JUVÉNAL

 

SATIRE XIII

 

SATURA XIII / SATIRE XIII.

(Traduction de L. V. Raoul, 1812)

satire XII - satire XIV

 

autre traduction

 

 

 

 

SATURA XIII.

SATIRE XIII.

Exemplo quodcumque malo committitur, ipsi
Displicet auctori. Prima est hæc ultio, quod se
Judice nemo nocens absolvitur, improba quamvis
Gratia fallaci prætoris vicerit urna.
(01)
Quid sentire putas homines, Calvine, recenti
De scelere et fidei violatæ crimine? sed nec
Tam tenuis census tibi contigit, ut mediocris
Jacturæ te mergat onus, nec rara videmus
Quæ pateris: casus multis hic cognitus ac jam
Tritus et e medio fortunæ ductus acervo.
Ponamus nimios gemitus: flagrantior æquo
Non debet dolor esse viri nec volnere major.
Tu quamvis levium minimam exiguamque malorum
Particulam vix ferre potes spumantibus ardens
Visceribus, sacrum tibi quod non reddat amicus
Depositum? stupet hæc qui jam post terga reliquit
Sexaginta annos Fonteio consule natus!
An nihil in melius tot rerum proficis usu?
Magna quidem, sacris quæ dat præcepta libellis,
Victrix fortunæ sapientia, ducimus autem
Hos quoque felices, qui ferre incommoda vitæ
Nec jactare jugum vita didicere magistra.
Quæ tam festa dies, ut cesset prodere furem,
Perfidiam, fraudes atque omni ex crimine lucrum
Quæsitum et partos gladio vel pyxide nummos?
Rari quippe boni, numera, vix sunt totidem quot
Thebarum portæ vel diuitis ostia Nili.
Nona ætas agitur pejoraque sæcula ferri
(02)
Temporibus, quorum sceleri non invenit ipsa
Nomen et a nullo posuit natura metallo.
Nos hominum divumque fidem clamore ciemus
Quanto Fæsidium laudat vocalis agentem
(03)
Sportula? dic, senior bulla dignissime, nescis
Quas habeat veneres aliena pecunia? nescis
Quem tua simplicitas risum vulgo moveat, cum
Exigis a quoquam ne pejeret et putet ullis
Esse aliquod numen templis aræque rubenti?
Quondam hoc indigenæ vivebant more, priusquam
Sumeret agrestem posito diademate falcem
Saturnus fugiens, tunc cum virguncula Juno
Et privatus adhuc Idæis Jupiter antris;
Nulla super nubes convivia cælicolarum
Nec puer Iliacus formonsa nec Herculis uxor
Ad cyathos et jam siccato nectare tergens
Bracchia Volcanus Liparæa nigra taberna.
(04)
Prandebat sibi quisque deus nec turba deorum
Talis ut est hodie, contentaque sidera paucis
Numinibus miserum urgebant Atlanta minori
Pondere; nondum aliquis sortitus triste profundi
Imperium Sicula torvos cum conjuge Pluton,
Nec rota nec Furiæ nec saxum aut volturis atri
Pœna, sed infernis hilares sine regibus umbræ.

Le crime est odieux au criminel lui-même.
Nul coupable n’échappe à cette loi suprême
C’est son premier supplice; et l’urne du préteur
En vain, au poids de l’or, lui vendrait sa faveur.
De la foi violée indignement victime,
Sans doute, Calvinus, la plainte est légitime;
Mais tu n’es pas si pauvre, et pour un tort léger,
J’ai honte de te voir à ce point t’affliger.
Ce n’est qu’une disgrâce ordinaire et commune,
Prise au tas des malheurs que verse la fortune
.
Qui n’a pas éprouvé de semblables revers?
Laisse donc des soupirs, des regrets trop amers.
Quelque vive que soit la douleur qu’on endure,
La plainte ne doit pas surpasser la blessure;
Mais du moindre des maux que le sort nous départ,
Tu ne peux supporter la plus petite part.
Tu frémis; ton sang bout, parce qu’un vil faussaire
Retient l’or dont tes mains l’ont fait dépositaire!
Un homme d’un tel trait surpris à soixante ans!
Tu n’as donc rien appris des choses ni du temps!
Si des dogmes sacrée de la philosophie,
Contre les coups du sort l’âme se fortifie,
On range également parmi les gens heureux
Celui qui, subissant un destin rigoureux,
A l’école du monde et de l’expérience,
S’est instruit à porter le joug sans résistance.
Quel jour si solennel, en nos temples fêté,
Arrête les excès de la cupidité,
L’avarice, le vol, les gains illégitimes
Acquis par le poison, le fer et tous les crimes?
Compte les gens de bien, leur nombre égale-t-il
Ou les portes de Thèbes ou les bouches du Nil?
Les temps sont arrivés, temps affreux, exécrables;
L’âge de fer n’eut pas des jours si déplorables;
Et, pour donner un nom à ce siècle fatal,
La terre est épuisée et n’a plus de métal.
A toute heure pourtant, parjures que nous sommes,
Nous invoquons les dieux, nous attestons les hommes,
Pareils dans nos clameurs à ces nombreux clients
Du Mathon qui les paye applaudisseurs bruyants.
Dis-moi, vieillard enfant, ne sais-tu pas la joie
Que donne l’or d’autrui dont on a fait sa proie?
Ne sais-tu pas combien de ta simplicité
S’amuse, à tes dépens, un vulgaire éhonté,
Quand tu veux que chacun, partageant ton scrupule,
Jusqu’à garder sa foi pousse le ridicule,
Et puisse croire encore, en touchant les autels
Qu’au fond du sanctuaire il est des immortels?
On le croyait avant que pour la faux agreste,
Saturne, déposant la couronne céleste,
Chez nous, dans son exil, apportât l’âge d’or;
Lorsque Junon était petite fille encor;
Et que, simple sujet, Jupiter en bas-âge,
Aux antres de l’Ida bornait son héritage.
Hébé, dans ce temps-là, sous les lambris des cieux,
Ne versait point à boire à la table des dieux;
Et l’on ne voyait point, accourant de Lipare,
Vulcain, hôte boiteux et convive bizarre,
Le visage noirci d’une épaisse vapeur,
Essuyer de ses bras la divine liqueur.
Chaque dieu dînait seul, et la troupe immortelle
En petit nombre encor sous la voûte éternelle,
Du malheureux Atlas surchargeait moins le dos.
Aucun d’eux ne régnait sur l’empire des flots.
Proserpine, suivant son ravisseur farouche,
N’était point condamnée à partager sa couche.
On ne connaissait point Cerbère, le nocher,
Alecton, le vautour, la roue et le rocher:
Le Styx était sans maître, et les royaumes sombres
N’avalent qu’une nuit calme et que d’heureuses ombres.

Improbitas illo fuit admirabilis ævo,
Credebant quo grande nefas et morte piandum
Si juvenis vetulo non adsurrexerat et si
Barbato cuicumque puer, licet ipse videret
Plura domi fraga et majores glandis acervos;
Tam venerabile erat præcedere quatuor annis
Primaque par adeo sacræ lanugo senectæ.
Nunc si depositum non infitietur amicus,
Si reddat veterem cum tota ærugine follem,
Prodigiosa fides et Tuscis digna libellis
(05)
Quæque coronata lustrari debeat agna.
Egregium sanctumque virum si cerno, bimembri
(06)
Hoc monstrum puero et miranti sub aratro
Piscibus inventis et fetæ comparo mulæ,
Sollicitus, tamquam lapides effuderit imber
Examenque apium longa consederit uva
Culmine delubri, tamquam in mare fluxerit amnis
Gurgitibus miris et lactis Vertice torrens.

D’un mortel convaincu d’un trait d’improbité,
Comme un prodige alors, l’exemple était cité;
Et c’était un grand crime, un affreux sacrilège,
Qu’un jeune homme au vieillard ne cédât pas son siège,
Ou que, pour le jeune homme oublient le respect,
L’enfant osât rester assis à son aspect,
Vît-il à la maison, au sein de l’abondance,
Plus de nids entassés et plus de glands d’avance:
Tant pour quatre ans de plus on était respecté!
Tant un premier duvet donnait d’autorité!
Maintenant, qu’un ami tienne la foi promise;
Que, rapportant la somme entre ses mains remise,
Il vienne, à ton retour, sans l’avoir délié,
Te rendre ton vieux sac et ton trésor rouillé,
C’est un miracle, un trait digne qu’en leur histoire
Les augures toscans en gardent la mémoire,
Et que, pour expier ce prodige nouveau,
L’aruspice à l’autel conduise un tendre agneau.
Un homme juste et probe, en ce siècle parjure,
Est une exception aux lois de la nature,
Un enfant à deux corps, des poissons qu’en un champ
Du soc émerveillé soulève le tranchant,
Des flots de lait sortant d’une source profonde:
Une grêle de pierre, une mule féconde:
Ou, frappant de terreur le pontife éperdu,
Un essaim dans un temple en grappe suspendu.

Intercepta decem quereris sestertia fraude
Sacrilega. Quid si bis centum perdidit alter
Hoc arcana modo, majorem tertius illa
Summam, quam patulæ vix ceperat angulus arcæ?
Tam facile et pronum est superos contemnere testes,
Si mortalis idem nemo sciat aspice quanta
Voce neget, quæ sit ficti constantia voltus.
Per Solis radios Tarpeiaque fulmina jurat
Et Martis frameam et Cirrhæi spicula vatis,
Per calamos venatricis pharetramque puellæ
Perque tuum, pater Ægæi Neptune, tridentem,
(07)
Addit et Herculeos arcus hastamque Minervæ,
Quidquid habent telorum armamentaria cæli.
(08)
Si vero et pater est: Comedam inquit, flebile nati
Sinciput elixi Pharioque madentis aceto.

Tu te plains, Calvinus, d’un vol de dix sesterces;
Mais, victime à tes yeux d’intrigues plus perverses,
Un autre en perd deux cents : un autre plus encor;
A peine un coffre immense enfermait tout son or.
Laisse donc ce dépit, cette rage inutile.
Il est si naturel, il paraît si facile,
Pourvu que des mortels on évite les yeux,
De braver la présence et les regards des dieux!
Vois en plein tribunal s’avancer ce perfide;
Vols de quel œil serein, de quel front intrépide,
Soutenant, à grands cris, un mensonge impudent,
Il ose de Neptune attester le trident,
Les rayons du soleil, les javelots d’Alcide,
Diane et son carquois, Minerve et son égide,
Et le foudre lancé par le maître des dieux,
Et tous les traits enfin de l’arsenal des cieux.
Je n’ai qu’un fils, dit-il; qu’une tête si chère,
En festin, si je mens, soit servie à son père !

Sunt in fortunæ qui casibus omnia ponant
Et nullo credant mundum rectore moveri
Natura voluente vices et lucis et anni,
Atque ideo intrepidi quæcumque altaria tangunt.
(09)
Est alius metuens ne crimen pœna sequatur.
Hic putat esse deos et pejerat, atque ita secum:
Decernat quodcumque volet de corpore nostro
Isis et irato feriat mea lumina sistro,
(10)
Dummodo vel cæcus teneam quos abnego nummos.
Et pthisis et vomicæ putres et dimidium crus
Sunt tanti. Pauper locupletem optare podagram
Nec dubitet Ladas, si non eget Anticyra nec
(11)
Archigene; quid enim velocis gloria plantæ
Præstat et esuriens Pisææ ramus olivæ?
Ut sit magna, tamen certe lenta ira deorum est;
Si curant igitur cunctos punire nocentes,
Quando ad me venient? sed et exorabile numen
Fortasse experiar; solet his ignoscere. multi
Committunt eadem diverso crimina fato:
Ille crucem sceleris pretium tulit, hic diadema.

L’un pense qu’ici bas, tout dépend du hasard:
Qu’un moteur éternel n’y prend aucune part,
Et que l’impulsion de la seule nature
Des jours et des saisons a réglé la mesure.
Aussi, comme il craint peu de toucher les autels!
L’autre est persuadé qu’il est des immortels:
Il voit leurs traits vengeurs suspendus sur sa tête;
Sans horreur cependant au parjure il s’apprête.
Que l’implacable Isis, se dit-il en son cœur,
Sur mon corps en lambeaux exerce sa fureur:
Qu’elle frappe mes yeux de son sistre funeste,
Que j’en sois aveuglé, mais que l’argent me reste!
Qu’importe la phtisie, une jambe de moins,
Des poumons ulcérés? En proie à cent besoins,
Lui-même, s’il m’en croit, s’il n’en est pas encore,
Pour guérir son cerveau, réduit à l’ellébore,
Ladas s’empressera d’aller avec ferveur
D’une goutte opulente implorer la faveur.
Que lui vaudra le prix d’une course rapide?
Vivra-t-il du rameau qu’on moissonne en Elide?
Quelque grave que soit le céleste courroux,
C’est toujours lentement qu’il s’arme contre nous.
Et lorsqu’il sévirait contre tous les coupables,
Quand mon tour viendra-t-il? Ces dieux si redoutables,
Peut-être à mon égard seront moins rigoureux.
Mes pareils quelquefois trouvent grâce près d’eux.
Le prix du même crime est rarement le même:
Ici, c’est l’échafaud; là, c’est le diadème.

Sic animum diræ trepidum formidine culpæ
Confirmat, tunc te sacra ad delubra vocantem
Præcedit, trahere immo ultro ac vexare paratus.
Nam cum magna malæ superest audacia causæ,
Creditur a multis fiducia. Mimum agit ille,
Urbani qualem fugitivus scurra Catulli:
Tu miser exclamas, ut Stentora vincere possis,
Vel potius quantum Gradivus Homericus, audis,
Jupiter, hæc nec labra moves, cum mittere vocem
Debueris vel marmoreus vel æneus? aut cur
In carbone tuo charta pia tura soluta
Ponimus et sectum vituli jecur albaque porci
Omenta? ut video, nullum discrimen habendum est
Effigies inter vestras statuamque Vagelli.

—Voilà comme, au moment d’accomplir son projet,
Le méchant raffermit son esprit inquiet.
Alors il court au temple où ta plainte l’appelle,
Prêt même à t’y tramer, à t’y chercher querelle;
Car souvent l’impudeur d’un front audacieux
Passe pour confiance et fascine les yeux.
Imitant, pour tromper un juge trop crédule,
L’esclave fugitif du mime de Catulle,
Il gagne son procès, et toi, tel que Stentor,
Tel que Mars dont la voix est plus terrible encor,
Quand, se sentant frappé du fer de Diomède,
Il appelle à grands cris tout l’Olympe à son aide:
Jupiter! Tu l’entends! Et tu peux le souffrir!
Et ta bouche n’est pas toute prête à s’ouvrir!
Et ton marbre indigné, vengeant la foi trahie,
Des foudres de sa voix n’accable pas l’impie!
A quoi sert donc l’encens brûlé sur tes réchauds,
Et la graisse des porcs et le sang des taureaux?
Vos images, objet d’un hommage stérile,
Ressemblent, je le vois, au buste de Bathylle.

Accipe quæ contra valeat solacia ferre
Et qui nec Cynicos nec Stoica dogmata legit
A Cynicis tunica distantia, non Epicurum
(12)
Suspicit exigui lætum plantaribus horti.
Curentur dubii medicis majoribus ægri:
Tu venam vel discipulo committe Philippi.
Si nullum in terris tam detestabile factum
Ostendis, taceo, nec pugnis cædere pectus
Te veto nec plana faciem contundere palma,
Quandoquidem accepto claudenda est janua damno,
Et majore domus gemitu, majore tumultu
Planguntur nummi quam funera; nemo dolorem
Fingit in hoc casu, vestem diducere summam
Contentus, vexare oculos umore coacto:
Ploratur lacrimis amissa pecunia veris.
Sed si cuncta vides simili fora plena querella,
Si deciens lectis diversa parte tabellis
Vana supervacui dicunt chirographa ligni,
Arguit ipsorum quos littera gemmaque princeps
Sardonychum, loculis quæ custoditur eburnis,
Ten, o delicias, extra communia censes
Ponendum, quia tu gallinæ filius albæ,
(13)
Nos viles pulli nati infelicibus ovis?

Veux-tu te consoler? écoute la leçon,
D’un ami qui n’a lu ni Cratès ni Zénon
Qu’on ne distingue entre eux qu’à la seule tunique,
Et qui prise assez peu le bonheur chimérique
D’Epicure, prenant la fortune on dit,
Et vivant des seuls fruits de son petit jardin.
Que, dans un grand danger, on appelle Archigène;
A son moindre apprenti, toi présente ta veine.
Si tu peux me prouver que jamais le soleil
N’éclaira sur la terre un attentat pareil,
Je me tais; frappe-toi les flancs et le visage;
On sait, lorsqu’en ses biens on éprouve un dommage,
Qu’on doit fermer sa porte et pousser plus de cris,
De sanglots plus bruyants ébranler ses lambris
Que si l’on gémissait sur le cercueil d’un père.
Alors, le cœur navré d’une douleur sincère,
C’est peu de déchirer le bord de son manteau,
De tourmenter ses yeux pour qu’ils s’emplissent d’eau.
L’or perdu fait couler des larmes véritables.
Mais quand nous n’entendons que des plaintes semblables;
Quand un fourbe a le front de nier un billet,
Lu dix fois en public, scellé de son cachet
Dans un brillant étui gardé pour l’échéance,
Te crois-tu donc exempt de la commune chance?
Et de la poule blanche es-tu l’unique fils,
Nous, de tristes poussins d’œufs malheureux sortis?

Rem pateris modicam et mediocri bile ferendam,
Si flectas oculos majora ad crimina. Confer
Conductum latronem, incendia sulpure cœpta
Atque dolo, primos cum janua colligit ignes;
Confer et hos, veteris qui tollunt grandia templi
Pocula adorandæ robiginis et populorum
Dona vel antiquo positas a rege coronas;
(14)
Hæc ibi si non sunt, minor exstat sacrilegus qui
Radat inaurati femur Herculis et faciem ipsam
Neptuni, qui bratteolam de Castore ducat;
An dubitet solitus totum conflare Tonantem?
Confer et artifices mercatoremque veneni
Et deducendum corio bovis in mare, cum quo
Clauditur adversis innoxia simia fatis.
Hæc quota pars scelerum, quæ custos Gallicus urbis
Usque a lucifero donec lux occidat audit?
Humani generis mores tibi nosse volenti
Sufficit una domus; paucos consume dies et
Dicere te miserum, postquam illinc veneris, aude.

Pour apprendre à souffrir une perte ordinaire,
Regarde autour de toi; vois cet incendiaire
Qui de soufre, dans l’ombre, et de torches armé,
Sourit de loin au feu sous ta porte allumé;
Et ce brigand payé pour un meurtre exécrable,
Et ceux qui, dans un temple antique et vénérable,
S’en vont ravir aux dieux des vases révérés
Que la rouille et le temps ont rendus plus sacrés;
Qui ne respectent rien, ni les dons des provinces,
Ni les couronnes d’or, noble offrande des princes.
Faute d’un tel butin, un voleur plus obscur
D’un Neptune doré raclera le fémur,
L’épaule de Castor ou la tête d’Hercule.
Penses-tu qu’arrêté par le moindre scrupule,
Ce petit sacrilège ait de quoi l’effrayer,
Lui qui mit au creuset un Jupiter entier?
Regarde, Calvinus, compare à ton perfide,
Ce marchand de poisons, ce lâche parricide
Qui, dans un sac de cuir, vers le fleuve traîné,
Y va périr avec le singe infortuné,
Innocent animal qu’un sort plein d’injustice
Condamne à partager un si cruel supplice.
Et ces crimes encor, que sont-ils en effet
Parmi ceux qu’en un jour ou dénonce au préfet?
Pour connaître les mœurs, pour lire au cœur de l’homme,
Une maison suffit : le prétoire de Rome.
Passes-y quelque temps, et, sorti de ces lieux,
Ose te plaindre ensuite, ose accuser les dieux.

Quis tumidum guttur miratur in Alpibus aut quis (15)
In Merœ crasso majorem infante mamillam?
Cærula quis stupuit Germani lumina, flavam
Cæsariem et madido torquentem cornua cirro?
Nempe quod hæc illis natura est omnibus una.
Ad subitas Thracum volucres nubemque sonoram
Pygmæus parvis currit bellator in armis,
Mox inpar hosti raptusque per æra curvis
Unguibus a sæva fertur grue. Si videas hoc
Gentibus in nostris, risu quatiare; sed illic,
Quamquam eadem adsidue spectentur prœlia, ridet
Nemo, ubi tota cohors pede non est altior uno.
Nullane pejuri capitis fraudisque nefandæ
Pœna erit? abreptum crede hunc graviore catena
Protinus et nostro (quid plus velit ira?) necari
Arbitrio: manet illa tamen jactura nec umquam
Depositum tibi sospes erit, sed corpore trunco
Invidiosa dabit minimus solacia sanguis.
At vindicta bonum vita jucundius ipsa.
Nempe hoc indocti, quorum præcordia nullis
Interdum aut levibus videas flagrantia causis.
Quantulacumque adeo est occasio sufficit iræ.
Chrysippus non dicet idem nec mite Thaletis
Ingenium dulcique senex vicinus Hymetto,
Qui partem acceptæ sæva inter vincla cicutæ
Accusatori nollet dare. Plurima felix
Paulatim vitia atque errores exuit, omnes
Prima docens rectum, sapientia. Quippe minuti
Semper et infirmi est animi exiguique voluptas
Ultio continuo sic collige, quod vindicta
Nemo magis gaudet quam femina. Cur tamen hos tu
Evasisse putes, quos diri conscia facti
Mens habet attonitos et surdo verbere cædit
Occultum quatiente animo tortore flagellum?
Pœna autem vehemens ac multo sævior illis
Quas et Cædicius gravis invenit et Rhadamanthus,
Nocte dieque suum gestare in pectore testem.

 

Un goitre en Helvétie : une énorme mamelle
Que suce, aux bords du Nil, un enfant moins gros qu’elle:
Un Germain aux yeux bleus, aux cheveux blonds, frisée
Et rassemblés en nœuds de parfums arrosés,
Offrent-ils rien d’étrange et dont on s’émerveille?
Non; c’est que chez eux tous la nature est pareille.
Quand des oiseaux de Thrace, aux rives du Strymon,
Le nuage, élevé du bout de l’horizon,
Soudain vient à crever, le Pygmée en alarmes,
Accourt, chargé du poids de ses petites armes;
Mais que peut la valeur en un si faible corps?
C’est en vain qu’il s’anime et redouble d’efforts:
Il succombe; et bientôt de l’effroyable grue
Les ongles recourbés l’emportent dans la nue.
Chez nous, à ce spectacle, on rirait aux éclats:
Chez eux où, tous les jours, on voit de tels combats,
Où le plus fier guerrier du belliqueux empire
N’a pas un pied de haut, nul n’est tenté d’en rire.
— Ainsi, bravant la loi, ce parjure odieux
De son crime impuni va jouir à mes yeux!
— Suppose-le captif, écrasé joua sa chaîne,
Mis à mort devant toi; (que veut de plus ta haine!)
Ton argent pour cela n’en est pas moins perdu,
Et le dépôt jamais ne te sera rendu.
Seulement de son sang quelque goutte versée
Enivrera ton cœur d’une joie insensée.
— N’importe : la vengeance est mon plus vif désir,
Et, s’il meurt avant moi, je meurs avec plaisir.
— Discours d’un ignorant qu’une cause légère,
Un vain prétexte, un rien fait frémir de colère!
Chrysippe, ce n’est point ainsi que tu parlais:
Tu pensais autrement, sensible et bon Thalès,
Et toi, sage vieillard, voisin du doux Hymette,
Qui, d’une âme toujours égale et satisfaite,
N’aurais pas voulu même en ta dure prison,
Avec ton délateur partager le poison!
Reçois donc notre hommage, ô divine sagesse!
C’est toi qui des mortels soutenant la faiblesse,
Leur apprends, par degrés, à supporter leurs maux,
Qui guéris leurs erreurs, corriges leurs défauts!
La vengeance en est un, c’est le plaisir des âmes
Sans force et sans grandeur: c’est le plaisir des femmes!
Mais pourquoi, Calvinus, en ton aveuglement,
Croire que le coupable échappe au châtiment,
Lui que trouble et poursuit partout sa conscience;
Lui que, d’un fouet vengeur, le remord, en silence,
Invisible bourreau, frappe à coups répétés?
De tous les criminels justement redoutés,
Le dur Cæditius, le sombre Rhadamanthe,
Trouvèrent-ils jamais de peine plus cuisante
Que celle de nourrir dans le fond de son cœur,
D’y porter nuit et jour son propre accusateur?

Spartano cuidam respondit Pythia vates
Haut inpunitum quondam fore quod dubitaret
Depositum retinere et fraudem jure tueri
Jurando. Quærebat enim quæ numinis esset
Mens et an hoc illi facinus suaderet Apollo.
Reddidit ergo metu, non moribus, et tamen omnem
Vocem adyti dignam templo veramque probavit
Extinctus tota pariter cum prole domoque
Et quamvis longa deductis gente propinquis.

Du trésor d’un ami secret dépositaire,
Certain Grec hésitait sur ce qu’il devait faire,
Le nier ou le rendre. Il consulte Apollon:
Dieu puissant de Délos, éclaire ma raison,
Dit-il; puis-je garder cet or sans injustice?
Ton doute est criminel, répond la pythonisse; -
Les dieux t’en puniront. Pâlissant à ce mot,
La crainte le décide à rendre le dépôt.
Qu’arriva-t-il? sa mort, sa ruine totale,
De ses fils, de son nom l’extinction fatale,
Lui prouvèrent bientôt que l’oracle sacré
Était digne du dieu qui l’avait proféré.

Has patitur pœnas peccandi sola voluntas.
Nam scelus intra se tacitum qui cogitat ullum
Facti crimen habet. Cedo si conata peregit.
Perpetua anxietas nec mensæ tempore cessat
Faucibus ut morbo siccis interque molares
Difficili crescente cibo, sed vina misellus
Expuit, Albani veteris pretiosa senectus
Displicet; ostendas melius, densissima ruga
Cogitur in frontem velut acri ducta Falerno.
(16)
Nocte brevem si forte indulsit cura soporem
Et toto versata toro jam membra quiescunt,
Continuo templum et violati numinis aras
Et, quod præcipuis mentem sudoribus urguet,
Te videt in somnis; tua sacra et major imago
Humana turbat pavidum cogitque fateri.
Hi sunt qui trepidant et ad omnia fulgura pallent,
Cum tonat, exanimes primo quoque murmure cæli,
Non quasi fortuitus nec ventorum rabie sed
Iratus cadat in terras et judicet ignis.
Illa nihil nocuit, cura graviore timetur
Proxima tempestas velut hoc dilata sereno.
Præterea lateris vigili cum febre dolorem
Si cœpere pati, missum ad sua corpora morbum
Infesto credunt a numine; saxa deorum
Hæc et tela putant. pecudem spondere sacello
Balantem et Laribus cristam promittere galli
(17)
Non audent; quid enim sperare nocentibus ægris
Concessum? vel quæ non dignior hostia vita?

 

Ainsi le seul dessein de nuire est punissable,
Et qui médite un crime en est déjà coupable.
Qu’éprouve-t-il, s’il vient à bout de son projet?
Tombant à l’instant même en un trouble secret
Qui, jusqu’en ses repas, le suit et le tourmente,
Il est comme embrasé par une fièvre ardente,
Et, dans sa bouche aride, au passage pressés,
Les mets entre ses dents s’arrêtent entassés.
Les vins les plus exquis n’ont plus rien que de fade:
L’Albe même répugne à son palais malade;
Donnez-lui du nectar, son front se ridera,
Et, comme un vert Falerne, il le rejettera.
Fatigué sur son lit d’une pénible veille,
S’endort-il un instant? un songe affreux l’éveille;
Il se croit dans le temple; et ce qui sur son cœur
Fait retomber surtout une froide sueur,
C’est ton spectre terrible et plus grand que nature,
Qui, sur l’autel sacré, témoin de son parjure,
Apparait à ses yeux, et, le glaçant d’effroi,
Le force d’avouer son crime devant toi.
Voilà ceux que l’on voit au moment de l’orage,
Pâlir aux premiers feux échappés du nuage!
Ce ne sont pas les vents déchaînés dans les airs,
Dont le choc violent fait jaillir les éclairs:
C’est un dieu courroucé qui, saisissant la foudre,
S’apprête à les punir, à les réduire en poudre.
En vain ils auront vu le péril dissipé:
En vain au feu vengeur ils auront échappé;
Ils n’en craignent que plus la prochaine tempête.
Et ce calme apparent menace encor leur tête.
Au plus léger frisson qui circule en leur sang,
A la moindre douleur qui tourmente leur flanc,
Des démons ennemis, des dieux impitoyables
Ont affligé leur corps de ces maux effroyables:
Ce sont là, disent-ils, leurs armes contre nous!
Ce sont là les carreaux que lance leur courroux!
Ne crois pas qu’aux autels, dans l’ardeur de la fièvre,
Ils promettent le sang d’un coq ou d’une chèvre.
Un coupable alité n’a plus d’espoir en rien.
Quel sang n’est pas trop pur pour racheter le sien?

Mobilis et varia est ferme natura malorum.
Cum scelus admittunt, superest constantia; quod fas
Atque nefas tandem incipiunt sentire peractis
Criminibus. Tamen ad mores natura recurrit
Damnatos fixa et mutari nescia nam quis
Peccandi finem posuit sibi? quando recepit
Ejectum semel attrita de fronte ruborem?
Quisnam hominum est quem tu contentum videris uno
Flagitio? dabit in laqueum vestigia noster
Perfidus et nigri patietur carceris uncum
Aut maris Ægæi rupem scopulosque frequentes
Exulibus magnis. Pœna gaudebis amara
Nominis invisi, tandemque fatebere lætus
Nec surdum nec Teresian quemquam esse deorum.
(18)

Rarement le pervers est constant à lui même;
Ferme à l’instant du crime, et d’une audace extrême,
L’a-t-il commis? Il tremble, et dès lors seulement
Du juste et de l’injuste il a le sentiment.
Mais rien ne peut changer l’immuable nature,
Et de sa conscience étouffant le murmure,
Il retourne bientôt à sa perversité;
Quel homme dans le mal s’est jamais arrêté?
Quel homme, sur un front chargé d’ignominie.
A jamais rappelé l’innocence bannie?
Personne ne s’en tient à son premier forfait.
Ton perfide mettra le pied dans le lacet.
Condamné tôt ou tard au plus juste supplice,
Dans le fond d’un cachot il faudra qu’il périsse
Ou que, de ses pareils, partageant le séjour,
Il soit sur un rocher relégué sans retour.
Alors, applaudissant à cet arrêt sévère,
Tu te réjouiras de sa douleur amère;
Alors et de toi-même et du destin content,
Tu conviendras qu’un dieu nous voit et nous entend.


 

NOTES DE LA SATIRE XIII.

 

(01) Quand le préteur voulait favoriser quelqu’un, il lui faisait gagner sa cause, soit en substituant d’autres bulletins, soit en les lisant autrement qu’ils n’avaient été écrits.

(02) Ceux qui écrivent nona œtas, font dire au poète : l’âge où nous vivons est si dépravé, que si on avait continué à donner aux siècles des noms analogues à leur corruption, nous en serions au neuvième, c’est-à-dire, bien au delà des désordres du siècle de fer.

(03) Cesarotti trouve qu’une sportule qui parle, qui applaudit, est un personnage tout à fait extraordinaire, et il critique cette figure outrée. Pourquoi cependant sportula vocaits ne se dirait-il pas comme coena diserta qui se trouve si bien placé dans ces vers de Martial, lib. 6, épi. 48?

Quod tam grande sophos clamat tibi turba togata,

Non tu, Pomponi, coena diserta tua est.

(04) Allusion au passage du premier chant de l’Iliade, dans lequel Vulcain, après avoir réconcilié Junon avec Jupiter, verse dans l’olympe le nectar à la ronde, et cause aux dieux un rire inextinguible.

(05) Les Toscans ou Étrusques, qui avaient instruit les premiers Romains, étaient en possession de consacrer, chez leurs voisins, et même dans les contrées lointaines, les temples et l’enceinte des villes, d’interpréter les prodiges, d’en faire l’expiation; ils étaient chargés de presque tontes les cérémonies de ce genre.

(06) On trouve dans les anciens auteurs tous les prodiges mentionnés ici par Juvénal, ils sont, pour la plupart, des preuves de la faiblesse humaine, même dans les plus grands génies. Nous ne parlons point des grêles de pierre; ce phénomène, expliqué par la physique, et confirmé par l’expérience, n’est plus révoqué en doute chez les savants.

(07) Pater Ægæi Neptune, et non pas Ægei. On ne lit nulle part que le père de Thésée ait été le fils de Neptune. Égée, en grec, se disait Ægeus, d’où le nom latin tout semblable. La mer Égée se nommait Aigaion, et c’est de là qu’est venu Ægaum mare. Ainsi, lisez Neptune pater Ægæi maris. On donnait quelquefois à Neptune le nom d’Ægœus. Peut-être, dit Dusaulx, le poète avait écrit pater Ægaeeu, Neptune, etc. Ægaé était une ville d’Achaïe où Neptune avait un temple fameux, comme on le voit dans Homère, Iliad. liv. XIII, v. 21.

(08) Cette énumération des traits de l’arsenal céleste est encore une preuve que notre auteur n’était pas d’un polythéisme bien orthodoxe. Il est évident, d’ailleurs, à voir la licence avec laquelle la plupart des auteurs parlaient alors de leurs dieux, que ni le gouvernement ni les particuliers ne croyaient plus guère aux vieilles traditions de leur théologie.

(09) Pour rendre l’appareil du serment plus terrible, on obligeait ceux qui juraient à toucher les autels.

(10) Le sistre était un instrument de métal à jour, dont Isis faisait apparemment l’usage qu’elle voulait. Cette déesse passait pour priver de la vue ceux qui invoquaient son nom à l’appui de faux serments.

(11) Ladas, nom du coureur le plus fameux des jeux olympiques.

(12) La doctrine des cyniques et des stoïciens était à peu près la même, et ils ne différaient guère que par l’habit. Les stoïciens portaient le manteau et la tunique; les cyniques, le manteau seulement. C’est ce qui fait dire à Horace, en parlant des premiers

................. quem duplici panno patientia velat.

(13) Mot à mot: Parce que tu es fils de la poule blanche, et que nous autres, vils rejetons, nous sommes nés d’œufs malheureux. C’était apparemment quelque chose de fort rare, autrefois, qu’une poule blanche, et cette rareté avait pu donner lieu au proverbe.

(14) On trouve dans Tite-Live une foule d’exemples de ces sortes d’offrandes. Attalus fit déposer au capitole, par ses ambassadeurs, une couronne d’or du poids de 446 livres.

Longtemps avant Attalus, les Latins, les Herniques, les Carthaginois, en avaient envoyé de proportionnées à leurs moyens.

(15) Les habitants des Alpes et des Pyrénées sont sujets à des tumeurs molles et pendantes jusque sur la poitrine, qu’on appelle goitres. Il y a, dit-on, des villages entiers où personne n’en est exempt. Pline en attribue la cause à la qualité des eaux.

(16) Il y avait deux espèces de vin de Falerne, que l’on appelait, l’un austerum, et l’autre dulce. Les anciens corrigeaient l’âpreté du premier avec du miel, et ils en faisaient une boisson nommée mulsum. C’est donc une erreur que de traduire acri Falerno par un vin aigri de Falerne.

(17) Les convalescents avaient coutume d’offrir à leurs dieux Lares et à Esculape le sacrifice d’un coq.

(18) Le texte porte : Tu conviendras enfin que les dieux ne sont point des Tirésias, parce que ce Thébain, comme on peut le voir dans Ovide, fut aveuglé par Junon.