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Électre de sophocle - Anthologie d'Eschyle

 

 

 

 

Eschyle

 

 

 

 

Les Choéphores

 

 

Traduction seule

 

 

 

Nouvelle traduction en vers

 

par

 

 

Philippe Renault

 

 

 

 

 

RÉSUMÉ DE LA PIÈCE

 

 

 

 

Devant le palais des Atrides à Argos

 

 

 

 

 

 

traduction seule

 

 

 

 

ORESTE

Ô Hermès souterrain, ô vigilant gardien

De l'antre paternel, sauve-moi, je t'en prie !

Soutiens ma mission ! Je rentre en ce pays,

Je m'y installe enfin, après un long exil.

Au pied de ce tombeau j'implore mon cher père :

Je voudrais qu'il m'entende avec solennité.

La boucle de cheveux que voici, je la donne

À mon bon nourricier, l'Inachos ; celle-ci,

C'est le tribut offert au deuil qui me confond.

Hélas ! je ne fus pas près de toi, ô mon père,

Pour plaindre ton destin et saluer ton corps...

Mais que vois-je là-bas ? Ce cortège de femmes

Qui s'avance, paré de voiles longs et noirs.

Mais que s'est-il passé ? Quoi ! un désastre, encor,

A-t-il frappé ce lieu ? Ou est-ce pour mon père ?

Je ne me trompe pas, je pense, en affirmant

Que leurs mains vont verser l'offrande destinée

À calmer les défunts. La chose est évidente.

Mais... je l'ai bien reconnue : c'est Électre, ma sœur,

Elle est toute envahie de deuil et de douleur.

Ô Zeus ! je t'en supplie, viens armer ma vengeance,

Et que ta volonté soit mon plus sûr appui !

Pylade, écartons-nous : je veux avec respect

Suivre le cours pieux de ce cortège en deuil.

 

 

LE CHŒUR

Strophe I

Sorti de ce palais, sur ordre,

Je marche pour offrir les tristes libations,

Frappant ma poitrine,

Avec une force accrue qui rythme le cortège.

Voyez mon visage sanglant

Où se voient les sillons fraîchement creusés

Par mes ongles. Car mon cœur palpite de douleur,

Et ne se repaît que de sanglots interminables ;

Étreinte par la souffrance, ma main vient déchirer

En lambeaux les étoffes de lin qui me couvrent.

Oui, ce noir péplos est lacéré

Sous les coups redoublés d'un sort funeste.

 

Antistrophe I

Dans cette nuit d'horreur,

Qui fait se dresser mes cheveux,

Un songe épouvantable fait souffler l'indicible,

Dans le sommeil, au plus trouble de la nuit.

Vociférant dans le royal gynécée,

Les devins,

Sous divine influence,

Ont proclamé dans leurs profondeurs terrestres,

Que les morts maudissent leurs meurtriers,

Et sont contre eux remplis d'une rage effroyable !

 

Strophe II

Ô terre-mère ! Cette femme impie

M'envoie, muni de cet hommage infâme,

Tant elle est désireuse d'écarter l'acte odieux.

Ah ! ces paroles, je les livre non sans peur.

Comment ôter le sang dont la terre s'est abreuvée ?

Ô palais qui s'effondre !

Ô Soleil invisible ! Voilà que les Ténèbres,

Insoutenables aux mortels,

Ont enseveli les murs de cette maisonnée,

La mort ayant frappé celui qui fut leur maître.

 

Antistrophe II

Le pieux respect qui, jadis, pénétrait

Et l'oreille et l'esprit,

Qui résistait, puissant, à tous les ravages,

Cette vénération a fait place à la crainte,

Car, de nos jours, le succès, est dieu,

Plus que dieu même !

Mais Justice finit toujours par éprouver chacun,

Vite pour les uns, dès le midi,

Lentement pour les autres,

À l'orée du soir,

Ou bien dans la plus sombre épaisseur de la nuit.

 

Strophe III

Le sang qui imbibe la terre,

Oui, ce sang renferme une souillure

Que nul ne saurait essuyer.

Oui, l'horreur implacable

À jamais poursuivra l'assassin.

 

Antistrophe III

Qui viole l'alcôve où dort une jeune vierge,

Ne doit s'attendre à nulle clémence ;

De même, pour purifier la main coupable,

On aurait beau la plonger

Dans tous les torrents du monde confondus,

Rien, non rien ne pourrait la nettoyer.

 

Épode

Moi qui suis par les dieux

Étouffée par l'amer destin de ma cité,

Moi qu'ils ont rejetée de la maison de mes pères

Pour vivre comme une esclave,

Je dois me plier à tout ordre émanant de mes maîtres,

Qu'il soit juste, qu'il soit injuste,

M'efforçant de réprimer la force de ma haine.

Mais, cachant mon malheur sous des voiles épais,

Je pleure secrètement sur les calamités

Qui se sont abattus sur ce malheureux prince.

 

ÉLECTRE

Femmes qui êtes les servantes du palais,

Ô vous qui escortez ma supplication,

Je veux votre conseil. Lorsque je verserai

Les funèbres tributs, quels mots devrais-je dire

Pour apaiser mon père ? Ah ! dirais-je ceci :

« Don d'une tendre épouse à son mari aimé ?

Oui, le don de ma mère. » Ô dieux, je n'oserai !

Bref je ne sais que dire en versant cette offrande

À mon père ? Ou alors, dirais-je la formule

Obligée : « Pour le prix de la libation,

Comme c'est la coutume, octroie ce qui découle

D'un acte criminel. » ? Ou, gardant le silence,

Dans une pose abjecte – après tout c'est ainsi

Que mon père mourut –, laisser couler l'offrande

Sur le sol, puis, soudain, en détournant les yeux,

Abandonner le vase ainsi qu'un vil objet.

Amies, conseillez-moi, car je suis hésitante,

Ne sommes-nous pas mues par une même haine ?

Sans crainte de quiconque, ouvrez grand votre cœur.

Confronté au destin, qu'on soit libre ou soumis

Au bon vouloir d'autrui, les lois sont similaires.

Parle, as-tu quelque avis à me soumettre enfin ?

 

LE CHŒUR

Avec tout le respect que je voue au tombeau

De ton père, je vais parler avec mon cœur.

 

ÉLECTRE

Sois sincère, toi qui vénères ce tombeau.

 

LE CHŒUR

Verse tes dons tout en bénissant ses amis.

 

ÉLECTRE

Mais qui puis-je appeler ses amis ?

 

LE CHŒUR

Toi d'abord,

Puis tout individu qui vomit sur Égisthe.

 

ÉLECTRE

Je dois prier pour moi ainsi que pour toi-même ?

 

LE CHŒUR

À toi de deviner, fie-toi à ta raison.

 

ÉLECTRE

Un autre nom doit-il s'unir dans nos pensées ?

 

LE CHŒUR

D'Oreste souviens-toi, bien qu'il ne soit pas là.

 

ÉLECTRE

Ce conseil vivifie de nouveau ma mémoire.

 

LE CHŒUR

Les criminels aussi, n'oublie pas leur forfait.

 

ÉLECTRE

Comment agir, dis-moi, je veux que tu m'instruises.

 

LE CHŒUR

Espère en la venue d'une dieu ou bien d'un homme

Contre eux.

 

ÉLECTRE

                Serait-ce un juge ou un vengeur, dis-moi ?

 

LE CHŒUR

Non, un tueur, c'est tout : à leur tour de périr !

 

ÉLECTRE

Ces vœux ne sont-ils pas aux dieux blasphématoires ?

 

LE CHŒUR

Pourquoi ? Rendre leur mal aux méchants est normal !

 

ÉLECTRE

Ô messager des dieux et de l'Hadès, Hermès

Dessous la Terre, aux dieux des sombres profondeurs

Porte ma voix, ainsi qu'aux dieux dont le regard

Scrute encor le palais du roi ; à toi la Terre,

Qui fais naître et reprends toute chose en ce monde,

Écoute cet appel que j'adresse à mon père,

Par l'hommage lustrale aux défunts consacré :

« Sois indulgent envers notre Oreste adoré,

Fais que notre foyer redevienne le nôtre :

Car aujourd'hui, vois-tu, notre vie n'est qu'errance ;

Oui, nous avons été trahis par notre mère

Qui a pris un autre homme, Égisthe, le complice

De ton égorgement. Quant à moi, que te dire ?

Bref, je suis devenue une sorte d'esclave.

Oreste, sans argent, végète en son exil.

Alors que ces deux-là, vautrés dans l'insolence,

Goûtent jusqu'à la lie les profits de leur crime.

Je t'exhorte, à mon père, à ramener vivant

Oreste près de nous, écoute ma prière !

Et puis, accorde-moi une âme plus aimable

Que celle de ma mère, et une main plus pure.

Ce sont mes vœux. Parlons enfin des scélérats :

Qu'un vengeur se profile et qu'ils soient massacrés

Pour prix de leur forfait ! Juste retour du Droit !

Je mêle ce désir implacable à mes vœux.

Fais jaillir tes bienfaits ; que les dieux et la Terre

Soient consentants afin que Justice triomphe. »

Voilà, tels sont les vœux que j'adresse en versant

Ces libations. Vous, jetez vos cris plaintifs,

Et que l'hymne funèbre exalte mes souhaits.

 

LE CHŒUR

Jetez bruyamment vos plaintes,

Versez vos larmes sur notre maître défunt

Devant ce tombeau,

Où s'acharnent à la fois le crime

Et l'amour le plus beau !

Purifiez tout et brisez le sacrilège

De ces libations infectes.

Ô saint roi, écoute nos prières

Du fond ténébreux où gît ton éclat d'âme !

Hélas ! hélas ! ô Dieux !

Qu'il vienne ce héros, cette lance brutale,

Qu'il délivre le palais,

Qu'il fasse vibrer dans sa main l'arc scythe,

Ou alors qu'il dresse dans le feu du combat

Le glaive agile, puis frappe sans relâche.

 

ÉLECTRE

C'est fait, mon père a bu cette libation.

Mais... quelle étrangeté ! Je dois vous la confier.

 

LE CHŒUR

Parle-nous sans délai. Mon cœur est en émoi !

 

ÉLECTRE

Sur le tombeau, voyez, cette mèche coupée.

 

LE CHŒUR

Vient-elle d'un jeune homme ou d'une tendre vierge

À la large ceinture.

 

ÉLECTRE

Aisé à deviner.

 

LE CHŒUR

De toi je vais apprendre, alors que je suis vieux ?

 

ÉLECTRE

Qui donc, autre que moi, eût pu laisser cela ?

 

LE CHŒUR

Ceux qui, normalement, devraient, de par ce deuil,

Offrir leur chevelure, ont le nom d'ennemis.

 

ÉLECTRE

Regarde, ces cheveux ressemblent, c'est bizarre...

 

LE CHŒUR

Ces cheveux sont à qui ? Je brûle de savoir.

 

ÉLECTRE

Ils ressemblent aux miens ! Oui, c'est la même teinte.

 

LE CHŒUR

Quoi ! les cheveux.... d'Oreste, une offrande secrète ?

 

ÉLECTRE

Assurément ils sont pareils à ceux d'Oreste !

 

LE CHŒUR

Par quelle folle audace est-il venu ici ?

 

ÉLECTRE

Après l'avoir coupée, il a fait déposer

Cette boucle, en hommage à son père défunt.

 

LE CHŒUR

Tes paroles font naître en moi d'autres chagrins :

Il ne foulerait plus le sol de sa patrie ?

 

ÉLECTRE

Moi aussi, une angoisse a saisi tout mon être ;

Pareille à une flèche, elle a percé mon cœur,

Au point que des sanglots de feu, tel un torrent,

Ont jailli de mes yeux ! Je suis bouleversée

En voyant ces cheveux... Voyons, je ne puis croire

Que ce soit une offrande émanant d'un Argien,

Et notre meurtrière, oui, en un mot, ma mère,

- Ce nom immérité, elle qui alimente

Contre nous tant de haine, ah ! vile créature ! -

Non, ce ne sont pas là des cheveux de sa tête.

Mais comment puis-je admettre, en toute certitude,

Que l'offrande provient du plus aimé des hommes.

Je me laisse bercer par la douce espérance...

Si cette tresse avait le don de s'exprimer

Comme un héraut, je ne serais plus oppressée

Par deux voix opposées, et tout serait limpide.

Je jetterais la chose au milieu des ordures,

Si c'était là le don prélevé sur la tête

D'un quelconque ennemi. Mais, dans le cas contraire,

Si cette boucle est bien l'hommage fraternel,

L'associant au deuil, j'en ornerai la tombe

Pour honorer mon père. Ö dieux, je vous invoque !

Vous les omniscients, vous savez mon tourment,

Je suis comme l'esquif ballotté par les flots

En furie. Si le sort, toutefois, est clément,

Que du germe esseulé naisse l'arbre robuste.

Tiens, des traces de pas ! Un tout nouvel indice !

Ces pas, à s'y méprendre, ont la même largeur

Que mes pieds. Regardez ! Il y a d'autres pas :

Il est accompagné. Mais ceux-là... les contours

Du talon, il suffit de mesurer un peu

Et de les comparer aux miens... Tout coïncide !

Un tumulte me gagne et mon esprit défaille...

 

ORESTE

Implore les dieux bons, afin qu'à l'avenir,

Ceux-ci te soient toujours tendres et bienveillants.

 

ÉLECTRE

Mais quelle est cette grâce octroyée par le Ciel ?

 

ORESTE

Il te permet de voir un ami qui t'est cher.

 

ÉLECTRE

Et qui est, selon toi, celui que je réclame ?

 

ORESTE

C'est Oreste, celui qui rayonne en tes yeux.

 

ÉLECTRE

En quoi mes vœux sont-ils désormais satisfaits ?

 

ORESTE

Car Oreste, c'est moi, l'ami que tu exaltes.

 

ÉLECTRE

C'est un piège, étranger, que tu voudrais me tendre...

 

ORESTE

Alors je tomberai dans mes propres embûches !

 

ÉLECTRE

Je sens bien ton désir de rire de mes maux.

 

ORESTE

Rire de ton malheur, c'est rire aussi du mien.

 

ÉLECTRE

Mais alors, c'est à toi, Oreste, que je parle ?

 

ORESTE

Tu me vois en personne et tu doutes encore.

Et pourtant, à la vue de cette pauvre mèche

Déposée sur la tombe, une béatitude

Envahissait ton cœur ; quand tu scrutais mes pas,

Emoustillée soudain, tu croyais bien me voir.

Regarde sur ma tête et tu discerneras

L'endroit où ces cheveux ont bien été coupés.

Regarde cette étoffe : eh bien ! elle est ton œuvre,

Tu l'as tissée. Et puis, cette scène de fauves...

Mais garde ton sang-froid, ne montre pas ta joie !

La haine asservit ceux qui devraient nous aimer.

 

ÉLECTRE

Ô frère bien-aimé, espoir tant attendu

Du foyer paternel, ô graine du salut,

Par ton glaive vaillant, tu vas réinvestir

Le palais ancestral. Toi qui luis dans mes yeux,

Sais-tu, je t'ai voué un culte en quatre parts :

Je te vois comme un père – hélas, c'est le destin ! –

Et de plus, la tendresse accordée à ma mère,

Je te la gratifie, car elle, je la hais !

En toi, je vois encor ma sœur sacrifiée ;

Enfin, tu es mon frère, et je te porte aux nues.

Que la force et le droit, que Zeus, suprématie,

Que cette Trinité soient notre aide farouche !

 

ORESTE

Zeus ! Zeus ! sois le témoin de notre pauvre vie !

Vois ces tristes aiglons frustrés d'un noble père,

Cet homme qui périt dans l'enchevêtrement

Affreux d'une vipère ! Ah ces parents abjects !

Une obsédante faim les tenaille sans cesse,

Incapables qu'ils sont de rapporter au nid,

Comme l'aigle, leur proie ! Tel est le sort subi

Par Électre et par moi. Ainsi que tu nous vois,

Nous sommes orphelins, de chancelants bannis

De la sainte maison. En livrant au trépas

La couvée de celui qui jadis t'honora

Avec tant de ferveur, tu as perdu la main

D'un sacrificateur qui t'offrait des festins

Somptueux. En brisant cette race de l'aigle,

Tu condamnes chacun sur la terre à nier

Les signes jusque-là acceptés avec foi.

Si tu laisses pourrir cet arbre dynastique,

Tous tes autels seront privés des hécatombes.

Ô Zeus, veille sur nous ! Le palais se fissure :

Pourtant, quoique ébranlé, tu peux le redresser.

 

LE CHŒUR

Ô mes enfants, sauveurs futurs de la lignée,

Silence ! Car j'ai peur que quelqu'un vous entende

Et rapporte par jeu, par fantaisie verbale,

Le fond de nos propos aux gens qui nous dominent.

Ceux-là, que je voudrais voir leurs affreux cadavres

Griller sur un bûcher suintant de résine !

 

ORESTE

Non, non, la trahison ne saurait survenir

De l'oracle puissant de Loxias, qui m'enjoint,

Tu le sais, à franchir cette épreuve : « Debout ! »

Criait-il, de sa voix terrible, insoutenable,

Jurant que je serais maudit – j'étais alors

Pétrifié d'effroi – si je ne tuais point

Les meurtriers du roi, en me faisant cruel

Comme eux. Il m'ordonnait de tuer les tueurs,

Dans un talion farouche. Et si, par grand malheur,

Je n'agissais, alors je le paierai d'un prix

Effroyable au milieu de tourments innommables !

Déjà, le dieu avait dévoilé aux mortels

Les nocives fureurs qui fusent de l'Hadès,

Cette peste putride érodant toute chair,

Les lèpres à la dent féroce qui ravage

Les corps, tout en faisant lever, atrocement,

La blanche moisissure. Il annonçait encor

La prochaine venue des sombres Érinyes,

Qui naissent aussitôt qu'un père est foudroyé,

Et dont l'œil plein de feu, dans la nuit ténébreuse,

Galvanise le fils. Car le dard infernal,

Suscité par les morts de son sang qui l'implore,

Ce délire absolu issu des nuits fébriles,

Vient harceler le fils, au point de le chasser