| RETOUR À L’ENTRÉE DU SITE | ALLER A LA TABLE DES MATIERES DE PROPERCE |
PROPERCE
Livre I - Livre II - Livre III
ÉLÉGIES DE PROPERCE
LIVRE IV.
ÉLÉGIE I.
LA VILLE DE ROME.
AVANT
Énée le Troyen, cette Rome, dont l'étranger admire la grandeur, était une
colline couverte de pâturages. Les troupeaux fugitifs d'Évandre ont foulé cet
espace où s'élèvent des autels consacrés à Apollon. Ces temples d'or ont
dû leur magnificence à des dieux d'argile. Alors on ne dédaignait pas une
chaumière construite sans art ; Jupiter tonnait du haut de la roche Tarpéienne
encore déserte, et nos génisses paissaient sur les bords du Tibre, comme aux
bords d'un fleuve étranger.
Quand Romulus se fondait une demeure aux rives du Tibre, le foyer d'une humble
cabane était presque tout son empire. Ce sénat, qui brille aujourd'hui sous la
pourpre et dans les palais, était composé d'hommes aux vêtements grossiers et
aux coeurs rustiques. Le son de la trompe convoquait aux assemblées ces anciens
Romains : c'étaient cent pâtres réunis souvent dans une prairie. Des
draperies ondoyantes ne flottaient point au cintre des théâtres, et la scène
n'exhalait pas les plus doux parfums. Personne ne cherchait alors des divinités
étrangères. Une pieuse terreur enchaînait le peuple au sacrifice antique.
Chaque année, on célébrait par un feu de paille ces fêtes de Palès, qui
terminent aujourd'hui nos lustres par la mutilation d'un coursier généreux.
Vesta, aimait alors à voir traîner sa modeste statue par des ânes couronnés
de fleurs ; des boeufs chétifs conduisaient nos vases sacrés de vil prix ; on
immolait, dans un étroit carrefour, un porc engraissé; le berger offrait les
entrailles d'une brebis au son du chalumeau ; le laboureur, couvert de peaux,
agitait dans l'air ses lanières velues, et telle fut l'origine de ces
Lupercales licencieuses, que célèbre la famille des Fabius. Alors un soldat
novice ne rayonnait point sous l'acier homicide, mais on combattait nu avec des
bâtons durcis au feu. Lucumon fut le premier à couvrir sa tête d'un casque,
à rassembler au camp les guerriers, tandis que Tatius cherchait dans les
troupeaux sa force et son opulence.
Romulus, Lucumon, Tatius, tels sont les chefs que Rome a reconnus pour ses
fondateurs ; et, avec ces hommes antiques, Romulus a promené en triomphe ses
quatre chevaux blancs. Rome alors voyait loin d'elle le faubourg de Boville ;
elle redoutait la puissance des Gabiens, qui n'existent plus ; elle tremblait au
nom d'Albe, ainsi appelée d'une laie blanche, et qui partageait la route
autrefois si longue jusqu'à Fidènes. Aujourd'hui, les descendants de Romulus
n'ont conservé de leurs pères que le nom ; ils rougissent que leur fondateur
ait eu jadis une louve pour nourrice.
Heureuse Ilion ! était-il pour tes dieux fugitifs un plus bel asile, une route
sous de meilleurs auspices pour le vaisseau d'Énée ? Lorsque Anchise tremblant
se courbait sur les épaules de son fils , et que les flammes respectaient tant
de piété, mille présages annonçaient avec vérité que ces guerriers, vomis
des flancs entr'ouverts du cheval de bois, ne sauraient te nuire. Avec tes
dieux, l'Italie reçut encore le dévouement de Decius, l'inflexibilité de
Brutus, et ces armes victorieuses, que Vénus elle-même apportait pour son
Auguste, ces armes, la gloire de Troie renaissante ! O Iule, quelle terre
fortunée adopta tes pénates, s'il est vrai que l'antre prophétique de
l'antique Sibylle ait accordé à Romulus de pouvoir expier le meurtre de son
frère ; s'il est vrai que Cassandre, dont les prédictions contre le vieux
Priam ne trouvèrent qu'une foi tardive, fut cependant inspirée des dieux,
quand elle s'écriait : Grecs, emmenez le cheval qui vous donne une victoire
funeste. Ilion vivra, et Jupiter fournira à ses cendres des armes nouvelles.
O louve de Mars, nourrice vraiment digne de notre empire, comme elle a grandi,
cette ville à qui tu donnas ton lait !
Mais quoi ? je veux dans mon pieux enthousiasme chanter les merveilles de Rome ?
Hélas ! que ma voix est faible pour tant de grandeur ! Cependant quelques sons
chétifs qui s'écoulent de ma poitrine, je les voue entièrement à la gloire
de mon pays. Qu'Ennius couronne ses chefs-d'oeuvre d'une branche de laurier :
pour moi, je ne réclame de Bacchus que quelques feuilles de lierre, afin que
l'Ombrie s'enorgueillisse de mes écrits, et qu'elle soit fière du Callimaque
romain. Oui, quand on verra ses villes qui s'élèvent du fond des vallées,
qu'on les honore pour mon génie ! Et toi, Rome, favorise des chants qui
t'immortalisent. Applaudissez, Romains ; et que j'entende sur ma tête, comme un
augure non moins heureux, le chant propice des oiseaux. Je chanterai la religion
de Rome, ses fêtes et ses vieux édifices. Voilà sur quelle route mes
coursiers vont se couvrir de sueur.
HORUS. Où cours-tu, imprudent Properce ? quels faits oses-tu raconter ? ce ne
sont pas là les destins que te firent les Parques. Poète de la plaintive
élégie, Apollon désavoue tes vers, et ta muse les inspire à regret.
Écoute-moi : car j'ai de sûrs garants de mes paroles, et je me flatte de
savoir reconnaître les astres sur la sphère d'airain. Horus est mon nom ; fils
du Babylonien Horops, qui compte parmi ses ancêtres Archytas et Conon, je
prends à témoin les dieux que je n'ai point dégénéré de ma famille, et que
la vérité tient le premier rang dans mes écrits.
PROP. Ton art aujourd'hui rend tout vénal, jusqu'aux dieux ; Jupiter même le
cède à l'or...
HOR. Je dirai le Zodiaque et sa course oblique, l'heureuse constellation de
Jupiter, le redoutable Mars, la pernicieuse influence de Saturne sur tout ce qui
a vie, ce qu'annoncent les Poissons, ou le Lion brûlant, ou le Capricorne qui
se baigne dans les flots de l'Hespérie, ou...
PROP. Je dirai : Tu tomberas, superbe Ilion : mais Rome, un jour, sortira de tes
cendres. Laisse-moi chanter de nombreux triomphes et sur terre et sur mer.
HOR. Lorsqu'Arria envoyait aux combats ses deux fils qu'elle avait armés
malgré la défense des dieux, je lui prédis qu'ils ne reverraient jamais leurs
pénates, et les tombeaux de Lupercus et de Gallus attestent la vérité de
l'oracle. Lupercus veut garantir son coursier d'une nouvelle blessure, et il
tombe avec lui, parce qu'il s'est oublié lui-même. Gallus défend au milieu du
camp les drapeaux confiés à sa garde, et il succombe au pied de l'aigle
sanglante. Couple malheureux, victimes du destin et de l'avarice d'une mère,
j'ai vu, hélas ! avec regret l'événement justifier mes paroles. De même,
lorsque Lucine prolongeait les douleurs de Cinara, et retenait au sein de
l'infortunée un pénible fardeau, je lui conseillai un voeu qui pût fléchir
la déesse, et sa prompte délivrance fut le triomphe de mon art.
Ni l'oracle d'Ammon au milieu des sables de la Libye, ni la fibre qui dévoile
les secrets des dieux, ni l'aruspice qui interprète avec tant d'art le vol de
la corneille, ni l'ombre qu'un pouvoir magique évoque du tombeau, ne saurait
opérer de telles merveilles. Il faut, pour cela, étudier les aspects du ciel,
suivre le cours des astres, et prêter l'oreille au langage mystérieux des cinq
zones. Calchas sera pour moi une autorité imposante, lui qui détacha la flotte
des Grecs des paisibles rochers de l'Aulide.
PROP. Oui ; mais ce même Calchas plongea son glaive au sein de la fille
d'Agamemnon, et la voile se déploya sanglante ; et cependant les Grecs ne
revinrent pas. Retiens tes pleurs, malgré ta chute, Ilion ; jette les yeux sur
les rivages d'Eubée. Nauplius fait briller dans la nuit des feux vengeurs, et
les débris de la Grèce flottent écrasés sous tes dépouilles. Fils
d'Oïlée, use maintenant de ta victoire ; ose brûler pour Cassandre, et
arrache cette princesse à la statue de Minerve, qu'elle embrasse.
HOR. Abandonnons l'histoire, et parcourons dans les astres tes propres destins :
ce sera pour toi une source de nouvelles larmes.
Si je ne suis un imposteur qui ignore jusqu'à ta patrie, l'antique Ombrie t'a
vu naître de parents connus dans cette vallée où la ville de Mévanie
s'enveloppe de vapeurs brumeuses, où le soleil d'été attiédit les eaux du
lac Omber. Là , s'élèvent sur le penchant de la colline ces murs qui devront
à ton génie leur gloire la plus célèbre. La mort de ton père, dont tu
recueillis les cendres, hélas ! avant le temps, te réduisit à un mince
héritage, et les taureaux nombreux, qui labouraient tes fertiles domaines,
furent enlevés avec eux par d'odieux ravisseurs. Bientôt, lorsque ta mère eut
détaché de ton sein la bulle d'or de l'enfance, pour te revêtir, devant ses
dieux pénates, de la toge d'adolescence et de liberté, Apollon te dicta ses
premières leçons, et t'ordonna de fuir la bruyante éloquence du Forum.
Livre-toi donc à la séduisante élégie : voilà ta bannière, sous laquelle
une foule nombreuse viendra se ranger. En t'enrôlant sous les drapeaux du
plaisir et de Vénus, tu seras pour les amours un ennemi qui servira à leur
gloire. Une seule femme brisera toutes ces palmes brillantes, récompenses de
longs travaux. Tes efforts pour rompre le hameçon trop bien fixé à ta gorge,
ne serviront qu'à enfoncer davantage la pointe acérée. Ses caprices seront
l'unique mesure de ton sommeil et de tes veilles, et il ne tombera pas de tes
yeux une larme qui ne soit son ouvrage. Mille sentinelles, mille verrous ne te
répondront pas de sa fidélité : quand une femme veut tromper, il lui suffit
d'une fente légère.
Maintenant, Properce, que ton vaisseau lutte au milieu de l'Océan, que tu te
précipites sans armes à travers les combats, ou que la terre ébranlée
entr'ouvre sous tes pieds ses profondes entrailles, redoute par-dessus tout
l'influence sinistre du Cancer.
ÉLÉGIE II.
LE DIEU VERTUMNE.
POURQUOI
s'étonner que je réunisse dans un même corps tant de formes diverses? Je suis
Vertumne, et voici mes attributs antiques.
Toscan de pays et d'origine, je me félicite encore d'avoir quitté, au milieu
des combats, Volsinium, ma patrie. J'aime ce peuple romain. Je n'ambitionne
point un temple magnifique ; je suis content d'apercevoir au moins le Forum. Le
Tibre coupait jadis cette enceinte, et longtemps on y entendit le bruit des
rames qui sillonnaient les flots : mais quand le fleuve eut fait, eu faveur de
son peuple, un détour aussi grand, on m'appela Vertumne pour en éterniser la
mémoire.
Peut-être mon nom vient-il encore, aussi bien qui. mes fêtes, de ce que
l'année sur son déclin m'offrit toujours les prémices de ses fruits. C'est
pour moi que le premier raisin jaunit sur sa grappe rougeâtre, que l'épi
gonfle d'un suc laiteux ses barbes fécondes, que la cerise, que la prune
d'automne prodigue ses trésors, que la mûre se colore par un beau jour
d'été. Quand la greffe a forcé la pomme de mûrir sur la tige du poirier, le
cultivateur m'offre la couronne de fruits qui m'était promise.
Mais loin de vous, Romains, ces bruits menteurs qui me nuisent ! le nom de
Vertumne a une autre origine. Écoutez : vous en pouvez croire à la parole d'un
dieu.
Ma nature se plie également à toutes les formes : choisissez, et je plairai
toujours. Sous la pourpre et la soie, je serai fillette au gracieux maintien ;
sous la toge, qui me refuserait le nom d'homme ?Une faux à la main, une
couronne de foin sur la tête, et l'on jurerait que je viens de faucher dans la
plaine. Autrefois j'ai porté les armes et je me souviens qu'on vantait ma
tournure ; mais sous le poids d'une corbeille de grains, j'étais un
moissonneur. Je suis sobre au barreau; mais couronnez-moi de fleurs, et vous
diriez que les vapeurs du vin ont égaré ma tête. Une mitre phrygienne me
donne tous les traits de Bacchus ; une lyre, le maintien d'Apollon. Tantôt,
chasseur ou Faune, je porte mes rets, ou je tends avec mes gluaux des pièges à
la famille ailée ; tantôt je ressemble à l'homme qui conduit un char dans la
carrière, ou qui s'élance légèrement d'un coursier sur un autre. Qu'on me
donne une ligne, et je prendrai mille poissons ; une simple tunique, mais propre
et traînante, et j'ai la démarche d'un marchand ; une houlette ou une
corbeille de roses, et l'on me prendrait pour un berger qui parcourt les
plaines. Dirai-je encore, ce qui fait ma principale gloire, que je tiens dans
mes mains les plus beaux fruits de nos vergers ? Le concombre verdâtre, la
courge aux flancs arrondis, le chou que retient un jonc léger, sont mes
attributs ordinaires, et jamais une fleur ne s'ouvre dans la prairie sans venir
bientôt se faner sur mon front, dont elle relève les grâces. Cette facilité
unique à changer de figure, m'a mérité surtout le nom de Vertumne dans la
langue de ma patrie.
Et toi, Rome, tu as montré ta reconnaissance pour mes Toscans, qui donnent leur
nom aujourd'hui encore à l'un de tes quartiers, lorsque Lucumon t'apporta le
secours de ses armes, et brisa l'impétueuse fureur de Tatius. Alors j'ai vu tes
ennemis rompus abandonner des traits impuissants, et les Sabins chercher dans
une fuite honteuse leur salut. O Jupiter, je t'en conjure, que la toge romaine
flotte seule à jamais devant mes yeux.
Six lignes de plus, Romains qui m'écoutez, et je vous laisse à vos affaires,
et je ne vous retiens plus par mes discours. « Avant Numa, j'étais un tronc
d'érable, dégrossi à la hâte à coups de serpe, dieu pauvre au milieu d'une
ville qui m'était chère. Mais toi, Mamurius, dont l'art reproduisit mes traits
et leur fait exprimer docilement tant de personnages, que la terre où tu
reposes soit légère à tes mains habiles ? Ton unique chef-d'oeuvre te mérite
une gloire immortelle. »
ÉLÉGIE III.
ARÉTHUSE A LYCOTAS.
CETTE
lettre, Aréthuse l'écrit à son cher Lycotas, si Lycotas est encore à moi
après de si longues absences. S'il trouve, en me lisant, quelques caractères
effacés, mes larmes seules en seront cause ; et si quelques traits incertains
échappent à sa vue, c'est qu'ils furent tracés d'une main défaillante.
Naguère Bactres t'a vu pour la seconde fois en Orient ; tu as parcouru et le
pays des Sères à la cavalerie redoutable, et les climats glacés des Gètes,
et les Bretons aux chars peints de mille couleurs, et les Indiens au teint
brûlé par tous les feux du soleil. Est-ce là le devoir d'un époux ? sont-ce
là ces nuits tant promises, lorsque je cédai, vaincue par tes instances, à
l'ivresse d'un premier amour ? Le flambeau, qui brûlait devant moi comme un
présage, s'alluma sans doute aux feux lugubres d'un bûcher ; je fus arrosée
de l'eau du Styx ; de funestes bandelettes entourèrent ma tête, et l'hymen ne
présida point à nos serments. Hélas ! mes vaines offrandes restent suspendues
à tous les temples, et voici le quatrième habit que je tisse pour les camps
que tu chéris. Qu'il périsse, celui qui le premier éleva des retranchements
avec la dépouille innocente des forêts, celui qui changea d'affreux ossements
en trompettes funestes ! Il méritait mieux qu'Ocnus de tordre sans cesse la
corde qui fait son supplice, et de fournir à l'âne qui la dévore un aliment
éternel.
Cher époux, dis-moi si la cuirasse ne blesse pas tes membres délicats , si la
lance pesante n'a pas meurtri tes faibles mains ! Puissé-je, au moins, n'avoir
à déplorer que ces maux, et que jamais une autre femme n'imprime sur ton sein
d'amoureuses morsures ! On dit que ton visage a perdu son embonpoint et sa
fraîcheur : que ce soit, grands dieux ! les tristes suites des regrets et de
l'absence ! Pour moi, dès que l'étoile du soir me ramène des nuits amères,
je couvre de baisers les armes que tu as pu laisser à leur oubli ; je me plains
de ne pouvoir garder un simple drap sur ma couche brûlante, d'entendre si tard
l'oiseau du matin chanter le réveil du jour. Pendant les nuits d'hiver, tantôt
je travaille à tes habits de guerre et je charge mes fuseaux de la pourpre de
Tyr ; tantôt je cherche les climats où coule l'Araxe, que tu vas dompter, et
les déserts arides que franchit la cavalerie du Parthe ; j'étudie sur la toile
la place qu'un dieu sage assigna aux différents mondes, les pays que le froid
enchaîne ou qu'un soleil ardent réduit en poudre, les vents qui dirigent
heureusement vers l'Italie la course des navires. Ma soeur est seule assise
auprès de moi, et ma nourrice, pâle d'inquiétude, me jure eu vain que les
orages ont empêché seuls ton retour.
Heureuse Hippolyte ! tu couvrais ton sein d'armes pesantes et ton front délicat
d'un bouclier farouche. Oh ! si les dames romaines pouvaient aussi paraître
dans les camps ! je serais la compagne fidèle de tes guerres, et les monts de
la Scythie ne m'arrêteraient pas, alors même que l'Africus attache en glaçons
l'eau que le froid condense. L'amour est une passion vive, mais surtout quand on
brûle d'un feu légitime : car Vénus elle-même l'entretient et l'anime de son
soufflé divin.
Que m'importe de briller sous la pourpre ou d'orner mes mains des pierres les
plus précieuses ? Tout est muet, tout est sourd à mes plaintes. L'usage me
fait à peine ouvrir de temps en temps ma porte à une amie. Tout mon plaisir,
c'est d'écouter les aboiements plaintifs de Glaucis, qui occupe ta place sur ma
couche. Je couvre de fleurs les autels ; je cache sous la verveine nos dieux
Lares, et l'encens pétille dans les foyers antiques. Que le hibou gémisse sur
quelque toit voisin, ou que ma lampe, par son pétillement propice, m'annonce le
bonheur, un agneau d'un an doit tomber aussitôt devant l'autel ; et le prêtre
avide se prépare au nouveau sacrifice.
Ah ! je t'en conjure, pour monter le premier sur les remparts de Bactres, ou
pour enlever à quelque chef indien le lin parfumé dont il se couvre, garde-toi
d'affronter le plomb mortel que la fronde sème au loin dans ses tourbillons, ou
la flèche que le Parthe fait siffler dans sa fuite trompeuse. Vainqueur de ces
peuples lointains, viens suivre, la lance en main, le char triomphateur, et
surtout conserve pure la foi que tu m'as jurée : car voilà le seul prix auquel
je désire ton retour. Je suspendrai auprès de la porte Capène tes armes, que
j'ai promises au dieu de la guerre, et j'écrirai : «Une femme reconnaissante
pour son mari sauvé.»
ÉLÉGIE IV.
TARPEIA.
JE
dirai les bois du Capitole, le déshonneur et le tombeau de Tarpéia, et la
prise de ces lieux, où résidait l'antique majesté de Jupiter.
Une forêt épaisse environnait une grotte que le lierre tapissait, et une
source naissante murmurait au milieu des arbres. C'était la demeure d'un
Silvain. Plus d'une fois, la flûte harmonieuse du berger y conduisit, au milieu
du jour, ses troupeaux altérés : mais alors Tatius avait environné la source
d'un retranchement solide, et la terre, amoncelée de toutes parts, protégeait
ses guerriers fidèles. Oh ! que Rome était faible, quand la trompette des
Sabins ébranlait de ses lourds accents les rochers du Capitole, quand leur
lance brillait dans ce Forum auguste, où l'univers conquis vient aujourd'hui
recevoir des lois ! Nos remparts, c'était la montagne elle-même ; ces lieux
où s'élève le palais du sénat, c'était une source à la-quelle se
désaltérait le belliqueux coursier. Tarpéia, la tête courbée sous une urne
d'argile, y puisait aussi l'eau du sacrifice. Que n'a -t-elle eu, grands dieux !
plusieurs morts à souffrir, cette femme coupable, qui voulut trahir les feux
éternels de Vesta ! Elle vit, un jour, Tatius s'exercer dans la plaine
poudreuse, et couronner de ses armes brillantes les feux de son cimier. La
beauté du roi et de ses armes la frappe, elle oublie tout, et l'urne échappe
de ses mains. Souvent elle accusa d'un triste présage l'astre innocent de la
nuit, et, pour le détourner, elle voulut répandre sur sa tête l'eau du fleuve
; souvent aussi elle offrit aux nymphes le lis argenté, pour que la lance
romaine ne défigurât pas le beau Tatius ; et lorsqu'aux premiers feux de la
nuit elle remontait au Capitole, les bras déchirés par les buissons qui
hérissent le sentier, elle s'assit au haut de la montagne, et pleura en ces
mots un amour criminel, que Jupiter eût dû punir de son temple voisin : Feux
des Sabins, dit-elle, tentes des guerriers de Tatius, armes brillantes qui avez
tant de charmes à mes yeux, oh ! que ne suis-je captive au milieu de leurs
foyers ! là, du moins, je pourrais contempler les traits de mon Tatius. Et
vous, montagnes sur lesquelles Rome fut fondée ; et toi, Vesta, qui rougis de
ma honte , je vous maudis ! Bientôt, le généreux coursier, dont il caresse
souvent l'ondoyante crinière, va emporter au loin mes amours. Pourquoi
s'étonner encore que Scylla ait dérobé à son père le cheveu fatal, et que
les dieux attachent à ses flancs une meute farouche ? Pourquoi s'étonner
qu'Ariadne ait trahi son frère même, en ouvrant à Thésée les tortueux
détours du Labyrinthe ? De quel opprobre ne vais-je pas couvrir, à mon tour,
les vierges romaines, moi prêtresse indigne et criminelle du foyer de Vesta ?
Mais, du moins, si l'on trouve éteints les feux sacrés, qu'on me pardonne mon
crime : c'est que l'autel fut baigné de mes pleurs.
Demain, si j'en crois un bruit sourd, on se battra dans Rome. Cher Tatius,
occupe cette montagne humide et couverte de ronces. La route est glissante et
perfide, car souvent elle cache une eau dormante sous un sentier trompeur. Oh !
si je connaissais les enchantements de l'art magique, comme ma langue secourrait
aussi le héros que j'aime ! Que la pourpre te sied mieux qu'à ce Romulus, qui
suça, loin des caresses de sa mère, les sauvages mamelles d'une louve cruelle
! Que je partage ta couche comme amante ou comme reine : car Rome, que je
trahis, n'est point une dot à dédaigner ; ou du moins, ne laisse pas impuni
l'enlèvement des Sabines ; mais exerce, en me ravissant, des représailles trop
justes. Je puis ramener la paix au milieu des combats. Venez, jeunes épouses,
venez jurer l'alliance sur l'autel qui recevra nos serments ; que l'hymen
entonne ses cantiques; que la trompette cesse des chants guerriers : oui, mon
union avec Tatius adoucira tous les ressentiments.
Mais déjà la trompette a sonné la quatrième veille et l'approche du jour ;
déjà l'étoile s'incline et tombe dans les flots : j'appellerai le sommeil, et
qu'un doux songe ramène devant mes yeux et à ma pensée ton image chérie.
Elle dit, et abandonne ses sens à un repos agité, sans penser, hélas ! qu'un
feu nouveau dévore ses veines : car Vesta, qui veille sur les cendres d'Ilion,
entretient néanmoins une ardeur coupable et allume un violent incendie au coeur
de la prêtresse. Soudain Tarpéia s'élance, comme l'Amazone au sein nu
lorsqu'elle devance les flots impétueux du Thermodon.
On célébrait à Rome la fête que nos aïeux consacrèrent à Pales, et le
jour qui vit le premier nos remparts naissants. Les bergers passaient dans les
festins et les jeux cet anniversaire. On voyait les tables somptueusement
chargées de mets rustiques, et une foule ivre de joie et de vin franchir çà
et là d'un pied poudreux quelques bottes de paille enflammées. Romulus avait
accordé le repos à tous les guerriers, et la trompette ne troublait point le
silence du camp romain. Tarpéia croit l'instant propice ; elle vole à Tatius,
le lie par un serment, et l'accompagne pour accomplir les siens.
La montagne était difficile à franchir; mais la fête en ouvre l'accès, et
Tarpéia égorge sans retard les chiens dont elle redoute la vigilance. Tout
paraissait plongé dans le sommeil ; Jupiter seul veillait pour punir une telle
perfidie. Déjà elle a livré Rome endormie, en livrant la porte qui fut
confiée à sa garde, et elle demande à Tatius de fixer à son gré le jour qui
doit éclairer son hymen. Mais l'ennemi des Romains ne veut point couronner une
trahison si noire : « Viens, dit-il, monte sur le trône où je règne; » et
aussitôt les guerriers sabins accablent l'infortunée du poids de leurs armes,
seule dot que méritât son infamie.
Malheureux Tarpéius ! le Capitole a porté ton nom. Ce fut une triste
consolation du coup affreux qui te frappa.
ÉLÉGIE V.
LA CORRUPTRICE ACANTHIS.
CORRUPTRICE
infâme ! que la terre couvre de ronces ton affreux tombeau ; que ton ombre,
dévorée par la soif, éprouve le supplice que tu redoutes ; que les Mânes ne
veillent point sur tes restes, et que Cerbère, vengeur de tes crimes,
épouvante de ses aboiements faméliques tes membres impurs ! Tu aurais su plier
aux lois de Vénus le farouche Hippolyte ; fléau continuel de l'union la plus
vive, tu aurais forcé Pénélope elle-même à oublier son Ulysse et à céder
aux désirs effrénés d'Antinoüs. Ordonne, et l'aimant n'attirera plus le fer,
et l'oiseau déchirera lui-même son propre nid. Qu'Acanthis ait mêlé dans une
fosse les herbes des tombeaux, et soudain un torrent ravagerait tout dans la
campagne. Par son art audacieux, elle dirige à son gré la lune, et rôde
pendant la nuit sous la forme d'un loup funeste ; par ses intrigues, elle
pourrait aveugler le plus vigilant des époux. C'est pour ma perte qu'elle a
déchiré de ses ongles la tête d'une corneille, consulté le vol de la
chouette, et recueilli la liqueur que distille une jument quand elle est pleine.
Couvrant de belles paroles ses desseins pervers, elle enflammait un jeune coeur
par ses insinuations perfides, et elle frayait à l'innocence la route difficile
du vice. « Doroxanium, disait-elle, si tu veux les trésors que recèlent les
rivages d'Orient, ou la précieuse coquille dont s'enorgueillit la mer de Tyr ;
si tu désires les tissus de Cos, patrie d'Eurypyle, ou la tapisserie antique
qui décorait les palais d'Anale, ou les raretés célèbres que nous envoie
Thèbes aux cent portes, ou les vases magnifiques que le Parthe prépare ;
dédaigne la constance, méprise les dieux, triomphe par le parjure, et brise
les lois d'une sotte pudeur. Feindre un mari, te fera rechercher davantage.
Diffère, sous mille prétextes, la nuit qu'on sollicite, et l'amour n'en sera
que plus vif et plus empressé.
Si un amant a dérangé ta chevelure dans son utile colère, fais-lui acheter la
paix à force de présents. Quand il aura enfin payé au poids de l'or la
promesse du bonheur, prétexte encore les fêtes d'Isis et la chasteté qu'elles
réclament.
Qu'Iole te rappelle les ides d'avril, qu'Amyclée rebatte à ses oreilles les
ides de mars, comme le jour heureux qui t'a vue naître.
Ton amant est-il à tes genoux ? écris un rien sur ta toilette, et si ta ruse
le fait trembler, il est à toi. Mais que ton cou lui offre toujours la nouvelle
empreinte de quelque baiser, qu'il attribuera sans doute à une lutte
voluptueuse. Surtout n'imite point la bassesse de Médée, qui dépose un juste
orgueil pour suivre et supplier la première l'ingrat Jason ; préfère plutôt
Thaïs, cette courtisane adroite et intéressée, qui trompe, dans Ménandre,
jusqu'aux valets les plus fripons.
Adopte les moeurs de ton amant. S'il chante, imite-le, partage son ivresse, et
marie à sa voix tes accents.
Que ton portier veille pour le prodigue ; mais quand un amant frappe les mains
vides, qu'il dorme sans rien entendre sous de fidèles verrous. Ne rejette ni le
soldat grossier qui n'est point fait pour l'amour, ni le matelot aux mains
endurcies, s'ils t'apportent de l'or ; ni l'esclave étranger, qui a vu, au
milieu du Forum, un écriteau pendre sur sa poitrine, et la craie qui couvrait
ses pieds appeler autour de lui les acheteurs. Ne regarde que l'or et jamais la
main qui le donne. Que te serviront des vers ? Ce sont paroles inutiles ; et si
un amant t'offre ses chants sans y joindre des présents plus solides, reste
sourde aux accords d'une lyre que l'argent ne rehausse pas.
Profite de ta jeunesse, de ta fraîcheur, des belles années qu'épargnent les
rides , et crains que le lendemain n'efface déjà quelque chose à ta beauté.
J'ai vu la rose de Pestum, qui promettait encore de longs parfums, se flétrir
au souffle du Notus en une matinée. Acanthis corrompait ainsi le coeur de ma
Cynthie, lorsque déjà l'on pouvait compter ses os à travers sa peau
décharnée. Aujourd'hui, Vénus mon unique reine, reçois en actions de grâces
sur ton autel le sacrifice d'une tendre colombe. J'ai vu une toux opiniâtre
gonfler le cou ridé d'Acanthis, le sang et la bile souiller tour-à-tour ses
dents cariées, et son âme impure s'exhaler du grabat héréditaire, tandis que
le foyer étroit et glacé en frémissait d'horreur. Sa pompe funèbre, ce fut
les bandelettes qui attachaient quelques cheveux rares et ignorés, un vieux
bonnet décoloré par les ans et la poussière, et cette chienne, trop vigilante
pour mon malheur, quand j'essayais de soulever furtivement un odieux verrou.
Donnez pour tombeau à l'infâme une amphore vieille et fêlée, et qu'un
figuier sauvage pèse sur sa triste dépouille. Vous qui aimez, n'épargnez
point les pierres à son tombeau, ni les malédictions à ses cendres.
ÉLÉGIE VI.
APOLLON, PROTECTEUR D'ACTIUM.
LE
poète commence ses chants : peuples , écoutez les chants du poète, et qu'une
génisse tombe devant l'autel que je célèbre. La muse romaine va disputer à
Philétas sa couronne, et l'urne sacrée va épancher les mêmes flots que
Callimaque. Donnez-moi les parfums les plus suaves et l'encens agréable aux
dieux ; que la bandelette de laine entoure d'un triple circuit le foyer ;
répandez sur moi une eau pure, et que ma flûte d'ivoire fasse retentir le
nouveau temple des sons majestueux de la Phrygie. Loin d'ici, mortels coupables
; portez vos crimes sous d'autres cieux : le chaste laurier qui me couronne
m'aplanit une nouvelle carrière. Muse, célébrons le temple d'Apollon Palatin.
Cette entreprise, Calliope, est digne de tes faveurs. C'est à la gloire de
César que mes vers vont couler ; Jupiter, écoute aussi mes chants, puisqu'ils
ont pour objet le divin César.
En s'éloignant des ports d' Actium vers les rivages des Athamanes, et en fuyant
le golfe où s'apaisent les murmures de la mer Ionienne, on trouve d'autres
flots, monuments éternels des victoires d'Auguste, que le matelot parcourt
librement, sans travail et sans crainte. Là se rassemblèrent toutes les forces
du monde, et la mer fut couverte d'une forêt de vaisseaux ; mais tous ne
voguaient pas sous les mêmes auspices. C'était, d'un côté, une flotte déjà
proscrite par Romulus, et des armes qui obéissaient honteusement aux ordres
d'une femme ; de l'autre, le vaisseau d'Auguste, dont le souffle même de
Jupiter protecteur enflait toutes les voiles, et des drapeaux qui savaient
vaincre depuis longtemps pour la patrie.
Déjà les deux armées s'étaient formées chacune en demi-cercle, et l'onde
mobile réfléchissait l'éclat des armes, lorsqu'Apollon quittant Délos, qu'il
avait arrachée au courroux des autans et rendue immobile par sa puissance,
s'arrêta sur la poupe d'Auguste : soudain une vive lumière fit jaillir au loin
ses rayons obliques et trois fois brisés. Le dieu ne laissait point sa
chevelure errer sur ses épaules, et ne tirait point de sa lyre d'ivoire des
sons efféminés ; mais il avait ce regard qui fit trembler Agamemnon, quand ses
flèches divines couvraient d'avides bûchers le camp des Grecs, et le même
courroux que lorsqu'il brisa les terribles anneaux du serpent Python, l'effroi
du Parnasse et des Muses. « O toi, dit-il, dernier rejeton d'Albe et sauveur du
monde, héros plus grand qu'Hector et que tous tes aïeux, triomphe sur mer,
Auguste ; car la terre est à toi. J'épuiserai en ta faveur les flèches
rapides qui chargent mes épaules. Va, délivre de toute crainte ta patrie qui
se repose sur ton courage, et qui a confié à ton navire ses voeux et le
bonheur public. Si tu ne la protèges, Romulus, sur le Palatin, aurait donc mal
auguré de sa grandeur ? Quelle honte pour les flottes romaines ! Tu gouvernes,
et la mer fléchit encore sous l'audace et les vaisseaux d'une reine ! Ne te
laisse point effrayer par les cent voiles que sa flotte déploie, ou par les
Centaures menaçants qui surmontent ses poupes : bientôt tu n'y verras qu'une
vaine peinture et des poutres sans consistance, que la mer ne porte qu'à
regret. La seule justice d'une cause élève ou brise l'énergie du soldat ; la
honte lui fait tomber les armes des mains, quand il combat pour une cause
injuste. Mais voici l'instant favorable ; avance avec confiance : moi-même j'ai
préparé tes lauriers, et je conduirai ta flotte à la victoire. » Il dit, et
sa main épuise les flèches de son carquois : Auguste avance à son tour, et
ses armes ont achevé la défaite. Rome triomphe sous les auspices d'Apollon ;
la reine du Nil est punie ; les flots ioniens se jouent de son sceptre brisé ;
César admire le héros du haut des cieux.
« Je reconnais mon fils, s'écrie-t-il, à ces marques glorieuses ; » et
Triton sonne la victoire, et toutes les Néréides applaudissent à l'envi nos
aigles triomphantes. Cependant Cléopâtre, tremblante et fugitive, regagne le
Nil sur un frêle esquif. Elle ne mourra point à l'ordre du vainqueur, et les
dieux ont bien fait : car eût-il donc été si glorieux de conduire une femme
au Capitole sur les traces du fier Jugurtha ? Mais sa défaite a mérité des
temples et le surnom d'Actius à Apollon, qui d'une seule de ses flèches avait
submergé dix navires.
J'ai assez chanté les combats. Phébus victorieux redemande sa lyre et
dépouille ses armes pour une danse légère. Eh bien , qu'on dresse le festin
sous le délicieux ombrage du bois sacré ; que la rose couronne mon front de
ses caresses ; qu'on me verse le vin généreux des coteaux de Falerne, et que
trois fois on répande sur ma chevelure les parfums de la Cilicie. L'ivresse
ranime la verve du poète, et Bacchus féconde toujours le génie d'Apollon. Que
lui-même chante alors les Sicambres asservis dans leurs marais, et l'Égypte et
l'Éthiopie soumises, et le Parthe, qui avoue trop tard sa faiblesse, en nous
rendant nos drapeaux avant de nous livrer les siens, et les peuples d'Orient
qu'épargnerait Auguste, pour laisser à ses fils la gloire de leur conquête.
Réjouis-toi, Crassus, s'il te reste quelque sentiment au milieu des sables
brûlants où tu reposes : l'Euphrate nous ouvre aujourd'hui un chemin libre
jusqu'à tes restes.
La nuit s'écoulera ainsi tout entière, la lyre ou la coupe à la main,
jusqu'à ce que le Falerne réfléchisse les rayons du jour.
ÉLÉGIE VII.
L'OMBRE DE CYNTHIE.
LES
mânes sont plus qu'une chimère, et tout ne meurt pas avec nous : il est une
ombre qui se dégage du bûcher et qui en triomphe.
Je me rappelais dans un sommeil agité les tristes funérailles de Cynthie, et
je gémissais sur le lit glacé où j'ai régné auprès d'elle, lorsque je vis
s'incliner sur ma couche l'amante naguère inhumée sur la route de Tivoli,
auprès de l'Anio qui murmure. Elle avait encore les mêmes yeux, la même
chevelure que sur le lit funèbre : mais ses vêtements étaient brûlés ; la
flamme avait dévoré l'anneau qui parait ses doigts, et l'onde infernale avait
terni déjà ses lèvres décolorées. A sa voix, à son courroux, j'ai cru la
voir revivre, lorsqu'elle frappa, en les joignant, ses mains et ses doigts
décharnés. Perfide, me dit-elle, toi dont nulle autre ne doit espérer plus de
constance, faut-il que le sommeil ait déjà sur tes yeux quelque pouvoir ?
As-tu oublié déjà et les veilles de Subure, et tant d'amoureux larcins, et
cette fenêtre qui fut tant de nuits complice de nos ruses ? Que de fois je l'ai
ouverte pour te jeter la corde où j'étais suspendue, et j'étendais la main
pour saisir et embrasser ta tête ! Souvent les rues de la ville furent les
témoins de nos caresses, et, rapprochés l'un de l'autre, nous échauffions de
nos vêtements le pavé attiédi. Où sont les muets serments que n'a pu
entendre le Zéphyr, mais qu'il a dispersés sans retour ? Personne ne m'a
fermé les yeux à mon dernier instant. Hélas ! si tu m'eusses rappelée,
j'aurais obtenu quelques heures ! Un mercenaire a-t-il fait retentir près de
moi la trompette funèbre ? Ma tête n'a-t-elle pas reposé sur une pierre qui
la blessait ? Qui t'a vu gémir de mon trépas, ou prendre des vêtements de
deuil et les tremper de tes larmes ? Si tu craignais de franchir les portes de
Rome, jusque-là du moins tu devais ordonner au char funèbre une marche plus
lente. Ingrat ! que n'as-tu appelé toi-même les vents sur mon bûcher !
pourquoi la flamme n'a-t-elle exhalé aucun parfum ? était-il donc si pénible
de jeter sur mes restes quelques fleurs de vil prix et de répandre un peu de
vin sur ma cendre ? « Condamne au feu Lygdamus, ou prépare-lui du moins
l'épreuve du fer brûlant : car j'ai reconnu la perfidie quand j'ai bu la coupe
empoisonnée. Que l'adroite Nomas s'épargne aussi de vains artifices, l'acier
rougi n'en dévoilera pas moins son crime. Cette femme, qui vendait naguère à
vil prix ses ignobles faveurs, balaie aujourd'hui la terre de sa robe où l'or
se joue, et sur-charge de travaux mes esclaves innocentes, quand l'une d'elles
vient à rappeler ma beauté. Pétalé, malgré son âge, s'est vue attacher au
fatal poteau, pour avoir jeté quelques fleurs sur ma tombe, et Lalagé,
suspendue par les cheveux, a été frappée de verges, parce qu'elle avait osé
invoquer le nom de Cynthie. Que dis-je ? ma rivale a détaché l'or de mon
portrait, et toi , tu as souffert qu'elle s'enrichît de mes dépouilles, en les
arrachant aux flammes du bûcher.« Cependant, Properce, je ne t'accuse point
malgré tes fautes : car longtemps j'ai régné en souveraine dans tes écrits.
J'en jure par le Destin et ses arrêts immuables, et que Cerbère épargne mon
ombre, si ma parole est vraie, je ne fus jamais infidèle ; si je mens, que le
serpent siffle sur mon tombeau et repose sur mes tristes restes. Il est deux
routes sur les flots bourbeux de l'Achéron, et la foule entière s'écoule par
l'une ou l'autre vers des demeures différentes. Tantôt la barque fatale porte
l'adultère Clytemnestre, et Pasiphaë qui emprunta la forme d'une génisse ;
tantôt, couronnée de fleurs, elle se dirige vers l'Élysée, où la rose est
toujours caressée par le Zéphyr, où des lyres nombreuses, et la cymbale
consacrée à Cybèle, et le luth harmonieux de la Lydie, conduisent, en mariant
leurs accords, des danses éternelles. Andromède et Hypermnestre, ces épouses
sans tache, se racontent l'une à l'autre leur vie et leur amour. L'une rappelle
en gémissant que, pour expier le crime de sa mère, elle a senti des fers
charger ses bras livides, et ses mains innocentes fixées à des rochers
glacés. Hypermnestre redit à son tour le crime et l'audace de ses soeurs, et
qu'elle n'eut point assez de force pour devenir leur complice. Ainsi, même
après la mort, nous versons, comme un baume, quelques larmes sur nos amours :
pour moi, je me tais sur tes crimes et tes nombreuses perfidies. « Aujourd'hui,
si ma mémoire t'est chère, si les enchantements de Doris ne t'ont point
captivé tout entier, écoute les dernières prières de Cynthie. Que nia
nourrice Parthénie ne manque de rien dans sa tremblante vieillesse, elle qui
toujours s'est montrée sensible à tes feux et désintéressée. Que Latris,
mon esclave chérie, dont le nom indique les services, ne présente point le
miroir à quelque maîtresse nouvelle. Brûle tous les vers que tu fis jadis
pour moi, et ces éloges d'une beauté qui n'est plus. Arrache de mon tombeau ce
lierre, dont les branches tenaces entourent mes faibles os et les brisent. Dans
ces riants vergers que l'Anio fertilise de son écume, et où l'ivoire conserve
toujours son éclatante blancheur, élève une colonne à ma cendre, et grave en
l'honneur de Cynthie cette courte épitaphe, que le passant puisse lire sans
s'arrêter : Dans ces vallons du frais Tibur Cynthie, hélas ! repose ensevelie.
Par son tombeau ta rive est ennoblie, Anio ; roule auprès d'elle et plus calme
et plus pur. « S'il te vient quelques songes pieux, garde-toi de les mépriser
: car ils méritent la confiance. La nuit rend la liberté à nos ombres, et
leur permet d'errer à leur gré, tandis que Cerbère lui-même abandonne sa
chaîne. Mais, au matin, une loi sévère nous rappelle aux rives infernales, et
Caron, dans sa barque odieuse, compte avec soin les ombres qu'il a passées.
Adieu ; sois maintenant à d'autres : bientôt je te posséderai seule ;
bientôt nos ossements confondus reposeront dans le même tombeau. »
Elle dit, et à peine son ombre plaintive avait achevé ces tristes reproches,
qu'elle échappa soudain à mes embrassements.
ÉLÉGIE VIII.
L'INFIDÉLITÉ.
APPRENEZ
ce qui a fait déserter, la nuit dernière, le quartier humide des Esquilies, et
pourquoi de nombreux voisins sont accourus en foule à ma demeure.
Lanuvium a depuis longtemps pour protecteur un antique dragon ; mais il faut
saisir avec empressement l'instant où il se montre. Une descente rapide conduit
à son antre ténébreux. C'est par là, jeunes filles, craignez une telle
épreuve, qu'on arrive au monstre affamé, quand il réclame, chaque année, sa
nourriture , et qu'il fait entendre du fond de la terre des sifflements aigus.
Les jeunes filles à qui ce soin est remis pâlissent d'effroi, lorsqu'elles
confient leur main à sa terrible gueule; et quand il saisit les aliments qu'on
lui présente, la corbeille même tremble entre les doigts qui la soutiennent.
Mais bientôt, si elles ont été pures, elles reviennent embrasser leurs
pères, et le laboureur se promet une moisson heureuse.
Une mule élégante avait traîné à Lanuvium ma Cynthie, sous prétexte
d'honorer Junon, mais plutôt pour offrir à Vénus quelque sacrifice.
Redis-nous ce que tu as vu, route d'Appius, et sa course triomphale sur tes
pavés, que sillonnaient ses roues brûlantes, et la scène scandaleuse de cette
taverne ignorée, où ma réputation n'a que trop souffert, hélas ! malgré mon
absence. On l'a vue se donner en spectacle, et, courbée sur les rênes, diriger
avec audace son char jusque dans les lieux les plus vils. Dirai-je encore et les
chiens qui la précédaient, ornés de brillants colliers, et le char doublé de
soie qui l'emportait avec un libertin infâme ? Le malheureux ! son sort est de
se vendre bientôt pour une nourriture grossière, quand la barbe dont il a
honte triomphera du rasoir et de tous les soins.
Irrité par les nombreuses atteintes que Cynthie avait portées à nos serments,
je voulus changer d'amour et de maîtresse. Auprès du temple de Diane, sur
l'Aventin, est une certaine Phyllis, peu séduisante à jeun, mais à qui tout
sied quand elle est ivre. J'invite avec elle Téia, qui habite les bois du
Capitole ; femme aimable, mais que le vin rend insatiable en amour : c'était
pour passer la nuit au milieu d'elles , adoucir mes chagrins et réveiller mes
sens par des plaisirs jusqu'alors inconnus. Un seul lit pour nous trois était
dressé dans un bosquet reculé. En voulez-vous davantage ? j'étais entre Téia
et Phyllis ; Lygdamus remplissait nos coupes du vin généreux de Lesbos, qu'il
tenait au frais dans ses vases ; un Égyptien jouait de la flûte, Phyllis des
castagnettes, et un nain ramassé dans sa taille promenait sur le huis
champêtre ses doigts tronqués, tandis qu'on répandait au hasard sur nos
têtes les feuilles éparses de mille roses. Mais cependant nos lampes ne
donnaient qu'une faible lumière ; la table s'était renversée en tombant; au
lieu d'un coup favorable, les dés m'offraient toujours le plus triste augure.
En vain Téia et Phyllis chantaient ou découvraient leur sein : j'étais sourd
et aveugle ; j'étais, hélas ! tout entier aux portes de Lanuvium. Soudain ma
porte a crié sur ses gonds sonores, et j'entends au dehors un bruit léger.
Bientôt Cynthie elle-même, les cheveux en désordre et dans une belle colère,
rejette le double battant avec violence ; la coupe échappe de mes mains
défaillantes, et mes lèvres pâlissent, malgré le vin qui les arrose.
Cependant son regard nous foudroie ; sa fureur est celle d'une femme : c'est le
même spectacle que dans une ville prise d'assaut.
Déjà, dans le courroux qui l'anime, Cynthie s'est jetée sur le visage de
Phyllis, et Téia, saisie d'effroi, appelle au feu le voisinage. Tout se
réveille ; les lumières brillent ; la rue entière, malgré la nuit, retentit
d'un affreux tumulte ; les deux femmes, les cheveux épars et les vêtements en
désordre, cherchent asile, à la faveur des ténèbres, dans la première
taverne qui se présente. Cynthie, toute fière de sa victoire et des
dépouilles qu'elle lui laisse, revient alors sur moi, me frappe au visage sans
pitié, charge ma poitrine de ses marques, me déchire de ses dents et s'attaque
surtout à mes yeux, la première cause de mon forfait. Quand ses bras fatigués
se refusent à me frapper encore, elle saisit Lygdamus caché dans la ruelle du
lit, et qui implore à genoux ma protection. L'infortuné ! que pouvais-je
contre elle ? j'avais été pris comme lui.
Enfin j'implorai mon pardon d'une main suppliante, lorsqu'elle m'eut permis,
mais avec peine, de me jeter à ses pieds. «Si tu veux que j'oublie ta faute,
me dit-elle, écoute d'abord les lois que je t'impose. Jamais tu n'étaleras une
vaine parure ni au portique de Pompée, ni quand on préparera le Forum pour les
jeux licencieux du Cirque ; de plus, garde-toi de tourner sur l'amphithéâtre
un regard oblique ou de t'arrêter jamais auprès d'une litière entr'ouverte.
Pour Lygdamus, que j'accuse surtout de mes chagrins, qu'il soit vendu et qu'il
traîne à ses pieds une double chaîne. »Telles furent les lois de Cynthie :
je répondis en promettant de les suivre, et déjà elle avait souri, satisfaite
de mon obéissance. Ensuite elle purifie la place que Phyllis et Téia avaient
touchée ; elle répand dans la maison une eau pure ; elle m'ordonne de changer
de vêtements, sans en garder un seul, et trois fois elle promène autour de ma
tête le soufre enflammé. Après qu'on eut encore changé le lin flétri de ma
couche, nous cimentâmes la paix en nous livrant à nos transports.
ÉLÉGIE IX.
HERCULE PURIFICATEUR.
QUAND le fils d'Alcmène eut enlevé aux étables de Géryon leurs superbes génisses, il s'arrêta sur les coteaux du Palatin, dans de gras pâturages, et, non moins fatigué que son troupeau, il se reposa dans ces lieux qu'arrosait alors le Tibre de ses eaux dormantes, et où le nautonnier sillonnait à pleines voiles la future enceinte de Rome. Le perfide Cacus ne put respecter les troupeaux de son hôte. Cacus, habitant de la montagne et possesseur d'un antre redouté ; Cacus, qui vomissait de sa triple bouche des torrents de flamme, offensa par un larcin Jupiter Hospitalier. Pour éviter qu'un indice trop sûr ne dévoilât sa fraude, il avait traîné à reculons les génisses jusque dans sa caverne. Mais Jupiter fut témoin de son crime : bientôt un sourd mugissement trahit ce vol odieux ; la porte inexorable vola en éclats sous le courroux d'Hercule, et Cacus tomba inanimé sous les coups de la terrible massue. «Allez, s'écrie le héros vainqueur ; allez, taureaux deux fois cherchés, deux fois conquis et le dernier de mes travaux ; faites retentir de vos longs mugissements ces champs et ces pâturages, qui deviendront un jour l'une des places de Rome. » Il dit ; mais une soif brûlante a desséché son palais, et la terre ne présente à ses regards aucune source. Soudain il entend rire des jeunes filles dans l'enceinte éloignée d'un bois sacré. Un épais bocage entourait de son ombre des lieux consacrés à la Bonne Déesse, des sources et des mystères, dont l'accès, interdit aux hommes, aurait appelé sur le coupable une éclatante vengeance. Des bandelettes de pourpre couvraient le seuil écarté du temple ; un bois odoriférant éclairait l'antique lambris ; un peuplier dominait l'édifice de ses branches majestueuses, et de nombreux oiseaux, que protégeait son ombre, répétaient leurs chants harmonieux. C'est là qu'Hercule précipite ses pas, la barbe chargée d'une poussière aride, et le héros s'abaissa devant le temple à ces humbles prières : «Jeunes filles, qui vous livrez dans cette enceinte à des jeux folâtres, ouvrez à l'homme épuisé de fatigue, qui réclame de vous l'hospitalité. Je cherche une source d'eau vive et je l'entends bruire auprès de vous : laissez-moi puiser avec la main de quoi apaiser la soif qui nie consume. Avez-vous entendu dire qu'un seul homme a supporté le ciel ? C'est moi qui l'ai fait, et la terre alors m'a surnommé Alcide. Qui ignore les exploits d'Hercule, et sa massue pesante, et ses flèches, que les monstres n'évitèrent jamais, et l'heureuse audace qui le fit affronter le premier les eaux du Styx ? Cette terre lui refuserait-elle asile après tant de fatigues ? Accueillez-le, jeunes filles, quand même vous offririez un sacrifice à Junon : toute cruelle, toute marâtre qu'elle est, Junon ne m'interdirait point ces fontaines. Si mon front, si la dépouille du lion de Némée, si ma chevelure brûlée par le soleil d'Afrique vous épouvante, je suis ce même Hercule qui, revêtu des habits d'une femme, ai tenu en esclave les fuseaux d'Omphale pendant des jours entiers ; un lin soyeux couvrait ma large poitrine, et ma robuste main se pliait aux travaux des jeunes filles. »Ainsi parlait Hercule : mais une prêtresse, dont les cheveux blancs étaient relevés par une bandelette de pourpre, lui répondit en ces mots : « Éloigne, étranger, éloigne tes pas et tes regards de cette enceinte redoutable. Fuis, dérobe-toi au prix de ta témérité : car cet autel, ce temple écarté, sont interdits aux hommes sous les peines les plus sévères. Tirésias ne fut que trop puni pour avoir vu Minerve dépouiller son égide et se livrer au plaisir du bain. Puissent les dieux t'indiquer d'autres sources ! mais pour celle qui coule dans ces retraites solitaires, il n'est permis qu'aux femmes d'en approcher. » Elle dit ; soudain Hercule ébranle de ses efforts la porte ombragée. Pressé par la soif et la colère, il brise un vain obstacle ; et quand il a éteint son ardeur dans l'onde qu'il épuise, ses lèvres encore humides laissent échapper l'arrêt vengeur. «Je traînais partout ma misère, dit-il, et ce coin du monde m'a accueilli, et cette enceinte m'a offert un asile après mille fatigues. Cet autel, je le consacre aux dieux pour avoir recouvré mes génisses ; mais si ma main ajoute à sa grandeur, je veux que désormais l'accès en soit interdit à toutes les femmes, et que cette défense me venge de leur refus.» Salut, dieu protecteur, que favorise enfin Junon après tant de haine, et montre-toi toujours propice à mes accents. Ta main vengeresse avait purifié la terre des monstres qui la souillaient, et le Sabin éleva des autels à Hercule Purificateur.
ÉLÉGIE X.
JUPITER FÉRÉTRIEN.
JE
vais chanter aujourd'hui Jupiter Férétrien et les glorieuses dépouilles
arrachées à trois rois. Je gravis un sentier difficile ; mais la gloire me
prête des forces. Il faut dédaigner les fleurs trop facilement cueillies sur
la colline.
C'est toi, Romulus, qui donnas le premier exemple de ce beau triomphe, et qui
revins, le premier, chargé des dépouilles de l'ennemi, lorsque ta lance
victorieuse eut terrassé, avec son coursier, le redoutable Acron, qui menaçait
les portes de Rome. Acron, issu d'Hercule et roi des Céniniens, fut jadis la
terreur de nos frontières. Il osa espérer la victoire et les armes de Romulus
; mais il abandonna au vainqueur les siennes, qu'il avait teintes de son sang.
Romulus le voit lancer contre nos tours une grêle de flèches : « Jupiter,
dit-il en présageant sa victoire, Acron est une victime qui va tomber devant
toi; » et soudain l'ennemi tombe à la gloire du grand Jupiter. C'est ainsi que
Romulus s'accoutumait à vaincre, Romulus, qui fonda Rome et un peuple guerrier,
et qui bravait au milieu d'un camp les intempéries des saisons ; mais cette
main, qui dirigeait un coursier, savait diriger aussi la charrue ; son casque
avait pour ornement la crinière hérissée d'une louve ; l'airain et l'or ne
brillaient point sur son bouclier aux mille couleurs; son baudrier flexible
était la simple dépouille d'une génisse.
Cossus, après lui, triompha du Véien Tolumnius, lorsqu'il était glorieux de
vaincre les Véiens, lorsque la trompette n'avait point encore sonné au delà
du Tibre, lorsque Nomentum , Cora et son faible territoire étaient nos plus
belles conquêtes. Véies, dans ces temps reculés, fut aussi un puissant
empire, et ses rois siégeaient au Forum sur un trône d'or ; mais aujourd'hui
la flûte monotone du berger retentit seule dans ses murs, et le laboureur
moissonne sur ses tombeaux. Fier des remparts qui le protègent, le général
véien se trouvait près de la porte, sur une tour, et pouvait entendre la voix
de l'ennemi. Tandis que le bélier au front d'airain ébranlait les murailles,
et que de longs ouvrages conduisaient en sûreté jusqu'à leurs fondements :
«Viens, dit Cossus; si tu es brave, il vaut mieux combattre dans la plaine ; »
et soudain les deux rivaux précipitent leurs coursiers. Les dieux ont favorisé
Rome, la tête de Tolumnius roule dans la poussière, et son sang rejaillit sur
nos escadrons belliqueux.
Claudius arrêta les Gaulois qui avaient traversé l'Éridan, et rapporta, à
son tour, le vaste bouclier de leur prince Viridomare, qui se vantait d'avoir
pour aïeul le Rhin lui-même. Habile à lancer des traits du haut d'un char, il
conduisait au combat ses Gaulois à la cotte d'armes rayée, quand son collier
roula avec sa tête sous l'épée victorieuse de Claudius.
Aujourd'hui les dépouilles des trois princes ornent encore le temple magnifique
de Jupiter Férétrien, surnom qui fut donné au dieu, soit parce que le
général romain frappait le général ennemi d'un coup assuré, sous ses
auspices, soit parce que le vainqueur portait en triomphe sur ses épaules
l'armure du vaincu.
ÉLÉGIE XI.
CORNÉLIE AUX ENFERS.
CESSE,
Paulus, d'inonder ma tombe de tes larmes : car la porte du Tartare ne s'ouvre à
aucune prière. Lorsque la mort nous a poussés une fois sous l'empire de Pluton
, un inflexible airain referme sur nous la route ; et quand même le dieu
entendrait ta voix dans sa cour ténébreuse, le rivage du Styx s'abreuverait de
tes larmes et resterait sourd à tes plaintes. Le ciel est sensible aux voeux
des hommes ; mais quand le nocher des enfers les a reçus dans sa barque, la
tombe est fermée pour toujours sous l'herbe qui la recouvre. Voilà le destin
que m'annonçait la trompette funèbre, lorsqu'une flamme odieuse dévorait sur
le bûcher mes tristes restes. Que m'a servi l'hymen de Paulus, et le char
triomphal de mes aïeux, et cette gloire méritée par tant de titres ? La
Parque en a-t-elle été moins cruelle pour Cornélie ? Un enfant, hélas !
soulèverait aujourd'hui ce qui reste de moi.
Nuit infernale ; et vous, marais du Styx ; et vous, fleuves qui enchaînez mes
pas, j'arrive ici à la fleur de mon âge, mais toujours innocente. Que Pluton
reçoive avec bonté mon ombre ; ou si Éacus vient s'asseoir, pour me juger,
auprès de l'urne fatale, qu'il tire au sort les juges qui absoudront mes restes
; qu'auprès de lui, qu'auprès de Minos et de Rhadamante, ses frères, les
sévères Euménides prennent place pour m'écouter ! Repose-toi, Sisyphe ;
Ixion, abandonne ta roue ; et toi, Tantale, bois enfin une onde qui te fuit ; et
toi, Cerbère, ne tourmente aujourd'hui aucune ombre, mais dors sur les
anneaux de ta chaîne silencieuse. Moi-même je plaiderai ma cause : si je mens,
que l'urne affreuse des Danaïdes pèse sur ma tête, et me punisse comme elles
!
Si jamais l'on a pu tirer quelque gloire des trophées de sa famille, l'Afrique
et Numance répètent le nom des Scipions ; celui des Scribonius, qui ont donné
le jour à ma mère, n'est pas moins célèbre : l'une et l'autre maison
s'appuie sur des titres nombreux. Quand j'eus dépouillé la prétexte au
flambeau de l'hymen, et qu'un nouveau bandeau eut relevé ma chevelure, cher
Paulus, je partageai ta couche, hélas ! pour peu d'instants ; mais qu'on
inscrive du moins sur ma tombe que je n'eus jamais d'autre époux. J'en atteste
et la cendre vénérée des Scipions, qui ont soumis l'Afrique entière à
l'empire de Rome reconnaissante, et le héros qui brisa la puissance de Persée,
quand ce dernier roi de Macédoine voulut imiter la valeur d'Achille, son aïeul
: jamais je n'ai dérogé aux lois de nos censeurs ; jamais je n'ai fait rougir
d'aucune faiblesse mes augustes pénates. Cornélie s'est montrée digne de tant
de grands hommes : que dis-je ? elle était pour sa noble famille un modèle de
plus. Sa vie fut toujours la même, toujours sans tache : le flambeau funéraire
m'a trouvée pure, comme le flambeau de l'hymen. Mes vertus, je les ai dues à
la nature et à mon origine, et la crainte d'un juge n'y pouvait rien ajouter.
Quelque sévère que soit l'arrêt porté sur ma conduite, aucune femme ne se
croira déshonorée par ma présence, ni Claudia, cette chaste prêtresse, qui
dégagea avec sa ceinture la statue pesante de Cybèle, ni toi, qui vis
s'enflammer jadis ta blanche écharpe, quand Vesta redemandait le feu confié à
tes soins vigilants. Et toi, Scribonia, mère tendre et chérie, t'ai-je
offensée jamais ? Regretteras-tu autre chose dans ta fille que son trépas ?
Les pleurs d'une mère et les gémissements de ma patrie font ma gloire ; César
me protège lui-même de ses regrets ; il rappelle avec douleur qu'on me vit la
digne soeur de sa fille, et les Romains ont aperçu les larmes d'un dieu.
Cependant j'ai acquis les honneurs d'une heureuse fécondité, et le destin qui
m'enlève ne m'a point trouvée stérile. Lepidus, Paulus, que j'aimé à vous
voir me survivre ! c'est dans vos bras que j'ai fermé les yeux. J'ai vu mon
frère s'asseoir deux fois sur la chaise curule, et prendre les faisceaux
l'année même que je lui fus ravie. Pour toi, ma fille, qui rappelles par ta
naissance la censure de ton père, imite mon exemple ; ne sois jamais qu'à un
seul époux, et, tous, perpétuez une illustre famille. Je quitte sans
répugnance une vie que tant de maux pourraient flétrir. Le dernier est le plus
beau triomphe d'une femme, c'est le libre souvenir qu'on en garde après sa
mort.
Il est encore un soin qui respire dans mon coeur, tout poudre qu'il est : cher
Paulus, je te recommande nos enfants, ces gages de notre union mutuelle.
Rends-leur une mère qui n'est plus, toi leur père, toi qui les sentiras seul
se suspendre tous à ton cou; redouble en mon nom les baisers qui sécheront
leurs larmes. Hélas ! tout aujourd'hui ne pèse plus que sur toi. Si tu veux
répandre quelques pleurs en leur absence, réprime ta douleur quand ils
viendront, et trompe-les par mille caresses : la nuit est assez longue, Paulus,
pour te fatiguer à me pleurer. Souvent il te semblera voir mon image dans un
songe ; et quand tu t'épancheras sans témoin devant mes traits, parle toujours
comme si j'allais répondre.
Mais quoi ! si Paulus contractait un nouvel hymen ? si une adroite belle-mère
prenait ma place dans sa couche? O mes enfants, louez, respectez l'engagement
d'un père, et captivez par vos prévenances celle qu'il aura choisie. Ne louez
votre mère qu'avec réserve : dans vos paroles, dans vos justes regrets, cette
femme ne verrait qu'un parallèle injurieux. Mais s'il reste fidèle à mon
ombre, s'il conserve à ma cendre un précieux souvenir, apprenez à lui adoucir
dès aujourd'hui les approches de la vieillesse, et que vos tendres soins lui
fassent oublier qu'il est seul. Puissent les dieux ajouter à vos ans les ans
qu'ils m'ont refusés, et qu'heureux au milieu de vous, Paulus coule en paix ses
vieux jours ! Pour moi, tout est bien ; mère fortunée, jamais je n'ai porté
le deuil, et j'ai vu ma nombreuse famille suivre en pleurant mes funérailles.
Ma cause est plaidée. Levez-vous comme témoins, vous qui pleurez ma mort, et
qu'un jugement équitable accorde à ma vie la récompense qui lui est due. La
vertu a mérité le ciel même : que mon ombre obtienne, à ce titre, de voguer
vers ses nobles aïeux.