|
EURIPIDE
HIPPOLYTE,
TRAGÉDIE.
si vous voulez allez à un vers cliquez sur le chiffre entre [] Patin : Etudes sur les tragiques grecs : Euripide : Hipppolyte
NOTICE SUR HIPPOLYTE. Une recommandation qu'il est à propos de faire à ceux qui commencent la lecture de l'Hippolyte d'Euripide, c'est de ne pas se laisser trop préoccuper par les souvenirs du chef-d'œuvre de Racine. Malgré la filiation directe et légitime qui rattache le second au premier, il y a entre l'un et l'autre des diversités profondes, non seulement dans les mœurs retracées par les deux poètes, mais même dans les sujets. Une première différence essentielle et fondamentale, c'est que dans la pièce grecque Hippolyte est le héros, c'est sur lui que roule tout l'intérêt; Phèdre n'est là qu'un personnage accessoire. Dans la pièce française, Phèdre est le personnage principal, elle efface tout le reste ; la peinture de sa passion et de ses remords est précisément ce qui nous attache avec le plus de force. De plus, le caractère d'Hippolyte, tel que nous le voyons dans Racine, ressemble fort peu à l'Hippolyte d'Euripide : celui-ci, avec sa fierté pudique et sauvage, est assez difficile à comprendre pour les modernes. Ce jeune chasseur a voué un culte exclusif à Diane et à la chasteté; il dédaigne les autels de Vénus et ses plaisirs : sentiments qu'il exhale dans une longue déclamation contre les femmes, satire peut-être la plus complète qu'on ait faite du mariage, quoi qu'aient pu ajouter après lui Juvénal et Boileau. Sa pudeur virginale, son orgueil, sa rudesse même, lui donnent une physionomie originale, tout à fait inconnue sur notre théâtre. L'Hippolyte de Racine se ressent trop du voisinage de la cour de Louis XIV; les aspérités de sa nature sauvage ont été soigneusement polies par notre civilisation: le poète français, n'osant déroger à l'usage de son temps, l'a fait amoureux ; et la délicate élégance avec laquelle s'exprime sa tendresse trahit un adepte de la galanterie du dix-septième siècle. La Phèdre moderne et la Phèdre antique ne sont pas moins dissemblables : celle d'Euripide est en proie à une fureur adultère, incestueuse, envoyée par la vengeance de Vénus. Mais l'amour, chez les anciens, était un épanouissement de la vie sensuelle, beaucoup plus qu'une aspiration idéale de l'âme; il n'avait pas encore été épuré par l'alliance des sentiments moraux, par cette délicatesse du cœur, qu'a développée chez nous la vie domestique et le commerce des femmes. Aussi le poète grec décrit-il admirablement la langueur secrète qui la consume, l'abattement du corps, le délire des sens, et le trouble intime qui l'agite à la seule pensée de celui qu'elle aime : et toutefois il n'y en a pas moins une vérité profonde et un vif instinct de la passion, dans l'art merveilleux avec lequel elle laisse échapper un aveu si péniblement arraché. Les beautés que Racine a su tirer de son modèle suffiraient presque à la gloire d'Euripide. Celui-ci néanmoins a laissé Phèdre sur le second plan ; elle a résisté aux coupables conseils de sa nourrice, qui n'en révèle pas moins sa passion à Hippolyte: mais quand elle voit son amour méprisé, elle prend la résolution de se donner la mort, pour sauver son honneur et l'avenir de ses enfants ; et en mourant, elle laisse un écrit où elle accuse Hippolyte d'avoir voulu souiller la couche de son père. Dans Racine, le sujet a été modifié par les idées du christianisme et par les mœurs de son temps, surtout par le spectacle assez fréquent, à la cour de Versailles, de ces pécheresses repentantes qui, après avoir violé les devoirs les plus saints de la famille, finissaient par obtenir la pitié et l'intérêt du monde, par leur repentir et par une éclatante pénitence. C'est ce combat du devoir et de la passion, c'est cette alliance dés remords et d'idées toutes modernes, mêlés aux égarements de l'amour le plus violent, qui font de la Phèdre de Racine une épouse chrétienne, comme l'appelle M. de Chateaubriand. Enfin, l'intervention de la Divinité est encore un trait qui différencie les deux ouvrages. La pièce d'Euripide commence par un prologue, où Vénus annonce son désir de vengeance contre Hippolyte, qui dédaigne son culte ; vengeance à laquelle elle sacrifiera Phèdre, sans le moindre scrupule. Au dénouement, Diane vient reprocher à Thésée l'erreur fatale dont Hippolyte a été victime, et elle finit par le réconcilier avec son fils. La marche de la pièce est simple et rapide, quoiqu'on y trouve (ce qui est rare dans la tragédie grecque) une intrigue assez fortement nouée, et surtout un développement de passion qui est le triomphe d'Euripide. L'Hippolyte, après avoir été représenté une première fois, fut corrigé par l'auteur : ainsi les anciens en ont connu deux éditions : la première, désignée sous le nom d'Hippolyte voilé, καλυπτόμενος, ce qui vient sans doute du vers 1456, où Hippolyte mourant dit : « Voile mon visage; » — la seconde, appelée Hippolyte couronné, ou plutôt porte-couronne, στεφανηφόρος, par allusion à la première scène, où Hippolyte offre une couronne à Diane (v. 71). Ces désignations, qui ne sont point du fait de l'auteur, sont dues aux grammairiens. La seconde rédaction, celle qui nous est parvenue, fut représentée, an dire de l'argument grec, la 4e année de la 87e olympiade, sous l'archonte Aminon ou Aminias, 429 avant J.-C. Euripide avait alors cinquante-un ans. Cette date semble confirmée par un passage de la pièce (v. 1451, 1453-7), où l'on peut voir une allusion à la mort récente de Périclès, arrivée, en effet, la 2e année de la guerre du Péloponnèse. Voici ce passage : « Quel homme vous perdez !... Cette douleur, commune à tous les citoyens, est venue les affliger inopinément : elle fera couler bien des larmes ; car les regrets que laisse la mémoire des grands hommes vont toujours croissant. » VÉNUS. HIPPOLYTE. PERSONNAGES. HIPPOLYTE. SUIVANTS d'Hippolyte. Un Serviteur. LA NOURRICE de Phèdre. LE CHOEUR , composé de femmes de Trézène. THÉSÉE. Un Messager. DIANE. La scène est aux portes du palais de Thésée, à Trézène. VÉNUS. Je suis Vénus, renommée entre les déesses, et souvent invoquée par les mortels : je règne dans les deux, sur tous les êtres qui voient la clarté du soleil, ou qui peuplent la mer jusqu'aux- bornes atlantiques ; je favorise ceux qui respectent ma puissance, et je renverse les orgueilleux qui me bravent : car il est aussi dans la nature des dieux, de se plaire aux hommages que leur rendent les bommes. Je montrerai bientôt la vérité de mes paroles. Le fils de Thésée, Hippolyte, né d'une Amazone, élève du chaste Pitthée (01), seul ici entre les citoyens de Trézène, m'appelle la plus malfaisante des divinités ; il dédaigne l'amour et fuit le mariage. La sœur de Phébus, Diane, fille de Jupiter, est l'objet de son culte, il la regarde comme la plus grande des déesses : accompagnant toujours la vierge divine à travers les vertes forêts, il détruit les animaux sauvages avec ses chiens agiles, et entretient un commerce (02) plus élevé qu'il n'appartient à un mortel. Je n'envie point ces plaisirs ; eh ! que m'importe? mais les outrages d'Hippolyte envers moi, je les punirai aujourd'hui même. J'ai dès longtemps préparé ma vengeance, il m'en coûtera peu pour l'accomplir. Il était sorti de la demeure de Pitthée, pour aller, sur la terre de Pandion (03), assister à la célébration des augustes mystères. La noble épouse de son père, Phèdre, le vit, et fut éprise d'un violent amour, que j'insinuai moi-même dans son cœur. Avant de venir ici à Trézène, elle éleva sur la roche même de Pallas, d'où l'on découvre ce pays(04), un temple magnifique à Vénus, pour consoler son cœur de l'absence de celui qu'elle aimait; et elle le consacra à la déesse, pour laisser aux siècles futurs un monument de son amour pour Hippolyte. Et depuis que Thésée a quitté la terre de Cécrops, souillée du sang des Pallantides (05), pour venir en ces lieux, avec son épouse, passer l'année de son exil expiatoire (06), la malheureuse Phèdre gémit, et, frappée des traits de l'amour, elle dépérit en silence. Aucun de ses serviteurs ne connaît son mal. Mais il ne faut pas que cet amour reste ainsi stérile : j'instruirai Thésée de cette passion, elle sera dévoilée ; et celui qui me montre une âme ennemie périra par les imprécations de son père : car le dieu des mers, Neptune, a promis à Thésée de ne laisser sans effet aucune de ses prières, trois fois répétée. Phèdre, malgré l'éclat qui l'environne, n'en doit pas moins périr : car je ne puis préférer son intérêt au plaisir de tirer vengeance de mes ennemis. Mais je vois le fils de Thésée qui s'avance, et qui se repose des fatigues de la chasse ; je vais sortir de ces lieux. Une suite nombreuse de serviteurs qui l'accompagne chante des hymnes en l'honneur de la déesse Diane ; car il ne sait pas que les portes de l'enfer s'ouvrent pour lui, et que ce jour est le dernier qu'il doit voir. HIPPOLYTE (07). [58] Suivez-moi, suivez-moi, en chantant la fille de Jupiter, la céleste Diane, Diane notre protectrice. LES SUIVANTS D'HIPPOLYTE. Auguste et vénérable enfant de Jupiter, salut : salut, fille de Jupiter et de Latone, ô la plus belle des vierges immortelles qui habitent la vaste étendue des cieux, et les lambris dorés où règne le maître des dieux! HIPPOLYTE.
[73] Salut, ô
Diane, la plus belle des vierges qui habitent l'Olympe ! O ma
souveraine, je t'offre cette couronne (08),
tressée par mes mains dans une fraîche prairie que jamais le pied
des troupeaux, ni le tranchant du fer, n'ont osé violer, et où
l'abeille seule voltige au printemps. La Pudeur l'arrose d'une eau
pure, pour ceux qui ne doivent rien à l'étude (09),
et à qui la nature inspire la sagesse ; ceux-là seuls ont droit d'en
cueillir les fleurs, interdites aux méchants. O souveraine chérie,
reçois donc d'une main pure cette couronne pour ta chevelure dorée !
Seul en effet parmi les mortels, je jouis de ce privilège : je suis
admis dans ta familiarité, je converse avec toi, entendant ------------------------------------------------------ UN SERVITEUR. [88] Prince (car c'est aux dieux qu'est réservé le nom de maître), veux-tu recevoir de moi un bon conseil? HIPPOLYTE. Très volontiers ; autrement je ne me montrerais point sage. LE SERVITEUR. Connais-tu une loi à laquelle les mortels sont soumis? HIPPOLYTE. Je ne sais : mais à quoi se rapporte ta question? LE SERVITEUR. C'est de haïr l'arrogance et ce qui déplaît à autrui. HIPPOLYTE. Sans doute je la connais; et quel est l'homme arrogant qui ne soit détesté? LE SERVITEUR. Ceux qui sont affables n'ont-ils pas le don de plaire? HIPPOLYTE. Assurément, et ils en profitent sans prendre beaucoup de peine. LE SERVITEUR. Penses-tu que les dieux aussi adoptent ces maximes? HIPPOLYTE. Oui, puisque les lois que suivent les mortels leur viennent des dieux. LE SERVITEUR. Pourquoi donc ne rends-tu pas hommage à une vénérable déesse? HIPPOLYTE. Laquelle? Prends garde que ta bouche ne s'égare. LE SERVITEUR. A celle qui préside aux portes de ton palais, à Vénus (10)? HIPPOLYTE. Je l'adore de loin, pour conserver ma pureté. LE SERVITEUR. C'est pourtant une déesse auguste, et en honneur chez les mortels. HIPPOLYTE. Parmi les dieux comme parmi les hommes, chacun a ceux qu'il préfère. LE SERVITEUR. Heureux si tu étais sage autant qu'il le faut ! HIPPOLYTE. Je n'aime pas les divinités dont le culte a besoin des ombres de la nuit. LE SERVITEUR. Mon fils, il faut rendre aux dieux les honneurs qui leur sont dus. HIPPOLYTE. [108] Allez, compagnons, entrez dans le palais, et préparez le repas : au retour de la chasse, on aime une table bien servie. Il faut aussi prendre soin (11) de mes coursiers, afin qu'après avoir satisfait ma faim, je les attelle à mon char et les exerce à mon aise. Quant à ta Vénus, qu'elle cherche un adorateur (12). LE SERVITEUR. Pour moi, qui ne dois pas imiter la jeunesse, animé des sentiments que doit exprimer un esclave, j'adore ton image, puissante Vénus. Pardonne à la fougue de la jeunesse des paroles téméraires; oublie-les, et feins de ne les avoir pas entendues : les dieux doivent être plus sages que les mortels. LE CHOEUR. [121] Il est une roche d'où s'échappe une eau pure (13), source abondante où puisent les urnes : là, une de mes compagnes lavait dans le courant du ruisseau des vêtements de pourpre, qu'elle étendait ensuite sur le penchant du rocher aux rayons du soleil : c'est d'elle que j'ai appris d'abord la maladie de notre reine. Phèdre, consumée sur un lit de douleur, se renferme dans son palais, et un voile léger couvre sa tête blonde. Voici le troisième jour, m'a-t-on dit, que son corps n'a pris aucune nourriture. Atteinte d'un mal caché (14), elle veut mettre fin à sa triste destinée. O jeune femme ! tu es poursuivie par quelque divinité, soit Pan, soit Hécate, soit les Corybantes, ou Cybèle, qui erre en délire sur les montagnes. Peut-être est-ce pour quelque offense envers Diane (15) chasseresse, pour quelque faute commise dans l'accomplissement des sacrifices, que tu es en proie à ce mal? car elle parcourt les terres et les mers; rien n'échappe à son empire. Peut-être une rivale a séduit ton époux, le noble chef des enfants d'Érechthée, qui abandonne ta couche pour une union clandestine; ou bien quelque nautonier, arrivant de la Crète, a abordé dans ce port hospitalier, apportant des nouvelles à la reine ; et l'affliction qu'elles lui ont causée la retient enchaînée dans son lit. Le caractère capricieux des femmes est d'ordinaire le jouet d'une humeur chagrine, dans les douleurs de l'enfantement ou dans les désirs impudiques. J'ai senti moi-même autrefois ces vapeurs courir dans mes entrailles, et j'invoquais alors la déesse qui préside aux enfantements, Diane, qui lance les flèches rapides : elle fut toujours pour moi vénérable entre toutes les divinités. Voici la vieille nourrice de Phèdre qui porte sa maîtresse devant les portes du palais : un sombre nuage obscurcit son front. Mon cœur est impatient d'en apprendre la cause, et de savoir quelle blessure a flétri la beauté de la reine. ------------------------------------- LA NOURRICE. [176] O souffrances des mortels ! cruelles maladies ! (A Phèdre.) Que dois-je faire ou ne pas faire pour toi? Voici cette lumière brillante, voici ce grand air que tu demandais : ta couche de douleur est maintenant hors du palais, puisque venir en ces lieux était ton vœu continuel. Mais bientôt tu auras hâte de retourner dans ton appartement, car tu changes sans cesse, et rien ne peut te réjouir. Ce que tu as te déplaît, et ce que tu n'as pas te paraît préférable. La maladie vaut mieux que l'art de guérir : la première est une chose toute simple, mais l'autre réunit l'inquiétude de l'esprit et la fatigue des mains. Toute la vie des hommes est remplie de douleurs ; il n'est point de relâche à leurs souffrances. Mais s'il est un autre bien plus précieux que la vie, un obscur nuage le couvre et le dérobe à nos regards. Nous nous montrons éperdument épris de cette lumière qui brille sur la terre, par inexpérience d'une autre vie et par ignorance de ce qui se passe aux enfers, et nous nous laissons abuser par de vaines fables. PHÈDRE. [198] Soulevez mon corps, redressez ma tête languissante. Chères amies, mes membres affaiblis sont prêts à se dissoudre. Esclaves fidèles, soutenez mes mains défaillantes. Que ce vain ornement pèse à ma tête (16) ! Détache-le ; laisse flotter mes cheveux sur mes épaules. LA NOURRICE. Prends courage, ma fille, et n'agite pas péniblement ton corps. Tu supporteras plus facilement ton mal, avec du calme et une noble résolution. Souffrir est la condition nécessaire des mortels. PHÈDRE. Hélas ! hélas ! que ne puis-je, au bord d'une source limpide, puiser une eau pure pour me désaltérer ! que ne puis-je, couchée à l'ombre des peupliers, me reposer sur une verte prairie (17) ! LA NOURRICE. Que dis-tu, ma fille? Ne parle pas ainsi devant la foule : ne tiens pas ces discours insensés. PHÈDRE. [215] Conduisez-moi sur la montagne ; je veux aller dans la forêt, à travers les pins, où les meutes cruelles poursuivent les bêtes sauvages et s'élancent sur les cerfs tachetés. O dieux ! que je voudrais animer les chiens par ma voix, approcher de ma blonde chevelure le javelot thessalien (18), et lancer le trait d'une main sûre ! LA NOURRICE. Ma fille, où s'égare ta pensée? qu'a de commun la chasse avec ce qui te touche ? d'où te vient ce désir de claires fontaines, quand près du palais coule une source d'eau vive, où tu peux te désaltérer? PHÈDRE. Diane, souveraine de Limné (19), qui présides aux exercices équestres, que ne suis-je dans les plaines où tu règnes, occupée à dompter des coursiers vénètes (20)! LA NOURRICE. [233] Pourquoi encore cette parole insensée qui vient de t'échapper? Naguère tu t'élançais sur la montagne, poursuivant le plaisir de la chasse ; et maintenant c'est sur le sable du rivage que tu veux guider tes coursiers. Ah ! ma fille, c'est aux devins qu'il faut demander quel est le dieu qui agite et qui fait délirer ton esprit. PHÈDRE. Malheureuse, qu'ai-je fait? où ai-je laissé égarer ma raison ? je suis en proie au délire, un dieu malveillant m'y a plongée. Infortunée que je suis ! Chère nourrice, remets ce voile sur ma tête ; j'ai honte de ce que j'ai dit. Cache-moi ; des larmes s'échappent de mes yeux, et mon visage se couvre de honte (21). Le retour de ma raison est pour moi un supplice : le délire est un malheur sans doute ; mais il vaut mieux périr sans connaître son mal. LA NOURRICE. [250] Je voile ton visage : quand la mort voilera-t-elle ainsi mon corps (22) ? ma longue vie m'a instruite. Oui, il vaut mieux pour les mortels former des amitiés modérées, et non qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme (23) ; il vaut mieux pour le cœur des affections faciles à rompre, qu'on puisse resserrer ou lâcher à son gré. Mais être seule à souffrir pour deux, comme je souffre pour elle, c'est un lourd fardeau. Il est bien vrai de dire que les passions excessives sont plus funestes qu'agréables dans la vie, et qu'elles nuisent au bien-être. Aussi, à tout excès je préfère la maxime, Rien de trop ; et les sages seront d'accord avec moi. LE CHOEUR. Vieille et fidèle nourrice de notre reine, nous sommes témoins des infortunes de Phèdre; mais nous ignorons quel est son mal, et nous voudrions l'apprendre de toi. LA NOURRICE. Je l'ignore, malgré mes questions ; elle refuse de le dire. ----------------------------- LE CHOEUR. [272] Tu ignores aussi la cause de ce mal ? LA NOURRICE. Je n'en sais pas plus que toi ; elle garde sur tout cela un profond silence. LE CHOEUR. Comme son corps est affaibli, et consumé de langueur! LA NOURRICE. Et comment ne le serait-il pas, depuis trois jours qu'elle n'a pris de nourriture? LE CHOEUR. Est-ce l'effet de la maladie, ou dessein formé de mourir? LA NOURRICE. De mourir : elle s'abstient de nourriture pour terminer sa vie. LE CHOEUR. Ce serait une chose étrange, que cette résolution plût à son époux. LA NOURRICE. Elle dissimule son mal, et n'avoue point qu'elle soit malade. LE CHOEUR. Mais n'en a-t-il pas la preuve, en voyant son visage? LA NOURRICE. Il est absent, et loin de ces lieux. LE CHOEUR. Mais toi, que n'emploies-tu la violence, pour connaître sa maladie et la cause de son égarement? LA NOURRICE. [284] J'ai tout essayé, et je n'ai avancé à rien. Mais à présent encore mon zèle ne se ralentira point, et tu pourras juger par toi-même de ce que je suis pour mes maîtres dans leurs malheurs. (La nourrice, après s'être entretenue avec le Chœur, qui est sur le devant de la scène, revient auprès de Phèdre. dont le lit est étendu au-devant du palais.) ---------------------------------------- LA NOURRICE. Allons, ma chère enfant, oublions toutes deux notre premier entretien ; reprends ta douceur naturelle, éclaircis ton front soucieux et tes sombres pensées : et moi, si j'ai eu des torts en suivant ton exemple, je les désavoue, et je veux prendre un autre langage pour te plaire. Et si tu es atteinte d'un mal secret, ces femmes m'aideront à soulager ta souffrance : mais si ton mal peut être révélé à des hommes, parle, pour qu'on en instruise les médecins. Bien. Pourquoi ce silence? Il ne faut pas te taire, ma fille, mais me reprendre si je me trompe, ou suivre mes avis s'ils sont bons. Dis un mot, tourne un regard vers moi. O que je suis malheureuse ! Femmes, vous le voyez , toutes mes peines sont vaines; je n'ai avancé en rien : tout à l'heure mes paroles n'ont pu la toucher, et maintenant elles ne peuvent la fléchir. Mais sache-le bien, dusses-tu te montrer plus farouche que la mer, si tu meurs, tu trahis tes enfants, ils n'auront point part aux biens de leur père : j'en atteste cette fière Amazone qui a donné un maître à tes fils, un bâtard dont les sentiments sont plus hauts que la naissance. Tu le connais bien, Hippolyte. PHÈDRE. Ah dieux ! LA NOURRICE. Ce reproche te touche ? PHÈDRE. Tu me fais mourir, nourrice ; au nom des dieux, à l'avenir garde le silence sur cet homme. LA NOURRICE. Vois donc ! ta haine est juste, et cependant tu refuses de sauver tes fils et de prendre soin de tes jours. PHÈDRE. Je chéris mes enfants ; mais ce sont d'autres orages qui m'agitent. LA NOURRICE. Ma fille, tes mains sont pures de sang. PHÈDRE. Mes mains sont pures, mais mon cœur est souillé (24). LA NOURRICE. Est-ce l'effet de quelque maléfice envoyé par un ennemi? PHÈDRE. C'est un ami qui me perd malgré lui et malgré moi. LA NOURRICE. [320] Thésée t'a-t-il fait quelque offense? PHÈDRE. Puissé-je ne l'avoir point offensé moi-même ! LA NOURRICE. Quelle est donc cette chose terrible qui te pousse à mourir? PHÈDRE. Laisse là mes fautes : ce n'est pas envers toi que je suis coupable. LA NOURRICE. Non, je ne te laisserai pas ; je ne céderai qu'à ton obstination. PHÈDRE. Que fais-tu? Tu me fais violence en t'attachant à mes pas. LA NOURRICE. Je ne lâcherai point tes genoux que je tiens embrassés. PHÈDRE. Malheur à toi si tu apprends ce malheureux secret! LA NOURRICE. Est-il un malheur plus grand pour moi que de te perdre? PHÈDRE. Tu me perds : le silence faisait du moins mon honneur. LA NOURRICE. Et cependant tu caches ce qui t'honore, malgré mes supplications. PHÈDRE. Pour couvrir ma honte, j'ai recours à la vertu. LA NOURRICE. Si tu parles, tu en seras donc plus honorée. PHÈDRE. Va-t'en, au nom des dieux! et laisse mes mains. LA NOURRICE. Non, certes, puisque tu me refuses le prix de ma fidélité (25). PHÈDRE. Eh bien ! tu seras satisfaite : je respecte ton caractère de suppliante (26). LA NOURRICE. Je me tais, car c'est à toi de parler. PHÈDRE. O ma mère infortunée, quel funeste amour égara ton coeur (27)! LA NOURRICE. Celui dont elle fut éprise pour un taureau? Pourquoi rappeler ce souvenir? PHÈDRE. Et toi, sœur malheureuse, épouse de Bacchus (28) ! LA NOURRICE. [340] Qu'as-tu donc, ma fille? Tu insultes tes proches. PHÈDRE. Et moi, je meurs la dernière et la plus misérable ! LA NOURRICE. Je suis saisie de stupeur. Où tend ce discours? PHÈDRE. De là vient mon malheur ; il n'est pas récent. LA NOURRICE. Je n'en sais pas plus ce que je veux apprendre. PHÈDRE. Hélas ! que ne peux-tu dire toi- même ce qu'il faut que je dise ! LA NOURRICE. Je n'ai pas l'art des devins, pour pénétrer de pareilles obscurités. PHÈDRE. Qu'est-ce donc que l'on appelle aimer? LA NOURRICE. C'est à la fois, ma fille, ce qu'il y a de plus doux et de plus cruel. PHÈDRE. Je n'en ai éprouvé que les peines. LA NOURRICE. Que dis-tu ? Omon enfant, aimes-tu quelqu'un? PHÈDRE. Tu connais ce fils de l'Amazone ? LA NOURRICE. Hippolyte, dis-tu? PHÈDRE. C'est toi qui l'as nommé. LA NOURRICE. [353] Grands dieux ! qu'as-tu dit? je suis perdue! Mes amies, cela peut-il s'entendre? Après cela je ne saurais plus vivre : le jour m'est odieux, la lumière m'est odieuse ! J'abandonne mon corps, je le sacrifie ; je me délivrerai de la vie en mourant. Adieu, c'est fait de moi. Les plus sages sont donc entraînées au crime malgré elles! Vénus n'est donc pas une déesse, mais plus qu'une déesse, s'il est possible, elle qui a perdu Phèdre, et sa famille, et moi-même ! LE CHOEUR. Avez-vous entendu la reine dévoiler sa passion funeste, inouïe? Puissé-je mourir, chère amie, avant que ta raison t'abandonne ! Hélas! hélas! quelles souffrances! O douleur, aliment des mortels ! Tu es perdue, tu as révélé de tristes secrets. Quelle longue suite de misère t'attend désormais! Quelque chose de nouveau va se passer dans ce palais. Il n'y a plus à chercher sur qui tombe la persécution de Vénus, ô malheureuse fille de la Crète ! PHÈDRE. [373] Femmes de Trézène, qui habitez cette extrémité de la terre de Pélops (29), souvent, dans la longue durée des nuits, je me suis demandé ce qui corrompt la vie des mortels. Selon moi, ce n'est pas en vertu de leur nature qu'ils font le mal, car un grand nombre ont le sens droit; mais voici ce qu'il faut considérer : nous savons ce qui est bien, nous le connaissons, mais nous ne le Taisons pas ; les uns par paresse, les autres parce qu'ils préfèrent le plaisir à ce qui est honnête. Or, il y a bien des plaisirs dans la vie : les longs entretiens frivoles, l'oisiveté, plaisir si attrayant, et la honte ; il y en a de deux espèces, l'une qui n'a rien de mauvais, l'autre qui est le fléau des familles; et si les caractères propres à chacun étaient bien clairs, elles n'auraient pas toutes deux le même nom. Après avoir reconnu d'avance ces vérités, il n'est sans doute aucun breuvage capable de me corrompre au point de me jeter dans des sentiments contraires. Mais je vais vous exposer la route que mon esprit a suivie. Après que l'amour m'eut blessée, je considérai les meilleurs moyens de le supporter. Je commençai donc dès lors par taire mon mal et par le cacher ; car on ne peut en rien se fier à la langue, qui sait fort bien donner des conseils aux autres, mais qui est victime des maux qu'elle s'attire elle-même. Ensuite je résolus de résister au délire de ma passion, et de la vaincre par la chasteté. Mais enfin, ne pouvant, par ce moyens, triompher de Vénus, mourir me parut être le meilleur parti : personne ne condamnera ces résolutions. Puisse, en effet, ma vertu ne pas rester cachée, et mon déshonneur ne point avoir de témoins! Je ne m'abusais pas, je connaissais l'infamie de ma passion ; je savais d'ailleurs que j'étais femme, objet de haine pour tous. Périsse misérablement la femme qui, la première, souilla le lit conjugal par l'adultère ! C'est des nobles familles que cette corruption commença à se répandre parmi les femmes; car quand le crime est en honneur auprès des gens de bien, certes il doit l'être bien plus auprès des méchants. Je hais aussi ces femmes qui, chastes en paroles, se livrent en secret à des désordres audacieux. De quel front, ô Vénus ! osent-elles lever les yeux sur leurs époux? Ne redoutent-elles point les ténèbres, complices de leurs crimes? ne craignent-elles pas que les voûtes de leurs maisons ne prennent la parole pour les accuser (30) ? Voilà, chères amies, voilà ce qui me décide à mourir; je ne veux point déshonorer mon époux et les enfants dont je suis mère : qu'ils puissent habiter la noble Athènes, libres, florissants, parlant sans crainte, et glorieux de leur mère; car l'homme, même le plus intrépide, devient esclave dès qu'il a à rougir de sa mère ou de son père. On le dit avec raison , le seul bien préférable à la vie (31), c'est un cœur juste et honnête. Le temps dévoile les méchants, lorsque le moment est venu, comme un miroir reproduit les traits de la jeune fille qui s'y contemple (32) : que jamais on ne m'associe à leur nombre ! LE CHOEUR. Ciel ! que la vertu est belle, et quels glorieux hommages elle obtient parmi les mortels ! LA NOURRICE. [433] O ma maîtresse, tout à l'heure, il est vrai, ton malheur m'a inspiré soudain un effroi terrible : mais à présent je reconnais mon erreur; et, chez les hommes, la réflexion est plus sage d'ordinaire que le premier mouvement. Ce qui t'arrive n'a en effet rien d'extraordinaire, ni qui surpasse la raison ; la colère d'une déesse s'est appesantie sur toi. Tu aimes : qu'y a-t-il d'étonnant? c'est le partage de bien des mortels. Et faut-il que l'amour te fasse renoncer à la vie? Malheur à ceux qui aiment ou qui aimeront désormais, si la mort est le prix qui leur est réservé ! Vénus est irrésistible, lorsqu'elle déchaîne toute sa violence : ceux qui lui cèdent, elle les traite avec douceur ; mais quand elle rencontre un cœur fier et rebelle, avec quelle hauteur pensez-vous qu'elle s'en empare et se plaise à l'humilier? Vénus s'élance dans les airs, elle pénètre au sein des mers ; tout est né d'elle ; c'est elle qui fait germer et qui nourrit l'amour, auquel tous sur la terre nous devons la vie. Tous ceux qui possèdent les écrits des anciens, ceux qui jouissent du commerce des Muses, savent comment Jupiter fut épris de Sémélé ; ils savent que la brillante Aurore enleva parmi les dieux Céphale, par amour pour lui. Cependant ces divinités habitent toujours le ciel, et ne se dérobent pas aux regards des autres dieux ; elles se résignent sans doute à la destinée qui les a vaincues : et toi, tu ne céderais pas à la tienne? Il fallait que ton père te mit au monde à certaines conditions, et sous l'empire d'autres dieux, si tu ne te résignes pas à ces lois. Combien crois-tu qu'il y ait d'époux sensés qui voient leur couche souillée, et feignent de ne pas voir? combien est-il de pères qui favorisent les amours de leurs enfants coupables? car l'habileté parmi les hommes consiste à cacher le mal. Les mortels ne doivent pas chercher dans leur vie une perfection trop rigide ; on ne prend pas non plus la peine de décorer le toit d'un vaste édifice. Dans l'abîme où tu es tombée, comment espérerais-tu échapper? Mais si, pour toi, le bien l'emporte sur le mal, malgré ta condition mortelle, tu dois t'estimer bien heureuse. Ainsi, ma chère fille, renonce à de mauvaises pensées, et cesse tes outrages ; car c'est un véritable outrage, que de vouloir s'élever au-dessus des dieux. Ose aimer, c'est une déesse qui l'a voulu ; et ce mal qui te dévore, fais tout pour t'en délivrer. Il est des enchantements et des paroles propres à calmer les fureurs amoureuses : on trouvera un remède pour ton mal. Certes, les hommes seraient bien lents dans leurs découvertes, si nous autres femmes ne trouvions pas de tels secrets. LE CHOEUR. Phèdre, les avis qu'elle te donne sont les plus utiles dans ton malheur présent ; mais tes sentiments sont ceux que j'approuve. Cependant cet éloge t'est plus odieux et plus pénible à entendre que les discours de ta nourrice. PHÈDRE. [486] Voilà ce qui ruine les familles et les états les mieux constitués : ce sont les discours artificieux. Il faut dire, non ce qui flatte l'oreille, mais ce qui doit conduire à la gloire. LA NOURRICE. A quoi bon ce magnifique langage ? ce ne sont pas de belles paroles qu'il te faut, c'est l'homme que tu aimes. Il faut reconnaître au plus vite ceux qui s'expliquent directement sur ta passion. Si ta vie n'était livrée à de telles calamités, si tu n'étais une femme modeste, jamais, pour favoriser tes voluptés et tes désirs coupables, je ne t'encouragerais à cette démarche : mais maintenant il s'agit de sauver ta vie, et pour cela rien ne doit coûter. PHÈDRE. Ô exécrables conseils! Tais-toi, malheureuse, et ne répète pas des paroles qui me font rougir. LA NOURRICE. Elles font rougir, mais elles sont meilleures pour toi que ta vertu ; et la chose vaudra mieux , pourvu qu'elle te sauve, qu'un nom pour lequel tu es fière de mourir. PHÈDRE. Au nom des dieux (tes paroles sont flatteuses mais infâmes), ne va pas plus loin ! ne dis pas que je fais bien de soumettre mon cœur à l'amour. Si tu persistes à parer l'infamie, je tomberai dans l'abîme que je veux éviter. LA NOURRICE. [507] S'il te semble ainsi, il fallait ne pas tomber en faute ; cependant, si les choses sont ce qu'elles sont, écoute-moi : ce sera le second service. Je possède un philtre propre à apaiser les fureurs de l'amour ; le souvenir vient de m'en revenir à l'esprit : sans t'induire à des actions honteuses, ni sans porter atteinte à ta raison, il fera cesser ton mal, pourvu que tu ne sois pas pusillanime. Mais il faut que je me procure quelque signe de celui que tu aimes, ou quelque parole, ou un morceau de ses vêtements, pour ne faire qu'un de deux cœurs. PHÈDRE. Ce philtre s'emploie-t-il comme breuvage, ou doit-on s'en oindre le corps? LA NOURRICE. Je ne sais : souffre qu'on te serve, ma fille, et n'exige pas qu'on t'instruise. PHÈDRE. Je crains que tu ne sois trop habile. LA NOURRICE. Tout est pour toi sujet d'alarmes. Que crains-tu encore? PHÈDRE. Que tu ne révèles quelque chose au fils de Thésée. LA NOURRICE. Sois tranquille, ma fille, et laisse-moi tout diriger. Toi seulement, puissante Vénus, viens à mon aide. Pour le reste de mes desseins, il suffira d'en faire part aux amis qui sont dans le palais. -------------------------------------- LE CHOEUR, seul. [525] Amour, Amour, qui verses par les yeux le poison du désir et de la volupté dans les cœurs que tu poursuis, ne me sois point hostile, et ne déchaîne pas contre moi ta fureur. Ni la flamme dévorante, ni les traits lancés par les astres (33) ne sont plus terribles que les traits de Vénus, lancés par les mains de l'Amour, fils de Jupiter. En vain, en vain la Grèce immole des hécatombes de taureaux à Jupiter Olympien sur les bords de l'Alphée, et à Apollon Pythien dans le sanctuaire de Delphes, si nous négligions le culte de l'Amour tyran des hommes, gardien des plaisirs de Vénus, et auteur de la ruine des mortels, qu'il précipite dans tous les malheurs, lorsqu'il fond sur eux. Dans OEchalie Vénus ravit une jeune fille (34), chaste vierge qui n'avait point connu l'hymen, et l'unit au sort du fils d'Alcmène, comme une bacchante de l'enfer, au milieu du sang, du carnage et des flammes : funeste hymen qui fit son malheur ! O murs sacrés de Thèbes, eaux de Dircé, vous pourriez nous dire les maux que Vénus traîne à sa suite. C'est elle qui embrasa des feux de la foudre la mère de Bacchus (35), fils de Jupiter, auquel un hymen fatal l'avait unie. De son souffle terrible elle dessèche tout, et comme l'abeille elle s'envole. PHÈDRE. Femmes, faites silence : je suis perdue. LE CHOEUR. Phèdre, que se passe-t-il donc d'étrange dans ton palais ? PHÈDRE. Tenez-vous tranquilles, que j'entende ce qu'on dit au dedans (36). LE CHOEUR. Je me tais; mais c'est là un début sinistre. PHÈDRE. Hélas ! hélas ! malheureuse que je suis ! cruelles souffrances ! LE CHOEUR. Pourquoi ces cris? quelles paroles profères-tu ? Qu'as-tu entendu de nouveau, qui épouvante ton cœur? PHÈDRE. Je suis perdue. Approchez vous-mêmes des portes du palais, et écoutez le bruit qui s'y fait entendre. LE CHOEUR. Tu es près de l'entrée ; les paroles qu'on prononce au dedans arrivent aisément jusqu'à toi. Dis-moi, dis-moi, quel malheur est-il arrivé? PHÈDRE. Le fils de l'Amazone, Hippolyte, profère des menaces terribles contre ma nourrice. LE CHOEUR. J'entends un bruit confus, mais je ne puis rien saisir clairement : à travers la porte, tu dois distinguer les paroles. PHÈDRE. Il l'appelle bien clairement une infâme entremetteuse, qui trahit l'honneur (37) de son maître. LE CHOEUR. Hélas ! quel malheur ! Tu es trahie, ma chère. Quel conseil te donner? Le secret est divulgué, tu es perdue... PHÈDRE. Hélas ! hélas ! LE CHOEUR. Trahie par tes amis. PHÈDRE. Elle m'a perdue, en racontant ma misère, à bonne intention, pour guérir mon mal, mais en blessant l'honneur. LE CHOEUR. Quoi donc! que feras-tu? les maux que tu souffres sont sans remède. PHÈDRE. Je ne sais qu'une ressource, c'est de mourir au plus vite, seul remède aux maux qui m'accablent. ----------------------------------------- HIPPOLYTE. [601] O terre, ô lumière du soleil, quelles abominables paroles viens-je d'entendre ? LA NOURRICE. Fais silence, mon fils, avant qu'on entende ta voix. HIPPOLYTE. Non, après les choses indignes que j'ai entendues, je ne saurais me taire. LA NOURRICE. Je t'en conjure, par ta main que je touche. HIPPOLYTE. Ne porte pas les mains sur moi ; garde-toi de me toucher. LA NOURRICE. J'embrasse tes genoux, ne me perds pas. HIPPOLYTE. Comment puis-je te perdre? Tes discours, disais-tu, n'ont rien de criminel. LA NOURRICE. Ces paroles, mon fils, n'étaient pas faites pour être divulguées. HIPPOLYTE. Ce qui est honnête n'en est que plus honorable à dire à tous. LA NOURRICE. Mon fils, ne viole pas tes serments. HIPPOLYTE. Ma bouche a juré, mais non mon cœur (38). LA NOURRICE. Que fais-tu, mon fils? tu vas perdre tes amis. HIPPOLYTE. Je les ai en horreur ; nulle âme coupable n'est mon amie. LA NOURRICE. Pardonne ; il est dans la nature de l'homme de faire des fautes. HIPPOLYTE. [616] O Jupiter, pourquoi as-tu mis au monde les femmes, cette race de mauvais aloi? Si tu voulais donner l'existence au genre humain, il ne fallait pas le faire naître des femmes (39) : mais les hommes, déposant dans tes temples des offrandes d'or, de fer ou d'airain, auraient acheté des enfants, chacun en raison de la valeur de ses dons; et ils auraient vécu dans leurs maisons, libres et sans femmes. Mais à présent, dès que nous pensons à introduire ce fléau dans nos maisons, nous épuisons toute notre fortune. Une chose prouve combien la femme est un fléau funeste : le père qui l'a mise au monde et l'a élevée y joint une dot, pour la faire entrer dans une autre famille, et s'en débarrasser. L'époux qui reçoit dans sa maison cette plante parasite se réjouit ; il couvre de riches parures sa méprisable idole, il la charge de robes, le malheureux, et épuise toutes les ressources de son patrimoine. Il est réduit à cette extrémité : s'il s'est allié à une illustre famille, il lui faut se complaire dans un hymen plein d'amertume ; ou s'il a rencontré une bonne épouse et des parents incommodes, il faut couvrir le mal sous le bien apparent. Plus aisément on supporte dans sa maison une femme nulle, et inutile par sa simplicité. Mais je hais surtout la savante : que jamais du moins ma maison n'en reçoive qui sache plus qu'il ne convient à une femme de savoir ; car ce sont les savantes que Vénus rend fécondes en fraudes, tandis que la femme simple, par l'insuffisance de son esprit, est exempte d'impudicité. Il faudrait que les femmes n'eussent point auprès d'elles de servantes, mais qu'elles fussent servies par de muets animaux, pour qu'elles n'eussent personne à qui parler, ni qui pût à son tour leur adresser la parole. Mais à présent les femmes perverses forment au dedans de la maison des projets pervers, que leurs servantes vont réaliser au dehors. C'est ainsi, âme dépravée, que tu es venue à moi, pour négocier l'opprobre du lit de mon père ; souillure dont je me purifierai dans une eau courante (40). Comment livrerais-je mon cœur au crime, moi qui me crois moins pur pour t'avoir entendue ? Sache-le bien, malheureuse, c'est ma piété qui te sauve ; car si tu ne m'avais arraché par surprise un serment sacré, jamais je n'aurais pu me défendre de révéler ce crime à mon père. Mais maintenant, tant que Thésée sera absent de ce palais et de cette contrée, je m'éloigne, et ma bouche gardera le silence. Je verrai, en revenant au retour de mon père, de quel front vous le recevrez, toi et ta maîtresse. Je serai témoin de ton audace, qui m'est déjà connue. Malédiction sur vous! Jamais je ne me lasserai de haïr les femmes, dût-on dire que je me répète toujours : c'est qu'en effet elles sont toujours méchantes. Ou qu'on leur enseigne enfin la modestie, ou qu'on souffre que je les attaque toujours. ---------------------------------- LE CHOEUR. [668] Infortunées ! malheureuse destinée des femmes ! quel moyen, quelle ressource avons-nous pour dénouer le nœud fatal dans lequel Phèdre est enlacée ? PHÈDRE. Je subis un juste châtiment. O terre, ô lumière, où fuir pour échapper à mon sort? Comment cacher ma honte? Quel dieu viendrait à mon aide, quel mortel voudrait être complice de mes crimes? Les malheurs de ma vie sont arrivés à leur comble; je suis la plus misérable des femmes. LE CHOEUR. Hélas ! hélas ! c'en est fait : ô ma maîtresse, les artifices de ta servante ont mal réussi ; tu es perdue. PHÈDRE. Ô monstre, ô corruptrice d'une trop crédule amitié ! qu'as-tu fait de moi? Puisse Jupiter mon père t'écraser de ses foudres ! N'avais-je pas prévu ce qui arrive? Ne t'avais-je pas dit d'ensevelir dans le silence ce qui cause aujourd'hui ma honte et ma misère? Tu n'as pu te taire, et je meurs déshonorée. Il faut que j'aie recours à de nouveaux artifices. En effet, celui-ci, le cœur enflammé de colère, m'accusera devant son père de tes crimes ; il dira mon aventure au vieux Pitthée, et remplira la terre de Trézène du bruit de mon infamie. Va, puisses-tu périr, toi et tous ceux qui, prompts à servir un penchant coupable, entraînent leurs amis au crime malgré eux ! LA NOURRICE. [695] O ma maîtresse, il est vrai, tu as droit de me reprocher mes torts ; ce que tu souffres est en effet plus fort que ton jugement. Mais si tu veux m'écouter, je pourrai aussi te répondre : c'est moi qui t'ai élevée, et je te suis dévouée ; en cherchant à te guérir, j'ai aigri tes douleurs. Si j'avais réussi, on vanterait ma sagesse ; car c'est d'après l'événement qu'on juge de notre prudence. PHÈDRE. Est-il donc juste, et suffit-il, après m'avoir percé le cœur, de m'apaiser par de douces paroles? LA NOURRICE. Voilà trop de discours : j'ai eu tort, je l'avoue ; mais, ma fille, même après ce qui s'est passé, on peut encore te sauver. PHÈDRE. Tais-toi; tu m'as donné jusqu'ici de trop funestes conseils, et tu m'as induite au mal. Fuis donc loin de moi, et songe à toi-même : pour moi, je saurai pourvoir à ce qui me regarde. Quant à vous, nobles filles de Trézène, accordez-moi la seule grâce que je vous demande : c'est d'ensevelir dans le silence tout ce que vous avez entendu ici. LE CHOEUR. Je jure par l'auguste Diane, fille de Jupiter, de ne jamais rien dévoiler de tes tristes secrets. PHÈDRE. [715] Cette parole me rassure. Maintenant je ne vois qu'un seul remède à mon malheur pour laisser à mes enfants une vie honorée, et me sauver moi-même, dans la situation critique où je me trouve. Non, jamais je ne déshonorerai ma noble famille (41), jamais, pour sauver ma vie, je ne reparaîtrai, chargée de honte, aux yeux de Thésée. LE CHOEUR. Veux-tu donc consommer un mal sans remède ? PHÈDRE. Je veux mourir : quant au moyen, j'y aviserai. LE CHOEUR. Écarte ces propos funestes. PHÈDRE. Et toi, donne-moi de sages conseils. Je vais réjouir Vénus, auteur de ma ruine, en me délivrant aujourd'hui de la vie : je succombe sous les traits cruels de l'amour. Mais ma mort deviendra aussi funeste à un autre : qu'il apprenne à ne pas s'enorgueillir de mes maux ; en partageant à son tour ma souffrance, qu'il s'instruise à la modestie. ------------------------------------------ LE CHOEUR. [732] Que ne suis-je sous les cavernes profondes, portée sur des ailes, et mêlée par un dieu aux troupes errantes des oiseaux ! Je m'élèverais au-dessus des flots de la mer Adriatique et des eaux de l'Éridan, où les trois sœurs infortunées de Phaéton, pleurant son imprudence, versent des larmes d'ambre transparent, dans les ondes pourprées de leur père ! J'irais aux bords fertiles des Hespérides aux chants mélodieux, où le dieu des mers ne livre plus passage aux nautoniers, et fait respecter l'infranchissable barrière du ciel, que soutient Atlas ; là où des sources d'ambroisie coulent dans le palais de Jupiter, et où la terre, féconde en délices, dispense la félicité aux gens de bien (42). Ô navire crétois aux blanches ailes, qui à travers les flots de la mer retentissante transportas ma souveraine, d'une maison fortunée vers les délices d'un hymen malheureux ; sans doute de l'un et de l'autre rivage, ou du moins de la terre de Crète, un sinistre augure vola vers l'illustre Athènes ; mais ils attachèrent les câbles sur le rivage de Munychium (43), et descendirent sur la terre continentale. Pour accomplir ces tristes présages, Vénus blessa son cœur par la funeste atteinte d'un amour criminel : accablée sous ce coup terrible, elle va suspendre aux lambris de la chambre nuptiale un fatal lacet, destiné à finir ses jours (44) ; témoignant ainsi son respect pour une déesse implacable, sa sollicitude pour une honnête renommée, et délivrant son cœur d'un amour dont elle a tant souffert. LA NOURRICE, dans l'intérieur du palais. Accourez, vous tous qui êtes près du palais ! ma maîtresse, l'épouse de Th |