JUVÉNAL

 

SATIRE XI

 

SATURA XI / SATIRE XI.

(Traduction de L. V. Raoul, 1812)

satire X - satire XII

 

autre traduction

 

 

 

 

SATURA XI.

SATIRE XI.

Atticus eximie si cœnat, mutas habetur;
Si Rutilas, demens. Quid mini majore cachinno
Excipitur vulgi, quam pauper Apicias? Omnis
Convictus, thermæ, stationes, omne theatrum
De Rutilo. Nam, dam valida ac juvenilia membra
Sufficiunt galeæ, dumque ardens sanguine, fertur,
Non cogente quidem, sed nec prohibente tribuno,
(01)
Scripturus leges et regia verba lanistæ.
(02)
Multos porro vides, quos sæpe elusus ad ipsum
Creditor introitum solet exspectare macelli,
Et quibus in solo vivendi causa palalo est.
Egregius cœnat meliusque miserrimus horum,
Et cito casurus, jam perlucente ruina.
Interea gustus elementa per omnia quærunt,
Nunquam animo pretiis obstantibus : interius si
Attendes, magis illa jurant quæ pluris emuntur.

D’un banquet fastueux la superbe ordonnance,
Chez Bassus est grandeur, chez Rutilas, démence.
Dans le fait, est-il rien dont on se moque plus
Que des profusions d’un pauvre Apicius?
Aussi, dans les soupers, sur les places publiques,
Aux théâtres, aux bains, que de traits satiriques
Viennent sur Rutilus pleuvoir de toutes parts!
Jeune, robuste, propre aux fatigues de Mars,
On dit que, sous les lois d’un dur maître d’escrime,
Il va du mirmillon apprendre l’art sublime;
Et ce n’est plus César qui l’exige de lui!
César de le souffrir se contente aujourd’hui.
Combien j’en citerais que, pour les mieux surprendre,
Aux abords du marché l’usurier court attendre,
Et dont le seul motif de vivre est de manger!
Plus ils sont obérés, plus s’accroît le danger
De voir avec fracas éclater leur ruine,
Moins ils mettent de borne aux frais de leur cuisine.
Ils ne calculent plus. L’eau, la terre, les airs
Leur doivent le tribut des morceaux les plus chers:
Que dis-je? il n’en est point d’assez chers pour leurs tables,
Et c’est le prix surtout qui les rend délectables.

Ergo haud difficile est perituram arcessere summam
Lancibus oppositis, vel matris imagine fracta
Et quadringentis nummis condire gulosum
Fictile: sic veniunt ad miscellenea ludi.
Refert ergo quis hæc eadem paret: in Rurilo nam
Luxuria est; in Ventidio laudabile nomen
Sumit, et a censu famam trahit. Illum ego jure
Despiciam, qui scit quanto sublimior Atlas
Omnibus in Libya sit montibus: hic tamen idem
Ignoret quantum ferrata distet ab arca
Sacculus. E cœlo descendit Gnôthi seauton,
Figendum et memori tractandum pectore, sive
Conjugium quæras, vel sacri in parte senatus
Esse velis: (nec enim loricam poscit Achillis
Thersites, in qua se traducebat Ulysses.
Ancipitem:) seu tu magno discrimine causam
(03)
Protegere affectas, te consule : dic tibi quis sis,
Orator vehemens, an Curtius, an Matho, buccæ?
Noscenda est mensura sui, spectandaque rebus
In summis minimisque; etiam quum piscis emetur,
Ne mullum cupias, quum sit tibi gobio tantum
In loculis. Quis enim te, deficiente crumena
Et crescente gula, manet exitus, ære paterno
Ac rebus mersis in ventrem, fenoris atque
Argenti gravis et pecorum agrorumque capacem?
Talibus a dominis, post cuncta, novissimus exit
Annulus, et digito mendicat Pollio nudo.

Leur faut-il, pour fournir à ce luxe effréné
Un argent à périr aussitôt condamné?
La chose est toute simple; ils iront à l’enchère
Exposer les débris du buste de leur mère,
Leur dernier vase d’or, et, sur un plat grossier,
Mangeront dans un mets le cens du chevalier!
Voilà par quel chemin, pauvres, criblés de dettes,
Ils arrivent au pain dont vivent les athlètes.
Il est donc important, pour juger de tels frais,
De connaître avant tout celui qui les a faits.
Honteux chez Rutilus, chez Bassus honorables,
Ils sont, d’après le cens, ou permis ou blâmables
Gurgès sait de combien les cimes de l’Atlas
Surpassent en hauteur les monts de ces climats.
Qu’importe, s’il ne peut d’un coffre-fort immense
Avec un petit sac faire la différence?
Le Gnothi seauton est descendu des cieux.
Grave-le dans ton cœur cet oracle des dieux,
Soit que par les liens d’un heureux hyménée,
Tu cherches à fixer enfin ta destinée,
Soit que l’ambition d’être utile à l’état,
Te faire désirer une place au sénat;
(Thersite, s’épargnant un combat inutile,
N’osa pas demander le bouclier d’Achille,
Ce bouclier pesant, ouvrage de Vulcain,
Qu’Ulysse ne portait que d’un bras incertain.)
Et si, pour un procès d’une grande importance,
Des luttes du barreau tu veux courir la chance,
Avant que d’affronter ces orageux débats,
Consulte tes moyens: demande toi tout bas
Si le ciel t’a doué du talent oratoire,
Ou si, comme Mathon, tu n’es qu’une mâchoire;
Prends ta mesure en tout. Il te faut du poisson,
Et tu n’as que l’argent qu’il faut pour un goujon;
Laisse le surmulet. Si de ta gourmandise
Les besoins vont croissant, quand ta bourse s’épuise:
Si tu veux, dévorant ton patrimoine entier,
Digérer en un jour argent et mobilier,
N’épargner ni troupeaux, ni bois, ni métairie,
Quelle sera la fin de ta gloutonnerie?
Dernier expédient d’un triste chevalier,
L’anneau d’or à son tour ira chez l’usurier,
Et Pollion, objet de la pitié publique,
Mendiera, le doigt nu, sous l’abri d’un portique.

Non præmaturi ancres, nec funus acerbum
Luxuriæ, sed morte magis metuenda senectus.
Hi plerumque gradus : conducta pecunia Romæ,
Et coram dominis consumitur; inde ubi paulum
Nescio quid superest, et pallet fenoris auctor,
Qui vertere sohim, Bajas et ad Ostia currunt.
(04)
Cedere namque foro jam non tibi deterius, quam
Esquilias a ferventi migrare Suburra.
Ille dolor solus patriam fugientibus, illa
Mœstitia est, caruisse anno circensibus uno.
Sanguinis in facie non hæret gutta: morantur
Pauci ridiculum et fugientem ex urbe pudorem

 

Qu’un gourmand meure jeune, on ne plaint point son sort;
Mais pour lui la vieillesse est pire que la mort.
Voici le plus souvent la marche d’un tel homme.
Les sommes qu’il emprunte, il les dépense à Rome,
Sous les yeux des préteurs; puis, quand de ses deniers
Il a vu disparaître à peu près les derniers;
Quand l’usurier déjà s’inquiète et s’effraye,
Il s’évade, il s’enfuit dans Ostie ou dans Baie.
Lever le pied pour lui, n’a rien de plus honteux
Que si, laissant Suburre et ses palais pompeux,
Il allait, loin du bruit, sous un toit plus tranquille,
Prendre au mont Esquilin un autre domicile.
Un seul regret tourmente et poursuit ces fuyards,
C’est de quitter le cirque en quittant nos remparts;
Du reste, il n’est plus rien que leur faste n’affronte;
Peu d’entre eux sont encor sensibles à la honte.
Et l’antique pudeur, objet de nos dédains,
N’est plus, depuis longtemps, la vertu des Romains.

Experiere hodie, numquid pulcherrima dictu,
Persice, non præstem vita vel moribus et re,
Sed laudem siliquas occultus ganeo ; pultes
Coram aliis dictem puero, sed in aure placentas.
Nam quum sis conviva mihi promissus, habebis
Evandrum, venies Tirynthius, aut minor illo
Hospes, et ipso tamen contingens sanguine cœlum,
Alter aquis, alter flammis ad sidera missus.
(05)

 

Ce sont là, dira-t-on, les préceptes d’un sage;
Mais voyons-nous vos mœurs répondre à ce langage?
Etes-vous si frugal? et ne savez-vous pas,
A l’esclave chargé d’apprêter vos repas,
Ordonner; en vantant les porreaux et l’oseille,
Des légumes tout haut, des gâteaux à l’oreille?
Rejette, Persicus, ces injustes soupçons.
Tu me verras, ce soir, pratiquer mes leçons;
Car, tu me l’as promis ; chez un nouvel Évandre,
Hercule sous tes traits aujourd’hui va se rendre,
Hercule, ou ce héros d’un rang moins glorieux,
Comme lui néanmoins de la race des dieux:
Grands hommes l’un et l’autre enlevés de ce monde,
L’un du haut d’un bûcher, l’autre du sein de l’onde.

Fercula nunc audi nullis ornata maceflis.
De Tiburtino veniet pinguissimus agro
Hædulus, et toto grege mollior, inscius herbæ,
Necdum ausus virgas humilis mordere salicti;
Qui plus lactis habetquam sanguinis; et montani
Asparagi, posito quos legit villica fuso.
Grandie præterea , tortoque calentia feno
Ova adsunt ipsis cum matribus, et servatæ
Parte anni, quales fuerant in vitibus, uvæ;
Signinum Syrimque pirum; de corbibus isdem
Æmula Picenis, et odoris mala recentis,
Nec metuenda tibi, siccatum frigore postquam
Autumnum et crudi posuere pericula succi.
Hæc olim nostri jam luxuriosa senatus
Cœna fuit. Curius, parvo quæ legerat horto,
Ipse focis brevibus ponebat oluscula, quæ nunc
Squalidus in magna fastidit compede fossor,
Qui meminit calidæ sapiat quid vulva popinæ.
Sicci terga suis, rara prudentia crate,
Moris erat quondam festis servare diebus,
Et natalitium cognatis ponere lardum,
Accedente nova, si quam dabat hostia, carne.
Cognatorum aliquis titulo ter consulis, atque
Castrorum imperiis et dictatoris honore
Functus, ad has epulas solito maturius ibat,
Erectum domito referens a monte ligonem.

Veux-tu savoir quels mets l’amitié t’offrira?
Ce n’est point le marché qui me les fournira.
J’ai fait venir exprès de mon petit domaine,
Un gras et tendre agneau qui dans les champs à peine
Commençait à brouter le cytise naissant:
Il doit avoir encor plus de lait que de sang.
J’ai là des œufs tout chauds, dans le foin, sous la mère;
Et, prompte à nous servir, ma jeune ménagère,
Laissant, dès le matin, et quenouille et fuseaux,
Aura cueilli pour nous l’asperge des coteaux.
Nous aurons et la poire et la pomme odorante,
Et la grappe vermeille au cep encor pendants;
Tu pourras les manger avec sécurité:
L’hiver en a déjà corrigé l’Acreté.
Ce repas, chez les chefs de notre république,
Eût passé pour du luxe, aux jours de Rome antique.
Des légumes cueillis dans son petit jardin,
Curius composait lui-même son festin;
Aujourd’hui, le dernier de ces hideux esclaves,
Qui laboure nos champs, les pieds chargés d’entraves,
Pour peu que de la truie, à l’odeur du fourneau,
Il ait au cabaret flairé le fin morceau,
Mortel, trop délicat pour un festin semblable,
Du noble Curius dédaignerait la table.
Le porc dans le foyer sur la claie étendu,
Le lard des jours de fête au plancher suspendu,
Le peu qui, sur l’autel, restait de la victime,
Tels étaient, en ces jours de pauvreté sublime,
Les banquets solennels où nos simples aïeux
Aimaient à célébrer leur naissance ou leurs dieux:
Et c’est pour de tels mets que souvent un grand homme,
Trois fois tribun, consul ou dictateur de Rome,
La bêche sur l’épaule, à pas précipités,
Descendait des coteaux par son travail domptés.

Quum tremerent autem Fabios durumque Catonem,
Et Scauros et Eabricios; rigidique severos
Censoris mores etiam collegia timeret,
Nemo inter curas et seria duxit habendum,
Qualis in oceani fluctu testudo nataret,
Claruni Trojugenis factura ac nobile fulcrum;
Sed nudo latere, et parvis frons ærea lectis
Vite coronati caput ostendebat asselli,
(06)
Ad quod lascivi ludebant ruris alumni.
Tales ergo cibi, qualis domus atque supellex.
Tunc rudis, et Graias mirari nescius artes,
Urbibus eversis, prædarum in parte reperta,
Magnorum artificum frangebat pocula miles,
Ut phaleris gauderet equus; cælataque cassis
Romuleæ simulacra feræ mansuescere jussæ
Imperii fato, et geminos sub rupe Quininos,
Ac nudam effigiem clypeo fulgentis et hasta,
Pendentisque dei perituro ostenderet hosti.
(07)
Argenti quod erat, solis fulgebat in armis.
Ponebant igitur tusco farrata catino;
Omnia tunc, quibus invideas, si lividulus sit.
Templorum quoque majestas præsentior, et vox
Nocte fere media mediamque audita per urbem,
Littore ab oceano Gallis venientibus, et dis
(08)
Officium vatis peragentibus, his monuit nos.
Hanc rebus Latiis curam præstare solebat
Fictilis, et nullo violatus Jupiter auro.
Illa domi natas nostraque ex arbore mensas
Tempora viderunt; hos lignum stabat in usus,
Annosam si forte nucem dejecerat Eurus.
At nunc divitibus cœnandi nulla voluptas,
Nil rhombus, nil dama sapit; putere videntur
Unguenta atque rosæ, latos nisi sustinet orbes
Grande ebur, et magno sublimis pardus hiatu,
Dentibus ex illis, quos mittit porta Syenes,
(09)
Et Mauri celeres, et Mauro obscurior Indus,
Et quos deposuit Nabathæo bellua saltu,
Jam nimios capitique graves. Hinc surgit orexis,
Hinc stomacho vires : nam pes argenteus illis,
Annulus in digito quod ferreus. Ergo superbum
Convivam caveo qui me sibi comparat, et res
Despicit exiguas. Adeo nulla uncia nobis
Est eboris, nec tessellæ, nec calculus ex hac
Materia: quin ipsa manubria cultellorum
Ossea; non tamen his ulla unquam opsonia fiunt
Rancidula, aut ideo pejor gallina secatur.

Du temps où le censeur, d’un collègue sévère
Lui-même redoutait la vertu plus austère;
Quand le vice tremblait au nom des Fabius,
Des Scaurus, des Catons et des Fabricius;
Exempt d’une pénible et vaine inquiétude,
On ne se faisait pas une importante étude
De savoir en quels lieux, sous quels climats lointains,
Nageait dans l’Océan, pour nos pompeux festins,
L’espèce de tortue aujourd’hui destinée
A décorer les lits des descendants d’Énée.
Les lits étaient à nu. Le chevet plus orné,
D’un âne seulement de pampres couronné,
Et d’enfants à l’entour jouant sur la verdure
Présentait en airain la rustique peinture.
Ainsi tels aliments, tel toit, tel mobilier.
Alors, quand le soldat, encor rude et grossier,
Étranger aux beaux-arts dont la Grèce est éprise,
Pénétrait dans les murs d’une ville conquise,
S’il lui tombait au sort un Myron, un Scopas,
Il le foulait aux pieds, le brisait en éclats,
Soit pour en décorer son coursier intrépide,
Sous ce harnais brillant plus fier et plus rapide;•
Soit pour représenter sur son casque d’airain,
La louve qui jadis, par l’ordre du destin,
Dépouillant sous un roc, sa nature cruelle,
Aux deux fils de Rhéa présenta sa mamelle !
Ou l’image du dieu qui, la haste en avant,
Le bouclier au bras, nu, l’œil étincelant,
Dans les rangs ennemis sème au loin les alarmes.
On ne voyait briller l’argent que sur les armes.
Ces hommes dont, pour peu que nous fussions jaloux,
Nous envierions les mœurs, hélas! si loin de nous,
Dans des vases toscans, sous leur chaume rustique,
De farine et de lait faisaient leur mets unique,
Alors ainsi des dieux prompts à nous avertir,
L’indulgente bonté se faisait mieux sentir,
Et, lorsque sur nos bords Brennus osa descendre,
Dans l’ombre de la nuit leur voix se fit entendre:
Nos augures, c’était la voix des immortels.
Tel fut, avant que l’or profanât nos autels,
Du temps que Jupiter était encor d’argile,
L’appui dont il daignait honorer notre ville.
Nos tables, dans ces jours si dignes de regrets,
Étaient d’un bois commun et pris dans nos forêts;
Et lorsqu’un vieux noyer succombait sous l’orage,
C’est lui qu’on employait à ce modeste usage.
Pour le riche, aujourd’hui, le daim est sans saveur,
Le turbot est sans goût, les parfums sans odeur,
A moins qu’un léopard, .à la gueule béante,
Magnifique soutien de sa table élégante,
Ne présente aux regards du convive enchanté,
Cet ivoire à grands frais de Syène apporté,
Ou celui qui nous vient des forêts d’Hyrcanie;
Ou celui dont, aux bords de la Mauritanie,
Surchargé d’un fardeau pour son front trop pesant,
L’éléphant déposa le poids embarrassant.
C’est l’ivoire qui rend les aliments moins fades,
Qui redonne du ton aux estomacs malades.
Un simple pied d’argent pour un patron si fier!
Autant porter au doigt une bague de fer.
Loin de moi ce Crœsus qui s’en vient, d’un vain faste,
A mon humble fortune opposer le contraste.
L’ivoire n’est jamais entré dans ma maison:
Je n’en ai pas une once, un dé, pas un jeton.
Bien plus, de mes couteaux le manche est d’os vulgaire;
Mais, tout communs qu’ils sont, en fait-on pire chère?
Les mets qu’ils ont coupés, sont-ils moins délicats,
La poularde moins tendre et le chevreau moins gras?

Sed nec structor erit, cui cedere debeat omnis
Pergula, discipulus Trypheri doctoris, apud quem
(10)
Sumine cum magno lepus, atque aper, et pygargus,
Et Scythicæ volucres, et phœnicopterus ingens,
Et Gætulus oryx, hebeti lautissima ferro
Cæditur, et tota sonat ulmea cœna Suburra.
Nec frustum capreæ subducere, nec lattus Afræ
Novit avis noster tirunculus, ac rudis omni
Tempore, et exiguæ frustis imbutus ofellæ.
Plebeios calices et paucis assibus emptos
Porriget incultus puer, atque a frigore tutus;
Non Phryx aut Lycius, non a mangone petitus
Quisquam erit et magno. Quum posces, posce latine.
Idem habitus cunctis; tonsi rectique capilli,
Atque hodie tantum propter convivia pexi.
Pastoris duri est hic filius, ille bubulci:
Suspirat longo non visam tempore matrem,
Et casulam, et notos tristis desiderat hædos.
Ingenui vultus puer ingenuique pudoris,
Quales esse decet, quos ardens purpura vestit;
Nec pugillares defert in balnea raucus
Testicules, nec vellendas jam præbuit alas,
Crassa nec opposito pavidus legit inguina gutto.

Nous n’aurons point recours au docte ministère
D’un écuyer tranchant, disciple de Tryphère,
Ce grand homme chez qui maint élève exercé,
A l’aide d’un long fer par l’usage émoussé,
Apprend à découper la gazelle légère,
Et le lièvre et l’oryx et le phénicoptère;
Et qui d’un si bel art dictant les graves lois,
Étourdit Suburra de son souper de bois.
Mon écuyer novice et qui doit toujours l’être,
N’a jamais fréquenté les leçons d’un tel maître;
Instruit à me servir, avec simplicité,
Un morceau sans façon à la hâte apprêté,
Il ne se pique point du talent magnifique
De disséquer le daim et la poule d’Afrique.
Un rustique échanson, au regard innocent,
Non en habit paré, mais en habit décent,
Sera chargé d’emplir nos coupes plébéiennes;
Il ne m’arrive point des rives phrygiennes;
L’or ne l’a point payé. Songe dans le festin,
Quand tu l’appelleras, à lui parler latin.
Tous deux vêtus de même et le front sans parure;
Le fer a retranché leur longue chevelure,
Et, s’ils sont dans leur mise aujourd’hui plus soignés,
C’est pour toi qu’ils l’ont fait, et qu’ils se sont peignés.
L’un de mon dur bouvier a reçu la naissance,
L’autre de mon berger. Le premier en silence,
Laisse de temps en temps échapper un soupir.
Pour lui, loin de sa mère, il n’est plus de plaisir;
Il regrette sa case et gémit de l’absence
Des chevreaux, compagnons de sa joyeuse enfance.
Chaste, et le front brillant de ce vif coloris,
Qui siérait aux enfants sous la pourpre nourris,
Il ne va pas aux bains, fier de ses belles formes,
Porter une voix rauque et des membres énormes;
Le barbier ne l’a point épilé sous les bras;
Et, sans soupçons, sans crainte, il ne s’avise pas
De cacher de la main, et sous le vase d’huile
L’organe prononcé de sa force virile.

Hic tibi vina dabit diffusa in montibus illis,
A quibus ipse venit, quorum sub vertice lusit:
Namque una atque eadem vini patria atque ministri.
Forsitan exspectes, ut Gaditana canoro
Incipiat prurire choro, plausuque probatæ
Ad terram tremulo descendant clune puellæ,
Irritamentum Veneris languentis, et acres
Divitis urticæ : major tamen ista voluptas
Alterius sexus; magis ille extenditur, et mox
Auribus atque oculis concepta urina movetur.
Non capit has nugas humilis domus. Audiat ille
Testarum crepitus cum verbis, nudum olido stans
Fornice mancipium quibus abstinet; ille fruatur
Vocibus obscenis omnisque libidinis arte,
Qui lacedæmonium pytismate lubricat orbem
(11)
Namque ibi fortunas veniam damus. Alea turpis
Turpe et adulterium mediocribus; hæc eadem illi
Omnia quum faciant, hilares nitidique vocantur.
Nostra dabunt alios hodie convivia ludos:
Conditor Iliados cantabitur, atque Maronis
Ailtisoni dubiam facientia carmina palmam.
Quid refert, tales versus qua voce legantur?

 

Le vin qu’il t’offrira vient du coteau voisin;
Le même ciel vit croître et l’enfant et le vin.
Ne t’attends pas à voir ces chœurs de Gaditaines,
Dont le geste, la voix, les mouvements obscènes,
Propres à remuer, à chatouiller le cœur,
D’un riche efféminé raniment la langueur;
L’autre sexe pourtant, dans ses danses lascives,
Agite encor les sens d’émotions plus vives;
Il se plie, il s’étend, se développe mieux;
Et du désir alors par l’oreille et les yeux,
Le feu brûlant s’allume et se glisse en nos veines.
Un humble toit répugne à de pareilles scènes.
Qu’il s’y plaise celui qui, d’un vin écumeux,
Inonde en vomissant ses parquets somptueux;
Laissons lui ces discours dignes des saturnales,
Ces arts de la débauche, et ce bruit des crotales,
Et ces chants dont s’abstient la lubrique beauté,
Nue, en son bouge infect, vendant la volupté.
On pardonne ces mœurs aux fils de la fortune.
Honteux, déshonorants pour la classe commune,
L’adultère et le jeu, chez un riche patron,
Passent pour enjouement, élégance et bon ton.
Au modeste banquet que l’amitié t’apprête,
Tu jouiras ce soir d’un plaisir plus honnête.
On nous lira les vers du chantre d’Ilion,
Et ceux du pathétique et sublime Maron,
Rivaux entre lesquels, aux rives d’Hippocrène,
Apollon tient encor la couronne incertaine.
Qu’importe quelle voix répète de tels vers?

Sed nunc dilatis averte negotia curis,
Et gratam requiem dona tibi, quando licebit
Per totam cessare diem : non fenoris ulla
Mentio; nec, prima si luce egressia, reverti
Nocte solet, tacito bilem tibi contrahat uxor,
Humida suspectis rererens multitia rugis,
Vexatasque comas et vultum auremque calentem.
Protinus ante meum, quidquid dolet, exue limen;
Pone domum et servus, et quidquid frangitur illis
Aut perit : ingratos ante omnia pone sodales.

Fais donc trêve un instant à tes soucis divers.
Goûte d’un doux repos la volupté si pure;
La journée est à nous; ne parlons plus d’usure;
Et ta chaste moitié, sortie au point du jour,
Dût-elle, avant la nuit, n’être pas de retour:
Ses cheveux dérangés, son visage livide,
Son oreille brûlante et sa tunique humide,
De vestiges suspects offensant tes regards,
Vinssent-ils dans ton cœur enfoncer cent poignards,
En arrivant chez moi, prends un front moins sévère,
Et laisse sur le seuil tout sujet de colère,
Ta famille, tes gens, et les vols qu’on t’a faits,
Et l’ami qui n’a point reconnu tes bienfaits.

Interea Megalesiacæ spectacula mappæ (12)
Idæum solemne colunt, similisque triumpho,
Præda caballorum, prætor sedet; ac, mihi pace
(13)
Immensæ nimiæque licet si dicere plebis,
Totam hodie Romam circus capit, et fragor aurem
Percutit, eventum viridis quo colligo panni:
Nam si deficeret, mœstam attonitamque videres
Hanc urbem, veluti Cannarum in pulvere victis
Consulibus. Spectent juvenes, quos clamor et audax
Sponsio, quos cultæ decet assedisse puellæ.
Spectent hoc nuptæ, juxta recubante marito,
Quod pudeat narrasse aliquem præsentibus ipsis.
Nostra bibat vernum contracta cuticula solem,
Effugiatque togam. Jam nunc in balnea, salva
Fronte, licet vadas, quanquam solida hora sapersit
Ad sextam. Facere hoc non possis quinque diebus
Continuis, quia sunt talis quoque tædia vitæ
Magna.
Voluptates commendat rarior usus.

Le signal est donné. Des fêtes de Cybèle
On ouvre en ce moment la pompe solennelle.
Déjà, le sceptre en main, le superbe préteur
Sur son char fastueux siège en triomphateur;
Et, si ce peuple immense excuse ma franchise,
Dans le cirque aujourd’hui Rome entière est assise.
D’où viennent ces transports? et que veulent ces cris?
J’entends : la couleur verte a remporté le prix.
Autrement, vous verriez cette foule en alarmes,
Comme aux jours d’Annibal, dans le deuil et les larmes.
Que nos brillants Titus assistent à ces jeux;
Les paris insensés, les cris tumultueux,
Le plaisir d’être assis auprès de sa maîtresse:
Tous ces amusements sont bons pour la jeunesse.
Que des femmes sans honte, au sein de leurs époux,
Heureuses de trouver un passe-temps si doux,
S’y repaissent les yeux de scènes indécentes
Dont on n’oserait point parler, elles présentes.
Pour nous, loin du fracas d’un spectacle pareil,
Allons nous réchauffer aux rayons du soleil;
Sa chaleur détendra les rides du vieil âge.
Toi, tu peux aujourd’hui, sans respect pour l’usage,
Avant la sixième heure, aller te mettre au bain;
Toutefois ce désordre, évite-le demain;
Tu n’y pourrais tenir pendant cinq jours de suite;
Car du dérèglement d’une telle conduite,
On arrive bientôt à la satiété.
Le plaisir n’a de prix que par la rareté!

 


 

NOTES

(01) Comme il ne peut être question que du tribun de peuple, dont l’autorité, dès le temps d’Auguste, avait été réunie à la puissance impériale, il n’y a pas de doute que ces mots, non cogente quidem, sed nec prohibente tribuno, ne désignent l’empereur lui-même que le poète semblerait accuser par là de ne pas veiller avec assez de soin au maintien de l’ordre et de la conservation des mœurs, en permettant cette espèce de dégradation publique à laquelle, il est vrai, Néron et Domitien avaient forcé les plus illustres familles, mais qu’il n’en était pas moins de son devoir d’empêcher.

(02) Ce que Juvénal appelle regia verba latinistae, étaient certaines formules laconiques et impérieuses dont se servaient les lanistes, pour enseigner l’art gladiatoire : atiolle! caede! declina! urge! ces formules sont encore usitées aujourd’hui dans nos salles d’armes.

(03) Par cette expression, ancipitem, le poète indique la défiance de ses forces, la sorte de crainte que devait éprouver Ulysse lui-même, en réclamant l’armure d’Achille.

(04) Les huîtres de Circei, sur la côte de Baie, étaient renommées; c’est pourquoi les prodigues et les banqueroutiers, accoutumés à la bonne chère, préféraient cette ville à toutes les autres.

(05) Enée ayant disparu dans un combat, on crut qu’il s’était noyé dans le Numice, rivière voisine du Lavimum. Quant à Hercule, on sait qu’il dressa lui-même le bûcher sur lequel il fut consumé.

(06) Ceux qui substituent vite à vile que postent tous les manuscrits, s’autorisent du passage suivant d’Hygin, par lequel il semble que l’on croyait que l’âne, en broutent la vigne, en avait originairement appris l’usage. Antiqui nostri in lectis tricliniaribus, in fulcris, capita asellorum vite alligata habuerunt, significantes quod pampinos prœrodendo putare vites docuerit, altque ita vini suavitatem invenerit.

(07) Mars servait de cimier, et son attitude était menaçante. C’est ce que signifie pendentisque dei. Quant au cimier, c’est l’ornement placé au haut d’un casque.

(08) Voici comment Plutarque raconte ce fait dans la Vie de Camillus: « Un certain personnage appelé Mucus Céditius, qui n’était pas d’une famille noble, ni du corps du sénat, mais d’une naissance honnête et homme de bien, avertit les tribuns de l’armée d’une chose très digne de considération. Il leur dit que, la veille, comme il marchait seul pendant la nuit dans la rue Neuve, il entendit quelqu’un qui l’appelait à haute voix, et que, s’étant retourné, il n’avait vu personne; mais qu’il avait entendu une voix qui était plus forte que celle d’un homme, et qui lui dit Marcus Céditius, dépêche-toi, dès le point du jour, d’aller dire aux tribuns de l’armée qu’ils attendent bientôt les Gaulois. Cet avertissement ne fut, pour les tribuns, qu’un sujet de risée. » Trad. de Dacier.

(09) Syène, île aux confins de l’Éthiopie et de l’Égypte, d’un circuit d’environ cent mille pas. Strabon, Hérodote et Pline l’appellent aussi Elephantimam ou Elephantidem, à cause 4de la grande quantité d’éléphants qu’elle nourrit. Et comme, pour voyager d’Éthiopie en Égypte, il fallait passer par cette île, on lui a donné le nom de Porta Syenes.

(10) Il y avait à Rome des écoles de dissection; Tryphère comme nous l’avons dit, tenait une de ces écoles.

Pergulae étaient des espèces de portiques où les artistes exposaient leurs ouvrages, et où les rhéteurs donnaient des leçons.

(11) Il s’agit en cet endroit, selon Scaliger, de planchers en mosaïque, c’est-à-dire, de morceaux de marbre taillés en rond. Ces espèces de planchers annonçaient l’opulence de ceux dont parle Juvénal.

(12). Le signal des jeux mégalésiens était donné avec une serviette que l’on suspendait dans le cirque.

(13) Les manuscrits perlent tantôt praeda , tantôt praedo caballorum. Ceux qui lisent praeda, supposent que le préteur se ruinant à nourrir des chevaux, en devenait en quelque sorte la proie, et ils s’appuient de ce passage de la première satire, v. 59:

Qui bona donavit praesepibus, et caret omni

Majorum censu ……………………….

Ceux qui écrivent praedo, imaginent qu’il s’agit de la faculté arbitraire qu’avaient les préteurs de prendre à vil prix les meilleurs chevaux des particuliers, ou de l’injustice qu’ils commettaient souvent en n’adjugeant pas dans les jeux du cirque la victoire aux chevaux qui l’avaient le plus justement méritée. Le premier sens est le plus satirique, le plus conforme à la manière de Juvénal, et par conséquent celui qu’il faudrait préférer.