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PROPERCE
LIVRE I. + COMMENTAIRES DU LIVRE I
ÉLÉGIE I
A TULLUS.
CYNTHIE est la
première dont les yeux m'aient séduit. Infortuné ! j'avais toujours vécu
exempt de faiblesse. Mais aujourd'hui mon regard a déposé sa longue fierté,
et l'Amour a courbé ma tête sous ses pieds. Le cruel m'apprit à dédaigner
une chaste flamme, et à passer ma vie au hasard. L'année entière me voit
abandonné à ses fureurs, tandis que je lutte constamment contre ma destinée.
Méléagre a pu vaincre les rigueurs de la fière Atalante, en ne refusant aucun
péril. Tantôt il la suivait, ivre d'amour, dans les antres de Thrace, et
combattait sous ses yeux les bêtes les plus féroces ; tantôt, blessé par les
flèches d'Hylé, il faisait retentir de ses plaintes les montagnes d'Arcadie.
Enfin, Tullus, il vainquit par sa constance la fille agile d'Iasius : tant les
prières et les bienfaits peuvent fléchir l'Amour. Cependant il est sourd à
mes voeux ; il ne m'inspire aucune ressource, et dédaigne de suivre, comme
autrefois, une route bien connue.
Vous, dont les enchantements ont attiré la lune sur la terre, vous, qui apaisez
les dieux par vos sacrifices magiques, changez le coeur de ma maîtresse ;
rendez son visage plus pâle encore que le mien, et alors je croirai à votre
art ; je croirai que vos chants peuvent conduire à leur gré les astres et
arrêter les fleuves.
Et vous, dont l'amitié tardive cherche à me relever d'une chute, trouvez des
remèdes qui cicatrisent les blessures de mon coeur. Je me sens le courage de
supporter le feu et le fer : mais que je puisse exhaler du moins mon courroux.
Entraînez-moi aux extrémités du monde ; entraînez-moi sur les mers les plus
reculées, partout où une femme ne pourra suivre mes traces. Mais restez, vous
à qui l'Amour prête une oreille facile, et jouissez heureusement d'un
sentiment qu'on partage. Pour moi, Vénus se plaît à tourmenter mes nuits
amères, et l'Amour ne m'accorde jamais un instant de repos. Puissiez-vous
échapper à mes tourments ! Que chacun de vous, retenu dans ses liens, ne soit
point infidèle à ses premières ardeurs. S'il en est un seul qui ferme
l'oreille à mes avis, hélas ! avec quelle douleur se rappellera-t-il mes
paroles !
ÉLÉGIE II.
A CYNTHIE.
Pourquoi, mon
âme, pourquoi cette chevelure élégante ? Pourquoi la soie frôle-t-elle en
mille plis moelleux ? Pourquoi ces parfums de l'Orient que tu répands sur ta
tête ? Pourquoi te rendre esclave des produits étrangers, ensevelir sous un
éclat emprunté les charmes de la nature, et ne pas laisser ton corps briller
de ses propres richesses ? Crois-moi, Cynthie, il n'est point de fard qui
convienne à tes traits. L'Amour est nu ; il chérit la beauté pour elle-même,
et dédaigne de vains artifices.
Vois les couleurs dont se parent les riantes prairies ; vois le lierre se
déployer lui seul avec plus d'énergie, l'arboisier s'élever plus florissant
sur la roche solitaire, et le ruisseau se frayer une route vagabonde. Nos
rivages sont naturellement émaillés de mille cailloux, et l'art n'imitera
jamais la douce harmonie des oiseaux.
Ce n'est point par la parure que Phébé, la fille de Leucippe, enflamma Castor,
que sa soeur Élaïre charma Pollux, que la fille d'Évènus plut jadis, sur les
rives de son père, à Idas et à Phébus, qui se disputèrent sa conquête.
Hippodamie n'avait point séduit le Phrygien Pélops par des couleurs
empruntées, lorsqu'un char ravisseur la transporta sur des rivages lointains.
La beauté ne se cachait point encore sous les pierreries ; mais elle se
contentait de briller du coloris d'Apelle : car alors on ne cherchait pas sans
cesse de nouveaux amants ; et les femmes étaient assez belles, ornées de leur
seule pudeur.
Je ne crains plus aujourd'hui que tu m'accordes un sentiment moins tendre : mais
on a assez d'attraits quand on plaît à celui qu'on aime. Toi surtout, à qui
Phébus accorde le don des vers et à qui Calliope prête volontiers sa lyre ;
toi, dont les moindres discours ont un charme secret ; toi, qui réunis aux
talents de Minerve les grâces de Vénus, oui, tant que je vivrai, tu me seras
chère : mais désormais dédaigne un luxe inutile.
ÉLÉGIE III.
SUR CYNTHIE.
TELLE reposait
sur le rivage Ariadne languissante, tandis que Thésée fuyait à pleines voiles
; telle Andromède, délivrée du rocher funeste, se livrait au premier sommeil
auprès de son libérateur ; ou telle une Bacchante, fatiguée d'une danse
continuelle, tombe sur la rive fleurie de l'Apidanus : telle j'ai vu ma Cynthie
goûter un doux repos, la tête appuyée sur ses mains défaillantes.
La nuit était avancée, et les esclaves ranimaient les feux à demi éteints,
lorsque je dirigeai vers sa couche mes pas que faisait chanceler une douce
ivresse. Cependant de nombreuses libations ne m'avaient point enlevé ma raison
entière. Le duvet fléchissait mollement sous le poids de Cynthie. Deux dieux
téméraires, Bacchus et l'Amour, m'enflammaient à l'envi, et m'excitaient à
approcher de cette tête légèrement posée sur un bras d'albâtre, à la
soutenir moi-même de mes mains, à cueillir un baiser et à savourer tous ses
charmes : mais je n'osais troubler le repos de mon amante, moi qui avais
éprouvé déjà ses reproches et son courroux. Mon regard, du moins, restait
attaché sur elle comme celui d'Argus sur la forme trompeuse d'Io. Tantôt je
détachais de mon front une couronne, et je la déposais sur le tien, ô ma
Cynthie ; tantôt j'aimais à toucher ta chevelure en désordre, et à charger
furtivement tes mains de quelque fruit mais ces offrandes ne pouvaient rien
contre un sommeil ingrat, et bientôt elles s'échappaient en roulant sur ton
sein. Que de fois un léger mouvement trahissait un soupir ! et moi, crédule,
j'en tirais un fâcheux présage : je craignais qu'un songe ne t'apportât une
crainte frivole, qu'un rival ne te forçât malgré toi de céder à ses feux.
Cependant la lune pénétrait de toutes parts, et sa clarté secondait depuis
longtemps mon audace. Un de ses rayons tombe légèrement sur les yeux de
Cynthie. Elle s'éveille, et me dit, le bras appuyé mollement sur sa couche :
« Enfin les mépris d'une rivale qui te ferme sa porte te ramènent donc
auprès de moi ! Cependant tu as perdu les longs moments d'une nuit qui m'était
destinée ; tu reviens languissant, quand les étoiles vont disparaître. Si tu
pouvais, ingrat, passer une seule nuit comme tu me forces à les passer en proie
à l'inquiétude ! J'ai trompé le sommeil en brodant la pourpre ; je me suis
fatiguée à chanter sur ma lyre ; quelquefois je me plaignais sur ma couche
solitaire du nouvel amour qui t'éloignait de moi si longtemps. Mais le sommeil
m'a enfin poussée d'une aile propice ; il est venu apporter un dernier
soulagement à mes peines. »
ÉLÉGIE IV.
A BASSUS.
POURQUOI, Bassus,
vouloir me rendre infidèle à Cynthie, en me vantant sans cesse d'autres
beautés ? Pourquoi ne pas souffrir que je passe toute ma vie dans un esclavage
qui m'est cher ? Célèbre, si tu le veux, et les charmes d'Antiope, et les
attraits d'Hermione, et toutes les beautés des temps anciens ; leur gloire
s'éclipse devant Cynthie. Que sera-ce, si tu la compares aux beautés communes
de nos jours ? Il n'est point de juge qui leur accorde une indigne préférence.
Mais cet attrait, Bassus, est le moindre de ceux qui m'enflamment : il en est de
plus puissants qui me font mourir ; c'est l'incarnat de la pudeur, les arts
qu'elle cultive avec gloire et ces plaisirs voilés que l'on soupçonne. Plus tu
veux rompre nos liens d'amour, et plus nous t'échappons en renouvelant nos
serments. Insensé ! ta conduite ne restera pas impunie. Cynthie saura tes
efforts, et te déclarera ouvertement une guerre éternelle. Crois-tu qu'elle me
confie ensuite à ton amitié, ou qu'elle te recherche encore ? Non, mais elle
se rappellera un tel crime ; mais, dans sa colère, elle te dénoncera à toutes
les femmes, et tu ne trouveras aucune porte qui s'ouvre à ton amour. Il n'est
point d'autel qui ne soit arrosé de ses larmes ; point de dieu, quelque faible
qu'il soit, dont elle ne réclame les vengeances. Le plus grand malheur pour
Cynthie, ce serait de perdre son amant, et surtout mon amour. Oh ! qu'elle me
conserve son coeur, je l'en supplie, et jamais je ne trouverai en elle aucun
sujet de plainte.
ÉLÉGIE V.
A GALLUS.
CESSE enfin des plaintes importunes, envieux ami, et laisse-nous suivre tous deux la carrière où nous sommes entrés. Que veux-tu, insensé ? éprouver aussi mes tourments ? Malheureux ! tu te précipites dans un abîme d'infortunes ; tu portes imprudemment tes pas vers des feux cachés ; tu voudrais t'enivrer des poisons de la Thessalie. Cynthie ne ressemble point à tant d'autres : son courroux est toujours terrible ; et si par hasard elle n'est point contraire à tes vœux, combien de soucis cuisants elle te prépare ! Bientôt tu perdras le sommeil, et tes yeux seront noyés de larmes : elle seule, par ses rigueurs, s'attache encore les coeurs les plus farouches. Hélas ! que de fois ses mépris te feront accourir auprès de moi ! que de fois tu détesteras, par tes sanglots, son inconstance ! Je verrai ton chagrin et tes larmes, un frémissement pénible agiter ton corps, et la crainte imprimer sur ton visage ses couleurs livides. Tu chercheras des paroles, et les paroles te manqueront ; tu te méconnaîtras toi-même ; à peine si tu sentiras ton infortune. Tu apprendrais alors, malgré toi, combien est dur l'esclavage de Cynthie, et ce qu'il en coûte de se voir fermer la porte d'une maîtresse adorée. Alors, Gallus, tu n'admirerais plus si souvent ma pâleur, et pourquoi mon corps se dessèche ainsi de jour en jour. Ne crois pas que ta noblesse puisse modérer ses rigueurs ; l'Amour ne sait point obéir à d'antiques images. Mais si tu laisses saisir les moindres traces de ta folie, comme ton nom sera livré bientôt à la risée publique ! Et moi, qui ne trouve aucun remède à mes propres maux, je ne pourrais te consoler, malgré tes prières. Infortunés tous deux, nous ne pourrions qu'unir nos peines, et que pleurer mutuellement dans le sein l'un de l'autre un amour malheureux. Cesse donc, Gallus, de vouloir éprouver ce que peut ma Cynthie. Ce n'est point impunément qu'elle permet de s'approcher d'elle.
ÉLÉGIE VI.
A TULLUS.
Non, Tullus, je
ne crains point d'affronter avec toi les périls de l'Adriatique, et de diriger
ma voile sur la mer Égée ; avec toi je pourrais gravir les plus hautes
montagnes et pénétrer jusqu'aux lieux reculés où se lève l'Aurore : mais
Cynthie m'arrête par ses caresses et ses plaintes, par ses tendres prières et
la pâleur de ses traits. Elle passe la nuit entière à me reprocher ses feux
trahis ; elle ne croit plus aux dieux, puisque je l'abandonne ; déjà elle me
retire son amour, elle me répète les menaces d'une amante plaintive à son
amant volage, et me dévoue au malheur. Comment résisterais-je un instant à
ses plaintes ? Ah ! périsse l'amant qui peut aimer avec froideur ! Est-ce donc
pour moi tant de plaisir de connaître Athènes la savante, ou de parcourir
l'antique opulence de l'Asie ? et faut-il que, pour une curiosité futile,
Cynthie vienne maudire ma voile qui s'éloigne, se déchirer le visage d'une
main égarée, redemander aux vents des baisers qui lui sont dus, et me
proclamer le plus volage, le plus cruel des amants ?
Efforce-toi, Tullus, de surpasser la trop juste gloire de ta famille, et fais
revivre chez nos alliés cette vieille équité romaine qu'ils ne connaissent
plus. Ton coeur n'a jamais battu sous l'acier que pour la patrie ; l'Amour ne
reçut jamais l'hommage de tes premiers ans ; eh bien ! qu'il ne t'ouvre jamais
ses peines et la carrière que j'ai sillonnée de mes larmes. Pour moi, que le
destin condamne à ramper toujours, laisse-moi rendre au sein de la mollesse mon
dernier soupir. Bien d'autres ont succombé sans regret loin d'une amante
chérie ; que je meure comme eux, si j'imite leur exemple. Je ne suis point né
pour la gloire, ni pour les combats ; ma destinée m'enchaîne sous les drapeaux
de l'Amour. Toi, Tullus, pars vers la molle Ionie, vers ces rives du Pactole où
la charrue trouve l'or ; que tu foules la terre, ou que l'Euxin plie sous tes
rames, exerce le pouvoir que tu partages ; et si parfois un souvenir vient te
rappeler ton ami, plains-le de vivre sous une étoile malheureuse.
ÉLÉGIE VII.
AU POÈTE PONTICUS.
Tu célèbres la
ville de Cadmus et les funestes combats de deux frères ambitieux. Puisque tu
veux lutter contre le vieil Isomère, j'applaudirai à tes chants, Ponticus, et
je leur souhaite d'heureuses destinées. Cependant, fidèle à mes maximes, je
rêve de mon côté à mes amours, et je cherche à fléchir ma maîtresse.
Quand je chante, quand je plains les tourments de ma jeunesse, j'obéis à ma
douleur non moins qu'à mon génie. Telle est, Ponticus, l'occupation de ma vie
entière ; elle a fait ma célébrité, et je ne veux l'immortalité que pour
mes chants d'amour. Qu'on me loue d'avoir su plaire à la beauté réunie aux
talents, et d'avoir souffert tant de fois son injuste courroux ; que plus tard
l'amant rebuté d'une maîtresse lise assidûment mes vers ; qu'il apprenne mes
peines, et qu'il en profite pour son bonheur.
Oh ! si l'Amour te frappait aussi d'une flèche assurée, et puisse ce dieu ne
point troubler ton repos ! que tu abandonnerais promptement, dans ton infortune,
et des combats frivoles et l'armée des sept chefs à une éternelle poussière
! En vain tu voudrais composer une molle élégie ; car le cruel Amour se
refuserait à des chants tardifs. Alors, Ponticus, tu ne dédaignerais pas mon
talent ; tu m'admirerais souvent comme un grand poète ; tu me préférerais aux
premiers génies ; comme les jeunes Romains, tu inscrirais aussi sur mon tombeau
: « Ci-gît le grand poète qui célébra nos amours. » Ne va donc pas frapper
mes vers de ton orgueil et de tes mépris : souvent l'amour vient tard, mais il
fait payer son triomphe.
ÉLÉGIE VIII.
A CYNTHIE.
QUEL transport t'agite ? N'as-tu point pitié de mes soucis, ou suis-je plus vil à tes yeux que la froide Illyrie ? Quel que soit ce rival, te paraît-il d'un si grand prix, que tu te confies sans moi à l'inconstance des vents ? Quoi ! tu pourrais entendre les murmures d'une mer agitée ? tu reposerais courageusement sur la planche du vaisseau ? tu sillonnerais d'un pied délicat les frimas ? tu braverais la neige et les rigueurs inconnues d'un climat moins doux ? Oh ! si l'hiver et ses orages prolongeaient deux fois leur cours ! si le nautonier oisif accusait la lenteur des Pléiades ! ton vaisseau, ma Cynthie, n'abandonnerait point la rive de Toscane ; un odieux Zéphyr ne ferait point taire, au mépris de mes voeux, les vents propices dont le souffle empêche l'onde d'emporter au loin ton navire, et tu ne m'abandonnerais point seul, anéanti sur la plage déserte, moi qui te nommerais cruelle, et qui te rappellerais en vain d'une main impuissante. Mais non ; quelque peine que mérite ton parjure, que Galatée soit propice à tes voeux ; que ta voile, aidée d'un calme heureux, te porte à travers les flots paisibles, et te dépose sur les rivages d'Orique. Ton hymen lui-même ne me rendra point infidèle. Je me plaindrai à ta porte des serments que tu oublies ; je ne cesserai d'appeler et d'interroger le nautonier. Dis-moi quel port renferme une amante chérie ? lui demanderai-je. Qu'elle s'arrête aux rives de l'Étolie ou sur les rivages d'Élée, elle doit m'appartenir un jour. Elle reste à Rome ; elle reste : car elle l'a juré, et que mes rivaux en frémissent ! J'ai vaincu : Cynthie n'a pu résister à mes prières continuelles. Que la noire envie dépose une joie prématurée ; ma Cynthie ne va plus franchir des routes nouvelles. Oui, je suis aimé d'elle. Écoutez : elle dit qu'avec moi Rome est le plus charmant séjour ; qu'un trône sans moi n'aurait plus de douceurs. Elle préfère reposer à mes côtés sir une couche modeste. Cynthie veut m'appartenir, quel que soit mon sort ; elle dédaigne et l'antique royaume que reçut en dot Hippodamie, et les trésors qu'Élis obtint jadis par ses courses. Un rival offrait de riches présents, et en eût donné de plus riches encore ; mais Cynthie n'a point voulu fuir loin de moi ; car elle n'est point avare : et cependant je n'avais pour la fléchir ni des trésors ni les pierres de l'Inde ; je n'avais que mes vers et mon amour. Apollon et les Muses ne sont donc point insensibles aux amants. Appuyé de leur secours, j'aime Cynthie et j'en suis aimé : maintenant je puis toucher de mes pieds les astres les plus élevés. Que le jour vienne ou que la nuit succède, elle est à moi ; un rival ne m'enlève plus un amour dont je suis assuré ; tant de bonheur couvrira de gloire ma vieillesse elle-même.
ÉLÉGIE IX.
A PONTICUS.
NE t'ai-je pas
dit, Ponticus, que tu sentirais l'amour dont tu plaisantais, et que ton langage
aurait un jour plus de réserve ? Te voilà tombé et suppliant aux pieds d'une
femme ; celle que tu achetas naguère te commande aujourd'hui. La colombe de
Dodone ne prédirait pas plus sûrement que moi comment une femme dompte en
amour les esprits les plus farouches. Mes chagrins et mes larmes ne m'ont,
hélas ! que trop bien instruit. Plût au ciel que je perdisse à la fois et mon
amour et ma science !
Infortuné ! que te servent aujourd'hui tes vers majestueux et tes pleurs sur
les ruines de Thèbes, qui s'éleva jadis aux accords d'Amphion ? En amour,
Mimnerme dépasse de bien loin Homère ; le dieu de la tendresse ne veut que de
tendres accents. Va donc, Ponticus, va brûler ces tristes ouvrages, et n'écris
plus désormais que ce qu'une femme aime lire.
Que sera-ce, si ton amante était rebelle à tes voeux Maintenant, insensé, tu
cherches de l'eau au milieu des fleuves. Ton visage n'est point encore pâle, et
l'incendie ne dévore point ton coeur ; tu ne sens que la première étincelle
du mal qui doit te consumer. Alors tu affronterais les tigres d'Arménie et les
liens qui enchaînent Ixion à sa roue infernale, plutôt que de sentir à
chaque instant les flèches de l'Amour dévorer tes entrailles et une maîtresse
en courroux t'arracher ce que tu voudrais lui refuser.
L'Amour n'accourut jamais d'une aile propice sans la replier bientôt d'une main
prompte. Aussi, Ponticus, sois sur tes gardes quand une amante te cède avec
facilité ; car c'est pour mieux t'enlacer dans l'esclavage. Loin de nous
l'amour qui fixe nos yeux sur un objet unique, en ne leur permettant ni repos ni
sommeil, et qui ne se laisse apercevoir que quand sa main a pénétré nos
chairs ! Qui que tu sois, Ponticus, fuis des caresses continuelles. Le chêne et
la pierre céderaient à leur action : comment y résister, toi dont l'énergie
est si faible ? Surmonte donc toute honte, et confesse au plus tôt ta faute ;
car souvent, en amour, on se soulage en racontant ses ennuis.
ÉLÉGIE X.
A GALLUS.
L'HEUREUSE nuit ! Moi, le confident de vos larmes, je fus aussi le témoin de vos premiers transports. Quel plaisir de me rappeler cette nuit délicieuse, et que de fois je la redemanderai par mes voeux ! Je t'ai vu, Gallus, défaillir d'amour entre les bras d'une amante, et ne plus prononcer qu'à de longs intervalles des mots entrecoupés. Le sommeil accablait mes yeux languissants, et la lune, au milieu de sa carrière, brillait au haut du ciel ; cependant je n'ai pu détourner mes regards de vos jeux : tant vos paroles brûlaient d'une ardeur mutuelle ! Mais puisque tu n'as pas craint de me confier tes amours, sois récompensé du plaisir que tu m'as fait. J'ai su taire vos douleurs ; mais je puis encore pour un ami quelque chose de plus. Je sais unir une seconde fois deux coeurs qui se détachent, ouvrir à l'amant la porte tardive d'une maîtresse, guérir dans autrui une blessure récente, et ma voix est toujours un remède efficace. Cynthie m'a souvent appris ce qu'il faut demander ou éviter ; l'Amour a fait le reste. Prends donc garde, ami, de lutter contre la mauvaise humeur de ton amante, ou de lui parler avec fierté, ou de garder trop longtemps un silence boudeur. Si elle t'adresse une demande, ne refuse pas d'un front soucieux, et ne lui réponds pas non plus par une vaine bienveillance. Une amante n'a jamais su retenir son courroux quand on la méprise, ou de justes menaces quand on la blesse. Plus tu seras soumis, plus tu seras esclave de l'amour, et plus tu obtiendras souvent le bonheur que tu désires. Enfin, pour être heureux constamment avec une seule belle, il faut un coeur qui ne soit jamais ni oisif ni libre.
ÉLÉGIE XI.
A CYNTHIE.
QUAND tu
t'arrêtes, Cynthie, sur les collines de Baies ; quand tu parcours le sentier
tracé par la main d'Hercule ; ou bien quand tu admires et le cap célèbre de
Misène, et les flots soumis à l'empire des fils de Thesprotus, te
rappelles-tu, dis-moi, et mon amour et nos nuits charmantes ? Me conserves-tu,
si loin de moi, quelque espoir ? ou faut-il que, par ses feux mensongers, un
rival inconnu t'arrache, ô ma Cynthie, à mes tendres vers ? Ah ! plutôt
qu'une barque fragile et qu'une faible rame t'arrête sur le Lucrin, ou que
l'eau facilement coupée sous ta main te retienne captive, malgré tes efforts,
au milieu des flots mobiles ! Quoi ! mollement couchée sur le rivage
silencieux, tu écouterais les doux propos d'un autre amant ! Ainsi une amante
perfide succombe loin des yeux qui veillaient sur elle, et souvent ne pense plus
aux dieux, témoins de son parjure.
Mais de tels soupçons, ô ma Cynthie, n'ont pour fondement ni la renommée ni
mes sens ; ils sont le fruit d'un amour qui craint jusqu'à son ombre.
Pardonne-moi donc si mes vers t'ont causé quelque peine, et n'en accuse que mes
frayeurs. Ma vigilance pour toi ne dépasse-t-elle pas les soins d'une mère
chérie ? Sans toi, la vie aurait-elle encore quelque charme ? Toi seule es ma
patrie, toi seule es ma famille ; c'est toi qui fais en tout temps mon
allégresse. Que mes amis me voient triste ou joyeux, ce que je suis, leur
dirai-je, Cynthie en est la seule cause. Mais abandonne au plus tôt les rivages
corrupteurs de Baies, ces rivages qui sèmeront les querelles entre tant
d'amants, ces rivages, l'écueil éternel de la pudeur et de la fidélité. Ah !
périssent, à jamais des eaux que réprouve l'Amour !
ÉLÉGIE XII.
A UN AMI.
POURQUOI me reprocher chaque jour ma paresse, et me faire un crime de ce que Rome me retienne et me plaise ? Cynthie est aussi éloignée de moi, que l'Hypanis de l'Éridan et de la Vénétie. Elle ne fomente plus, comme autrefois, mon amour dans ses embrassements, et sa voix ne résonne plus doucement à mon oreille. Oui, je lui fus cher, et alors il n'était point d'homme qui pût aimer avec autant de constance : mais l'envie a flétri mon bonheur. Est-ce un dieu qui m'accable ? ou quelle herbe, cueillie sur les sommets du Caucase, a pu nous diviser ? Je ne suis plus aimé comme autrefois ; un long voyage change le coeur des belles ; et qu'il faut peu de temps pour que l'amour s'envole ! Aujourd'hui je compte, hélas ! de longues nuits dans une solitude affreuse ; je n'entends que ma voix qui pèse à mes oreilles. Heureux qui peut pleurer en présence de sa maîtresse ! car l'Amour aime souvent à voir répandre quelques larmes. Si du moins l'amant méprisé pouvait changer ses chaînes ; il y a encore quelque plaisir à varier son esclavage. Mais pour moi, je ne puis en aimer une autre, ni abandonner Cynthie : elle fut mes premières amours, et je l'aimerai jusqu'au tombeau.
ÉLÉGIE XIII.
A GALLUS.
SELON ta coutume,
Gallus, tu te réjouiras de mon malheur, en me voyant seul, arraché à mon
amour. Pour moi, je n'imiterai pas ta conduite perfide. Que jamais une
maîtresse, ô Gallus, ne songe à te tromper !
Tandis que tu augmentes ta gloire en trompant mille conquêtes, et que tu ne
cherches dans l'amour que le plaisir de l'inconstance, tu t'éprends enfin pour
une belle, tu te dessèches par les inquiétudes d'un amour sérieux, et tu
vois, bien qu'un peu tard, ton ancien orgueil humilié. Voilà le juste retour
des douleurs que tu as méprisées ; une seule venge le malheur d'une foule
d'autres ; c'est elle qui mettra un terme à de vulgaires amours. Tu aimeras,
mais non plus pour un temps et jusqu'au premier caprice. Je n'en parle point sur
un vain bruit ou sur la foi des augures ; je l'ai vu de mes yeux, et
refuserais-tu, dis-moi, mon témoignage ? Je t'ai vu, Gallus, attaché
languissamment à sou cou, pleurer en la pressant dans tes bras, vouloir donner
ta vie pour un seul mot d'espoir, et te livrer enfin, cher Gallus, à ce que
j'aurais honte de redire. Je n'ai pu arrêter vos embrassements, tant était
grande l'ardeur insensée qui vous animait l'un et l'autre ! Le dieu du Ténare
était moins pressant, lorsque, sous les traits d'Éniphée de Thessalie, il
poursuivait d'un amour facile la fille de Salmonée. Hercule ne fut point
brûlé de feux aussi violents, lorsque, purifié sur les bûchers de l'Oeta, il
obtint les premières faveurs de la divine Hébé. Un seul jour t'a poussé dans
la lice plus loin que tous les autres. Lycoris a brûlé ton coeur du feu le
plus ardent ; elle n'a pas souffert que tu reprisses ton ancienne fierté, et
elle ne permettra pas que tu te détaches d'elle. Ton ardeur t'entraînera
toujours. Et qui s'en étonnerait ? Elle est digne de Jupiter, belle comme
Léda, plus gracieuse que les filles de Léda et que toutes trois ensemble. Les
filles d'Inachus n'avaient point sa caressante tendresse, et sa voix mélodieuse
charmerait malgré lui le maître des dieux. Puisqu'il fallait que tu périsses
enfin d'amour, ô Gallus ! jouis de ta conquête ; car tu étais digne de ton
bonheur. Tu es tombé dans une erreur nouvelle ; qu'elle te soit heureuse, et
que ton amie rassemble en elle seule tout ce qui pourrait te charmer.
ÉLÉGIE XIV.
A TULLUS.
BOIS à longs
traits le vin de Lesbos dans les coupes les plus précieuses, lorsque, couché
mollement sur les rives du Tibre, tu admires ou l'esquif léger qui vogue à
pleines voiles, ou la lente chaloupe qu'on remorque avec peine, ou l'ombre
épaisse de ces arbres nouvellement plantés, dont les magnifiques sommets se
pressent en aussi grand nombre que dans les forêts du Caucase : tout cela n'est
rien auprès de mon amour ; car jamais les richesses ne l'emportent sur le dieu
de Cythère. Quand Cynthie accorde à mes voeux une de ces nuits délicieuses,
ou qu'elle prête tout un jour à mes serments une oreille facile, je vois
rouler dans ma demeure tous les flots du Pactole, et les perles que l'Océan
recèle au fond de ses abîmes. Un plaisir pur me garantit alors une félicité
plus grande que celle des rois ; qu'elle dure seulement autant que durera ma vie
!
Qui peut jouir de ses trésors, quand l'Amour lui est contraire ? L'or n'a point
de charme pour moi contre les rigueurs de la beauté. C'est la beauté qui brise
les forces des plus grands héros, et qui imprime la douleur à l'âme la plus
dure. L'Amour franchit avec confiance le seuil des riches palais ; il s'approche
de ce lit où brille la pourpre ; il tourmente à son gré sa jeune et
infortunée victime : et que servent alors et l'étoffe soyeuse et ses riches
dessins ? Mais qu'il répande sur moi ses faveurs, et je ne vois plus qu'avec
dédain ou le sceptre des rois, ou les trésors d'Alcinoüs.
ÉLÉGIE XV.
A CYNTHIE.
J'AI souvent
redouté, Cynthie, et ton inconstance et ses dangers, mais jamais cette
dernière perfidie. Tu vois dans quel abîme la fortune m'entraîne, et tu viens
à peine pour soulager mes terreurs ; et tu peux rétablir d'une main tranquille
ta chevelure en désordre, consacrer de longues heures pour relever tes
attraits, et charger artistement ton sein des perles de l'Orient, comme la
vierge qui s'avance, belle de jeunesse et de parure, à un premier hymen.
Calypso fut bien plus émue du départ d'Ulysse. Elle pleurait dans son île
déserte. Assise, les cheveux épars, sur le rivage, elle maudissait pendant des
jours entiers un injuste élément ; et, quoiqu'elle n'espérât plus de revoir
jamais le parjure, elle se livrait encore à la douleur, en se rappelant une
longue félicité.
Alphésibée vengea sur ses frères le trépas d'un époux, et l'amour rompit
les liens du sang les plus sacrés. Quand un vent favorable entraîna le fils
d'Éson, Hypsipyle, enfermée tristement dans son palais solitaire, ferma
désormais son coeur aux charmes de l'amour, et dépérit de jour en jour dans
un morne veuvage. La pudique Évadné, l'honneur des femmes argiennes, se
précipita dans le fatal bûcher qui consumait son époux. Mais de si beaux
exemples n'ont pu changer le coeur de Cynthie. Que lui importe l'hommage de la
postérité ? Cesse donc, Cynthie, cesse de nouveaux parjures, et crains de
réveiller le courroux des dieux. Trop de bonheur, hélas ! t'encourage. Que tu
gémirais sur mes dangers, si tu éprouvais jamais quelque peine !
Des fleuves entiers se perdront sans murmure dans l'immensité des mers, et
l'année changera le cours des saisons, avant qu'un autre sentiment remplace ton
amour dans mon coeur. Oui, quelles que soient tes rigueurs, Cynthie, je
t'aimerai toujours ; je ne verrai jamais avec indifférence ces yeux charmants
qui m'ont fait croire tant de serments trompeurs. Tu jurais naguère que si tu
te rendais coupable d'un parjure, tu les arracherais toi-même de tes propres
mains ; et tu oses aujourd'hui les lever au ciel ? et tu ne trembles pas au
souvenir de ton crime ? Qui te forçait à pâlir, à changer de couleur, à
arracher de tes yeux une larme feinte ? Voilà ce qui m'a perdu. Mais
j'apprendrai par mon exemple, aux amans crédules, qu'il n'est pas sûr d'en
croire de trompeuses caresses.
ÉLÉGIE XVI.
LA PORTE.
Moi que l'on
ouvrait jadis pour de magnifiques triomphes, et que l'on connaissait chaste
comme une vestale, au lieu du char doré qui honorait mon seuil, au lieu des
supplications et des larmes des infortunés captifs, je ne vois plus aujourd'hui
que des libertins, qui viennent, au sortir d'une orgie nocturne, me frapper et
m'assaillir d'une main indigne. Chaque jour me retrouve chargée de couronnes
qui me déshonorent, entourée des flambeaux qu'abandonne un amant éconduit.
Comment défendrais-je maintenant les nuits d'une maîtresse trop célèbre, moi
qu'on a livrée au scandale par des vers obscènes ? Mais, hélas ! elle n'en
ménage pas plus son honneur ; au milieu d'un âge corrompu, elle se distingue
encore par ses désordres.
Et cependant je ne puis écouter, sans partager sa tristesse et ses larmes, les
plaintes amères d'un amant, hélas ! trop fidèle, qui passe auprès de moi de
longues heures en vaines prières. Jamais il ne me laisse aucun repos ; à
chaque instant il m'assiège de ses vers langoureux. « O porte, dit-il, plus
cruelle que ta maîtresse elle-même ! pourquoi restes-tu fermée et silencieuse
? Ne t'ouvriras-tu donc jamais à mon amour ? ne saurais-tu, par un bruit
léger, rendre furtivement mes prières ? ne puis-je donc espérer aucun terme
à mes ennuis, et faut-il que je réchauffe ton seuil en y cherchant un triste
sommeil ? C'est là que me trouvent gisant et la nuit et les étoiles au milieu
de leur carrière ; c'est là qu'au matin la brise compatira à mes peines. Pour
toi, toujours insensible, tu n'as jamais répondu que par le silence de tes
gonds aux accents redoublés de mes douleurs.
Oh ! si ma faible voix, se glissant par une fente légère, allait frapper enfin
celle que j'aime ! Bien qu'elle soit plus insensible que les rochers de la
Sicile, plus inflexible que l'airain et le fer, elle ne pourrait cependant
retenir quelques larmes, et la compassion se peindrait, malgré elle, dans son
oeil humide. Maintenant un autre plus heureux la possède dans ses bras, et moi,
le Zéphyr de la nuit emporte au loin mes plaintes. Toi seule es la principale
cause de mes chagrins, ô porte, que mes présents n'ont jamais pu vaincre ; et
cependant tu fus toujours ménagée par ma langue, qui respecta rarement quelque
chose dans ses emportements. Pourquoi souffrir que je m'épuise par mille
plaintes, que je passe dans les carrefours de Rome des nuits d'inquiétude et
d'insomnie ? Souvent, au contraire, j'ai composé en ton honneur une élégie
nouvelle, et j'ai imprimé sur tes marches des baisers brûlants. Que de fois
encore, perfide, ne me suis-je pas prosterné devant toi, et ne t'ai-je pas
rendu en secret l'hommage que je t'avais promis ?»
Ces plaintes, et celles que vous connaissez tous, amants infortunés, troublent
chaque jour l'harmonie matinale des oiseaux. Ainsi les moeurs de nia maîtresse
et les larmes d'un amant fidèle m'exposent sans défense à d'éternels
reproches.
ÉLÉGIE XVII.
A CYNTHIE.
Oui, puisque j'ai
pu m'éloigner de Cynthie, je mérite d'invoquer l'alcyon solitaire. L'étoile
de Cassiope ne luira plus sur mon navire, et tous mes voeux se dissipent en
fumée loin d'un ingrat rivage. Vois, Cynthie, vois la tempête te venger de mon
absence, et faire retentir autour de moi des menaces terribles. Hélas ! un
calme heureux ne viendra-t-il point apaiser l'orage ? Faut-il qu'un sable léger
me serve de tombeau ? Ah ! répare de tes voeux une malédiction fatale ; je
suis assez puni par l'absence du jour et les fureurs de la tempête. Te
retracerais-tu d'un oeil sec mon trépas ? Serait-ce sans regret que tu ne
presserais point sur ton coeur mes tristes restes ? Périsse à jamais celui qui
se confia le premier à un vaisseau et à des voiles pour s'ouvrir, malgré les
dieux, une route à travers mille abîmes ! N'eût-il pas mieux valu supporter
les dédains de Cynthie, qui, malgré ses rigueurs, se distinguait par des
qualités rares, que d'errer ainsi sur des rivages inconnus, bordés
d'impénétrables forêts, et de chercher au ciel l'étoile désirée des
enfants de Léda ? Si le destin eût enseveli auprès d'elle mes douleurs, si le
marbre funéraire marquait la fin de mon amour, elle eût sacrifié du moins sa
belle chevelure à des restes chéris ; elle les eût déposés mollement sur un
lit de roses, et, en prononçant une dernière fois sur ma tombe le nom de son
amant, elle eût demandé aux dieux que la terre me fût légère.
Vous cependant, nymphes de la mer, qui devez le jour à la belle Doris, enflez
à l'envi et d'un souffle propice mes blanches voiles. Si l'Amour, dans son vol,
effleura jamais vos demeures humides, rendez ces rivages favorables à votre
compagnon d'esclavage.
ÉLÉGIE XVIII.
LES PLAINTES.
Oui, le Zéphyr
seul anime de son souffle ces ombrages solitaires et ces lieux écartés,
toujours muets à mes plaintes. Ici je puis redire sans crainte mes douleurs
secrètes, à moins que les rochers eux-mêmes ne deviennent infidèles.
A quelle époque, ô ma Cynthie, reporterai-je tes premiers dédains ? Quelle
fut la cause de mes premiers pleurs ? Moi que l'on citait naguère parmi les
amans fortunés, je me trouve aujourd'hui marqué du sceau de tes mépris.
Comment ai-je mérité tant d'infortunes ? quel crime a pu changer ton coeur ?
Une rivale est-elle cause de ta tristesse ? Ah ! reviens à moi, s'il est vrai
que jamais une autre femme, quelle que fût sa beauté, n'a mis le pied dans ma
demeure. La douleur dont tu me rends victime demanderait cependant une vengeance
; mais je ne suis point assez aveugle pour me rendre à jamais l'objet de ta
haine, et pour ternir l'éclat de tes beaux yeux en les condamnant aux larmes.
Crains-tu mon inconstance, parce que tu ne vois dans mon extérieur et sur mon
visage que de faibles marques de mon amour ? J'en appelle à témoin le hêtre,
le pin, chéri du dieu d'Arcadie, et vous, arbres, si jamais vous avez connu
l'amour. Que de fois mes accents ont retenti sous leurs voluptueux ombrages !
que de fois ton nom, ô ma Cynthie, fut gravé sur leur écorce ! ... Ne me
crois pas insensible à tes rigueurs, si je n'ai raconté qu'à tes portes
muettes les nombreux soucis qui me dévorent. Timide amant, j'ai appris à plier
sous les lois d'une maîtresse superbe, sans faire retentir au loin mes plaintes
amères. Ce n'est toutefois qu'au bord d'une eau limpide, ou au milieu des
rochers glacés, ou dans un sentier solitaire, que je goûte un pénible repos,
Là, sans témoin, je redis à l'oiseau, qui m'écoute à peine, les plaintes
que peut m'inspirer le désespoir. Oui, que tu sois contraire ou propice à ma
tendresse, je veux, Cynthie, que les forêts retentissent de ton nom, que les
rochers les plus déserts ne cessent de le redire.
ÉLÉGIE XIX.
A CYNTHIE.
Non, Cynthie, je
ne redoute plus maintenant le triste séjour des Ombres, et je ne recule point
devant le bûcher où la nature réclame un dernier tribut. Mais que ton amour,
hélas ! ne survive point à mes funérailles, voilà ma crainte, voilà ce qui
est pour moi plus dur que le trépas lui-même. L'enfant de Vénus n'a point
porté à mes yeux une blessure si légère, que ma cendre puisse oublier jamais
l'objet de mes feux. Ainsi Protésilas conserva, jusque dans les ténèbres du
Tartare, le souvenir d'une épouse adorée ; et l'ombre du héros revint encore
au palais antique de ses pères pour goûter dans de vains embrassements un
plaisir mensonger.
Quelle que soit ma destinée, je t'appartiendrai toujours, ô ma Cynthie ; un
vif amour peut franchir à son gré le fatal rivage du Styx. Qu'elles viennent
alors à moi, ces beautés célèbres qu'Ilion en cendres abandonna aux Grecs
victorieux : il n'en est point, Cynthie, qui puisse te le disputer en grâces,
et que la terre équitable te pardonne cette gloire. Aussi, quand même le
destin t'accorderait une longue vieillesse, tes restes chéris seraient encore
arrosés de mes larmes. Oh ! si tu pouvais sentir sur mes cendres les mêmes
feux ! alors le trépas perdrait pour moi toute son amertume. Mais je crains,
Cynthie, que tu n'oublies mon tombeau, que le cruel Amour ne t'arrache à une
vaine poussière, qu'il ne te force à sécher tes pleurs malgré toi ; car il
n'est point de femme dont la constance résiste à ses continuelles attaques.
Livrons-nous donc, tandis qu'il en est temps, au plaisir d'une flamme mutuelle ;
l'amour ne saurait avoir jamais une trop longue durée.
ÉLÉGIE XX.
A GALLUS.
ÉCOUTE, cher
Gallus, le conseil d'un ami fidèle, et qu'il reste toujours gravé dans ta
pensée. L'amour sans la prudence est souvent exposé aux coups de la fortune ;
j'en appelle aux flots de l'Ascanius, de ce lac fatal aux Argonautes.
Hylas est l'objet de tes feux ; Hylas, dont le nom et la beauté rappellent le
jeune ami d'Hercule. Que tu côtoies le fleuve à l'ombre d'une forêt épaisse,
que tu baignes tes pieds dans les flots de l'Anio, que tu parcoures ces rivages
illustrés par les combats des géants, ou que tu t'abandonnes à la foi d'une
onde fugitive, défends tau Hylas contre l'amour et les embûches des Nymphes et
des Dryades, qui ne sont pas moins sensibles dans notre Italie ; autrement,
Gallus, crains d'avoir à parcourir sans cesse les montagnes, les rochers
glacés et les lacs inconnus ; crains d'avoir à gémir, comme autrefois Hercule
sur les rives de l'Ascanius, lorsqu'il eut erré longtemps éperdu dans des
contrées lointaines. En effet, l'on rapporte qu'autrefois le navire Argo sortit
des chantiers de Pagasa pour se diriger vers le Phase, et que, laissant
derrière lui les eaux de l'Hellespont, il vint aborder au milieu des écueils
de la Mysie. Dès que l'essaim des héros grecs se fut arrêté sur ces rives
paisibles, ils se font à l'envi des lits d'un tendre feuillage. Cependant le
jeune Hylas s'était avancé plus loin pour chercher à l'écart une source dans
ces lieux arides. Les deux fils d'Aquilon, Calais et Zéthès, l'accompagnent en
volant autour de lui. Suspendus sur sa tête, ils planent, se rapprochent ou
s'éloignent, et cependant lui ravissent tour-à-tour des baisers. Hylas se
réfugie sous l'extrémité de leur aile, et cherche à s'y suspendre ; puis il
se débarrasse avec une baguette de leurs jeux amoureux. Mais, hélas ! s'il met
en fuite les fougueux enfants d'Orithye, c'est pour devenir bientôt la victime
des Hamadryades.
Au pied du mont Arganthe étaient les sources de l'Ascanius que chérissaient
les nymphes de Bithynie. On y voyait des fruits délicieux pendre sans culture
à l'arbre solitaire, et le lis, tapissant au loin la prairie humide, mêler sa
blanche fleur à la pourpre des pavots. Hylas oublie son devoir pour les jeux de
son âge ; tantôt il cueille des fleurs d'une main légère ; tantôt il se
penche imprudemment sur la source limpide et trompe encore le temps, pendant
qu'il regarde sa gracieuse image. Il veut enfin remplir son urne. Appuyé sur
l'épaule droite, il tend le bras et la retire pleine. Mais les Dryades,
enflammées d'amour pour tant de beauté, avaient abandonné à l'envi leurs
danses ordinaires. Tout à coup leur main entraîne facilement le jeune Hylas,
qui cède et tombe sous l'eau avec bruit. Hercule l'appelle et entend répéter
son nom ; mais c'est l'écho du rivage qui redit seul dans l'éloignement le nom
du malheureux Hylas.
Que cette leçon, Gallus, te fasse veiller sur tes amours. Ton Hylas est trop
beau pour le confier avec sûreté aux Nymphes.
ÉLÉGIE XXI.
L'OMBRE DE GALLUS PARLE.
GUERRIER, qui reviens blessé du siège de Pérouse, et qui te hâtes d'éviter mon destin, pourquoi rouler de toutes parts tes yeux humides quand tu m'entends gémir ? Et moi aussi, je fus le compagnon de toutes vos guerres. Que tes parents se réjouissent de te voir revenir plein de vie ! Que ma soeur comprenne à tes larmes mon funeste sort ! Dis-lui que son Gallus, échappé au glaive meurtrier de César, n'a pu éviter les embûches de vils brigands ; et si l'on trouve jamais sur les collines de l'Étrurie des ossements dispersés, qu'on les recueille pour ceux de l'infortuné Gallus.
ÉLÉGIE XXII.
A TULLUS.
Tu me demandes, Tullus, au nom d'une amitié constante, qui je suis, d'où je viens, et quels lieux m'ont vu naître ? Tu connais ces murs de Pérouse, qui furent le tombeau des Romains et la ruine de l'Italie à une époque de deuil : alors la discorde armait nos citoyens entre eux ; alors, fatale Étrurie, tu causas surtout mes douleurs, lorsque tu reçus dans tes plaines les membres dispersés de mon infortuné parent, et aujourd'hui encore tu refuses à ses restes un peu de terre. Non loin de là, Tullus, s'étendent les fertiles campagnes de l'Ombrie, où ton Properce a vu le jour.
NOTES DU LIVRE PREMIER.
ÉLÉGIE PREMIÈRE
AD TULLUM. On s'est demandé quel était ce Tullus auquel Properce adressa plusieurs autres élégies. D'après l'opinion la plus commune, ce serait L. Tullus Volcatius, qui fut collègue d'Auguste dans son second consulat, et qui aurait obtenu plus tard (liv. IIII , élég. 21) le gouvernement de l'Asie.
Castas (v. 5). Si l'on admet, ce qui paraît probable, que Hostilia était mariée, il sera aisé de comprendre l'épithète castas sans recourir à des interprétations qui n'auraient pas dû concilier à Properce l'attachement de sa maîtresse. Par castas puellas , Broukhusius entend Minerve et les Muses, ce qui est forcé et faux par le fait même.
Milanion (v. 9). Ovide rapporte l'histoire de ce prince, dans son Art d'aimer, liv. II, v. 185.
Iasidos (v. 10). Il y eut deux Atalantes : l'une, fille d'Iasus, était de Nonacris en Arcadie ; l'autre, qui fut vaincue à la course par Hippomènes, et changée avec lui en lions, était fille de Schoenus, roi d'Argos. On aurait donc tort de confondre Milanion avec Hippomènes. Celui-ci mourut sans enfants ; le premier, au contraire, que l'on appelle encore Méléagre, eut un fils nommé Parthénopée.
Parthénus (v. 11). Le Parthénus ou Parthénius était une montagne célèbre en Arcadie, dont parle Pline, liv. IV, chap. 10, et Callimaque, Hymne à Délos, v. 71. Atalante, exposée jadis sur cette montagne par l'ordre de son père, y avait été allaitée par une tigresse.
Hylaei (v. 13). Pour Hylaeii, comme Thesea pour Theseia. Hylé fut un centaure amoureux d'Atalante, qui voulut se défaire d'un rival en tuant Milanion, et qu'Atalante perça plus tard d'une de ses flèches, s'il en faut croire Apollodore.
Cytææis (v. 24). Cytée était une ville de la Colchide, patrie de Médée et de Circé.
Pares (v. 32). Expression consacrée par les meilleurs poètes pour indiquer un amour partagé. Il ne faudrait pas la prendre dans le sens de constance, bien que les vers qui suivent paraissent l'autoriser.
Voyez Madame Dufrénoy, Élégie ; Quinault, Atys, acte IV, sc. 5 ; Parny, II ; André CHÉNIER, 15 et 23.
ÉLÉGIE DEUXIEME.
Coa (v. 2). Cos était une île située sur les côtes de la Carie, dont elle fait partie. Ce fut la patrie d'Hippocrate et d'Apelle. Des éditeurs ont voulu lire Cea au lieu de Coa, parce que Pline a dit, liv. XI, chap. 26, que la soie avait été travaillée pour la première fois à Céos par Pamphile, fille de Platis. Or, d'après eux , Céos serait une des Cyclades. Mais, au commencement du chap. 27, le même Pline ajoute que l'on trouve à Cos des vers à soie , et de plus il dit, liv. V, ch. 34, que Cos est appelée Céa par quelques auteurs. Quoi qu'il en soit de l'identité des deux noms, il est certain qu'il y avait à Cos, aujourd'hui Lango, des manufactures de soie très estimées des anciens.
Orontea (v. 3). La myrrhe, que nous appelons aujourd'hui benjoin, s'extrait par incision de différents arbres, qui croissent dans l'Inde ou dans l'Arabie. Cependant Properce lui donne l'épithète de Orontea, l'Oronte étant un fleuve de la Syrie, parce que les Romains ne tiraient la myrrhe que de ce dernier pays, où elle était transportée par un commerce continuel avec l'Arabie et l'Inde.
Arbutus (v. 11). Cet arbrisseau, élevé de quatre à cinq pieds, est très commun en Italie et dans les provinces méridionales de la France, où il porte les noms de fraisier en arbre, frôle, etc. Sa baie, qui ressemble beaucoup à la fraise, est bonne à manger.
Leucippis
(v.
15). Épithète
patronymique se rapportant à Phoebe.
On
pourrait dire encore Leucippi,
comme Deiphobe Glauci, Hectoris Andromache, etc.
Leucippe, roi de Sycione, eut deux filles, Phébé et Thélayre,
celle-ci prêtresse de Diane, et celle-là de Minerve. Il les avait promises à
Lyncée et à Idas, qui étaient frères : mais Castor et Pollux les enlevèrent.
Il s'ensuivit un combat dans lequel Castor succomba sous les coups
de Lyncée, qui fut percé à son tour par Pollux, et Idas fut frappé de
la foudre comme il s'avançait contre le vainqueur. Ovide raconte au long cette
histoire au vers 699 du livre VIII
des Fastes.
De son récit et de celui d'Apollodore
résulterait, contre Properce, que ce fut Pollux qui épousa Phébé, et
Castor, Thélayre.
Eveni (v. 18). Marpesse, fille d'Evénus, avait été enlevée par Idas, d'une beauté remarquable. Son père, ne pouvant atteindre le ravisseur, se précipita dans le fleuve Lycormas, qui prit son nom. Apollon, épris de Marpesse, vint la ravir à son premier amant. Idas dirigea ses flèches contre le dieu. Jupiter, pour terminer la dispute, permit à la fille d'Evénus de choisir pour époux celui qu'elle préfèrerait, et Idas eut la gloire de l'emporter sur Apollon.
Phrygium (v. 19). Pélops, fils de Tantale , roi de Phrygie.
Hiypodamia (v. 20). Hippodamie, fille d'OEnomaus, roi d'Élide, devait épouser celui qui vaincrait son père à la course des chars. Pélops corrompit le cocher Myrtile, qui lit verser le char du roi. OEnomaüs étant mort de sa chute, Pélops lui succéda et donna son nom au Péloponnèse.
Ne sim tibi (v. 25). Cette leçon est la plus ancienne. Un grand nombre d'éditions donnent, après Scaliger, ne sis mihi ; ce qui parait s'accorder moins bien avec vereor.
Aonniam (v. 28). C'était l'ancien nom de la Béotie, dans laquelle on trouve le mont Hélicon, le Permesse, les fontaines Aganippe et Hippocrène, lieux consacrés aux Muses.
Voyez André Chénier, Fragment sur l'Art d'aimer ; Bernard, liv. II , Art d'aimer; LEBRUN, III, I.
ÉLÉGIE TROISIÈME.
Gnosia (v. 2). Ariadne , ainsi appelée de la ville de Gnosse, l'une des premières de la Crète. On sait comment cette princesse dirigea, au moyen d'un fil, parmi les nombreux détours du Labyrinthe, Thésée, qui allait combattre le Minotaure. Ce prince l'enleva après sa victoire, et l'abandonna ensuite dans l'île de Naxos, où Bacchus en devint amoureux.
Cepheia (v. 3). Cassiope, femme de Céphée, roi d'Éthiopie, et mère d'Andromède, ayant préféré sa beauté à celle des Néréides, sa fille fut exposée sur un rocher à la fureur d'un monstre marin. Persée la délivra, monté sur le cheval Pégase, et la prit ensuite pour épouse.
Edonis (v. 5). Les Bacchantes sont ainsi nommées du mont Edon, en Thrace, où se célébraient leurs orgies.
Apidano (v. 6). L'Apidanus, rivière de Thessalie, se jette dans le Pénée.
Inachidos (v. 20). Io, fille d'Inachus, fut aimée de Jupiter. Junon, qui en devint jalouse, la changea en génisse, et la confia à la garde du vigilant Argus. Mais celui-ci fut endormi par les chants de Mercure, qui le tua ; et Io, rendue à sa forme première, épousa Osiris, avec lequel elle fut adorée sous le nom d'Isis par les habitants de l'Égypte.
Poma (v. 24). Les contours de sa belle gorge, traduit Delongchamps. Rien n'empêche, quoi qu'il en dise, de prendre ici l'expression dans son sens propre et naturel.
Voyez BERTIN, Amours, I, 4; DORAT, Baiser, III; ANDRÉ CHÉNIER, XXXIX; TISSOT, le Sommeil d'Eucharis.
ÉLÉGIE QUATRIÈME.
Basse
(v. 1).
On ignore quel
est positivement le Bassus auquel cette élégie est adressée. Cependant tout
porte à croire que ce fut un poète iambique qu'Ovide loue dans la dernière élégie
du livre IV des Tristes
:
Ponticus herois,
Bassus
quoque
clarus
iambis.
Antiopae (v. 5). Antiope, fille de Nyctée, épousa Lycus, roi de Thèbes. Jupiter se changea en satyre pour lui ravir ses faveurs. Il en eut deux fils, Zéthus et Amphion.
Spartanae (v. 6). Sparte fut célèbre dès les anciens temps par la beauté de ses femmes. Homère, Odyssée, liv. XIII, v. 412, l'appelle Spart¯n kalligænaika.
Quibus... perire (v. 12). Ce verbe est pris ici, comme dans une multitude d'endroits, dans le sens métaphorique de perdite amare. C'est donc à tort que Marolles a traduit, avec quelques autres, pour lesquelles je voudrais mourir.
Lapis (v. 24). Chez les anciens, on trouvait de toutes parts, dans les campagnes, des images en bois grossièrement taillées ou des pierres, qui servaient à limiter les champs, mais que l'on adorait comme des divinités, et devant lesquelles le voyageur s'inclinait avec respect. La religion chrétienne leur a substitué les croix en bois ou en pierre. Voir à l'appui TIBULLE, liv. 1, élég. I ; APULEE, au commencement du liv. 1 ; LUCRECE, liv. V ; ARNOBE, liv. I ; SENEQUE, Hippolyte, acte II, sc. 2.
Adoro (v. 27). Ce mot, comme l'observent les commentateurs, est fréquemment employé chez les poètes dans le sens de oro. Tite-Live lui-même a dit, liv. V, chap. 12 : «Romanus dictator... quum... hostia caesa pacem deum adorasset... »
ÉLÉGIE CINQUIÈME.
Invide (v. 1). Gallus s'était déclaré le rival de Properce, qui lui adressa cette élégie. On suppose qu'il s'agit de Cornelius Gallus dont les poésies sont souvent réunies aux poésies de Properce.
Toxica Thessalia (v. 6). La Thessalie a toujours été renommée chez les poètes pour ses poisons et ses plantes vénéneuses. Voy. TIBULLE, liv. II, élég. 4, et HORACE:, liv. I, ode 27.
Quod si forte (v. 9). Scaliger prétend cette leçon fausse, et propose, d'après un manuscrit :Aut si forte ausis non est contraria nostris, en cherchant à établir que Gallus avait prié Properce de le servir auprès de Cynthie. Quelques éditeurs ont en effet adopté le raisonnement et la leçon. Cependant comment croire que Gallus ait pu demander à son ami un semblable service ? La chose est
peu naturelle. Le texte d'ailleurs s'enchaîne si bien, qu'on ne saurait pourquoi Scaliger a prétendu le changer.Cadent (v. 14). Expression fréquemment employée pour indiquer la faiblesse. Elle contraste avec les mots qui la précèdent.
Nobilitas (v. 23). La famille Cornelia , à laquelle appartenait Gallus, comptait parmi ses différentes branches, les Gallus, les Lentulus, les Syllas et les Scipions.
Imaginibus (v. 24). Pline, au liv. xxxv, chap. 2, nous apprend que les Romains réunissaient dans leurs demeures les images de leurs ancêtres. Elles étaient d'abord en cire ; plus tard, on employa des matières plus précieuses ; mais jusque sous l'empire les familles puissantes portaient en grande pompe leurs images aux funérailles de chacun de leurs membres.
ÉLÉGIE SIXIÈME.
Tulle (v. 2). Tullus, nommé proconsul en Asie, voulait emmener avec lui Properce qui s'en défend et s'excuse sur son amour pour Cynthie.
Rhipaeos (v. 3). Les monts Riphées étaient en Thrace. Ce nom leur vient, dit Servius, du verbe =Ûptein, parce qu'ils sont battus continuellement par les vents et les orages.
Memnonias (v. 4). Leçon à conserver, malgré les commentateurs qui veulent la changer pour Æmonias. On a demandé s'il s'agissait de l'Éthiopie, ou de Suze, ou de tout autre pays. Qu'importe ? Le poète veut parler en général des peuples d'Orient. Voyez livre II, élég. 18.
Patrui secures (v. 59). Le seul Tullus qui ait été consul vers cette époque est Volcatius Tullus, collègue de Lepidus, deux ans avant le consulat de Cicéron. C'est peut-être le même qui fut plus tard collègue d'Auguste. Alors le Tullus, auquel Properce adressa plusieurs de ces élégies, ne nous serait plus connu que par ces élégies elles-mêmes.
Jura refer sociis (v. 20). Passerat et d'autres, comme lui, rappellent, pour expliquer ce vers, qu'Auguste et Tibère enlevèrent successivement et rendirent à Cyzique ses privilèges pour avoir fait battre de verges des citoyens romains ; or, Properce nous apprend, par l'élégie 12 du liv. III, que Gallus demeura longtemps à Cyzique. Reste à savoir si cet échafaudage d'érudition est réellement nécessaire, et si les mots tels qu'ils sont ne présentent pas un sens satisfaisant.
Ultima nota (v. 24). Turnèbe donne mina nota ; Passerat, somnia nota ; Brouckh., d'après un manuscrit, ultima vota, nempe martem. Cette dernière leçon surtout est assez difficile à défendre : aussi y consacre-t-on plus de deux pages.
Ionia (v. 31). L'Ionie, peuplée par la postérité d'Ion, fils de Xuthus et petit-fils d'Hellen, fut toujours regardée, pour sa température et ses richesses, comme l'une des contrées où le luxe régnait avec le plus d'empire.
Pactoli (v. 32). Le Pactole, en Lydie, roulait de l'or dans ses flots.
Tinguit aratra (v. 32). Tinguit est pour tingit, et se trouve plusieurs fois dans Horace. Avec aratra, il faut rapporter cette pensée à celle de Justin sur l'Espagne, liv. XLIV : Auro quoque ditissima adeo, ut etiam aratro frequenter glebas aureas exscindant. Mais au lieu d'aratra, on trouve arata qui équivaut à arva, dans Beroald., Turnèbe, Brouckh., etc.
Voyez. PARNY, III, Le Voyage manqué.
ÉLÉGIE SEPTIÈME.
Pontice (v. 1). Ovide a fait l'éloge de ce poète épique dans la dernière élégie du quatrième livre des Tristes : mais il ne nous est rien parvenu de ses ouvrages, non plus que de Bassus.
Fraternae militiae (v. 2). C'est la guerre d'Étéocle et de Polynice que Ponticus avait chantée.
Eviolasse (v. 16). On trouve pour ce mot, suivant les éditions, haec voluisse, se voluisse, heu voluisse, he voluisse, evoluisse, etc. Passerat retient la leçon la plus ordinaire, eviolasse, et donne pour glose, si cupido te concusserit eviolasse, quod nolim, nostros deos, nempe meam Cynthiam. Cette dernière interprétation paraît dure. En conséquence, j'ai traduit d'après la construction suivante, quod nolim, nempe nostros deus, id est amorem, Venerem , etc., eviolasse te. Le sens est à peu près le même, et l'explication est peut-être plus naturelle.
Agmina septem (v. 17). L'armée qui assiégea Thèbes était commandée par sept chef, Adraste, Polynice, Tydée, Amphiaraus, Hippomédon, Capanée et Parthenopée.
Voyez BERTIN, Amours, III, 2, et I, 16 ; A. CHENIER, XXXIV.
ÉLÉGIE HUITIÈME.
Tune igitur demens (v. 1). Cynthie songeait à un voyage en Illyrie, où l'appelaient les promesses et l'amour d'un préteur, rival de Properce. Celui-ci la détourne de cette pensée, et se réjouit ensuite d'avoir persuadé son amante.
Illyria (v. 2). L'Illyrie, qui conserve de nos jours son ancien nom, fut ainsi appelée d'Illyrus, fils de Polyphème et de Galatée. Le poète lui donne l'épithète de gelida, par opposition à la température de Rome et des contrées méridionales de l'Italie.
Positas sulcare ruinas (v. 7). C'est l'ancienne leçon, que Scaliger voulait changer, sur la foi d'une édition qu'il ne nomme pas, pour fulcire ruinas. Gronov. et Brouckh. n'adoptent qu'à moitié la correction proposée, et lisent fulcire pruinas. En comparant ces différentes leçons, on trouve, 1° que fulcire pour calcare, comme le veut Scaliger, est très dur, et, de plus, qu'il faudrait admettre un hypallage ; 2° que si l'on dit ruina caeli pour ruentem caelo aquae concretae et nivis stragem, on n'a jamais trouvé ruina employé seul dans ce sens, comme l'observe Gronovius. Mais aucun auteur, ajoute Scaliger, n'a jamais dit sulcare pruinas. Passerat observe d'abord que Tite-Live, au passage des Alpes, nous offre une expression semblable dans secare nives ; et en second lieu, de ce qu'une alliance de mots n'a pas encore été faite, en peut-on légitimement conclure qu'elle ne doive l'être jamais? Je ne le pense pas.
Vergiliis
(v. 10). Vergiliæ, dit
Festus, ita
dictae, quod earum
ortu ver
finitur et aestas incipit. On
les appelle encore Pléiades, Žpò toè pl¡ein
Galatea (v. 18). Ce n'est point sans raison que Properce invoque Galatée : elle était nymphe de la mer, et de plus mère d'Illyrus
rectum
per caerula (v. 19). C'est la leçon
de Passerat. D'excellentes éditions donnent
praevecta
ceraunia r., praevecta étant
le nominatif au lieu de l'accusatif,
comme dans Virgile
Sensit medios delapsus in hostes.
Mais les deux constructions sont bien différentes. On dit encore que praevecta
pourrait être un vocatif. Ce
serait une tournure bien peu usité.
Oricos (v. 21). Cette ville, l'une des principales de l'Épire, fut fondée par une colonie venue de Colchide, comme le rapporte Pline, liv. iii, ch 26.
Taedae (v. 21). Nous reproduisons l'ancienne leçon, mais nous nous écartons du sens presque généralement donné : Nullius mulieris amor adeo me immutabit, ut, etc.
Atraciis (v. 25). Les Atraciens étaient un peuple d'Étolie. Ils tiraient leur nom du fleuve Atrax, qui sépare l'Étolie de l'Achaïe, et qui se jette dans la mer Ionienne.
Eleis (v. 26). On peut supposer qu'il s'agit ici d'Élée, ville d'Illyrie,dont parle Ptolémée. Mais rien n'empêche d'entendre la ville d'Élis, dans le Péloponnèse, où se célébraient les jeux Olympiques. Les vers qui suivent confirmeraient encore dans cette opinion.
Voyez MALHERBE , Stances, II ; BERTIN , Amours, 14 ; A. CHENIER Fragments.
ÉLEGIE NEUVIÈME.
Quaevis (v. 4). Scaliger, Sylvius, Broukh. donnent quovis.... modo, ce qui est bien froid. Quævis de ignota et vili dicitur, expose avec raison Passerat, ce qui répond à l'objection de Scaliger : Unam tantum deperibat.
Chaonie (v. 5). La Chaonie était une province d'Épire, ainsi appelée du Troyen Chilon, qui s'y établit. Elle renfermait la ville et surtout la forêt de Dodone, consacrée à Jupiter, où les colombes et les chênes eux-mêmes prédisaient l'avenir. Pour l'explication de cette fable, voyez HERODOTE, liv. II, ch. 57.
Amphioniae (v. 10). Il ne faut pas oublier que Ponticus avait composé une Thébaïde. On connaît l'histoire d'Amphion , et l'explication de cette ingénieuse allégorie.
Mimnermi (v. 11). Mimnerme, poète élégiaque de Colophon ou de Smyrne, inventa, dit-on, le vers pentamètre et aima, dans un âge avancé, une joueuse de flûte appelée Nanno. Il était célèbre chez les anciens par la facilité, la douceur et l'harmonie de son style.
Arrnenias (v. 19). Le Tigre appartient plus particulièrement aux Indes et à I'Hyrcanie ; mais l'Arménie est limitrophe de cette dernière province : de là vient que Properce, Virgile et Tibulle ont donné au Tigre l'épithète d'arménien.
Manu (v. 24). Le sens de ces deux vers serait, d'après Passerat : L'amour n'accourut jamais d'une aile si prompte, que plus tant il ne refusât d'accourir à nos voeux. L'explication de Broukh. est préférable et se lie mieux avec les idées qui suivent : Nemo unquam adeo felix in amore fuit, ut sernel captus, posset abire quum vellet.
Manus adtigit misa (v. 29). Plusieurs éditions donnent cutis au lieu de manus, et celles même qui conservent la leçon vulgaire, expliquent : Jusqu'à ce que la main touche les os à travers la peau. N'est-il pas plus naturel de voir dans ces mots une métaphore empruntée si l'on veut à la médecine, et d'entendre : Jusqu'à ce que la main de l'Amour, coupant dans le vif, parvienne à toucher l'os. Delongchamps traduit : Dont les symptômes ne se laissent sentir que lorsqu'il est incurable ; ce qui est éluder la difficulté.
Voyez A. CHENIER , V, et Fragments.
ÉLÉGIE DIXIÈME.
Conscius in lacrymis (v. 2). Cette tournure, ordinaire à Properce, se trouve quelquefois dans Catulle, mais elle est d'ailleurs peu usitée chez les écrivains latins.
Puella (v. 5). Probablement Lycoris, s'il est question, comme on le suppose généralement, de Cornélius Gallus, ami de Properce, de Virgile et de tous les poètes du siècle d'Auguste.
Voyez A. CHENIER, Fragments sur l'Art d'aimer; BERNART, liv. 1, Art d'aimer.
ÉLÉGIE ONZIÈME.
Bais
(v. 1). Cette ville tirait son nom de Baius, l'un des compagnons
d'Ulysse. Elle était célèbre par ses bains et la douceur de son climat.
Horace a fait son éloge. Selon lui,
Nullus in orbe locus Baiis praelucet amoenis.
Mais Sénèque l'appelle, liv.
VII, ép.
à Lucilius, vitiorum
diversorium.
Isidore, liv. xiv,
chapitre dernier, fait dériver le nom de Baies a
bajulandis
mercibus.
Herculeis (v. 2). L'histoire d'Hercule porte qu'après avoir enlevé les boeufs de Géryon, ce héros vint en Italie, près de Baies, et se fraya un passage, au moyen d'une digue, sur le rivage même occupé par la mer. De là l'expression semita, quasi semi iter, Varron, liv. iv.
Thesproti regno (v. 3). De toutes les explications données sur ces deux mots, celle de Scaliger paraît la plus raisonnable. Thesprotus, fils de Pélasgus, régna sur l'Épire et jamais sur l'Italie. Mais dans les temps anciens, les rivages de Cumes et de Pouzzoles furent peuplés par une colonie des Abantes, nation qui habitait la partie de l'Épire appelée Thesprotie. C'est ainsi, ajoute le commentateur, que la Gaule fut appelée France, du nom des Francs ; la Neustrie, Normandie, de celui des Normands, etc.
Lucrina (v. 10). Le lac Lucrin, en Campanie, a été célébré par tous les anciens poètes. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un marais bourbeux.
Teuthrantis (v. 11). Ce mot a exercé la sagacité des commentateurs. On le trouve remplacé tour-à-tour par tentantis, natitantis, te navis in alvo, te fluminis alveo. Scaliger, en proposant teuthrantis, s'est appuyé sur des manuscrits, sur ce que le nom convient à une colonie grecque, sur ce que Silius Italicus, qui prête à ses personnages du second ordre des noms empruntés aux lieux de leur origine, a nommé Teuthras un habitant de Cumes. On trouve à la marge de l'un des manuscrits qui donnent cette leçon : Insula, vel fluvius parvulus.
Baiae (v. 30). Pour Baianæ, dit Broukh. : il y a seulement une double apposition.
Voyez A. CHENIER III ; BERTIN, Amours, I, 10 ; CHAULIEU, tome II, page 139, édition 1825.
ÉLÉGIE DOUZIÈME.
AD AMICUM. Dans la plupart des éditions, cette élégie est adressée à Cynthie. Mais si l'on en suit attentivement les idées, il paraît de tonte évidence que Properce l'a écrite en effet à un de ses amis, qui l'avait probablement invité, en lui reprochant sa Paresse, à quitter Rome quelque temps pour le suivre à la campagne. Properce en prend occasion de déplorer encore l'éloignement de sa maîtresse.
Conscia Roma (v. 2). On lisait dans quelques vieux manuscrits nobis, Cynthia, Roma moram. De là vint l'erreur signalée dans la note précédente.
Hypanis (v. 4). Il y avait deux fleuves de ce nom, l'un dans les Indes et l'autre en Scythie, auprès du Borysthène, aujourd'hui le Dniéper. Sur les rives du premier naissaient, au rapport de Pline, des insectes qui ne vivaient qu'un jour. Le second avait des eaux pures et limpides, jusqu'à ce qu'une source sans nom , en se mêlant avec elles, leur communiquât une amertume insupportable.
Eridano (v. 4) L'Éridan, aujourd'hui le Pô, que Virgile appelle le roi des fleuves, se jette dans la mer Adriatique, en traversant une partie du territoire de Venise.
Prometheis (v. 10). Prométhée, selon la fable, s'attira le courroux de Jupiter en formant l'homme avec de l'argile, et en déroba