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LIVRE TROISIÈME

CHAPITRE PREMIER

But que Polybe se propose en écrivant l'histoire de son temps. - Distribution des événements qu'il doit raconter.
On a vu dans le premier livre, que nous commencerions cet ouvrage par la guerre sociale, celle d'Hannibal et celle de la Coïlé-Syrie ; nous y avons dit aussi pourquoi, remontant à des temps plus reculés, nous écririons les deux livres qui précèdent celui-ci. Il faut maintenant rapporter ces guerres, et rendre compte tant des raisons pourquoi elles ont été entreprises, que de celles pour lesquelles elles sont devenues si considérables. Mais auparavant disons un mot sur le dessein de cet ouvrage.
Dans tout ce que nous avons entrepris de raconter, notre unique but a été de faire voir comment, en quel temps et pourquoi toutes les parties de la terre connues ont été réduites sous l'obéissance des Romains, événement dont le commencement est connu, le temps déterminé, et le succès avoué et reconnu de tout le monde. Pour parvenir à ce but, il est bon de faire mention en peu de mots des choses principales qui se sont passées entre le commencement et la fin ; rien n'est plus capable de donner une juste idée de toute l'entreprise ; car, comme la connaissance du tout sert beaucoup pour acquérir celle des choses particulières, et que réciproquement la connaissance des choses particulières aide beaucoup à connaître le tout, nous ne pouvions mieux faire, à mon sens, que d'instruire le lecteur de ces deux manières.

J'ai déjà fait voir quel était en général mon dessein, et jusqu'où je devais le conduire. Tout ce qui s'est passé en particulier commence aux guerres dont nous avons parlé, et finit au renversement de la monarchie macédonienne ; et entre le commencement et la fin il s'est écoulé cinquante-trois ans, pendant lesquels tant et de si grands événements sont arrivés, qu'on n'en a jamais vu de pareils dans un égal nombre d'années. En commençant donc à la quarantième olympiade, voici l'ordre que je garderai.
Après que nous aurons expliqué pourquoi les Carthaginois firent aux Romains la guerre qu'on appelle d'Hannibal, nous dirons de quelle manière les premiers se jetèrent sur l'Italie, et y ébranlèrent la domination des Romains jusqu'au point de les faire craindre pour leur propre patrie, et de voir les Carthaginois maîtres de la capitale de cet empire. Nous verrons ensuite Philippe de Macédoine venir se joindre aux Carthaginois, après qu'il eut fini la guerre qu'il faisait vers le même temps contre les Etoliens, et qu'il eut pacifié les affaires de la Grèce. Après cela, Antiochus et Ptolémée Philopator se disputeront la Coïlé-Syrie, et se feront la guerre pour ce royaume. Puis les Rhodiens et Prusias se déclareront contre les Byzantins, et les forceront à se désister du péage qu'ils exigeaient de ceux qui naviguaient dans le Pont. Là nous interromprons le fil de notre narration pour examiner la forme de gouvernement des Romains, et on verra qu'il ne pouvait être mieux constitué, non seulement pour se rétablir dans l'Italie et dans la Sicile, et pour soumettre les Espagnes et les Gaules, mais encore pour défaire entièrement les Carthaginois, et penser à conquérir tout l'univers. Cela sera suivi d'une petite digression sur la ruine de Hiéron, roi de Syracuse, d'où nous passerons en Egypte pour dire les troubles qui y arrivèrent, lorsqu'après la mort de Ptolémée, Antiochus et Philippe, conspirant ensemble pour se partager le royaume laissé au fils de ce roi, tâchèrent par fraude et par violence de se rendre maîtres, celui-ci de l'Egypte et de la Carie, celui-là de la Coïlé-Syrie et de la Phénicie.
Suivra un récit abrégé de ce qui se passa entre les Romains et les Carthaginois dans l'Espagne, dans la Libye et dans la Sicile, d'où nous nous transporterons en Grèce, où les affaires changèrent alors de face. Nous y verrons les batailles navales d'Attalus et des Rhodiens contre Philippe ; de quelle manière les Romains firent la guerre à ce prince; quelles en furent les causes, et quel en fut le succès. Nous joindrons à cela ce que produisit la colère des Etoliens, lorsque, ayant appelé Antiochus d'Asie, ils allumèrent le feu de la guerre entre les Achéens et les Romains. Nous dirons la cause de cette guerre, et ensuite nous suivrons Antiochus en Europe. D'abord il est obligé de se retirer de la Grèce ; puis, défait, il abandonne tout le pays qui est en deçà du mont Taurus ; et enfin les Romains, après avoir réprimé l'audace des Gaulois, se rendent maîtres de l'Asie, sans que personne la leur ose contester, et délivrent l'Asie Citérieure de la crainte des Barbares et de la violence des Gaulois. Nous exposerons après cela les malheurs dont les Etoliens et les Céphaléniens furent accablés ; d'où nous passerons aux guerres qu'Eumènes eut à soutenir contre Prusias et les Gaulois de Grèce, et à celle d'Ariarathe contre Pharnace. Après quoi nous dirons quelque chose de l'union et du gouvernement des Péloponnésiens, et des progrès que fit l'Etat des Rhodiens. Nous ferons ici une récapitulation, où toute l'histoire et les faits qu'on y aura vus seront représentés en peu de mots. Nous ajouterons à tout cela l'expédition d'Antiochus Épiphanes dans l'Egypte, la guerre de Persée et la ruine entière de la monarchie macédonienne.
Par là on verra en détail par quelle conduite les Romains sont venus à bout de soumettre toute la terre à leur domination. Si l'on devait juger de ce qu'il a de louable ou de répréhensible dans les hommes ou dans les Etats par le bonheur ou le malheur des événements, je devrais borner là mon ouvrage, puisque mon dessein est rempli, que les cinquante-trois ans finissent à ces derniers événements ; que la puissance romaine fut alors à son plus haut point, et que tout le monde était forcé de reconnaître qu'il ne restait plus qu'à leur obéir et à exécuter leurs ordres. Mais l'heureux ou malheureux succès des batailles ne suffit pas pour donner une juste idée des vainqueurs ni des vaincus ; souvent les plus heureux, faute d'en avoir fait bon usage, ont été cause de très grands malheurs, de même qu'il y a eu bon nombre de gens à qui des accidents très fâcheux ont été d'une très grande utilité, parce qu'ils ont su les supporter avec courage. Outre les événements, il faut donc encore considérer quelle a été la conduite des Romains, comment ils ont gouverné l'univers, les différents sentiments qu'on a eus pour ceux qui étaient à la tête des affaires ; les penchants et les inclinations dominantes des particuliers, tant dans le foyer domestique, que par rapport au gouvernement. Par ce moyen notre siècle connaîtra si l'on doit se soustraire à la domination romaine ou s'y soumettre, et les siècles à venir jugeront si elle était digne de louange ou de blâme. C'est de là que dépend presque tout le fruit que l'on pourra tirer de cette histoire, tant pour le présent que pour l'avenir. Car ne nous imaginons pas que les chefs d'armées n'ont, en faisant la guerre, d'autre but que de vaincre et de subjuguer ni que l'on ne doit juger d'eux que par leurs victoires et par leurs conquêtes. Il n'y a personne qui fasse la guerre dans la seule vue de triompher de ses ennemis. On ne se met pas sur mer pour passer simplement d'un endroit à un autre ; les sciences et les autres arts ne s'apprennent pas uniquement pour en avoir la connaissance ; on cherche en tout ce que l'on fait ou l'agréable ou l'honnête ou l'utile. Cet ouvrage ne sera donc parfait et accompli qu'autant qu'il apprendra quel fut, après la conquête du monde entier par les Romains, l'état de chaque peuple en particulier, jusqu'au temps où de nouveaux troubles se sont élevés, et qu'il s'est fait un nouveau changement dans les affaires. C'est sur ce changement que je me suis proposé d'écrire. L'importance des faits et les choses extraordinaires qui s'y sont passées, m'y ont engagé. Mais la plus forte raison, c'est que j'ai contribué à l'exécution de certaines choses, et que j'ai été le conducteur de beaucoup d'autres.
Ce fut dans ce soulèvement que les Romains allèrent porter la guerre chez les Celtibériens et les Vaccaïens ; que les Carthaginois la firent à Masinissa, roi dans l'Afrique ; qu'en Asie, Attalus et Prusias se la déclarèrent l'un à l'autre ; qu'Oropherne, aidé par Demetrius, chassa du trône Ariarathe, roi de Cappadoce, et que celui-ci y remonta par ses seules forces, que Seleucus, fils de Demetrius, après avoir régné douze ans dans la Syrie, perdit le royaume et la vie par la conspiration des autres rois, que les Romains permirent aux Grecs, accusés d'être les auteurs de la guerre de Persée, de retourner dans leur patrie, après qu'ils eurent reconnu leur innocence, que, peu de temps après, ces mêmes Romains attaquèrent les Carthaginois, d'abord pour les obliger à changer de pays, mais ensuite dans le dessein de les détruire entièrement, pour des raisons que nous déduirons dans la suite, qu'enfin, vers le même temps, les Macédoniens ayant renoncé à l'alliance des Romains, et les Lacédémoniens s'étant détachés de la République des Achéens, on vit le malheur commun de la Grèce commencer et finir tout ensemble.
Tel est le dessein que je me suis proposé. Fasse la fortune que ma vie soit assez longue pour l'exécuter et le conduire à sa perfection! Je suis cependant persuadé que, quand même je viendrais à manquer, il ne serait pas abandonné, et que d'habiles gens, charmés de sa beauté, se feraient un devoir de le remplir. Maintenant que, pour donner aux lecteurs une connaissance générale et particulière de cette histoire, nous avons rapporté sommairement les principaux faits sur lesquels nous devons dans la suite nous étendre, il est temps de rappeler ce que nous avons promis, et de reprendre le commencement de notre sujet.

CHAPITRE II

Quelles furent les vraies causes de la guerre d'Hannibal.  Réfutation de l'historien Fabius sur ces causes.

Quelques historiens d'Hannibal donnent deux raisons de la seconde guerre que les Romains déclarèrent aux Carthaginois. La première est, selon eux, le siège mis par ceux-ci devant Sagonte et l'autre, l'infraction du traité par lequel ils avaient solennellement promis de ne pas s'étendre au-delà de l'Ebre. Pour moi, j'accorderai bien que ce furent là les commencements de la guerre, mais je ne puis convenir que c'en aient été les motifs. En effet, c'est comme si l'on disait que l'invasion d'Alexandre en Asie a été la cause de la guerre contre les Perses, et que la guerre des Romains contre Antiochus, est venue de la descente que ce roi fit à Démétriade. Ces deux causes, loin d'être les vraies, ne sont pas même probables ; car qui pourrait penser que l'invasion d'Alexandre ait été la cause de plusieurs choses que ce prince, et avant lui Philippe son père, avaient faites pour se disposer à la guerre contre les Perses ? On doit dire la même chose de ce que les Etoliens firent contre les Romains avant qu'Antiochus vînt à Démétriade. Pour raisonner de la sorte, il faut n'avoir jamais connu la différence qu'il y a entre commencement, cause et prétexte, et ne savoir pas que ces deux derniers sont ce qui, dans toutes choses, précède tout, et que le commencement n'est que le dernier des trois. J'appelle commencement les premières démarches que l'on fait, les premiers mouvements que l'on se donne pour exécuter ce que l'on a jugé devoir faire ; mais les causes, c'est ce qui précède tout jugement et toute délibération. Ce sont les pensées qui se présentent, les dispositions que l'on prend, les raisonnements qui se font en conséquence, et sur lesquels on se détermine à juger et à former un dessein. Ce que je vais dire éclaircira ma pensée.
Rien n'est plus facile à découvrir que les vrais motifs de la guerre contre les Perses. Le premier fut le retour des Grecs, qui, revenant, sous la conduite de Xénophon, des satrapies de l'Asie supérieure, et traversant toute l'Asie avec laquelle ils étaient en guerre, n'avaient néanmoins trouvé personne qui osât s'opposer à leur retraite. Le second fut le passage d'Agésilas, roi de Lacédémone, en Asie, où il ne rencontra rien qui mît obstacle à ses desseins, quoique d'ailleurs il fût obligé d'en sortir sans avoir rien fait, rappelé qu'il était dans, la Grèce par les troubles dont elle était alors agitée ; car Philippe, considérant d'un côté la mollesse et la lâcheté des Perses, et de l'autre, les grandes ressources qu'il avait, lui et les siens, pour la guerre, excité d'ailleurs par l'éclat et la grandeur des avantages qu'il tirerait de la conquête de cet empire, après s'être concilié la faveur des Grecs, prit enfin son essor, conçut le dessein d'aller porter la guerre chez les Perses, et disposa tout pour cette expédition, sous prétexte de venger les Grecs des injures qu'ils en avaient reçues. Il est donc hors de doute que des deux choses que nous avons rapportées, les premières ont été les causes de la guerre contre les Perses, que la dernière n'en a été que le prétexte, et qu'enfin le commencement a été l'irruption d'Alexandre dans l'Asie.
Il est clair encore qu'il n'y a point d'autre cause de la guerre des Romains contre Antiochus, que l'indignation des Etoliens. Ceux-ci, croyant que les Romains, enflés du succès qu'avait eu leur guerre contre Philippe, les méprisaient, comme j'ai dit plus haut, non seulement appelèrent à leur secours Antiochus, mais la colère les emporta jusqu'à prendre la résolution de tout entreprendre et de tout souffrir pour se venger. Le prétexte fut de remettre les Grecs en liberté ; c'est à quoi ils exhortaient et animaient sans raison toutes les villes, les parcourant avec Antiochus, l'une après l'autre. Et enfin le commencement fut la descente d'Antiochus à Démétriade.
Je me suis arrêté longtemps sur cette distinction, non que j'eusse en vue de censurer les historiens, mais parce que l'instruction des lecteurs le demandait. Car de quelle utilité est pour les malades un médecin qui ne connaît pas les causes des maladies ? que peut-on attendre d'un ministre d'Etat qui ne connaît ni la raison ni l'origine des affaires qui arrivent dans un royaume ? Comme il n'y a pas d'apparence que le premier donne jamais de remède convenable, il n'est pas non plus possible que l'autre, sans la connaissance de ce que nous venons de dire, prenne prudemment un parti. C'est pour cela qu'on ne doit rien rechercher avec tant de soin que les causes des événements; car souvent une bagatelle, un rien donnent lieu à des événements très importants, et, en tout, on ne remédie à rien plus aisément qu'aux premiers mouvements et aux premières pensées.
Selon Fabius, historien romain, ce fut l'avarice et l'ambition démesurée d'Hasdrubal, jointes à l'injure faite aux Sagontins, qui furent la cause de la seconde guerre punique. Fabius prétend que ce général, s'étant acquis une domination fort étendue en Espagne, eut le projet, à son retour dans l'Afrique, d'abolir les lois de sa République, et de l'ériger en monarchie ; que les principaux magistrats, s'étant aperçus de son dessein, y furent unanimement opposés ; qu'Hasdrubal alors sortit d'Afrique, et que, de retour en Espagne, il la gouverna à sa fantaisie, sans aucun égard pour le Sénat de Carthage ; qu'Hannibal, qui dès l'enfance était entré dans les vues de son oncle et avait tâché de le suivre, tint la même conduite que lui, quand on lui eut confié le gouvernement de l'Espagne ; et que ce fut pour se conformer à ces vues d'Hasdrubal qu'il fit la guerre aux Romains malgré les Carthaginois, dont il n'y eut pas un seul, du moins entre les plus distingués, qui approuvât ce qu'Hannibal avait fait à l'égard de Sagonte. Fabius ajoute qu'après la prise de cette ville, les Romains vinrent en Afrique, dans le dessein ou de se faire livrer Hannibal ou de déclarer la guerre aux Carthaginois.
Mais si l'on demandait à cet historien, pourquoi, en supposant que l'entreprise d'Hannibal eût déplu aux Carthaginois, cette République n'a pas saisi une occasion si favorable de se délivrer de la guerre qui la menaçait ? ce que pouvaient faire les Carthaginois de plus juste et de plus avantageux que de se rendre à ce que les Romains demandaient d'eux ? si en abandonnant l'auteur des injustices faites aux Sagontins, ils ne s'étaient pas défaits par les Romains de l'ennemi commun de leur état, ils n'auraient pas assuré la tranquillité à leur patrie, et étouffé le feu de la guerre, lorsque pour se venger, il ne leur en aurait coûté qu'un sénatus-consulte ? si l'on fait, dis je, cette question à notre historien, il est clair qu'il n'aura rien à répondre, puisque les Carthaginois ont été si éloignés d'une sage conduite, qu'après avoir fait la guerre sous les ordres d'Hannibal pendant dix-sept ans de suite, ils ne la finirent que lorsqu'il n'y eut plus rien à espérer, et qu'ils virent enfin leur patrie à deux doigts de sa perte.
Au reste, si j'ai fait ici mention de Fabius et de son histoire, ce n'est pas de peur que la vraisemblance qu'il jette sur ce qu'il dit n'en impose à ses lecteurs ; car il n'y a point de lecteur qui, sans qu'on l'avertisse, ne puisse voir par lui-même combien cet historien est peu judicieux ; mais pour recommander à ceux entre les mains de qui ses livres tomberont, de ne point s'arrêter au titre, et d'examiner les faits mêmes qu'il rapporte ; car on voit des gens qui, faisant moins d'attention à ce qu'il débite qu'à lui-même, et se laissant prévenir par préjugé qu'il était contemporain et sénateur, aussitôt se persuadent qu'on doit ajouter foi à tout ce qu'il raconte. Mon sentiment est qu'on ne doit pas tout à fait mépriser son autorité, mais que, seule, elle n'est pas suffisante, et qu'il faut considérer les choses mêmes qu'il écrit, pour juger ensuite si on doit l'en croire ou non. Je reviens à mon sujet.

CHAPITRE III

Première cause de la seconde guerre punique, la haine d'Hamilcar Barca contre les Romains : seconde cause, la nouvelle exaction des Romains sur les Carthaginois : troisième cause, la conquête de l'Espagne par Hamilcar. 

Je crois donc qu'entre les causes pour lesquelles les Romains ont fait la guerre aux Carthaginois, la première est le ressentiment d'Hamilcar, surnommé Barca, et père d'Hannibal ; car, quoiqu'il eût été défait en Sicile, son courage n'en fut point abattu. Les troupes qu'il avait commandées à Éryce étaient encore entières, et dans les mêmes sentiments que leur chef. Si, cédant aux temps, il avait fait la paix après la bataille qu'avaient perdue sur mer les Carthaginois, son indignation restait toujours la même, et n'attendait que le moment d'éclater. Il aurait même pris les armes aussitôt après, sans la guerre que les Carthaginois eurent à soutenir contre les soldats mercenaires. Mais il fallut d'abord penser à cette révolte, et s'en occuper tout entier. Ces troubles apaisés, les Romains étant venus à déclarer la guerre aux Carthaginois, ceux-ci n'hésitèrent pas à se mettre en défense, persuadés qu'ayant la justice à leur côté, ils ne manqueraient pas d'avoir le dessus, comme j'ai dit dans les livres qui précèdent, et sans lesquels on ne pourrait comprendre ni ce que je dis ni ce que je dois dire dans la suite. Mais comme les Romains eurent fort peu d'égards à cette justice, les Carthaginois furent obligés de s'accommoder aux conjonctures. Accablés et n'ayant plus de ressources, ils consentirent, pour avoir la paix, à abandonner la Sardaigne, et ajouter douze cents talents au tribut qu'ils payaient déjà.
Et l'on ne doit point douter que cette nouvelle exaction n'ait été la seconde cause de la guerre qui l'a suivie, car Hamilcar, animé par sa propre indignation et par celle que ses concitoyens en avaient conçue, n'eut pas plus tôt affermi la tranquillité de sa patrie par la défaite des révoltés, qu'il tourna toutes ses pensées vers l'Espagne, s'imaginant bien qu'elle serait pour lui d'un puissant secours dans la guerre qu'il méditait contre les Romains.
Les rapides progrès qu'il fit dans ce vaste pays doivent être regardés comme la troisième cause de la seconde guerre punique : les Carthaginois ne s'y engagèrent que parce qu'avec le secours des troupes espagnoles, ils crurent avoir de quoi tenir tête aux Romains.
Quoique Hamilcar soit mort dix ans avant que cette guerre commençât, il est cependant aisé de prouver qu'il en a été le principal auteur. Entre les raisons sans nombre dont on pourrait se servir pour cela, je n'en citerai qu'une, qui rendra la chose évidente. Après qu'Hannibal eut été vaincu par les Romains, et qu'il fut sorti de sa patrie pour s'aller réfugier chez Antiochus, les Romains, sachant ce que méditaient contre eux les Etoliens, envoyèrent des ambassadeurs chez ce prince, dans le dessein de le sonder et de voir quelles pouvaient être ses vues. Les ambassadeurs, ayant découvert qu'il prêtait l'oreille aux propositions des Etoliens, et qu'il n'épiait que l'occasion de se déclarer contre les Romains, tâchèrent de lui rendre Hannibal suspect, et pour cela lui firent assidûment leur cour. La chose réussit selon leurs souhaits. Antiochus continua à se défier d'Hannibal, et ses soupçons ne firent qu'augmenter. Enfin l'occasion se présenta de s'éclairer l'un l'autre sur cette défiance. Hannibal se défendit du mieux qu'il put, mais voyant que ses raisons ne satisfaisaient pas Antiochus, il lui tint enfin ce discours : " Quand mon père se disposa à entrer en Espagne avec une armée, je n'avais alors que neuf ans ; j'étais auprès de l'autel pendant qu'il sacrifiait à Jupiter. Après les libations et autres cérémonies prescrites, Hamilcar, ayant fait retirer tous les ministres du sacrifice, me fit approcher, et me demanda en me caressant si je n'aurais pas envie de le suivre à l'armée. Je répondis, avec cette vivacité qui convenait à mon âge, non seulement que je ne demandais pas mieux, mais que je le priais instamment de me le permettre ; là-dessus il me prit la main, me conduisit à l'autel, et m'ordonna de jurer sur les victimes que jamais je ne serais ami des Romains. Jugez par là quelles sont mes dispositions. Quand il ne s'agira que de susciter des affaires aux Romains, vous pouvez compter sur moi comme sur un homme qui vous sera sincèrement dévoué : quand vous penserez à transiger et à faire la paix avec eux, n'attendez pas que l'on vous prévienne contre moi, mais méfiez-vous et tenez-vous sur vos gardes : je ferai certainement tout ce qui sera en moi pour traverser vos desseins. " Ce discours, qui paraissait être sincère et partir du cœur, dissipa tous les soupçons qu'Antiochus avait auparavant conçus sur la fidélité d'Hannibal.
On conviendra que ce témoignage de la haine d'Hamilcar et de tous les projets qu'il avait formés contre les Romains, est précis et sans réplique. Mais cette haine paraît encore plus dans ce qu'il fit ensuite, car il leur suscita deux ennemis, Hasdrubal son gendre, et Hannibal son fils, qui étaient tels, qu'après cela il ne pouvait rien faire de plus, pour montrer l'excès de la haine qu'il leur portait. Hasdrubal mourut avant que de pouvoir mettre son dessein à exécution, mais Hannibal trouva dans la suite l'occasion de se livrer avec éclat à l'inimitié que lui avait transmise son père contre les Romains. De là, ceux qui gouvernent doivent apprendre combien il leur importe de pénétrer les motifs qui portent les puissances à traiter de paix où à faire alliance avec eux. À moins que les circonstances ne soient impérieuses, on doit se tenir sur la réserve, et avoir toujours les yeux ouverts sur leurs démarches ; mais si leur soumission est sincère, on peut en disposer comme de ses sujets et de ses amis, et leur demander avec confiance tous les services qu'elles sont capables de rendre. Telles sont donc les causes de la guerre d'Hannibal. En voici les commencements.
 

CHAPITRE IV

Hannibal est nommé général des armées. - Ses conquêtes en Espagne. - Il se brouille avec les Romains sur un mauvais prétexte. - Prise de Sagonte par Hannibal. - Victoire remportée par les Romains sur Demetrius.

Les Carthaginois étaient fort sensibles à la perte qu'ils avaient faite de la Sicile, mais ils avaient encore plus de peine à supporter celle de la Sardaigne, et l'augmentation du tribut qu'on leur avait imposé. C'est pour cela qu'après qu'ils eurent soumis la plus grande partie de l'Espagne, tout ce qui leur était rapporté contre les Romains était toujours bien reçu. Lorsqu'ils eurent appris la mort d'Hasdrubal, qu'ils avaient fait gouverneur d'Espagne après la mort d'Hamilcar, d'abord ils attendirent, pour lui nommer un successeur, qu'ils sussent de quel côté pencheraient les troupes, et dès que la nouvelle fut venue, que d'un consentement unanime elles s'étaient choisi Hannibal pour chef, aussitôt le peuple, s'étant assemblé, confirma l'élection, et l'on donna à Hannibal le commandement des armées. Élevé à cette dignité, il pensa d'abord à soumettre les Olcades. Il vint camper à Althée, la principale ville de la nation, et en fit le siège avec tant de vigueur et d'impétuosité, qu'il en fut bientôt maître. Les autres villes épouvantées ouvrirent d'elles-mêmes leurs portes. Il les vendit ensuite à prix d'argent, et, s'étant ainsi amassé de grandes richesses, il vint prendre son quartier d'hiver à Carthagène. Généreux à l'égard de ceux qui servaient sous lui, payant libéralement les soldats, et leur promettant des récompenses, il se gagna les cœurs et donna de grandes espérances aux troupes. L'été venu, il ouvre la campagne par une expédition chez les Vaccaïens. Il prend d'emblée la ville de Salmantique. Arbucale, qui était grande, bien peuplée, et défendue par des habitants d'une grande valeur, lui résista longtemps, mais enfin il l'emporta. Il courut un grand danger en revenant ; les Carpésiens, nation la plus puissante du pays, avaient pris les armes, et les peuples voisins, soulevés par ceux des Olcades et des Salmantiquois qui s'étaient sauvés par la fuite, étaient accourus à leur secours. Si Hannibal eût été obligé de les combattre en bataille rangée, sa défaite était immanquable ; mais il eut la prudence de se retirer au petit pas, de mettre le Tage devant lui, et de se réduire à disputer aux ennemis le passage de ce fleuve. Cette conduite lui réussit. Les Barbares s'efforcèrent de passer la rivière par plusieurs endroits ; mais la plupart, au débarquement, furent écrasés par les quarante éléphants qui marchaient le long des bords. Dans la rivière même il y en eut beaucoup qui périrent sous les pieds de la cavalerie, qui rompait plus aisément le cours de l'eau, et du haut de ses chevaux combattait avec avantage contre l'infanterie. Enfin Hannibal passa lui-même le fleuve, et, fondant sur ces Barbares, il en tua plus de quarante mille sur le champ de bataille.
Ce carnage intimida tellement tous les peules d'en deçà de l'Ebre, qu'il n'y resta personne, hors les Sagontins, qui osât faire mine de résister aux Carthaginois. Hannibal se donna pourtant bien de garde d'attaquer Sagonte. Fidèle aux avis d'Hamilcar son père, il ne voulait pas se brouiller ouvertement avec les Romains, qu'il ne fût auparavant paisible possesseur du reste de l'Espagne. Pendant ce temps-là, les Sagontins, craignant pour eux et prévoyant le malheur qui devait leur arriver, envoyaient à Rome courriers sur courriers, pour informer exactement les Romains des progrès que faisaient les Carthaginois. On fut longtemps à Rome sans faire grande attention à ces progrès ; mais alors on fit partir des ambassadeurs pour s'éclairer sur la vérité des faits.
Hannibal, après avoir poussé ses conquêtes jusqu'où il s'était proposé, revint faire prendre à son armée ses quartiers d'hiver à Carthagène, qui était comme la ville capitale de la nation, et comme le palais de cette partie de l'Espagne qui obéissait aux Carthaginois. Là, il rencontra les ambassadeurs romains, et leur donna audience. Ceux-ci, prenant les dieux à témoin, lui recommandèrent de ne pas toucher à Sagonte, qui était sous leur protection, et de demeurer exactement en deçà de l'Ebre, selon le traité fait avec Hasdrubal. Hannibal, jeune alors, et passionné pour la guerre, heureux dans ses projets, et animé depuis longtemps contre les Romains, répondit, comme s'il eût pris le parti des Sagontins, qu'une sédition s'était depuis peu élevée parmi eux, qu'ils avaient pris les Romains pour arbitres, et que ces Romains avaient injustement condamné à mort quelques-uns des magistrats ; qu'il ne laisserait pas cette injustice impunie ; que de tout temps la coutume des Carthaginois avait été de prendre la défense de ceux qui étaient injustement persécutés. Et en même temps il dépêchait au Sénat de Carthage pour savoir comment il en agirait avec les Sagontins, qui, fiers de l'alliance des Romains, en usaient mal avec quelques-uns des sujets de la République. En un mot il ne raisonnait pas et n'écoutait que la colère et l'emportement qui l'aveuglaient. Au lieu des vraies raisons qui le faisaient agir, il se rejetait sur des prétextes frivoles, égarement ordinaire de ceux qui, s'inquiétant peu de la justice, n'écoutent que les passions par lesquelles ils se sont laissé prévenir. Combien n'eût-il pas mieux fait de dire qu'il fallait que les Romains rendissent la Sardaigne aux Carthaginois, et les déchargeassent du tribut qu'ils leur avaient injustement imposé dans les temps malheureux où ceux-ci avaient été chassés de cette île, et qu'il n'y aurait de paix entre eux et les Carthaginois qu'à cette condition ! Il est résulté de là que, pour avoir caché la vraie raison qui lui mettait les armes à la main, et en avoir allégué une qui n'avait nul fondement, il a passé pour avoir commencé la guerre, non seulement contre le bon sens, mais encore contre toutes les règles de la justice.
Les ambassadeurs, ne pouvant plus douter qu'il ne fallût prendre les armes, firent voile pour Carthage, dans le dessein de demander aux Carthaginois, comme ils avaient fait à Hannibal, l'observation du traité conclu avec son oncle. Mais ils ne pensaient pas qu'en cas que ce traité fût violé, la guerre dût se faire dans l'Italie ; ils croyaient plutôt que ce serait en Espagne, et que Sagonte en serait le théâtre. Le Sénat romain, qui se flattait de la même espérance, prévoyant que cette guerre serait importante, de longue durée, et fort éloignée de la patrie, crut qu'avant toutes choses il fallait mettre ordre aux affaires d'Illyrie.
Demetrius de Pharos, oubliant les bienfaits qu'il avait reçus des Romains, et allant même jusqu'à les mépriser, parce qu'il avait vu la frayeur où les avaient jetés les Gaulois, et qu'il voyait celle où les jetaient actuellement les Carthaginois, espérant d'ailleurs beaucoup des rois de Macédoine, qui dans la guerre de Cléomène s'étaient joints à Antigonus, s'était avisé vers ce temps-là de ravager et de renverser les villes d'Illyrie qui appartenaient aux Romains, de passer avec cinquante frégates au-delà du Lisse, contre la foi des traités, et de porter le ravage dans la plupart des îles Cyclades. Ces désordres attirèrent l'attention des Romains, qui voyaient la maison royale de Macédoine dans un état florissant ; et ils mirent tous leurs soins à pacifier et à s'assurer les provinces situées à l'orient de l'Italie. Ils se persuadaient qu'il serait encore temps de prévenir Hannibal, lorsqu'ils auraient fait repentir les Illyriens de leur faute, et châtié l'ingratitude et la témérité de Demetrius. Ils se trompaient : Hannibal les prévint, et se rendit maître de Sagonte, ce qui fut cause que la guerre ne se fit pas en Espagne, mais aux portes de Rome et dans toute l'Italie.
Cependant les Romains, suivant leur premier projet, envoyèrent une armée en Illyrie, sous la conduite de L. Emilius, vers le printemps de la première année de la cent quarantième olympiade. Hannibal alors sortit de Carthagène, et s'avança vers Sagonte. Cette ville est située à sept stades de la mer, sur le pied des montagnes où se joignent les frontières de Celtibérie, et qui s'étendent jusqu'à la mer : c'est le pays le plus fertile de toute l'Espagne. Hannibal vint camper devant cette ville, et en poussa le siège avec vigueur. Il prévoyait que de la prise de cette ville il tirerait pour la suite les plus grands avantages ; que par là il ôterait toute espérance aux Romains de faire la guerre dans l'Espagne ; qu'après avoir jeté l'épouvante dans les esprits, ceux qu'il avait déjà subjugués, seraient plus dociles, et ceux qui ne dépendaient encore de personne, plus circonspects ; que, ne laissant pas d'ennemi derrière lui, sa marche en serait plus sûre et plus tranquille ; qu'il y amasserait de l'argent pour l'exécution de ses desseins ; que le butin que les soldats en rapporteraient les rendrait plus vifs et plus ardents à le suivre; et qu'enfin, avec les dépouilles qu'il enverrait à Carthage, il se gagnerait la bienveillance de ses concitoyens. Animé par ces puissants motifs, il n'épargnait rien pour venir heureusement à bout du siège de Sagonte. Il donnait lui-même l'exemple aux troupes, et se trouvait à tous les travaux. Tantôt il exhortait les soldats, tantôt il s'exposait aux dangers les plus évidents. Enfin, après huit mois de soins et de peines, il emporta la ville d'assaut, et y fit un butin prodigieux d'argent, de prisonniers et de meubles. Il mit de côté l'argent pour servir à ses desseins ; il distribua aux soldats, chacun selon son mérite, ce qu'il avait fait de prisonniers, et envoya les meubles à Carthage. Le succès répondit à tout ce qu'il avait projeté. Les soldats devinrent plus hardis à s'exposer; les Carthaginois se rendirent avec plaisir à tout ce qu'il demandait d'eux, et, avec l'argent dont il s'était abondamment fourni, il entreprit beaucoup de choses qui lui réussirent.
Sur la nouvelle que les Romains se disposaient à venir dans l'Illyrie, Demetrius jeta dans Dimale une forte garnison et toutes les munitions nécessaires. Il fit mourir dans les autres villes les gouverneurs qui lui étaient opposés, mit à leur place les personnes sur la fidélité desquelles il pouvait compter, et choisit entre ses sujets six mille des hommes les plus braves pour garder Pharos, Le consul romain arrive dans l'Illyrie, et comme les ennemis comptaient beaucoup sur la force de Dimale, qu'ils croyaient imprenable, et sur les provisions qu'ils avaient faites pour la défendre, il résolut, pour étonner les ennemis, d'ouvrir la campagne par le siège de cette ville. Il exhorte les chefs chacun en particulier, et pousse les ouvrages en plusieurs endroits avec tant de chaleur, qu'au septième jour la ville fut prise d'assaut. C'en fut assez pour faire tomber les armes des mains des ennemis. Ils vinrent aussitôt de toutes les villes se rendre aux Romains, et se mettre sous leur protection. Le consul les reçut tous aux conditions qu'il crut les plus convenables, et aussitôt mit à la voile pour aller à Pharos attaquer Demetrius même. Mais ayant appris que la ville était forte, que la garnison était nombreuse et composée de soldats d'élite, et qu'elle avait des vivres et des munitions en abondance, il craignit que le siège ne fût difficile et ne traînât en longueur. Pour éviter ces inconvénients, il eut recours à un stratagème. Il prit terre pendant la nuit dans l'île avec toute son armée. Il en cacha la plus grande partie dans des bois et dans des lieux couverts; et, le jour venu, il se remit en mer, et entra tête levée dans le port le plus voisin de la ville avec vingt vaisseaux. Demetrius l'aperçut, et, croyant se jouer d'une si petite armée, il marcha vers ce port pour s'opposer à la descente des ennemis. À peine en fut-on venu aux mains, que, le combat s'échauffant, il arrivait continuellement de la ville des troupes fraîches au secours. Enfin toutes se présentèrent au combat. Ceux des Romains qui avaient débarqué pendant la nuit, s'étant mis en marche par des lieux couverts, arrivèrent en ce moment. Entre la ville et le port il y a une hauteur escarpée : ils s'en emparèrent, et arrêtèrent de là ceux qui de la ville venaient pour soutenir les combattants. Alors Demetrius ne songea plus à empêcher le débarquement ; il assembla ses troupes, les exhorta à faire leur devoir, et les mena vers la hauteur, dans le dessein de combattre en bataille rangée. Les Romains, qui virent que les Illyriens approchaient avec impétuosité et en bon ordre, vinrent sur eux, et les chargèrent avec une vigueur étonnante. Pendant ce temps-là les Romains qui venaient de descendre à terre, attaquaient aussi par derrière. Les Illyriens, enveloppés de tous côtés, se virent dans un désordre et une confusion extrêmes. Enfin, pressés de front et en queue, ils furent obligés de prendre la fuite. Quelques-uns se sauvèrent dans la ville, la plupart se répandirent dans l'île par des chemins écartés. Demetrius monta sur des frégates qu'il avait à l'ancre dans des endroits cachés, et, faisant voile pendant la nuit, arriva heureusement chez Philippe, où il passa le reste de ses jours. C'était un prince hardi et brave, mais d'une bravoure brutale et sans prudence. La fin de sa vie ne démentit point son caractère. Il périt à Messène, qu'il avait entrepris de prendre du consentement de Philippe, pour s'être exposé témérairement dans un combat. Mais nous parlerons de tout cela en détail, lorsqu'il en sera temps.
Emilius, après cette victoire, entra d'emblée dans Pharos, et la rasa : puis, s'étant rendu maître du reste de l'Illyrie, et y ayant donné ses ordres, l'été fini, il revint à Rome, et y entra en triomphe. On lui fit tous les honneurs, et il reçut tous les applaudissements que méritaient l'adresse et le courage avec lesquels il s'était conduit dans les affaires d'Illyrie.
 

CHAPITRE V

Guerre des Romains contre les Carthaginois. - Ambassade des Romains à Carthage. - Différents traités faits entre les Romains et les Carthaginois.

Lorsque l'on apprit à Rome la prise de Sagonte, on n'y délibéra point si l'on ferait la guerre aux Carthaginois. Quelques historiens disent que cela fut mis en délibération, et ils rapportent même les discours qui se tinrent pour et contre ; mais c'est la chose du monde la moins vraisemblable. Comment se serait-il pu faire que les Romains, qui l'année précédente avaient déclaré la guerre aux Carthaginois s'il leur arrivait de mettre le pied sur les terres des Sagontins, après la prise de la ville même, doutassent, hésitassent un moment s'ils feraient la guerre ou non ? Comment passer à ces historiens ce qu'ils disent, que les Sénateurs, consternés de cette nouvelle, menèrent au Sénat des enfants de douze ans, et que ces enfants, à qui l'on avait fait part de tout ce qui s'y était passé, ne s'ouvrirent ni à leurs parents ni à leurs amis sur le secret qui leur avait été confié ? Il n'y a dans tout cela ni vérité ni apparence même de vérité, à moins que l'on n'ajoute, ce qui est ridicule, que les Romains ont reçu de la fortune le privilège d'apporter la prudence en naissant. De pareilles histoires ne valent pas la peine d'être réfutées plus au long, si toutefois on peut appeler histoires ce que nous débitent là-dessus Chéréas et Sosile. Ces contes m'ont tout l'air d'avoir été pris dans quelque boutique de barbier ou répétés d'après la plus vile populace.
Dès que l'on connut à Rome l'attentat d'Hannibal contre Sagonte, on envoya sur-le-champ deux ambassadeurs à Carthage, avec ordre de proposer deux choses, dont l'une ne pouvait être acceptée par les Carthaginois qu'à leur honte et à leur préjudice, et l'autre était pour Rome et pour Carthage le commencement d'une affaire très embarrassante et très meurtrière, car leurs instructions portaient ou de demander qu'on leur livrât Hannibal et ceux qui avaient pris part à ses desseins ou de déclarer la guerre. Les ambassadeurs, arrivés à Carthage, déclarèrent en plein Sénat leurs intentions. Les Carthaginois ne les entendirent qu'avec horreur, et donnèrent au plus capable, commission de défendre la cause de la République. Celui-ci ne parla pas plus du traité fait avec Hasdrubal que s'il n'eût jamais été fait ou que s'il eût été fait sans ordre du Sénat. Il justifia son silence sur cet article, en disant que, si les Carthaginois n'avaient aucun égard pour le traité d'Hasdrubal, ils ne faisaient en cela que suivre l'exemple du peuple romain, qui, dans la guerre de Sicile, cassa un traité fait par Luctatius, sous prétexte qu'il avait été conclu sans son autorité. Les Carthaginois appuyaient beaucoup sur le traité qui avait mis fin à la guerre de Sicile et y revenaient à tout moment, prétendant qu'il n'y avait rien qui regardât l'Espagne : qu'à la vérité il y était marqué que de part ni d'autre on ne ferait aucun tort aux alliés, mais que, dans le temps du traité, les Sagontins n'étaient point encore alliés du peuple romain, et là-dessus on ne cessait de relire le traité. Les Romains refusèrent absolument de répondre à cette apologie. Ils dirent que tette discussion pouvait avoir lieu, si Sagonte était encore dans son premier état, qu'en ce cas les paroles suffiraient peut-être pour terminer le différend, mais que, cette ville ayant été saccagée contre la foi des traités, les Carthaginois ne pouvaient, qu'en livrant les auteurs de l'infraction, se justifier de l'infidélité dont ils étaient accusés, qu'autrement, il fallait qu'ils tombassent d'accord de la part qu'ils avaient dans l'infraction, sans se défendre, comme ils faisaient, par des termes vagues et généraux qui ne décidaient rien. Il était à propos, ce me semble, que je ne passasse pas trop légèrement sur cet endroit. On peut se trouver dans des délibérations où il serait important de savoir au juste ce qui se passa dans cette occasion ; et d'ailleurs les historiens ont parlé de cette affaire avec tant d'ignorance et de partialité, que, sans ce que je viens de dire, je ne sais où l'on pourrait prendre une connaissance exacte des traités qui se sont faits jusqu'à présent entre les Romains et les Carthaginois, car il y en a plusieurs.
Le premier est du temps de L. Junius Brutus et de Marcus Horatius, les deux premiers consuls qui furent créés après l'expulsion des rois, et par l'ordre desquels fut consacré le temple de Jupiter Capitolin, vingt-huit ans avant l'invasion de Xerxès dans la Grèce. Le voici tel qu'il m'a été possible de l'expliquer, car la langue latine de ces temps-là est si différente de celle d'aujourd'hui, que les plus habiles ont bien de la peine à entendre certaines choses.
Entre les Romains et leurs alliés, et entre les Carthaginois et leurs alliés, il y aura alliance à ces conditions : que ni les Romains ni leurs alliés ne navigueront au-delà du beau promontoire, s'ils n'y sont poussés par la tempête ou contraints par leurs ennemis : qu'en cas qu'ils y aient été poussés par force, il ne leur sera permis d'y rien acheter ni d'y rien prendre, sinon ce qui sera précisément nécessaire pour le radoubement de leurs vaisseaux ou le culte des dieux, et qu'ils en partiront au bout de cinq jours ; que les marchands qui viendront à Carthage ne paieront aucun droit, à l'exception de ce qui se paie au crieur et au scribe ; que tout ce qui sera vendu en présence de ces deux témoins, la foi politique en sera garant au vendeur ; que tout ce qui se vendra en Afrique ou dans la Sardaigne... . Que si quelques Romains abordent en Sicile, on leur fera bonne justice en tout ; que les Carthaginois s'abstiendront de faire aucun ravage chez les Antiales, les Ardéates, les Laurentins, les Circéens, les Terraciniens, et chez quelque peuple des Latins que ce soit qui obéisse au peuple romain ; qu'ils ne feront aucun tort aux villes mêmes qui ne seront pas sous la domination romaine ; que s'ils en prennent quelqu'une, ils la rendront aux Romains en son entier ; qu'ils ne bâtiront aucune forteresse dans le pays des Latins ; que s'ils y  entrent à main armée, ils n'y passeront pas la nuit.
Ce beau promontoire c'est celui de Carthage, qui regarde le septentrion, et au-delà duquel les Carthaginois ne veulent pas que les Romains passent sur de longs vaisseaux vers le midi, de peur que ceux-ci, comme je crois, ne connaissent les campagnes qui sont aux environs de Byzance et de la petite Syrie, et qu'ils appellent Emporium, le marché, à cause de leur fertilité. Ils consentent néanmoins que ceux que la tempête ou les ennemis y auront poussés, y prennent ce qui leur sera nécessaire pour radouber leurs vaisseaux ou pour les sacrifices, pourvu que ce soit sans violence, et qu'ils en partent après cinq jours. Pour ce qui regarde Carthage, tout le pays qui est en deçà du beau promontoire d'Afrique, la Sardaigne et la Sicile, dont les Carthaginois sont les maîtres, il est permis aux marchands romains d'aller dans tous ces pays, et on leur promet, sous la foi publique, que partout on leur fera bonne justice. Au reste, dans ce traité on parle autrement de la Sardaigne et de l'Afrique que de la Sicile, car on parle des deux premières comme en étant les maîtres, mais à l'égard de la Sicile on distingue, les conventions ne tombant que sur ces parties de la Sicile qui obéissent aux Carthaginois. De la part des Romains, les conventions qui regardent le pays latin sont conçues de la même manière. Ils ne font point mention du reste de l'Italie, parce qu'il ne leur était pas soumis.
Il y eut encore depuis un autre traité, dans lequel les Carthaginois comprirent les Tyriens et les Uticéens, et où l'on ajoute au beau promontoire Mastie et Tarséion, au-delà desquels on défend aux Romains de piller et de bâtir une ville. Mais rapportons les termes du traité : entre les Romains et leurs alliés, et entre les Carthaginois, les Tyriens, les Uticéens et les alliés de tous ces peuples, il y aura alliance à ces conditions, que les Romains ne pilleront, ni ne trafiqueront, ni ne bâtiront de ville au-delà du beau promontoire de Mastie et de Tarséion, que si les Carthaginois prennent dans le pays latin quelque ville qui ne soit  pas de la domination romaine, ils garderont pour eux l'argent et les prisonniers, et remettront la ville aux Romains, que si les Carthaginois prennent quelque homme faisant partie des peuples qui sont en paix avec les Romains par un traité écrit, sans pourtant leur être soumis, ils  ne le feront pas entrer dans les ports des Romains, que s'il y entre et qu'il soit pris par un Romain, on lui donnera liberté de se retirer, que cette condition sera aussi observée du côté des Romains, que si ceux-ci  prennent dans un pays qui appartient aux Carthaginois de l'eau ou des fourrages, ils ne s'en serviront pas pour faire tort à aucun de ceux qui ont paix et alliance avec les Carthaginois... que si cela ne s'observe pas, il ne sera pas permis de se faire justice à soi-même, que si quelqu'un le fait, cela sera regardé comme un crime public, que les Romains ne trafiqueront pas ni ne bâtiront pas de ville dans la Sardaigne ni dans l'Afrique, qu'il ne leur sera permis d'y aller que pour prendre des vivres ou pour radouber leurs vaisseaux, que s'ils y sont portés par la tempête, ils ne pourront y rester que cinq jours, que dans la partie de la Sicile qui obéit aux Carthaginois et à Carthage, un Romain aura pour son commerce et ses actions la même liberté qu'un citoyen, qu'un Carthaginois aura le même droit à Rome.
On voit encore dans ce traité que les Carthaginois parlent de l'Afrique et de la Sardaigne comme de deux pays qui leur sont soumis, et qu'ils ôtent aux Romains tout prétexte d'y mettre le pied ; qu'au contraire, en parlant de la partie de la Sicile, ils désignent la partie qui leur obéit. Les Romains font la même chose à l'égard du pays latin, en défendant aux Carthaginois de toucher aux Antiates, aux Ardéates, aux Circéens et Terraciniens, qui sont les peuples du pays latin qui occupent les villes maritimes.
Au temps de la descente de Pyrrhus, avant que les Carthaginois pensassent à la guerre de Sicile, les Romains firent avec eux un troisième traité, où l'on voit les mêmes conventions que dans les précédents, mais on ajoute que si les uns ou les autres font alliance par écrit avec Pyrrhus, ils mettront cette condition, qu'il leur sera permis de porter du secours à ceux qui seront attaqués, que, quel que soit celui des deux qui ait besoin de secours, ce seront les Carthaginois qui fourniront les vaisseaux, soit pour le voyage, soit pour le combat, mais que les uns et les autres paieront à leurs frais la solde à leurs troupes, que les Carthaginois secourront les Romains même sur mer, s'il en est besoin, et qu'on ne forcera point l'équipage à sortir d'un vaisseau malgré lui.
Ces traités étaient confirmés par des serments. Au premier, les Carthaginois jurèrent par les dieux de leurs pères, et les Romains une pierre en main, suivant un ancien usage, par Mars et Enyalius. Le jurement par une pierre se faisait ainsi : celui qui confirmait un traité pas un serment, après avoir juré sur la foi publique, prenait une pierre dans la main et prononçait ces paroles : Si je jure vrai, qu'il m'arrive du bien. Si je pense autrement que je ne jure, que tous les autres jouissent tranquillement de leur patrie, de leurs lois, de leurs biens, de leurs pénates, de leurs tombeaux, et que moi seul je sois brisé comme l'est maintenant cette pierre. Et en même temps il jetait la pierre.
Ces traités subsistent encore, et se conservent sur des tables d'airain au temple de Jupiter Capitolin dans les archives des édiles. Il n'est cependant pas étonnant que Philin ne les ait pas connus ; de notre temps même il y avait de vieux Romains et de vieux Carthaginois qui, quoique bien instruits des affaires de leur République, n'en avaient aucune connaissance. Mais qui ne sera surpris que Philin ait osé écrire tout le contraire de ce que l'on voit dans ces anciens monuments : qu'il y avait entre les Romains et les Carthaginois un traité par lequel toute la Sicile était interdite à ceux-là, et à ceux-ci toute l'Italie ; et que les Romains avaient violé le traité et leur serment, lorsqu'ils avaient fait leur première descente en Sicile, Il parle de ce traité comme s'il l'avait vu de ses propres yeux, quoique jamais pareil traité n'ait existé, et qu'il ne se trouve nulle part. Nous avions déjà dit quelque chose de ces traités dans notre introduction, mais il fallait ici un détail plus exact, pour tirer d'erreur ceux à qui Philin en avait imposé.
À regarder cependant la descente que les Romains firent dans la Sicile du côté de l'alliance qu'ils avaient faite avec les Mamertins, et du secours qu'ils avaient porté à ce peuple, malgré la perfidie avec laquelle il avait surpris Messène et Rhegio, il ne serait pas aisé de la justifier de tout reproche. Mais on ne peut dire sans une ignorance grossière, que cette descente fut contraire à un traité précédent.
Après la guerre de Sicile on fit un quatrième traité, dont voici les conditions, que les Carthaginois sortiront de la Sicile et de toutes les îles qui sont entre la Sicile et l'Italie, que de part ni d'autre on ne fera aucun tort aux alliés, que l'on ne commandera rien dans la domination les uns des autres, que l'on n'y bâtira point publiquement, qu'on n'y lèvera point de soldats, qu'on ne fera point d'alliance avec les alliés de l'autre parti, que les Carthaginois paieront pendant dix ans deux mille deux cents talents, et cent d'abord après le traité, que les Carthaginois rendront sans rançon tous les prisonniers qu'ils ont faits sur les Romains.
La guerre d'Afrique terminée, les Romains ayant porté un décret pour déclarer la guerre aux Carthaginois, on ajouta ces deux conditions, que les Carthaginois abandonneront la Sardaigne, et qu'ils paieront douze cents talents au-delà de la somme marquée ci-dessus.
Enfin, dans le dernier traité, qui fut celui que l'on fit avec Hasdrubal dans l'Espagne, on convint de ce nouvel article que les Carthaginois ne feraient pas la guerre au-delà de l'Ebre. Tels sont les traités conclus entre les Romains et les Carthaginois jusqu'au temps d'Hannibal, et l'on voit que les Romains pouvaient passer en Sicile sans violer leurs serments. Mais il faut avouer qu'au temps où ils conclurent le traité relatif à la Sardaigne, ils n'avaient ni cause ni prétexte plausibles de susciter une seconde guerre aux Carthaginois. Il est de notoriété publique que ce fut contre la foi des traités que l'on força les Carthaginois, dans des circonstances fâcheuses, à sortir de la Sardaigne et à payer le tribut énorme dont nous avons parlé. En vain les Romains objectent que leurs marchands furent maltraités en Afrique pendant la guerre des soldats mercenaires ; cette faute était pardonnée depuis que les Romains, ayant reçu des Carthaginois dans leurs ports, leur avaient remis par reconnaissance et sans rançon tous les prisonniers Carthaginois qu'ils avaient chez eux.

CHAPITRE VI

Lequel des deux peuples est cause de la seconde guerre punique. - Raisons de part et d'autre. Utilité de l'histoire.  Avantages d'une histoire générale sur une histoire particulière.

Il nous reste à examiner à qui, des Romains ou des Carthaginois, l'on doit attribuer la guerre d'Hannibal. Nous avons vu ce que disaient ceux-ci pour se justifier voyons maintenant, non pas ce que disaient les Romains de ce temps-là, car ils étaient alors si indignés du sac de Sagonte, qu'ils ne pensaient point aux raisons qu'on leur prête aujourd'hui, mais ce que ceux de nos jours ne cessent de répéter. Ils disent donc premièrement que les Carthaginois avaient grand tort de ne faire aucun cas des conventions faites avec Hasdrubal, qu'il n'en était pas de ce traité-là comme de celui de Luctatius, où l'on avait ajouté qu'il serait authentique et inviolable, si le peuple le ratifiait, au lieu qu'Hasdrubal avait fait le sien avec pleine autorité, que ce traité portait en termes exprès que les Carthaginois ne passeraient pas à main armée au-delà de l'Ebre. Il est vrai, comme l'assurent les Romains, que, dans le traité fait au sujet de la Sicile, il était porté que les alliés des deux nations seraient en sûreté chez l'une comme chez l'autre, et que par ces alliés on ne doit pas seulement entendre ceux qui l'étaient alors, comme le prétendent les Carthaginois, car on aurait ajouté que l'on ne ferait point d'autres alliés que ceux que l'on avait déjà ou bien que les alliés que l'on ferait après le traité n'y étaient pas compris. Puis donc que l'on ne s'est exprimé ni de l'une ni de l'autre façon, il est évident que les alliés des deux Etats, soit présents, soit à venir, devaient chez l'un et l'autre être en sûreté. Cela est d'autant plus raisonnable, qu'il n'y a pas d'apparence qu'on dût conclure un traité par lequel on s'ôtât la liberté de faire de nouveaux alliés ou de nouveaux amis, toutes les fois qu'on le trouverait à sa bienséance ou de défendre ceux qu'on aurait pris de nouveau sous sa protection. On ne prétendait donc rien autre chose de part, et d'autre, sinon qu'à l'égard des alliés présents il ne leur serait fait aucun tort, et qu'il ne serait permis en aucune manière aux deux Etats de se faire des alliés l'un chez l'autre, et par rapport aux alliés à venir, qu'on ne lèverait point de soldats, que l'on ne commanderait rien dans les provinces ni chez les alliés les uns des autres, et que les alliés des deux Etats seraient chez l'un et l'autre en sûreté. Il est encore de la dernière évidence que, longtemps avant Hannibal, Sagonte s'était mise sous la protection des Romains. Une raison incontestable, et dont les Carthaginois même conviennent, c'est qu'une sédition s'étant élevée parmi les Sagontins, ce ne fut pas les Carthaginois, quoique voisins et maîtres de l'Espagne, qu'ils prirent pour arbitres, mais les Romains, et que ce fut aussi par leur entremise qu'ils remirent le bon ordre dans leur République. Concluons de toutes ces raisons, que, si la destruction de Sagonte est la cause de la guerre, on doit reconnaître que c'est injustement et contre la foi des traités faits, l'un avec Luctatius, et l'autre avec Hasdrubal, que les Carthaginois prirent les armes, puisque le premier portait que les alliés des deux nations seraient en sûreté chez l'une comme chez l'autre ; et que le second défendait de porter la guerre au-delà de l'Ebre. Mais, s'il est vrai que les Carthaginois n'aient déclaré la guerre que parce que, chassés de la Sardaigne, ils avaient en même temps été grevés d'un nouveau tribut, et pour saisir l'occasion favorable de se venger de ceux qui, dans un temps où ils ne pouvaient résister, leur avaient fait cette insulte, il faut absolument tomber d'accord que la guerre que les Carthaginois firent aux Romains, sous la conduite d'Hannibal, était très juste.
Des gens peu judicieux diront peut-être, en lisant ceci, qu'il était assez inutile de s'étendre si fort sur ces sortes de choses. J'avoue que si l'homme, dans quelque circonstance que ce soit, pouvait se suffire à lui-même, la connaissance des choses passées ne serait peut-être que curieuse et point du tout nécessaire ; mais il n'y a point de mortel qui puisse dire cela ni de lui-même ni d'une République entière. Quelque heureux et tranquille que soit le présent, la prudence ne permet pas qu'on se promette avec assurance le même bonheur et la même tranquillité pour l'avenir. Il n'est donc pas seulement beau, il est encore nécessaire de savoir les choses qui se sont passées avant nous. Sans la connaissance de ce que d'autres ont fait, comment pourra-t-on, dans les injustices qui nous seront faites à nous-mêmes ou à notre patrie, trouver des secours ou des alliés ? Si l'on veut acquérir ou entreprendre quelque chose de nouveau, comment gagnera-t-on des gens qui entrent dans nos projets, et qui nous aident à les exécuter ? En cas que l'on soit content de l'état où l'on est, comment portera-t-on les autres à nous l'assurer et à nous y conserver ? Ceux avec qui nous vivons s'accommodent presque toujours au présent ; ils ne parlent et n'agissent que comme des personnages de théâtre; de sorte que leurs vues sont difficiles à découvrir, et que la vérité est souvent cachée sous d'épaisses ténèbres. Il n'en est pas de même des actions passées. Elles nous font clairement connaître quels ont été les sentiments et les dispositions de leurs auteurs. C'est par là que nous connaissons de qui nous devons espérer des faveurs, des bienfaits, du secours, et de qui nous devons craindre tout le contraire. Enfin, c'est par les choses passées que nous apprenons à prévoir qui aura compassion de nos malheurs, qui prendra part à notre indignation, qui sera le vengeur des injustices que l'on nous a faites. Et qu'y a-t-il de plus utile, soit pour nous en particulier, soit pour la République en général ? Ceux donc qui lisent ou qui écrivent l'histoire ne doivent pas tant s'appliquer au récit des actions mêmes, qu'à ce qui s'est fait auparavant, en même temps et après. Ôtez de l'histoire les raisons pour lesquelles tel événement est arrivé, les moyens que l'on a employés, le succès dont il a été suivi, le reste n'est plus qu'un exercice d'esprit, dont le lecteur ne pourra rien tirer pour son instruction. Tout de réduira à un plaisir stérile que la lecture donnera d'abord, mais qui ne produira aucune utilité.
Ceux qui s'imaginent qu'un ouvrage comme le mien, composé d'un grand nombre de gros livres, coûtera trop à acheter et à lire, ne savent apparemment pas combien il est plus aisé d'acheter et de lire quarante livres qui apprennent par ordre et avec clarté ce qui s'est fait en Italie, en Sicile et en Afrique depuis Pyrrhus, où finit l'histoire de Timée, jusqu'à la prise de Carthage, et ce qui s'est passé dans les autres parties du monde depuis la fuite de Cléomène, roi de Sparte, jusqu'au combat donné entre les Romains et les Achéens à la pointe du Péloponnèse, que de lire et d'acheter les ouvrages qui ont été faits sur chacun des événements en particulier ; car, sans compter que ces ouvrages sont en bien plus grand nombre que mes livres, on n'y peut rien apprendre de certain : les faits n'y sont pas rapportés avec les mêmes circonstances ; on n'y dit rien des choses qui se sont faites dans le même temps ; cependant, en les comparant ensemble, il est assez ordinaire de se former une autre manière de voir que lorsqu'on les examine séparément. Une troisième raison, c'est qu'il est impossible même d'y indiquer les choses les plus importantes. Nous l'avons déjà dit, ce qu'il y a de plus nécessaire dans l'histoire, ce sont les choses qui ont suivi les faits, celles qui se sont passées en même temps, et plus encore les causes qui les ont précédés. C'est ainsi que nous savons que la guerre de Philippe a donné occasion à celle d'Antiochus, celle d'Hannibal à celle de Philippe, et celle de Sicile à celle d'Hannibal, et qu'entre ces guerres il y a eu grand nombre de divers événements qui tendaient tous à une même fin. Or, on ne peut apprendre tout cela que dans une histoire générale ; celle des guerres particulières, comme de Persée et de Philippe, nous laisse dans une parfaite ignorance de toutes ces choses ; à moins qu'en lisant de simples descriptions de batailles, on ne croie voir l'économie et la conduite de toute une guerre. Or rien ne serait plus mal fondé. Concluons donc qu'autant il est plus avantageux de savoir que d'écouter, autant mon ouvrage l'emportera sur des histoires particulières. Retournons à notre sujet.

CHAPITRE VII 

Guerre déclarée. - Hannibal pourvoit à la sûreté de l'Afrique et de l'Espagne. - Précautions qu'il prend avant de se mettre en marche. - Il s'avance vers les Pyrénées. - Digression géographique.

Les ambassadeurs romains laissèrent parler les Carthaginois sans leur rien répondre. Quand ils eurent fini, le plus ancien de l'ambassade, montrant son sein aux Sénateurs, leur dit qu'il y avait apporté pour eux la guerre ou la paix, et qu'ils n'avaient qu'à choisir laquelle des deux ils voulaient qu'il en fît sortir. "  Celle qu'il vous plaira ", répliqua le roi des Carthaginois. L'ambassadeur ayant repris qu'il en ferait sortir la guerre, tout le Sénat répondit d'une voix qu'il l'acceptait ; et aussitôt l'assemblée se sépara. Hannibal était alors à Carthagène en quartiers d'hiver. Il commença par renvoyer les Espagnols dans leurs villes. Son dessein était de se gagner par là leur amitié, et de se concilier leurs services pour la suite. Il marqua ensuite à son frère Hasdrubal de quelle manière il fallait qu'il s'y prît pour gouverner l'Espagne, et pour se mettre en garde contre les Romains, en cas que lui Hannibal vînt à s'éloigner. Il prit après cela des mesures pour qu'il n'arrivât aucun trouble dans l'Afrique, faisant passer à cet effet, par une conduite pleine de sagesse, des soldats d'Afrique en Espagne et d'Espagne en Afrique, afin que cette communication des deux peuples serrât, pour ainsi dire, les liens d'une mutuelle fidélité. Ceux d'Espagne qui passèrent en Afrique furent les Thersites, les Mastiens, les Ibères des montagnes et les Olcades ; ce qui faisait en tout douze cents chevaux et treize mille huit cent cinquante fantassins. Il y fit aussi passer des Baléares, peuple ainsi appelé, aussi bien que leur île, parce qu'il se bat avec la fronde. La plupart de ces nations furent placées dans la Métagonie, les autres furent envoyées à Carthage. Il tira des Métagonitains quatre mille hommes de pied, qu'il fit aller à Carthage, pour y tenir lieu d'otages et de troupes auxiliaires.
Il laissa à Hasdrubal son frère, en Espagne, cinquante vaisseaux à cinq rangs, deux à quatre, et cinq à trois. Trente-deux des premiers et les cinq derniers avaient leur équipage. La cavalerie était composée de quatre cent cinquante Libyo-Phéniciens et Africains, et de trois cents Lorgnes, de dix-huit cents hommes tant Numides que Massyliens, Masséliens, Maciens et Mauritaniens, peuples qui habitent vers l'Océan; et l'infanterie consistait en onze mille huit cent cinquante Africains, trois cents Liguriens et cinq cents Baléares. Il laissait outre cela vingt et un éléphants. Je prie que l'on ne soit pas surpris de voir ici un détail plus exact de ce que fit Hannibal en Espagne que dans les auteurs même qui en ont écrit en particulier, et qu'on ne me mette pas pour cela au nombre de ceux qui s'étudient à farder leurs mensonges pour les rendre croyables. Je n'ai fait cette énumération que parce que je l'ai crue très authentique, l'ayant trouvée à Licinium écrite sur une table d'airain par ordre d'Hannibal, pendant qu'il était dans l'Italie. Je ne pouvais suivre de meilleurs mémoires.
Hannibal ayant ainsi pourvu à la sûreté de l'Afrique et de l'Espagne, n'attendit plus que l'arrivée des courriers que les Gaulois lui envoyaient, car il les avait priés de l'informer de la fertilité du pays qui est au pied des Alpes et le long du Pô ; quel était le nombre des habitants ; si c'était des gens belliqueux ; s'il leur restait quelque indignation contre les Romains pour la guerre que ceux-ci leur avaient faite auparavant, et que nous avons rapportée dans le livre précédent, pour disposer le lecteur à entendre ce que nous avions à dire dans la suite. Il comptait beaucoup sur les Gaulois, et se promettait de leurs secours toutes sortes de succès. Pour cela, il dépêcha avec soin à tous les petits rois des Gaules, tant à ceux qui régnaient en deçà qu'à ceux qui demeuraient dans les Alpes mêmes, jugeant bien qu'il ne pouvait porter la guerre en Italie qu'en surmontant toutes les difficultés qu'il y aurait à passer dans les pays dont nous venons de parler, et qu'en faisant entrer les Gaulois dans son entreprise. Enfin les courriers arrivèrent, et lui apprirent quelles étaient les dispositions et l'attente des Gaulois, la hauteur extraordinaire des Alpes, et les fatigues qu'il devait s'attendre à essuyer dans ce passage, qui n'était cependant pas absolument impossible. Le printemps venu, Hannibal fit sortir ses troupes des quartiers d'hiver. Les nouvelles qu'il reçut de Carthage sur ce qui s'y était fait en sa faveur, exaltèrent son courage, et, sûr de la bonne volonté de ses concitoyens, il commença pour lors à exhorter ouvertement les soldats à faire la guerre aux Romains. Il leur représenta de quelle manière les Romains avaient demandé qu'on les leur livrât, lui et tous les officiers de l'armée. Il leur parla avec avantage de la fertilité du pays où ils allaient entrer, de la bonne volonté des Gaulois, et de l'alliance qu'ils devaient faire ensemble. Les troupes lui ayant témoigné qu'elles étaient prêtes à le suivre partout, il loua leur courage, leur annonça le jour du départ, et congédia l'assemblée. Tout cela s'étant fait pendant les quartiers d'hiver, et tout étant réglé pour la sûreté de l'Afrique et de l'Espagne, au jour marqué il se met en marche à la tête de quatre-vingt-deux mille hommes de pied et environ douze mille chevaux. Ayant passé l'Ebre, il soumet à son pouvoir les Ibergètes, les Bargusiens, les Erénésiens, les Andosiens, c'est-à-dire les peuples qui habitent depuis l'Ebre jusqu'aux monts Pyrénées. Après s'être rendu maître en peu de temps de tous ces peuples, avoir pris quelques villes d'assaut, non sans livrer de sanglants combats et perdre beaucoup des siens, il laissa Hannon en deçà de l'Ebre pour y commander, et pour retenir aussi dans le devoir les Bargusiens, dont il se défiait, principalement à cause de l'amitié qu'ils avaient pour les Romains.
Il détacha de son armée dix mille hommes de pied et mille chevaux, qu'il laissa à Hannon, avec les bagages de ceux qui devaient marcher avec lui. Il renvoya un pareil nombre de soldats chacun dans sa patrie, premièrement pour s'y ménager l'amitié des peuples, et en second lieu pour faire espérer aux soldats qu'il gardait et à ceux qui restaient dans l'Espagne, qu'il leur serait aisé d'obtenir leur congé, motif puissant pour les porter à prendre les armes dans la suite, s'il arrivait qu'il eût besoin de leur secours. Son armée se trouvant alors déchargée de ses bagages, et composée de cinquante mille hommes de pied et de neuf mille chevaux, il lui fait prendre sa marche par les monts Pyrénées pour aller passer le Rhône. Cette armée n'était pas à la vérité extrêmement nombreuse, mais c'étaient de bons soldats, des troupes merveilleusement exercées par les guerres continuelles qu'elles avaient faites en Espagne.
Mais, de peur que par l'ignorance des lieux on ait de la peine à suivre le récit que je vais faire, il est à propos que j'indique de quel endroit partit  Hannibal, par où il passa, et en quelle partie de l'Italie il arriva. Pour cela il ne faut pas se contenter de nommer par leurs noms les lieux, les fleuves et les villes, comme font quelques historiens, qui s'imaginent que cela suffit pour donner une connaissance distincte des lieux. Quand il s'agit de lieux connus, je conviens que, pour en renouveler le souvenir, c'est un grand secours que d'en voir les noms ; mais quand il, est question de ceux qu'on ne connaît point du tout, il ne sert pas plus de les nommer que si l'on faisait entendre le son d'un instrument ou toute autre chose qui ne signifierait rien ; car, l'esprit n'ayant pas sur quoi s'appuyer, et ne pouvant rapporter ce qu'il entend à rien de connu, il ne lui reste qu'une notion vague et confuse. Il faudrait donc trouver une méthode par laquelle on conduisît le lecteur à la connaissance des choses inconnues, en les rapportant à des idées solides et qui lui seraient familières.. La première, la plus étendue et la plus universelle notion qu'on puisse donner, c'est celle par laquelle on conçoit, pour peu d'intelligence que l'on ait, la division de cet univers en quatre parties, et l'ordre que ces parties gardent entre elles, savoir : l'Orient, le Couchant, le Midi et le Septentrion. Une autre notion, c'est celle par laquelle, plaçant par l'esprit les différents endroits de la terre sous quelqu'une de ces quatre parties, nous rapportons les lieux qui nous sont inconnus à des idées connues familières. Après avoir fait cela pour le monde en général, il n'y a plus qu'à partager de la même manière la terre que nous connaissons. Celle-ci est partagée en trois parties : la première est l'Asie, la seconde L'Afrique, la troisième l'Europe. Ces trois parties se terminent au Tanaïs, au Nil et au détroit des colonnes d'Hercule. L'Asie contient tout le pays qui est entre le Nil et le Tanaïs, et sa situation par rapport à l'univers est entre le levant d'été et le midi. L'Afrique est entre le Nil et les colonnes d'Hercule, dans cette partie de l'univers qui est au midi et au couchant d'hiver jusqu'au couchant équinoxial, qui tombe aux colonnes d'Hercule. Ces deux parties, considérées en général, occupent le côté méridional de la mer Méditerranée, depuis l'orient jusqu'au couchant.
L'Europe, qui leur est opposée, s'étend vers le septentrion, et occupe tout cet espace depuis l'orient jusqu'au couchant. Sa partie la plus considérable est au septentrion entre le Tanaïs et Narbonne, laquelle au couchant n'est pas fort éloignée de Marseille ni des embouchures par lesquelles le Rhône se décharge dans la mer de Sardaigne. C'est à partir de Narbonne et autour du Rhône jusqu'aux monts Pyrénées qu'habitent les Gaulois, depuis la Méditerranée jusqu'à l'Océan. Le reste de l'Europe, depuis ces montagnes jusqu'au couchant et aux colonnes d'Hercule, est borné en partie par notre mer et en partie par la mer extérieure. La partie qui est le long de la Méditerranée jusqu'aux colonnes d'Hercule, s'appelle Ibérie. Le côté qui est sur la mer extérieure ou la grande mer, n'a point encore de nom connu, parce que ce n'est que depuis peu qu'on l'a découvert. Il est occupé par des nations barbares, qui sont en grand nombre, et dont nous parlerons en particulier dans la suite. Or, comme personne jusqu'à nos jours n'a pu distinguer clairement si l'Éthiopie, où l'Asie et l'Afrique se joignent, est un continent qui s'étend vers le midi ou est environnée de la mer, nous ne connaissons rien non plus de l'espace qui est entre le Tanaïs et Narbonne jusqu'au septentrion. Peut-être que dans la suite en multipliant nos investigations nous en apprendrons quelque chose. Mais on peut hardiment assurer que tous ceux qui en parlent ou qui en écrivent aujourd'hui, parlent et écrivent sans savoir, et ne nous débitent que des fables. Voilà ce que j'avais à dire pour rendre ma narration plus claire à ceux qui n'ont aucune connaissance des lieux : ils peuvent maintenant rapporter ce qu'on leur dira aux différentes parties de la terre, en se réglant sur celles de l'univers en général. Car, comme en regardant on a coutume de tourner le visage vers l'endroit qui nous est désigné, de même, en lisant il faut nous transporter en esprit dans tous lieux dont on nous parle. Mais il est temps de reprendre la suite de notre histoire.
 

CHAPITRE VIII

Chemin qu'Hannibal eut à faire pour passer de Carthage-la-neuve en Italie. - Les Romains se disposent à porter la guerre en Afrique. - Troubles que leur suscitent les Boïens. - Hannibal arrive au Rhône, et le passe.

Les Carthaginois, dans le temps qu'Hannibal partit, étaient maîtres de toutes les provinces d'Afrique qui sont sur la Méditerranée, depuis les autels des Philéniens, qui sont le long de la grande Syrte, jusqu'aux colonnes d'Hercule, ce qui fait une côte de plus de seize mille stades de longueur. Puis, ayant passé le détroit où sont les colonnes d'Hercule, ils se soumirent toute l'Espagne jusqu'aux rochers où, du côté de notre mer, aboutissent les monts Pyrénées, qui divisent les Ibères d'avec les Gaulois. Or, de ces rochers aux colonnes d'Hercule il y a environ huit mille stades ; car on en compte trois mille depuis les colonnes jusqu'à Carthagène ou la nouvelle Carthage, comme d'autres l'appellent. Depuis cette ville jusqu'à l'Ebre, il y en a deux mille deux cents ; depuis là jusqu'à Emporium, seize cents, et tout autant d'Emporium au passage du Rhône ; car les Romains ont distingué cette route avec soin par des espaces de huit stades. Depuis le passage du Rhône, en allant vers ses sources jusqu'au commencement des Alpes, d'où l'on va en Italie, on compte quatorze cents stades. Les hauteurs des Alpes, après lesquelles on se trouve dans les plaines d'Italie qui sont le long du Pô, s'étendent encore à douze cents stades. Il fallait donc qu'Hannibal traversât environ neuf mille stades pour venir de la nouvelle Carthage en Italie. II avait déjà fait presque la moitié de ce chemin, mais ce qu'il lui en restait à faire était le plus difficile.
Il se préparait à faire passer à son armée les détroits des monts Pyrénées, où il craignait fort que les Gaulois ne l'arrêtassent, lorsque les Romains apprirent, par les ambassadeurs envoyés à Carthage, ce qui s'y était dit et résolu, et qu'Hannibal avait passé l'Ebre avec son armée. Aussitôt on prit la résolution d'envoyer en Espagne une armée sous le commandement de Publius Cornelius, et une autre en Afrique, sous la conduite de Tiberius Sempronius. Pendant que ces deux consuls levaient des troupes et faisaient les autres préparatifs, on se pressa de finir ce qui regardait les colonies, qu'on avait auparavant décidé d'envoyer dans la Gaule Cisalpine. On enferma les villes de murailles, et on donna ordre à ceux qui devaient y habiter, de s'y rendre dans l'espace de trente jours. Ces colonies étaient chacune de six mille personnes. Une fut placée en deçà du Pô, et fut appelée Plaisance, et l'autre au-delà du même fleuve, et on lui donna le nom de Crémone.

À peine ces colonies furent-elles établies, que les Gaulois appelés Boïens, qui déjà autrefois avaient cherché à rompre avec les Romains, sans avoir pu rien exécuter faute d'occasion, apprenant que les Carthaginois approchaient, et se promettant beaucoup de leur secours, se détachèrent des Romains, et leur abandonnèrent leurs otages qu'ils avaient donnés après la dernière guerre. Ils entraînèrent dans leur révolte les Insubriens, qu'un ancien ressentiment contre les Romains disposait déjà à une sédition, et tous ensemble ravagèrent le pays que les Romains avaient partagé. Les fuyards furent poursuivis jusqu'à Mutine, autre colonie des Romains. Mutine elle-même fut assiégée. Ils y investirent trois Romains distingués qui avaient été envoyés pour faire le partage des terres, savoir : C. Luctatius, personnage consulaire, et deux préteurs. Ceux-ci demandèrent à être écoutés, et les Boïens leur donnèrent audience, mais, au sortir de la conférence, ils eurent la perfidie de s'en saisir, dans la pensée que, par leur moyen, ils pourraient recouvrer leurs otages. Sur cette nouvelle, Lucius Manlius, qui commandait une armée dans le pays, se hâta d'aller au secours. Les Boïens, le sentant proche, dressèrent des embuscades dans une forêt, et dès que les Romains y furent entrés, ils fondirent sur eux de tous les côtés, et tuèrent une grande partie de l'armée romaine. Le reste prit la fuite dès le commencement du combat. On se rallia, à la vérité, quand on eut gagné les hauteurs, mais de telle sorte qu'à peine cela pouvait-il passer pour une honnête retraite. Ces fuyards furent poursuivis par les Boïens, qui les investirent dans un bourg appelé, Tanès. La nouvelle vint à Rome que la quatrième armée était enfermée et assiégée par les Boïens : sur-le-champ on envoya à son secours les troupes qu'on avait levées pour Publius, et on en donna le commandement à un préteur. On ordonna ensuite à Publius de faire pour lui de nouvelles levées chez les alliés. Telle était la situation des affaires dans les Gaules à l'arrivée d'Hannibal, comme nous l'avions déjà dit dans nos premiers livres.
Au commencement du printemps, les consuls romains, ayant fait tous les préparatifs nécessaires à l'exécution de leurs desseins, se mirent en mer, Publius avec soixante vaisseaux, pour aller en Espagne, et Tiberius Sempronius, avec cent soixante vaisseaux longs à cinq rangs, pour se rendre en Afrique. Celui-ci s'y prit d'abord avec tant d'impétuosité, fit des préparatifs si formidables à Lilybée, assembla de tous côtés des troupes si nombreuses, qu'on eût dit qu'en débarquant, il voulait mettre le siège devant Carthage même. Publius, longeant la côte de Ligurie, arriva le cinquième jour dans le voisinage de Marseille, et, ayant abordé à la première embouchure du Rhône, qu'on appelle l'embouchure de Marseille, il mit ses troupes à terre. Il apprit là qu'Hannibal avait passé les Pyrénées, mais il croyait ce général encore bien éloigné, tant à cause des difficultés que les lieux lui devaient opposer, que du grand nombre des Gaulois au travers desquels il fallait qu'il marchât. Cependant Hannibal, après avoir obtenu des Gaulois, en partie par argent en partie par force, tout ce qu'il voulait, arriva au Rhône avec son armée, ayant à sa droite la mer de Sardaigne. Sur la nouvelle que les ennemis étaient arrivés, Publius, soit que la célébrité de cette marche lui parût incroyable, soit qu'il voulût s'instruire exactement de la vérité de la chose, envoya à la découverte trois cents cavaliers des plus braves, et y joignit, pour les guider et soutenir, les Gaulois qui servaient pour lors à la solde des Marseillais. Pendant ce temps-là, il fit rafraîchir son armée, et délibérait avec les tribuns quels postes on devait occuper, et où il fallait donner bataille aux ennemis.
Hannibal étant arrivé sur les bords du Rhône, à peu près à quatre jours de marche de la mer, fit sur-le-champ ses dispositions pour traverser le fleuve dans un endroit où il n'avait qu'un seul courant. Pour cela il commença par se concilier l'amitié de tous ceux qui habitaient sur les bords, et acheta d'eux tous leurs canots et chaloupes, dont ils ont grand nombre, à cause de leur commerce par mer. Il acheta outre cela tout le bois qui était propre à construire encore de pareils bâtiments, et dont il fit en deux jours une quantité extraordinaire de bateaux, chacun s'efforçant de se mettre en état de n'avoir pas besoin de secours étranger pour passer le fleuve. Tout était déjà préparé, lorsqu'un grand nombre de Barbares s'assembla sur l'autre bord pour s'opposer au passage des Carthaginois. Hannibal, alors faisant réflexion qu'il n'était pas possible d'agir par force contre une si grande multitude d'ennemis, que cependant il ne pouvait rester là sans courir risque d'être enveloppé de tous les côtés, détacha à l'entrée de la troisième nuit une partie de son armée sous le commandement de Hannon, fils du roi Bomilcar, et lui donna pour guides quelques gens du pays. Ce détachement remonta le fleuve jusqu'à environ deux cents stades, où il trouva une petite île qui partageait la rivière en deux. On s'y logea. On y coupa du bois dans une forêt voisine, et, les uns façonnant les pièces nécessaires, les autres les joignant ensemble, en peu de temps ils fabriquèrent autant de radeaux qu'il en fallait pour passer le fleuve, et le passèrent en effet sans que personne s'y opposât. Ils s'emparèrent ensuite d'un poste avantageux, et y restèrent tout ce jour-là pour se délasser et se disposer à exécuter l'ordre qu'Hannibal leur avait donné.
Ce général faisait aussi de son côté tout ce qu'il pouvait pour faire passer le reste de l'armée. Mais rien ne l'embarrassait plus que ses éléphants, qui étaient au nombre de trente-sept. Cependant, à la fin de la cinquième nuit, ceux qui avaient traversé les premiers s'étant avancés sur l'autre bord vers les Barbares, alors Hannibal, dont les soldats étaient prêts, disposa tout pour le passage. Les soldats pesamment armés devaient monter sur les plus grands bateaux, et l'infanterie légère sur les plus petits. Les plus grands étaient au-dessus et les plus petits au dessous, afin que, ceux-là soutenant la violence du courant, ceux-ci en eussent moins à souffrir. On pensa encore à faire suivre les chevaux à la nage, et pour cela un homme, à l'arrière de chaque bateau, en tenait par la bride trois ou quatre de chaque côté. Par ce moyen, dès le premier passage, on en jeta un assez grand nombre sur l'autre bord. à cet aspect, les Barbares sortent en foule et sans ordre de leurs retranchements, persuadés qu'il leur serait aisé d'arrêter les Carthaginois au débarquement. Cependant Hannibal voit sur l'autre bord une fumée s'élever. C'était le signal que devaient donner ceux qui étaient passés les premiers, lorsqu'ils seraient près de l'ennemi. Il ordonne aussitôt que l'on se mette sur la rivière, donnant ordre à ceux qui étaient sur les plus grands bateaux de faire tous leurs efforts pour résister à la rapidité du courant. On vit alors le spectacle du monde le plus effrayant et le plus capable d'inspirer la terreur, car, tandis que d'un côté les soldats embarqués s'encourageaient mutuellement par leurs cris, et luttaient pour ainsi dire contre la violence des flots, et que de l'autre les troupes bordant le fleuve animaient leurs compagnons par leurs clameurs, les Barbares, sur le bord opposé, entonnèrent une chanson guerrière, et défièrent les Carthaginois au combat. Dans ce moment, le détachement de Hannon fondit tout à coup sur les Barbares, qui défendaient le passage du fleuve, et mit le feu à leur camp. Les Barbares confondus de cette attaque imprévue, coururent les uns pour protéger leurs tentes, les autres pour résister aux assaillants. Hannibal, animé par le succès, à mesure que ses gens débarquaient, les rangea en bataille, les exhorta à bien faire, et les mena aux ennemis, qui, épouvantés et déjà mis en désordre par un événement si imprévu, furent tout d'un coup enfoncés et obligés de prendre la fuite.

CHAPITRE IX

Discours de Magile, roi gaulois, et d'Hannibal aux Carthaginois. - Combat entre deux partis envoyés à la découverte. - Passage des éléphants. - Extravagance des historiens sur le passage des Alpes par Hannibal.

Hannibal, maître du passage, et en même temps victorieux, pensa aussitôt à faire passer ce qui restait de troupes sur l'autre bord, et campa cette nuit le long du fleuve. Le matin, sur le bruit que la flotte des Romains était arrivée à l'embouchure du Rhône, il détacha cinq cents chevaux numides pour reconnaître où étaient les ennemis, combien ils étaient, et ce qu'ils faisaient. Puis, après avoir donné ses ordres pour le passage des éléphants, il assembla son armée, fit approcher Magile, petit roi qui l'était venu trouver des environs du Pô, et fit expliquer aux soldats par un interprète les résolutions que les Gaulois avaient prises, toutes très propres à donner du cœur et de la confiance aux soldats, car, sans parler de l'impression que devait faire sur eux la présence de gens qui les appelaient à leur secours, et qui leur promettaient de partager avec eux la guerre contre les Romains, il semblait qu'on ne pouvait se défier de la promesse que les Gaulois faisaient de les conduire jusqu'en Italie par des lieux où ils ne manqueraient de rien, et par où leur marche serait courte et sûre. Magile leur faisait encore des descriptions magnifiques de la fertilité et de l'étendue du pays où ils allaient entrer, et vantait surtout la disposition où étaient les peuples de prendre les armes en leur faveur contre les Romains.
Magile retiré, Hannibal s'approcha, et commença par rappeler à ses soldats ce qu'ils avaient fait jusqu'alors. Il dit que, quoiqu'ils se fussent trouvés dans des actions extraordinaires et dans les occasions les plus périlleuses, ils n'avaient jamais manqué de réussir, parce que, dociles à ses conseils, ils n'avaient rien entrepris que sur ses lumières, qu'ils ne craignissent rien pour la suite, qu'après avoir passé le Rhône et s'être acquis des alliés aussi affectionnés que ceux qu'ils voyaient eux-mêmes, ils avaient déjà surmonté les plus grands obstacles, qu'ils ne s'inquiétassent point des détails de l'entreprise, qu'ils n'avaient qu'à s'en reposer sur lui, qu'ils fussent toujours prompts à exécuter ses ordres et qu'ils ne pensassent qu'à faire leur devoir, et à ne point dégénérer de leur première valeur. Toute l'armée applaudit, et témoigna beaucoup d'ardeur. Hannibal la loua de ses bonnes dispositions, fit des vœux aux dieux pour elle, lui donna ordre de se tenir prête à décamper le lendemain matin et congédia l'assemblée.
Sur ces entrefaites arrivent les Numides qui avaient été envoyés à la découverte. La plupart avaient été tués, le reste mis en fuite. A peine sortis du camp, ils étaient tombés dans la marche des coureurs romains, envoyés aussi par Publius pour reconnaître les ennemis, et ces deux corps s'étaient battus avec tant d'opiniâtreté, qu'il périt d'une part environ cent quarante chevaux tant romains que gaulois, et de l'autre plus de deux cents Numides. Après ce combat les Romains en poursuivant s'approchèrent des retranchements des Carthaginois, examinèrent tout de leurs propres yeux, et coururent aussitôt pour informer le consul de l'arrivée des ennemis. Publius, sans perdre de temps, mit tout le bagage sur les vaisseaux, et fit marcher le long du fleuve toute son armée dans le dessein d'attaquer les Carthaginois.
Le lendemain à la pointe du jour, Hannibal posta toute sa cavalerie du côté de la mer comme en réserve, et donna ordre à l'infanterie de se mettre en marche. Pour lui, il attendit que les éléphants et les soldats qui étaient restés sur l'autre bord eussent rejoint. Or voici comme les éléphants passèrent.
Après avoir fait plusieurs radeaux, d'abord on en joignit deux l'un à l'autre, qui faisaient ensemble cinquante pieds de largeur, et on les mit au bord de l'eau, où ils étaient retenus avec force et arrêtés à terre. Au bout qui était hors de l'eau on en attacha deux autres, et l'on poussa cette espèce de pont sur la rivière. Il était à craindre que la rapidité du fleuve n'emportât tout I'ouvrage. Pour prévenir ce malheur, on retint le côté exposé au courant par des cordes attachées aux arbres qui bordaient le rivage. Quand on eut porté ces radeaux à la longueur de deux plèthres (170 pieds), on en construisit deux autres beaucoup plus grands que l'on joignit aux derniers. Ces deux furent liés fortement l'un à l'autre ; mais ils ne le furent pas tellement aux plus petits, qu'il ne fût aisé de les détacher. On avait encore attaché beaucoup de cordes aux petits radeaux, par le moyen desquelles les nacelles destinées à les remorquer pussent les affermir contre l'impétuosité de l'eau, et les amener jusqu'au bord avec les éléphants. Les deux grands radeaux furent ensuite couverts de terre et de gazon, afin que ce pont fût semblable en tout au chemin qu'avaient à faire les éléphants pour en approcher. Sur terre ces animaux s'étaient toujours laissé manier à leurs conducteurs, mais ils n'avaient encore osé mettre les pieds dans l'eau. Pour les y faire entrer, on mit à leur tête deux éléphants femelles, qu'ils suivaient sans hésiter. Ils arrivent sur les derniers radeaux, on coupe les cordes qui tenaient ceux-ci attachés aux deux plus grands, les nacelles remorquent et emportent bientôt les éléphants loin des radeaux qui étaient couverts de terre. D'abord ces animaux effrayés, inquiets, allèrent et vinrent de côté et d'autre. Mais l'eau dont ils se voyaient environnés leur fit peur, et les retint en place. C'est ainsi qu'Hannibal, enjoignant des radeaux deux à deux trouva le secret de faire passer le Rhône à la plupart de ses éléphants. Je dis à la plupart, car ils ne passèrent pas tous de la même façon. Il y en eut qui, au milieu du trajet, tombèrent de frayeur dans la rivière. Mais leur chute ne fut funeste qu'aux conducteurs. Pour eux la force et la longueur de leurs trompes les tira de danger. En élevant ces trompes au-dessus de l'eau, ils respiraient, et éloignaient tout ce qui pouvait leur nuire, et par ce moyen ils vinrent droit au bord, malgré la rapidité du fleuve.
Lorsque les éléphants eurent été transportés de l'autre coté, Hannibal les plaça avec la cavalerie, à l'arrière-garde. Il marcha le long du fleuve, laissant la mer derrière lui, se dirigeant vers l'est, et pour ainsi dire vers l'intérieur de l'Europe. Le Rhône prend sa source au-dessus du golfe Adriatique, inclinant vers l'ouest ; dans cette partie des Alpes qui s'abaisse vers le nord, il coule vers le couchant d'hiver, et se jette dans la mer de Sardaigne. Il suit pendant longtemps une vallée dont le nord est habité par les Gaulois appelés Ardyes tandis que le midi est bordé par cette pente des Alpes qui descendent vers le nord. Les plaines des environs du Pô, dont nous avons déjà beaucoup parlé, sont séparées de cette  vallée du Rhône par toute la hauteur des montagnes ci-dessus mentionnées, qui s'étendent depuis Marseille jusqu'au fond du golfe Adriatique. Ce fut en passant ces montagnes qu'Hannibal, venant des bords du Rhône, entra dans l'Italie.
Quelques historiens, pour vouloir étonner leurs lecteurs par des choses prodigieuses, en nous parlant de ces montagnes, tombent, sans y penser, dans deux défauts qui sont très contraires à l'histoire. Ils content de pures fables, et se contredisent. Ils commencent par nous représenter Hannibal comme un capitaine d'une hardiesse et d'une prudence inimitables. Cependant, à en juger par leurs écrits, on ne peut se défendre de lui attribuer la conduite du monde la moins sensée. Lorsqu'engagés dans leurs fables ils sont en peine le trouver un dénouement, ils ont recours aux dieux et aux demi-dieux, artifice indigne de l'histoire, qui doit rouler toute sur des faits réels. Ils nous peignent les Alpes comme si raides et si escarpées, que, loin de pouvoir les faire passer à de la cavalerie, à une armée, à des éléphants, à peine l'infanterie légère en tenterait-elle le passage. Selon ces historiens, les pays d'alentour sont si déserts, que si un dieu ou demi-dieu n'était venu montrer le chemin à Hannibal, sa perte et celle de toute son armée était inévitable. N'est-ce pas là visiblement débiter des fables et se contredire ? Car ce général n'eût-il pas été le plus inconsidéré et le plus étourdi des hommes, s'il se fût mis en marche à la tête d'une armée nombreuse, et sur laquelle il fondait les plus belles espérances, sans savoir ni par où il devait aller, ni la nature des lieux où il passerait, ni les peuples chez lesquels il tomberait ? Il eût été même plus qu'inconsidéré s'il eût tenté une entreprise, qui non seulement n'était pas raisonnable, mais pas même possible. D'ailleurs, conduisant Hannibal avec une armée dans des lieux inconnus, ils lui font faire, dans un temps où il avait tout à espérer, ce que d'autres feraient à peine quand ils auraient tout perdu sans ressources, et qu'ils seraient réduits à la dernière extrémité. Lorsqu'ils nous disent encore que dans ces Alpes ce ne sont que déserts, que rochers escarpés, que chemins impraticables, c'est une fausseté manifeste. Avant qu'Hannibal en approchât, les Gaulois habitant les rives du Rhône avaient passé plus d'une fois ces montagnes, et venaient tout récemment de les passer pour se joindre aux Gaulois des environs du Pô contre les Romains. Et de plus les Alpes même ne sont-elles pas habitées par un peuple très nombreux ? C'était là ce qu'il fallait savoir, au lieu de nous faire descendre du ciel je ne sais quel demi-dieu qui veut bien avoir, la complaisance de servir de guide aux Carthaginois. Semblables aux poètes tragiques qui, pour avoir choisi des sujets faux et extraordinaires, ont besoin pour la catastrophe de leurs pièces de quelque dieu ou de quelque machine, ces historiens emploient aussi des dieux et des demi-dieux, parce qu'ils se sont d'abord engoués de faits qui n'ont ni vérité ni vraisemblance, car comment finir raisonnablement des actions dont les commencements étaient contre la raison?  Quoi qu'en disent ces écrivains, Hannibal conduisit cette grande affaire avec beaucoup de prudence.  Il s'était informé exactement de la nature et de la situation des lieux où il s'était proposé d'aller. Il savait que les peuples où il devait passer n'attendaient que l'occasion de se révolter contre les Romains. Enfin, pour n'avoir rien à craindre de la difficulté des chemins, il s'y faisait conduire par des gens du pays, qui s'offraient d'autant plus volontiers pour guides, qu'ils avaient les mêmes intérêts et les mêmes espérances. Je parle avec assurance de toutes ces choses, parce que je les ai apprises de témoins contemporains, et que je suis allé moi-même dans les Alpes pour en prendre une exacte connaissance.
 

CHAPITRE X

Hannibal sur sa route remet sur le trône un petit roi gaulois et en est récompensé. - Les Allobroges lui tendent des pièges à l'entrée des Alpes. - Il leur échappe, mais avec beaucoup de risque et de perte. 

Trois jours après le décampement des Carthaginois, le consul romain arriva à l'endroit où les ennemis avaient traversé le fleuve. Sa surprise fut d'autant plus grande qu'il s'était persuadé que jamais ils n'auraient la hardiesse de prendre cette route pour aller en Italie, tant à cause de la multitude des Barbares dont ces régions sont peuplées, que du peu de fonds qu'on peut faire sur leurs promesses. Comme cependant ils l'avaient fait, il retourna au plus vite à ses vaisseaux, et embarqua son armée. Il envoya son frère en Espagne, et revint par mer en Italie pour arriver aux Alpes par la Tyrrhénie avant Hannibal. Celui-ci, après quatre jours de marche, vint près d'un endroit appelé l'Isle, lieu fertile en blés et très peuplé, et à qui l'on a donné ce nom, parce que le Rhône et l'Isère, coulant des deux côtés, l'entourent et la rétrécissent en pointe à leur confluent. Cette île ressemble assez, et pour la grandeur et pour la forme, au Delta d'Egypte, avec cette différence néanmoins, que la mer et les bouches des fleuves forment un des côtés de ce dernier, et qu'un des côtés du premier est fermé par des montagnes d'une approche et d'une entrée difficiles. Nous pourrions dire même qu'elles sont presque inaccessibles.
Hannibal trouva dans cette île deux frères qui, armés l'un contre l'autre, se disputaient le royaume. L'aîné mit Hannibal dans ses intérêts, et le pria de lui aider à se maintenir dans la possession où il était. Le Carthaginois n'hésita point ; il voyait trop combien cela lui serait avantageux. Il forma donc une alliance avec lui, et l'aida à chasser son frère. Il fut bien récompensé du secours qu'il avait donné au vainqueur. On fournit à son armée des vivres et des munitions en abondance. On renouvela ses armes, qui étaient vieilles et usées. La plupart de ses soldats furent vêtus, chaussés, et mis en état de franchir plus aisément les Alpes. Mais le plus grand service qu'il en tira, fut que ce roi forma avec ses troupes l'arrière-garde des Carthaginois, qui n'entraient qu'en tremblant sur les terres des Gaulois nommés Allobroges, et les protégea jusqu'à l'endroit d'où ils devaient pénétrer dans les Alpes. Hannibal, ayant marché pendant dix jours le long du fleuve, et ayant parcouru une distance de huit cents stades, commença la montée des Alpes. C'est alors qu'il fut exposé à de très grands dangers. Tant qu'il fut dans le plat pays, les chefs des Allobroges ne l'inquiétèrent pas dans sa marche, soit qu'ils redoutassent la cavalerie carthaginoise ou que les Barbares, dont elle était accompagnée, les tinssent en respect. Mais quand ceux-ci se furent retirés, et qu'Hannibal commença à entrer dans les détroits des montagnes, alors les Allobroges coururent en grand nombre s'emparer des lieux qui commandaient ceux par où il fallait nécessairement que l'armée d'Hannibal passât. C'en était fait de son armée, si leurs piéges eussent été plus couverts, mais comme ils se cachaient mal ou point du tout s'ils firent grand tort à Hannibal, ils ne s'en firent pas moins à eux-mêmes. Ce général, averti du stratagème des Barbares, campa au pied des montagnes et envoya quelques-uns de ses guides gaulois pour reconnaître la disposition des ennemis. Ils revinrent dire à Hannibal que, pendant le jour, les ennemis gardaient exactement leurs postes, mais que pendant la nuit ils se retiraient dans une ville voisine. Aussitôt le Carthaginois dresse son plan sur ce rapport ; il fait en plein jour avancer son armée près des défilés, et campe assez proche des ennemis. La nuit venue, il donne ordre d'allumer des feux, laisse la plus grande partie de son armée dans le camp, et avec un grand corps d'élite il perce les détroits et occupe les postes que les ennemis avaient abandonnés. Au point du jour les Barbares, se voyant dépostés, quittèrent d'abord leur dessein, mais comme les bêtes de charge et la cavalerie, serrées dans ces détroits, ne suivaient que sur une longue file, ils saisirent cette occasion pour fondre de plusieurs côtés sur cette arrière-garde. Il périt là grand nombre de Carthaginois, beaucoup moins cependant sous les coups des Barbares que par la difficulté des chemins. Ils y perdirent surtout beaucoup de chevaux et des bêtes de charge, qui dans ces défilés et sur ces rochers escarpés se soutenaient à peine et culbutaient au premier choc. Le plus grand désastre vint des chevaux blessés, qui tombaient dans ces sentiers étroits, et qui en roulant poussaient et renversaient les bêtes de charge et tout ce qui marchait derrière.
Hannibal, pour remédier à ce désordre, qui, par la perte de ses munitions, allait l'exposer au risque de ne pas trouver de salut, même dans la fuite, courut au secours des siens à la tête de, ceux qui pendant la nuit s'étaient rendus maîtres des hauteurs, et, tombant d'en haut sur les ennemis, il en tua un grand nombre, mais dans le tumulte et la confusion qu'augmentaient encore le choc et les cris des combattants, il perdit aussi beaucoup de monde. Malgré cela, la plus grande partie des Allobroges fut enfin défaite, et le reste réduit à prendre la fuite. Il fit ensuite passer ces défilés, quoique avec beaucoup de peine, à ce qui lui était resté de chevaux et de bêtes de charge, puis, se faisant suivre de ceux qui lui parurent le moins fatigués du combat, il alla attaquer la ville d'où les ennemis étaient venus fondre sur lui. Elle ne lui coûta pas beaucoup à prendre. Tous les habitants, dans l'espérance du butin qu'ils croyaient faire, l'avaient abandonnée. Il la trouva presque déserte. Cette conquête lui fut d'un grand avantage. Il tira de cette ville quantité de chevaux, de bêtes de charge et de prisonniers, et outre cela, du blé et de la viande pour deux ou trois jours, sans compter que par là il se fit craindre de ces montagnards, et leur ôta l'envie d'interrompre une autre fois sa marche.
Il campa dans cet endroit, et s'y reposa un jour entier. Le lendemain on continua de marcher. Pendant quelques jours la marche fut assez tranquille. Au quatrième voici un nouveau péril qui se présente ! Les peuples qui habitaient sur cette route, inventent une ruse pour le surprendre. Ils viennent au devant de lui, portant à la main des rameaux d'olivier et des couronnes sur la tête. C'est le signal de paix et d'amitié chez ces Barbares, comme le caducée chez les Grecs. Cela parut suspect à Hannibal. Il s'informa exactement quel était leur dessein, quel motif les amenait. Ils répondirent qu'ayant su qu'il avait pris une ville sur leurs voisins, et qu'il avait terrassé tous ceux qui avaient osé, lui tenir tête, ils venaient le prier de ne leur faire point de mal, et lui promettre de ne pas chercher à lui nuire, et, s'il doutait de leur bonne foi, qu'ils étaient prêts à donner des otages.
Hannibal hésita longtemps sur le parti qu'il devait prendre : d'un côté, en acceptant les offres de ces peuples, il y avait lieu d'espérer que cette condescendance les rendrait plus réservés et plus traitables ; de l'autre, en les rejetant, il était immanquable qu'il s'attirerait ces Barbares sur les bras. D'après ces deux raisons, il fit du moins semblant de consentir à les mettre au nombre de ses alliés. Aussitôt on lui amena des otages, on le fournit de bestiaux, on s'abandonna entièrement à lui sans aucune précaution, sans aucune marque de défiance. Hannibal, de son côté, se fiant tellement à leur bonne foi apparente, qu'il les prit pour guides dans les défilés qui restaient à franchir. Ils marchèrent donc à la tête des troupes pendant deux jours. Quand on fut entré dans un vallon, qui de tous côtés était fermé par des rochers inaccessibles, ces perfides, s'étant réunis, vinrent fondre sur l'arrière-garde d'Hannibal. Ce vallon eût été sans doute le tombeau de toute l'armée, si le général carthaginois, à qui il était resté quelque défiance et qui s'était précautionné contre la trahison n'eût mis à la tête les bagages avec la cavalerie, et les hommes pesamment armés à l'arrière-garde. Cette infanterie soutint l'effort des ennemis, et sans elle la perte eût été beaucoup plus grande. Mais, malgré ce secours, il périt là un grand nombre d'hommes, de chevaux et de bêtes de charge, car ces Barbares, avançant sur les hauteurs à mesure que les Carthaginois avançaient dans la vallée, tantôt roulaient et tantôt jetaient de grosses pierres qui répandirent tant de terreur parmi les troupes, qu'Hannibal fut obligé, avec la moitié de ses forces, de passer la nuit dans le voisinage d'un certain rocher blanc, séparé de sa cavalerie et de ses bêtes de somme, les protégeant pendant qu'elles défilaient avec peine au travers du ravin, ce qui dura toute la nuit. Le lendemain, les ennemis s'étant retirés, il rejoignit sa cavalerie et ses bêtes de somme, et s'avança vers la cime des Alpes. Dans cette route, il ne se rencontra plus de Barbares qui l'attaquassent en corps. Quelques pelotons seulement voltigeaient çà et là, et, se présentant tantôt à la queue, tantôt à la tête, enlevaient quelques bagages. Les éléphants lui furent alors d'un grand secours. C'était assez qu'ils parussent pour effrayer les ennemis et les mettre en fuite. Après neuf jours de marche, il arriva enfin au sommet des montagnes.  Il y demeura deux jours, tant pour faire reprendre haleine à ceux qui y étaient parvenus heureusement, que pour donner aux traîneurs le temps de rejoindre le gros de l'armée. Pendant ce séjour, on fut agréablement surpris de voir, contre toute espérance, paraître la plupart des chevaux et des bêtes de charge qui sur la route s'étaient débarrassés de leurs fardeaux, et qui, sur les traces de l'armée, étaient venus droit au camp.
 

CHAPITRE XI

Hannibal achève de passer les Alpes. - Difficultés qu'il eut à essuyer. - Pourquoi jusqu'ici Polybe a omis certaines choses qui cependant paraissaient essentielles à l'histoire. 

C'était le temps du coucher des Pléiades, et déjà la neige avait couvert le sommet des montagnes. Les soldats, consternés par le souvenir des maux qu'ils avaient soufferts, et ne se figurant qu'avec effroi ceux qu'ils avaient encore à endurer, semblaient perdre courage, Hannibal les assemble, et comme du haut des Alpes, qui semblent être la citadelle de l'Italie, on voit à découvert toutes ces vastes plaines que le Pô arrose de ses eaux, il se servit de ce beau spectacle, unique ressource qui lui restait, pour remettre ses soldats de leur frayeur. En même temps il leur montra du doigt le point où Rome était située, et leur rappela quelle était pour eux la bonne volonté des peuples, qui habitaient le pays qu'ils avaient sous les yeux. Le lendemain il lève le camp, et commence la descente des montagnes. A la vérité, il n'eut point ici d'ennemis à combattre, excepté ceux qui lui faisaient du mal à la dérobée, mais l'escarpement des lieux et la neige lui firent perdre presque autant de monde qu'il en avait perdu en montant. La descente était étroite, raide, et couverte de neige. Pour peu que l'on manquât le vrai chemin, l'on tombait dans des précipices affreux. Cependant le soldat endurci à ces sortes de périls, soutint encore courageusement celui-ci. Toutefois, lorsque les troupes arrivèrent à un certain endroit où il parut impossible aux éléphants ni aux chevaux de charge d'avancer, parce que le terrain déjà très raide dans l'espace de près de trois demi-stades, s'était éboulé davantage depuis très peu de temps, toute l'armée, remplie d'effroi, se livra de nouveau au désespoir. La première pensée qui vint à Hannibal fut de tourner cet endroit difficile, mais, la neige rendant tout autre passage impraticable, il fut obligé d'y renoncer. Ce qui arrivait était en effet une chose très rare et très singulière. Sur la neige de l'hiver précédent il en était tombé de nouvelle. Celle-ci, étant molle et peu épaisse, se laissait aisément pénétrer, mais quand elle eut été foulée, et que l'on atteignit celle de dessous qui était ferme, les pieds ne pouvant s'assurer, le soldat faisait autant de chutes que de pas, comme cela arrive à ceux qui marchent sur un terrain boueux à sa surface. Cet accident en produisait un autre plus fâcheux encore. Quand les soldats étaient tombés et qu'ils voulaient s'aider de leurs genoux ou s'accrocher à quelque chose pour se relever, ils entraînaient avec eux tout ce qu'ils avaient pris pour se retenir. Pour les bêtes de charge, après avoir cassé la glace en se relevant, elles restaient comme glacées elles-mêmes dans les trous qu'elles avaient creusés, sans pouvoir, sous le pesant fardeau qu'elles portaient, vaincre la dureté de la vieille neige. Il fallut donc chercher un autre expédient.
Hannibal prit le parti de camper à l'entrée du chemin dégradé. On enleva la neige, on se mit à l'ouvrage pour reconstruire le chemin le long du précipice. Ce travail fut poussé avec tant de vigueur, qu'au bout du jour où il avait été entrepris, les bêtes de charge et les chevaux descendirent sans beaucoup de peine. On les envoya aussitôt dans des pâturages, et l'on établit le camp dans la plaine, où il n'était pas tombé de neige, Hannibal fit travailler les Numides par détachements à la construction du chemin, et, après bien des fatigues, on réussit au bout de trois jours, avec beaucoup de peine, à faire passer les éléphants. Ils étaient exténués par la faim, car, quoique sur le penchant des Alpes il se trouve des deux côtés des arbres et des forêts, et que la terre y puisse être cultivée, il n'en est pas de même de leur cime et des lieux voisins. Couverts de neige pendant toutes les saisons, comment pourraient-ils rien produire ? L'armée descendit la dernière, et au troisième jour elle entra enfin dans la plaine, mais de bien inférieure en nombre à ce qu'elle était au sortir de l'Espagne. Sur la route elle avait beaucoup perdu de monde, soit dans les combats qu'il fallut soutenir, soit au passage des rivières. Les rochers et les défilés des Alpes lui avaient encore fait perdre un grand nombre de soldats, mais incomparablement plus de chevaux et de bêtes de charge. Il y avait cinq mois et demi qu'Hannibal était parti de la nouvelle Carthage, en comptant les quinze jours que lui avait coûtés le passage des Alpes, lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô et parmi les Insubriens, sans que la diminution de son année eût ralenti en rien de son audace. Cependant il ne lui restait plus que douze mille Africains et huit mille Espagnols d'infanterie, et six mille chevaux. C'est de lui-même que nous savons cette circonstance, qui a été gravée par son ordre sur une colonne près du promontoire Lacinium.
Du côté des Romains, Publius Scipion, qui, comme nous l'avons dit plus haut, avait envoyé en Espagne Cnéus son frère, et lui avait recommandé de tout tenter pour en chasser Hasdrubal, Scipion, dis-je, débarqua au port de Pise avec quelques troupes, dont il augmenta le nombre en passant par la Tyrrhénie, où il prit les légions qui, sous le commandement des préteurs, avaient été envoyées là pour faire la guerre aux Boïens. Avec cette armée, il vint aussi camper dans les plaines du Pô, pressé d'un ardent désir d'en venir aux mains avec le général carthaginois.
Mais laissons pour un moment ces deux chefs d'armée en Italie, où nous les avons amenés, et avant d'entamer le récit des combats qu'ils se sont livrés, justifions en peu de mots le silence que, nous avons gardé jusqu'ici sur certaines choses qui sont du domaine de l'histoire, car on ne manquera pas d'être en peine de savoir pourquoi, après m'être fort étendu sur plusieurs endroits de l'Afrique et de l'Espagne, je n'ai parlé ni du détroit que forment les colonnes d'Hercule, ni de la mer qui est au-delà, ni de ce qu'il y a de particulier sur cette mer, ni des îles Britanniques, ni de la manière de faire l'étain, ni de l'or ni de l'argent que l'Espagne produit, choses, cependant sur lesquelles les auteurs qui en ont écrit fort au long ne sont pas trop d'accord entre eux.
Il est vrai, je n'ai rien dit sur toutes ces matières. Ce n'est  pas que je les crusse étrangères à l'histoire, mais deux raisons m'ont détourné d'en parler. Premièrement, une narration interrompue par autant de digressions qu'il se serait présenté de sujets à traiter eût été rebutante, et aurait écarté le lecteur du but que je m'étais proposé. En second lieu, il m'a paru que toutes ces curiosités valaient bien la peine qu'on les traitât exprès et en particulier. Le temps et l'occasion viendront d'en dire tout ce que nous avons pu en découvrir de plus assuré. Que l'on ne soit donc pas surpris dans la suite, si, en parlant de quelques lieux, nous n'entrons pas dans le détail de certaines circonstances. Vouloir que partout et en toute occasion un historien s'arrête sur ces sortes de singularités, c'est ressembler à une espèce de friands qui, portant la main à tous les plats, ne savourent aucun morceau à loisir, et qui, par cette diversité de mets, nuisent plutôt à leur santé, qu'ils ne l'entretiennent et ne la fortifient. Il en est de même de ceux qui n'aiment l'histoire qu'autant qu'elle est parsemée de particularités détachées du sujet principal. Ils n'ont le loisir d'en goûter aucune comme elle doit être goûtée, et il ne leur en reste rien dont ils puissent faire usage.
Il faut cependant convenir que, de toutes les parties de l'histoire, il n'en est point qui ait plus besoin d'être traitée au long et avec quelque exactitude que ces particularités-là mêmes que nous avons cru devoir remettre à un autre temps. Entre plusieurs exemples que je pourrais citer, en voici un qui ne souffre pas de réplique. De tous les historiens qui ont décrit la situation et les propriétés des lieux qui sont aux extrémités de cette terre que nous habitons, il y en a très peu qui ne se soient souvent trompés. Or, on ne doit épargner aucun de ces historiens. Il faut les réfuter tous, non légèrement et en passant, mais en leur opposant des arguments solides et certains. On ferait cependant mal de les reprendre avec mépris et avec hauteur ; il est juste au contraire de les louer, en corrigeant les fautes que le peu de connaissance qu'ils avaient leur a fait commettre. Eux-mêmes, s'ils revenaient au monde, changeraient et redresseraient sur beaucoup de points leurs propres ouvrages. Dans le temps qu'ils vivaient, il était rare de trouver des Grecs qui s'intéressassent beaucoup à l'étude des lieux qui bornent la terre ; il n'était pas même possible d'en acquérir la connaissance. On ne pouvait alors se mettre sur mer sans s'exposer à une infinité de dangers. Les voyages sur terre étaient encore plus périlleux. Quelque nécessité ou quelque inclination qui vous conduisît dans ces lieux, vous n'en reveniez guère plus instruit. Comment examiner tout par ses yeux dans des endroits qui sont tout à fait barbares, où il ne règne qu'une solitude affreuse, où vous ne pouvez tirer aucun éclaircissement de la part de ceux qui les habitent, et dont le langage vous est inconnu ? Je suppose que quelqu'un eût surmonté tous ces obstacles, mais eût-il été assez raisonnable pour ne pas débiter des choses incroyables, pour se renfermer dans l'exacte vérité, pour ne raconter que ce qu'il aurait vu ? On ne serait donc pas équitable de relever avec aigreur des historiens, pour s'être quelquefois trompés ou pour avoir manqué de nous donner, sur les extrémités de la terre, des lumières qu'il n'était pas seulement difficile, mais même impossible qu'ils eussent eux-mêmes. Louons ces auteurs, admirons-les plutôt d'avoir été jusqu'à un certain point, et de nous avoir aidés à faire de nouvelles découvertes. Mais aujourd'hui que par la conquête de l'Asie par Alexandre, et celle de presque tout le reste du monde par les Romains, il n'est point d'endroit dans l'univers où l'on ne puisse aller par mer ou par terre, et que de grands hommes, déchargés du soin des affaires publiques et du commandement des armées, ont employé les moments de leur loisir à ces sortes de recherches, il faut que ce que nous en voulons dire soit beaucoup plus exact et plus assuré. Nous tâcherons aussi de nous acquitter de cette tâche dans cet ouvrage, lorsque l'occasion s'en présentera, et nous prierons alors nos lecteurs curieux de s'instruire, de nous donner toute leur attention. J'ose dire que je m'en suis rendu digne par les peines que je me suis données, et par les dangers. que j'ai courus, en voyageant dans l'Afrique, dans l'Espagne, dans les Gaules, et sur la mer extérieure dont tous ces pays sont environnés, pour corriger les fautes que les anciens avaient faites dans la description de ces lieux, et pour en procurer la connaissance aux Grecs. Mais terminons ici cette digression, et voyons les combats qui se livrent en Italie entre les Romains et les Carthaginois.
 

CHAPITRE XII

Etat de l'armée d'Hannibal après le passage des Alpes. - Prise de Turin. - Sempronius vient au secours de Scipion. -Hannibal dispose ses soldats au combat.

Hannibal, arrivé dans l'Italie avec l'armée que nous avons vue plus haut, campa au pied des Alpes, pour donner quelque repos à ses troupes. Elles en avaient un extrême besoin. Les fatigues qu'elles avaient essuyées à monter et à descendre par des chemins si difficiles, la disette de vivres, un délabrement affreux les rendaient presque méconnaissables. Il y en avait même un grand nombre que la faim et les travaux continuels avaient réduits au désespoir. On n'avait pu transporter entre des rochers autant de vivres qu'il en fallait pour une armée si nombreuse, et la plupart de ceux que l'on y avait transportés y étaient restés avec les bêtes de charge. Aussi, quoique Hannibal, après le passage du Rhône, eût avec lui trente-huit mille hommes de pied et plus de huit mille chevaux, quand il eut passé les monts, il n'avait guère que la moitié de cette armée, et cette moitié était si changée par les fatigues qu'elle avait essuyées, qu'on l'aurait prise pour une troupe de sauvages.
Le premier soin qu'eut alors Hannibal fut de relever leur courage, et de leur fournir de quoi réparer leurs forces et celles des chevaux. Lorsqu'il les vit en bon état, il tâcha d'abord d'engager les peuples du territoire de Turin, peuples situés au pied des Alpes, et qui étaient en guerre avec les Insubriens, à faire alliance avec lui. Ne pouvant par ses exhortations vaincre leur défiance, il alla camper devant la principale de leurs villes, l'emporta en trois jours, et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui avaient été opposés. Cette expédition jeta une si grande terreur parmi les Barbares voisins, qu'ils vinrent tous d'eux-mêmes se rendre à discrétion. Les autres Gaulois qui habitaient ces plaines auraient bien souhaité se joindre à Hannibal, selon le projet qu'ils en avaient d'abord formé, mais comme les légions romaines étaient déjà sorties du pays, et avaient évité les embuscades qui leur avaient été dressées, ils aimèrent mieux se tenir en repos, et d'ailleurs il y en avait parmi eux qui étaient obligés de prendre les armes pour les Romains. Hannibal alors jugea qu'il n'y avait point de temps à perdre, et qu'il fallait avancer dans le pays, et hasarder quelque exploit qui pût établir la confiance parmi les peuples qui auraient envie de prendre parti en sa faveur. Il était tout occupé de ce projet, lorsqu'il eut avis que Publius avait déjà passé le Pô avec son armée, et qu'il était proche. Il n'y avait que peu de jours qu'il avait laissé ce consul aux bords du Rhône. La route depuis Marseille jusque dans la Thyrrhénie est longue et difficile à tenir, et depuis la mer de Thyrrhénie jusqu'aux Alpes en traversant l'Italie, c'est une marche très longue et très pénible pour une armée. Cependant, comme cette nouvelle se confirmait de plus en plus, il fut étonné que Publius eût entrepris cette route, et l'eût faite avec tant de diligence. Publius fut dans le même étonnement à l'égard d'Hannibal. Il croyait d'abord que ce grand capitaine n'oser