagne. Mais ce champ
où s'écoulait désormais sa vie, où était tout son labeur et toute sa
jouissance, n'était pas encore sa propriété. Car ce client n'avait pas en lui
le caractère sacré qui faisait que le sol pouvait devenir la propriété d'un
homme. Le lot qu'il occupait, continuait à porter la borne sainte, le dieu
Terme que la famille du maître avait autrefois posé. Cette borne inviolable
attestait que le champ, uni à la famille du maître par un lien sacré, ne
pourrait jamais appartenir en propre au client affranchi. En Italie, le champ et
la maison qu'occupait le villicus, client du patron, renfermait un foyer,
un Lar familiaris ; mais ce foyer n'était pas au cultivateur; c'était
le foyer du maître (34). Cela établissait à la fois le droit de propriété
du patron et la subordination religieuse du client, qui, si loin qu'il fût du
patron, suivait encore son culte. Le client, devenu possesseur, souffrit de ne
pas être propriétaire et aspira à le devenir. Il mit son ambition à faire
disparaître de ce champ, qui semblait bien à lui par le droit du travail, la
borne sacrée qui en faisait à jamais la propriété de l'ancien maître. On
voit clairement qu'en Grèce les clients arrivèrent à leur but ; par quels
moyens, on l'ignore. Combien il leur fallut de temps, et d'efforts pour y
parvenir, on ne peut que le deviner. Peut-être s'est-il opéré dans
l'antiquité la même série de changements sociaux que l'Europe a vus se
produire au moyen âge, quand les esclaves des campagnes devinrent serfs de la
glèbe, que ceux-ci de serfs taillables à merci se changèrent en serfs
abonnés, et qu'enfin ils se transformèrent a la longue en paysans
propriétaires.
2° La clientèle disparaît à Athènes : oeuvre de Solon.
Cette sorte de révolution est marquée nettement dans l'histoire d'Athènes.
Le renversement de la royauté avait eu pour effet de raviver le régime du g¡now
; les familles avaient repris leur vie d'isolement et chacune avait recommencé
à former un petit État qui avait pour chef un eupatride et pour sujets la
foule des clients. Ce régime paraît avoir pesé lourdement sur la population
athénienne ; car elle en conserva un mauvais souvenir. Le peuple s'estima si
malheureux que l'époque précédente lui parut avoir été une sorte d'âge
d'or ; il regretta les rois ; il en vint à s'imaginer que sous la monarchie il
avait été heureux et libre, qu'il avait joui alors de l'égalité, et que
c'était seulement à partir de la chute des rois que l'inégalité et la
souffrance avaient commencé. Il y avait là une illusion comme les peuples en
ont souvent ; la tradition populaire plaçait le commencement de l'inégalité
là où le peuple avait commencé à la trouver odieuse. Cette clientèle, cette
sorte de servage, qui était aussi vieille que la constitution de la famille, on
la faisait dater de l'époque où les hommes en avaient pour la première fois
senti le poids et compris l'injustice. Il est pourtant bien certain que ce n'est
pas au septième siècle que les eupatrides établirent les dures lois de la
clientèle. Ils ne firent que les conserver. En cela seulement était leur tort
; ils maintenaient ces lois au delà du temps où les populations les
acceptaient sans gémir ; ils les maintenaient contre le voeu des hommes. Les
eupatrides de cette époque étaient peut-être des maîtres moins durs que
n'avaient été leurs ancêtres ; ils furent pourtant détestés davantage.
Il paraît que même sous la domination de cette aristocratie, la condition
de la classe inférieure s'améliora. Car c'est alors que l'on voit clairement
cette classe obtenir la possession de lots de terre sous la seule condition de
payer une redevance qui était fixée au sixième de la récolte. Ces hommes
étaient ainsi presque émancipés ; ayant un chez soi et n'étant plus sous les
yeux du maître, ils respiraient plus à l'aise et travaillaient à leur profit.
Mais telle est la nature humaine que ces hommes, à mesure que leur sort
s'améliorait, sentaient plus amèrement ce qu'il leur restait d'inégalité.
N'être pas citoyens et n'avoir aucune part à l'administration de la cité les
touchait sans doute médiocrement ; mais ne pas pouvoir devenir propriétaires
du sol sur lequel ils naissaient et mouraient, les touchait bien davantage.
Ajoutons que ce qu'il y avait de supportable dans leur condition présente,
manquait de stabilité. Car s'ils étaient vraiment possesseurs du sol, pourtant
aucune loi formelle ne leur assurait ni cette possession ni l'indépendance qui
en résultait. On voit dans Plutarque que l'ancien patron pouvait ressaisir son
ancien serviteur ; si la redevance annuelle n'était pas payée ou pour toute
autre cause, ces hommes retombaient dans une sorte d'esclavage. De graves
questions furent donc agitées dans l'Attique pendant une suite de quatre ou
cinq générations. Il n'était guère possible que les hommes de la classe
inférieure restassent dans cette position instable et irrégulière vers
laquelle un progrès insensible les avait conduits; et alors de deux choses
l'une, ou perdant cette position, ils devaient retomber dans les liens de la
dure clientèle, ou décidément affranchis par un progrès nouveau, ils
devaient monter au rang de propriétaires du sol et d'hommes libres. On peut
deviner tout ce qu'il y eut d'efforts de la part du laboureur, ancien client, de
résistance de la part du propriétaire, ancien patron. Ce ne fut pas une guerre
civile ; aussi les annales athéniennes n'ont-elles conservé le souvenir
d'aucun combat. Ce fut une guerre domestique dans chaque bourgade, dans chaque
maison, de père en fils. Ces luttes paraissent avoir eu une fortune diverse
suivant la nature du sol des divers cantons de l'Attique. Dans la plaine où
l'eupatride avait son principal domaine et où il était toujours présent, son
autorité se maintint a peu près intacte sur le petit groupe de serviteurs qui
étaient toujours sous ses yeux ; aussi les pédiéens se montrèrent-ils
généralement fidèles à l'ancien régime. Mais ceux qui labouraient
péniblement le flanc de la montagne, les diacriens, plus loin du
maître, plus habitués à la vie indépendante, plus hardis et plus courageux,
renfermaient au fond du coeur une violente haine pour l'eupatride et une ferme
volonté de s'affranchir. C'étaient surtout ces hommes-la qui s'indignaient de
voir sur leur champ « la borne sacrée » du maître, et de sentir « leur
terre esclave (35). » Quant aux habitants des cantons voisins de la mer, aux paraliens,
la propriété du sol les tentait moins ; ils avaient la mer devant eux, et le
commerce et l'industrie. Plusieurs étaient devenus riches, et avec la richesse
ils étaient à peu près libres. Ils ne partageaient donc pas les ardentes
convoitises des diacriens et n'avaient pas une haine bien vigoureuse pour
les eupatrides. Mais ils n'avaient pas non plus la lâche résignation des
pédiéens ; ils demandaient plus de stabilité dans leur condition et des
droits mieux assurés. C'est Solon qui donna satisfaction à ces voeux dans la
mesure du possible. Il y a une partie de l'oeuvre de ce législateur que les
anciens ne nous font connaître que très imparfaitement, mais qui paraît en
avoir été la partie principale. Avant lui, la plupart des habitants de
l'Attique étaient encore réduits à la possession précaire du sol et
pouvaient même retomber dans la servitude personnelle. Après lui, cette
nombreuse classe d'hommes ne se retrouve plus : le droit de propriété est
accessible à tous ; il n'y a plus de servitude pour l'Athénien ; les familles
de la classe inférieure sont à jamais affranchies de l'autorité des familles
eupatrides. Il y a là un grand changement dont l'auteur ne peut être que
Solon. Il est vrai que si l'on s'en tenait aux paroles de Plutarque, Solon
n'aurait fait qu'adoucir la législation sur les dettes en ôtant au créancier
le droit d'asservir le débiteur. Mais il faut regarder de près à ce qu'un
écrivain qui est si postérieur à cette époque, nous dit de ces dettes qui
troublèrent la cité athénienne comme toutes les cités de la Grèce et de
l'Italie. Il est difficile de croire qu'il y eût avant Solon une telle
circulation d'argent qu'il dût y avoir beaucoup de prêteurs et d'emprunteurs.
Ne jugeons pas ces temps-là d'après ceux qui ont suivi. Il y avait alors fort
peu de commerce ; l'échange des créances était inconnu et les emprunts
devaient être assez rares. Sur quel gage l'homme qui n'était propriétaire de
rien. aurait-il emprunté ? Ce n'est guère l'usage, dans aucune société, de
prêter aux pauvres. On dit à la vérité, sur la foi des traducteurs de
Plutarque plutôt que de Plutarque lui-même, que l'emprunteur engageait sa
terre. Mais en supposant que cette terre fût sa propriété, il n'aurait pas pu
l'engager ; car le système des hypothèques n'était pas encore connu en ce
temps-là et était en contradiction avec la nature du droit de propriété.
Dans ces débiteurs dont Plutarque nous parle, il faut voir les anciens clients
; dans leurs dettes, la redevance annuelle qu'ils doivent payer aux anciens
maîtres; dans la servitude où ils tombent, s'ils ne payent pas, l'ancienne
clientèle qui les ressaisit. Solon supprima peut-être la redevance, ou, plus
probablement, en réduisit le chiffre à un taux tel que le rachat en devînt
facile ; il ajouta qu'à l'avenir le manque de payement ne ferait pas retomber
le laboureur en servitude. Il fit plus. Avant lui, ces anciens clients, devenus
possesseurs du sol, ne pouvaient pas en devenir propriétaires; car sur leur
champ se dressait toujours la borne sacrée et inviolable de l'ancien patron.
Pour l'affranchissement de la terre et du cultivateur, il fallait que cette
borne disparût. Solon la renversa : nous trouvons le témoignage de cette
grande réforme dans quelques vers de Solon lui-même : « C'était une oeuvre
inespérée, dit-il ; je l'ai accomplie avec l'aide des dieux. J'en atteste la
déesse Mère, la Terre noire, dont j'ai en maints endroits arraché les bornes,
la terre qui était esclave et qui maintenant est libre. » En faisant cela,
Solon avait accompli une révolution considérable. Il avait mis de côté
l'ancienne religion de la propriété qui, au nom du dieu Terme immobile,
retenait la terre en un petit nombre de mains. Il avait arraché la terre à la
religion pour la donner au travail. Il avait supprimé, avec l'autorité de
l'eupatride sur le sol, son autorité sur l'homme, et il pouvait dire dans ses
vers : « Ceux qui sur cette terre subissaient la cruelle servitude et
tremblaient devant un maître, je les ai faits libres. » Il est probable que ce
fut cet affranchissement que les contemporains de Solon appelèrent du nom de seisaxyeÛa
(secouer le fardeau). Les générations suivantes qui, une fois habituées à la
liberté, ne voulaient ou ne pouvaient pas croire que leurs pères eussent été
serfs, expliquèrent ce mot comme s'il marquait seulement une abolition des
dettes. Mais il a une énergie qui nous révèle une plus grande révolution.
Ajoutons-y cette phrase d'Aristote qui, sans entrer dans le récit de l'oeuvre
de Solon, dit simplement : « Il fit cesser l'esclavage du peuple (36).
»
3° Transformation de la clientèle à Rome.
Cette guerre entre les clients et les patrons a rempli aussi une longue période
de l'existence de Rome. Tite-Live, à la vérité, n'en dit rien, parce qu'il
n'a pas l'habitude d'observer de près le changement des institutions;
d'ailleurs les annales des pontifes et les documents analogues où avaient
puisé les anciens historiens que Tite-Live compulsait, ne devaient pas donner
le récit de ces luttes domestiques. Une chose du moins est certaine. Il y a eu,
à l'origine de Rome, des clients ; il nous est même resté des témoignages
très précis de la dépendance où leurs patrons les tenaient. Si, plusieurs
siècles après, nous cherchons ces clients, nous ne les trouvons plus. Le nom
existe encore, non la clientèle. Car il n'y a rien de plus différent des
clients de l'époque primitive que ces plébéiens du temps de Cicéron qui se
disaient clients d'un riche pour avoir droit à la sportule. Il y a quelqu'un
qui ressemble mieux à l'ancien client, c'est l'affranchi. Pas plus à la fin de
la république qu'aux premiers temps de Rome, l'homme en sortant de la servitude
ne devient immédiatement homme libre et citoyen. Il reste soumis au maître.
Autrefois on l'appelait client, maintenant on l'appelle affranchi ; le nom seul
est changé. Quant au maître, son nom même ne change pas ; autrefois on
l'appelait patron, c'est encore ainsi qu'on l'appelle. L'affranchi, comme
autrefois le client, reste attaché à la famille ; il en porte le nom, aussi
bien que l'ancien client. Il dépend de son patron ; il lui doit non seulement
de la reconnaissance, mais un véritable service, dont le maître seul fixe la
mesure. Le patron a droit de justice sur son affranchi, comme il l'avait sur son
client ; il peut le remettre en esclavage pour délit d'ingratitude (37).
L'affranchi rappelle donc tout à fait l'ancien client. Entre eux il n'y a
qu'une différence : on était client autrefois de père en fils ; maintenant la
condition d'affranchi cesse à la seconde ou au moins à la troisième
génération. La clientèle n'a donc pas disparu ; elle saisit encore l'homme au
moment où la servitude le quitte ; seulement, elle n'est plus héréditaire.
Cela seul est déjà un changement considérable ; il est impossible de dire à
quelle époque il s'est opéré. On peut bien discerner les adoucissements
successifs qui furent apportés au sort du client, et par quels degrés il est
arrivé au droit de propriété. A l'origine le chef de la gens lui
assigne un lot de terre à cultiver (38). Il ne
tarde guère à devenir possesseur viager de ce lot, moyennant qu'il contribue
à toutes les dépenses qui incombent à son ancien maître. Les dispositions si
dures de la vieille loi qui l'obligent à payer la rançon du patron, la dot de
sa fille, ou ses amendes judiciaires, prouvent du moins qu'au temps où cette
loi fut écrite il était déjà possesseur viager du sol. Le client fait
ensuite un progrès de plus : il obtient le droit, en mourant, de transmettre le
lot à son fils ; il est vrai qu'à défaut de fils la terre retourne encore au
patron. Mais voici un progrès nouveau : le client qui ne laisse pas de fils,
obtient le droit de faire un testament. Ici la coutume hésite et varie ;
tantôt le patron reprend la moitié des biens, tantôt la volonté du testateur
est respectée tout entière ; en tout cas, son testament n'est jamais sans
valeur (39). Ainsi le client, s'il ne peut pas
encore se dire propriétaire, a du moins une jouissance aussi étendue qu'il est
possible.
Sans doute ce n'est pas encore là l'affranchissement complet. Mais aucun
document ne nous permet de fixer l'époque où les clients se sont
définitivement détachés des familles patriciennes. Il y a un texte de
Tite-Live (II, 16) qui, si on le prend à la lettre, montre que dès les
premières années de la république, les clients étaient citoyens. Il y a
grande apparence qu'ils l'étaient déjà au temps du roi Servius ; peut-être
même votaient-ils dans les comices curiates dès l'origine de Rome. Mais on ne
peut pas conclure de là qu'ils fussent dès lors tout à fait affranchis ; car
il est possible que les patriciens aient trouvé leur intérêt à donner à
leurs clients des droits politiques, sans qu'ils aient pour cela consenti à
leur donner des droits civils. Il ne paraît pas que la révolution qui
affranchit les clients à Rome, se soit achevée d'un seul coup comme à
Athènes. Elle s'accomplit fort lentement et d'une manière presque
imperceptible, sans qu'aucune loi formelle l'ait jamais consacrée. Les liens de
la clientèle se relâchèrent peu à peu et le client s'éloigna insensiblement
du patron.
Le roi Servius fit une grande réforme à l'avantage des clients : il changea
l'organisation de l'armée. Avant lui, l'armée marchait divisée en tribus, en
curies, en gentes ; c'était la division patricienne ; chaque chef de
gens était à la tête de ses clients. Servius partagea l'armée en centuries ;
chacun eut son rang d'après sa richesse. Il en résulta que le client ne marcha
plus à côté de son patron, qu'il ne le reconnut plus pour chef dans le combat
et qu'il prit l'habitude de l'indépendance.
Ce changement en amena un autre dans la constitution des comices. Auparavant
l'assemblée se partageait en curies et en gentes, et le client, s'il
votait, votait sous l'oeil du maître. Mais la division par centuries étant
établie pour les comices comme pour l'armée, le client ne se trouva plus dans
le même cadre que son patron. Il est vrai que la vieille loi lui commanda
encore de voter comme lui ; mais comment vérifier son vote ! C'était beaucoup
que de séparer le client du patron dans les moments les plus solennels de la
vie, au moment du combat et au moment du vote. L'autorité du patron se trouva
fort amoindrie et ce qu'il lui en resta fut de jour en jour plus contesté. Dès
que le client eut goûté à l'indépendance, il la voulut tout entière Il
aspira à se détacher de la gens et à entrer dans la plèbe, où l'on
était libre. Que d'occasions se présentaient ! Sous les rois, il était sûr
d'être aidé par eux, car ils ne demandaient pas mieux que d'affaiblir les gentes.
Sous la république, il trouvait la protection de la plèbe elle-même et des
tribuns. Beaucoup de clients s'affranchirent ainsi et la gens ne put pas les
ressaisir. Les Marcellus paraissent être une branche ainsi détachée de la gens
Claudia ; leur nom était Claudius ; mais ils n'étaient pas patriciens. Libres
de bonne heure, enrichis pas des moyens qui nous sont inconnus, ils
s'élevèrent d'abord aux dignités de la plèbe, plus tard à celles de la
cité. Pendant plusieurs siècles, la gens Claudia parut avoir oublié ses
anciens droits sur eux. Un jour pourtant, au temps de Cicéron, elle s'en
souvint inopinément. Un affranchi ou client des Marcellus était mort et
laissait un héritage qui devait faire retour au patron. Les Claudius patriciens
prétendirent que les Marcellus, en clients qu'ils étaient, ne pouvaient pas
avoir eux-mêmes de clients, et que leurs affranchis devaient tomber, eux et
leur héritage, dans les mains du chef de la gens patricienne, seul capable
d'exercer le patronage. Ce procès étonna fort le public et embarrassa les
jurisconsultes ; Cicéron trouva la question fort obscure (40).
Elle ne l'aurait pas été quatre siècles plus tôt et les Claudius auraient
gagné leur cause. Mais au temps de Cicéron, le droit sur lequel ils fondaient
leur réclamation était si antique qu'on l'avait oublié et que le tribunal put
bien donner gain de cause aux Marcellus. L'ancienne clientèle n'existait plus.
TROISIÈME RÉVOLUTION : LA PLÈBE ENTRE DANS LA CITE.
1° Histoire générale de cette révolution.
Les changements qui s'étaient opérés à la longue dans la constitution de la
famille, en amenèrent d'autres dans la constitution de la cité. L'ancienne
famille aristocratique et sacerdotale se trouvait affaiblie. Le droit d'aînesse
ayant disparu, elle avait perdu son unité et sa vigueur ; les clients s'étant
pour la plupart affranchis, elle avait perdu la plus grande partie de ses
sujets. Les hommes de la classe inférieure n'étaient plus répartis dans les gentes
; vivant en dehors d'elles, ils formèrent entre eux un corps. Par là, la cité
changea d'aspect ; au lieu qu'elle avait été précédemment un assemblage
faiblement lié d'autant de petits États qu'il y avait de familles, l'union se
fit, d'une part entre les membres patriciens des gentes, de l'autre entre
les hommes de rang inférieur. Il y eut ainsi deux grands corps en présence,
deux sociétés ennemies. Ce ne fut plus, comme dans l'époque précédente, une
lutte obscure dans chaque famille ; ce fut dans chaque ville une guerre ouverte.
Des deux classes, l'une voulait que la constitution religieuse de la cité fût
maintenue, et que le gouvernement comme le sacerdoce, restât dans les mains des
familles sacrées. L'autre voulait briser les vieilles barrières qui la
plaçaient en dehors du droit, de la religion et de la société politique.
Dans la première partie de la lutte, l'avantage était à l'aristocratie de
naissance. A la vérité, elle n'avait plus ses anciens sujets, et sa force
matérielle était tombée ; mais il lui restait le prestige de sa religion, son
organisation régulière, son habitude du commandement, ses traditions, son
orgueil héréditaire. Elle ne doutait pas de son droit ; en se défendant, elle
croyait défendre la religion. Le peuple n'avait pour lui que son grand nombre.
Il était gêné pur une habitude de respect dont il ne lui était pas facile de
se défaire. D'ailleurs il n'avait pas de chefs ; tout principe d'organisation
lui manquait. Il était, à l'origine, une multitude sans lien plutôt qu'un
corps bien constitué et vigoureux. Si nous nous rappelons que les hommes
n'avaient pas trouvé d'autre principe d'association que la religion
héréditaire des familles, et qu'ils n'avaient pas l'idée d'une autorité qui
ne dérivât pas du culte, nous comprendrons aisément que cette plèbe, qui
était en dehors du culte et de la religion, n'ait pas pu former d'abord une
société régulière, et qu'il lui ait fallu beaucoup de temps pour trouver en
elle les éléments d'une discipline et les règles d'un gouvernement. Cette
classe inférieure, dans sa faiblesse, ne vit pas d'abord d'autre moyen de
combattre l'aristocratie que de lui opposer la monarchie. Dans les villes où la
classe populaire était déjà formée au temps des anciens rois, elle les
soutint de toute la force dont elle disposait, et les encouragea à augmenter
leur pouvoir. A Rome, elle exigea le rétablissement de la royauté après
Romulus ; elle fit nommer Hostilius ; elle fit roi Tarquin l'ancien ; elle aima
Servius et elle regretta Tarquin le Superbe. Lorsque les rois eurent été
partout vaincus et que l'aristocratie devint maîtresse, le peuple ne se borna
pas à regretter la monarchie ; il aspira à la restaurer sous une forme
nouvelle. En Grèce, pendant le sixième siècle, il réussit généralement à
se donner des chefs ; ne pouvant pas les appeler rois, parce que ce titre
impliquait l'idée de fonctions religieuses et ne pouvait être porté que par
des familles sacerdotales, il les appela tyrans (41).
Quel que soit le sens originel de ce mot, il est certain qu'il n'était pas
emprunté à la langue de la religion ; on ne pouvait pas l'appliquer aux dieux,
comme on faisait du mot roi ; on ne le prononçait pas dans les prières. Il
désignait en effet quelque chose de très nouveau parmi les hommes, une
autorité qui ne dérivait pas du culte, un pouvoir que la religion n'avait pas
établi. L'apparition de ce mot dans la langue grecque marque l'apparition d'un
principe que les générations précédentes n'avaient pas connu l'obéissance
de l'homme à l'homme. Jusque-là, il n'y avait eu d'autres chefs d'État que
ceux qui étaient les chefs de la religion ; ceux-là seuls commandaient à la
cité, qui faisaient le sacrifice et invoquaient les dieux pour elle ; en leur
obéissant, on n'obéissait qu'à la loi religieuse et on ne faisait acte de
soumission qu'à la divinité. L'obéissance à un homme, l'autorité donnée à
cet homme par d'autres hommes, un pouvoir d'origine et de nature tout humaine,
cela avait été inconnu aux anciens eupatrides, et cela ne fut conçu que le
jour où les classes inférieures rejetèrent le joug de l'aristocratie et
cherchèrent un gouvernement nouveau.
Citons quelques exemples. A Corinthe, « le peuple supportait avec peine la
domination des Bacchides ; Cypsélus, témoin de la haine qu'on leur portait et
voyant que le peuple cherchait un chef pour le conduire à l'affranchissement,
» s'offrit à être ce chef ; le peuple l'accepta, le fit tyran, chassa les
Bacchides et obéit à Cypsélus. Milet eut pour tyran un certain Thrasybule ;
Mitylène obéit à Pittacus, Samos à Polycrate. Nous trouvons des tyrans à
Argos, à Épidaure, à Mégare au sixième siècle ; Cicyone en a eu durant
cent trente ans sans interruption. Parmi les Grecs d'Italie, on voit des tyrans
à Cumes, à Crotone, à Sybaris, partout. A Syracuse, en 485, la classe
inférieure se rendit maîtresse de la ville et chassa la classe aristocratique
; mais elle ne put ni se maintenir ni se gouverner, et au but d'une année elle
dut se donner un tyran (42). Partout ces tyrans,
avec plus ou moins de violence, avaient la même politique. Un tyran de Corinthe
demandait un jour à un tyran de Milet des conseils sur le gouvernement.
Celui-ci pour toute réponse coupa les épis de blé qui dépassaient les
autres. Ainsi leur règle de conduite était d'abattre les hautes têtes et de
frapper l'aristocratie en s'appuyant sur le peuple. La plèbe romaine forma
d'abord des complots pour rétablir Tarquin. Elle essaya ensuite de faire des
tyrans et jeta les yeux tour à tour sur Publicola, sur Spurius Cassius, sur
Manlius. L'accusation que le patriciat adresse si souvent à ceux des siens qui
se rendent populaires, ne doit pas être une pure calomnie. La crainte des
grands atteste les désirs de la plèbe.
Mais il faut bien noter que, si le peuple en Grèce et à Rome cherchait à
relever la monarchie, ce n'était pas par un véritable attachement à ce
régime. Il aimait moins les tyrans qu'il ne détestait l'aristocratie. La
monarchie était pour lui un moyen de vaincre et de se venger; mais jamais ce
gouvernement, qui n'était issu que du droit de la force et ne reposait sur
aucune tradition sacrée, n'eut de racines dans le coeur des populations. On se
donnait un tyran pour le besoin de la lutte ; on lui laissait ensuite le pouvoir
par reconnaissance ou par nécessité ; mais lorsque quelques années s'étaient
écoulées et que le souvenir de la dure oligarchie s'était effacé, on
laissait tomber le tyran. Ce gouvernement n'eut jamais l'affection des Grecs ;
ils ne l'acceptèrent que comme une ressource momentanée, et en attendant que
le parti populaire trouvât un régime meilleur et se sentît la force de se
gouverner lui-même. La classe inférieure grandit peu à peu. Il y a des
progrès qui s'accomplissent obscurément et qui pourtant décident de l'avenir
d'une classe et transforment une société. Vers le sixième siècle avant notre
ère, la Grèce et l'Italie virent jaillir une nouvelle source de richesse. La
terre ne suffisait plus à tous les besoins de l'homme; les goûts se portaient
vers le beau et vers le luxe ; même les arts naissaient ; alors l'industrie et
le commerce devinrent nécessaires. Il se forma peu à peu une richesse
mobilière ; on frappa des monnaies ; l'argent parut. Or l'apparition de
l'argent était une grande révolution. L'argent n'était pas soumis aux mêmes
conditions de propriété que la terre ; il était, suivant l'expression du
jurisconsulte, res nec mancipi ; il pouvait passer de main en main sans
aucune formalité religieuse et arriver sans obstacle au plébéien. La
religion, qui avait marqué le solde son empreinte, ne pouvait rien sur
l'argent. Les hommes des classes inférieures connurent alors une autre
occupation que celle de cultiver la terre : il y eut des artisans, des
navigateurs, des chefs d'industrie, des commerçants ; bientôt il y eut des
riches parmi eux. Singulière nouveauté ! Auparavant les chefs des gentes
pouvaient seuls être propriétaires, et voici d'anciens clients ou des
plébéiens qui sont riches et qui étalent leur opulence. Puis, le luxe, qui
enrichissait l'homme du peuple, appauvrissait l'eupatride ; dans beaucoup de
cités, notamment à Athènes, on vit une partie des membres du corps
aristocratique tomber dans la misère. Or dans une société où la richesse se
déplace, les rangs sont bien près d'être renversés. Une autre conséquence
de ce changement fut que dans le peuple même des distinctions et des rangs
s'établirent, comme il en faut dans toute société humaine. Quelques familles
furent en vue ; quelques noms grandirent peu à peu. Il se forma dans le peuple
une sorte d'aristocratie ; ce n'était pas un mal ; le peuple cessa d'être une
masse confuse et commença à ressembler à un corps constitué. Ayant des rangs
en lui, il put se donner des chefs, sans plus avoir besoin de prendre parmi les
patriciens le premier ambitieux venu qui voulait régner. Cette aristocratie
plébéienne eut bientôt les qualités qui accompagnent ordinairement la
richesse acquise par le travail, c'est-à-dire le sentiment de la valeur
personnelle, l'amour d'une liberté calme, et cet esprit de sagesse qui en
souhaitant les améliorations redoute les aventures. La plèbe se laissa guider
par cette élite qu'elle fut fière d'avoir en elle. Elle renonça à avoir des
tyrans dès qu'elle sentit qu'elle possédait dans son sein les éléments d'un
gouvernement meilleur. Enfin la richesse devint pour quelque temps, comme nous
le verrons tout à l'heure, un principe d'organisation sociale. Il y a encore un
changement dont il faut parler, car il aida fortement la classe inférieure à
grandir ; c'est celui qui s'opéra dans l'art militaire. Dans les premiers
siècles de l'histoire des cités, la force des armées était dans la
cavalerie. Le véritable guerrier était celui qui combattait sur un char ou à
cheval ; le fantassin, peu utile au combat, était peu estimé. Aussi l'ancienne
aristocratie s'était-elle réservé partout le droit de combattre à cheval (43)
; même dans quelques villes les nobles se donnaient le titre de chevaliers. Les
celeres de Romulus, les chevaliers romains des premiers siècles étaient
tous des patriciens. Chez les anciens la cavalerie fut toujours l'arme noble.
Mais peu à peu l'infanterie prit quelque importance. Le progrès dans la
fabrication des armes et la naissance de la discipline lui permirent de
résister à la cavalerie. Ce point obtenu, elle prit aussitôt le premier rang
dans les batailles, car elle était plus maniable et ses manoeuvres plus faciles
; les légionnaires, les hoplites firent dorénavant la force des armées. Or
les légionnaires et les hoplites étaient des plébéiens. Ajoutez que la
marine prit de l'extension, surtout en Grèce, qu'il y eut des batailles sur mer
et que le destin d'une cité fut souvent entre les mains de ses rameurs,
c'est-à dire des plébéiens. Or la classe qui est assez forte pour défendre
une société l'est assez pour y conquérir des droits et y exercer une
légitime influence. L'état social et politique d'une nation est toujours en
rapport avec la nature et la composition de ses armées. Enfin la classe
inférieure réussit à avoir, elle aussi, sa religion. Ces hommes avaient dans
le coeur, on peut le supposer, ce sentiment religieux qui est inséparable de
notre nature et qui nous fait un besoin de l'adoration et de la prière. Ils
souffraient donc de se voir écarter de la religion par l'antique principe qui
prescrivait que chaque dieu appartînt à une famille et que le droit de prier
ne se transmît qu'avec le sang. Ils travaillèrent à avoir aussi un culte. Il
est impossible d'entrer ici dans le détail des efforts qu'ils firent, des
moyens qu'ils imaginèrent, des difficultés ou des ressources qui se
présentèrent à eux. Ce travail, longtemps individuel, fut longtemps le secret
de chaque intelligence ; nous n 'en pouvons apercevoir que les résultats.
Tantôt une famille plébéienne se fit un foyer, soit qu'elle eût osé
l'allumer elle-même, soit qu'elle se fût procuré ailleurs le feu sacré ;
alors elle eut son culte, son sanctuaire, sa divinité protectrice, son
sacerdoce, à l'image de la famille patricienne. Tantôt le plébéien, sans
avoir de culte domestique, eut accès aux temples de la cité ; à Rome, ceux
qui n'avaient pas de foyer, par conséquent pas de fête domestique, offraient
leur sacrifice annuel au dieu Quirinus (44). Quand
la classe supérieure persistait à écarter de ses temples la classe
inférieure, celle-ci se faisait des temples pour elle; à Rome elle en avait un
sur l' Aventin, qui était consacré à Diana ; elle avait le temple de la
pudeur plébéienne. Les cultes orientaux qui, à partir du sixième siècle,
envahirent la Grèce et l'Italie, furent accueillis avec empressement par la
plèbe ; c'étaient des cultes qui, comme le bouddhisme, ne faisaient acception
ni de castes ni de peuples. Souvent enfin on vit la plèbe se faire des objets
sacrés analogues aux dieux des curies et des tribus patriciennes. Ainsi le roi
Servius éleva un autel dans chaque quartier, pour que la multitude eût
l'occasion de faire des sacrifices; de même les Pisistratides dressèrent des
hermès dans les rues et sur les places d'Athènes (45).
Ce furent là les dieux de la démocratie. La plèbe, autrefois foule sans
culte, eut dorénavant ses cérémonies religieuses et ses fêtes. Elle put
prier ; c'était beaucoup dans une société où la religion faisait la dignité
de l'homme. Une fois que la classe inférieure eut achevé ces différents
progrès, quand il y eut en elle des riches, des soldats, des prêtres, quand
elle eut tout ce qui donne à l'homme le sentiment de sa valeur et de sa force,
quand enfin elle eut obligé la classe supérieure à la compter pour quelque
chose, il fut alors impossible de la retenir en dehors de la vie sociale et
politique, et la cité ne put pas lui rester fermée plus longtemps. L'entrée
de cette classe inférieure dans la cité est une révolution qui, du septième
au cinquième siècle, a rempli l'histoire de la Grèce et de l'Italie. Les
efforts du peuple ont eu partout la victoire, mais non pas partout de la même
manière ni par les mêmes moyens. Ici, le peuple, dès qu'il s'est senti fort,
s'est insurgé ; les armes à la main, il a forcé les portes de la ville où il
lui était interdit d'habiter. Une fois devenu le maître, ou il a chassé les
grands et a occupé leurs maisons, ou il s'est contenté de décréter
l'égalité des droits. C'est ce qu'on vit à Syracuse, à Érythrées, à
Milet. Là, au contraire, le peuple a usé de moyens moins violents. Sans luttes
à main armée, par la seule force morale que lui avaient donnée ses derniers
progrès, il a contraint les grands à faire des concessions. On a nommé alors
un législateur et la constitution a été changée. C'est ce qu'on vit à
Athènes. Ailleurs, la classe inférieure, sans secousses et sans
bouleversement, arriva par degrés à son but. Ainsi à Cumes le nombre des
membres de la cité, d'abord très restreint, s'accrut une première fois par
l'admission de ceux du peuple qui étaient assez riches pour nourrir un cheval.
Plus tard on éleva jusqu'à mille le nombre des citoyens, et l'on arriva enfin
peu à peu à la démocratie (46). Dans quelques
villes, l'admission de la plèbe parmi les citoyens fut l'oeuvre des rois ; il
en fut ainsi à Rome. Dans d'autres, elle fut l'oeuvre des tyrans populaires ;
c'est ce qui eut lieu à Corinthe, à Sicyone, à Argos. Quand l'aristocratie
reprit le dessus, elle eut ordinairement la sagesse de laisser à la classe
inférieure ce titre de citoyen que les rois ou les tyrans lui avaient donné. A
Samos, l'aristocratie ne vint à bout de sa lutte contre les tyrans qu'en
affranchissant les plus basses classes. Il serait trop long d'énumérer toutes
les formes diverses sous lesquelles cette grande révolution s'est accomplie. Le
résultat a été partout le même : la classe inférieure a pénétré dans la
cité et a fait partie du corps politique. Le poète Théognis nous donne une
idée assez nette de cette révolution et de ses conséquences. Il nous dit que
dans Mégare, sa patrie, il y a deux sortes d'hommes. Il appelle l'une la classe
des bons, ŽgayoÛ; c'est
en effet le nom qu'elle se donnait dans la plupart des villes grecques. Il
appelle l'autre la classe des mauvais, kakoÛ
; c'est encore de ce nom qu'il était d'usage de désigner la classe
inférieure. Cette classe, le poète nous décrit sa condition ancienne : «
elle ne connaissait autrefois ni les tribunaux ni les lois ; » c'est assez dire
qu'elle n'avait pas le droit de cité. Il n'était même pas permis à ces
hommes d'approcher de la ville ; « ils vivaient en dehors comme des bêtes
sauvages. » Ils n'assistaient pas aux repas religieux ; ils n'avaient pas le
droit de se marier dans les familles des bons. Mais que tout cela est changé !
Les rangs ont été bouleversés, « les mauvais ont été mis au-dessus des
bons. » La justice est troublée ; les antiques lois ne sont plus, et des lois
d'une nouveauté étrange les ont remplacées. La richesse est devenue l'unique
objet des désirs des hommes, parce qu'elle donne la puissance. L'homme de race
noble épouse la fille du riche plébéien et le mariage confond les races. »
Théognis, qui sort d'une famille aristocratique, a vainement essayé de
résister au cours des choses. Condamné à l'exil, dépouillé de ses biens, il
n'a plus que ses vers pour protester et pour combattre. Mais s'il n'espère pas
le succès, du moins il ne doute pas de la justice de sa cause ; il accepte la
défaite, mais il garde le sentiment de son droit. A ses yeux, la révolution
qui s'est faite est un mal moral, un crime. Fils de l'aristocratie, il lui
semble que cette révolution n'a pour elle ni la justice ni les dieux et qu'elle
porte atteinte à la religion. « Les dieux, dit-il, ont quitté la terre ; nul
ne les craint. La race des hommes pieux a disparu ; on n'a plus souci des
Immortels. »Mais ces regrets sont inutiles, il le sait bien. S'il gémit ainsi,
c'est par une sorte de devoir pieux, c'est parce qu'il a reçu des anciens « la
tradition sainte, » et qu'il doit la perpétuer. Mais en vain : la tradition
même va se flétrir ; les fils des nobles vont oublier leur noblesse ; bientôt
on les verra tous s'unir par le mariage aux familles plébéiennes, ils boiront
à leurs fêtes et mangeront à leur table ; » ils adopteront bientôt leurs
sentiments. Au temps de Théognis, le regret est tout ce qui reste à
l'aristocratie grecque, et ce regret même va disparaître.
En effet, après Théognis, la noblesse ne fut plus qu'un souvenir. Les grandes
familles continuèrent à garder pieusement le culte domestique et la mémoire
des ancêtres; mais ce fut tout. Il y eut encore des hommes qui s'amusèrent à
compter leurs aïeux ; mais on riait de ces hommes. On garda l'usage d'inscrire
sur quelques tombes que le mort était de noble race ; mais nulle tentative ne
fut faite pour relever un régime à jamais tombé. Isocrate dit avec vérité
que de son temps les grandes familles d'Athènes n'existaient plus que dans
leurs tombeaux.
Ainsi la cité ancienne s'était transformée par degrés. A l'origine, elle
était l'association d'une centaine de chefs de famille. Plus tard le nombre des
citoyens s'accrut, parce que les branches cadettes obtinrent l'égalité. Plus
tard encore, les clients affranchis, la plèbe, toute cette foule qu