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LIVRE
QUATRIÈME
CHAPITRE
PREMIER
Récapitulation
du livre précédent. ‑ Guerre de Philippe contre les Etoliens et les
Lacédémoniens. ‑ Raisons de cette guerre.
Nous
avons fait voir, dans le livre précédent, pour quels sujets s'était une
seconde fois allumée la guerre entre les Romains et les Carthaginois, comment
Hannibal était entré en Italie, les batailles qui se sont livrées entre ces
deux peuples, et entre autres celle que les Romains perdirent près de la
ville de Cannes et sur les bords de l'Aufide. Venons maintenant à ce qui
s'est fait dans la Grèce pendant le même espace de temps, c'est‑à‑dire
pendant la cent quarantième olympiade, mais auparavant nous rappellerons en
peu de mots au souvenir de nos lecteurs, ce que nous en avons déjà dit par
avance dans le second livre, et surtout ce que nous y avons remarqué des Achéens,
parce que cet état a fait du temps de nos pères et de notre temps même des
progrès inconcevables.
Commençant donc par Tisamène, un des enfants d'Oreste, nous avons dit que ce
que peuple avait été gouverné par des rois de cette famille jusqu'à Ogygès,
qu'ensuite il s'était mis en république, et qu'il s'était fait des lois
qu'on ne pouvait trop estimer, qu'aussitôt après cet établissement il avait
été dispersé en villes et en bourgades par les rois de Lacédémone, et
qu'il s'était réuni une seconde fois et avait repris le gouvernement républicain.
Nous avons rapporté ensuite quelles mesures il avait prises pour inspirer le
même dessein aux autres villes, et pour réunir tous les peuples du Péloponnèse
sous un même nom et sous un seul gouvernement. Après avoir parlé de ce
projet en général, nous avons rapporté en peu de mots les faits
particuliers, en suivant l'ordre des temps, jusqu'à celui où Cléomène, roi
de Lacédémone, fut chassé de son royaume. Enfin après un récit succinct
de ce qui s'était passé jusqu'à la mort d'Antigonus, de Seleucus et de Ptolémée,
qui moururent tous trois presque en même temps, je promis de commencer mon
histoire par ce qui était arrivé après la mort de ces rois.
Cette époque m'a paru la plus belle et la plus intéressante que je pusse
prendre, car premièrement c'est là que se termine l'ouvrage d'Aratus, et ce
que nous dirons des affaires de la Grèce n'en sera qu'une continuation.
D'ailleurs les temps suivants touchent de si près aux nôtres, que nous en
avons vu nous‑même une partie, et nos pères l'autre. Ainsi ou j'aurai
vu de mes propres yeux les faits dont j'écrirai l'histoire ou je les aurai
appris de témoins oculaires, car je n'aurais pas voulu remonter aux temps
plus reculés, dont on ne peut rapporter que ce que l'on a entendu dire à des
gens qui l'ont ouï dire à d'autres, et dont on ne peut rien savoir ni rien
assurer qu'avec incertitude. Mais ce qui m'a surtout déterminé à choisir
cette époque, c'est que la fortune semble avoir pris plaisir à changer alors
par tout le monde la face de toutes choses.
Ce fut dans ce temps‑là que Philippe, fils de Demetrius, quoique encore
enfant, fut élevé sur le trône de Macédoine, qu'Achéus eut le rang et la
puissance royale dans le pays d'en deçà du mont Taurus, qu'Antiochus,
surnommé le Grand, succéda dans la plus tendre enfance à Seleucus, son frère,
roi de Syrie, mort peu d'années auparavant, qu'Ariarathe régna en Cappadoce,
que Ptolomée Philopator se rendit maître de l'Égypte, que Lycurgue fut fait
roi de Lacédémone, et qu'enfin les Carthaginois avaient depuis peu donné à
Hannibal le commandement de leurs armées.
Tous les états alors ayant donc ainsi changé de maîtres, on devait voir naître
de nouveaux événements. Cela est naturel, et cela ne manqua pas aussi
d'arriver. Les Romains et les Carthaginois soutinrent les uns contre les
autres la guerre dont nous avons fait l'histoire. En même temps, Antiochus et
Ptolémée se disputèrent la Coïlè-Syrie, les Achéens et Philippe firent
la guerre aux Etoliens et aux Lacédémoniens pour le sujet que je vais dire.
Il y avait déjà longtemps que les Etoliens étaient las de vivre en paix et
sur leurs propres biens, eux qui étaient accoutumés à vivre aux dépens de
leurs voisins, et qui ont besoin de beaucoup de choses, que leur vanité
naturelle, à laquelle ils s'abandonnent, leur fait rechercher avec avidité.
Ce sont des bêtes féroces plutôt que des hommes, sans distinction pour
personne, rien n'est exempt de leurs hostilités. Cependant tant qu'Antigonus
vécut, la crainte qu'ils avaient des Macédoniens les retint. Mais dès qu'il
fut mort, et qu'il n'eut laissé pour successeur que Philippe, qui n'était
encore qu'un enfant, ils levèrent le masque, et ne cherchèrent plus que
quelque prétexte spécieux pour se jeter sur le Péloponnèse. Outre que
depuis longtemps ils étaient habitués à piller cette province, ils ne
croyaient pas qu'il y eût de peuple qui pût, avec plus d'avantage qu'eux,
faire la guerre aux Achéens.
Pendant qu'ils pensaient à exécuter ce projet, le hasard leur en fournit
cette occasion. Certain Dorimaque, natif de Trichon, fils de ce Nicostrate qui
trahit si indignement toute une assemblée générale des Béotiens, jeune
homme vif et avide du bien d'autrui, selon le caractère de sa nation, fut
envoyé par ordre de la république à Phigalée, ville du Péloponnèse sur
les frontières des Messéniens, et dépendante de la République Etolienne.
Ce n'était, à ce que l'on disait, que pour garder la ville et le pays, mais
c'était en effet pour examiner et rapporter ce qui se passait dans le Péloponnèse.
Pendant qu'il était là, il y arriva quantité de pirates, à qui ne pouvant
d'abord permettre de butiner, parce que la paix ménagée entre les Grecs par
Antigonus durait encore, il leur permit enfin d'enlever les troupeaux des Messéniens,
quoique ceux‑ci fussent amis et alliés de la République. Ces pirates
n'exercèrent d'abord leur pillage qu'aux extrémités de la province. Mais
leur audace ne s'en tint point là. Ils entrèrent dans le pays, attaquèrent
les maisons pendant la nuit, lorsqu'on s'y attendait le moins, et eurent la témérité
de les forcer.
Les Messéniens trouvèrent ce procédé fort étrange, et envoyèrent en
faire des plaintes à Dorimaque. Celui‑ci, qui était bien aise que ceux
qu'il commandait s'enrichissent et l'enrichissent lui‑même, n'eut
d'abord aucun égard aux plaintes des députés. Il avait une trop grande part
au butin. Le pillage continuant et les députés demandant avec chaleur qu'on
leur fît justice, il dit qu'il viendrait lui‑même à Messène, et
rendrait justice à ceux qui se plaignaient des Etoliens. Il y vint en effet,
mais, quand ceux qui avaient été maltraités, se présentèrent devant lui,
ils ne purent en tirer que des railleries, des insultes et des menaces. Une
nuit même qu'il était encore à Messène, les pirates, s'approchant de la
ville, escaladèrent la maison de campagne de Chiron, égorgèrent tous ceux
qui firent résistance, chargèrent les autres de chaînes, firent sortir les
bestiaux et emmenèrent tout ce qui s'en rencontra.
Jusque là, les éphores avaient souffert, quoique avec beaucoup de douleur,
et le pillage des pirates et la présence de leur chef, mais enfin, se croyant
encore insultés, ils donnèrent ordre à Dorimaque de comparaître devant
l'assemblée des magistrats. Sciron, homme de mérite et de considération, était
alors éphore à Messène. Son avis fut de ne pas laisser Dorimaque sortir de
la ville qu'il n'eût rendu tout ce qui avait été pris aux Messéniens, et
qu'il n'eût livré à la vindicte publique les auteurs de tant de meurtres
qui s'étaient commis. Tout le conseil trouvant cet avis fort juste, Dorimaque
se mit en colère, et dit que l'on n'avait guère d'esprit si l'on s'imaginait
insulter sa personne, que ce n'était pas lui, mais la République des
Etoliens que l'on insultait, que c'était une chose indigne, qui allait
attirer sur les Messéniens une tempête épouvantable, et qu'un tel attentat
ne pourrait demeurer impuni.
Il y avait dans ce temps‑là à Messène certain personnage, nommé
Babyrtas, homme tout à fait dans les intérêts de Dorimaque, et qui avait la
voix et le reste du corps si semblables à lui, que s'il eût eu sa coiffure
et ses vêtements, on l'aurait pris pour lui‑même, et Dorimaque savait
bien cela. Celui‑ci donc s'échauffant et traitant avec hauteur les Messéniens,
Sciron ne put se contenir : « Tu crois donc, Babyrtas, lui dit‑il d'un
ton de colère, que nous nous soucions fort de toi et de tes menaces ? » Ce
mot ferma la bouche à Dorimaque, et l'obligea de permettre aux Messéniens de
tirer vengeance des torts qu'on leur avait faits. Il s'en retourna en Etolie,
mais si piqué du mot de Sciron, que, sans autre prétexte raisonnable, il déclara
la guerre aux Messéniens.
Discours
de Dorimaque pour irriter les Etoliens contre Messène. ‑ Hostilités
des Etoliens. ‑ Aratus se charge du commandement. ‑ Portrait de ce
préteur.
Ariston
était alors préteur chez les Etoliens, mais comme il était trop accablé
d'infirmités pour se mettre à la tête d'une armée, et qu'il était
d'ailleurs parent de Dorimaque et de Scopas, il céda en quelque sorte au
premier le commandement. Dorimaque n'osa pas dans les assemblées publiques
porter ses concitoyens à déclarer la guerre aux Messéniens. Il n'en avait
aucun prétexte plausible, et tout le monde connaissait le sujet qui
l'irritait si fort contre cette république. Il prit donc un autre parti, qui
fut d'engager secrètement Scopas à entrer dans le dépit qu'il avait contre
les Messéniens. Il lui représenta qu'il n'avait rien à craindre du côté
des Macédoniens, parce que Philippe, qui était à la tête des affaires,
avait à peine dix‑sept ans, que les Lacédémoniens n'étaient pas
assez amis des Messéniens pour prendre leur parti, et qu'enfin les Eléens,
attachés aux Etoliens comme ils étaient, ne manqueraient pas dans cette
occasion d'entrer dans leurs intérêts et de leur prêter du secours, d'où
il concluait que rien ne pourrait les empêcher d'entrer dans Messène. Il
ajouta, ce qui devait faire le plus d'impression sur un Etolien, qu'il y
aurait un butin immense à faire dans ce pays, où personne n'était en garde
contre une descente, et qui pendant la guerre de Cléomène avait été le
seul qui n'eût rien souffert, que cette expédition leur attirerait la faveur
et les applaudissements de tout le peuple d'Etolie, que si les Achéens
refusaient le passage sur leurs terres, ils n'auraient pas le droit de se
plaindre si on se l'ouvrait par force, que s'ils ne remuaient pas, ils ne
mettraient aucun obstacle à leur projet, qu'enfin ils ne manqueraient pas de
prétexte contre les Messéniens, qui depuis longtemps avaient eu l'injustice
de promettre le secours de leurs armes aux Achéens et aux Macédoniens.
Ces raisons et d'autres semblables que Dorimaque entassa sur le même sujet,
persuadèrent si bien Scopas et ses amis, que, sans attendre une assemblée du
peuple, sans consulter les magistrats, sans rien faire de ce qui convenait en
pareille occasion sur leurs propres lumières et ne suivant que leur passion,
ils déclarèrent la guerre tout à la fois aux Messéniens, aux Epirotes, aux
Achéens, aux Acarnaniens et aux Macédoniens. Sur‑le‑champ ils
firent embarquer des pirates, qui, ayant rencontré vers Cythère un vaisseau
du roi de Macédoine, le firent entrer dans un port d'Etolie, et vendirent les
pilotes, les rameurs et le vaisseau même. Montés sur les vaisseaux des Céphalléniens,
ils ravagèrent la côte d'Épire, firent des tentatives sur Tyrée, ville de
l'Acarnanie. Ils envoyèrent des partis dans le Péloponnèse, et prirent au
milieu des terres des Mégalopolitains le château de Clarios, dont ils se
servirent pour y vendre à l'encan leur butin, et pour y garder celui qu'ils
faisaient. Mais le château fut en peu de jours forcé par Timoxène, préteur
des Achéens, et par Taurion, qu'Antigonus avait laissé dans le Péloponnèse
pour y veiller sur les intérêts des rois de Macédoine. Car Antigonus obtint
à la vérité des Achéens la ville de Corinthe dans le temps de Cléomène,
mais, loin de leur rendre Orchomène qu'il avait emporté d'assaut, il la
garda, dans le dessein, à mon avis, non seulement d'être maître de l'entrée
du Péloponnèse, mais encore d'en mettre le pays à couvert d'insultes par le
moyen de cette ville, où il y avait une garnison et toutes sortes de
munitions.
Dorimaque et Scopas ayant observé le temps où Timoxène devait bientôt
sortir de la préture, et où Aratus, choisi pour lui succéder l'année
suivante, n'était point encore entré en charge, ils assemblèrent à Rios
tout ce qu'ils purent d'Etoliens, et, après y avoir disposé des pontons et
équipé les vaisseaux des Céphalléniens, ils firent passer cette armée
dans le Péloponnèse, et marchèrent droit à Messène, prenant leur route
par le pays des Patréens, des Pharéens et des Tritéens. Passant sur ces
terres, à les entendre, ils n'avaient garde de faire aucun tort aux Achéens,
mais la soldatesque avide de butin ne put s'empêcher de piller. Elle pilla et
ravagea tout, jusqu'à ce qu'on fût arrivé à Phégalée, d'où elle se jeta
tout d'un coup et avec insolence sur le pays des Messéniens, sans nul égard
pour l'amitié et l'alliance qu'ils avaient avec ce peuple depuis très
longtemps, sans aucun respect pour le droit des gens. L'avidité du butin
l'emporta sur toutes choses, ils saccagèrent tout impunément, sans que les
Messéniens osassent se présenter devant eux pour les arrêter.
C'était alors le temps où se devait tenir l'assemblée des Achéens. Ils
vinrent à Égion, et quand le conseil fut formé, les Patréens et les Pharéens
firent le détail du pillage que les Etoliens, en passant, avaient fait sur
leurs terres. Les Messéniens demandèrent aussi par des députés qu'on vînt
à leurs secours, et qu'on les vengeât des torts et des injustices qu'ils
avaient soufferts. Le conseil fut sensiblement touché des plaintes des uns et
du malheur des autres, mais ce qui le frappa le plus, ce fut que les Etoliens
eussent osé entrer dans l'Achaïe avec une armée, sans que personne leur eût
accordé le passage, et qu'ils ne pensassent point à réparer cette injure.
On résolut donc de secourir les Messéniens, et pour cela on donna ordre au
préteur de faire prendre les armes aux Achéens, et cette résolution fut
ratifiée.
Timoxène, dont la préture n'était point encore expirée, ne comptant pas
trop sur les Achéens, qui n'avaient pas eu soin d'exercer leurs recrues,
refusait de lever des soldats, et ne voulait pas se charger de cette expédition.
En effet, depuis que Cléomène avait été chassé du trône de Lacédémone,
les peuples du Péloponnèse, fatigués par les guerres précédentes, et ne
s'attendant pas que la paix dont ils jouissaient durerait si peu, avaient fort
négligé tout ce qui regarde la guerre. Mais Aratus, outré de l'insolence
des Etoliens et irrité depuis long- temps contre eux, prit la chose avec plus
de chaleur. Il fit prendre les armes aux Achéens, ne souhaitant rien avec
plus d'ardeur que d'en venir aux mains avec les Etoliens. Ayant donc reçu de
Timoxène le sceau public cinq jours avant qu'il dût le recevoir, il envoya
ordre aux villes d'enrôler tous ceux qui étaient en âge de porter les
armes, et leur indiqua Mégalopolis pour lieu de rendez‑vous.
Mais avant que d'entrer dans le détail de cette guerre, il sera bon de dire
en peu de mots quel était le caractère particulier de ce préteur. Aratus était
l'homme du monde le plus propre à être à la tête des affaires, parlant
bien, pensant juste, se taisant à propos. Jamais personne ne posséda mieux
l'art de dissimuler dans les dissensions civiles, de s'attacher les amis, de
s'attirer des alliés, fin et adroit pour négocier, pour surprendre l'ennemi,
lui tendre des pièges, infatigable et intrépide pour les faire réussir.
Entre une infinité d'exemples qu'on pourrait citer pour faire voir que ce
portrait est peint d'après nature, on n'a qu'à voir de quelle manière il se
rendit maître de Sicyone et de Mantinée, comment il chassa les Etoliens de
Pellène, et surtout de quelle ruse il se servit pour entrer dans
l'Acrocorinthe. Mais ce même Aratus à la tête d'une armée n'était plus
reconnaissable. Il n'avait plus ni esprit pour former des projets ni résolution
pour les conduire à leur fin. La vue seule du péril le déconcertait. Le Péloponnèse
était rempli de trophées élevés pour célEbrer ses défaites, et il y fut
toujours vaincu sans beaucoup de résistance.
Aussi voit‑on qu'il y a parmi les hommes une variété infinie non
seulement de corps, mais d'esprits. Souvent le même homme aura d'excellentes
dispositions pour certaines choses, qui, employé à des choses différentes,
n'en aura aucune. Bien plus, il arrive souvent qu'a l'égard même de choses
de même espèce, le même homme sera très intelligent pour certaines et très
borné pour d'autres, qu'il sera brave jusqu'à la témérité en certaines
occasions, et en d'autres lâche jusqu'à la poltronnerie. Ce ne sont point là
des paradoxes. Rien de plus ordinaire, rien de plus connu, du moins de ceux
qui sont capables de réflexion. Tel à la chasse attaque avec valeur la bête
la plus formidable, qui sous les armes et en présence de l'ennemi, n'a ni
coeur ni courage. Il y en a qui se tireront avec honneur d'un combat
singulier. Joignez‑les à d'autres dans un ordre de bataille, les armes
leur tomberont des mains. La cavalerie thessalienne, par exemple, est
invincible, lorsqu'elle se bat par escadrons, mais si elle quitte son
ordonnance, on n'en peut tirer aucun service. C'est le contraire avec les
Etoliens. Rien n'approche des Crétois, soit sur mer, soit sur terre, quand il
s'agit d'embuscade, de pillage, d'attaques nocturnes, partout en un mot où il
faut déployer la ruse et l'adresse, et lorsque les Crétois sont en ordre de
bataille devant l'ennemi, c'est la lâcheté même, tandis que les Achéens et
les Macédoniens ne peuvent combattre qu'ainsi rangés. Après cela, mes
lecteurs ne devront pas être surpris si j'attribue quelquefois aux mêmes
personnes des dispositions toutes contraires, même à l'égard de choses qui
paraissent semblables. Je reviens à mon sujet.
Les Messéniens se plaignent des Etoliens et sont écoutés. ‑ Ruse de Scopas et de Dorimaque. ‑ Aratus perd la bataille de Caphyes.
Quand
les troupes furent assemblées à Mégalopolis, comme l'avait ordonné le
Conseil des Achéens, les Messéniens se présentèrent une seconde fois,
demandant qu'on les vengeât de la perfidie qui leur avait été faite, mais
lorsqu'ils eurent témoigné vouloir porter les armes dans cette guerre, et être
enrôlés avec les Achéens, les chefs de ceux‑ci ne voulurent point y
consentir, et dirent qu'ils ne pouvaient les recevoir dans leur alliance sans
l'agrément de Philippe et des autres alliés. La raison de ce refus, c'est
qu'alors subsistait encore l'alliance jurée du temps de Cléomène, et ménagée
par Antigonos entre les Achéens, les Epirotes, les Phocéens, les Macédoniens,
les Béotiens, les Arcadiens et les Thessaliens. Les Achéens dirent cependant
qu'ils feraient marcher des troupes à leur secours, pourvu néanmoins qu'ils
donnassent leurs enfants en otage et les missent en dépôt à Lacédémone,
pour assurance que jamais ils ne feraient la paix avec les Etoliens sans le
consentement des Achéens. Les Lacédémoniens mirent aussi des troupes en
campagne, en qualité d'alliés, et campèrent sur les frontières des Mégalopolitains,
mais moins pour y faire l'office d'alliés que pour être spectateurs de la
guerre et voir quel en serait l'événement.
Quand Aratus eut ainsi disposé tout ce qui regardait les Messéniens, il
envoya des députés aux Etoliens pour les instruire de ce qui avait été résolu,
et leur ordonna de sortir des terres des Messéniens, et de ne pas mettre le
pied dans l'Achaïe, sous peine d'être traités comme ennemis. Aussitôt
Scopas et Dorimaque, sachant que les Achéens étaient sous les armes, et ne
jugeant pas qu'il fût de leur intérêt de désobéir aux ordres de cette République,
envoyèrent des courriers à Cylène pour prier Ariston, préteur des
Etoliens, de faire conduire à l'île de Philias, tous les vaisseaux de charge
qui étaient sur la côte, et partirent deux jours après avec leur butin,
prenant Leur route vers le pays des Eléens, dont les Etoliens avaient
toujours été fort amis, parce que par leur moyen le Péloponnèse leur était
ouvert pour y piller et y faire du butin.
Aratus différa deux jours de se mettre eh marche, croyant légèrement que
les Etoliens quitteraient le pays, comme ils en avaient fait semblant. Il congédia
même l'armée des Achéens et les troupes de Lacédémone, et ne se réservant
que trois mille hommes de pied, trois cents chevaux, et les troupes que
commandait Taurion, il s'avança vers Patras, ne voulant qu'inquiéter les
Etoliens. Dorimaque, informé qu'Aratus le suivait de près avec un corps de
troupes, fut assez embarrassé. D'un côté, il craignait que les Achéens ne
fondissent sur lui pendant qu'il s'embarquerait et que ses troupes seraient
dispersées, mais comme de l'autre il ne souhaitait rien tant que d'allumer la
guerre, il fit accompagner le butin par les gens qu'il jugea propres à cette
escorte et leur donna ordre de le mener droit à Rios, comme devant là
s'embarquer. Puis, marchant lui‑même d'abord vers le même endroit,
comme pour escorter le butin, il se détourna tout d'un coup, et prit sa route
vers Olympie.
Sur l'avis qu'il reçut là, que Taurion était près de Clitorie, voyant bien
que son butin ne pourrait partir de Rios sans péril et sans combat, il crut
ne pouvoir mieux faire que d'attaquer sur‑le‑champ Aratus, qui
n'avait que fort peu de troupes, et qui ne s'attendait à rien moins qu'à une
bataille. Car il pensait en lui‑même que s'il était assez heureux poux
vaincre, il aurait du temps de reste pour ravager le pays et partir de Rios
sans danger, pendant qu'Aratus prendrait de nouvelles mesures pour rassembler
ses Achéens ou que, si ce préteur n'osait en venir aux mains, il lui serait
encore aisé de se retirer quand il le jugerait à propos. Plein de ces pensées,
il se mit en marche et vint camper près de Méthydrion, dans le pays des Mégalopolitains.
Le voisinage de l'ennemi étourdit si fort les chefs des Achéens, qu'on peut
dire qu'ils en perdirent la tête. Quittant Clitorie, ils campèrent proche
Caphyes, et, pendant que les Etoliens étaient en marche de Méthydrion,
prenant le chemin d'Orchomène, Aratus part de son camp avec ses Achéens, et
se met en bataille dans la plaine de Caphyes, se couvrant de la rivière qui
la traverse. Comme, outre la rivière, il y avait encore plusieurs fossés
difficiles à franchir pour aller aux Achéens, les Etoliens, n'osant pas
suivre leur premier projet et les attaquer, marchèrent en bon ordre vers les
hauteurs qui les conduisaient à Oligyrte, croyant assez faire que d'empêcher
qu'on ne les obligeât de combattre.
Déjà l'avant‑garde montait les hauteurs, et la cavalerie qui faisait
l'arrière‑garde, traversant la plaine, était presque arrivée au pied
de la montagne appelée Propous, lorsqu'Aratus détacha sa cavalerie et les
soldats armés à la légère sous le commandement d'Épistrate, Acarnanien,
avec ordre d'insulter l'arrière‑garde et de tenter un peu les ennemis.
Cependant, s'il avait dessein d'engager un combat, il ne fallait ni fondre sur
l'arrière‑garde ni attendre que l'armée ennemie eût traversé toute
la plaine. C'était l'avant‑garde qu'il fallait charger lorsqu'elle y
fut entrée. De cette manière le combat se serait livré sur un terrain plat
et uni, où les Etoliens qui n'étaient ni armés ni exercés pour combattre
en rangs et en files, n'auraient pu soutenir l'attaque des Achéens accoutumés
à l'ordre en phalange, et qui avaient encore sur eux l'avantage des armes, au
lieu que, n'ayant su profiter ni du terrain ni de l'occasion, ils attaquèrent
l'ennemi lorsque tout lui était plus favorable.
Aussi le succès du combat répondit‑il au projet qu'on en avait formé.
Lorsque la cavalerie étolienne vit cette troupe à sa portée, elle n'en
continua pas moins son chemin en bon ordre, afin de gagner le pied de la
montagne où était son infanterie. Aratus aussitôt, sans voir pourquoi la
cavalerie se pressait d'avancer, sans prévoir ce qui allait arriver, crut
qu'elle prenait la fuite et ordonna aux soldats des ailes de se détacher de
la phalange pour appuyer les troupes légères. Lui‑même, il suivit en
toute hâte avec la phalange, faisant faire à droite et marcher par le flanc.
La cavalerie étolienne ayant traversé la plaine et atteint l'infanterie,
monta un peu la pente au‑dessus du pied de la montagne et s'y posta.
L'infanterie se rassemble à sa droite et à sa gauche, criant à ceux qui étaient
encore en marche d'accourir à leur secours. Quand ils se crurent en assez
grand nombre, ils fondirent serrés sur les premiers rangs de la cavalerie achéenne
et les soldats des armés à la légère, et quand leur nombre se fut augmenté,
ils fondirent d'en haut sur les Achéens. Le combat fut longtemps opiniâtre,
mais enfin les Achéens furent mis en fuite, et les soldats pesamment armés
qui venaient à leurs secours, dispersés et sans ordre, ne sachant ce qui s'était
passé pendant le combat ou tombant au milieu de ceux qui fuyaient, furent
entraînés par eux, ce qui fit que cinq cents hommes seulement en vinrent aux
mains avec l'ennemi, et qu'il y en eut plus de deux mille qui prirent la
fuite.
Les Etoliens firent alors ce que la conjoncture les avertissait de faire. Ils
se mirent à la poursuite des Achéens avec des cris dont toute la plaine
retentissait. Ceux‑ci se retirèrent vers le corps de leur armée, et
tant qu'ils espérèrent de le trouver encore dans l'avantage de son poste.
Leur fuite se fit en assez bon ordre, et de manière à pouvoir être protégée,
mais voyant que la phalange avait quitté sa première position, et qu'elle était
en marche sur une longue colonne, les rangs et les files confondus, une partie
se débanda aussitôt et se mit à fuir vers les villes voisines. L'autre
tomba sur les gens de la phalange et les renversa, de sorte qu'il ne fut
nullement besoin de la présence de l'ennemi pour compléter la déroute.
Orchomène et Caphyes, qui étaient proches, en sauvèrent un grand nombre.
Sans ces deux villes, toute l'armée aurait couru grand risque d'être taillée
en pièces. Telle fut la fin du combat livré près de Caphyes.
Quand les Mégalopolitains eurent avis que les Etoliens étaient campés près
de Méthydrion, ils s'assemblèrent eu grand nombre au son des trompettes, et
vinrent pour secourir les Achéens, mais le combat s'était livré la veille,
et, au lieu de combattre les ennemis avec des gens qu'ils croyaient pleins de
vie, ils ne servirent qu'à leur rendre les derniers devoirs. Ayant donc creusé
un fossé dans la plaine de Caphyes, ils y jetèrent les morts avec toute la
religion que ces malheureux pouvaient attendre d'alliés tendres et affectionnés.
Cet avantage inespéré que les Etoliens avaient remporté par le moyen de
leur cavalerie et de leurs troupes légères, leur donna la facilité de
traverser impunément le Péloponnèse. Ils eurent la hardiesse d'attaquer la
ville de Pellène, ils ravagèrent les terres des Sicyoniens, et enfin se
retirèrent par l'isthme. Voilà la cause et le motif de cette guerre des alliés,
et son commencement fut le décret que ces alliés, assemblés à Corinthe,
portèrent, par les conseils de Philippe.
Chef
d'accusation contre Aratus. Il se justifie. ‑ Décret du conseil des
alliés contre les Etoliens. ‑ Projet ridicule de ce peuple. ‑ Les
Illyriens traitent avec lui. ‑ Dorimaque se présente devant Cynèthe,
ville d'Arcadie. ‑ État funeste de cette ville. ‑ Trahison de
quelques‑uns de ses habitants.
Quelques
jours après leur défaite, les Achéens s'assemblèrent, tous en général et
chacun en particulier fort indisposés contre Aratus, qu'ils accusaient
unanimement du mauvais succès du combat. Ce qui irrita davantage le peuple,
furent les chefs d'accusation que les ennemis de ce préteur étalèrent dans
le conseil contre lui. Ils disaient que la première faute qu'il avait commise
en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de
pareilles entreprises, où il savait qu'il avait souvent échoué, et de les
hasarder dans un temps où il n'avait encore aucune autorité, qu'une autre
faute plus grande que la première, était d'avoir congédié les Achéens
lorsque les Etoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponnèse,
quoiqu'il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu'à embrouiller les
affaires et à soulever une guerre, qu'en troisième lieu il avait eu très
grand tort d'en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et
sans aucune nécessité, pendant qu'il pouvait se mettre en sûreté dans les
villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Etoliens, en
cas qu'il crût y trouver de l'avantage, qu'enfin c'était une faute
impardonnable, puisqu'il avait résolu de combattre, d'avoir été assez
imprudent pour charger les Etoliens, au pied d'une montagne, avec des soldats
armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir
l'infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la
victoire.
Mais dès qu'Aratus se fut présenté, qu'il eut fait souvenir le peuple de ce
qu'il avait fait auparavant pour la République, que, pour se justifier des
accusations intentées contre lui, il eut fait voir qu'il n'était pas la
cause de ce qui était arrivé, qu'il eut demandé pardon des fautes qu'il
aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion, qu'il eut prié qu'on délibérât
sur les affaires avec calme et sans passion, le peuple changea tout d'un coup
à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables,
qu'il s'irrita contre les accusateurs d'Aratus, et ne suivit dans tout ce qui
se fit ensuite que les avis de ce préteur.
Tout ceci arriva dans la cent trente‑neuvième olympiade. Ce que nous
allons rapporter appartient à la suivante.
Le résultat du conseil des Achéens fut que l'on enverrait des députés vers
les Epirotes, les Béotiens, les Phocéens, les Acarnaniens et Philippe, pour
leur apprendre de quelle manière les Etoliens, contre la foi des traités, étaient
entrés dans l'Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser,
en vertu des traités, de venir à leur secours, que l'on engagerait les Mésséniens
à faire alliance avec eux, que le préteur lèverait cinq mille hommes de
pied et cinq cents chevaux, que l'on secourrait les Messéniens, si les
Etoliens entraient sur leurs terres, qu'enfin on conviendrait avec les Lacédémoniens
et les Messéniens du nombre de cavalerie et d'infanterie qu'ils seraient
obligés de fournir pour la guerre commune. C'est par ces décrets que les Achéens
se mirent au‑dessus du malheur qui leur était arrivé, qu'ils continuèrent
à protéger les Messéniens, et qu'ils demeurèrent fermes dans leur première
résolution. Les députés s'acquittèrent de leur commission. Aratus leva des
soldats dans l'Achaïe selon le décret de l'assemblée, et les Lacédémoniens
et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de
pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l'armée fut de dix mille hommes de
pied et de mille chevaux.
Les Etoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein
de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les
autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec
ceux‑ci, s'ils renonçaient à l'alliance des Messéniens, sinon, de
leur déclarer la guerre. C'était le projet du monde le plus ridicule, qui
consistait à être alliés des Achéens et des Messéniens et cependant à
leur faire la guerre, supposé qu'ils demeurassent unis, et à faire la paix
en particulier avec les Achéens, en cas qu'ils se tournassent contre les Messéniens.
Ce projet est si étrange, qu'on ne conçoit pas comment il a pu leur venir
dans l'esprit. Les Epirotes et Philippe, ayant entendu les députés, reçurent
les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d'abord fort irrités de ce
qu'avaient osé faire les Etoliens, mais leur surprise dura peu. Ils savaient
que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère
s'évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui, tant il est
vrai que l'on pardonne plus aisément une injustice continuée qu'une autre
qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s'attendrait pas !
C'est ainsi que les Etoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient
la guerre chez plusieurs peuples, sans qu'on en sût la raison. Et quand on
les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se
moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu'ils avaient fait, ou même
de ce qu'ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à
eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu'ils avaient recouvrée
par le secours d'Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu'ils avaient
aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner.
Déjà la jeunesse d'Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et
les Messéniens s'étaient joints pour venir au secours, lorsque Scordilaïdas
et Demetrius de Pharos, partis d'Illyrie avec quatre‑vingt‑dix frégates,
passèrent au‑delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec
les Romains. Ils abordèrent d'abord à Pyle et tâchèrent de prendre cette
ville, mais sans succès. Ensuite Demetrius, prenant de la flotte cinquante
vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques‑unes à
force d'argent, et en ravagea d'autres. Scerdilaïdas, retournant en Illyrie
avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s'assurant qu'il n'avait
rien à craindre d'Amynas, roi des Athamains, dont il était parent. Après
avoir fait un traité avec les Etoliens par le moyen d'Agélaus, par lequel
traité les Etoliens s'engageaient à partager avec lui les dépouilles qu'ils
remporteraient, il s'engagea de
son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l'Achaïe. Agélaus,
Porimaque et Scopas entrèrent dans ce traité, et tous quatre, s'étant fait
ouvrir par adresse les portes de Cynèthe, assemblèrent dans l'Etolie la plus
grande armée qu'ils purent, et, l'ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent
sur l'Achaïe.
Ariston, préteur des Etoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant
de ne rien savoir de ce qui se passait, et publiant que, loin de faire la
guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux
peuples dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti
par des faits publics ! Dorimaque, prenant sa route par l'Achaïe, se présenta
tout à coup devant Cynèthe, dans l'Arcadie. Cette ville était depuis
longtemps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu'à s'égorger
et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de
nouveaux partages des terres. À la fin, ceux des habitants qui soutenaient le
parti des Achéens devinrent tellement supérieurs en forces, qu'ils occupèrent
la ville, en gardèrent les murailles et se firent donner un commandent par
les Achéens.
Cynèthe était en cet état lorsque, peu de jours avant que les Etoliens
arrivassent, ceux qui avaient été obligés de sortir y envoyèrent demander
qu'on voulût bien les y recevoir et faire la paix avec eux. Les habitants
crurent que cela était sincère, et, ne voulant faire cette paix qu'avec
l'agrément des Achéens, ils dépêchèrent vers eux pour savoir ce qu'ils en
penseraient. Les Achéens ne firent aucune difficulté, s'imaginant que c'était
un moyen de se bien mettre dans l'esprit des deux partis, puisque déjà ceux
qui étaient dans la ville embrasseraient les intérêts des Achéens, et que
ceux qui voulaient y rentrer, n'étant redevables de tout leur bonheur qu'au
consentement que les Achéens avaient donné à leur retour, ne manqueraient
pas de leur en témoigner par un parfait attachement leur profonde
reconnaissance. Aussitôt les habitants envoyèrent la garnison et le
commandant pour conclure la paix et reconduire les exilés dans la ville, après
avoir cependant pris d'eux toutes les assurances sur lesquelles on croit
ordinairement devoir le plus compter.
Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n'attendirent pas
qu'il se présentât un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre
la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent‑ils entrés,
qu'ils complotèrent contre eux. Je crois même que, dans le temps qu'on se
jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà
dans leur esprit l'attentat qu'ils devaient commettre contre les dieux et
contre leurs concitoyens, car ils ne furent pas si tôt rentrés dans le
gouvernement, qu'ils firent venir les Etoliens dans le dessein de perdre et
ceux qui les avaient sauvés, et la patrie dans le sein de laquelle ils
avaient été élevés. Or, voici la trahison qu'ils eurent l'audace de
tramer.
Les
Etoliens s'emparent de Cynèthe, et y mettent le feu. ‑ Demetrius de
Pharos et Taurion se mettent à leur poursuite, mais trop tard. ‑
Faiblesse d'Aratus. ‑ Caractère des Cynéthènes. ‑ Pourquoi ils
ressemblent si peu au reste des peuples de l'Arcadie.
Parmi
les exilés il y en avait quelques‑uns qui avaient eu le commandement
dans la guerre, et qu'on appelle pour cela polémarques. C'est à ces
magistrats qu'il appartient de fermer les portes de la ville, de garder les
clefs tant qu'elles sont fermées, et d'y faire la garde pendant le jour. Les
Etoliens avec des échelles étaient toujours prêts, et épiaient l'occasion.
Un jour, ces polémarques ayant massacré ceux qui étaient de garde avec eux,
et ouvert les portes, une partie des Etoliens entra par là dans la ville,
pendant que l'autre escaladait les murailles. Les habitants épouvantés ne
savaient quelles mesures prendre. Ils ne pouvaient courir aux portes et les défendre,
parce qu'il fallait repousser ceux qui montaient par les murailles, et ils ne
pouvaient aller aux murailles sans abandonner les portes. Ainsi les Etoliens
furent bientôt maîtres de la ville. Ils y commirent de grands désordres,
mais ils firent cependant une chose dont on ne peut trop les louer, ce fut de
commencer le carnage par tuer ceux qui leur avaient livré la ville, et de
piller d'abord leurs biens. Tous les autres habitants furent ensuite traités
de la même manière. Enfin, s'étant logés dans les maisons des citoyens,
ils fouillèrent partout, pillèrent tout ce qui s'y trouvait, et tous ceux
des habitants qu'ils soupçonnaient d'avoir quelque meuble précieux ou
quelque autre chose considérable caché, ils leur faisaient souffrir mille
tourments pour les leur faire découvrir.
Cynèthe ainsi saccagée, ils y mirent une garnison, levèrent leur camp, et
s'en allèrent à Luysse. Arrivés au temple de Diane qui est entre Cynèthe
et Clitorie, ils tâchèrent d'enlever les troupeaux de la déesse, et de
piller tout ce qui se rencontrait autour du temple. Les Luyssiates eurent la
prudence de leur donner quelques meubles et quelques ornements sacrés, et par
là les empêchèrent de se souiller par une impiété, et de faire un plus
grand tort dans le pays. De là les Etoliens allèrent mettre le camp devant
Clitorie.
Pendant ce temps‑là, Aratus, préteur des Achéens, envoyait demander
du secours à Philippe, levait lui‑même des troupes, assemblait les
forces que les Lacédémoniens et Messéniens lui fournissaient en vertu des
traités. D'abord les Etoliens tâchèrent de persuader aux Clitoriens de
rompre avec les Achéens, et d'entrer dans leur alliance. N'en étant point écoutés,
ils les assiègent et tentent d'escalader les murailles. Les Clitoriens se défendirent
et les repoussèrent avec tant de valeur, qu'ils furent obligés de lever le
siège, et de faire retraite. En revenant vers Cynèthe, ils amenèrent avec
eux les troupeaux sacrés de Diane. Ils auraient bien voulu livrer cette ville
aux Eléens, mais ceux‑ci n'ayant pas voulu l'accepter, ils prirent
dessein de la garder pour eux‑mêmes, et en donnèrent le commandement
à Euripide. Ensuite, sur l'avis qu'ils reçurent qu'il venait des troupes de
Macédoine au secours de cette ville, ils y mirent le feu et se retirèrent.
De là ils vinrent une seconde fois à Rios pour s'embarquer et retourner dans
leur pays.
Taurion, qui avait appris l'invasion des Etoliens et ce qu'ils avaient fait à
Cynèthe, voyant que Demetrius de Pharos, parti des îles Cyclades, était débarqué
à Cenchrée, pria ce prince de secourir les Achéens, de transporter par
l'isthme ses frégates, et de tomber sur les Etoliens. Demetrius alors avait
fait un riche butin dans les Cyclades, mais il en fuyait honteusement,
poursuivi par les Rhodiens. Il écouta d'autant plus volontiers la
proposition, que Taurion se chargeait de faire les frais du transport des frégates.
Il passa dont l'isthme, mais il était parti deux jours trop tard pour
rejoindre les Etoliens Il se contenta de piller quelques endroits de leur côte,
et cingla vers Corinthe.
On ne tira pas non plus grands secours des Lacédémoniens, quoiqu'il eussent
reçu ordre d'en envoyer. Il vint de ce pays‑là quelque cavalerie et
quelques hommes de pied, seulement pour qu'on ne dît pas qu'ils avaient refusé
le secours qu'on leur avait demandé. Aratus avec ses Achéens se conduisit
aussi dans cette occasion plus en politique qu'en capitaine. Il se tint
tranquille. Le souvenir de l'échec qu'il avait reçu le retint, il donna à
Dorimaque et à Scopas tout le loisir de faire tout ce qu'ils jugeraient à
propos, et de retourner chez eux. Cependant ils opérèrent leur retraite par
des endroits où il lui eût été fort aisé de les charger. C'était des défilés
où un trompette aurait suffi pour remporter la victoire.
Mais quelques mauvais traitements que les Cynéthéens eussent soufferts, on
ne les plaignait pas. C'était le peuple du monde qui méritait le plus d'être
maltraité. Ce sont cependant des Arcadiens, peuple célèbre dans toute la Grèce
par son amour pour la vertu, par la régularité de ses moeurs, par son zèle
pour l'hospitalité, par sa douceur et sa politesse, et surtout par son
respect envers les dieux. Pourquoi donc les Cynéthéens, Arcadiens
eux‑mêmes, surpassaient‑ils alors tous les autres Grecs en cruauté
et en impiété ? C'est ce qu'il sera bon d'éclaircir en peu de mots.
Pour moi, je suis persuadé que c'est parce que les Cynéthéens sont les
premiers et les seuls d'Arcadie qui aient abandonné ce que les anciens, sages
et éclairés sur ce qui convenait à la paix de leur pays, avaient prudemment
établi, savoir : l'exercice de la belle musique, qui n'est qu'utile aux
autres hommes, mais qui est absolument nécessaire aux Arcadiens, car je ne
reconnais point Éphore, et cet auteur s'oublie lui‑même lorsqu'il dit,
au commencement de son ouvrage, que la musique n'a été inventée que pour
tromper les hommes et leur faire illusion. Il ne faut pas croire que les
anciens Crétois et Lacédémoniens aient pris sans raison, pour animer leurs
soldats à la guerre, la flûte et des airs au lieu d'une trompette, ni que
les premiers Arcadiens si austères du reste dans leurs moeurs, aient eu tort
de croire la musique nécessaire à leur République. Cependant ils en étaient
si persuadés, qu'ils voulurent non seulement que les enfants la suçassent
pour ainsi dire avec le lait, mais encore que les jeunes gens y fussent exercés
jusqu'à l'âge de trente ans, car tout le monde sait que ce n'est presque que
chez les Arcadiens que l'on entend les enfants chanter des hymnes en l'honneur
des dieux et des héros de leur patrie, et qu'ils y sont obligés par les
lois. Ce n'est aussi que chez eux que l'on apprend les airs de Philoxène et
de Timothée, qu'en plein théâtre, chaque année, aux fêtes de Bacchus, on
danse au son des flûtes, et que l'on s'exerce à des combats chacun selon son
âge, les enfants à des combats d'enfants, les jeunes gens à des combats
d'hommes. Ils croient pouvoir sans honte ignorer toutes les autres sciences,
mais ils ne peuvent ni refuser d'apprendre à chanter, parce que les lois les
y obligent, ni s'en défendre sous prétexte de le savoir, parce qu'ils
croiraient par là se déshonorer. Ces petits combats donnés chaque année au
son des flûtes, selon les règles de la guerre, et ces danses faites aux dépens
du public, ont encore une autre utilité, c'est que par là les jeunes gens
font connaître à leurs concitoyens de quoi ils sont capables.
Je ne puis me persuader que nos pères par cette institution, n'aient eu en
vue que l'amusement et le plaisir des Arcadiens. C'est parce qu'ils avaient étudié
leur naturel, et qu'ils voyaient que leur vie dure et laborieuse avait besoin
d'être adoucie par quelque exercice agréable. L'austérité des moeurs de ce
peuple en fut encore une autre raison, défaut qui lui vient de l'air froid et
triste qu'il respire dans la plupart des endroits de cette province. Car nos
inclinations, pour l'ordinaire, sont conformes à l'air qui nous environne.
C'est de là qu'on voit dans les nations différentes et éloignées les unes
des autres une si grande variété non seulement de coutumes, de visages et de
couleurs, mais encore d'inclinations. Ce fut donc pour adoucir et tempérer la
dureté et la férocité des Arcadiens, qu'ils introduisirent les chansons et
les danses, et qu'ils établirent outre cela des assemblées et des sacrifices
publics tant pour les hommes que pour les femmes, et des choeurs d'enfants de
l'un et de l'autre sexe. En un mot, ils mirent tout en oeuvre pour cultiver
les moeurs et humaniser le caractère intraitable de leurs concitoyens.
Les Cynéthéens avaient plus besoin que personne de ce secours. L'air qu'ils
respirent et le terrain qu'ils occupent sont les plus désagréables de toute
l'Arcadie. Pour avoir négligé cet art, ils passèrent bientôt des querelles
et des contestations à une si grande férocité, qu'il n'y a point de canton
dans la Grèce où il se soit commis des désordres plus grands et plus
continuels. Enfin ils étaient devenus si odieux au reste de l'Arcadie, qu'après
le carnage que nous avons rapporté, lorsqu'ils envoyèrent des députés à
Lacédémone, dans toutes les villes d'Arcadie où ceux‑ci passèrent,
on leur fit aussitôt dire par un héraut qu'ils se retirassent. On fit plus
à Mantinée, car, dès qu'ils furent sortis, les habitants se purifièrent,
et, portant des victimes, firent des processions autour de la ville et du
territoire.
Tout ceci soit dit pour justifier les moeurs et les usages des Arcadiens, pour
faire voir à ce peuple que ce n'est pas sans raison que l'exercice de la
musique y a été établi, et pour les porter à ne jamais le négliger. Je
souhaite aussi que les Cynéthéens profitent de cette digression, et qu'avec
l'aide des dieux, ils s'adonnent à tout ce qui peut adoucir leur caractère,
et surtout à la musique. C'est le seul moyen qu'ils aient pour se défaire de
cet esprit sauvage et féroce qu'ils avaient dans ce temps‑là. En voilà
assez sur les Cynéthéens. Je reprends mon récit.
Sédition
à Lacédémone. ‑ Trois éphores soulèvent la jeunesse contre les Macédoniens.
‑ Sage réponse de Philippe sur ce soulèvement. ‑ Les alliés déclarent
la guerre aux Etoliens.
Quand
les Etoliens eurent fait dans le Péloponnèse tout le ravage que nous avons
vu, ils revinrent chez eux sans opposition. Pendant ce temps‑là,
Philippe était à Corinthe avec une armée pour secourir les Achéens. Comme
il était arrivé trop tard il dépêcha vers tous les alliés pour les
presser de lui faire venir à Corinthe ceux avec qui ils souhaitaient qu'on délibérât
sur les intérêts communs. Il se mit lui‑même en marche, et s'avança
vers Tégée, sur l'avis qu'il avait eu qu'il y avait une sédition à Lacédémone,
et que les citoyens s'égorgeaient les uns les autres. Ce peuple, accoutumé
à être gouverné par des rois et à obéir à des chefs, n'eut pas été
plus tôt mis en liberté par Antigonus, qu'il se mit en tête que tous étaient
égaux et avaient les mêmes droits.
D'abord deux des éphores tinrent secrète la disposition où ils étaient.
Trois autres s'entendaient avec les Etoliens, persuadés que Philippe était
trop jeune pour gouverner le Péloponnèse. Mais, les Etoliens étant sortis
de cette province, et Philippe étant arrivé de Macédoine plus tôt qu'ils
ne pensaient, les trois derniers commencèrent à se défier d'un des deux
autres nommé Adimante, qui n'approuvait pas le dessein qu'ils projetaient, et
qu'ils lui avaient communiqué. Ils craignirent qu'il ne les trahît auprès
de Philippe, et ne lui découvrît leur cabale. Pour prévenir ce malheur, ils
assemblèrent quelques jeunes gens et firent publier que ceux qui étaient en
âge de porter les armes se trouvassent au temple de Minerve, pour prendre les
armes contre les Macédoniens qui approchaient. Un ordre si peu attendu mit en
révolution toute la jeunesse. Adimante, affligé de ce tumulte, se hâta
d'arriver le premier, et quand la jeunesse fut assemblée : « Lorsque nous
apprîmes, dit‑il, que les Etoliens, nos ennemis déclarés, mettaient
le pied sur nos frontières, c'était alors que l'on devait publier de ces
sortes de décrets et faire des levées, mais aujourd'hui que ce sont les Macédoniens,
nos amis et nos défenseurs, qui viennent à notre secours, leur roi à leur tête,
est‑il prudent de nous soulever contre eux ? »
À peine avait‑il achevé, que quelques jeunes gens lui passèrent
leurs épées au travers du corps. Ils égorgèrent encore Sthénélas, Alcamène,
Thyeste, Bionidas et un grand nombre d'autres citoyens. Polyphonte et quelques
autres, prévoyant les suites de cette affaire, se retirèrent sagement vers
Philippe.
Aussitôt après ce massacre, les éphores qui en avaient été les principaux
auteurs envoyèrent à Philippe pour se plaindre de ces meurtres et pour le
prier de ne pas venir à Lacédémone que le soulèvement n'y fût apaisé et
que tout n'y fût tranquille, qu'il devait être persuadé qu'ils feraient
pour les Macédoniens tout ce que la justice et l'amitié demandaient d'eux.
Ces députés rencontrèrent Philippe près du mont Parthénion, et suivirent
exactement leurs instructions. Philippe, après les avoir entendus, leur dit
de retourner promptement dans leur pays et de dire aux éphores qu'il allait
continuer sa route et camper à Tégée, et qu'ils envoyassent
sur‑le‑champ des gens de poids et d'autorité pour délibérer
ensemble sur ce qu'il y avait à faire. Ceux‑ci retournèrent chez eux,
selon l'ordre que le roi leur avait donné, et firent connaître ses
intentions. Aussitôt les principaux de Lacédémone envoyèrent à Philippe
dix citoyens qui, étant arrivés à Tégée et admis dans le conseil du roi,
Ogias à leur tête, commencèrent par faire le procès à Adimante, promirent
à Philippe de garder exactement le traité d'alliance fait avec lui, et
l'assurèrent qu'il n'avait point d'amis qui embrassassent ses intérêts avec
plus de chaleur et d'affection que les Lacédémoniens. Après ce discours et
quelques autres semblables, ils prirent congé.
Le conseil du roi se trouva fort partagé. Quelques‑uns, informés de la
sédition qui s'était élevée à Lacédémone, et sachant qu'Adimante
n'avait été tué que parce qu'il embrassait le parti des Macédoniens, et
que d'ailleurs les Lacédémoniens avaient eu dessein d'appeler les Etoliens,
conseillaient à Philippe de faire un exemple de ce peuple, et de le traiter
comme Alexandre avait traité les Thébains aussitôt qu'il fut monté sur le
trône de Macédoine. D'autres, plus anciens, dirent que la faute ne méritait
pas une punition si rigoureuse, qu'il fallait châtier ceux qui étaient la
cause de la sédition, les dépouiller de leurs charges, et en revêtir ceux
qui étaient attachés au roi.
Philippe répondit à tout cela d'un manière fort prudente et fort
judicieuse, si cependant l'on doit croire que la réponse vint de lui, car il
n'est guère vraisemblable qu'un jeune homme de dix‑sept ans ait été
capable de porter son jugement sur des affaires de cette importance. Mais un
historien doit toujours attribuer les décisions à ceux qui sont à la tête
des affaires, sauf à ses lecteurs à juger que les conseils sur lesquels les
décisions sont fondées viennent de ceux qui sont auprès du roi, et surtout
de ceux qu'il admet à ses délibérations. Il est très probable que ce que
le roi prononça alors, c'était Aratus qui le lui avait suggéré.
Le roi répondit donc que, dans les hostilités que se faisaient les alliés
les uns aux autres en particulier, tout ce qu'il avait à faire, c'était d'y
mettre ordre de bouche ou par lettres, et de faire sentir qu'il en était
averti, qu'il n'y avait que les fautes qui pouvaient blesser l'alliance en général,
qu'il fût obligé de corriger, sur les avis du conseil public, que les Lacédémoniens
n'ayant rien fait de notoire contre cette alliance en général, et promettant
au contraire de s'acquitter fidèlement de leurs devoirs envers les Macédoniens,
il ne convenait pas d'en agir avec eux à la rigueur, que son père ne les
avait pas maltraités, quoiqu'il les eût vaincus comme ennemis, qu'il ne
pouvait donc, lui, sans offenser la raison et la justice, les perdre sans
ressource pour un si frivole motif.
Aussitôt qu'on eut conclu qu'il ne fallait plus penser à ce qui était arrivé,
le roi envoya Pétrée, un de ses favoris, avec Omias, à Lacédémone, pour
exhorter le peuple à lui être fidèle ainsi qu'aux Macédoniens, et pour
donner et recevoir les serments accoutumés. Après cela, il se mit en marche
et revint à Corinthe. Tous les alliés furent charmés de la manière dont il
en avait usé avec les Lacédémoniens.
À Corinthe il tint conseil sur les affaires présentes avec ceux qui lui étaient
venus des villes alliées, et délibéra avec eux sur les mesures qu'il
fallait prendre à l'égard des Etoliens. Les Béotiens les accusaient d'avoir
pendant la paix pillé le temple de Minerve Itonia, les Phocéens de s'être
mis en campagne pour emporter de force Ambryson et Daulion, les Epirotes
d'avoir ravagé leur province, les Acarnaniens d'avoir fait de sourdes menées
contre la ville de Thyrée, et d'avoir osé l'insulter de nuit, les Achéens
d'avoir envahi Clarion dans le pays des Mégalopolitains, d'avoir ravagé les
terres des Patréens, et des Pharéens, d'avoir mis Cynèthe au pillage,
d'avoir pillé le temple de Diane proche de Louysse, d'avoir assiégé
Clitorie, d'avoir tenté sur mer de s'emparer de Pyle, et sur terre de Mégalopolis
d'Illyrie, qui ne faisait que de commencer à se repeupler. Après avoir
entendu toutes ces accusations, le conseil conclut unanimement qu'il fallait déclarer
la guerre aux Etoliens.
Dans le décret qu'on en fit, et à la tête duquel on avait déduit toutes
les accusations précédentes, le conseil déclarait qu'en faveur des alliés
on se réunirait pour reprendre sur les Etoliens quelque ville ou quelque pays
qu'ils eussent envahi depuis la mort de Demetrius père de Philippe, que ceux
qui par force avaient été contraints d'entrer dans le gouvernement des
Etoliens seraient tous rétablis dans leur gouvernement naturel, et qu'ils
seraient remis en possession de leur pays et de leurs villes, sans garnison,
sans impôt, parfaitement libres et sans autres lois que celles de leurs pères,
enfin que l'on remettrait en vigueur les lois des amphictions, et qu'on leur
rendrait le temple dont les Etoliens avaient voulu se rendre les maîtres. Ce
décret fut ratifié la première année de la cent quarantième olympiade, et
ce fut le commencement de la guerre appelée sociale ou des alliés,
commencement qui ne pouvait être ni plus juste ni plus propre à réparer les
désordres passés.
Philippe
vient au conseil des Achéens. ‑ Scopas est fait préteur chez les
Etoliens ‑ Philippe retourne en Macédoine. ‑Il attire Scerdilaïdas
dans le parti des alliés.
Le
conseil envoya aussitôt des députés aux alliés, afin que tous donnassent
leur suffrage au décret, et prissent les armes contre les Etoliens. Philippe
écrivit aussi aux Etoliens, pour les avertir que s'ils avaient de quoi se
justifier, ils n'avaient qu'à se présenter à l'assemblée publique, mais
qu'ils se trompaient grossièrement, si, après avoir, sans un décret public,
porté le ravage chez tous leurs voisins, ils s'imaginaient que ceux qui
avaient été maltraités laisseraient ces brigandages impunis, ou qu'en se
vengeant ils passeraient pour avoir les premiers commencé la guerre. Cette
lettre reçue, les chefs des Etoliens, qui se flattaient de l'espoir que
Philippe ne viendrait pas, prirent jour pour venir trouver le roi à Rhios,
puis, sur l'avis qu'il était arrivé, ils lui firent savoir par une lettre
qu'avant l'assemblée du peuple, ils n'avaient pas droit de rien décider par
eux‑mêmes sur les affaires d'état. Pour les Achéens, ils confirmèrent
le décret dans une assemblée à Égion, et ordonnèrent par un héraut de
faire la guerre aux Etoliens. Le roi vint à ce conseil. Il y fit un long
discours, qui fut parfaitement bien reçu, et on lui renouvela toutes les
protestations d'amitié et de fidélité qui avaient autrefois été faites à
ses ancêtres.
Vers le même temps, les Etoliens, assemblés pour le choix des magistrats,
donnèrent la préture à ce Scopas qui avait été la cause de tous les maux
que nous avons rapportés. Je ne sais que dire d'un pareil procédé : ne
point faire la guerre en vertu d'un décret public, mais aller en corps d'armée
ravager les terres de ses voisins, ne point punir les auteurs de ce trouble,
mais au contraire leur donner les premières charges, rien ne me paraît plus
méprisable et plus odieux. Car comment pourrait‑on qualifier autrement
cette conduite ? Un exemple rendra le tort des Etoliens plus sensible. Quand
Phébidas, par trahison, fut entré dans la citadelle de Thèbes, les Lacédémoniens
se contentèrent de punir l'auteur de la perfidie, et laissèrent la garnison
dans la place. Était‑ce assez pour réparer l'insulte, que de châtier
celui qui l'avait faite ? Il était cependant en leur pouvoir de chasser la
garnison, et il était de l'intérêt des Thébains qu'elle fût chassée. De
même, du temps de la paix faite par Antalcidas, ils publièrent qu'ils
laissaient les villes en liberté, et qu'ils leur permettaient de se conduire
par leurs lois, sans cependant en retirer les gouverneurs qui y étaient de
leur part. Après avoir ruiné les Mantinéens, leurs amis et leurs alliés,
à les entendre, ils ne leur avaient fait aucun tort en les tirant d'une ville
pour les disperser dans plusieurs. N'est‑ce pas une folie, et une folie
jointe à une noire méchanceté, que de vouloir que tout le monde soit
aveugle, parce que l'on fait semblant de fermer les yeux ? Cette conduite, à
peu près semblable dans les deux républiques, attira de grands malheurs sur
l'une et sur l'autre, et ceux qui voudront bien gouverner, soit leurs affaires
particulières ou les affaires générales, se donneront bien garde de les
imiter.
Philippe, après avoir réglé les affaires des Achéens, reprit avec son armée
la route de Macédoine pour faire au plus tôt les préparatifs de la guerre.
Ce prince, par le décret dont nous avons parlé, se fit beaucoup d'honneur
non seulement parmi les alliés, mais dans toute le Grèce, et l'on conçut de
grandes espérances de sa douceur et de sa grandeur d'âme.
Toutes ces choses se passaient dans le temps qu'Hannibal, maître de tout le
pays d'au‑delà de l'Ebre, se disposait à faire le siège de Sagonte.
On voit ici que, si dès le commencement j'avais joint les affaires des Grecs
avec les premiers mouvements d'Hannibal, j'aurais été obligé dans le
premier livre, pour suivre l'ordre des temps, de les entremêler avec les
troubles d'Espagne, et que, comme les guerres d'Italie, d'Espagne et d'Asie
ont eu chacune un commencement qui leur était propre, et se sont terminées
de la même manière, il était plus à propos que je parlasse en particulier
de chacune, jusqu'à ce que j'arrivasse au temps où, jointes et mêlées
l'une avec l'autre, elles commencèrent à tendre au même but. Par cette méthode
on montrera plus clairement les commencements de chaque guerre, on découvrira
aussi plus aisément leur jonction, dont nous avons déjà rapporté la manière
et le sujet.Ensuite nous n'aurons plus qu'à faire une histoire commune de
toutes. Or, cette jonction se fit sur la fin de la guerre que nous racontons,
dans la troisième année de la cent quarantième olympiade. Ainsi, après
cette guerre, suivant l'ordre des temps, nous parlerons de toutes les autres
en commun, mais, pour ce qui a précédé, il faut le traiter en particulier,
comme je viens de dire. Seulement je prie qu'on se rappelle ce qui est arrivé
dans le même temps, et dont j'ai parlé dans le premier livre, afin que l'on
suive plus facilement le fil de ma narration, et qu'on soit plus frappé des
choses qu'elle contient.
Pour revenir à Philippe, pendant ses quartiers d'hiver dans la Macédoine il
s'appliqua surtout à lever des troupes, et à mettre son royaume en sûreté
contre les Barbares qui le menaçaient. Il eut aussi une conférence seul à
seul avec Scerdilaïdas, pour le porter à se joindre aux autres alliés et à
lui. Celui‑ci se laissa d'abord gagner par les promesses que le roi lui
fit de l'aider à mettre ordre aux affaires d'Illyrie, et par le mal qu'il lui
dit des Etoliens, dont on n'en pouvait assez dire. Les injustices qui se font
d'état à état ne diffèrent de celles que les particuliers se font les uns
aux autres, que ce que les premières sont en plus grand nombre et d'une plus
grande conséquence. À l'égard des sociétés particulières qui lient entre
eux les brigands et les voleurs, elles ne se détruisent pour l'ordinaire que
parce que ceux qui les composent ne s'en tiennent pas aux conventions qu'ils
ont faites. C'est ce qui arriva alors aux Etoliens. Ils étaient convenus avec
Scerdilaïdas qu'il aurait une partie du butin, s'il se jetait avec eux sur
l'Achaïe. Il se laissa persuader, et fit ce qu'on demandait de lui. Les
Etoliens pillent Cynèthe, ils font un riche butin d'hommes et de troupeaux,
et ne pensent seulement pas à lui dans le partage de ces dépouilles. Dans
l'indignation où il était, Philippe n'eut besoin que de lui rappeler en peu
de mots dans la mémoire l'infidélité des Etoliens. Il exigea néanmoins
qu'on lui donnât vingt talents chaque année, et trente frégates pour
attaquer les Etoliens par mer.
Les
Acarnaniens entrent dans l'alliance. ‑ Éloge de ce peuple. ‑
Mauvaise foi des Epirotes. ‑ Fautes que font les Messéniens en ne se
joignant pas aux autres alliés. - Avis important aux Péloponnésiens.
Pendant
que Philippe travaillait de son côté, les députés envoyés aux alliés allèrent
d'abord dans l'Acarnanie, et présentèrent le décret. Il fut universellement
approuvé et ratifié. Lés Acarnaniens coururent aussitôt aux armes,
quoiqu'il n'y eût pas de peuple qui pût plus légitimement s'en dispenser,
affecter des délais et craindre de se brouiller avec ses voisins. Outre que
l'Acarnanie est limitrophe de l'Etolie, rien n'est plus aisé à conquérir
que cette province, et, peu de temps avant cette guerre, leur haine pour les
Etoliens leur avait attiré de très grands maux. Mais les gens bien nés
s'exposent à tout, sacrifient tout pour le devoir. Or, quelque faibles que
soient par eux‑mêmes les Acarnaniens, il n'y a pas de peuple, parmi les
Grecs, qui ait le devoir plus à cœur. On peut hardiment compter sur eux dans
les plus fâcheuses conjonctures, on ne voit nulle part dans La Grèce plus
d'amour pour la liberté, et plus de fermeté pour s'y maintenir.
Les Epirotes écoutèrent les députés et ratifièrent le décret, mais, lâches
et de mauvaise foi, ils convinrent en même temps qu'ils attendraient pour
faire la guerre aux Etoliens, que le roi la leur fît, et aux députés des
Etoliens, ils dirent qu'ils voulaient vivre en paix avec eux. On envoya aussi
des députés vers le roi Ptolémée, et on le pria de n'aider, ni d'argent ni
d'autres munitions, les Etoliens contre Philippe et les alliés.
Pour les Messéniens, quoique ce fût pour eux que l'on avait entrepris cette
guerre, ils firent réponse aux députés, qu'ils n'entreraient point dans
cette guerre que la ville de Phigalée, qui était sur leurs frontières, n'eût
été enlevée aux Etoliens, dont elle dépendait. Ce furent Oénis et
Nicippus, éphores des Messéniens, et quelques autres qui tenaient pour
l'oligarchie, qui firent prendre ce parti au peuple, malgré toute la répugnance
qu'il y avait. Il s'en fallait beaucoup, au moins selon moi, que ce fût le
meilleur qu'il y eût à prendre. Il est vrai que la guerre est un grand mal,
mais elle n'est pas si à craindre qu'on doive plutôt tout souffrir que de
l'avoir. Si rien n'est préférable à la paix, pourquoi donc
faisons‑nous tant valoir le droit d'égalité, la liberté de dire ce
que nous pensons, et le nom de liberté ? Louons‑nous les Thébains de
s'être soustraits aux guerres qu'il fallait soutenir contre les Mèdes pour
le salut de toute la Grèce, et d'avoir craint les Perses jusqu'à se
soumettre à leur domination ? Pindare, d'accord avec les Thébains,
conseille, pour maintenir la tranquillité publique, de chercher la brillante
lumière du repos. Voilà de grands mots, mais qui n'expriment, comme on eut
lieu de le reconnaître peu de temps après, qu'une maxime honteuse, et qui
fut très funeste à la patrie de ce poète. Rien n'est plus estimable que la
paix, quand elle ne blesse en rien nos droits ni notre honneur. Si elle nous déshonore
et nous réduit en servitude, rien n'est plus infamant et plus préjudiciable.
Mais la faction de ceux qui parmi les Messéniens étaient pour l'oligarchie,
ne faisant attention qu'à ses intérêts particuliers, recherchait toujours
la paix avec trop d'empressement. Il est vrai que, par là, ils se sont
souvent épargné de mauvaises affaires, et ont évité beaucoup de dangers,
mais enfin cependant pour la paix, il fut porté si loin qu'il mit leur patrie
à deux doigts de sa perte. La raison en est, à ce qu'il me semble, que les
Messéniens ont pour voisins les deux peuples les plus puissants du Péloponnèse,
j'ose dire même de toute la Grèce, savoir, les Arcadiens et les Lacédémoniens,
et qu'ils n'ont pas gardé à leur égard la conduite qu'il convenait de
garder. Depuis leur établissement dans la Messénie, les Lacédémoniens
avaient contre eux une haine irréconciliable, sans que l'honneur leur inspirât
rien pour se venger noblement de cette haine. Les Arcadiens, au contraire, les
aimaient et les protégeaient, et cette amitié qu'il fallait cultiver, ils la
négligeaient. Tant que ces deux voisins se faisaient la guerre l'un à
l'autre ou l'allaient faire ailleurs, les Messéniens tranquilles jouissaient
d'une paix profonde et des commodités que le pays leur fournissait, mais dès
que les Lacédémoniens, de retour chez eux, n'avaient plus rien à faire, ils
ne songeaient qu'à leur nuire et qu'à les inquiéter, et comme les Messéniens
n'étaient pas en état de s'opposer à une puissance si formidable, et qu'ils
ne s'étaient pas auparavant ménagé des amis capables de tout entreprendre
pour les secourir, ils étaient contraints ou de leur rendre les services les
plus bas ou, s'ils ne pouvaient se résoudre à la servitude, d'abandonner
leur patrie et de fuir au loin avec leurs femmes et leurs enfants. C'est ce
qui leur est arrivé bien des fois, et encore depuis assez peu de temps.
Fassent les dieux que les Péloponnésiens s'affermissent tellement dans l'état
où ils sont maintenant, que jamais ils n'aient besoin de l'avis que je vais
leur donner, mais, s'il arrive qu'ils soient menacés de quelque révolution,
je ne vois pour les Messéniens et pour les Mégalopolitains qu'une seule voie
pour se maintenir longtemps dans leur pays, c'est, selon la pensée d'Épaminondas,
de se joindre ensemble de manière que rien ne soit capable de rompre ou d'altérer
tant soit peu leur union. Ils n'ont qu'à remonter aux temps qui les ont précédés,
pour se convaincre des avantages de cette société. Entre autres choses que
les Messéniens firent pour marquer aux Mégalopolitains leur reconnaissance,
au temps d'Aristomène, ils élevèrent une colonne près de l'autel de
Jupiter Lycien, sur laquelle, d'après le témoignage de Callisthène, étaient
inscrits ces quatre vers :
Il n'a pas été permis qu'un roi injuste restât impuni.
Messène, grâce à Jupiter, a découvert celui qui l'avait trahie,
Un parjure ne saurait échapper à la divinité.
Salut, roi Jupiter ! continue à protéger les Arcadiens.
Il me paraît que les Messéniens, dans cette inscription, ne prient les dieux
de sauver l'Arcadie que parce qu'elle était pour eux comme une seconde patrie
après la perte de la leur propre. En effet, pendant la guerre d'Aristomène,
après qu'ils eurent été chassés de leur patrie, les Arcadiens ne se
contentèrent pas de les recevoir chez eux et de les ranger au nombre des
citoyens, ils donnèrent encore leurs filles en mariage à ceux des jeunes
Messéniens qui étaient en âge de se marier. Outre cela, ils firent une
exacte recherche de la trahison dont Aristocrate, leur roi, s'était rendu
coupable dans le combat appelé la journée du fossé, le tuèrent, et éteignirent
toute sa race.
Mais sans recourir aux vieux temps, ce qui s'est passé depuis l'union de Mégalopolis
avec Messène, prouve assez ce que je viens d'avancer. Après la bataille de
Mantinée, où la mort d'Épaminondas rendit la victoire douteuse, bien que
les Lacédémoniens ne voulussent pas que les Messéniens fussent compris dans
le traité, parce qu'ils espéraient se rendre bientôt maîtres de Messène,
les Mégalopolitains et tous ceux qui étaient unis avec les Arcadiens pressèrent
si fort les alliés d'admettre es Messéniens, de recevoir leurs serments, et
de les faire entrer dans le traité le paix, qu'enfin ils l'emportèrent, et
que les Lacédémoniens furent les seuls de toute la Grèce qui en fussent
exclus. Après cela, doutera‑t‑on dans la postérité que le
conseil que nous donnons aux Messéniens et aux Mégalopolitains soit bien
fondé ? Aussi ne le leur ai‑je donné qu'afin que, n'oubliant jamais
les maux que leur patrie a soufferts de la part des Lacédémoniens, ils
vivent toujours les uns avec les autres dans une parfaite intelligence et se
gardent une fidélité inviolable, et que la terreur de cet ennemi ni le désir
de la paix ne les portent jamais à se séparer les uns des autres. Revenons
à notre sujet.
Députation
des Spartiates vers les Etoliens. ‑ Sparte demeure fidèle à Philippe.
‑ Sédition qui s'élève dans cette ville, et pourquoi. ‑ On y crée
de nouveaux rois, qui font la guerre aux Achéens.
Les
Lacédémoniens reçurent les députés des alliés assez selon leur coutume.
Aveuglés par leur folie et leur mauvaise volonté, ils les renvoyèrent sans
leur rien répondre, tant ce que l'on dit est vrai, qu'une audace effrénée
renverse l'esprit et ne forme que des projets chimériques. Cependant on élut
à Sparte de nouveaux éphores.
Ceux qui avaient d'abord embrouillé les affaires, et qui avaient été la
cause des meurtres, envoyèrent un message vers les Etoliens pour en faire
venir un député. Ceux‑ci écoutèrent avec plaisir les propositions
des Lacédémoniens, et leur envoyèrent Machatas avec quelques autres. Ce député
se présenta aux éphores, qui demandèrent que l'on fît parler Machatas dans
une assemblée du peuple, que l'on créât des rois selon l'ancien usage, et
que l'on ne souffrît point que, contre les lois, l'empire des Héraclides fût
anéanti. Les éphores ne goûtaient point du tout ces demandes, mais, ne
pouvant résister à l'empressement que l'on témoignait, et craignant que les
jeunes gens ne causassent quelque tumulte, ils dirent, sur l'article des rois,
qu'on en délibérerait, et accordèrent une assemblée à Machatas.
Le peuple s'assemble, Machatas fait une longue harangue, où, pour engager les
Lacédémoniens à se joindre avec les Etoliens, il eut l'impudence de charger
les Macédoniens de cent crimes imaginaires, et de donner aux Etoliens des
louanges qu'ils n'avaient jamais méritées. Quand il se fut retiré, le
conseil se trouva très embarrassé. Quelques‑uns opinaient en faveur
des Etoliens, et souhaitaient qu'on fît alliance avec eux, quelques autres étaient
d'un avis contraire. Mais quelques anciens ayant représenté au peuple les
bienfaits qu'il avait reçus d'Antigonus et des Macédoniens, et les maux au
contraire que leur avaient causés Charixène et Timée, lorsque les Etoliens,
fondant en grand nombre à main armée sur leurs terres, les avaient ravagées,
en avaient mis dans les fers les habitants, et s'étaient voulu emparer de
Sparte par fraude et par violence, en se servant pour cela du ministère des
exilés, le peuple changea aussitôt de sentiment, et se laissa enfin
persuader de demeurer fidèle à Philippe et aux Macédoniens, ce qui fit que
Machatas reprit le chemin de son pays sans avoir rien fait.
Cette résolution déplut infiniment à ceux qui d'abord avaient été la
cause de tous les troubles. Pour la rendre inutile, ils gagnèrent quelques
jeunes gens, et imaginèrent l'expédient du monde le plus impie. C'était
alors le temps où il se devait faire je ne sais quel sacrifice à Minerve, et
pour cela il fallait que la jeunesse en âge de porter les armes accompagnât
la victime au temple de cette déesse, et que les éphores fissent eux‑mêmes
la cérémonie dans ce temple. Quand l'heure du sacrifice fut venue, quelques
jeunes soldats se jetèrent tout d'un coup sur les éphores et les massacrèrent.
Ainsi ce temple, qui jusque là avait été un asile pour ceux qui s'y réfugiaient,
quand même ils eussent été condamnés à la mort, fut alors tellement méprisé
et profané, que l'on y vit couler le sang de tous les éphores autour de
l'autel et de la table sacrée. On égorgea de même Gyridas et quelques
vieillards, on mit en fuite tous ceux qui étaient opposés aux Etoliens, on
choisit parmi eux des éphores, et on conclut l'alliance avec ce peuple.
Ce qui porta les Lacédémoniens à de si grands excès, fut la haine qu'ils
avaient pour les Achéens, leur ingratitude à l'égard des Macédoniens, leur
inconsidération à l'égard de tout le monde. Leur amitié pour Cléomène
n'y eut pas moins de part, car ils espéraient toujours que ce prince s'échapperait
et reviendrait chez eux. Ce qui fait voir que quand on a su se bien mettre
dans l'esprit des hommes, on a beau être absent, l'inclination qu'ils ont conçue
pour vous ne s'éteint jamais, et n'attend au contraire que le moment de
s'enflammer. Il y avait déjà trois ans, depuis la fuite de Cléomène, que
les Lacédémoniens, rentrés dans le gouvernement de leurs pères, n'avaient
pas pensé à se nommer des rois, mais dès qu'ils eurent avis que ce prince
était mort, le peuple et le conseil des éphores souhaitèrent avec ardeur
qu'on en élût. Ceux des éphores qui s'entendaient avec les soldats, auteurs
de l'alliance faite avec les Etoliens, en nommèrent un avec toutes les formes
requises. C'était Agésipolis, encore enfant à la vérité, mais fils d'Agésipolis
qui avait eu pour père Cléombronte, lequel avait commencé à régner
lorsque Léonidas fut chassé de son royaume, et qui lui avait succédé parce
qu'il touchait de fort près par sa naissance à cette famille. On donna pour
tuteur à Agésipolis Cléomène, fils de Cléombronte, et frère d'Agésipolis,
son père. De l'autre maison royale, quoiqu'il restât deux enfants
qu'Archidamus, fils d'Eudamidas, avait eus de la fille d'Hippomédon, que cet
Hippomédon, fils d'Agésilas et petit-fils d'Eudamidas, fût plein de vie, et
qu'il y en eût encore plusieurs autres, quoique dans un degré plus éloigné,
cependant on ne pensa point à eux, et on mit sur le trône Lycurgue, parmi
les ancêtres duquel il n'y avait jamais eu de rois, et la qualité de
successeur d'Hercule, et de roi de Sparte ne lui coûta qu'autant de talents
qu'il y avait d'éphores, tant les grandes dignités s'achètent partout à
peu de frais ! Aussi ce ne furent pas les enfants des enfants de ceux qui
avaient fait cette folie qui en portèrent la peine, mais bien eux-mêmes.
Machatas, ayant appris ce qui s'était passé à Lacédémone, y revint une
seconde fois pour pousser les éphores et les rois à déclarer la guerre aux
Achéens. Il leur fit entendre qu'il n'y avait que cela seul qui pût pacifier
les troubles qu'excitaient ceux des Lacédémoniens qui ne voulaient point
d'alliance avec les Etoliens, et ceux des Etoliens qui faisaient tous leurs
efforts pour détourner cette alliance. Après avoir réussi dans sa négociation
par la sottise de ceux avec qui il traitait, il retourna dans son pays. Aussitôt
Lycurgue, à la tête d'un corps de troupes auquel il avait joint quelques
soldats de la ville, se jeta sur l'Argie, qui, se tranquillisant sur l'état
présent de leur gouvernement, ne s'attendait rien moins qu'à une invasion de
la part des Lacédémoniens. Il prit d'emblée Polychne, Prasie, Leuce et
Cyphante, et, s'emparant de Glympe et de Zarace, enleva ces deux villes à la
République des Argiens.
Après cette expédition, les Lacédémoniens firent publier qu'il fallait
faire la guerre aux Achéens. Machatas souleva contre eux plusieurs autres
peuples par les mêmes discours qu'il avait tenus aux Lacédémoniens. Tout réussissant
à souhait pour les Etoliens, ils entreprirent hardiment la guerre. Il n'en
fut pas de même des Achéens. Philippe, qui était toute leur espérance, étant
encore occupé aux préparatifs, les Epirotes se faisaient attendre, et les
Messéniens ne se donnaient aucun mouvement, et pendant ce temps‑là les
Etoliens, profitant de la folie des Eléens et des Lacédémoniens, leur
suscitaient la guerre de tous les côtés.
Le temps de la préture d'Aratus finissait alors, et son fils Aratus fut mis
en sa place par les Achéens. Scopas, préteur des Etoliens, avait au moins
fait la moitié de son temps, car les Etoliens avaient élu leurs magistrats
aussitôt après l'équinoxe d'automne, et les Achéens vers le lever des Pléiades.
L'été commençant, et le jeune Aratus ayant pris le commandement, ce ne fut
que guerres de toutes parts. Hannibal marchait contre Sagonte et se disposait
à en faire le siège. Les Romains, sous la conduite de L. Émilius, furent
envoyés en Illyrie contre Demetrius de Pharos, comme nous avons dit dans le
premier livre. Antiochus pensait à la conquête de la Coïlè-Syrie, que Théodotus
s'était chargé de lui livrer. Ptolémée faisait des préparatifs contre
Antiochus. Lycurgue, marchant sur les traces de Cléomène, assiégeait l'Athénée
des Mégalopolitains. Les Achéens rassemblaient de la cavalerie et de
l'infanterie étrangère pour la guerre dont ils étaient menacés de tous côtés.
Philippe partait de Macédoine à la tête de dix mille Macédoniens pesamment
armés, et de cinq mille hommes de troupes légères, et dans ce même temps où
l'on se disposait partout à prendre les armes, les Rhodiens déclarèrent
aussi la guerre aux Byzantins. Voyons pour quel sujet.
Description
de Byzance
Byzance,
par rapport à la mer, est, de toutes les villes du monde, celle où l'on peut
vivre le plus en sûreté et dans la plus grande abondance de toutes choses,
mais, eu égard à la terre, c'est aussi, de toutes les villes, celle où ces
deux avantages se trouvent le moins. Par rapport à la mer, située à l'entrée
du Pont, elle le commande tellement qu'aucun marchand ne peut y aborder ni en
sortir malgré les Byzantins, qui, par conséquent, sont les maîtres de tout
ce que ce riche et fertile pays produit et reçoit pour les nécessités et
commodités de la vie. Il produit les cuirs et un grand nombre de bons
esclaves, et pour les commodités, le miel, la cire, les viandes salées de
toute espèce, et il reçoit ce que nous avons de trop, l'huile et toutes
sortes de vins. Pour le blé, tantôt
il nous en fournit, tantôt nous lui en fournissons, selon le besoin. Il
fallait donc nécessairement ou que les Grecs fussent privés de toutes ces
choses ou que le commerce leur en devînt inutile, si les Byzantins leur
voulaient du mal ou s'ils se liaient d'intérêt avec les Galates ou plutôt
avec les Thraces ou encore s'ils quittaient le pays. Car le détroit est si
resserré et les Barbares des environs en si grand nombre, qu'assurément nous
ne pourrions jamais le franchir pour entrer dans le Pont. Je veux donc bien
que les Byzantins soient les premiers à profiter des avantages que leur
procure l'heureuse situation de leur ville, qu'ils puissent faire sortir tout
ce qu'ils ont de trop et faire entrer tout ce qui leur manque, sans peine ni péril.
Comme cependant on doit convenir que c'est à eux qu'on est redevable de bien
des choses, il est juste qu'on les regarde comme des bienfaiteurs communs, et
que non seulement les Grecs aient de la reconnaissance, mais encore qu'ils
leur prêtent du secours contre les insultes des Barbares.
Mais arrêtons‑nous un peu à la description de cette ville, et faisons
voir d'où lui vient l'abondance de toutes les choses dont elle jouit, car il
y a peu de gens qui en soient instruits, parce qu'elle est située un peu
au‑delà des pays qu'on a coutume d'aller voir. Nous voudrions bien que
tout le monde connût et vît même de ses propres yeux ce qu'il y a dans
chaque pays de rare et singulier, mais, puisque cela ne se peut pas, nous
souhaiterons du moins qu'on en eût une idée qui approchât le plus près
qu'il serait possible de la vérité. La mer qu'on appelle le Pont a environ
vingt‑deux mille stades de circonférence. Elle a deux bouches diamétralement
opposées, l'une du côté de la Propontide, l'autre du côté des
Palus‑Méotides, lesquels ont huit mille stades de tour. Comme plusieurs
grands fleuves viennent se décharger dans ces deux lits, et qu'il en vient
encore un plus grand nombre et de plus grands de l'Europe, quand les
Palus‑Méotides en sont remplis, ils s'écoulent dans le Pont par une
des bouches, et celui‑ci se jette par l'autre dans la Propontide. La
bouche des Palus‑Méotides s'appelle le Bosphore Cimmérien, large de
trente stades sur soixante de longueur. Cette mer est partout fort basse. La
bouche du Pont est appelée Bosphore de Thrace, et a cent vingt stades de
longueur. Sa largeur n'est pas égale partout. La bouche par où l'on sort de
la Propontide commence à l'espace qu'il y a entre Chalcédoine et Byzance, et
qui est de quatorze stades. Celle par où l'on sort du Pont s'appelle Hiéron.
C'est là qu'on dit que Jason, revenant de la Colchide, sacrifia pour la première
fois aux douze dieux. Cet endroit, quoique situé dans l'Asie, n'est distant
de l'Europe que de douze stades, au bout desquels, vis-à-vis, on trouve le
temple de Sérapis, dans la Thrace.
Les eaux des Palus‑Méotides et du Pont sortent sans cesse de leur lit,
et cela vient de deux causes. La première, qui n'est ignorée de personne,
c'est parce, que, plusieurs fleuves tombant dans un lit borné tout à
l'entour, l'eau grossit et s'élève toujours, et si elle n'a point d'issue
pour sortir, il faut nécessairement qu'à force de s'élever et de
s'augmenter, elle se répande par‑dessus les bords dans un espace plus
large que son lit, ou, s'il y a des sorties, qu'elle s'écoule. L'autre cause
est la grande quantité de sable que les fleuves apportent avec eux dans les
grandes pluies, et qui, dressant l'eau, l'élève et l'oblige de sortir par
les issues, et comme les fleuves entrent sans cesse et apportent des sables,
il faut aussi que l'écoulement des eaux soit perpétuel. Telles sont les
vraies raisons pour lesquelles les eaux du Pont ne restent pas dans leur lit,
raisons non fondées sur le rapport des marchands, mais tirées de la nature même
des choses, et qui par conséquent, ne laissent rien à désirer.
Pendant que nous sommes sur ce sujet, examinons bien tout ce que la nature y a
fait. La plupart des historiens n'y ont pas fait attention, mais, je crois
qu'il sera d'autant plus à propos de rapporter les raisons de tout, et de
n'omettre rien qui puisse arrêter ceux qui sont curieux de ces sortes de
recherches, que cela convient parfaitement à notre siècle. Car, puisqu'il
n'y a plus de coin du monde où nos voyageurs ne pénètrent par mer ou par
terre, on ne doit plus, sur ce que l'on ne sait pas, s'en rapporter aux poètes,
et aux conteurs de fables, comme ont fait nos prédécesseurs, qui, sur la
plupart des doses contestées, ne nous citent que ces témoins infidèles. Il
faut tirer de l'histoire même de quoi persuader nos lecteurs.
Je dis donc que les Palus‑Méotides et le Pont se remplissent de sables
depuis longtemps, et qu'ils en seront entièrement comblés, à moins qu'il
n'y arrive quelque changement dans ce qui s'y fait, et que les fleuves ne
discontinuent d'y charrier des sables; car, la succession des temps étant
infinie, et ces lits tout à fait bornés, il est évident que, quand même il
n'y tomberait que peu de sable, ils seraient dans la suite entièrement
remplis. C'est une loi de la nature, que tout ce qui, étant borné, croît ou
se corrompt continuellement pendant un temps infini, bien qu'il ne croisse que
peu ou qu'il ne se corrompe que légèrement, arrive nécessairement à sa
perfection ou périsse entièrement. Or ce n'est pas un peu de sable, c'est
une quantité prodigieuse de sable que les fleuves apportent dans ces deux
lits, ce qui fait croire qu'ils seront bientôt comblés. Cet amoncellement de
sables fait même déjà des progrès sensibles, et les Palus‑Méotides
commencent à se remplir. Ils n'ont plus que sept ou cinq brasses de
profondeur dans la plupart des endroits, en sorte qu'on ne peut plus naviguer
dessus avec de grands vaisseaux sans guide. D'ailleurs, quoique, selon tous
les anciens, cette mer fût autrefois jointe au Pont, elle n'est plus
maintenant qu'une eau douce. Celle de la mer a été absorbée par les sables
et a cédé la place à celle des fleuves. Il arrivera la même chose à l'égard
du Pont. Cela commence même dès à présent. Si peu de gens s'en aperçoivent,
c'est à cause de la grandeur du lit, mais, pour peu qu'on y fasse attention,
il est aisé de s'en apercevoir, car l’Ister, qui, venant d'Europe, se décharge
par plusieurs embouchures dans le Pont, y a déjà formé, du limon qu'il
entraîne avec lui, un banc éloigné de la terre d'environ mille stades, et
contre lequel les vaisseaux échouent souvent pendant la nuit lorsqu'on y
pense le moins.
La raison pour laquelle le sable ne s'amasse point auprès de la terre, mais
est poussé loin en avant, c'est sans doute que les fleuves poussent en avant
le sable et tout ce qu'ils roulent dans leurs eaux, à proportion que la
violence et l'impétuosité de leur cours ont plus de force que la mer et la
repoussent. Mais quand cette impétuosité est ralentie par la hauteur et la
quantité des eaux de la mer, alors il est naturel que ce que les fleuves
entraînent avec eux, tombe en bas et s'arrête. Voilà pourquoi les monceaux
de sable que forment les grands et les rapides fleuves, ou sont éloignés de
la terre, ou commencent proche de la terre à une grande profondeur, et qu'au
contraire ceux des fleuves qui sont plus petits et qui coulent lentement,
s'amassent proche des embouchures. Une preuve de ce que je dis, c'est que,
dans les grandes pluies, les fleuves les plus médiocres, tombant avec force
dans la mer, poussent ce qu'ils apportent plus ou moins loin, à proportion de
leur impétuosité ou de leur faiblesse.
Ce que nous avons dit de la grandeur de la digue formée par les fleuves dans
le Pont, et de la quantité de pierres, de bois et de terre que ces fleuves y
transportent, tout cela ne doit surprendre personne. On voit souvent même de
petits torrents se faire en peu de temps un passage au travers des montagnes,
emporter avec eux toutes sortes de matières, et remplir certains endroits à
un point qu'ils les changent tout à fait, et qu'en y passant quelques jours
après on ne les reconnaît plus. On doit donc être beaucoup moins surpris
que de grands fleuves, qui coulent perpétuellement, élèvent des digues dans
le Pont, et puissent un jour le combler entièrement. Cela n'est pas seulement
vraisemblable, il faut de toute nécessité que cela arrive. En voici la
preuve. Autant que l'eau des Palus‑Méotides est plus douce que celle de
notre mer, ainsi, pour rendre le Pont marécageux et rempli d'eau douce comme
les Palus‑Méotides, il ne reste plus rien, sinon qu'il y ait entre le
temps qu'il a fallu pour remplir ceux‑ci et le temps nécessaire pour
remplir celui‑là, la même proportion qu'il y a entre les grandeurs
différentes de ces deux lits. Cela se fera même d'autant plus tôt, que les
fleuves qui se déchargent dans le Pont sont plus grands et en plus grande
quantité.
J'ai cru devoir mettre ici ces réflexions pour convaincre ceux qui ne peuvent
se persuader que cette mer se remplit et se comblera un jour de telle sorte
que ce ne sera plus qu'un lac et un marais. Elles serviront aussi à nous prévenir
contre les prétendus prodiges que nous débitent ceux qui courent les mers,
à empêcher que nous n'écoutions avec avidité comme des enfants sans expérience
tout ce qui se dit, et à nous donner, quelques idées d'après lesquelles
nous soyons en état de juger de la vérité ou de la fausseté de ce que l'on
nous rapporte. Reprenons maintenant notre description de Byzance.
L'historien
continue de décrire la situation et les avantages de Byzance. ‑ Guerre
que les Byzantins ont à soutenir.
Nous
avons dit que le détroit qui joint le Pont avec la Propontide est long de
cent vingt stades, depuis Hiéron, du côté du Pont, jusqu'à l'endroit où
est Byzance, au côté opposé. Dans cet espace, sur un promontoire
appartenant à l'Europe, et éloigné de l'Asie d'environ cinq stades, est un
temple de Mercure. C'est l'endroit le plus resserré du détroit, et où l'on
dit que Darius dans son expédition contre les Scythes, fit jeter un pont.
Depuis le Pont jusqu'au temple de Mercure, comme la distance entre les bords
est assez égale, le cours de l'eau est aussi assez uniforme, mais, arrivant
à ce temple, et y étant resserrée par le promontoire, elle s'y brise et se
jette ensuite du côté de l'Asie, d'où elle retourne du côté de l'Europe
aux promontoires qui sont vers les Hesties. De là, changeant encore son
cours, elle coule vers l'Asie au promontoire appelé le Bœuf, où l'on
rapporte que Io s'arrêta pour la première fois après avoir passé le détroit.
Enfin, de ce promontoire du Bœuf, l'eau prend son cours vers Byzance, où se
partageant, la plus petite partie va former le golfe appelé la Corne, et la
plus grande vient de l'autre côté, où est Chalcédoine. Mais cette partie
n'a plus à beaucoup près la même force, car, après avoir été jetée et
rejetée tant de fois, et trouvant là de quoi s'étendre, elle s'affaiblit
enfin, et, n'étant plus repoussée par ses bords qu'à angle obtus, elle
quitte Chalcédoine et suit le détroit.
C'est ce qui donne à Byzance un fort grand avantage sur Chalcédoine pour la
situation, quoique à juger de ces deux villes par les yeux elles paraissent
également bien situées. On ne peut aborder qu'avec peine à Chalcédoine, et
le cours de l'eau vous emporte à Byzance, quelque chose que vous fassiez pour
vous en défendre. Pour preuve de cela, c'est que quand on veut passer de
Chalcédoine à Byzance, on ne peut traverser le détroit en droite ligne,
mais on remonte jusqu'au Boeuf et à Chrysopolis même, ville dont les Athéniens
s'emparèrent autrefois par les conseils d'Alcibiade, et où ils levèrent les
premiers un impôt sur ceux qui passaient dans le Pont. De là on n'a qu'à
s'abandonner au cours de l'eau, et on est nécessairement porté à Byzance.
La même chose arrive soit qu'on navigue au‑dessus ou au‑dessous
de cette ville. Qu'un vaisseau poussé par un vent du midi y vienne par
l'Hellespont, la route est facile en côtoyant l'Europe. Qu'un vent du nord,
au contraire, en pousse un autre du Pont dans l'Hellespont, en longeant encore
la côte de l'Europe, il cinglera droit et sans danger de Byzance dans le détroit
de la Propontide, où sont Abydos et Sestos. C'est tout le contraire par
rapport à Chalcédoine, parce que la côte est inégale, et que d'ailleurs l'île
de Cyzique avance beaucoup dans la mer. Pour y venir de l'Hellespont, on est
obligé de longer la côte de l'Europe, et, quand on est proche de Byzance, de
se détourner pour prendre la route de Chalcédoine, ce qui n'est pas facile.
Nous en avons dit la raison. De même, en sortant de son port, il est
absolument impossible de cingler droit vers la Thrace, car, outre le cours de
l'eau qu'il faudrait forcer, on aurait encore à surmonter, ou le vent du midi
qui pousse vers le Pont, ou le vent du nord qui en fait sortir, et, soit qu'on
vienne de Byzance à Chalcédoine ou qu'on aille de Chalcédoine en Thrace, on
ne peut pas éviter l'un ou l'autre de ces vents. Mais après avoir expliqué
les avantages que les Byzantins tirent du côté de la mer, voyons les désavantages
auxquels ils sont exposés du côté de la terre.
D'une mer à l'autre, ils sont environnés de la Thrace et sont perpétuellement
en guerre avec les peuples de ce pays. Qu'après de grands préparatifs de
guerre, ils obligent une fois les Thraces de mettre bas les armes, le nombre
d'hommes et de souverains est si grand, qu'une victoire ne peut les dompter
tous. Qu'ils en aient vaincu un, trois plus puissants viennent les attaquer
jusque dans leur pays. En vain ils font des traités et consentent à leur
payer des tributs. Ils ne peuvent rien accorder à un, que cela même ne leur
suscite une guerre avec plusieurs autres. En un mot, c'est une guerre dont ils
ne peuvent se délivrer, et qui leur coûte néanmoins beaucoup à soutenir,
car quoi de plus dangereux qu'un mauvais voisin, et y a‑t‑il
guerre plus cruelle que celle que font les Barbares ?
Outre ces guerres et les calamités dont elles ont coutume d'être suivies,
ils souffrent encore du côté de la terre une peine à peu près semblable à
celle que souffre Tantale chez les poètes. Quand ils ont bien cultivé leurs
terres, et qu'ils sont prêts de recueillir les beaux fruits qu'elles portent,
ces Barbares font une irruption, en gâtent une partie et emportent l'autre,
et ne laissent aux Byzantins que le regret d'avoir travaillé et dépensé
beaucoup à mettre leurs terres en état de produire de belles moissons,
qu'ils ont la douleur de voir enlever. Cette guerre continuelle avec les
Thraces n'a pas empêché qu'ils n'aient toujours gardé aux Grecs une exacte
fidélité. Mais le comble de leur malheur fut la descente que firent les
Gaulois dans leur pays, sous la conduite de Comontorius. Ces Gaulois étaient
du nombre de ceux qui, sous Brennus, étaient sortis de leur pays, et qui, s'étant
échappés du péril dont ils étaient menacés à Delphes, s'enfuirent vers
l'Hellespont, où ils s'arrêtèrent. Les environs de Byzance leur parurent si
délicieux, qu'ils ne pensèrent point à passer en Asie. Ils se rendirent
ensuite maîtres de la Thrace, et ayant établi le siège de leur empire à
Tyle, ils réduisirent les Byzantins aux dernières extrémités. Dans la plus
ancienne irruption que fit Comontorius, le premier de leurs rois, les
Byzantins lui donnèrent tantôt trois, tantôt cinq, tantôt dix mille pièces
d'or pour empêcher qu'il ne fit du dégât sur leurs terres. Enfin la somme
alla jusqu'à quatre‑vingts talents par an, qu'ils payèrent jusqu'à la
chute de cette monarchie, laquelle arriva sous Cavarus. Les Gaulois tombèrent
à leur tour sous la puissance des Thraces, qui ne firent quartier à aucun,
et qui en éteignirent entièrement la race.
Pendant que les Byzantins étaient accablés des tributs qu'on levait sur eux,
ils dépêchèrent d'abord chez les Grecs, pour les prier d'avoir compassion
de leur malheur et de venir à leur secours. La plupart ne daignèrent
seulement pas les écouter, ce qui les obligea à exiger un impôt de ceux qui
passaient dans le Pont ou qui en sortaient. Cet impôt étant fort onéreux,
tout le monde en rejeta la faute sur les Rhodiens, qui passaient alors pour
les plus puissants sur la mer, et de là vint la guerre dont nous avons à
parler, car les Rhodiens ouvrirent enfin les yeux sur le tort que faisait à
leurs voisins et à eux le paiement qu'exigeaient les Byzantins. D'abord, après
s'être fait des alliés, ils envoyèrent des ambassadeurs à Byzance pour
demander la révocation de l'impôt. Les Byzantins n'eurent aucun égard à
leur demande. Hécatondore et Olympiodore, qui étaient alors à la tête des
affaires, soutinrent aux ambassadeurs de Rhodes que c'était avec juste raison
qu'on levait cet impôt. Les ambassadeurs se retirèrent sans avoir pu rien
obtenir. On résolut aussitôt à Rhodes de déclarer la guerre aux Byzantins.
On commença par envoyer des messages à Prusias, pour l'engager à entrer
dans cette guerre. On savait que ce roi avait des raisons pour ne pas être
ami des Byzantins. Ceux‑ci firent la même chose de leur côté. Ils
envoyèrent solliciter du secours à Attale et à Achée. Le premier ne
demandait pas mieux, mais, resserré par Achée dans les états de ses pères,
il ne pouvait les secourir que faiblement. Achée promit aussi de les
soutenir. Comme il était maître de tout le pays en deçà du mont Taurus, et
qu'il avait pris depuis peu le titre de roi, de si grandes forces enflèrent
autant le courage des Byzantins, qu'elles inspirèrent de crainte aux Rhodiens
et à Prusias. D'ailleurs Achée était parent de cet Antiochus qui avait succédé
au royaume de Syrie, et voici pourquoi il s'était acquis cette grande
domination dont nous venons de parler.
Achée
se fait déclarer roi. ‑ Prusias, mécontent des Byzantins, se joint aux
Rhodiens pour leur faire la guerre. ‑ Mauvaise fortune des Byzantins.
‑ Fin de la guerre. ‑ État des affaires dans l'île de Crète.
‑ Les Synopéens se défendent contre Mithridate.
Seleucus,
père d'Antiochus, étant mort, laissa le royaume à l'aîné de ses enfants,
qui s'appelait comme lui Seleucus. Environ deux ans avant la guerre dont nous
parlions tout à l'heure, ce jeune prince apprit qu'Attale s'était soumis
tout le pays d'en deçà du mont Taurus. Comme ce pays était de sa
domination, il se mit en marche avec une grande armée pour le reconquérir,
et Achée, son parent, ne manqua pas de l'accompagner. Seleucus ayant été tué
dans cette guerre par Apatorius, Gaulois, et par Nicanor, Achée vengea aussitôt
la mort de son parent par celle de ses deux assassins, prit le commandement
des troupes, et se comporta avec tant de sagesse et de grandeur d'âme, que,
quoique les conjonctures et l'inclination des troupes concourussent à lui
mettre le diadème sur la tête, il le refusa pour le conserver à Antiochus,
le plus jeune des enfants de Seleucus. Après avoir reconquis tous le pays
usurpé par Attale, qu'il renferma dans la ville de Pergame, et avoir réduit
sous sa puissance tout le reste, tant d'heureux succès lui enflèrent le
coeur, et sa probité naturelle succomba sous le poids d'une si grande
fortune. Il prit le diadème, se fit appeler roi, et se rendit redoutable aux
rois et aux autres puissances du pays situé en deçà du Taurus, et qu'il
venait de subjuguer. C'était principalement sur ce roi que les Byzantins
comptaient lorsqu'ils entreprirent la guerre contre les Rhodiens et Prusias.
Disons aussi un mot des raisons qu'avait Prusias pour ne pas vouloir de bien
aux Byzantins. Il leur reprochait premièrement qu'après lui avoir décerné
des statues, non seulement ils avaient oublié de les dresser, mais s'en étaient
encore moqués. Il leur faisait encore un crime de s'être employés avec
chaleur pour réconcilier Achée avec Attale, réconciliation qui ne pouvait
lui être que très désavantageuse. Un troisième sujet de ressentiment,
c'est qu'à la célébration des jeux consacrés à Minerve, les Byzantins
avaient envoyé de leurs citoyens pour faire avec Attale des sacrifices, et
qu'ils ne lui avaient envoyé personne lorsqu'il avait célébré la fête des
Sotéries. Pendant que la colère couvait dans son coeur, les Rhodiens vinrent
lui donner l'occasion de la faire éclater, et il la saisit avec joie. Il
convint avec les ambassadeurs que les Rhodiens attaqueraient les Byzantins par
mer, et que lui leur ferait par terre tout le mal qu'il pourrait. C'est ainsi
que commença la guerre des Rhodiens contre les Byzantins.
Ceux‑ci, comptant toujours qu'Achée viendrait à leur secours, commencèrent
la guerre avec vigueur. Ils firent venir Tibitès de Macédoine, bien résolus
de donner autant d'affaires à Prusias qu'il leur en donnerait. Ce prince
irrité marche contre eux et s'empare d'Hiéron, place située à l'entrée du
Pont, et que les Byzantins avaient depuis peu achetée fort cher, tant à
cause de l'heureuse situation de la place, que pour mettre à couvert de toute
insulte les marchands qui naviguaient sur le Pont, leurs esclaves et leur
commerce de mer. Il gagna aussi sur eux la partie de la Mysie que les
Byzantins possédaient depuis longtemps dans l'Asie. Les Rhodiens, de leur côté,
équipèrent six vaisseaux, auxquels ils en joignirent quatre que leurs alliés
leur avaient fournis, et, ayant donné le commandement de cette escadre à Xénophante,
ils se mirent sur l'Hellespont. Neuf de ces vaisseaux restèrent à l'ancre
auprès de Sestos pour incommoder ceux qui naviguaient dans le Pont, et Xénophante,
avec le dixième, alla harceler Byzance, pour voir si la crainte de la guerre
n'y porterait point au repentir. Ayant trouvé de la résistance, il retourna
vers les autres vaisseaux, et toute l'escadre reprit la route de Rhodes.
Alors les Byzantins envoyèrent presser Achée de les secourir, et firent
faire de nouvelles instances à Tibitès, auquel ils croyaient que le royaume
de Byzance appartenait autant qu'à Prusias, dont il était oncle. Cette résolution
des Byzantins engagea les Rhodiens à faire tous leurs efforts pour avancer
les affaires. Comme les Byzantins ne soutenaient cette guerre avec tant de
fermeté et de constance que parce qu'ils comptaient sur le secours d'Achée,
et que d'ailleurs ce prince souhaitait fort de tirer des mains de Ptolémée,
Andromaque, son père, qui était détenu dans Alexandrie, les Rhodiens envoyèrent
demander Andromaque à Ptolémée. Ils avaient déjà auparavant fait cette démarche,
mais ils la firent alors sérieusement, jugeant bien qu'après avoir rendu ce
service à Achée, ils en obtiendraient facilement tout ce qu'ils voudraient.
Les ambassadeurs ne trouvèrent pas d'abord Ptolémée disposé à relâcher
Andromaque, de la détention duquel il espérait faire un jour bon usage. Il
lui restait encore quelques différends à vider avec Antiochus, et avec Achée
qui, s'étant depuis peu fait appeler roi, pouvait décider en maître de
certaines choses importantes, car cet Andromaque, outre qu'il était père
d'Achée, était encore frère de Laodicée femme de Seleucus. Néanmoins son
penchant pour les Rhodiens, et le désir qu'il avait de les favoriser en tout,
l'emporta sur toute autre considération. Il leur permit de prendre
Andromaque, et de le remettre entre les mains d'Achée, son fils. Ils le
remirent aussitôt, et décernèrent outre cela quelques honneurs à Achée,
et par là ruinèrent entièrement toutes les espérances des Byzantins. Ce ne
fut pas le seul malheur qui leur arriva. Tibitès mourut dans le voyage de Macédoine
à Byzance. Cette mort rompit encore toutes leurs mesures, et leur fit perdre
toute espérance. Ces revers de fortune inspirèrent une nouvelle ardeur à
Prusias. Pendant qu'il pressait les Byzantins du côté de l'Asie, les Thraces
qu'il avait pris à sa solde les serraient tellement du côté de l'Europe,
qu'ils n'osaient sortir de leurs portes, de sorte que, n'ayant plus rien à
espérer, ils ne cherchaient plus qu'un honnête prétexte de sortir de cette
guerre.
Sur ces entrefaites Cavarus, roi des Gaulois, vint à Byzance, et, souhaitant
que cette guerre fût terminée, il employa sa médiation avec tant de zèle,
qu'enfin Prusias et les Byzantins consentirent à un accommodement. Au premier
avis que les Rhodiens en reçurent pour conduire leur projet à sa fin, ils députèrent
Aridicès vers les Byzantins, et le firent accompagner par Mémodès avec
trois galères, comme pour présenter aux Byzantins la guerre ou la paix. À
leur arrivée la paix se conclut, Cothon, fils de Calligiton, étant alors
grand‑prêtre à Byzance. Le traité avec les Rhodiens portait
simplement « que les Byzantins n'exigeraient aucun tribut de ceux qui
navigueraient dans le Pont, et que, moyennant cela, les Rhodiens vivraient
avec eux en paix. »
Le traité avec Prusias portait, « que dorénavant il y aurait paix et amitié
perpétuelle entre Prusias et les Byzantins, que Prusias n'exercerait
aucunes sortes d'hostilités contre les Byzantins, ni ceux‑ci contre
Prusias, que ce roi rendrait aux Byzantins, sans rançon, toutes leurs terres,
ainsi que les forteresses, les peuples et les prisonniers qu'il avait pris sur
eux, et outre cela, les vaisseaux qu'il leur avait gagnés au commencement de
la guerre, tout ce qu'il y avait d'armes dans les forts qu'il avait emportés,
et le bois, le marbre et la tuile
qu'il avait enlevés du lieu sacré, lorsque, craignant l'arrivée de Tibitès,
il avait pris des forteresses tout ce qui lui paraissait bon à quelque chose,
qu'enfin Prusias serait obligé de faire rendre aux laboureurs de Mysie, pays
de leur domination, tout ce que les Bithyniens leur avaient pris. » Ainsi
commença, ainsi finit la guerre entre Prusias et les Byzantins.
Vers le même temps les Cnossiens firent demander par des ambassadeurs aux
Rhodiens les vaisseaux qu'avait Polémoclès, en les priant d'y joindre trois
vaisseaux qui ne fussent point armés en guerre. Les Rhodiens les leur accordèrent.
Quand ces vaisseaux furent arrivés à l'île de Crète, les Eleuthernéens
conçurent des soupçons, parce que Polémaclès avait fait mourir Timarque,
un de leurs citoyens, pour faire plaisir aux Cnossiens. Ils demandèrent
d'abord qu'on leur fît raison de cet attentat, puis ils déclarèrent la
guerre aux Rhodiens.
Peu de temps auparavant les Lyttiens avaient été frappés d'un malheur
extraordinaire dans lequel toute l'île de Crète était enveloppée. Les
Cnossiens, s'étant joints aux Gortyniens, s'étaient rendus maîtres de toute
cette île, à l'exception de la ville des Lyttiens. Cette résistance d'une
seule ville les irrita. Ils résolurent d'y mettre le siège et de la
renverser de fond en comble, pour faire un exemple et inspirer de la terreur
aux autres Crétois. Ceux‑ci d'abord prirent tous les armes pour défendre
les Lyttiens, mais il s'éleva entre eux, comme c'est l'ordinaire parmi ce
peuple, quelque jalousie pour je ne sais quelles bagatelles, et cette jalousie
dégénéra bientôt en une sédition. D'un autre côté les Polyrrhéniens,
les Cérètes, les Lampéens, les Oriens et les Arcadiens abandonnèrent de
concert les Cnossiens, et convinrent entre eux de prendre la défense des
Lyttiens. La division se mit aussi parmi les Gortyniens, les plus âgés se déclarant
pour les Cnossiens, les plus jeunes pour les Lyttiens. Les Cnossiens, épouvantés
de ce soulèvement de leurs alliés, firent venir à leur secours un corps de
mille Etoliens. Après quoi, les plus âgés de Gortyne s'emparèrent de la
citadelle, y firent entrer pêle‑mêle les Cnossiens et les Etoliens,
chassèrent une partie de leurs jeunes gens, tuèrent l'autre, et livrèrent
la ville aux Cnossiens.
Les Lyttiens quelque temps après, étant sortis en grand nombre de leur pays
pour quelque expédition, les Cnossiens en eurent avis, et aussitôt s'emparèrent
de Lytte, où il n'y avait personne pour la défense. Ils firent transporter
les femmes et les enfants à Cnosse, brûlèrent et renversèrent toute la
ville, et retournèrent chez eux. Les Lyttiens, à leur retour, furent si
consternés en voyant les ruines de leur patrie, qu'aucun d'eux n'eut la force
d'y entrer. Ils tournèrent tout autour en poussant des cris lamentables sur
leur malheur et sur celui de leur ville, puis, rebroussant chemin, ils s'allèrent
jeter entre les bras des Lampéens, qui les reçurent avec beaucoup de bonté.
De citoyens devenus en un jour étrangers, ils firent avec leurs alliés la
guerre aux Cnossiens. Ce fut ainsi que Lytte, colonie et alliée des Lacédémoniens,
la plus ancienne ville de Crète, et de qui, sans contredit, étaient sortis
les plus grands hommes de cette île, périt sans ressource et de la manière
du monde la plus étonnante.
Les Polyrrhéniens, les Lampéens et leurs alliés étaient alors en guerre
avec les Cnossiens, dont les Etoliens prenaient la défense. Pour
contrebalancer ce secours, ils expédièrent des ambassadeurs vers les Achéens
et vers Philippe, qui n'étaient point amis des Etoliens, pour les prier de
faire alliance avec eux, et de leur prêter des secours. L'alliance fut aussitôt
conclue, et on leur envoya quatre cents Illyriens sous le commandement de
Plator, deux cents Achéens et cent Phocéens. Ce secours avança beaucoup les
affaires des Polyrrhéniens et de leurs alliés. En fort peu de temps les Éleuthernéens,
les Cudoniates et les Apteréens, renfermés dans l'enceinte de leurs
murailles, furent, forcés de quitter l'alliance des Cnossiens, et de prendre
les armes en faveur de ceux qui les attaquaient. Après quoi les Polyrrhéniens
et leurs alliés envoyèrent à Philippe et aux Achéens cinq cents Crétois.
Les Etoliens, peu de temps auparavant, en avaient reçu mille des Cnossiens,
en sorte que ce furent les Crétois qui soutinrent cette guerre pour les uns
et pour les autres. Les transfuges de Gortyne s'emparèrent aussi alors non
seulement du port de Phestie, mais aussi de celui de leur propre ville, et de
là ils faisaient la guerre aux habitants. Tel était l'état des affaires
dans l'île de Crète.
Ce fut encore vers ce temps que Mithridate déclara la guerre aux Sinopéens,
guerre qui fut comme le commencement et l'occasion de tous les malheurs qui
sont enfin tombés sur ce peuple. Ils envoyèrent des ambassadeurs à Rhodes
pour demander du secours. Les Rhodiens choisirent pour cela trois citoyens, à
qui ils donnèrent cent quarante mille drachmes. Sur cette somme on fournit
aux Sinopéens tout ce qui leur était nécessaire, mille tonneaux de vin,
trois cents livres de crins cordés, cent livres de cordes à boyaux préparées,
trois mille pièces d'or au coin de la République, quatre catapultes, et des
hommes pour les faire jouer. Les ambassadeurs, après avoir obtenu ce secours,
retournèrent à Sinope, où, dans la crainte que Mithridate n'assiégeât la
ville par terre et par mer, on se disposait à soutenir la guerre de l'un et
de l'autre côté.
Sinope est située à la droite du Pont en allant vers le Phase. Elle est bâtie
sur une presqu'île qui s'avance dans la mer, et couvre entièrement l'isthme
qui joint cette presqu'île à l'Asie, et qui n'est que d'environ deux stades.
Le reste de la presqu'île, qui s'avance dans la mer, est un terrain plat et
d'où il est aisé d'approcher de la ville, mais les bords tout autour du côté
de la mer sont escarpés, et il n'y a que très peu d'endroits où l'on puisse
aborder. Les Sinopéens, craignant que Mithridate n'attaquât la ville du côté
de l'Asie, et qu'il ne fit une descente par mer au côté opposé et ne
s'emparât des plaines et des postes qui dominent la ville, fortifièrent de
pieux et de fossés tous les endroits de la presqu'île où l'on pouvait
aborder, firent porter des armes dans les endroits qu'il était facile
d'insulter, et y postèrent des troupes. Comme cette presqu'île n'est pas
d'une grande étendue, avec peu de monde il est aisé de la defendre.