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Euripide
ANTHOLOGIE TRAGIQUE
2. D'Hécube aux Suppliantes
(de 424 à 414)
Ἑκάϐη
(424)
Dans le camp des Grecs en Thrace, devant la tente d'Agamemnon.
Prologue : le fantôme de Polydore, le plus jeune fils d'Hécube, raconte comment Polymestor l'a tué et annonce la mort prochaine de sa sœur Polyxène. Monodie d'Hécube.
Parodos : les captives ont appris que les Grecs vont sacrifier Polyxène sur la tombe d'Achille.
Épisode 1 : dialogue Ulysse-Hécube : cette dernière demande qu'on épargne sa fille. Polyxène intervient et accepte de s'offrir en sacrifice.
Stasimon 1 : les captives évoquent le pays où elles devraient être asservies.
Épisode 2 : Talthybios, héraut de l'armée grecque, annonce la mort de Polyxène.
Stasimon 2 : évocation du jugement de Pâris.
Épisode 3 : une servante amène le corps de Polydore. Deuil d'Hécube qui demande à Agamemnon son désir de se venger. Il consent à faire entrer Polymestor dans sa tente.
Stasimon 3 : évocation de la chute de Troie.
Exodos : Hécube et ses compagnes crèvent les yeux de Polymestor et tuent ses enfants. Plaintes de Polymestor. Agamemnon arrive et reconnaît le bon droit d'Hécube. Toutefois, Polymestor prédit la mort d'Hécube.
polyxène consent à son sacrifice
(vers 343 - 376)
Ulysse, je vois bien que tu caches ta main ;
Sous ton manteau ; de plus, tu détournes la tête
Afin que je ne puisse atteindre ton menton.
Oh ! n'aie crainte, je ne supplie pas. Je te suis.
D'ailleurs, je veux mourir : continuer à vivre
Serait honteux. Comment veux-tu que je demeure
Sur cette terre, moi dont le père fut roi
Des Phrygiens ? C'est de lui que dépend mon destin.
Dire que j’étais promise à des souverains !
Ah ! combien de palais auraient pu m'accueillir ?
Les vierges de l'Ida m'enviaient, m'étaient soumises,
Car à leurs yeux j'étais une égale des dieux.
J'étais aussi mortelle. Or me voilà servante !
Ah ! quand j'entends ce mot, la mort devient charmante
J'aurais été vendue, moi la sœur d’un héros,
À des maîtres cruels, contrainte, sans repos,
À cuire le pain, à balayer, à tisser.
Ma vie n'aurait été qu'une plainte. Et ma couche,
Autrefois réservée à des rois, un esclave
L'aurait souillée. Non, non ! C’est une femme libre
Qui va rejoindre Hadès. Ulysse, emmène-moi !
Sacrifie-moi ! Désormais, l'espoir n'a plus de sens.
Je sais que jamais plus la joie ne brillera.
Mère, ne crie pas ! Face au destin qui m'attend,
Accepte mon trépas. Lorsque pour vous la honte
Est permanente, il semble heureux et préférable
De mourir, car la vie privée de sa beauté
Est un bien lamentable.
(vers 1090 - 1204)
À moi ! Fils de la Thrace, ô lanciers, ô soldats
Portés par la Guerre ! À moi ! À moi ! Achéens !
À moi, fils d'Atrée ! Écoutez mon cri de guerre !
Au nom des dieux, courez ! Ne m'entendez-vous point ?
Des femmes viennent de m'infliger ces souffrances,
Des femmes qui devaient devenir nos servantes !
Atroce traitement ! Supplice affreux ! Où vais-je ?
Et où me diriger ? Faut-il que vers les cieux
Je m'envole jusqu'à la lointaine Orion
Dont la flamme des yeux lance des traits ardents ?
Ou dois-je me jeter dans le noir des Enfers ?
Ô pauvre infortuné !
HÉRAKLÈS FURIEUX
Ἡρακλῆς μαινόμενος
(424)
À Thèbes, devant le palais royal.
Prologue récité par le vieil Amphytrion ; Héraklès, qui est descendu aux Enfers pour chercher Cerbère, passe pour mort. Lycos a décidé de tuer alors sa famille. Mégara et ses enfants sont assis en suppliants à l'autel. Mégara tente de convaincre le vieillard d'accepter la mort.
Parodos : des vieillards thébains viennent dire leur sympathie et leur impuissance.
Épisode 1 : Lycos s'oppose à Amphitryon, puis le vieillard accepte de mourir.
Stasimon 1 : éloge d'Héraklès.
Épisode 2 : alors que la famille a déjà revêtu les insignes de deuil, Héraklès revient et prépare avec son père le meurtre de Lycos.
Stasimon 2 : déplorant leur vieillesse, les choreutes chantent la force d'Héraklès.
Épisode 3 : Amphitryon attire par ruse Lycos dans le palais. Joie manifestée par la mort du tyran.
Stasimon 3 : célébration de la Justice divine.
Épisode 4 : apparition d'Iris et de Lyssa, déesse de la rage, venue frapper Héraklès de folie afin qu'il tue ses enfants. Le chœur commente les meurtres perpétrés par le héros. Apparition d'Héraklès entouré des corps de sa femme et de ses enfants.
Kommos : Amphitryon supplie le chœur de réveiller le héros.
Exodos : réveil d'Héraklès. Son père lui fait réaliser la situation. Le héros veut se donner la mort. Mais Thésée arrive et lui offre l'asile à Athènes. Héraklès le suit.
(vers 638 - 650)
Je t'aime tant, jeunesse ! Hélas ! comme un rocher
Sicilien, la vieillesse est trop lourde à mon front.
Sur mes yeux vacillants doucement vient la nuit.
Pour les trésors d'Asie, pour les palais des rois,
Je ne t'échangerais, ô toi, qui es si belle
Dans l'éclat comme dans l'ennui ; mais la vieillesse,
Cette horreur, je la hais ! Ah ! qu'elle disparaisse !
Pourquoi n'a t-elle pas déserté les maisons
Et les cités ? Pourquoi les vents qui l'ont guidée
Ne l'ont-ils point chassée ?
(vers 1111 - 1145)
Héraklès
Père, pourquoi ces pleurs ? Pourquoi couvrir tes yeux ?
Amphitryon
Mon petit ! Tu es mon fils malgré ton malheur.
Héraklès
Quoi ! un malheur m'accable et te fait sangloter ?
Amphitryon
Oui, un dieu gémirait s'il en était frappé.
Héraklès
Quels mots pompeux, ma foi, qui ne me disent rien !
Amphitryon
Tu peux le voir si la raison t'est revenue.
Héraklès
Voyons, que peut-on me reprocher ? Parle donc !
Amphitryon
Si Hadès s'est enfui de toi, je parlerai.
Héraklès
Holà ! tu me fais peur avec tous ces mystères.
Amphitryon
Je veux d'abord savoir si ton esprit est clair.
Héraklès
Aurais-je déliré ? Je ne me souviens pas !
Amphitryon
Puis-je, mes chers vieillards, lui enlever ses liens ?
Héraklès
Mais... Qui m'a ligoté ? Parle ! C'est scandaleux !
Amphitryon
Laisse cela ! Apprends seulement ton malheur !
Héraklès
Ton silence peut-il m'aider à m'éclairer ?
Amphitryon
Ô grand Zeus, près d'Héra, vois ce qui nous arrive !
Héraklès
Héra ? Aurais-je donc subi sa haine austère ?
Amphitryon
Oublie la déesse et penche-toi sur tes maux.
Héraklès
J'envisage le pire ! Un désastre m'attend ?
Amphitryon
Regarde par ici ! Le corps de tes enfants !
Héraklès
Quel spectacle à mes yeux pour mon plus grand malheur !
Amphitryon
C'est un bien vain combat fait à tes tout-petits.
Héraklès
Tu parles d'un combat ? Qui les a massacrés ?
Amphitryon
Mais c'est toi et ton arc, subverti par un dieu.
Héraklès
Que dis-tu ? Qu'ai-je fait ? Quelle horreur, ô mon père !
Amphitryon
Tu étais fou ! Parler est pour moi effroyable !
Héraklès
Et mon épouse aussi, c'est moi qui l'ai tuée ?
Amphitryon
Tout a été forgé par une main : la tienne !
Héraklès
Ô douleur ! Un affreux nuage noir m'étreint.
Amphitryon
C'est pour cela que je gémis sur ton malheur.
Héraklès
Qui a ruiné ma famille ? Cette furie ?
Amphitryon
Une chose est certaine : un malheur innommable !
Ἴων
(418)
À Delphes, devant le temple d'Apollon
Prologue : Hermès raconte comment Ion, fille d'Apollon et d'une mortelle, Créuse, fut abandonnée par sa mère et conduite à Delphes par Hermès et élevée par la Pythie. Apollon veut le donner comme fils à Xouthos, époux de Créuse. Ion chante sa joie et son amour pour Phébos en balayant devant son temple.
Parodos : des Athéniennes décrivent les fresques du temple.
Episode 1 : Ion et Créuse se rencontrent. Créuse conte son histoire.
Stasimon 1 : invocation à Athéna ; déploration du malheur de Créuse dont le fils aurait été dévoré par des fauves.
Episode 2 : Xouthos sort du temple et rencontre Ion qui serait donc son fils selon la prédiction. Ion accepte avec gêne la royauté qu'on lui confère.
Stasimon 2 : le chœur prévoit la douleur de Créuse.
Episode 3 : les choreutes disent la vérité à Créuse. Elle raconte son viol par Apollon et sa souffrance. Un serviteur veut l'aider en empoisonnant Ion.
Stasimon 3 : le chœur maudit les amours coupables de Xouthos.
Episode 4 : un messager annonce l'échec de l'empoisonnement et la condamnation à mort de Créuse.
Stasimon 4 : chant de désespoir.
Exodos : poursuivie par Ion, Créuse va être tuée quand la Pythie arrive et amène le panier où fut découvert Ion. Reconnaissance de la mère et de son fils. Effusions. Apollon survient pour confirmer sa paternité.
(vers 82 - 109)
Voici donc le char tout ruisselant de lumière,
Et les quatre chevaux : le Soleil illumine
La terre ! Les astres sont éteints et l'éther
S'embrase, soir sacré ! La cime étincelante
Et vierge du Parnasse accueille la clarté
En faveur des mortels. Le parfum de la myrrhe
S'envole vers Phébos ; la prêtresse est assise
Sur un trépied divin ; la Delphienne prononce
Des oracles et dit : « Vous qui servez Phébos,
Allez à Castalie aux tourbillons splendides ;
Imprégnez votre corps de son onde pieuse
Pareille à la rosée, puis revenez au temple.
Soyez silencieux : c'est le meilleur augure
Et gardez-vous pieux ! Dites aux consultants
Ardents à rechercher d'agréables réponses
Que le silence seul est à recommander. »
Quant à nous, vaquons à ces occupations,
Celles que nous accomplissons depuis l'enfance.
Et munis de ces quelques rameaux de laurier,
Je m’en vais balayer le parvis de Phébos.
Décorons cet endroit de couronnes sacrées,
Déversons sur le sol la rosée parfumée,
Et chassons les oiseaux qui profanent les dons
À mon maître divin. À Phébos j’ai voué
Tout le cours de ma vie. Moi, je suis orphelin,
Et c’est avec dévotion que je le sers.
(vers 184 - 217)
Athènes n'est pas seule à posséder ainsi
De brillants monuments : chez le fils de Léto,
On voit le beau regard des Visages jumeaux.
- Vois-tu l'Hydre de Lerne occis par Héraklès ?
- Tout à côté de lui, quelqu'un lève un flambeau ;
N'est-ce-ce pas le héros dont parle la légende,
Iolaos, celui qui partagea les travaux
Du fils de Zeus ? - Vois-tu ce personnage assis
Sur un cheval volant, ainsi que l'animal
Qui décharge du feu : tué, cet animal
Se change en une bête à trois corps, monstrueux !
- Je regarde partout. As-tu vu cette fresque
Avec tous ces guerriers : la lutte des Géants.
– Oui, mais regarde ici ! - Vois-tu Encélados
Lever son bouclier pour tuer la Gorgone ?
- Je contemple Athéna, notre divinité.
- Je vois aussi le feu du javelot terrible
Que Zeus brandit et lance au plus loin de la terre.
- Ce feu est pour Mimos, monstre terrifiant
Que le dieu veut brûler. - Vois-tu Dionysos
Qui abat de son thyrse un enfant de la Terre ?
- Oui, le Bacchant Bromios !
(vers 620 - 647)
Quant à la royauté qu‘on loue à la légère,
Son visage séduit ; mais à la vérité,
Constatez ses méfaits ! Quel plaisir, dites-moi,
De vivre dans la crainte et de guetter sans cesse
Une force qui croît. Non, je veux vivre heureux,
N'être jamais roi, lui qui choisit ses amis
Parmi les seuls méchants en excluant les bons,
Par peur de l’attentat. Tu me diras : « Avoir
De l’or compense tout. C’est affreux de frémir
Au moindre bruissement dans l’unique intérêt
De garder son trésor. Je préfère une vie
Modeste et sans souci. Les biens auxquels je tiens,
Les voici, ô mon père : et d’abord le loisir,
Bien qui m’est le plus cher ; nul tracas, nul méchant
Qui ne m’écarte du bon chemin, cette horreur !
Céder le pas à ceux qui valent moins que vous.
Une vie à prier les dieux, m’entretenir
Avec des gens afin de les rendre meilleurs,
Sans jamais les froisser, dans la joie accueillir
Les nouveaux arrivants. Le don que l’on souhaite
À chacun, bien qu’il soit contraire à nos penchants,
Je l’ai : l’honnêteté. C’est ainsi, grâce au dieu
Et grâce à la nature. Allons, laissez-moi vivre
En ma pauvre demeure : il vaut mieux posséder
De modestes plaisirs que jouir des grandeurs.
(vers 881 - 920)
Ô toi, qui fais naître une voix d'or de la lyre
À sept cordes, toi qui fais jaillir d'une corne
Le chant de la Muse, oui, c'est à toi, Phébos,
Que je jette ces mots devant le feu puissant.
Tu t'approchas de moi, ô cheveux lumineux ;
Dans ma robe tu mis quelques fleurs de safran ;
Tu me pris par la main ; puis j'appelai ma mère
À mon secours. Malgré cela, tu succombas
À la passion, malheureuse que je suis.
Je t'ai donné un fils : par crainte de ma mère,
Je le mis dans ton lit à l'endroit où jadis
Tu me pris. Ô malheur qui rôde autour de moi !
Mon fils - le tien aussi - n'est plus, car des oiseaux
De proie me l'ont ravi. Tu continues pourtant
Sur ta lyre à chanter d'admirables péans !
Divin fils de Léto, écoute ces paroles,
Ô toi qui, sur ton trône, au milieu de la terre,
Dispenses aux mortels des oracles fatals,
Toi, le vil séducteur, je veux que jusqu'à toi
Parvienne ma colère ! Et Délos te maudit
Ainsi que le laurier, si proche du palmier,
Sous l'ombrage duquel Léto t'a enfanté.
Τρώαδες
(415)
Dans le camp des Grecs en Troade : une tente où sont les captives troyennes.
Prologue : Poséidon fait ses adieux à Troie ; Athéna veut son aide pour châtier les Grecs. Il promet une terrible tempête. Hécube chante son malheur.
Parodos : les captives évoquent le pays où elles seront asservies.
Épisode 1 : Cassandre, promise à Agamemnon, chante ses épousailles, mais prédit la mort de ce dernier.
Stasimon 1 : récit de l'entrée du cheval à Troie et de la dernière nuit de la cité.
Épisode 2 : Andromaque annonce la mort de Polyxène. Le héraut Talthybios vient s'emparer de son fils Astyanax pour le mettre à mort. Adieux d'Andromaque.
Stasimon 2 : évocation de la première expédition contre Troie et du destin de Ganymède.
Épisode 3 : Hélène, devant son époux Ménélas, plaide son innocence. Hécube la condamne. Ménélas feint de la maudire.
Stasimon 3 : les captives se lamentent et maudissent Hélène.
Exodos : Talthybios ramène le corps d'Astyanax et presse les Troyennes de partir. Adieux d'Hécube à son petit-fils. Plaintes sur Troie que l'on incendie au moment du départ.
(vers 1 - 47)
De l'abîme salé de l'Égée que les filles
De Nérée foulent d'un pas dansant, moi le dieu
Poséidon, je viens. Depuis qu'autour de Troie,
Apollon et moi-même avons tracé l'enceinte
Avec précision, je n'ai point renié
La ville des Phrygiens. Aujourd'hui, ce n'est plus
Qu'une ruine fumante. Oui, la gloire des Grecs
L'a détruite et pillée, depuis qu'un Phocidien,
Épios, inspiré par Pallas, a conçu
Un cheval regorgeant de glaives et de lances.
Dans Troie il fit entrer cette funeste idole
Que l'on appelle depuis, « le cheval de bois »
Parce qu'il recélait le bois de tant de lances.
Temples et lieux sacrés sont recouverts de sang ;
Et sur l'autel de Zeus, protecteur du foyer,
Gît le corps de Priam. Les trésors des Phrygiens
Sont pillés, puis portés vers les nefs achéennes.
Quant aux Argiens, ils sont dans l'attente qu'un vent
Les ramène vers leurs femmes et leurs enfants.
Depuis qu'ils sont venus assiéger la cité,
Dix fois sont revenus semailles et printemps.
Et moi, le grand vaincu, la victime d'Héra,
L'alliée de Pallas, j'abandonne Ilion,
Ses autels : car la mort d'une grande cité
Signifie que prend fin l’acte de sacrifice
Pour la divinité. Du Scamandre, on entend
Les captives pleurer, elles dont le destin
Dépend du seul hasard, simple tirage au sort :
Les unes sont données aux Thessaliens, d'autres
Aux Laconiens ; d'autres aussi aux Théséides.
Pour finir, celles non désignées par le sort,
Tomberont sous le joug des chefs des armées grecques.
Parmi elles une femme, une Laconienne,
La fille de Tyndare, Hélène, qui mérite
Sans doute ce destin. Si l'on a le courage
De voir l'affliction dans toute son horreur,
Regardez, étendue devant la porte, Hécube.
Ô lamentations ! Que de malheurs pour elle !
Sa fille Polyxène est morte horriblement
Sur le tombeau d'Achille. Et de même ont péri
Priam et ses enfants ; et celle qu’Apollon
Avait destinée à la divination,
Au mépris de ce dieu, on lui fait épouser
Le rude Agamemnon. Adieu, cité prospère
Jadis, adieu, remparts : sans l‘œuvre de Pallas,
Tes pierres tiendraient bon !
(vers 98 - 119)
Pauvresse ! Lève-toi et redresse ton front !
Ta cité est tombée, tu n'es plus souveraine !
La Fortune a changé, il faut te résigner.
Ne dresse pas ta vie pareille à un vaisseau
Qui décide d'aller à l'encontre des flots.
Vogue selon la destinée ! Infortunée,
Ô lamentations ! J'ai perdu mon enfant,
Mon époux, Ilion. Que dire ? Ou ne pas dire ?
Pleurer, oui, mais sur qui ? Malheureuse je suis !
Le destin m’a broyé ! Je suis anéantie
Sur un lit. Ah ! ma tête, et mes tempes et mes flancs !
Tel le vaisseau qui roule sur les flots, je veux
Tourner et retourner mon dos avec l'épine
Sur un côté, chanter sans trêve mon malheur,
Car à des misérables comme moi, la Muse
Inspire des chants qui nous bercent loin des chœurs.
(vers 531 - 567)
Ô Muse inspire-moi ce chant nouveau pour Troie,
Un sombre chant de deuil ! Je m'en vais raconter
Comment le char à quatre pieds me fit esclave,
Ce cheval plaqué d'or laissé près de nos portes,
Ce cheval hennissant vers le ciel, qui couvait
En son énorme sein des soldats bien armés.
On entendit un cri de la roche de Troie :
« Enfin, voici venu la fin de nos tracas !
Montons cette idole de bois, consacrons-la
À la Vierge d'Ilion ! Dans les chants et la joie,
Jeunes filles, vieillards, sortaient de leurs maisons
Pour toucher ce piège si fatal. Et l'on vit
Bientôt près des remparts se ruer les Phrygiens
Pour offrir à Pallas ce lourd objet de pin,
Fléau de Dardanie. On entoura ce don
À la divinité de cordages de lin,
Puis on le tira jusqu'au temple de Pallas.
Enfin, il fut posé sur le parvis, là même
Où devait s'écouler le sang des gens de Troie.
Le travail n'était pas achevé quand survint
La noirceur de la nuit. On entendit bientôt
Les flûtes de Libye, les hymnes de Phrygie ;
Les vierges qui marchaient de leurs pas cadencés
Poussaient des cris joyeux. Soudain un hurlement
Retentit des hauteurs de Pergame, et l'on vit
De malheureux enfants s'accrocher à leurs mères !
Oui, dans son embuscade, Arès était sorti,
Et l'œuvre de Pallas put s'accomplir enfin :
À côté des autels périrent les Troyens !
(vers 1313 - 1332)
Hécube
Priam, toi qui es mort sans tombeau, sans ami,
Tu me vois ébranlée par un destin honni.