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APOLLONIUS
TRADUIT
PAR J.-J.-A. CAUSSIN
VIE
D'APOLLONIUS
Apollonius
naquit à Alexandrie (1), sous le règne de Ptolémée
Philadelphe, environ 276 ans avant l'ère vulgaire (2).
Son père, qui était de la tribu ptolémaïque, se nommait Illée ou Sillée,
et sa mère Rhodé. Il étudia l'art des vers sous Callimaque, poète célèbre
chéri de Ptolémée Philadelphe, auquel il prodiguait souvent la flatterie, et
dont nous avons encore des hymnes écrits avec autant d'esprit que d'élégance.
Les leçons d'un tel maître firent bientôt éclore les talents du jeune
Apollonius et prendre l'essor à son génie. Il n'avait pas encore atteint l'âge
viril lorsqu'il fit paraître la première édition de son poème sur l'Expédition
des Argonautes. La publication de cet ouvrage fit naître entre lui et son
maître une rivalité qui dégénéra bientôt chez Callimaque en une haine
violente. D'abord il se contenta de critiquer l'ouvrage d'Apollonius et l'accusa
de vouloir rabaisser les siens (3), mais bientôt ne
pouvant plus contenir son ressentiment il composa contre lui une satire dans
laquelle, le désignant sous le nom d'Ibis,
oiseau fort commun en Egypte et qui se nourrit de serpents et de scorpions, il
entasse sur lui les imprécations les plus ridicules. Cette pièce, dont on doit
peu regretter la perte, était écrite d'un style très obscur puisqu'un auteur
la cite avec la Cassandre de Lycophron
et d'autres ouvrages du même genre, qu'il regarde comme de vastes champs de
bataille ouverts à tous les commentateurs qui veulent les expliquer (4).
On peut se faire une idée du mauvais goût dans lequel elle était écrite, par
celle qu'Ovide a composée sous le même titre contre un de ses ennemis. Ovide
avait trop de jugement et de délicatesse pour ne pas sentir les défauts de ce
genre énigmatique ; il les expose fort bien au commencement de son Ibis,
et s'excuse seulement sur l'exemple du poète grec (5).
Nous ignorons si Callimaque borna son ressentiment à écrire, et s'il ne fit
pas usage de la faveur dont il jouissait auprès de Philadelphe pour perdre
Apollonius (6). Ce qui est constant, c'est que
celui-ci fut obligé de quitter Alexandrie, peu après la publication de son poème.
Cet exil lui fut d'autant plus sensible, qu'il avait pour le lieu de sa
naissance un amour qu'on peut aisément reconnaître dans une comparaison de son
poème, dans laquelle il représente un homme éloigné de sa patrie, tournant
avec ardeur ses pensées vers elle. La vivacité et l'énergie du tableau ne
peuvent être que l'effet du sentiment, et l'on sent que tous les traits partent
du cœur (7).
L'île de Rhodes était depuis longtemps le séjour des beaux-arts et la
retraite des illustres malheureux. Apollonius, à l'exemple d'Eschine, y éleva
une école de littérature, et s'y vit bientôt entouré d'une foule de
disciples. Le poème qu'il avait publié à Alexandrie, avait été, comme on
peut l'imaginer, fort mal reçu de Callimaque et de ses partisans. Profitant
sagement des critiques qu'on en avait faites, il s'appliqua soigneusement à
corriger les défauts dans lesquels sa jeunesse peut-être l'avait entraîné et
y ajouta de nouvelles beautés.
Cette seconde édition du poème des Argonautes eut le plus grand succès, non
seulement à Rhodes, mais même à Alexandrie. Les Rhodiens adoptèrent
Apollonius pour un de leurs concitoyens et lui décernèrent plusieurs honneurs.
Ce fut alors que la reconnaissance lui fit prendre le surnom de Rhodien, par
lequel on le distingue ordinairement des auteurs qui ont porté le même nom (8).
Après avoir passé une grande partie de sa vie à Rhodes, et peut-être
seulement après la mort de Callimaque, Apollonius fut invité de revenir à
Alexandrie jouir parmi ses concitoyens de sa réputation et des honneurs qu'on
lui destinait. Il se rendit à de si douces instances, il revit sa chère patrie
et goûta le plaisir d'être couronné par les mains de ceux qui l'avaient flétri.
Une place distinguée, l'intendance de la Bibliothèque d'Alexandrie, se
trouvant vacante par la mort d'Eratosthène (9),
Apollonius fut choisi pour lui succéder. Son âge déjà avancé ne lui permit
pas vraisemblablement d'occuper longtemps un si beau poste. Il mourut, âgé
d'environ quatre-vingt-dix ans, vers la quatorzième année du règne de Ptolémée
épiphane (10)
et fut mis dans le tombeau où reposaient les cendres de Callimaque. C'était
tout à la fois lui faire partager jusqu'aux derniers honneurs accordés à son
maître et vouloir effacer le souvenir de leurs querelles.
Après avoir fait connaître Apollonius autant qu'il m'a été possible, je dois
parler de son poème et du jugement qu'en ont porté les Anciens.
Quintilien, en parcourant les auteurs les plus distingués, et qu'il importe le
plus, suivant lui, de connaître, cite d'abord Homère; Hésiode, Antimaque,
Panyasis et Apollonius, dont l'ouvrage lui paraît surtout recommandable par une
manière toujours égale et soutenue dans le genre tempéré (11).
Le jugement de Longin, conforme au fond à celui de Quintilien, a quelque chose
de plus flatteur. Ce célèbre critique, voulant faire voir que le sublime qui a
quelques défauts doit l'emporter sur le genre tempéré clans sa perfection,
s'exprime ainsi : "En effet Apollonius, par exemple, celui qui a composé
le poème des Argonautes, ne tombe
jamais, et dans Théocrite, ôtés quelques endroits où il sort un peu du
caractère de l'églogue, il n'y a rien qui ne soit heureusement imaginé.
Cependant aimeriez-vous mieux être Apollonius
ou Théocrite qu'Homère (12) ? "
Quoique Longin mette dans ce passage Apollonius peut-être beaucoup au-dessous
d'Homère, on voit qu'il ne connaissait pas de modèle plus parfait dans son
genre. A ces témoignages je dois en ajouter un bien précieux, c'est celui du
prince des poètes latins. On n'imite que ce qui plaît davantage. Virgile, en
imitant Apollonius en tant d'endroits et de tant de manières différentes, a
montré le cas qu'il en faisait, et un auteur anglais a raison d'appeler notre
poète l'auteur favori de Virgile. Macrobe et Servius (13)
ont remarqué depuis longtemps que le quatrième livre de l'Énéide était presque tout entier tiré du poème des Argonautes.
J.-C. Scaliger (14), tout en traitant d'impudents
ceux qui osent avancer cette assertion, ne laisse pas de convenir que Virgile a
imité Apollonius dans beaucoup d'endroits qu'il rapporte, et quoiqu'il prononce
hardiment que le poète latin est partout bien supérieur, il lui échappe
cependant quelquefois des éloges qui ne sont sûrement pas suspects. J'ai
rapporté, quelques-unes de ces imitations, et j'aurais pu en rapporter un bien
plus grand nombre. Je me suis borné à celles qui pouvaient être plus
facilement senties, même dans une traduction. Quant à celles qui consistent
plus dans les choses que dans les mots et qui appartiennent. à la structure du
poème, aux épisodes, aux caractères des personnages, je laisse en ce moment
à ceux qui connaissent le poète latin le plaisir de les remarquer eux-mêmes.
Une autre preuve de l'estime qu'avaient pour Apollonius les auteurs du siècle
d'Auguste, c'est la traduction qu'en fit P. Terentius Varron, surnommé Atacinus
du nom d'une ville ou d'une rivière de la Gaule Narbonnaise, aujourd'hui la
rivière d'Aude. (15). Ce poète, célèbre ami de
Properce, d'Horace et d'Ovide, étant parvenu à l'âge de trente-cinq ans,
s'appliqua avec ardeur à l'étude de la langue grecque et publia sa traduction
d'Apollonius, celui de ses ouvrage le plus souvent cité par les Anciens et qui
paraît avoir le plus contribué à sa réputation (16).
Il nous en reste seulement quelques vers que j'ai rapportés (17).
On peut regarder encore, sinon comme une traduction, au moins comme une
imitation suivie d'Apollonius le poème de Valerius Flaccus, dont il ne nous
reste que huit livres (18).
Si quelques critiques français du dernier siècle n'ont pas jugé Apollonius
aussi favorablement que les Anciens, je crois pouvoir l'attribuer aux difficultés
que renferme cet auteur et aux fautes dont son texte était rempli avant l'édition
qu'en a donné Brunck. Ces fautes étaient en si grand nombre que, de l'aveu du
célèbre David Ruhnkenius (19), qui en a fait
disparaître beaucoup, plusieurs habiles critiques auraient bien de la peine à
corriger celles qui restent encore.
C'est ici le lieu de parler des éditions d'Apollonius, qui sont au nombre de
dix, en comptant les deux données à Oxford par J. Shaw. Je ne m'étendrai pas
sur les anciennes, toutes, comme je viens de le remarquer, remplies de fautes et
dont on peut voir ailleurs le catalogue. Henri Estienne est le premier qui ait
bien mérité de notre auteur par d'heureuses corrections (20)
et des notes courtes, mais bien faites. On n'en peut pas dire autant de celles
de Jérémie Hoelz, lui qui, plus de quatre-vingts ans après, a donné
d'Apollonius une traduction inintelligible et que David Ruhnkenius qualifie avec
raison de Tetricus iste et inepties
Apollonii commentator. Pour se faire une idée du fatras que
renferment ses notes, il suffit de lire la première, dans laquelle il cite
successivement les Actes des Apôtres,
la comédie des Grenouilles
d'Aristophane, le Ier livre des Rois,
l'Énéide de Virgile, Oppien et plusieurs mots hébreux.
Le savant Tib. Hemsterhuys paraît être le premier qui se soit appliqué dans
ce siècle à bien entendre notre auteur et qui en ait remarqué tous les
endroits corrompus. D. Ruhnkenius, son disciple, profita des leçons de sen maître
(21). Doué d'une critique fine et délicate, il a
corrigé plusieurs passages et en a éclairci un plus grand nombre. Mais
personne n'a rendu à Apollonius un service plus signalé que Brunck. Cet
illustre savant, auquel la république des lettres est redevable de plusieurs éditions
qui joignent au mérite de l'exécution, celui de présenter de nouvelles leçons
tirées des manuscrits, une ponctuation exacte et des corrections heureuses, a
donné d'Apollonius une édition bien préférable à celles que nous avions déjà,
qui toutes étaient calquées les unes sur les autres et n'offraient rien de
neuf. Brunck a collationné lui-méme cinq manuscrits de la Bibliothèque
nationale et s'est encore procuré trois autres collations. A l'aide de ces
secours et de ceux que lui fournissaient une mémoire heureuse, une sagacité
rare, une oreille délicate et accoutumée au rhythme poétique, il a corrigé
une multitude de passages évidemment corrompus et a donné sur d'autres des
conjectures très ingénieuses. On lui a reproché d'avoir inséré dans le
texte plusieurs de ses conjectures. Peut-être la finesse de son goût et son zèle
pour la pureté des auteurs l'ont-ils emporté quelquefois trop loin, mais ce
n'est pas à moi qui ai souvent profité de ces mêmes conjectures à lui faire
un reproche d'une hardiesse qui me paraît plus heureuse que blâmable.
Il me reste à dire un mot de ma traduction, et j'ai encore ici un nouvel
hommage à rendre au savant Brunck. Ayant appris, il y a plusieurs années, que
je travaillais à cet ouvrage, il me fit passer la traduction qu'il avait faite
lui-même des trois premiers livres, accompagnée des notes d'un de ses amis. Il
appelait tout cela ses broutilles sur Apollonius et me permit d'en faire l'usage
que je voudrais. J'avais déjà achevé moi-même cette partie du poème
d'Apollonius et je travaillais sur le quatrième livre, plus long et plus
difficile que les autres. Je parcourus avec avidité la traduction de Brunck et
je recherchai d'abord les endroits les plus difficiles, surtout ceux dont son édition
ne m'avait pas présenté la solution. J'ai adopté dans plusieurs de ces
passages le sens que Brunck avait suivi, et j'ai laissé subsister le mien dans
d'autres. Quant au reste de l'ouvrage, au style de la traduction et à la manière
de rendre, je n'ai pas pu profiter beaucoup du travail de Brunck, qui, à ce
qu'il m'a paru, n'était qu'une ébauche. On doit regretter que ce savant ne
l'ait pas achevée.
Depuis qu'Apollonius est mieux connu, surtout en Allemagne et en Angleterre,
plusieurs auteurs, à l'exemple des Varrons et des Valérius Flaccus, en ont
donné des traductions, ou plutôt des imitations en vers. Des poètes anglais
distingués en avaient déjà fait connaître plusieurs morceaux, lorsqu'il
parut à Londres en 1760, deux traductions du poème entier. L'une est de
Francis Fawke l'autre d'Edward Barnaby Greene. Il existe aussi une traduction du
même auteur en vers allemands, et le prélat Flangini en a publié il y a
quelques années une en vers italiens.
Après
le siège de Troie, que les poésies d'Homère ont rendu si célèbre, il n'y a
pas dans l'histoire des temps héroïques d'événement plus fameux que l'expédition
des Argonautes. On pourrait dire même que cet événement aurait été chanté
bien avant la colère d'Achille, si le poème des Argonautiques,
composé sous le nom d'Orphée, était véritablement du chantre de la Thrace.
Mais les plus savants critiques l'attribuent au devin Onomacrite qui florissait
sous Pisistrate, environ cinq cent soixante ans avant l'ère vulgaire (22).
Quoique cet ouvrage n'ait que le nom de poème, puisqu' il est dépourvu des
ornements qui font le charme de la poésie, il ne laisse pas d'être précieux
par son antiquité et par les notions géographiques qu'il renferme. Plusieurs
siècles auparavant, Homère avait célébré le navire Argo, son passage entre
Charybde et Scylla, l'amour de Junon pour Jason et la protection qu'elle
accordait à son entreprise, principal ressort du poème d'Apollonius. Le séjour
des Argonautes dans l'île de Lemnos, les amours de Jason et d'Hypsipyle, fille
du divin Thoas, n'ont point été inconnus au chantre d'Achille (23).
Il parle de Pélias, roi de la grande ville d'Iolchos, d'Orchomène, ville des
Minyens, surnom donné aux Argonautes (24). Il a
fait entrer dans ses fictions le terrible Eétès et sa soeur Circé, tous deux
enfants du Soleil et de Persé, fille de l'Océan (25),
et il a adapté, selon Strabon, aux voyages d'Ulysse plusieurs circonstances de
celui des Argonautes, telles que l'île d'Aea, dont le nom est celui de la
capitale de la Colchide, et les rochers Planciae
ou errants, imaginés sur les rochers Cyanées qui rendent dangereuse l'entrée
du Pont-Euxin (26).
Hésiode en traçant la généalogie de ses demi-dieux n'a point oublié de
parler du voyage de Jason, du tyran Pélias et de l'enlèvement de Médée (27).
Mais aucun des plus célèbres poètes de l'Antiquité ne s'est étendu
davantage sur ce sujet que Pindare dans sa quatrième Pythique,
adressée à Arcésilas, roi de Cyrène. Après avoir rappelé dans cette ode,
l'origine de la ville de Cyrène fondée par Battus, un des descendants de
l'Argonaute Euphémus à la dix-septième génération, il trace, dans la manière
et dans le style qui conviennent au genre lyrique, l'histoire des Argonautes. Il
s'étend surtout beaucoup sur Jason dont il fait une peinture sublime, sur ses
exploits en Colchide et rapporte les deux circonstances du voyage qui ont trait
à l'histoire de Cyrène, le séjour des héros dans l'île de Lemnos, où
commença la postérité d'Euphémus, et leur arrivée en Libye.
Outre le devin Onomacrite, dont j'ai parlé, plusieurs poètes, qui ne nous sont
connus que de nom, avaient traité le même sujet avant Apollonius. Le plus célèbre
est Épiménide, de la ville de Gnosse, dans file de Crète, qui florissait plus
de six cent cinquante ans avant l'ère vulgaire et dont le poème contenait six
mille cinq cents vers (28). La plupart des
auteurs qui ont écrit l'histoire ont parlé de l'expédition des Argonautes
d'une manière qui ne permet pas de douter de la certitude de cet événement (29).
On voit par Hérodote que le voyage des Grecs en Colchide et l'enlèvement de Médée
étaient des faits connus des Perses mêmes, et ceux d'entre eux qui étaient
!es plus versés dans l'histoire regardaient l'enlèvement d'Hélène, qui
arriva deux générations après, comme une représaille de celui de Médée. Il
paraît encore, par le même historien, que ce voyage n'avait eu d'autre objet
que le commerce. Du temps de Strabon, il existait encore dans plusieurs contrées
de l'Asie des temples très respectés, bâtis en l'honneur de Jason, et une
ville qui portait le nom de Phrixus. On voyait encore sur les bords du Phase la
ville d'Aea, et le nom d'Eétès y était commun (30).
Les richesses de ce pays, qui produisait tout ce qui est nécessaire pour la
marine et qui renfermait des mines abondantes d'or, d'argent et de fer, avaient,
suivant le même auteur, excité Phrixus à faire le voyage de la Colchide, et
les Argonautes avaient imité son exemple.
Les Grecs, avant cette expédition, ne connaissaient que les bords de la mer Égée
et les îles qu'elle renferme. Leur marine, encore faible, ne leur permettait
pas d'entreprendre de longs voyages. Ils n'osèrent pendant longtemps pénétrer
dans le Pont-Euxin, qui portait alors le nom d'Axin ou inhospitalier, à cause
des nations barbares qui en habitaient les côtes (31).
Ce nom fut, ensuite changé en celui d'Euxin ou hospitalier lorsqu'ils commencèrent
à fréquenter ces mers, à peu près comme le promontoire appelé d'abord cap
des Tempêtes fut ensuite appelé cap
de Bonne Espérance, peu avant la découverte du passage des Indes, dans le
quinzième siècle. La puissance des Grecs s'augmenta bientôt dans ces parages,
où ils fondèrent de nouvelles colonies. La ville d'Aea avait été longtemps
le centre d'un commerce considérable. Outre les richesses que son sol lui
fournissait, elle était encore l'entrepôt des marchandises de l'Inde, qui de
la mer Caspienne remontaient le fleuve Cyrus, d'où, après un trajet de cinq
jours par terre, elles étaient embarquées sur le Glaucus qui se rendait dans
le Phase (32). Ce dernier fleuve était lui-même
navigable jusqu'à Sarrapana, et de là l'on transportait encore les
marchandises sur le Cyrus (33). L'établissement
des colonies grecques et les révolutions de la Colchide, qui fut partagée
entre plusieurs princes, diminuèrent beaucoup le commerce de la ville d'Aea,
qui passa presque tout entier entre les mains des Grecs (34).
C'est donc la découverte du Pont-Euxin et la grande entreprise qui fut le
fondement du commerce que les Grecs y firent ensuite, qui fait le fond du sujet,
si souvent chanté sous le titre d'Argonautiques
ou Expédition des Argonautes Un autre
but des poètes qui ont traité ce sujet, but qui paraît surtout dans le retour
des Argonautes, a été de rassembler les traditions qui existaient de leur
temps sur l'origine de plusieurs villes et sur les contrées les plus éloignées,
et de donner pour ainsi dire un voyage autour du monde alors connu, voyage dans
lequel on doit s'attendre à trouver bien des erreurs. Tout cela est entremêlé
de fictions qu'on entendra facilement d'après ce que je viens de dire, et sur
lesquelles mon dessein n'est pas de m'étendre (35)
; car le merveilleux est l'âme de la poésie, et c'est l'anéantir que de
l'analyser. Je me hâte de remettre sous les yeux des lecteurs quelques traits
de l'histoire des temps héroïques qui ont précédé le voyage des Argonautes
et y sont intimement liés.
Athamas,
fils d'Eolus, roi d'Orchomène, en Béotie eut de Néphélé, sa première
femme, un fils nommé Phrixus et une fille appelée Hellé. Ino, fille de
Cadmus, qu'il épousa ensuite, conçut une haine violente contre les enfants de
Néphélé et résolut de les faire périr. Dans ce dessein, elle fit corrompre
le blé destiné à ensemencer, et causa ainsi une famine qui obligea Athamas
d'avoir recours à l'oracle de Delphes. Ceux qu'il envoya consulter Apollon,
gagnés par Ino, rapportèrent que, pour faire cesser le fléau qui désolait le
pays, il fallait immoler aux dieux les enfants de Néphélé. Phrixus et sa
soeur Hellé étaient déjà au pied des autels, lorsqu'ils furent tout à coup
enlevés par Néphélè, leur mère, qui les fit monter sur un bélier à la
toison d'or, que Mercure lui avait donné. Le bélier traversant les airs prit
la route de la Colchide. Hellé se laissa tomber dans la mer, et donna son nom
à l'Hellespont, canal qui conduit de la mer Egée dans la Propontide
(aujourd'hui le détroit des Dardanelles).
Eétès qui régnait alors dans la Colchide était fils du Soleil et frère de
Circé et de Pasiphaé. Il avait de la reine Idie un fils nommé Absyrte et deux
filles, Chalciope et Médée. Phrixus, à son arrivée, immola par ordre de
Mercure le bélier à Jupiter, qui avait protégé sa lutte, et donna sa toison
à Eétès, qui la suspendit à un chêne, au pied duquel veillait sans cesse un
dragon. Eétès reçut Phryxus avec bonté et lui donna en mariage sa fille
Chalciope, dont il eut quatre fils, Argus, Mélas, Phrontis et Cytisore.
Jason qui fut chargé de faire la conquête de la Toison d'or était fils d'Éson
et d'Alcimède, et naquit à Iolcos ville de la Magnésie dans la Thessalie,
située au fond du golfe Pélasgique. (aujourd'hui le golfe de Volo). Le royaume
d'Iolcos, qui devait appartenir à son père Eson, fils de Créthée et
petit-fils d'Eolus, avait été usurpé par Pélias. On cacha d'abord la
naissance de Jason au tyran, et il fut élevé dans un antre du mont Pélion
voisin d'Iolcos, par le Centaure Chiron et les soins de Philyre, mère du
Centaure, et de Chariclo, sa femme. Lorsqu'il eut atteint l'âge viril, il ne
craignit point de se découvrir à Pélias. Celui-ci, appréhendant d'être
contraint de lui céder le trône de son aïeul, Créthée, chercha un moyen de
se débarrasser de Jason. Il feignit d'avoir eu un songe dans lequel, suivant
les idées superstitieuses des Grecs, Phrixus lui ordonnait d'apaiser ses mânes
errants, dans une terre étrangère, et de rapporter en Grèce la toison du bélier
qui lui avait sauvé la vie. Pélias ajoutait qu'étant trop vieux pour exécuter
lui-même cette entreprise, il avait consulté l'oracle de Delphes qui avait désigné
Jason pour l'accomplir (36).
1.
Strabon, liv. XIV, p. 655. (Suidas.) Les auteurs des deux notices sur la vie
d'Apollonius qui se trouvent à la tête des éditions de son poème.
2. C'est
l'époque de la naissance d'Eratosthène, contemporain d'Apollonius, et comme
lui, disciple de Callimaque. (Suidas)
3. Voici
le passage de Callimaque, dans lequel on croit communément qu'il a voulu désigner
Apollonius : c'est la fin de l'hymne à Apollon.
"L'Envie s'est approchée de l'oreille d'Apollon et lui a dit : " Que
vaut un poète, si ses vers n'égalent pas le nombre des flots de la mer ?"
Mais Apollon, d'un pied dédaigneux a repoussé l'Envie et lui a répondu :
"Vois le fleuve d'Assyrie, son cours est immense, mais son lit est souillé
de limon et de fange." Non, toutes les eaux indifféremment ne
plaisent pas à Cérès, et le faible ruisseau, qui, sortant d'une source sacrée,
roule une onde argentée toujours pure, servira seul aux bains de la déesse.
"Gloire à Phébus, et que l'Envie reste au fond du Tartare."
4. Suidas
au mot Callimaque, Clem. Alex. Strom.,
liv. V.
5. hunc quo Battiades inimicum devovet Ibin,
Hoc ego devoveo teque tuosque modo :
Utque ille, historiis involvam carmins caecis :
Non soleam quamvis hoc genus ipse sequi.
Illius ambages imitatus in Ibide dicar ;
Oblitus moris, judiciique mei.
Et quoniam qui sis, nondum quaerentibus edo ;
lbidis interea tu quoque nomen habe.
Utque mei versus aliquantum noctis habebunt;
Sic vitae series tota sit atra tuae.
Ovid.,
Carm. in Ibin., v. 53.
"Je
te dévoue aujourd'hui, toi et les tiens, par des imprécations semblables à
celles par lesquelles le fils de Battus (Callimaque) dévoua son ennemi Ibis ;
comme lui j'envelopperai mes vers d'histoires obscures, quoique ce genre soit
fort éloigné du mien ; et pour imiter ses ambages, j'oublierai un moment mon
goût et ma manière. Reçois donc le nom d'Ibis, puisque je ne veux pas encore
te faire connaître autrement, et que toute ta vie soit ténébreuse comme mes
vers."
6. Le passage de Callimaque que j'ai rapporté dans une note précédente,
le ton triomphant qui y règne, me font croire que Callimaque eut quelque part
à l'exil d'Apollonius : "Apollon dit-il, a repoussé du pied
l'Envie." Qui ne voit que sous le nom d'Apollon, ce poète courtisan
désigne Philadelphe, et qu'il y a ici une allusion à l'exil d'Apollonius ?
Dans un autre endroit (Epig. 22), il
se vante d'avoir chanté mieux que son rival.
7. Voici cette comparaison, qui se trouve dans le second chant
: « Ainsi lorsqu'un mortel errant loin de sa patrie, par un malheur trop
commun, songe à la demeure chérie qu'il habitait, la distance disparaît tout
à coup à ses yeux, il franchit dans sa pensée les terres et les mers, et
porte en même temps ses regards avides sur tous les objets de sa tendresse. »
8. Le savant Meursius a composé un catalogue des auteurs qui
ont porté le nom d'Apollonius, dans lequel il fait de notre poète deux
personnages ditférents, l'un d'Alexandrie, l'autre de Rhodes. Cette erreur a été
corrigée par Vossius, dans son ouvrage sur les historiens grecs, liv. I, ch.
16. On peut ajouter aux témoignages qu'il produit, celui de Strabon qui dit
formellement qu' Apollonius, auteur du poème des Argonautes, était d'Alexandrie, et portait le surnom de Rhodien. (Strabon,
lib. I, p. 6.,5.) Il
paraît par un passage d'Athénée (Deipn.,
lib. VII, p. 283), et par un autre d'Élien (De
anim. lib. XV, cap. 23), qu'on donnait aussi quelquefois à notre poète un
surnom tiré de la ville de Naucratis dans la basse Égypte.
Je ne puis m'empêcher de relever ici une autre erreur sur Apollonius, toute
contraire je crois, à celle de Meursius. Dans le discours préliminaire qui est
à la tête de la traduction des Hymnes de
Callimaque, l'auteur fait d'Apollonius un portrait assez hideux, et cite le témoignage
des Anciens. J'ai recherché et lu avec attention tous les passages des anciens
écrivains qui ont parlé d'Apollonius, et je n'en ai trouvé aucun qui puisse,
je ne dirai pas confirmer, mais faire naître l'idée que l'auteur dont je
parle, nous donne d'Apollonius. Notre poète n'aurait-il pas été confondu avec
un autre Apollonius, grammairien célèbre, dont le surnom de Dyscole pourrait
faire soupçonner qu'il était d'un caractère chagrin et difficile ? Je n'ose
l'affirmer, et je n'aurais pas même fait cette remarque, si la persécution qu'éprouva
Apollonius, persécution qui n'est pas la seule qu'on puisse citer dans
l'histoire littéraire, ne me faisait autant aimer sa personne que ses vers.
9. Arrivée 196 ans avant l'ère vulgaire. Suidas. Voss. de Hist.
graec, lib. I, cap. 17.
10
186 ans avant l'ère vulgaire. (Voyez Mémoires
de l'Académie des belles-lettres, t. IX, p. 404. )
11. "Paucos
enim qui sont eminentissimi, excerpere in animo est." Et plus bas :
"Apollonius in ordinem a grammaticis
datum non venit, quia Aristarchus atque Aristophanes, poetarum judices, neminem
sui temporis in numerum redegerunt : non tamen contemnendurn edidit opus aequali
quidam mediocritate. Quintil. Inst.
orat. lib. X, cap. 1." On se tromperait grossièrement, si en
traduisait mediocritas dans ce
passage, par notre mot médiocrité.
Quintilien désigne par le mot mediocritas,
le genre que nous appelons aujourd'hui tempéré,
et qu'un ancien appelle mediocris oratio,
qui tient le milieu entre, gravis oratio,
et attenuata oratio, genre auquel il
est difficile d'atteindre, selon le même auteur ; ad Heren., lib. IV, §. 8 et 10. Cicéron donne à ces trois genres
les noms de subtile, modicum
vehemens. La douceur et les grâces sous l'apanage du genus
modicum, qui est fait proprement pour plaire. Orator,
cap. X et XII.
12. Longin, Traité du Subl.
ch, XXXIII, traduction de Despréaux.
13.
Macr. Saturn., lib. V. ch. 17.
Servius, ad Aen., lib. IV.
v. 1. Vos. de Imit. cap I.
14. Jules-Caesar Scaliger, Poet.,
lib. V, cap. 6.
15. A peu près dans le même temps, Cornelius Gallus, à qui Virgile
a adressé sa dixième églogue, traduisit en latin un autre poète grec
contemporain d'Apollonius, Euphorion de Chalcis, bibliothécaire d’Antiochus
le Grand.
16. Quintilien, cap. I, Voss. de Poet. lat. id. de Historia latina.
Varronem, primamque ratem quae nesciat aetas,
Aureaque Aesonio terga petita duci ?
Ovid.
Amor. I, 15, -21.
17. Virgile a emprunté des vers entiers de cet auteur. (Servius,
ad Georg. I, 377, id., ad Georg., II, 404.)
18. Pet. Crinitus, de Poet. lat,
lib. IV, cap. 66. Marianus, qui florissait sous l'empire d'Anastase 1er,
au commencement du sixième siècle, avait fait une métaphrase en vers
iambiques du poème d'Apolonnius, Suidas, Voss. de poet. graec.
19.
Epist. crit. II, p. 172 editio secunda.
20. H. Estienne ne cite qu'une seule fois l'auteur d'un
manuscrit. C'est sur le vers 494 du livre I, et la correction qu'il fait en cet
endroit, se trouvait déjà dans l'édition de Paris de 1541. J'ai vu un
exemplaire de celle dernière édition, qui a appartenu au célèbre Passerat,
successeur de Ramus, dans la place de professeur d'éloquence au Collège de
France. Passerat y a souligné tous les endroits qui ont été imités par
Virgile, Ovide, Properce, etc., mais sans citer les vers de ces poètes.
21.David
Ruhnkenius, Epist. crit. II,
p. 189 et 190.
22. Hérodote, 7, 6. Clém, Alex. Strom.
1, Voss. de Poet. graec.
23.
Odyss. VII, 468, XII, 70, XIV, 230,
XXIII, 745.
24. Ibid. XI, 255 et 258.
25.
Ibid. VII, 37, X, 135.
26. Strabon, 1, p. 21.
27. Hésiode, Théog. v.
995.
28.
Diog. Laert. Voss. de Poet, graec. Id.
de Hist, graec. On
cite encore Cléon de Curium dans l'île de Crète, dont Apollonius avait
emprunté beaucoup de choses, suivant le témoignage d'Asclépiade de Myrtée
(rapporté dans la Scholie, I, 623.) Hérodote, et après Apollonius, Denys de
Milet ou de Mitlylène. (Giraldi, de Poet.
hist. dial. IV, p. 245. Fabr. Bib.
graec. 2, 522.) Mais il ne me paraît pas qu'ils aient écrit en vers, et
l'ouvrage du dernier, intitulé Argonautiques,
en six livres, était certainement en prose. (Suidas.)
29.
Justin, Histor. lib. LXLI, cap. 2
Diod., lib. IV,
Hérodote, lib. I,
cap. 2, 3.
30.
Strabon, liv. 1, p. 45.
31. Pline, liv. VI, chap. 1.
32.
Casaub. Comm. in Strab. p. 205.
33.
Strab, liv. XI, page 498. Pline, liv. VI,
chap. 4.
34. On peut juger de l'étendue du commerce de Dioscurias,
colonie grecque, peu éloignée de la ville d'Aea, par ce que rapporte Pline,
qu'il s'y rendait trois cents nations, dont la langue était différente, et que
les Romains y avaient cent trente interprètes pour les affaires de leur
commerce. Pline, liv. VI, chap, 5. Strab. ubi
supra.
35. Le savant Meziriac, dans ses commentaires sur la sixième épître
d'Ovide, a rassemblé avec une exactitude précieuse tout ce qu'on trouve dans
les Anciens sur le navire Argo, le bélier de la Toison d'or, et plusieurs
autres circonstances de ce voyage. On peut voir aussi les dissertations de
Banier dans les Mémoires de l'Académie
des belles-lettres, t. 7 et 12. J'avertis que cet auteur se trompe souvent
lorsqu'il cite Apollonius.
36. Apollodore, liv. I. Pindare, Pyth.
4ème
Argonauticôn hypothesis,
à la tête des éditions d'Apollonius.
Voyez aussi l'Examen de la tragédie de la
Conquête de la Toison d'or, par Pierre Corneille. On ne lira pas, je crois,
sans intérêt, ce morceau tracé par la main d'un grand poète, profondément
versé dans la connaissance des Antiquités grecques et latines, et dont les
plus faibles compositions rappellent ce vers d'Horace.
Invenias etiam disjecti membra poetae.