RETOUR À L’ENTRÉE DU SITE - ESCHYLE, LE POÈTE SÉVÈRE - liste

 

 

 

 

 

 

Eschyle

 

 

 

ANTHOLOGIE TRAGIQUE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AVERTISSEMENT

     Cette traduction d'Eschyle effectuée en 1999-2000, plus que celle que j'ai donnée de Sophocle, par exemple, se veut avant tout libre et poétique. On pourra la qualifier sans doute de « belle infidèle ». Il est indiscutable qu'aujourd'hui, la rigueur du traducteur prendrait le pas sur la fantaisie de l'artiste. En 1999, le poète et traducteur faisaient part égale : ce que le traducteur aimait, le poète parfois le rejetait, et vice-versa... Sans craindre de paraître excessif, je dirais qu'alors ma démarche était quasi schizophrénique et délicieusement tourmentée...

    Pris dans le tourbillon du verbe eschyléen, j'avais tenté de faire une adaptation tout à fait personnelle d'une poésie pleine de « bruits et de fureurs ». Pourtant il m'a paru bon de la livrer telle quelle au lecteur avec toutefois quelques corrections : libre ensuite à lui de relire une traduction plus exacte et peut-être moins dérangeante...

 

 

 

 

 

SOMMAIRE

 

 

 

Les Perses

 

- Notice

- Le songe de la reine

- Le désespoir des Perses

- L'ombre de Darius

- Les lamentations de Xerxès

 

Les Sept contre Thèbes

 

- Notice

- Appel aux Dieux

- Après la mort d'Étéocle et de Polynice

- La décision d’Antigone

 

L'Orestie

 

1. Agamemnon

- Notice

- Chœur des vieillards

- L’hypocrisie

- Les imprécations de Cassandre

- Après le meurtre d’Agamemnon

 

2. Les Choéphores

- Notice

- Chœur des lamentations

- Appel à la vengeance

- Les menaces de l'oracle

- La Vengeance

- Le meurtre de Clytemnestre

 

3. Les Euménides

- Notice

- Chant des Érinyes

- Craignons la Justice !

- La défense

- Athéna fonde l’Aréopage

- Les Érinyes affolées

 

Prométhée enchaîné

 

 - Notice

- Chœur des lamentations

- L'ami des hommes

- Le crépuscule des dieux

- Colère

 

Fragments de tragédies perdues

 

La Pesée des âmes

- Les plaintes de Thétis

 

Les Héliades

- Sur Zeus

 

L'Iliade tragique

 - Achille devant le corps de Patrocle

 

Tantale

- Le destin

 

Les Phrygiens

- Que tu veuilles...

 

Les Etnéennes

- La Justice

 

Niobé

- La Mort, dieu à part

- Des dieux rancuniers

 

Les Pêcheurs

- Silène à Persée

- Un joyeux mariage

 

 

Les Perses

(472)

 

À Suse, près du palais royal

 

Parodos : les fidèles du roi parlent de l’expédition de Xerxès et sa folie.

 

Épisode 1: la reine-mère Atossa confie ses craintes au chœur. Elle leur raconte un songe de mauvais augure. Les choreutes lui conseillent de prier les Dieux. Un messager survient et annonce la défaite de Salamine et l’arrivée du roi.

 

Stasimon 1 : Condamnation de la folie de Xerxès.

 

Épisode 2 : la reine revient ; le chœur évoque l’ombre de Darius qui se met à parler pour dénoncer la folie de son fils.

 

Stasimon 2 : éloge de Darius

 

Exodos : arrivée du roi et longue lamentation.

 

 

 

 

 

 

 

Le songe de la reine

(vers 177 - 187)

 

Depuis que mon enfant est parti pour l’Ionie,

Des rêves incessants perturbent mon sommeil.

Le dernier que je fis est fort évocateur.

Écoute ! Je voyais deux femmes bien vêtues :

L’une était habillée à la mode dorienne,

L’autre à la mode perse : on n'avait jamais vu

Des femmes d'une telle allure et si soignées.

Semblable était leur rang ; l’une vivait en Grèce ;

L’autre avait pour patrie les provinces barbares.

Soudain les sœurs se disputèrent et mon fils

Voulut intervenir. Ces femmes, sur son ordre,

Tirèrent son char. Si l’une était résistante,

L’autre, fatiguée, fit tomber le véhicule.

Mon fils tomba aussi. C'est alors que son père

Survint et le plaignit. Mon fils, pris de furie

À la vue de Darius, lacéra ses habits.

Voilà la vision que j’eus dans mon sommeil.

Une fois réveillée, je nettoyai mes mains

Dans l’eau purifiée, puis je sacrifiai

Aux dieux sur leur autel. Un aigle m’apparut

À côté du foyer : je fus terrifiée !

Un faucon arriva : il attaqua l’oiseau

Et dépluma sa tête ; l’aigle s'abandonna

À son rude attaquant, ô vision affreuse !

Mon histoire est à peine écoutable, il est vrai !

Allons ! Vous le savez, si mon fils réussit,

On le vénérera. S’il est vaincu, comment

Se justifiera-t-il ? Mais s’il sauve sa vie,

        Il gardera le sceptre.

 

 

 

Le désespoir des Perses

(vers 548 - 551, 558 - 575 et 584 - 594)

 

L’Asie, cette contrée dépeuplée, a gémi !

Ils sont venus pour lui et il les a perdus...

...Matelots et soldats, les lugubres vaisseaux

Les ont tous emmenés. Ces nefs les ont perdus

Et seul notre Grand Roi s’est enfui avec peine

Vers les plaines de Thrace. Et ces hommes restés

Là-bas, hélas ! hélas ! ils ont été happés

Par la fatalité. Souffrance, élève-toi

Au ciel et retentis de ta voix de douleur !

Fais entendre partout ton infini malheur...

...Les peuples de l’Asie ne se soumettent plus

À la loi de la Perse ; il n’envoient plus au roi

Leurs tributs foisonnants ; ils ne s’inclinent plus.

Le pouvoir est vacant, le joug s'est effondré,

Les langues se délient. Le peuple désormais

        Parlera librement.

 

 

 

L'ombre de Darius

(vers 739 - 785)

 

Darius

Ah ! qu'ils ont peu tardé à se réaliser,

Ces oracles ! Et c'est mon fils qui les subit.

Je croyais que les dieux retarderaient leurs actes.

Mais quand l'homme s'acharne à courir à sa perte,

Les dieux mettent la main. La source des soucis

Est venue jusqu'à vous à cause de mon fils,

Imprudente jeunesse. Ah ! dire qu'il a tenté

De faire prisonniers les flots de l'Hellespont,

D'arrêter dans son cours le Bosphore, ce dieu !

Oui, capturant ses eaux au moyen des entraves

Forgées par le marteau, mon fils a dégagé

Un immense chemin pour son immense armée.

Il croyait surpasser, lui, un simple mortel,

La puissance des dieux et de Poséidon.

Quel délire a vaincu mon pauvre rejeton ?

Dorénavant, j'ai peur pour toutes nos richesses :

Oui, le premier venu pourra les confisquer.

 

Atossa

L'impétueux Xerxès doit cette déraison

À ses vils conseillers. Sans cesse, ils lui disaient

Que tu avais conquis par la force du glaive

Une fortune immense : et lui, pendant ce temps

Végétait dans sa chambre, exempté du courage,

Sans se préoccuper d'accroître ses richesses.

Ces propos répétés comme autant de reproches

L'incitèrent bientôt à marcher sur la Grèce.

 

Darius

Ce sont eux les auteurs de cette catastrophe

Qui restera gravée au fond de nos mémoires.

Jamais un tel fléau n'avait dévasté Suse

Depuis le temps où Zeus désigna un seul homme

Pour gouverner l'Asie, nourrice de brebis,

Jetant entre ses mains le sceptre souverain.

Médos fut le premier à diriger l'Asie.

Son fils, avec sagesse, accomplit son dessein.

Son successeur, Kyros, béni par la Fortune,

Prit le pouvoir, donnant la paix à ses sujets.

Il conquit la Lydie, ensuite la Phrygie

Avant de déferler sur toute l'Ionie,

Toujours aidé des dieux parce que raisonnable.

Le fils de Kyros fut le quatrième roi.

Après lui vint Merdis, honte de sa patrie,

Honte d'un trône antique. Artophrénès, ce brave,

Aidé par ses amis, le tua, délivrance !

Au fond de son palais. Enfin, moi, obtenant

Ce que je désirais, je reçus le pouvoir.

J'ai beaucoup guerroyé, il est vrai, mais jamais

Je n'ai conduit mon peuple à cette extrémité.

Or, Xerxès, voyez-vous, est encore immature

Et ses moindres pensées reflètent sa jeunesse.

Il n'est pas disposé à écouter ma voix.

Mes amis, disons-le, jamais à nos sujets

Les anciens rois n'avaient offert un tel désastre.

 

 

 

Les lamentations de Xerxès

 (vers 923 - 1076)

 

 Chœur

Comme ils crient ces humains nés des flancs de la terre,

Victimes de Xerxès, pourvoyeur des Enfers,

Où les morts, aujourd'hui, s'entassent lourdement !

Il faut nous lamenter sur cette armée de braves !

Quel échec pour l’Asie, puissance de la terre !

Quelle épreuve s’est abattue sur ses genoux !

 

Xerxès

C’est moi qui ai plongé mes gens dans le malheur.

Que vos paroles soient les plus sombres des plaintes

Car en ce jour le sort a joué contre moi !

 

Chœur

Des lamentations fusent pour déplorer

Ta défaite navale, ô roi ! Je plains ta race,

Ta cité, et dans mes pleurs je veux m’engloutir.

 

Xerxès

L'Ionie et ses nefs ont du côté du pire

Fait pencher la balance : ils ont semé la mort

Sur le sombre rivage et sur la sombre plaine.

 

Chœur

Va et informe-toi dans toute la contrée

Et dis-moi : où sont donc tes derniers compagnons,

Pharankadès, Pelasgon, Psammis, Dotamas,

Sousiskanès, Agabatas ? Où sont ces hommes

Qui un jour ont quitté la cité d'Ecbatane ?

 

Xerxès

Ils ne sont plus. Je les ai laissés à leur sort.

Ils ont heurté la falaise de Salamine

Quand ils furent tombés du navire tyrien.

 

Chœur

Que sont devenus Pharmoukos, Arionardos ?

Où est le prince Seuakès et Lilaios ?

Que sont devenus Masistras et Tharybis ?

Artembarès, Memphis ?

 

Xerxès

                                    Ô Destin malfaisant !

Dès qu’ils ont vu l’antique et terrible cité

D'Athènes, nos soldats se sont retrouvés là,

Palpitants sur la grève !

 

Chœur

                                      Et qu'est devenu l'homme

Qui comptait dans l'armée les Myriades, ton œil,

Ton loyal serviteur ? Horreur ! Pour la noblesse

Tout ce dénombrement est chose insupportable.

 

Xerxès

C'est une épreuve pour l'infâme que je suis,

Moi qui ai provoqué la mort de cette armée !

 

Chœur

Et que lui reste-t-il ?

 

Xerxès

                        Mon seul équipement.

 

Chœur

Oui, je vois.

 

Xerxès

    Ce petit étui.

 

Chœur

                        Répète-moi !

 

Xerxès

Ce carquois et ces traits.

 

Chœur

                                        Ah ! cela est bien peu !

 

Xerxès

Oui, nous avons perdu nos soldats valeureux.

 

Chœur

Toujours les Ioniens luttent avec vaillance.

 

Xerxès

Ils sont braves. J'ai vu un étrange spectacle.

 

Chœur

La déroute sans nom de la flotte de guerre.

 

Xerxès

Face à un tel fléau, je lacère l'habit

Que voilà ! Quels malheurs pour nous ! Mais que de joies

Données à l’ennemi !

 

Chœur

                                    Notre pouvoir s’effondre !

 

Xerxès

Par des cris, réplique à mes lamentations !

 

Chœur

Bien piètre réconfort pour notre pauvre armée.

 

Xerxès

Accompagne mon chant d’autres gémissements.

 

Chœur

Trois fois hélas ! C’est un malheur sans nom ! Je souffre.

 

Chœur

Frappe ! Frappe en cadence ! Oui, frappe ! Je le veux.

 

Chœur

Je pleure, je gémis. Hélas ! trois fois hélas !

Je veux mêler mes cris à de funèbres coups.

 

Xerxès

Déchire de ta main le voile qui te couvre.

Arrache tes cheveux pendant que tu gémis.

 

Chœur

J’arrache autant qu'il faut, j’arrache à pleines mains.

 

Xerxès

Que tes yeux soient remplis par des larmes amères.

 

Chœur

Des sanglots sur ma joue coulent en abondance.

 

Xerxès

Rentre en pleurs au palais, cortège languissant !

 

Chœur

Hélas ! Hélas ! Perse qui souffre sous nos pas.

 

Xerxès

Plaignons ceux qui sont morts au fond de leurs trirèmes.

 

Chœur

De mes lugubres cris tout le chœur t'accompagne.

 

 

Les sept contre Thèbes

(463)

 

Sur l'Agora de Thèbes

 

Prologue : Étéocle exhorte le peuple : il annonce que les Argiens assiégeant Thèbes vont attaquer dans la nuit. Un messager arrive pour annoncer que le sept chefs vont tirer au sort laquelle des sept portes sera attaquée.

 

Parodos : un chœur de femmes demande protections aux dieux.

 

Épisode 1 : Étéocle ordonne aux femmes de se taire.

 

Stasimon 1 : le chœur continue ses lamentations.

 

Épisode 2 : description par un messager des sept chefs. Étéocle dit qu'il affrontera lui-même à la septième porte son frère Polynice. Évocation par le Chœur de la malédiction des Labdacides.

 

Stasimon 2 : évocation de la faute de Laïos qui dure encore à la troisième génération.

 

Épisode 3 : le messager annonce la victoire de Thèbes mais aussi la mort d'E[É?]téocle et de Polynice.

 

Exodos : on amène le corps des deux frères : chant de deuil. Défense est faite de donner une sépulture à Polynice. Antigone annonce sa décision de passer outre.

 

 

 

 

Appel aux dieux

(vers 78 - 181)

 

Je crie ma terreur et je crie ma souffrance !

Le flot des cavaliers vient de quitter le camp,

Immense chevauchée. Voyez cette poussière

Qui s’élève, signal muet mais si réel.

Les plaines du pays sont remplies des rumeurs

Des coursiers qui s’approchent, pareil au torrent

Qui dévale du mont dans toute sa furie.

Ô grands dieux, écartez ce fléau qui nous brise  !

Les cris dépassent les murs de notre cité ;

Le peuple aux boucliers blancs est prêt à combattre.

Et c’est avec ardeur qu’il vient vers la cité.

Quelles divinités pourraient nous protéger ?

Dans vos temples si beaux, ô dieux puissants et sages,

Devant quelle statue dois-je me prosterner ?

Oui, le temps est venu d’adorer vos images.

Pourquoi gémissons-nous ? Entendez-vous le bruit

Que font les boucliers ? Ou n’entendez-vous pas ?

Moi, j’entends le fracas des lances. Que fais-tu,

Arès ? Vas-tu trahir la cité qui te fut

Longtemps hospitalière ? Ô dieu, jette ton casque !

Thèbes que tu aimais, va donc la contempler !

Dieux protecteurs, voyez ces vierges : sauvez-les

Du funeste esclavage : elles vous en supplient !

Plein de souffle guerrier s'approche l’ennemi,

Le visage cruel. Toi par qui tout s'achève,

Ô Zeus, épargne-nous ! La ville de Cadmos

Est le but des Argiens et les armes d’Arès

M'emplissent de frayeur. J'entends le bruit des freins

Sur les coursiers, j’entends sa funeste rumeur.

Les Sept présomptueux ont sorti leur épée :

Tous deux s'avancent vers l’une des sept entrées,

Celle que le destin vient de leur désigner.

Ô farouche Pallas, sauve notre patrie !

Et toi, Poséidon, oui, toi dont le trident

S'abat sur les poissons, sauve-nous du fléau !

Ô Arès, prouve-nous qu'à nous tu es lié

Par le sang. Ô Cypris, notre divine mère,