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CHAPITRE
I
Récapitulation
du livre précédent. - Mort d'Hamilcar ; Hasdrubal lui succède dans le
commandement des armes. - Siège de Médion par les Etoliens. - Combat entre
les Etoliens et les Illyriens. - Puissance de la fortune. Mort d'Agron, roi
des Illyriens. - Teuta, sa femme lui succède. - Phénice livrée par les
Gaulois aux Illyriens, et remise en liberté par les Etoliens et les Achéens.
- Imprudence des Épirotes.
On
a vu, dans le livre précédent en quel temps les Romains, après s'être établis
dans l'Italie, pensèrent à établir leurs conquêtes au dehors ; comment ils
passèrent en Sicile, et pourquoi ils eurent, au sujet de cette île, la
guerre avec les Carthaginois ; et comment ils commencèrent à se faire des
armées navales, et ce qui se passa dans ces deux états
pendant tout le cours de cette guerre, qui chassa les Carthaginois de
la Sicile et la soumit toute aux Romains, à l'exception du pays qui obéissait
à Hiéron. On a vu encore comment s'est allumée la guerre entre les troupes
étrangères et la République de Carthage ; jusqu'où les premiers ont porté
leurs excès, et ce qu'ont produit les différents événements de cette
horrible révolte jusqu'à la victoire, qui extermina la plupart des séditieux
et fit rentrer les autres dans leur devoir. Passons maintenant à ce qui s'est
fait ensuite passé, sans nous écarter de la brièveté que nous nous sommes
d'abord proposée.
La guerre d'Afrique terminée, les Carthaginois envoyèrent en Espagne une armée
sous la conduite d'Hamilcar. Celui-ci partit avec Hannibal son fils, âgé
pour lors de neuf ans, traversa le détroit formé par les colonnes d'Hercule,
et rétablit dans l'Espagne les affaires de sa République. Pendant neuf ans
qu'il resta dans ce pays, il soumit à Carthage un grand nombre de peuples,
les uns par les armes, les autres par les négociations ; enfin il finit ses
jours d'une manière digne de ses premiers exploits, les armes à la main et
sur un champ de bataille, où, ayant en tête une armée très nombreuse et très
aguerrie, il fit des prodiges de courage et de valeur. Les Carthaginois donnèrent
ensuite le commandement à Hasdrubal, parent d'Hamilcar, et commandant des galères.
Ce fut vers ce temps-là que les Romains passèrent pour la première fois
dans l'Illyrie. Cette expédition doit être considérée avec soin, si l'on
veut entrer dans notre projet et connaître bien les progrès et l'établissement
de la domination des Romains. Voici donc pourquoi ils prirent cette résolution
: Agron, roi d'Illyrie, et fils de Pleurate, avait sur terre et sur mer de
plus grandes armées qu'eussent jamais eues ses prédécesseurs. A force
d'argent, Demetrius, père de Philippe, avait gagné sur ce roi qu'il
porterait du secours aux Médioniens, que les Etoliens assiégeaient pour se
venger de ce qu'ils avaient refusé de les associer à leur République. Pour
cela, ils avaient levé une puissante armée, et, s'étant allés camper tout
autour de la ville, ils employèrent pour la réduire toutes sortes de
machines. Déjà Médion était aux dernières extrémités, et les assiégés
semblaient chaque jour devoir se rendre, lorsque le préteur des Etoliens,
voyant son temps prêt à expirer, dit à ses troupes, qu'ayant essuyé toutes
les fatigues et tous les périls du siège, il était en droit de demander
qu'après que la ville serait emportée, on lui confiât le soin du butin, et
qu'on lui accordât l'inscription des armes. Quelques-uns, mais surtout ceux
qui aspiraient à la même distinction, se récrièrent sur cette demande, et
détournèrent les soldats de rien décider là-dessus avant que la fortune fît
connaître à qui cette faveur serait due. Il fut cependant réglé que le
nouveau préteur, qui prendrait la ville, partagerait avec son prédécesseur
le soin du butin et l'inscription des armes
Le lendemain de cette décision, jour auquel le nouveau préteur devait être
élu et entrer en charge, selon la coutume des Etoliens, arrivent, pendant la
nuit, proche de Médion, cent bâtiments portant cinq mille Illyriens, qui, débarquant
sans bruit au point du jour, et s'étant rangés en bataille à leur manière,
s'en vont, partagés en petites colonnes, droit au camp des Etoliens. Ceux-ci
furent d'abord frappés d'une descente si subite et si hardie; mais ils ne
rabattirent pour cela rien de leur ancienne fierté : ils comptaient sur le
nombre et la valeur de leurs troupes, et firent bonne contenance. Ce qu'ils
avaient d'infanterie pesamment armée et de cavalerie (et ils avaient beaucoup
de l'une et de l'autre), ils le mirent en bataille dans la plaine à la tête
du camp. Il y avait là quelques postes élevés et avantageux ; ils les
firent occuper par une partie de la cavalerie et des soldats armés à la légère.
Mais ceux-ci ne purent tenir contre les Illyriens, qui, au premier choc, les
accablèrent de leur nombre et de leur pesanteur, et menèrent battant la
cavalerie jusqu'aux soldats pesamment armés des Etoliens. Fondant ensuite des
hauteurs sur les troupes rangées dans la plaine, ils les renversèrent avec
d'autant plus de facilité, que les Médioniens firent en même temps sur
elles une vigoureuse sortie. Il en resta une grande partie sur le champ de
bataille ; mais on fit un plus grand nombre de prisonniers, et on se rendit maître
des armes et de tout le bagage. Les Illyriens, après avoir exécuté l'ordre
de leur roi, chargèrent le butin sur leurs bâtiments, et reprirent la route
de leur pays. Ainsi fut sauvée Médion, lorsqu'elle s'y attendait le moins.
On convoqua ensuite une assemblée des citoyens, où l'on discuta, entre
autres choses, l'affaire de l'inscription des armes, et on y régla que l'on
suivrait la loi que les Etoliens venaient d'établir, en sorte que
l'inscription des armes serait commune et au préteur qui était actuellement
en charge, et à ceux qui le seraient dans la suite. La fortune montre bien
ici quel est son pouvoir sur les choses humaines, en favorisant tellement les
Médioniens, qu'ils couvrent leurs ennemis de la même infamie dont ils
s'attendaient à être eux-mêmes couverts ; et la défaite inopinée des
Etoliens nous apprend que l'on ne doit pas délibérer sur l'avenir, comme
s'il était déjà présent ; qu'il ne faut point compter par avance sur des
choses qui peuvent encore changer, et qu'étant hommes, nous devons, en toute
occasion, mais surtout dans la guerre, nous attendre à quelque événement
que nous n'aurons pu prévoir.
Au retour de la flotte, Agron, s'étant fait faire, par les chefs, le récit
du combat, fut dans une joie extrême d'avoir rabaissé la fierté des
Etoliens : mais s'étant adonné au vin et à d'autres plaisirs semblables, il
y gagna une pleurésie qui le mit en peu de jours au tombeau.
Le royaume passa entre les mains de Teuta sa femme, qui confia à ses amis
l'administration des affaires. Cette reine, suivant les habitudes de légèreté
de son sexe, ne pensait qu'à la victoire que ses sujets venaient de
remporter. Sans égard pour les états voisins, elle permit d'abord à ses
sujets de se livrer à la piraterie. Ensuite, ayant équipé une flotte, et
levé une armée aussi nombreuse que la première, elle exerça de côté et
d'autre, par ses généraux, toutes sortes d'hostilités.
Les Éléens et les Messéniens furent les premiers à s'en ressentir. Jamais
ces deux pays n'étaient en repos ni en sûreté contre les Illyriens, parce
que, la côte étant fort étendue, et les villes dont ils dépendent, bien
avant dans les terres, les secours qu'ils en pouvaient tirer étaient trop
faibles et trop lents pour empêcher la descente des Illyriens, qui par cette
raison fondaient sur eux sans crainte, et mettaient tout au pillage. Ils
avaient poussé un jour jusqu'à Phénice, ville d'Épire, pour y chercher des
vivres. Là, s'abouchant avec des Gaulois qui y étaient en garnison, à la
solde des Épirotes, au nombre d'environ huit cents, ils prirent avec eux des
mesures pour se rendre maîtres de la ville. Les Gaulois donnent les mains au
complot ; les Illyriens font une descente, emportent la ville d'assaut, et
s'emparent de tout ce qu'ils y trouvent. À cette nouvelle les Épirotes se
mettent sous les armes. Arrivés à Phénice, ils campent devant la ville,
ayant devant eux la rivière, et pour être plus en sûreté ils enlèvent les
planches du pont qui était dessus. Sur l'avis qu'ils reçoivent ensuite que
Skerdilaïde arrivait par terre à la tête de cinq mille Illyriens, qu'il
faisait filer par les détroits qui sont proche d'Antigonée, ils envoient un
détachement à la garde de cette ville, et du reste se tranquillisent, font
bonne chère aux dépens du pays, et ne s'embarrassent pas du service du camp.
Les Illyriens, avertis que les Épirotes avaient divisé leurs forces et que
le service se faisait avec nonchalance, partent de nuit, jettent des planches
sur le pont, passent dessus, puis, s'emparant d'un poste avantageux, ils
demeurent là jusqu'au jour. Alors on se met de part et d'autre en bataille
devant la ville. Les Épirotes sont défaits. On en tua un grand nombre;
beaucoup plus furent faits prisonniers; le reste se sauva chez les Atintanes.
Après cette défaite, ne voyant plus chez eux-mêmes de quoi se soutenir, ils
députèrent aux Etoliens et aux Achéens pour les supplier de venir à leurs
secours. Ces peuples touchés de compassion se mettent en marche, et vont à Hélicranon
; là se rendent aussi les Illyriens qu'avait amenés Skerdilaïde, et qui s'étaient
emparés de Phénice. Ils se postent auprès des Etoliens et des Achéens,
dans le dessein de leur donner bataille. Mais outre que le terrain était désavantageux,
ils reçurent de Teuta des lettres qui les obligeaient de revenir incessamment
dans l'Illyrie, parce qu'une partie de ce royaume s'était tournée du côté
des Dardaniens. Ainsi, après avoir ravagé l'Épire, ils firent une trêve
avec les Épirotes, leur rendirent, avec la ville de Phénice, ce qu'ils
avaient pris sur eux d'hommes libres, pour une somme d'argent, et ayant chargé
sur des barques les esclaves et le reste de leur bagage, les uns se mirent en
mer, les autres, que Skerdilaïde avait amenés, s'en retournèrent à pied
par les défilés d'Antigonée. Cette expédition répandit une extrême
frayeur parmi les Grecs qui habitaient le long de la côte. Auparavant ils
craignaient pour leurs campagnes, mais depuis que Phénice, la ville de toute
l'Épire la plus forte et la plus puissante, avait passé sous d'autres lois
d'une façon si extraordinaire, ils crurent qu'il n'y avait plus de sûreté
ni pour eux-mêmes ni pour leurs villes.
Les Épirotes remis en liberté, loin de se venger des Illyriens, ou de
marquer leur reconnaissance aux états qui les avaient secourus, envoyèrent
des ambassadeurs à Teuta, et de concert avec les Acarnaniens, firent alliance
avec cette reine, alliance en vertu de laquelle ils prirent dans la suite les
intérêts des Illyriens contre les deux peuples qui les en avaient délivrés
; aussi grossièrement ingrats à l'égard de leurs bienfaiteurs qu'ils
avaient auparavant été peu habiles à se conserver Phénice ! Que nous
tombions quelquefois dans des malheurs que nous n'avons pu ni prévoir ni éviter,
c'est une suite de l'humanité ; nous n'en sommes pas responsables ; on en
rejette la faute ou sur la fortune, ou sur quelque trahison ; mais quand le péril
est évident et que l'on n'y tombe que faute de jugement et de prudence, alors
on ne doit s'en prendre qu'à soi-même. Un revers de fortune attendrit, est
excusé, attire du secours ; une sottise, une grossière imprudence, ne méritent
de la part des gens sages que de l'indignation et des reproches. C'est aussi
la justice que les Grecs rendirent aux Épirotes. Sachant que les Gaulois
passaient communément pour suspects, pouvaient-ils sans témérité leur
confier en garde une ville riche, puissante et qui par mille endroits excitait
leur cupidité ? Pourquoi ne se pas défier d'un corps de troupes chassé de
son pays par sa propre nation, pour les perfidies qu'ils avaient faites à
leurs amis et leurs parents, dont plus de trois mille hommes, reçus ensuite
par les Carthaginois qui étaient alors en guerre, avaient pris occasion d'un
soulèvement des soldats contre les chefs au sujet de la solde, pour piller
Agrigente, où ils avaient été mis pour la garder ; qui jetés ensuite dans
Éryce pour la défendre contre les Romains qui l'assiégeaient, après avoir
inutilement tenté de la leur livrer par trahison, s'étaient venus rendre
dans leur camp; qui, jetés ensuite dans Éryce sur leur bonne foi par les
Romains, avaient pillé le temple de Vénus Érycine ; qui enfin aussitôt après
la guerre de Sicile, connus par les Romains pour des traîtres et des
perfides, avaient été dépouillés de leurs armes, mis sur des vaisseaux et
chassés de toute l'Italie ? Après cela était-il de la prudence, de confier
à des gens de cette trempe la garde d'une république et d'une ville très
puissante ? Et les Épirotes ne furent-ils pas bien les artisans de leurs
malheurs ? cette imprudence valait la peine d'être remarquée : elle
apprendra qu'en bonne politique, il ne faut jamais introduire une trop forte
garnison, surtout lorsqu'elle est composée d'étrangers et de Barbares.
CHAPITRE
II
Plaintes
portées au sénat romain contre les Illyriens. Succès de l'ambassade envoyée
de sa part à Teuta, leur reine - Les Illyriens entrent par surprise dans Épidamne,
et en sont chassés. - Combat naval auprès de
Paxès, et prise de Corcyre pas les Illyriens. -Descente des Romains
dans l'Illyrie. - Exploits de Fulvius, et de Posthumius, consuls romains.-
Traité de paix entre eux et la reine.
Longtemps
avant la prise de Phénice, les Illyriens avaient assez souvent inquiété
ceux qui par mer venaient d'Italie. Mais pendant, leur séjour dans cette
ville, il s'en détacha de la flotte plusieurs, qui courant sus aux marchands,
pillaient, tuaient et emmenaient des prisonniers D'abord le sénat ne fit pas
grand compte des plaintes qu'on lui portait contre ces pirates ; mais alors,
ces plaintes devenant plus fréquentes, il envoya en Illyrie Caïus et Lucius
Coruncanius pour s'assurer des faits. Quand Teuta vit, au retour de ses
vaisseaux, le nombre et la beauté des effets qu'ils avaient apportés de Phénice,
ville alors la plus riche et la plus florissante de l'Épire, cela ne fit que
redoubler la passion qu'elle avait de s'enrichir des dépouilles des Grecs.
Les troubles intestins dont son propre royaume était agité, la retinrent un
peu de temps ; mais dès. qu'elle eut ramené à leur devoir deux de ses
sujets qui s'étaient révoltés, elle mit le siège devant Issa, la seule
ville qui refusât de la reconnaître.
Ce fut alors qu'arrivèrent les ambassadeurs romains. Dans l'audience qu'on
leur donna, ils se plaignirent des torts que leurs marchands avaient soufferts
de la part des corsaires illyriens. La reine les laissa parler sans les
interrompre, affectant des airs de hauteur et de fierté. Quand ils eurent
fini, sa réponse fut qu'elle tâcherait d'empêcher que leur République n'eût
dans la suite sujet de se plaindre de son royaume en général ; mais que ce
n'était pas la coutume des rois d'Illyrie de défendre à leurs sujets
d'aller en course pour leur utilité particulière. A ce mot le feu monte à
la tête au plus jeune des ambassadeurs, et avec une liberté à qui il ne
manquait que d'avoir été prise à propos : « Chez nous, madame,
dit-il, une de nos plus belles
coutumes, c'est de venger en commun les torts
faits aux particuliers ; et nous ferons, s'il plaît aux dieux en sorte
que vous vous portiez bientôt de vous-même à réformer les coutumes des
rois illyriens. » La reine prit cette réponse en femme, c'est-à-dire
en très mauvaise part.
Elle en fut tellement irritée, que, sans égard pour le droit des gens, elle
fit poursuivre les ambassadeurs et tuer celui qui l'avait offensée. Là-dessus
les Romains font des préparatifs de guerre, lèvent des troupes et équipent
une flotte.
Au commencement du printemps, Teuta, ayant fait construire un plus grand
nombre de bâtiments qu'auparavant, envoya encore porter la destruction dans
la Grèce. Une partie passa à Corcyre, les autres allèrent mouiller à Épidamne,
sous prétexte d'y prendre de l'eau et des vivres, mais en fait, dans le
dessein de surprendre la ville. Les Épidamniens les laissèrent entrer
imprudemment et sans précaution ; ils abordent les habits relevés, un pot
dans la main comme pour prendre de l'eau, et un poignard dans le pot. Ils égorgent
la garde de la porte, et se rendent bientôt maîtres de l'entrée. Alors des
renforts accoururent promptement de leurs vaisseaux, selon le projet qui avait
été pris, et avec ces nouvelles forces il leur fut aisé de s'emparer de la
plus grande partie des murailles. Mais les habitants, quoique pris à
l'improviste, se défendirent avec tant de vigueur, que les Illyriens, après
avoir longtemps disputé le terrain, furent obligés de se retirer. La négligence
des Épidamniens, dans cette occasion, pensa leur coûter leur propre patrie ;
leur courage, en les tirant du danger, leur apprit à être plus vigilants et
plus attentifs à l'avenir.
Les Illyriens repoussés mirent aussitôt à la voile, et ayant joint ceux qui
les devançaient, ils cinglèrent droit à Corcyre, y firent une descente, et
entreprirent d'assiéger cette ville. L'épouvante fut grande parmi les
citoyens, qui, ne se croyant pas en état de résister et de se soutenir par
eux-mêmes, envoyèrent implorer l'assistance des Achéens et des Etoliens. Il
s'y trouva en même temps des ambassadeurs de la part des Apolloniates et des
Épidamniens, qui priaient instamment qu'on les secourût, et qu'on ne souffrît
point qu'ils fussent chassés de leur pays par les Illyriens. Ces demandes
furent favorablement écoutées : les Achéens avaient sept vaisseaux de
guerre ; on les équipa de tout point, et l'on se mit en mer. On comptait bien
faire lever le siège de Corcyre ; mais les Illyriens ayant reçu des
Acarniens sept vaisseaux, en vertu de l'alliance qu'ils avaient faite avec
eux, vinrent au-devant des Achéens et leur livrèrent bataille auprès de
Paxos. Les Acarnaniens avaient en tête les Achéens, et de ce côté-là le
combat fut égal ; on se retira de part et d'autre sans s'être fait d'autre
mal que quelques blessures. Pour les Illyriens, ayant lié leurs vaisseaux
quatre à quatre, ils approchèrent des ennemis. D'abord il ne semblait pas
qu'ils se souciassent fort de se défendre. Ils prêtaient même le flanc,
comme pour aider aux ennemis à les battre. Mais quand on se fut joint,
l'embarras des ennemis ne fut pas médiocre, accrochés qu'ils étaient par
ces vaisseaux liés ensemble et suspendus aux éperons des leurs. Alors les
Illyriens sautent dessus les ponts des Achéens, et les accablent de leur
grand nombre. Ils prirent quatre galères à quatre rangs, et en coulèrent à
fond une de cinq rangs avec tout l'équipage. Sur celle-ci était un Cérynien
nommé Mucus, qui, jusqu'à cette fatale journée, s'était acquitté envers
la République de tous les devoirs d'un excellent citoyen. Ceux qui avaient eu
affaire aux Acarnaniens, voyant que les Illyriens avaient le dessus, cherchèrent
leur salut dans la légèreté de leurs vaisseaux, et poussés par un vent
frais, arrivèrent chez eux sans courir de risque. Cette victoire enfla
beaucoup le courage des Illyriens, mais autant elle leur donna de facilité à
continuer le siège de Corcyre, autant elle ôta aux assiégés toute espérance
de le soutenir avec succès. Ils tinrent ferme quelques jours, mais enfin ils
s'accommodèrent et reçurent garnison, et avec cette garnison Demetrius de
Pharès. Après quoi les Illyriens retournèrent à Épidamne, et en,
reprirent le siège.
C'était alors à Rome le temps d'élire les consuls. Gaius Fulvius, ayant été
choisi, eut le commandement de l'armée navale, qui était de deux cents
vaisseaux, et Aulus Posthumius, son collègue, celui de l'arme de terre. Caïus
voulait d'abord cingler droit à Corcyre, croyant y arriver à temps pour
donner du secours ; mais quoique la ville se fût rendue, il ne laissa pas de
suivre son premier dessein, tant pour connaître au juste ce qui s'y était
passé, que pour s'assurer de ce
qui avait été mandé à Rome par Demetrius, qui, ayant été desservi auprès
de Teuta, et craignant son ressentiment, avait fait dire aux Romains qu'il
leur livrerait Corcyre et tout ce qui était en sa disposition.
Les Romains débarquent dans l'île, et y sont bien reçus. De l'avis de
Demetrius, on leur abandonne la garnison illyrienne, et on se rend à eux à
discrétion, dans la pensée que c'était l'unique moyen de se mettre à
couvert pour toujours des insultes des Illyriens. De Corcyre, Caïus fait
voile vers Apollonie, emmenant avec lui Demetrius, pour exécuter d'après ses
avis tout ce qui lui restait à faire. En même temps Posthumius part de
Brindes, et traverse la mer avec son armée de terre, composée de vingt mille
hommes de pied et de deux mille chevaux. A peine les deux consuls paraissent
ensemble devant Apollonie, que les habitants les reçoivent à bras ouverts,
et se rangent sous leurs lois. De là, sur la nouvelle que les Illyriens assiégeaient
Épidamne, ils prennent la route de cette ville, et, au bruit qu'ils
approchent, les Illyriens lèvent tumultueusement le siège, et prennent la
fuite. Les Épidamniens, une fois pris sous leur protection, ils pénètrent
dans l'Illyrie, et rangent à la raison les Ardyéens. Là se trouvent des députés
de plusieurs peuples, entre autres des Parthéniens et des Atintanes qui les
reconnaissent pour leurs maîtres. Ensuite ils marchent à Issa, qui était
aussi assiégée par les Illyriens, font lever le siège, et reçoivent les
Isséens dans leur alliance. Le long de la côte ils emportèrent d'assaut
quelques villes d'Illyrie; entre autres Nytrie, où ils perdirent beaucoup de
soldats, quelques tribuns et le questeur. Ils y prirent vingt brigantins qui
emportaient du pays un gros butin. Des assiégeants d'Issa, les uns, en considération
de Demetrius, furent ménagés, et demeurèrent dans l'île de Pharos ; tous
les autres furent dispersés, et se retirèrent à Arbon. Pour Teuta, elle se
sauva avec un très petit nombre des siens à Rizon , petite place propre à
la mettre en sûreté, éloignée de la mer, sur la rivière qui porte le même
nom que la ville.
Les Romains ayant ainsi augmenté dans l'Illyrie le nombre des sujets de
Demetrius, et étendu plus loin sa domination, se retirèrent à Épidamne
avec leur flotte et leur armée de terre.
Caïus ramena à Rome la plus grande partie des deux armées, et Posthumius,
ayant ramassé quarante vaisseaux, et levé une armée sur plusieurs villes
des environs, prit là ses quartiers d'hiver pour pouvoir protéger les Ardyéens
et les autres peuples qui s'étaient mis sous la sauvegarde des Romains.
Le printemps venu, il vint à Rome des ambassadeurs de la part de Teuta,
lesquels, au nom de leur maîtresse, proposèrent ces conditions de paix :
quelle paierait le tribut qui lui avait été imposé ; qu'à ,l'exception de
peu de places, elle céderait toute l'Illyrie, et ce qui était de plus
d'importance, surtout par rapport aux Grecs, qu'au-delà du Lisse, elle ne
pourrait mettre sur mer que deux brigantins sans armes. Ces conditions acceptées,
Posthumius envoya des députés chez les Etoliens et les Achéens qui leur
firent connaître pourquoi les Romains avaient entrepris cette guerre et passé
dans l'Illyrie. Ils racontèrent ce qui s'y était fait, ils lurent le traité
de paix conclu avec les Illyriens, et retournèrent ensuite à Corcyre, très
contents du bon accueil qu'on leur avait fait chez ces deux nations. En effet,
ce traité dont ils avaient apporté la nouvelle, délivrait les Grecs d'une
grande crainte ; car ce n'était pas seulement contre quelques parties de la
Grèce que les Illyriens se déclaraient ; ils étaient ennemis de toute la Grèce.
Tel fut le premier passage des armées romaines dans I'Illyrie, et la première
alliance qui se fit par ambassades entre les Grecs et le peuple romain. Depuis
ce temps-là, il y eut encore des ambassadeurs envoyés de Rome à Corinthe et
à Athènes, et ce fut alors pour la première fois que les Corinthiens reçurent
les Romains dans les combats isthmiques. Revenons maintenant aux affaires
d'Espagne que nous avons laissées.
CHAPITRE
III
Construction
de Carthage-la-Neuve par Hasdrubal. Traité des Romains avec ce grand
capitaine. - Abrégé de l'histoire des Gaulois. - Description de la partie de
l'Italie qu'ils occupaient.
Hasdrubal,
revêtu du commandement des armées, se fit beaucoup d'honneur dans cette
dignité par son intelligence et par sa conduite. Entre les services qu'il
rendit à l'état, un des plus importants, et qui contribua le plus à étendre
la puissance de sa république, fut la construction d'une ville, que
quelques-uns appellent Carthage, et les autres Ville Neuve, ville dans la
situation la plus heureuse, soit pour les affaires d'Espagne, soit pour celles
de l'Afrique. Nous aurons ailleurs une occasion plus favorable de décrire
cette situation et les avantages que ces deux pays en peuvent tirer. Les
grandes conquêtes qu'Hasdrubal avait déjà faites, et le degré de puissance
où il était parvenu, firent prendre aux Romains la résolution de penser sérieusement
à ce qui se passait en Espagne. Ils se trouvèrent coupables de s'être
endormis sur l'accroissement de la domination des Carthaginois, et songèrent
tout de bon à réparer cette faute.
Ils n'osèrent pourtant alors ni leur prescrire des lois trop dures, ni
prendre les armes contre eux; ils avaient assez à faire de se tenir en garde
contre les Gaulois, dont ils étaient menacés, et que l'on attendait presque
de jour en jour. Il leur parut qu'il était plus à propos d'user de douceur
avec Hasdrubal, jusqu'à ce que par une bataille ils se fussent débarrassés
des Gaulois, ennemis qui n'épiaient que l'occasion de leur nuire, et dont il
fallait nécessairement qu'ils se défissent, non seulement pour se rendre maîtres
de l'Italie, mais encore pour demeurer paisibles dans leur propre patrie. Ils
envoyèrent donc des ambassadeurs à Hasdrubal , et dans le traité qu'ils
firent avec lui, sans faire mention du reste de l'Espagne, ils exigeaient
seulement qu'il ne portât pas la guerre au-delà de l'Èbre : ces conditions
acceptées, ils tournèrent toutes leurs forces contre les Gaulois.
A propos de ce peuple, nous ne ferons pas mal d'en donner ici l'histoire en
raccourci, et de la reprendre au temps où il s'était emparé d'une partie de
l'Italie : le dessein que je me suis proposé dans mes deux premiers livres, réclame
cette esquisse. D'ailleurs, outre que cette histoire est digne d'être connue
et transmise à la postérité, elle est encore nécessaire pour connaître
quel pays Hannibal eut la hardiesse de traverser, et à quels peuples il osa
se fier, lorsqu'il forma le projet de renverser l'empire romain. Mais montrons
d'abord quel est, et comment est situé, par rapport au reste de l'Italie, le
terrain que les Gaulois occupaient ; cette description aidera beaucoup à
faire concevoir ce qu'il y aura de remarquable dans les actions qui s'y sont
passées.
Toute l'Italie forme un triangle, dont l'un des côtés, qui est à
l’orient, est terminé par la mer d'Ionie et le golfe Adriatique qui lui est
adjacent, et l'autre, qui est au midi et à l'occident, par la mer de Sicile
et celle de Tyrrhénie. Ces deux côtés, se joignant ensemble, font la pointe
du triangle, et cette pointe, c'est ce promontoire d'Italie qu'on appelle
Cocinthe, et qui sépare la mer d'Ionie de celle de Sicile. Au troisième côté,
qui regarde le septentrion et le milieu des terres, sont les Alpes, chaîne de
montagne qui, depuis Marseille et les lieux qui sont au-dessus de la mer de
Sardaigne, s'étend sans interruption jusqu'à l'extrémité de la mer
Adriatique, à l'exception d'un petit terrain où elles finissent, avant que
de se joindre à cette mer. C'est du pied de ces montagnes, qui doivent être
regardées comme la hase du triangle, et du côté du midi, que commencent ces
plaines dont nous avons à parler, plaines situées dans la partie
septentrionale de l'Italie, et qui par leur fertilité et leur étendue
surpassent tout ce que l'histoire nous a jamais appris d'aucun pays de
l'Europe. Elles sont aussi en forme de triangle. La jonction des Apennins et
des Alpes auprès de la mer de Sardaigne, au dessus de Marseille, fait la
pointe du triangle. Les Alpes bornent le côté du septentrion à la longueur
de 2,200 stades, et au midi sont les Apennins qui s'étendent à 5,600. La
base de ce triangle est la côte du golfe Adriatique, et cette côte, qui s'étend
depuis Séna jusqu'à l'extrémité du golfe, est longue de plus de 2,500
stades, en sorte que ces plaines ne renferment guère moins de 10,000 stades
dans leur circonférence.
Pour la fertilité du pays, il n'est pas facile de l'exprimer. On y recueille
uni si grande abondance de grains, que nous avons vu le médimne de froment,
mesure de Sicile, à quatre oboles , et le médimne d'orge à deux. Le métrète
de vin s'y donne pour une égale mesure d'orge. Le mil et le panis y croissent
à foison ; les chênes répandus çà et là fournissent une si grande
quantité de glands, que, quoiqu'en Italie on tue beaucoup de porcs, tant pour
la vie ordinaire que pour les provisions de guerre, cependant la plus grande
partie se tire de ces plaines. Enfin les besoins de la vie y sont à si bon
marché, que les voyageurs, dans les hôtelleries, ne demandent pas ce que
leur coûtera chaque chose en particulier, mais combien il en coûte par tête
; et ils en sont souvent quittes pour un demi-as, qui ne fait que la quatrième
partie d'une obole, rarement il en coûte davantage, quoiqu'on y donne
suffisamment tout ce qui y est nécessaire. Je ne dis rien du nombre d'hommes
dont ce pays est peuplé, ni de la grandeur et de la beauté de leur corps, ni
de leur courage dans les actions de la guerre ; on en doit juger par ce qu'ils
ont fait. Les deux côtés des Alpes, dont l'un regarde le Rhône et le
septentrion, et l'autre les campagnes dont nous venons de parler, ces deux côtés,
dis-je, sont habités, le premier par les Gaulois transalpins, et le second
par les Taurisques, les Agones et plusieurs autres sortes de Barbares. Ces
Transalpins ne sont point une nation différente des Gaulois ; ils ne sont
ainsi appelés, que parce qu'ils demeurent au-delà des Alpes. Au reste, quand
je dis que ces deux côtés sont habités ; je ne parle que des lieux bas et
des douces collines ; car pour les sommets de ces montagnes, personne, jusqu'à
présent, n'y a fixé son habitation ; la difficulté d'y monter, et les
neiges dont ils sont toujours couverts les rendent inhabitables. Tout le pays,
depuis le commencement de l'Apennin, au dessus de Marseille, et sa jonction
avec les Alpes, tant du côté de la mer de Tyrrhénie jusqu'à Pise, qui est
la première ville de l'Étrurie au couchant que du côté des plaines
jusqu’aux Arretins, tout ce pays, dis-je, est habité par les Liguriens;
au-delà sont les Tyrrhéniens ; et après eux les Ombriens, qui occupent les
deux versants de l'Apennin, après lesquels cette chaîne de montagnes, qui
est éloignée de la mer Adriatique d'environ 500 stades, se courbant vers la
droite, quitte les plaines, et, traversant par le milieu tout le reste de
l'Italie, va gagner la mer de Sicile. Ces plaines, dont l'Apennin s'écarte,
s'étendent jusqu'à la mer et à la ville de Séna.
Le Pô, que les poètes ont tant célébré sous le nom d'Éridan, prend sa
source dans les Alpes, à la pointe du dernier triangle dont nous avons parlé
; il prend d'abord son cours vers le midi, et se répand dans les plaines ;
mais à peine y est-il entré, qu'il se détourne du côté du levant, et va,
par deux embouchures, se jeter dans la mer Adriatique. Il se partage dans la
plaine, mais de telle sorte, que le bras le plus gros est celui qui coule vers
les Alpes et la mer Adriatique. Il roule autant d'eau qu'aucune autre rivière
d'Italie, parce que tout ce qui sort d'eau des Alpes et des Apennins, du côté
des plaines, tombe dans son lit, qui est fort large et fort beau, surtout
lorsqu'au retour de la belle saison, il est rempli par les neiges fondues qui
s'écoulent des montagnes dont nous parlions tout à l'heure. On remonte ce
fleuve sur des vaisseaux, par l'embouchure nommée Olana, depuis la mer jusqu'à
l'espace d'environ 2,000 stades. Au sortir de sa source, il n'a qu'un lit, et
le conserve jusque chez les Trigaboles, où il se divise en deux. L'embouchure
de l'un s'appelle Padoa, et celle de l'autre Olana, où est un port qui, pour
la sûreté de ceux qui y abordent, ne le cède à aucun autre de la mer
Adriatique. Ce fleuve est appelé, par les gens du pays, Bodencus.
On me dispensera bien de discuter ici tout ce que les Grecs racontent de ce
fleuve, l'affaire de Phaéton et sa chute, les larmes des peupliers, la nation
noire qui habite le long du fleuve, et qui porte encore le deuil de Phaéton,
et en un mot tout ce qui regarde cette histoire tragique, et peut-être
d'autres semblables. Une exacte recherche de ces sortes de choses ne convient
pas à un préambule. Cependant nous en dirons ce qu'il faudra dans une autre
occasion, ne fût-ce que pour faire connaître l'ignorance de Timée sur les
lieux que nous venons de décrire.
Ces plaines, au reste, étaient autrefois occupées par les Tyrrhéniens,
lorsque, maîtres du pays où est Capoue et Nole, et qu'on appelle les champs
Phlégréens, ils se rendirent célèbres par la généreuse résistance
qu'ils firent à l'ambition de plusieurs voisins. Ainsi, ce qui se lit dans
les historiens des dynasties de ce peuple, il ne faut point l'entendre du pays
qu'ils occupent à présent, mais des plaines dont j'ai parlé, et qui leur
fournissaient toutes les facilités possibles pour s'agrandir. Depuis, les
Gaulois qui leur étaient voisins, et qui ne voyaient qu'avec un oeil jaloux
la beauté du pays, s'étant mêlés avec eux par le commerce, tout d'un coup,
sur un léger prétexte, fondirent avec une grosse armée sur les Tyrrhéniens,
les chassèrent des environs du Pô, et s'y mirent en leur place. Vers la
source de ce fleuve étaient les Laëns et les Lébiciéens ; ensuite les
Insubriens, nation puissante et fort étendue ; et après eux les Cénomans ;
auprès de la mer Adriatique, les Vénètes, peuple ancien qui avait à peu près
les mêmes coutumes et le même habillement que les autres Gaulois, mais qui
parlait une autre langue. Ces Vénètes sont célèbres chez les poètes
tragiques, qui ont débité sur eux force prodiges. Au-delà du Pô, autour de
l'Apennin, les premiers qui se présentaient étaient les Anianes, ensuite les
Boïens ; après eux, vers la mer Adriatique, les Lingonais, et enfin, sur la
côte, les Sénonais. Voilà les nations les plus considérables qui ont habité
les lieux dont nous avons parlé.
CHAPITRE
IV
Prise
de Rome par les Gaulois. - Différentes entreprises de ce peuple contre les
Romains.
Tous
ces peuples étaient répandus par villages qu'ils ne fermaient point de
murailles ; ils ne savaient ce que c'était que des meubles. Leur manière de
vie était simple : point d'autre lit que de l'herbe, ni d'autre nourriture
que de la viande. La guerre et l'agriculture faisaient toute leur étude ;
toute autre science ou art leur était inconnu. Leurs richesses consistaient
en or et en troupeaux ; les seules choses qu'on peut facilement transporter
d'un lieu en un autre à son choix, ou selon les différentes conjonctures.
Ils s'appliquaient surtout à s'attacher un grand nombre de personnes parce
qu'on n'était puissant et formidable chez eux qu'en proportion du nombre des
clients dont on disposait à son gré. D'abord ils ne furent pas seulement maîtres
du pays, mais encore de plusieurs voisins qui se soumirent par la terreur de
leurs armes. Peu de temps après, ayant vaincu les Romains et leurs alliés en
bataille rangée, et les ayant mis en fuite, ils les menèrent battant pendant
trois jours jusqu'à Rome, dont ils s'emparèrent, à l'exception du Capitole
; mais les Vénètes s'étant jetés sur leur pays, ils s'accommodèrent avec
les Romains, leur rendirent leur ville, et coururent au secours de leur
patrie. Ils se firent ensuite la guerre les uns aux autres. Leur grande
puissance excita aussi la jalousie de quelques-uns des peuples qui habitaient
les Alpes. Piqués de se voir si fort au dessous d'eux, ils s'assemblèrent,
prirent les armes, et firent souvent des excursions sur leur pays.
Pendant ce temps-là les Romains s'étaient relevés de leurs pertes, et
avaient pour la seconde fois composé avec les Latins. Trente ans après la
prise de Rome, les Gaulois s'avancèrent jusqu'à Albe avec une grande armée.
Les Romains surpris, et n'ayant pas eu le temps de faire venir les troupes de
leurs alliés, n'osèrent aller au devant d'eux. Mais douze ans après, les
Gaulois étant revenus avec une armée nombreuse, les Romains, qui s'y
attendaient, assemblent leurs alliés, s'avancent avec ardeur, et brûlent
d'en venir aux mains. Cette fermeté épouvanta les Gaulois, il y eut différents
sentiments parmi eux sur ce qu'il y avait à faire ; mais, la nuit venue, ils
firent une retraite qui approchait fort d'une fuite. Depuis ce temps-là ils
restèrent chez eux, sans remuer, pendant treize ans ; ensuite voyant les
Romains croître en puissance et en force, ils conclurent avec eux un traité
de paix. Ils se tinrent ainsi en paix pendant environ trente années. Mais,
menacés d'une guerre de la part des peuples de delà les Alpes, et craignant
d'en être accablés, ils leur envoyèrent tant de présents, et surent si
bien faire valoir la liaison qu'il y avait entre eux et les Gaulois d'en deçà
les Alpes, qu'il leur firent tomber les armes des mains. Ils leur persuadèrent
ensuite de reprendre les armes contre les Romains, et s'engagèrent à courir
avec eux tous les risques de cette guerre. Réunis ensemble, ils passent par
la Tyrrhénie, gagnent les peuples de ce pays à leur parti, font un riche
butin sur les terres des Romains ; et en sortent sans que personne fasse mine
de les inquiéter. De retour chez eux, une sédition s'élève sur le partage
du butin; c'est à qui aura la meilleure part, et leur avidité leur fait
perdre la plus grande partie et du butin et de leur armée. Cela est assez
ordinaire aux Gaulois lorsqu'ils ont fait quelque capture, surtout quand le
vin et la débauche leur échauffent la tête.
Quatre ans après cette expédition, les Samnites et les Gaulois, ayant joint
ensemble leurs forces, livrèrent bataille aux Romains dans le pays des
Camertins, et en défirent un grand nombre. Les Romains, irrités par cet échec,
revinrent peu de jours après avec toutes leurs troupes dans le pays des
Sentinates. Dans cette bataille, les Gaulois perdirent la plus grande partie
de leurs troupes, et le reste fut obligé de s'enfuir en déroute dans son
pays. Ils revinrent encore dix ans après avec une grande armée pour assiéger
Arretium. Les Romains accoururent pour secourir les assiégés, et livrèrent
bataille devant la ville ; mais ils furent vaincus, et Lucius, qui les
commandait, y perdit la vie. Manius Curius, son successeur, leur envoya
demander les prisonniers ; mais, contre le droit des gens, ils mirent à mort
ceux qui étaient venus de sa part. Les Romains, outrés, se mettent
sur-le-champ en campagne ; les Sénonais se présentent ; la bataille se livre
; les Romains victorieux en tuent la plus grande partie, chassent le reste, et
se rendent maîtres de tout le pays. C'est dans cet endroit de la Gaule qu'ils
envoyèrent pour la première fois une colonie et qu'ils bâtirent une ville
nommée Séna du nom des Sénonais, qui l'avaient les premiers habitée. Nous
avons dit où elle est située, savoir, près de la mer Adriatique, à l'extrémité
des plaines qu'arrose le Pô.
La défaite des Sénonais fit craindre aux Boïens qu'eux-mêmes et
leur pays n'eussent le même sort. Ils levèrent une armée formidable et
exhortèrent les Tyrrhéniens à se joindre à eux. Le rendez-vous était près
du lac Vadémon, et ils s'y mirent en bataille. Presque tous les Tyrrhéniens
y périrent et il n'y eut que quelques Boïens qui échappèrent par la fuite.
Mais, l'année suivante, ils se liguèrent une seconde fois, et, ayant enrôlé
toute la jeunesse, ils donnèrent bataille aux Romains. Il y furent entièrement
défaits, et contraints, malgré toute leur fierté, à demander la paix aux
Romains, et à faire un traité avec eux. Tout ceci se passa trois ans avant
que Pyrrhus entrât dans l'Italie, et cinq ans avant la déroute des Gaulois
à Delphes. De cette fureur de guerre, que la fortune semblait avoir soufflée
aux Gaulois, les Romains tirèrent deux grands avantages. Le premier fut,
qu'accoutumés à être battus par les Gaulois, ils ne pouvaient ni rien voir
ni rien craindre de plus terrible que ce qui leur était arrivé ; et c'est
pour cela que Pyrrhus les trouva si exercés et si aguerris. L'autre avantage
fut que, les Gaulois réduits et domptés, ils furent en état de réunir
toutes leurs forces, contre Pyrrhus d'abord, pour défendre l'Italie, et
ensuite contre les Carthaginois, pour leur enlever la Sicile.
Pendant les quarante-cinq ans qui suivirent ces défaites, les Gaulois restèrent
tranquilles, et vécurent en bonne intelligence avec les Romains. Mais après
que le temps eut fait sortir de ce monde ceux qui avaient été témoins
oculaires de leurs malheurs, les jeunes gens qui leur succédèrent, gens
brutaux et féroces, et qui jamais n'avaient ni connu ni éprouvé le mal,
commencèrent à remuer, comme il arrive ordinairement. Ils cherchèrent
querelle aux Romains pour des bagatelles, et entraînèrent dans leur parti
les Gaulois des Alpes. D'abord le peuple n'eut point de part à ces mouvements
séditieux ; tout se tramait secrètement entre les chefs. De là vint que les
Transalpins s'étant avancés avec une armée jusqu'à Ariminum, le peuple,
chez les Boïens ne voulut pas marcher avec eux. Il se révolta contre ses
chefs, s'éleva contre ceux qui venaient d'arriver, et tua ses propres rois
Atis et Galatus. Il y eut même une bataille rangée, où ils se massacrèrent
les uns les autres. Les Romains, épouvantés de l'irruption des Gaulois, se
mirent en campagne ; mais, apprenant qu'ils s'étaient défaits eux-mêmes,
ils reprirent la route de leur pays.
Cinq ans après, sous le consulat de Marcus Lépidus, les Romains partagèrent
entre eux les terres du Picenum, d'où ils avaient chassé les Sénonais. Ce
fut C. Flaminius, qui, pour captiver la faveur du peuple, introduisit cette
nouvelle loi, qu'on peut dire avoir été la principale cause de la corruption
des mœurs des Romains, et ensuite de la guerre qu'ils eurent avec les Sénonais.
Plusieurs peuples de la nation gauloise entrèrent dans la querelle, surtout
les Boïens, qui étaient limitrophes des Romains. Ils se persuadèrent que ce
n'était plus pour commander et pour faire la loi, que les Romains les
attaquaient, mais pour les perdre et les détruire entièrement. Dans cette
pensée, les Insubriens et les Boïens, les deux plus grandes tribus de la
nation, se liguent ensemble et envoient chez les Gaulois, qui habitaient le
long des Alpes et du Rhône, et qu'on appelait Gésates, parce qu'ils
servaient pour une certaine solde, car c'est ce que signifie proprement ce
mot. Pour gagner leurs deux rois Concolitan et Aneroeste, et les engager à
armer contre les Romains, ils leur font présent d'une somme considérable ;
ils leur mettent devant les yeux la grandeur et la puissance de ce peuple :
ils les flattent par la vue des richesses immenses qu'une victoire gagnée sur
lui ne manquera pas de leur procurer, ils leur promettent solennellement de
partager avec eux tous les périls de cette guerre ; ils leur rappellent les
exploits de leurs ancêtres, qui, ayant pris les armes contre les Romains, les
avaient complètement battus, et avaient pris d'emblée la ville de Rome ; qui
en étaient restés les maîtres, ainsi que de tout ce qui était dedans,
pendant sept mois ; et qui, après avoir cédé et rendu la ville, non
seulement sans y être forcés, mais même avec reconnaissance de la part des
Romains, étaient retournés sains et saufs, et chargés de butin dans leur
patrie.
Cette harangue échauffa tellement les esprits, que jamais on ne vit sortir de
ces provinces une armée plus nombreuse, et composée de soldats plus braves
et plus belliqueux. Au bruit de ce soulèvement, on tremble à Rome pour
l'avenir : tout y est dans le trouble et dans la frayeur. On lève des troupes
; on fait des magasins de vivres et de munitions, on mène l'année jus-que
sur les frontières, comme si les Gaulois étaient déjà dans le pays,
quoiqu'ils ne fussent pas encore sortis du leur.
CHAPITRE
V
Traité
des Romains avec Hasdrubal. - Irruption des Gaulois dans l'Italie. - Préparatifs
des Romains.
En
Espagne la puissance des Carthaginois s'étendait et s'affermissait de plus en
plus pendant tous ces mouvements, sans que les Romains pussent y mettre
obstacle. Les Gaulois les pressaient l'épée dans les reins ; comment veiller
sur ce qui se passait dans un royaume éloigné ? Ce qui leur importait le
plus, était de se mettre en sûreté contre les Gaulois ; ils y donnèrent
tous leurs soins. Après avoir mis des bornes aux conquêtes des Carthaginois
par un traité fait avec Hasdrubal, et dont nous avons parlé plus haut, ils
ne pensèrent plus qu'à finir une bonne fois avec l'ennemi le plus proche.
Huit ans après le partage des terres du Picenum, les Gésates et les autres
Gaulois franchirent les Alpes et vinrent camper sur le Pô. Leur armée était
nombreuse et superbement équipée. Les Insubriens et les Boïens soutinrent
aussi constamment le parti qu'ils avaient pris ; mais les Vénètes et les Cénomans
se rangèrent du côté des Romains, gagnés par les ambassadeurs qu'on leur
avait envoyés, ce qui obligea les rois gaulois de laisser dans le pays une
partie de leur armée pour le garder contre ces peuples. Ils partent ensuite,
et prennent leur route par la Tyrrhénie, ayant avec eux cinquante mille
hommes de pied, vingt mille chevaux, et autant de chariots. Sur la nouvelle
que les Gaulois avaient passé les Alpes, les Romains firent marcher Lucius Émilius,
l'un des consuls, à Ariminum, pour arrêter les ennemis par cet endroit. Un
des préteurs fut envoyé dans la Tyrrhénie. Caïus Atilius, l'autre consul,
était allé devant dans la Sardaigne. Tout ce qui resta de citoyens dans Rome
était consterné, et croyait toucher au moment de sa perte. Cette frayeur n'a
rien qui doive surprendre ; l'extrémité où les Gaulois les avaient
autrefois réduits était encore présente à leurs esprits. Pour éviter un
semblable malheur, ils assemblent ce qu'ils avaient de troupes ; font de
nouvelles levées ; ils mandent à leurs alliés de se tenir prêts ; ils font
venir des provinces de leur domination les registres où étaient marqués les
jeunes gens en âge de porter les armes, afin de connaître toutes leurs
forces. On donna aux consuls la plus grande partie des troupes, et ce qu'il y
avait de meilleur parmi elles. Des vivres et des munitions, on en avait fait
un si grand amas, que l'on n'a point d'idée qu'il s'en soit jamais fait un
pareil. Il leur venait des secours, et de toutes sortes, et de tous les côtés
; car telle était la terreur que l'irruption des Gaulois avait répandue dans
l'Italie, que ce n'était plus pour les Romains que les peuples croyaient
porter les armes ; ils ne pensaient plus que c'était à la puissance de cette
république que l'on en voulait ; c'était pour eux-mêmes, pour leur patrie,
pour leurs villes, qu'ils craignaient ; et c'est pour cela qu'ils étaient si
prompts à exécuter tous les ordres qu'on leur donnait.
Faisons le détail des préparatifs de cette guerre et des troupes que les
Romains avaient alors : de là on jugera en quel état étaient les affaires
de ce peuple, lorsque Hannibal osa l'attaquer ; et combien ses forces étaient
formidables, lorsque ce général des Carthaginois eut l'audace de lui tenir tête,
quoiqu'il l'ait fait assez heureusement pour le jeter dans de très grands
embarras. Quatre légions romaines, chacune de cinq mille deux cents hommes de
pied et de trois cents chevaux, partirent avec les consuls ; il y avait encore
avec eux, du côté des alliés, trente mille hommes d'infanterie et quatre
mille chevaux, tant des Sabins que des Tyrrhéniens, que l'alarme générale
avait fait accourir au secours de Rome, et que l'on
envoya sur les frontières de la Tyrrhénie avec un préteur pour les
commander. Les Ombriens et les Sarsinates vinrent aussi de l'Apennin au nombre
de vingt mille, et avec eux autant de Vénètes et de Cénomans, que l'on mit
sur les frontières de la Gaule, afin que, se jetant sur les terres des Boïens,
ils rappelassent chez eux ceux qui en étaient sortis, et les détachassent
ainsi des autres. Ce furent là les troupes destinées à la garde du pays. À
Rome on tenait prêt, de peur d'être surpris, un corps d'armée qui, dans
l'occasion, tenait lieu de troupes auxiliaires, et qui était composé de
vingt mille piétons romains et de quinze cents chevaux, de trente mille piétons
des alliés et de deux mille hommes de cavaleries. Les registres envoyés au sénat
portaient quatre-vingt mille hommes de pied et cinq mille chevaux parmi les
Latins, et chez les Samnites soixante-dix mille piétons et sept mille
chevaux. Les Iapyges et les Mésapyges fournissaient outre cela cinquante
mille fantassins et seize mille cavaliers ; les Lucaniens, trente mille hommes
de pied et trois mille chevaux ; les Marses, les Maruciniens, les Férentiniens
et les Vestiniens, vingt mille hommes de pied et quatre mille chevaux. Dans la
Sicile et à Tarente il y avait encore deux légions, composées chacune de
quatre mille hommes de pied et de deux cents chevaux. Les Romains et les
Campaniens faisaient ensemble deux cent cinquante mille hommes d'infanterie,
et vingt-trois mille de cavalerie. De sorte que l'armée campée devant Rome
était de plus de cent cinquante mille hommes de pied et de dix mille chevaux,
et ceux qui étaient en état de porter les armes, tant parmi les Romains que
parmi les alliés, s'élevaient à sept cent mille hommes de pied et
soixante-dix mille chevaux. Ce sont pourtant là ceux qu'Hannibal vint
attaquer jusque dans l'Italie, quoiqu'ils n'eût pas vingt mille hommes, comme
nous le verrons plus au long dans la suite.
A peine les Gaulois furent-ils arrivés dans la Tyrrhénie, qu'ils y portèrent
le ravage sans crainte, et sans que personne les arrêtât. Ils s'avancèrent
enfin vers Rome. Déjà ils étaient aux environs de Clusium, ville à trois
journées de cette capitale, lorsqu'ils apprennent que l'armée romaine, qui
était dans la Tyrrhénie, les suivait de près et allait les atteindre. Ils
retournèrent aussitôt sur leurs pas, pour en venir aux mains avec elle. Les
deux armées ne furent en présence que vers le coucher du soleil, campèrent
à fort peu de distance l'une de l'autre, La nuit venue, les Gaulois allument
des feux, et ayant donné ordre à leur cavalerie, dès que l'ennemi l'aurait
aperçue le matin, de suivre la route qu'ils allaient prendre, ils se retirent
sans bruit vers Fésule, et prennent là leurs quartiers, dans le dessein d'y
attendre leur cavalerie ; et quand elle aurait rejoint le gros de l'armée, de
fondre à l'improviste sur les Romains. Ceux-ci, à la pointe du jour voyant
cette cavalerie, croient que les Gaulois ont pris la fuite, et se mettent à
la poursuivre. Ils approchent, les Gaulois se montrent et tombent sur eux :
l'action s'engage avec vigueur, mais les Gaulois, plus braves et en plus grand
nombre, eurent le dessus. Les Romains perdirent là au moins six mille hommes
; le reste prit la fuite, la plupart vers un certain poste avantageux, où ils
se cantonnèrent. D'abord les Gaulois pensèrent à les forcer ; c'était le
bon parti, mais ils changèrent de sentiment. Fatigués et harassés par la
marche qu'ils avaient faite la nuit précédente, ils aimèrent mieux prendre
quelque repos, laissant seulement une garde de cavalerie autour de la hauteur
où les fuyards s'étaient retirés, et remettant au lendemain à les assiéger,
en cas qu'ils ne se rendissent pas d'eux-mêmes.
Pendant ce temps-là Lucius Émilius, qui avait son camp vers la mer
Adriatique, ayant appris que les Gaulois s'étaient jetés dans la Tyrrhénie,
et qu'ils approchaient de Rome, vint en diligence au secours de sa patrie, et
arriva fort à propos. S'étant campé proche des ennemis, les fuyards virent
les feux de dessus leur hauteur, et se doutant bien de ce que c'était, ils
reprirent courage. Ils envoient au plus vite quelques‑uns des leurs sans
armes pendant la nuit et à travers une forêt, pour annoncer au consul ce qui
leur était arrivé. Émilius, sans perdre de temps à délibérer, commande
aux tribuns, dès que le jour commencerait à paraître, de se mettre en
marche avec l'infanterie ; lui‑même se met à la tête de la cavalerie,
et marche droit vers la hauteur. Les chefs des Gaulois avaient aussi vu les
feux pendant la nuit, et, conjecturant que les ennemis étaient proches, ils
tinrent conseil. Anéroeste, leur roi, dit qu'après avoir fait un si riche
butin (car ce butin était immense en prisonniers, en bestiaux et en bagages),
il n'était pas à propos de s'exposer à un nouveau combat, ni de courir le
risque de perdre tout ; qu'il valait mieux pour eux retourner dans leur patrie
; qu'après s'y être déchargés de leur butin, ils seraient plus en état,
si on le trouvait bon, de reprendre les armes contre les Romains. Tous se
rangeant à cet avis, avant le jour ils lèvent le camp, et prennent leur
route le long de la mer, par la Tyrrhénie. Quoique Lucius eût réuni à ses
troupes celles qui s'étaient réfugiées sur la hauteur, il ne crut pas pour
cela qu'il fût de la prudence de hasarder une bataille rangée ; il prit le
parti de suivre les ennemis, et d'observer les temps et les lieux où il
pourrait les incommoder et regagner le butin.
CHAPITRE
VI
Bataille
et victoire des Romains contre les Gaulois proche de Télamon.
Le
hasard voulut que dans ce temps-là même, Caius Atilius, venant de Sardaigne,
débarquât ses légions à Pise, et les conduisît à Rome par une route
contraire à celle des Gaulois. A Télamon, ville des Tyrrhéniens, quelques
fourrageurs gaulois étant tombés sur l'avant‑garde du consul, les
Romains s'en saisirent. Interrogés par Atilius, ils racontèrent tout ce qui
s'était passé, qu'il y avait dans le voisinage deux armées et que celle des
Gaulois était fort proche, ayant en queue celle d'Émilius. Le consul fut
touché de l'échec que son collègue avait souffert ; mais il fut charmé
d'avoir surpris les Gaulois dans leur marche, et de les voir entre deux armées.
Sur‑le‑champ il commande aux tribuns de ranger les légions en
bataille, de donner à leur front l'étendue que les lieux permettraient, et
d'aller militairement au-devant de l'ennemi. Sur le chemin il y avait une
hauteur au pied de laquelle il fallait que les Gaulois passassent : Atilius y
courut avec la cavalerie, et se logea sur le sommet, dans le dessein de
commencer le premier le combat, persuadé que par là il aurait la meilleure
part à la gloire de l'événement. Les Gaulois, qui croyaient Atilius bien
loin, voyant cette hauteur occupée par les Romains ne soupçonnèrent rien
autre chose, sinon que pendant la nuit Emilius avait battu la campagne avec sa
cavalerie pour s'emparer le premier des postes avantageux. Sur cela ils détachèrent
aussi la leur et quelques soldats armés à la légère, pour chasser les
Romains de la hauteur. Mais ayant su d'un prisonnier que c'était Atilius qui
l'occupait, ils mettent au glus vite l'infanterie en bataille, et la disposent
de manière que, rangée dos à dos, elle faisait front par devant et par
derrière ; ordre de bataille qu'ils prirent sur le rapport du prisonnier et
sur ce qui se passait actuellement, pour se défendre et contre ceux qu'ils
savaient être à leur poursuite, et contre ceux qu'ils auraient en tête.
Émilius
avait bien ouï parler du débarquement des légions à Pise, mais il ne
s'attendait pas qu'elles seraient si proche ; il n'apprit sûrement le secours
qui lui était tenu que par le combat qui se donna sur la hauteur. Il y envoya
aussi de la cavalerie, et en même temps il conduisit aux ennemis,
l'infanterie, rangée à la manière ordinaire.
Dans l'armée des Gaulois, les Gérates, et après eux les Insubriens,
faisaient front du côté de la queue, qu'Emilius devait attaquer ; ils
avaient à dos les Taurisque et les Boïens, qui faisaient face du côté, par
où Atilius devait venir. Les chariots bordaient les ailes, et le butin fut
mis sur une des montagnes voisines, avec un détachement pour le garder. Cette
armée à deux fronts n'était pas seulement terrible a voir, elle était
encore trés propre pont l'action. Les Insubriens y paraissaient avec leurs
braies, et n'ayant autour d'eux que des saies légères. Les Gésates, aux
premiers rangs, soit par vanité, soit par bravoure, avaient même jeté bas
tout vêtement, et, entièrement nus, ne gardèrent que leurs armes, de peur
que les buissons qui se rencontraient là en certains endroits ne les arrêtassent
et ne les empêchassent d'agir. Le premier choc se fit sur la hauteur et fut
vu des cavaliers gaulois et romains. Au cours de la lutte, le consul Attilius, qui payait de sa
personne avec une vaillance extraordinaire, trouva la mort et on apporta sa tête
au roi des Gaulois.
Malgré cela, la cavalerie romaine fit si bien son devoir, qu'elle emporta le
poste, et gagna une pleine victoire sur celle des ennemis.
L'infanterie s'avança ensuite l'une contre l'autre. Ce fut un spectacle fort
singulier et aussi surprenant pour ceux qui, sur le récit d'un fait, peuvent
par imagination se le mettre comme sous les yeux, que pour ceux qui en étaient
témoins ; car une bataille entre trois armées à la fois est assurément une
action d'une espèce et d'une manoeuvre bien particulières. D'ailleurs
aujourd'hui, comme alors, il n'est pas aisé de démêler si les Gaulois,
attaqués de deux côtés, s'étaient formés, de la manière la moins
avantageuse ou la plus convenable. Il est vrai qu'ils avaient à combattre de
deux côtés ; mais ainsi rangés dos à dos, ils se mettaient mutuellement à
couvert de tout ce qui pouvait les prendre en queue, et, ce qui devait le plus
contribuer à la victoire, tout moyen de fuir leur était interdit, et une
fois défaits, il n'y avait plus pour eux de salut à espérer ; car tel est
l'avantage de l'ordonnance à deux fronts. Quant aux Romains, voyant les
Gaulois serrés entre deux armées et enveloppés de toutes parts, ils ne
pouvaient que bien espérer du combat ; mais, d'un autre côté, la
disposition de ces troupes et le bruit qui s'y faisait, les jetaient dans l'épouvante.
La multitude des cors et des trompettes y était innombrable, et, toute l'armée
ajoutant à ces instruments ses cris de guerre, le vacarme était tel que les
lieux voisins, qui le renvoyaient,semblaient d'eux‑mêmes joindre des
cris à ce concert. Non moins
effrayants par leur seule apparence et par leurs cris étaient les guerriers
nus alignés en avant, hommes d'une stature exceptionnelle et dans la pleine
forme de leur âge ; outre qu'il n'y en avait point dans les premières
compagnies, qui n'eût le corps et les bras ornés de colliers et de bracelets
d'or. A l'aspect de cette armée les Romains ne purent à la vérité se défendre
de quelque frayeur, mais l'espérance d'un riche butin enflamma leur
courage.Les archers s'avancèrent sur le front de la première ligne, selon la
coutume des Romains, et commencent l'action par une grêle épouvantable de
traits. Les Gaulois des derniers rangs n'en souffrirent pas extrêmement,
leurs braies et leurs saies les en défendirent ; mais ceux des premiers, qui
ne s'attendaient pas à ce prélude, et qui n'avaient rien sui leur corps qui
les mit à couvert, en furent très incommodés. Ils ne savaient que faire
pour parer les coups : leur bouclier n'était pas assez large pour les couvrir
; ils étaient nus, et plus leurs corps étaient grands, plus il tombait de
traits sur eux. Se venger sur les archers mêmes des blessures qu'ils
recevaient, cela était impossible, ils en étaient trop éloignés ; et
d'ailleurs, comment avancer au travers d'un si grand nombre de traits ? Dans
cet embarras, les uns, transportés de colère et de désespoir, se jettent
inconsidérément parmi les ennemis, et se livrent involontairement à la mort
; les autres, pâles, défaits, tremblants, reculent et rompent les rangs qui
étaient dernière eux. C'est ainsi que, dès la première attaque, furent
rabaissés l'orgueil et la fierté des Gésates.Quand les archers se furent
retirés, les Insubriens, les Boïens et les Taurisques en vinrent aux mains.
Ils se battirent avec tant d'acharnement, que, malgré les plaies dont ils étaient
couverts, on ne pouvait les arracher de leur poste. Si leurs armes eussent été
les mêmes que celles des Romains, ils remportaient la victoire. Ils avaient
à la vérité comme eux des boucliers pour parer, mais leurs épées ne leur
rendaient pas les mêmes services : celles des Romains taillaient et perçaient,
au lieu que les leurs ne frappaient que de taille. Ces troupes ne soutinrent
le choc que jusqu'à ce que la cavalerie romaine fût descendue de la hauteur,
et les eût prises en flanc. Alors l'infanterie fut taillée en pièces, et la
cavalerie s'enfuit en déroute. Quarante mille Gaulois restèrent sur la place
, et on fit au moins dix mille, prisonniers, entre lesquels était Concolitan,
un de leurs rois. Anéroeste se sauva avec quelques‑uns des siens, en je
ne sais quel endroit, où il se tua lui et ses amis de sa propre main.
Emilius, ayant ramassé les dépouilles, les envoya à Rome, et rendit le
butin à ceux à qui il appartenait ; puis, marchant à la tête des légions
par la Ligurie, il se jeta sur le pays des Boïens, y laissa ses soldats se
gorger de butin, et revint à Rome peu de jours après avec l'armée. Tout ce
qu'il avait pris de drapeaux, de colliers et de bracelets, il l'employa à la
décoration du Capitole ; le reste des dépouilles et les prisonniers
servirent à orner son triomphe. C'est ainsi qu'échoua cette formidable
irruption des Gaulois, qui menaçait d'une ruine entière non seulement toute
l'Italie, mais Rome même.
Après ce succès, les Romains ne doutant point qu'ils ne fussent en état de
chasser les Gaulois de tous les enivrons du Pô, ils firent de grands préparatifs
de guerre, levèrent des troupes, et les envoyèrent contre eux sous la
conduite de Q. Fulvius et de Titus Manlius, qui venaient d'être créés
consuls. Cette irruption épouvanta les Boïens, et ils se rendirent à discrétion.
Du reste les pluies furent si grosses, et la peste ravagea tellement l'armée
des Romains, qu'ils ne firent rien de plus pendant cette campagne.
L'année suivante, Publius Furius et Caius Flaminius se jetèrent encore dans
la Gaule, par le pays des Anamares, peuple assez peu éloigné de Marseille.
Après leur avoir persuadé de se déclarer en leur faveur, ils entrent dans
le pays des Insubriens, par l'endroit où l'Adda se jette dans le Pô. Ayant
été fort maltraités au passage et dans leurs campements, et mis hors d'état
d'agir, ils firent un traité avec ce peuple et sortirent du pays. Après une
marche de plusieurs jours, ils passèrent le Cluson, entrèrent dans le pays
des Cénomans, leurs alliés, avec lesquels ils revinrent fondre, par le bas
des Alpes, sur les plaines des Insubriens, où ils mirent le feu et saccagèrent
tous les villages. Les chefs de ce peuple voyant les Romains dans une résolution
fixe de les exterminer, prirent enfin le parti de tenter la fortune et de
risquer le tout pour le tout : pour cela , ils rassemblent en un même endroit
tous les drapeaux, même ceux qui étaient relevés d'or, qu'ils appelaient
les drapeaux immobiles, et qui avaient été tirés du temple de Minerve. Ils
font provision de toutes les munitions nécessaires, et, au nombre de
cinquante mille hommes, ils vont hardiment et avec un appareil terrible se
camper devant les ennemis.
Les Romains, de beaucoup inférieurs en nombre, avaient d'abord dessein de
faire usage, dans cette bataille, des troupes gauloises qui étaient de leur
armée ; mais, sur la réflexion qu'ils firent que les Gaulois ne se font pas
scrupule d'enfreindre les traités, et que c'était contre les Gaulois que le
combat devait se donner, ils craignirent d'employer ceux qu'ils avaient dans
une affaire si délicate et si importante, et, pour se précautionner contre
toute trahison, ils les firent passer au‑delà de la rivière, et plièrent
ensuite les ponts. Pour eux, ils restèrent en‑deçà, et se mirent en
bataille sur le bord, afin qu'ayant derrière eux une rivière qui n'était
pas guéable, ils n'espérassent de salut que de la victoire.
Cette bataille est célèbre par l'intelligence avec laquelle les Romains s'y
conduisirent. Tout l'honneur en est dû aux tribuns, qui instruisirent l'armée
en général, et chaque soldat en particulier, de la manière dont on devait
combattre. Ceux‑ci, dans les combats précédents, avaient observé que
le feu et l'impétuosité des Gaulois, tant qu'ils n'étaient pas entamés,
les rendaient, à la vérité, formidables dans le premier choc mais que leurs
épées n'avaient pas de pointe, qu'elles ne frappaient que de taille et qu'un
seul coup ; que le fil s'en émoussait, et qu'elles se pliaient d'un bout à
l'autre ; que si les soldats, après le premier coup, n'avaient pas le temps
de les appuyer contre terre et de les redresser avec le pied, le second n'était
d'aucun effet. Sur ces remarques, les tribuns distribuent entre les manipules
de la première ligne les piques des triaires qui avaient leur poste en arrière,
commandant à ces derniers de se servir de leurs épées. On attaque de front
les Gaulois, qui n'eurent pas plus tôt porté les premiers coups, que leurs
sabres leur devinrent inutiles. Alors les Romains
fondent sur eux l'épée à la main, sans que ceux‑ci puissent
faire aucun usage des leurs, au lieu que les Romains, ayant des épées
pointues et bien affilées, frappent d'estoc et non pas de taille. Portant
donc alors des coups et sur la poitrine et au visage des Gaulois, et faisant
plaie sur plaie, ils en jetèrent la plus grande partie sur le carreau. La prévoyance
des tribuns leur fut d'un grand secours dans cette occasion ; car le consul
Flaminius ne paraît pas, dans cette occasion, s'être conduit avec courage.
Rangeant son armée en bataille sur le bord de la même rivière, et ne
laissant par là aux cohortes aucun espace pour reculer, il ôtait à la manière
de combattre des Romains ce qui lui est particulier. Si, pendant le combat,
les ennemis avaient pressé et gagné tant soit peu de terrain sur son armée,
elle eût été renversée et culbutée dans la rivière. Heureusement le
courage des Romains les mit à couvert de ce danger. Ils firent un butin
immense, et, enrichis de dépouilles considérables, ils
reprirent le chemin de Rome. L'année suivante les Gaulois envoyèrent
demander la paix ; mais les deux consuls, Marcus Claudius et Cn. Cornelius ne
jugèrent pas à propos qu'on la leur accordât. Les Gaulois rebutés se
disposèrent à faire un dernier effort. Ils allèrent lever à leur solde
chez les Gésates, le long du Rhône, environ trente mille hommes qu'ils
tinrent en haleine, en attendant que les ennemis vinssent. Au printemps les
consuls entrèrent dans le pays des Insubriens, et, s'étant campés proche
d'Acerres, ville située entre le Pô et les Alpes, ils y mettent le siège.
Comme ils s'étaient les premiers emparés des postes avantageux, les
Insubriens ne purent aller au secours ; cependant, pour en faire lever le siège,
ils firent passer le Pô à une partie de leur armée, entrèrent dans les
terres des Adréens, et assiégèrent Clastidium. À cette nouvelle, Marcus
Claudius, à la tête de la cavalerie et d'une partie de l'infanterie, court
au secours des assiégés. Sur le bruit que les Romains approchent, les
Gaulois laissent là Clastidium, viennent au devant des ennemis et se rangent
en bataille. La cavalerie fond sur eux avec impétuosité, ils soutiennent
avec fermeté le premier choc ; mais cette cavalerie les ayant ensuite
enveloppés et attaqués en queue et en flanc, ils plièrent de toutes parts.
Une partie fut culbutée dans la rivière, le plus grand nombre fut passé au
fil de l'épée. Les Gaulois qui étaient dans Acerres abandonnèrent la ville
aux Romains, et se retirèrent à Milan, qui est la capitale des Insubriens.
Cornelius se met sur‑le‑champ aux trousses des fuyards, et paraît
tout d'un coup devant Milan. Sa présence tint d'abord les Gaulois en respect
; mais il n'eut pas sitôt repris la route d'Acerres, qu'ils fondent sur lui,
chargent vivement son arrière‑garde, en tuent une bonne partie, et
mettent l'autre partie en fuite. Le consul fait avancer l'avant‑garde,
et l'encourage à faire tête aux ennemis ; l'action s'engage : les Gaulois,
fiers de l'avantage qu'ils venaient de remporter, tiennent ferme quelque temps
; mais, bientôt enfoncés, ils prirent la fuite vers les montagnes. Cornelius
les y poursuivit, ravagea le pays et emporta de force la ville de Milan. Après
cette déroute, les chefs des Insubriens, ne prévoyant plus d'occasion de se
relever, se rendirent aux Romains à discrétion.
Ainsi se termina la guerre contre les Gaulois. Il ne s'en est pas vu de plus
formidable, si l'on en veut juger par l'audace désespérée des combattants,
par les combats qui s'y sont livrés, et par le nombre de ceux qui y ont perdu
la vie en bataille rangée ; mais, à la regarder du côté des vues qui ont
porté les Gaulois à prendre les armes et l'imprudence avec laquelle chaque
chose s'y est faite, il n'y eut jamais de guerre plus méprisable, par la
raison que ces peuples, je ne dis pas dans la plupart de leurs actions, mais généralement
dans tout ce qu'ils entreprennent, prouvent plutôt leur impétuosité qu'ils
ne consultent les règles de la raison et de la prudence.
Aussi furent‑ils chassés de tous les environs du Pô, à
quelques endroits près qui sont au pied des Alpes ; et cet événement m'a
fait croire qu'il ne fallait pas laisser dans l'oubli leur première
irruption, les faits qui se sont passés depuis, et leur dernière défaite.
Ces jeux de la fortune sont du ressort de l'histoire, et il est bon de les
transmettre à nos descendants, pour leur apprendre à ne pas craindre les
incursions subites et irrégulières des Barbares. Ils verront par là
qu'elles durent peu, et qu'il est aisé de se défaire de ces sortes
d'ennemis, pourvu qu'on leur tienne tête, et que l'on mette plutôt tout en
oeuvre, que de leur rien céder de ce qui nous appartient. Je suis persuadé
que ceux qui nous ont laissé l'histoire de l'irruption des Perses dans la Grèce
et des Gaulois à Delphes, ont beaucoup contribué au succès des combats que
les Grecs ont soutenus pour maintenir leur liberté ; car lorsqu'on se représente
les choses extraordinaires qui se firent alors, et la multitude innombrable
d'hommes qui, malgré leur valeur et leur formidable appareil de guerre,
furent vaincus par des troupes qui surent dans les combats leur opposer la résolution,
l'adresse et l'intelligence : il n'y a plus de magasins, plus d'arsenaux, plus
d'année qui épouvante ou qui fasse perdre l'espérance de pouvoir défendre
son pays et sa patrie. Or, comme les Gaulois n'ont pas seulement autrefois jeté
la terreur dans la Grèce, mais que cela est encore arrivé plusieurs fois de
nos jours, de là une nouvelle raison pour moi de reprendre de plus haut, et
de rapporter en abrégé les principaux points de leur histoire. Revenons
maintenant à celle des Carthaginois.
CHAPITRE
VII
Hannibal
succède à Hasdrubal. ‑ Abrégé de l'histoire des Achéens. ‑
Pourquoi les peuples du Péloponnèse prirent le nom des Achéens. ‑ La
forme de leur gouvernement rétablie dans la Grande Grèce.‑ Ils réconcilient
les Lacédémoniens avec les Thébains.
Hasdrubal
avait gouverné l'Espagne pendant huit ans, et, par la douceur et la politesse
dont il usa envers les puissances du pays, plus que par les armes, il avait
fort étendu la puissance de sa république, lorsqu'une nuit il fut égorgé
dans sa tente par un Gaulois qui voulait se venger de quelques injustices que
ce général lui avait faites. Hannibal, quoique jeune, avait donné tant de
preuves de son esprit et de son courage, que les Carthaginois le jugèrent
digne de succéder à Asdruhal : il n'eut pas été plus tôt élevé à cette
dignité, qu'à ses démarches il fut aisé de voir qu'il ne manquerait pas de
faite la guerre aux Romains : il la leur fit en effet peu de temps après. Dès
lors les Carthaginois et les Romains commencèrent à se suspecter les uns les
autres, et à se chercher querelle : ceux‑là n'épiant que les
occasions de se venger des pertes qu'ils avaient faites en Sicile,
ceux‑ci se tenant en garde contre les mesures qu'ils voyaient prendre
aux autres ; dispositions, des deux côtés, qui marquaient clairement que la
guerre ne tarderait pas à s'allumer entre ces deux états.
Jusques ici nous avons rapporté de suite les affaires qui se sont passées en
Sicile et en Afrique, et les événements qu'elles ont produits. Nous voici
enfin arrivés au temps où les Achéens, le roi Philippe et d'autres alliés
entreprirent contre les Etoliens la guerre que l'on appelle sociale ; où
commença la seconde guerre entre les Romains et les Carthaginois, appelée
par la plupart des historiens les guerres d'Hannibal ; et où par conséquent
nous avons promis de commencer notre propre histoire. Mais avant d'en venir là,
disons quelque chose des affaires de la Grèce, et amenons‑les jusqu'au
temps où nous sommes, afin que ce préambule serve également pour tous les
pays. Car ce n'est pas seulement ce qui est arrivé chez les Grecs ou chez les
Perses, que je me suis proposé d'écrire, comme d'autres ont fait avant moi,
mais tout ce qui s'est passé dans toutes les parties du monde connu : dessein
pour l'exécution duquel le siècle où nous vivons m'a fourni des secours
particuliers, dont je parlerai dans un autre endroit. Touchons donc au moins légèrement,
avant que d'entrer en matière, ce qui regarde les peuples et les lieux les
plus célèbres de l'univers.
À
l'égard des Asiatiques et des Égyptiens, il suffira de parler de ce qui
s'est passé chez eux depuis le temps dont nous venons de parler. Car, outre
que plusieurs auteurs ont écrit l'histoire des faits antérieurs à ce temps,
et que ces faits ne sont ignorés de personne, de nos jours même il n'est
arrivé aucun changement dans ces deux états, et la fortune n'y a rien
introduit qui soit extraordinaire, ou qui vaille la peine qu'on fasse mention
de ce qui a précédé. Il n'en est pas de même des Achéens et de la famille
royale des Macédoniens : nous ne pouvons nous dispenser d'en reprendre
l'histoire de plus haut, celle‑ci étant entièrement éteinte, et la république
des Achéens, au contraire, ayant fait dans notre siècle des progrès
prodigieux, grâce à l'union qui règne entre toutes ses parties. Dès le
temps passé, bien des gens avaient tâché de persuader cette union aux
peuples du Péloponnèse ; mais comme c'était plutôt leur intérêt
particulier que celui de la liberté commune, qui les faisait agir, la
division restait toujours la même : au lieu qu'aujourd'hui la concorde s'y
est si heureusement établie, qu'entre eux il y a non seulement alliance et
amitié, mais mêmes lois, mêmes poids, mêmes mesures, même monnaie, mêmes
magistrats, mêmes sénateurs, mêmes juges. En un mot, à cela près que tous
les peuples du Péloponnèse ne sont pas renfermés dans les mêmes murailles,
tout le reste, soit en général, soit dans chaque ville en particulier, est
égal et parfaitement uniforme.
Commençons par examiner de quelle manière le nom des Achéens est devenu
dominant dans tout le Péloponnèse. Ce n'est certainement pas par l'étendue
du pays, ni par le nombre des villes, ni par les richesses, ni par le courage
des peuples ; car ceux qui dès l'origine portent ce nom, ne sont distingués
par aucune de ces qualités. L'Arcadie et la Laconie occupent beaucoup plus de
terrain et sont beaucoup plus peuplées que l'Achaïe ; on n'y céderait non
plus à aucune autre partie de la Grèce pour la valeur. D'où vient donc
qu'aujourd'hui c'est un honneur pour les Arcadiens, les Lacédémoniens et
tous les peuples du Péloponnèse, d'avoir pris les lois des Achéens, et d'en
porter le nom ? Attribuer cela à la fortune, serait chose ridicule et folle ;
il vaut mieux en chercher la cause, puisque sans cause il ne se fait rien de
bon ni de mauvais. Or, cette cause, c'est, à mon sens, qu'il n'est point de république
où l'égalité, la liberté, en un mot une parfaite démocratie, se trouvent
avec moins de mélange que dans celle des Achéens.
Entre les peuples du Péloponnèse dont elle est composée, il y en a qui
d'abord se présentèrent d'eux‑mêmes ; d'autres en plus grand nombre
eurent besoin qu'on leur fît voir l'intérêt qu'ils avaient d'y entrer ; il
fallut user de violence pour y attirer encore quelques autres, qui, aussitôt
après, furent bien aises d'y avoir été contraints ; car les anciens
citoyens n'avaient aucun privilège sur ceux qui étaient associés de nouveau
Tout était égal pour les uns comme pour les autres. De cette manière, la république
parvint bientôt où elle aspirait. Rien n'était plus puissant que les deux
moyens dont elle se servait pour cela, je veux dire l'égalité et la douceur
: c'est à ces deux choses que les Péloponnésiens doivent cette parfaite
union, qui fait le bonheur dont nous voyons qu'ils jouissent présentement.
Or, cette forme de gouvernement s'observait longtemps auparavant chez les
peuples de l'Achaïe. Voici une ou deux preuves de ce fait, entre mille que je
pourrais en rapporter. Après que dans cette partie d'Italie qu'on appelle la
Grande Grèce, le collège des Pythagoriciens eut été mis en cendres, cette
violence causa de grands mouvements parmi les peuples : cela ne pouvait
manquer d'arriver, après un incendie où avaient péri misérablement les
principaux de chaque ville. On ne vit ensuite dans les villes grecques de ces
contrées que meurtres, que séditions, que troubles de toute espèce. Alors,
quoique l'on envoyât des députés de presque toutes les parties de la Grèce
pour rétablir la paix, il n'y eut que les Achéens à la foi desquels on
voulut bien se remettre et s'abandonner. Et ce ne fut pas seulement en cette
occasion que le gouvernement des Achéens fut goûté clans la Grande‑Grèce
; quelque temps après on l'y adopta d'un consentement unanime. Les
Crotoniates, les Sybarites, les Cauloniates commencèrent de concert par élever
un temple à Jupiter Homorius, et bâtirent
un édifice public, pour y tenir
les assemblées et les délibérations ; ils prirent ensuite les lois et les
coutumes des Achéens, et convinrent entre eux de se conformer en tout à leur
gouvernement. Si dans la suite ils le quittèrent, ce ne fut que parce que la
tyrannie de Denis de Syracuse et la puissance des Barbares voisins les y
contraignirent.
Après la fameuse défaite des Lacédémoniens à Leuctres, les Thébains,
contre l'attente de tout le monde, voulant s'ériger en maîtres de la Grèce,
il s'éleva quelques troubles dans tout le pays, mais particulièrement entre
ces deux peuples, les premiers ne voulant pas se confesser vaincus, et les
autres ne voulant point les reconnaître victorieux. Pour terminer cette
contestation, les uns et les autres ne prirent pas d'autres arbitres que les
Achéens, portés qu'ils étaient à ce choix, non par la puissance de
ceux‑ci, car c'était presque le plus petit état de la Grèce, mais par
la bonne foi et la probité qui éclataient dans toutes les actions, de l'aveu
de tous les peuples où ils étaient connus. Alors toute leur puissance ne
consistait que dans la bonne volonté d'en acquérir. Ils n'avaient encore
rien fait ni rien entrepris de mémorable pour l'accroître, faute d'un chef
qui fût capable d'exécuter leurs projets. Dès qu'ils en avaient élu un qui
promettait quelque chose, les Lacédémoniens aussitôt, et plus encore les
Macédoniens, s'efforçaient d'étouffer ses desseins, et d'en empêcher l'exécution.
Mais quand, dans la suite, ils eurent enfin trouvé des chefs tels qu'ils désiraient,
ils ne furent pas longtemps à rendre leur république illustre par cette
action digne d'une éternelle mémoire, je veux dire par l'union qu'ils surent
si bien ménager entre tous les peuples du Péloponnèse. Le premier auteur de
ce projet fut Aratus, le Sicyonien. Philopoemen le poussa et le conduisit à
sa fin, et c'est à Lycortas et à ceux qui sont entrés dans ses vues, que
l'on est redevable du temps pendant lequel cette union s'est conservée. Je tâcherai,
dans le cours de cet ouvrage, de m'arrêter où il conviendra, sur ce que
chacun deux a fait, et sur les moyens dont ils se sont servis, en marquant le
temps où chaque chose est arrivée. A présent je me borne à un récit
succinct d'Aratus, parce qu'il a laissé de fidèles mémoires sur ce qui le
regardait : nous traiterons de ce qui touche les autres, avec plus de soin et
d'exactitude. Or, je crois que pour faciliter aux lecteurs l'intelligence de
ce que je dois rapporter, je ne puis mieux commencer qu'aux temps où les Achéens
distribués dans les villes par le roi de Macédoine, formèrent un nouveau
gouvernement par l'union que ces villes contractèrent entre elles,
gouvernement par lequel cette nation a fait monter sa puissance au point où
nous la voyons de nos jours, et dont je parlais il n'y a pas longtemps.
CHAPITRE
VIII
Premiers
commencements de la république des Achéens. ‑ Maxime fondamentale de
son gouvernement. ‑ Exploits d'Aratus. ‑ Alliance des Etoliens
avec Antigonus Gonatas.
Ce
fut en la cent vingt‑quatrième olympiade que les Patriciens et les Duméens
commencèrent à s'unir d'intérêts, c'est‑à‑dire au temps où
moururent Ptolémée, fils de Lagos, Lysimachus, Seleucus et Ptolémée
Ceraunus.
Avant ce temps‑là, tel était l'état des Achéens. Ils avaient eu
d'abord pour roi le fils d'Oreste, nommé Tisamène, qui, chassé de Sparte au
retour des Héraclides, se rendit maître de l'Achaïe, Ses descendants y régnèrent
successivement jusqu'à Ogygès, sous les enfants duquel ils changèrent le
gouvernement en république, mécontents de ce que ces enfants ne les
gouvernaient pas selon les lois, mais en maîtres. Ils se maintinrent dans cet
état jusqu'aux temps d'Alexandre et de Philippe, quoique leurs affaires
eussent varié selon les différentes conjonctures. Cette république était
composée de douze villes, qui subsistent encore, à l'exception d'Olen, et d'Élyce,
qui, avant la bataille de Leuctres, fut engloutie par la mer. Ces villes sont
Patres, Dyme, Phares, Tritée, Léontium, Égine, Pellène, Égium, Boure, Céraunie,
Olen et Élyce. Depuis Alexandre et avant l'olympiade citée ci‑dessus,
les Achéens furent si maltraités, surtout par les rois de Macédoine, que
les villes furent divisées les unes des autres et eurent des intérêts différents,
d'où il arriva que Demetrius, Cassander, et depuis eux Antigonus Gonatas,
mirent garnison dans quelques‑unes, et que d'autres furent occupées et
soumises par des tyrans ; car c'est de cet Antigonos que sont venus la plupart
des tyrans de la Grèce. Mais vers la cent vingt‑quatrième olympiade,
les villes d'Achaïe commencèrent à revenir à leur première union, environ
dans le temps de l'irruption de Pyrrhus en Italie. Les premières villes qui
se joignirent furent Dyme, Patres, Tritée et Phares, et c'est pour cela qu'il
ne reste plus à présent de monument de cette jonction. Environ cinq ans après,
les Égéens, ayant chassé leur garnison, entrèrent dans la république. Après
eux les Bouriens firent mourir leur tyran. Les Caryniens se joignirent aussi
en même temps. Iscas, leur tyran, voyant la garnison chassée d'Égium, le
roi des Bouriens massacré par Marcus et les Achéens, et qu'on allait fondre
bientôt sur lui de tous côtés, se démit du gouvernement, après avoir reçu
des Achéens des assurances pour sa vie, et laissa cette ville se joindre aux
autres.
On me demandera peut‑être pourquoi je remonte si haut : c'est pour
faire connaître comment en quel temps s'est établi, pour la seconde fois, le
gouvernement dont usent aujourd'hui les Achéens, et quels sont les hommes
qui, les premiers, ont travaillé à ce rétablissement ; c'est, en second
lieu, afin de justifier par l'histoire même de cette nation ce que nous avons
avancé de l'esprit de son gouvernement, savoir, qu'il consiste uniquement à
s'attirer les peuples par l'égalité dont on jouit dans cette république, et
à ne jamais quitter les armes contre ceux qui, par eux‑mêmes ou par
des rois, veulent les réduire en servitude. C'est par cette maxime qu'ils
sont parvenus au point où nous les voyons, agissant tantôt par eux‑mêmes
et tantôt par leurs alliés. Ce qu'ils ont fait par ceux‑ci dans la
suite, pour l'établissement de leur république, doit encore se rapporter à
l'esprit du gouvernement ; car, quoiqu'ils aient souvent partagé avec les
Romains les plus belles entreprises, ils n'ont cependant jamais souhaité
qu'il leur en revînt quelque avantage en particulier. L'unique récompense
qu'ils se soient jamais proposée en aidant leurs alliés, a toujours été la
liberté commune et l'union du Péloponnèse. C'est ce que l'on verra plus
clairement par les faits.
Toutes les villes que nous avons nommées plus haut étaient restées sous une
même forme de gouvernement pendant vingt ans, créant chaque année un secrétaire
commun et deux préteurs. On jugea ensuite à propos de n'en créer qu'un, et
de lui confier le soin des affaires. Le premier à qui cette charge échut,
fut un Carinien nommé Marcus. Pendant la quatrième année de ce
gouvernement, Aratus le Sicyonien, quoiqu'il n'eût encore que vingt ans, délivra
par sa valeur et par son courage sa patrie du tyran qui l'opprimait, et, charmé
dès le commencement de la forme de république des Achéens, il y établit
les mêmes lois. Élu préteur pour la seconde fois, huit ans après, il
surprit par adresse l'Acrocorinthe, où commandait Antigonus, et s'en rendit
maître.Par là il délivra d'une grande crainte tous les peuples du Péloponnèse,
et mit en liberté tous les Corinthiens, qu'il joignit à la république des
Achéens. Il fit la même chose pour les Mégariens, dans la ville desquels il
était encore entré par surprise, un an avant cette défaite des Carthaginois
qui leur fit perdre entièrement la Sicile, et où ils furent contraints de
payer tribut aux Romains. Ayant fait en peu de temps de grands progrès, tout
le reste du temps qu'Aratus fut à la tête de la république, il ne se
proposa d'autre but dans tous ses desseins et dans toutes ses entreprises, que
de chasser les Macédoniens du Péloponnèse, d'y abolir les monarchies, et
d'assurer à ses compatriotes la liberté où il les avait établis, et dont
leurs pères avaient joui. Tant qu'Antigonus Gonatas vécut, Aratus ne cessa
de s'opposer à ses intrigues. Il ne s'opposa pas avec moins de fermeté et de
constance à l'avidité et à l'ambition des Etoliens. Il avait besoin de
toute sa vigilance contre la hardiesse et l'injustice de ces deux ennemis, car
un complot était déjà formé entre eux pour perdre les Achéens.
Après la mort d'Antigonus, les Achéens ayant fait alliance avec les
Etoliens, et s'étant joints avec eux dans la guerre contre Demetrius, les
anciennes inimitiés se dissipèrent, et firent place à l'alliance et à
l'amitié. La mort de Demetrius, qui arriva la dixième année de son règne,
et vers le temps de la première irruption des Romains dans l'Illyrie, avança
encore le projet des Achéens, car tous les petits rois du Péloponnèse se
virent par cette mort dans une fâcheuse extrémité. Ils avaient perdu leur
chef, pour ainsi dire, et celui dont ils attendaient toute leur récompense.
D'un autre côté Aratus les pressait, résolu de leur faire entièrement
abandonner l'autorité et la domination. Il comblait de présents et
d'honneurs ceux qui entraient dans ses sentiments : ceux qui résistaient, il
les menaçait des plus grands malheurs. Il fit tant, qu'enfin ces petits rois
se déterminèrent à se démettre de leur royauté, à rendre la liberté à
leurs peuples, et à se joindre à la République des Achéens. Lysiadas de Mégalopolis,
homme prudent et sage, prévoyant bien ce qui devait arriver, se dépouilla de
bon gré de la puissance royale, du vivant même de Demetrius, et entra dans
le gouvernement des Achéens. Il fut suivi d'Aristomachus, tyran des Argiens,
de Xénon, tyran des Hermioniens, et de Cléonyme, tyran des Phliasiens.
Ces jonctions ayant augmenté considérablement la puissance des Achéens, les
Etoliens, naturellement méchants et avides d'acquérir, en conçurent de la
jalousie. Comme ils avaient autrefois partagé les villes des Acarnaniens avec
Alexandre, et qu'ils s'étaient proposé de partager encore celles des Achéens
avec Antigonus Gonatas, ils espérèrent encore pouvoir faire la même chose.
Dans cette vue, ils eurent la témérité de faire alliance avec Antigonus,
qui commandait alors dans la Macédoine, et qui était tuteur du jeune
Philippe, et avec Cléomène, roi des Lacédémoniens. Ils voyaient
qu'Antigonus, qui était paisible maître de la Macédoine, avait une haine
mortelle contre les Achéens, et se déclarait ouvertement leur ennemi, parce
qu'ils lui avaient emporté l'Acrocorinthe par surprise : ils croyaient que,
s'ils pouvaient inspirer cette haine aux Lacédémoniens, et joindre les
forces de ce peuple aux leurs, les Achéens ainsi enveloppés et attaqués à
propos seraient facilement accablés. La chose n'aurait pas manqué de réussir
selon leur projet ; mais ils ne pensaient pas à ce qui méritait pourtant
toutes leurs réflexions, c'est qu'ils avaient affaire à Aratus, l'homme du
monde qui s'entendait le mieux à se tirer des conjonctures les plus
embarrassantes. Ils eurent beau vouloir embrouiller les affaires et faire une
guerre injuste aux Achéens, rien de ce qu'ils avaient projeté ne leur réussit.
Tous leurs efforts ne servirent qu'à augmenter la puissance d'Aratus, qui était
alors à la tête des affaires, et celle de la nation, Aratus s'opposant à
tous leurs desseins et renversant tous leurs projets. Nous allons voir comment
les choses se passèrent.
CHAPITRE
IX
Guerre
de Cléomène. ‑ Raisons qu'avait Aratus pour l'entreprendre. ‑ Il
pense à se liguer avec Antigonus. ‑ Députation de la part des Mégalopolitains
pour ce sujet.
Aratus,
voyant que, si les Etoliens avaient honte de déclarer ouvertement la guerre
aux Achéens, ce n'était qu'à cause des services qu'ils venaient tout récemment
d'en recevoir dans la guerre contre Demetrius, mais, que cela ne les empêchait
pas d'avoir des intelligences secrètes avec les Lacédémoniens ; qu'ils
portaient tellement envie aux Achéens qu'après que Cléomène leur avait
enlevé par surprise trois villes alliées et associées à leur gouvernement,
savoir, Tégée, Mantinée et Orchomène, non seulement ils n'en avaient point
été fâchés, mais encore ils lui avaient assuré cette conquête; que,
quoique autrefois la passion de s'agrandir leur fît saisir le plus léger prétexte
pour faire prendre les armes coutre des gens qui ne leur avaient fait aucun
tort, ils ne faisaient cependant alors nulle difficulté de violer les traités,
et perdaient volontairement des villes fort importantes, uniquement pour
mettre Cléomène plus en état de faire du tort aux Achéens : sur ces considérations,
lui et les autres magistrats voulurent bien n'entreprendre de guerre contre
personne, mais ils résolurent en même temps de s'opposer de toutes leurs
forces aux projets des Lacédémoniens. C'est pourquoi, dès que Cléomène,
en bâtissant Athénée dans le pays des Mégalopolitains, se fut déclaré
ouvertement ennemi de la république, alors les Achéens assemblèrent le
conseil, et il y fut résolu que l'on se déclarerait aussi ouvertement contre
les Lacédémoniens. Telle fut l'origine de la guerre appelée de Cléomène,
et c'est à cette époque qu'elle commença.
Ce fut alors que les Achéens prirent pour la première fois les armes contre
les Lacédémoniens. Il leur parut beau de ne devoir la défense de leur ville
et de leurs pays qu'à eux‑mêmes, et de n'implorer le secours de
personne. Par là aussi ils se conservaient dans l'amitié qu'ils devaient à
Ptolémée pour les bienfaits qu'ils en avaient reçus. La guerre faisait déjà
des progrès. Déjà Cléomène avait aboli l'ancienne forme du gouvernement ;
ce n'était plus un roi légitime, mais un tyran, qui poussait cette guerre
avec toute l'habileté et la vigueur possibles. Aratus avait prévu ces révolutions,
et, craignant les maux que la méchanceté et l'audace des Etoliens pourraient
attirer sur sa république, il crut qu'il devait commencer par rompre leurs
projets. Il connaissait Antigonus pour un roi appliqué aux affaires, prudent
et d'une fidélité à tonte épreuve, porté à faire des alliances et fidèle
à les observer ; au lieu que les autres rois, ne croyant pas que la haine et
l'amitié viennent de la nature, n'aiment ou ne haïssent qu'autant qu'ils
trouvent leur intérêt dans l'une ou l'autre de ces dispositions. Il prit
donc le parti de s'aboucher avec Antigonus, de le porter à joindre ensemble
leurs forces, et de lui faire voir quelle serait la suite et le succès de
cette jonction. Il ne crut pourtant pas qu'il fût à propos de s'ouvrir là‑dessus
à tout le monde. Deux raisons l'obligeaient à se tenir sur la réserve ; car
il devait s'attendre que Cléomène et les Etoliens s'opposeraient à son
dessein; et de plus il n'aurait pu demander ouvertement du secours aux
ennemis, sans abattre le courage des Achéens, qui par là n'auraient pas
manqué de sentir qu'Aratus ne comptait pas beaucoup sur leurs forces et sur
leur valeur. Ces raisons firent qu'il pensa à exécuter son projet le plus
secrètement qu'il lui, serait possible ; ce qui fut cause qu'il dit et fit
bien des choses au-dehors qui paraissaient contraires à son dessein, et qui
cependant ne tendaient qu'à le couvrir; c'est aussi pour cela qu'on ne trouve
pas certains faits dans ses mémoires.
Quand il vit, d'un côté, que les Mégalopolitains soutenaient la guerre à
regret, parce qu'ils ne recevaient aucun secours de la part des Achéens, qui
étaient aussi fort pressés, et de l'autre, que, depuis les bienfaits qu'ils
avaient reçus de Philippe, fils d'Amyntas, ils étaient fort prévenus en
faveur de la maison royale de Macédoine, il ne douta point que, se sentant
accablés, ils n'eussent au plus tôt recours à Antigonus, et n'implorassent
les forces des Macédoniens. Il communiqua son secret à Nicophanès et à
Cercidas, deux Mégalopolitains, qui avaient chez son père droit d'hospitalité,
tous deux fort propres à son dessein. Par leur entremise, il lui fut aisé de
persuader aux Mégalopolitains d'envoyer des députés aux Achéens, et de les
presser d'envoyer demander du secours à Antigonus. Les Mégalopolitains
choisirent pour députés Nicophanès et Cercidas, et leur ordonnèrent
d'aller d'abord chez les Achéens, et de là aussitôt chez Antigonus, en cas
que les Achéens y consentissent.
Les Achéens l'ayant bien voulu, Nicophanès entra en conférence avec
Antigonus. Sur sa patrie il ne dit que peu de chose, et que ce qu'il ne
pouvait se dispenser de dire ; mais il s'étendit beaucoup sur les affaires présentes,
selon les avis et les instructions qu'il avait reçus d'Aratus. Il fit voir à
ce prince ce que l'on devait attendre de la ligne qu'avaient faite ensemble
les Etoliens et Cléomène, et où elle tendait ; que les Achéens seraient
les premiers à en souffrir ; mais qu'il avait aussi des mesures à prendre
pour s'en mettre lui‑même à couvert ; qu'il était évident que les
Achéens, attaqués de deux côtés, ne pouvaient manquer de succomber; qu'il
était encore plus visible que les Etoliens et Cléomène, après s'être
rendus maîtres des Achéens, ne s'en tiendraient pas à cette conquête ; que
la Grèce entière suffirait à peine pour rassasier la passion qu'ils avaient
de s'agrandir, loin qu'ils voulussent la contenir dans les bornes du Péloponnèse;
que Cléomène pour le présent semblait se contenter de commander dans cette
province ; mais qu'il ne s'y serait pas plus tôt établi, qu'il
ambitionnerait de dominer sur toute la Grèce, à quoi il ne pouvait parvenir
que par la ruine des Macédoniens; qu'il n'avait donc qu'à se tenir sur ses
gardes, et à examiner lequel des deux convenait mieux à ses intérêts, ou
de se joindre avec les Achéens et les Béotiens pour disputer à Cléomène
dans le Péloponnèse l'empire de. la Grèce; ou, en négligeant de se lier
avec une nation très puissante, de défendre dans la Thessalie son royaume
contre tous les peuples de l'Étolie et de la Béotie joints aux Achéens et
aux Lacédémoniens ; que si les Etoliens, par reconnaissance pour les
services qu'ils avaient reçus des Achéens du temps de Demetrius, se tenaient
en repos comme à présent, eux les Achéens prendraient les armes contre Cléomène
; que si la fortune leur était favorable, ils n'auraient pas besoin d'être
secourus ; mais que, si elle leur était contraire, et qu'outre cela les
Etoliens vinssent tomber sur eux, il prît garde de ne point laisser échapper
l'occasion, et de secourir le Péloponnèse pendant qu'on, pouvait le sauver;
qu'au reste il pouvait être sûr de la fidélité et de la reconnaissance des
Mégalopolitains; qu'Aratus trouverait des assurances qui plairaient aux deux
partis, et qu'il aurait aussi le soin de lui donner avis du temps où il
faudrait venir à son secours. Antigonus trouva les avis d'Aratus fort sages
et fort sensés, et suivit dans la suite les affaires avec beaucoup
d'attention. Il manda aux Mégalopolitains qu'il ne manquerait pas de les
secourir, si les Achéens le trouvaient bon.
Les ambassadeurs, à leur retour, remirent la lettre du roi, et se louèrent
fort de l'accueil favorable qu'il leur avait fait et des bonnes dispositions où
il semblait être. Les Mégalopolitains, rassurés par ce récit, coururent au
conseil des Achéens pour les presser de faire venir Antigonus, et de le
mettre à la tête des affaires. Aratus, de son côté, s'étant fait
instruire en particulier par Nicophanès des sentiments où était le roi à
l'égard des Achéens et de lui‑même, ne se possédait pas de joie. Il
voyait par là combien il avait eu raison de former ce projet, et que
d'ailleurs Antigonus n'était pas tant au nombre de ses ennemis que les
Etoliens l'avaient espéré. Il fui semblait encore très avantageux que les Mégalopolitains
voulussent charger Antigonus du soin des affaires par l'entremise des Achéens.
A la vérité, il souhaitait fort n'avoir pas besoin de secours ; mais, en cas
qu'il fût contraint d'en demander, il aimait encore mieux le faire par les
Achéens en corps que par lui‑même; car il craignait qu'Antigonus, après
avoir défait Cléomène et les Macédoniens, ne conçût de mauvais desseins
contre la république des Achéens, et que ceux‑ci ne le rendissent
responsable de tout le mal qui en arriverait ; ce qu'ils croiraient faire avec
d'autant plus de justice, qu'il était l'auteur de l'injure faite à la maison
royale des Macédoniens par la prise de l'Acrocorinthe. C'est pourquoi, après
que les Mégalopolitains eurent montré dans le conseil des Achéens la lettre
du roi et qu'ils eurent prié de l'appeler au plus tôt, tout le peuple commençant
à goûter ce sentiment, Aratus entra dans le conseil, parla avec éloge de la
protection que le roi voulait bien lui accorder, et approuva fort la résolution
que voulait prendre le peuple. Mais il s'arrêta beaucoup à faire voir qu'il
fallait essayer de défendre par eux‑mêmes la ville et le pays ; que
rien ne serait plus glorieux, rien de plus conforme à leurs intérêts ; que
si la fortune refusait de les favoriser, il ne fallait avoir recours à leurs
amis qu'après avoir de leur côté mis tout en usage, et ne les appeler qu'à
la dernière extrémité.
Il n'y eut personne qui n'approuvât cet avis, et l'on conclut qu'on devait
s'y arrêter et soutenir cette guerre par soi‑même. Mais, après que
Ptolémée, désespérant de conserver les Achéens dans son parti, et espérant
beaucoup plus des Lacédémoniens pour le dessein qu'il avait de traverser les
vues des rois de la Macédoine, se fut mis en tête de fournir des secours à
Cléomène pour l'animer contre Antigonus ; après que les Achéens, dans une
marche, en furent venus aux mains avec Cléomène et eurent été vaincus par
lui près de Lycée; qu'ils eurent été défaits une seconde fois dans les
plaines de Mégalopolis, appelées Laodicéennes ; que Leusiadas eut été
battu ; que toutes leurs troupes eurent été mises en déroute pour une
troisième fois aux environs de Dyme, près de l'endroit qu'on appelle Hécatombée
: alors, les affaires ne souffrant plus de délai, ils furent obligés de
recourir unanimement à Anntigonus. Aratus envoya son propre fils comme
ambassadeur, et confirma ce qui avait été réglé pour le secours. Une chose
embarrassait : Antigonus ne semblait pas devoir venir au secours d'Aratus,
qu'on ne lui eût auparavant rendu l'Acrocorinthe, et que la ville même de
Corinthe ne lui eût été donnée pour en faire sa place de guerre, et
cependant les Achéens n'osaient livrer Corinthe aux Macédoniens contre le gré
des habitants. On différa donc de délibérer sur ce point jusqu'à ce qu'on
eût examiné quelles sûretés on pourrait donner.
CHAPITRE
X
Aratus
rend l'Acrocorinthe à Antigonus. ‑ Les Achéens prennent Argos. ‑
Prise de plusieurs villes par Antigonus. ‑ Cléomène surprend Messéna.
Cléomène,
ayant répandu la terreur de ses armes par les succès dont nous avons parlé,
passait ensuite d'une ville à l'autre sans crainte, gagnant les unes par
douceur, les autres par menaces. Après s'être ainsi emparé de Caphie, de
Pellène, de Phenée, d'Argos, de Phlie, de Cléone, d'Épidaure, d'Hermione,
de Trézène, et enfin de Corinthe, il alla camper devant Sicyone. Ces expéditions
tirèrent les Achéens d'un très grand embarras ; car, les Corinthiens ayant
fait dire à Aratus et aux Achéens de sortir de la ville, et ayant député
vers Cléomène pour la lui livrer, ce fut pour les Achéens une occasion
favorable dont Aratus se servit heureusement pour céder l'Acrocorinthe à
Antigonus. En lui donnant cette place, la maison royale n'avait plus rien à
lui reprocher; il donnait une sûreté suffisante de la fidélité avec
laquelle il agirait envers Antigonus par la suite, et outre cela il
fournissait à ce roi une place de guerre contre les Lacédémoniens. Dès que
Cléomène eut avis du traité fait entre Antigonus et les Achéens, il leva
son camp de devant Sicyone, alla le mettre à l'isthme, et fit entourer d'un
fossé et d'un retranchement tout l'espace qui est entre l'Acrocorinthe et les
monts Oniens, se tenant déjà comme assuré de l'empire du Péloponnèse.
Antigonus se tenait prêt depuis longtemps et n'attendait que l'occasion
d'agir, jugeant bien, sur les conjonctures présentes, que Cléomène et son
armée n'étaient pas loin. Il était encore dans la Thessalie, lorsqu’il
envoya dire à Aratus et aux Achéens de s'acquitter de ce qu'ils lui avaient
promis. Il vint ensuite par l'Eubée à l'isthme. Car les Etoliens, non
contents de ce qu'ils avaient fait, voulurent encore empêcher Antigonus de
porter du secours. Ils lui défendirent de passer avec son armée dans Pyle,
et lui dirent que, s'il le faisait, ils s'y opposeraient à main armée. Ces
deux capitaines marchaient donc l'un contre l'autre, Antigonus s'efforçant
d'entrer dans le Péloponnèse , et Cléomène tâchant de lui en fermer
l'entrée. Malgré les pertes qu'avaient faites les Achéens, ils n'abandonnèrent
pas pour cela leur premier projet, et ne cessèrent pas d'espérer une
meilleure fortune. Mais, dès qu'un certain Argien, nommé Aristote, se fut déclaré
contre le parti de Cléomène, ils coururent à son secours, et, sous la
conduite de Tixomène, prirent par adresse la ville d'Argos. C'est à ce succès
qu'on doit principalement attribuer l'heureux changement qui se fit dans les
affaires des Achéens. Ce fut là ce qui arrêta l'impétuosité de Cléomène,
et ralentit le courage de ses soldats, comme il est aisé de voir par la suite
; car, quoiqu'il se fût emparé le premier des postes les plus avantageux,
qu'il eût des vivres et des munitions en plus grande quantité qu'Antigonus,
qu'il fût plus hardi et plus avide de gloire, cependant il n'eut pas plus tôt
appris que la ville des Argiens avait été emportée par les Achéens, qu'il
oublia ses premiers succès et se mit en marche, et fit une retraite fort
semblable à une fuite, dans la crainte que les ennemis ne l'enveloppassent de
tous côtés. Il entra dans Argos par surprise ; mais il en fut ensuite chassé
courageusement par les Achéens et par les Argiens mêmes, qui avaient du dépit
de lui en avoir auparavant ouvert les portes. Ce projet renversé, il prit sa
route par Mantinée, et s'en retourna ainsi à Sparte.
Sa retraite ouvrit l'entrée du Péloponnèse à Antigonus, qui prit aussitôt
possession de l'Acrocorinthe. De là, sans s'arrêter, il marcha sur Argos,
d'où, après avoir loué la valeur des habitants et réglé les affaires de
la ville, il partit promptement, et mena son armée en Arcadie. Il chassa les
garnisons de tous les forts qui avaient été élevés par ordre de Cléomène
dans le pays des Égéens et des Belminates, et, y ayant mis une garnison mégalopolitaine,
il vint à l'assemblée des Achéens à Égée. Il y rendit compte de sa
conduite; il proposa ses vues sur l'avenir, et on lui donna le commandement
sur tous les alliés. Ensuite, après être resté quelque temps en quartier
d'hiver autour de Sicyone et de Corinthe, le printemps venu, il fit marcher
son armée et arriva en trois jours à Tégée, où les troupes des Achéens
le vinrent joindre. Il y plaça son camp, et commença à en faire le siège,
qui fut poussé par les Macédoniens avec tant de vigueur, que les Tégéates,
ne pouvant ni le soutenir ni se défendre contre les mines des assiégeants,
en vinrent en peu de temps à une composition. Antigonus, s'étant assuré de
la ville, passe à de nouveaux exploits, et se hâte d'arriver dans la
Laconie. Il s'approche de Cléomène, qui en gardait les frontières, et tâche
de l'engager à un combat par quelques escarmouches. Cependant il apprend par
ses coureurs qu'il venait à Cléomène du secours d'Orchomène. Il lève
aussitôt le camp, et s'avance vers cette ville. Il l'emporte d'assaut, et va
mettre le siège devant Mantinée, qui prit d'abord l'épouvante et ouvrit ses
portes. Il marcha aussitôt vers Érée et Telphysse, dont les habitants se
soumirent volontairement. Enfin, l'hiver approchant, il revint à Égée pour
se trouver à l'assemblée des Achéens. Il renvoya les Macédoniens prendre
leurs quartiers d'hiver dans leur pays. Pour lui, il resta à Égée pour délibérer
avec les Achéens sur les affaires présentes.
Dans le temps qu'il y était, Cléomène, voyant que les troupes étaient
licenciées, qu'Antigonus n'avait avec lui à Égée, que des soldats étrangers,
qu'il était éloigné de Mégalopolis de trois journées de chemin, que cette
ville était difficile à garder, à cause de sa grandeur et du peu de monde
qu'il y avait ; qu'actuellement elle était mal gardée, parce qu'Antigonus était
proche, et, ce qui le flattait davantage, que les deux batailles de Lycée et
de Laodicée, avaient fait périr la plupart des habitants en âge de porter
les armes, il gagna quelques fuyards messéniens qui se trouvaient alors dans
la ville, et, par leur moyen, y entra pendant une nuit, sans être aperçu de
personne. Mais à peine le jour parut, que les Mégalopolitains se défendirent
avec tant de courage, que Cléomène non seulement fut chassé, mais courut
encore risque d'une défaite entière. Même affaire lui était encore arrivée
trois mois auparavant, lorsqu'il entra par ruse dans la ville, par l'endroit
qu'on appelle Colée. Mais alors, comme son armée était plus nombreuse, et
qu'il s'était emparé le premier des postes les plus avantageux, il vint à
bout de son dessein. Il chassa les Mégalopolitains et se rendit maître de la
ville, qu'il saccagea et qu'il détruisit avec tant de cruauté, que l'on
avait perdu toute espérance qu'elle pût jamais être habitée. Je crois
qu'il n'en usa avec tant de rigueur, que parce qu'en ce temps‑là il ne
pouvait ni chez les Mégalopolitains ni chez les Stymphaliens trouver personne
qui fût d'humeur à épouser ses intérêts au préjudice de la patrie. Il
n'y eut que chez les Clitoriens, peuple courageux et passionné pour la liberté,
qu'il se rencontra un scélérat, nommé Théarcès, qui se couvrit de cette
infamie. Aussi les Clitoriens, soutiennent‑ils, et avec raison, que ce
traître n'est pas sorti de chez eux, et que c'était un enfant qui leur était
resté des soldats qu'on leur avait envoyés d'Orchomène.
Comme, dans ce qui regarde la guerre de Cléomène, j'ai cru devoir préférer
Aratus à tout autre historien, et que quelques‑uns donnent la préférence
à Phylarque, qui souvent raconte des choses tout opposées, je ne puis me
dispenser de justifier mon choix : il est important que le faux n'ait pas,
dans des écrits publics, le même poids et le même degré d'autorité que le
vrai. En général, cet historien a écrit beaucoup de choses sans
discernement et sur les premiers mémoires qui lui sont tombés entre les
mains ; mais, sans entrer ici en discussion, et sans le démentir sur une
grande partie de ce qu'il dit, contentons‑nous de considérer ce qu'il
rapporte sur le temps dont nous parlons. Cela suffira de reste pour faire
connaître quel esprit il a apporté à la composition de son histoire, et
combien il était peu propre à ce genre d'ouvrage. Pour montrer quelle a été
la cruauté d'Antigonus, des Macédoniens, d'Aratus et des Achéens, il dit
que les Mantinéens n'eurent pas été plus tôt subjugués, qu'ils tombèrent
dans des maux extrêmes ; que cette ville, la plus ancienne et la plus grande
de toute l'Arcadie, fut affligée de si horribles calamités, que tous les
Grecs en étaient hors d'eux‑mêmes, et fondaient en larmes. Il n'omet
rien pour toucher ses lecteurs de compassion ; il nous parle de femmes qui
s'embrassent, de cheveux arrachés, de mamelles découvertes ; il nous représente
les pleurs et les sanglots des hommes et des femmes, des enfants, et de leurs
vieux parents qui étaient enlevés pêle‑mêle. Or, tout ce qu'il fait
là pour mettre les événements fâcheux comme sous les yeux de ses lecteurs,
il le fait dans tout le cours de son histoire. Manière d'écrire basse et efféminée
que l'on doit mépriser, pour ne s'attacher qu'à ce qui est propre à
l'histoire et en fait toute l'utilité.
Il ne faut pas qu'un historien cherche à toucher ses lecteurs par du
merveilleux, ni qu'il imagine les discours qui ont pu se tenir, ni qu'il s'étende
sur les suites de certains événements : il doit laisser cela aux poètes
tragiques, et se renfermer dans ce qui s'est dit et fait véritablement,
quelque peu important qu'il paraisse. Car la tragédie et l'histoire ont
chacune leur but, mais fort différent l'un de l'autre : celle‑là se
propose d'exciter l'admiration dans l'esprit des auditeurs, et de toucher agréablement |