PORPHYRE
PRINCIPES DE LA THÉORIE DES INTELLIGIBLES


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Parmi les documents dont la
lecture est propre à faciliter l'étude des Ennéades de Plotin et à leur
servir d'introduction, un des plus utiles est l'écrit intitulé Ἀφορμαὶ
πρὸς τὰ νοητά (01) (Sententiae ad
intelligibilia ducentes), Principes de ta théorie des
intelligibles. C'est, comme nous l'expliquons ci-dessous, un
ensemble de morceaux qui ont été composés par Porphyre pour résumer ou
pour commenter les livres les plus importants des Ennéades. • Les
Sentences (ἀφορμαὶ), dit M. Ravaisson (02),
dans lesquelles est renfermé presque tout ce que nous savons de la
doctrine de Porphyre sur la nature des principes, présentent en abrégé
celle des Ennéades; seulement il y règne, au lieu de l'obscurité
ordinaire à Plotin, cette heureuse clarté qu'on remarquait dans tous les
ouvrages de Porphyre, et les principes fondamentaux de la doctrine
Néo-platonicienne y sont mis dans une lumière toute nouvelle.. Porphyrii philosophi liber De vita Pythagorae, ejusdem Sententiae ad intelligibilia ducentes, De Antro nympharum quod in Odyssea describitur. Lucas Holstenius Hamburgensis latine vertit. Dissertationem De vita et scriptis Porphyrii (03), et ad vitam Pythagorae; observationes adjecit. Ad Illustrissimum et Reverendissimum S. R. E. Card. Franciscum Barberinum. Romae. Typis Vaticanis. MDCXXX.
Dans ce volume, les Principes
de la théorie des intelligibles sont divisés en trois parties. La
Ière (p. 59-79) comprend 33 paragraphes, I-XX, XII-XXXIII, XXXVI. Sur
ces 33 paragraphes, il y en a 5 d'ajoutés par Holstenius à ceux qu'on
connaissait avant lui, savoir IX, XIV, XV, XXXIII, XXXVI, qu'il a tirés
de Stobée (04). La 2e partie (p. 80-98)
contient 6 paragraphes, XXXIV, XXXV, XXXVII-XL, tirés d'un manuscrit du
Vatican (Secunda pars, quae nunc primum ex Vaticano codice prodit).
La 3e partie (p. 136-147) contient 5 paragraphes, XLI-XLV, tirés d'un
autre manuscrit du Vatican (Alia appendix eruta ex M. S. codice, quem
Cl. V. Aloysius Lolinus Bellunensis Episcopus Bibtiothecae Vaticanae
legavit). Il y a en tout 44 paragraphes (et non 45 comme on pourrait
le croire en lisant la traduction d'Holstenius qui, en numérotant les
paragraphes, a omis le numéro XXI). Les additions ainsi faites par
Holstenius sont très importantes; elles comprennent les morceaux les
plus étendus et les plus précieux.
Des Facultés de l'âme: PREMIÈRE ENNÉADE. LIVRE DEUXIÈME. DES VERTUS (11).
I. Autres sont les vertus du
citoyen, autres les vertus de l'homme qui tâche de s'élever à la
contemplation, et que, pour cette raison, on appelle esprit
contemplatif; autres encore sont les vertus de celui qui contemple
l'intelligence; autres enfin sont les vertus de l'intelligence pure, qui
est complètement séparée de l'âme.
manquent pages LVII et LVII DEUXIÈME ENNÉADE. LIVRE QUATRIÈME. DE LA MATIERE. De la conception de la matière. IV. (25) Nous engendrons par la pensée le non-être [la matière] en nous séparant de l'être. Nous concevons aussi le Non-être [l'Un] (26) en restant unis avec l'être. Par conséquent, si nous nous séparons de l'être, nous ne concevons pas le Non-être qui est au-dessus de l'être. [l'Un], mais nous engendrons par la pensée quelque chose de mensonger, nous nous mettons dans l'état [d'indétermination] dans lequel ou se trouve en sortant de soi-même. De même que chacun peut réellement et par soi-même s'élever au Non-être qui est au-dessus de l'être [à l'Un] ; de même [en se séparant de l'être par la pensée], on arrive au non-être qui est au-dessous de l'être. TROISIÈME ENNÉADE. LIVRE SIXIÈME. DE L'IMPASSIBILITÉ DES CHOSES INCORPORELLES (27). De l'incorporel. V. (28) Le nom d'incorporel ne désigne pas un seul et même genre, comme le nom de corps. Les incorporels doivent leur nom à ce qu'on les conçoit par abstraction du corps. Aussi, les uns [comme l'intelligence et la raison discursive] sont des êtres véritables, existent sans le corps comme avec lui, subsistent par eux-mêmes, sont par eux-mêmes des actes et des vies; les autres (comme la matière, la forme sensible sans la matière, le lieu, le temps, etc.] ne constituent pas des êtres véritables, sont unis au corps et en dépendent, existent par autrui, n'ont qu'une vie relative, ne subsistent que par certains actes. En effet, en donnant à ces choses le nom d'incorporelles, on indique ce qu'elles ne sont pas, on ne dit pas ce qu'elles sont. De l'impassibilité de l'âme. VI. (29) L'âme est une essence sans étendue, immatérielle, incorruptible; son être consiste dans une vie qui est la vie elle même. VII. (30) Quand l'être d'une essence est la vie elle-même et que ses passions sont des vies, sa mort consiste dans une vie d'une certaine nature et non dans l'entière privation de la vie (31) : car la passion que cette essence éprouve par la mort ne la conduit pas à la perte complète de la vie. VIII. (32) Autre est la passion des corps, autre est la passion des choses incorporelles. Pâtir pour les corps, c'est changer. Au contraire, les affections et les passions propres à l'âme sont des actes qui n'ont rien de commun avec le refroidissement ou l'échauffement des corps. Par conséquent, si, pour les corps, la passion implique toujours un changement, il faut dire que toutes les essences incorporelles sont impassibles. En effet, les essences immatérielles et incorporelles sont toujours identiques en actes (33). Quant aux essences qui touchent à la matière et aux corps, elles sont impassibles en elles-mêmes, mais les sujets dans lesquels elles résident pâtissent. Ainsi, quand l'animal sent, l'âme ressemble à une harmonie séparée de son instrument, laquelle fait vibrer d'elle-même les cordes mises à l'unisson; quant au corps, il ressemble à une harmonie inséparable des cordes. La cause pour laquelle l'âme meut l'être vivant, c'est qu'il est animé. II y a ainsi analogie entre l'âme et le musicien qui fait produire des sons à son instrument parce qu'il a en lui-même une puissance harmonique. Le corps frappé par l'impression sensible ressemble à des cordes mises à l'unisson. Dans la production du son, ce n'est pas l'harmonie elle-même qui pâtit, c'est la corde. Le musicien la fait résonner parce qu'il a en lui-même une puissance harmonique. Cependant, malgré la volonté du musicien, l'instrument ne produirait pas d'accords conformes aux lois de la musique, si l'harmonie elle-même ne les dictait. IX. (34) L'âme se lie au corps en se tournant vers les passions qu'il éprouve (ἐπιστροφὴ πρὸς τὰ πάθη). Elle se détache du corps en se détournant de ses passions («ἀπαθεία) (35). De l'impassibilité de ta matière. X. (36) Voici les propriétés de la matière d'après les Anciens : « La matière est incorporelle, parce qu'elle diffère des corps. Elle est sans vie, parce qu'elle n'est ni intelligence, ni âme, rien de ce qui vit par soi. Elle est informe, variable, infinie, sans puissance; par conséquent, elle n'est pas être, elle est non-être; elle n'est pas le non-être de la manière dont le mouvement est le non-être; elle est véritablement le non-être. Elle est une image et un fantôme de l'étendue, parce qu'elle est le sujet premier de l'étendue. Elle est l'impuissance, le désir de l'existence. Si elle persévère, ce n'est pas dans le repos [c'est dans le changement]; elle paraît toujours renfermer en elle-même les contraires, le grand et le petit, le moins et le plus, le défaut et l'excès. Elle devient toujours, sans persévérer jamais dans son état ni pouvoir en sortir. Elle est le manque de tout être; par conséquent elle ment dans ce qu'elle paraît être : si, par exemple, elle paraît grande, elle est petite; comme un vain fantôme, elle fuit et s'évanouit dans le non-être, non par un changement de lieu, mais par le défaut de réalité. II en résulte que les images qui sont dans la matière ont pour sujet une image inférieure. C'est un miroir dans lequel les objets présentent des apparences diverses selon leurs positions, un miroir qui semble rempli quoiqu'il ne possède rien, et qui parait être toutes choses. » De la passibilité du corps. XI. (37) Les passions se rapportent à ce qui est sujet â la destruction : en effet, c'est la passion qui conduit à la destruction; pâtir et être détruit appartiennent au même être. Les choses incorporelles ne sont point sujettes à destruction : elles sont ou elles ne sont pas; dans l'un et l'autre cas, elles sont impassibles. Ce qui pâtit ne doit pas avoir cette nature impassible, mais être capable d'être altéré et détruit par les qualités des choses qui s'y introduisent et le font pâtir : car ce qui y subsiste n'est pas altéré par le premier objet venu. Il en résulte que la matière est impassible : car elle n'a point de qualité par elle-même. Les formes qui ont la matière pour sujet sont également impassibles. Ce qui pâtit, c'est le composé de la forme et de la matière, dont l'être consiste dans l'union de ces deux choses : car il est évidemment soumis à l'action des puissances contraires et des qualités des choses qui s'introduisent en lui et le font pâtir. C'est pourquoi les êtres qui tiennent d'autrui l'existence, au lieu de la posséder par eux-mêmes, peuvent également, en vertu de leur passivité, vivre ou ne pas vivre. Au contraire, les êtres dont l'existence consiste dans une vie impassible ont nécessairement une vie permanente; de même les choses qui ne vivent pas sont également impassibles en tant qu'elles ne vivent pas. Il en résulte que changer et pâtir ne conviennent qu'au composé de la forme et de la matière, au corps, et non â la matière; de même, recevoir la vie et la perdre, éprouver les passions qui en sont la conséquence, appartiennent au composé de l'âme et du corps. Rien de pareil ne saurait arriver à l'âme : car elle n'est pas une chose composée de vie et de non-vie (ἀζωία); elle est la vie elle-même, parce que son essence est simple, et qu'elle se meut elle-même. LIVRE HUITIÈME. DE LA NATURE, DE LA CONTEMPLATION ET DE L'UN (38). De la Pensée. XII. (39) La pensée n'est pas la même partout : elle diffère suivant la nature de chaque essence. Elle est intellectuelle dans l'intelligence, rationnelle dans l'âme, séminale dans la plante ; elle constitue une simple figure dans le corps; enfin, dans le principe qui surpasse toutes ces choses, elle est supérieure à l'intelligence et à l'être. De la Vie. XIII. (40) Le mot corps n'est pas le seul qui se prenne dans plusieurs sens; il en est de même du mot vie. Autre est la vie de la plante, autre la vie de l'animal, autre la vie de lame, autre la vie de l'intelligence, autre la vie du principe qui est supérieur à l'intelligence. En effet, les intelligibles sont vivants quoique les choses qui en procèdent ne possèdent pas une vie semblable à la leur. De l'Un. XIV. (41) Par l'intelligence on dit beaucoup de choses du principe qui est supérieur à l'intelligence [de l'Un] (42). Mais on en a l'intuition bien mieux par une absence de pensée que par la pensée. Il en est de cette idée comme de celle du sommeil, dont on parle jusqu'à un certain point à l'état de veille, mais dont on n'acquiert la connaissance et la perception que par le sommeil. En effet, le semblable n'est connu que par le semblable; la condition de toute connaissance est que le sujet devienne semblable à l'objet (43). QUATRIÈME ENNÉADE. LIVRE DEUXIÈME. DE L'ESSENCE DE L'ÂME (44). XV. Tout corps est dans un lieu; l'incorporel en soi n'est pas en un lieu, non plus que les choses qui ont la même nature que lui. XVI. L'incorporel en soi, par cela même qu'il est supérieur à tout corps et à tout lieu, est présent partout sans occuper d'étendue, d'une manière indivisible. XVII. L'incorporel en soi, n'étant pas présent au corps d'une manière locale, lui est présent quand il veut, c'est-à-dire en inclinant vers lui, en tant que cela est dans sa nature. N'étant pas présent au corps d'une manière locale, il lui est présent par sa disposition. XVIII. L'incorporel en soi ne devient pas présent au corps en essence ni en substance. Il ne se mêle pas avec lui. Cependant, par son inclination pour le corps, il engendre et il lui communique une puissance de lui-même capable de s'unir avec le corps. En effet, l'inclination de l'incorporel (ῥοπή) constitue une seconde nature [l'âme irraisonnable], qui s'unit avec le corps. XIX. (45) L'âme a une nature intermédiaire entre l'essence qui est indivisible et l'essence qui est divisible par son union avec les corps: l'intelligence est une essence absolument indivisible; les corps sont seulement divisibles; mais les qualités et les formes engagées dans la matière sont divisibles par leur union avec les corps. XX. (46) Les choses qui agissent sur d'autres n'agissent point par rapprochement et par contact (πελάσει καὶ ἁφῇ). Quand elles agissent par rapprochement et par contact, ce n'est qu'accidentellement. LIVRE TROISIÈME. DOUTES SUR L'ÂME. Union de l'âme et du corps (47). XXI. (48) La substance corporelle n'empêche pas l'incorporel en soi d'être où il veut et comme il veut : car, de même que l'inétendu ne peut être contenu par le corps, de même la substance étendue ne fait point obstacle à l'incorporel et est pour lui comme le non-être. L'incorporel ne se transporte pas où il veut par un changement de lieu : car il n'y a que la substance étendue qui occupe un lieu. L'incorporel n'est pas non plus comprimé par le corps : car il n'y a que la substance étendue qui puisse être comprimée et déplacée. Ce qui n'a ni étendue ni grandeur ne saurait être arrêté par la substance étendue ni être exposé à un changement de lieu. Étant partout et n'étant nulle part, l'incorporel, partout où il se trouve, ne fait sentir sa présence que par une disposition d'une certaine nature (διαθέσει ποιᾷ). C'est par cette disposition qu'il s'élève au-dessus du ciel ou qu'il descend dans un coin du monde. Ce séjour même ne le rend pas visible aux yeux. C'est seulement par ses œuvres qu'il manifeste sa présence. XXII. (49) Si l'incorporel est contenu dans le corps, il n'y est pas renfermé comme une bête dans une ménagerie : car il ne peut être renfermé ni embrassé par le corps. Il n'y est pas non plus comprimé comme de l'eau ou de l'air dans une outre. Il produit des puissances qui du sein de son unité (50) rayonnent au dehors : c'est par elles qu'il descend dans le corps et qu'il le pénètre (51). C'est par cette ineffable extension de lui-même qu'il vient dans le corps et qu'il s'y enferme. Rien ne l'y attache si ce n'est lui-même. Ce n'est point le corps qui délie l'incorporel par suite d'une lésion ou de sa corruption ; c'est l'incorporel qui se délie lui-même en se détournant des passions du corps. De la Descente de l'âme dans le corps et de l'Esprit.
XXIII. (52)
De même qu'être sur la terre, pour l'âme, ce n'est point fouler le sol,
comme le fait le corps, mais seulement présider au corps qui foule la
terre; de même, être dans les enfers, pour l'âme (53),
c'est présider à une image dont la nature est d'être dans un lieu et
d'avoir une essence ténébreuse. C'est pourquoi, si l'enfer placé sous la
terre est un lieu ténébreux, l'âme, sans se séparer de l'être, descend
dans l'enfer quand elle s'attache une image. En effet, quand l'âme
quitte le corps solide auquel elle présidait, elle reste unie à l'esprit
(πνεῦμα) qu'elle a reçu des sphères célestes (54).
Comme, par l'effet de son affection pour la matière, elle a développé
telle ou telle faculté en vertu de laquelle elle avait une habitude
sympathique pour tel ou tel corps pendant la vie (55),
par suite de cette disposition, elle imprime une forme à l'esprit par la
puissance de son imagination, et elle s'attache ainsi une image (56).
On dit que l'âme est dans l'enfer parce que l'esprit qui l'entoure se
trouve avoir ainsi une nature informe et ténébreuse; et, comme l'esprit
pesant et humide descend jusqu'aux lieux souterrains, on dit que l'âme
descend sous terre; non que l'essence même de l'âme change de lieu ou
soit dans un lieu, mais parce qu'elle contracte les habitudes des corps
dont la nature est de changer de lieu et d'être dans un lieu. C'est ce
qui fait que l'âme, d'après sa disposition, s'adjoint tel corps plutôt
que tel autre (57) : car le rang et
les qualités particulières du corps dans lequel elle entre dépendent de
sa disposition. LIVRE SIXIÈME. DE LA SENSATION ET DE LA MÉMOIRE (59) De la Sensation. XXIV. (60) L'âme contient les raisons [essences] de toutes choses. Elle opère selon ces raisons, qu'elle soit provoquée à l'acte par un objet extérieur, ou qu'elle se tourne vers ces raisons en se repliant sur elle-même (61). Quand elle est provoquée à l'acte par un objet extérieur, elle y applique ses sens; quand elle se replie sur elle-même, elle s'applique aux pensées. Il en résulte, dira-t-on peut-être, qu'il n'y a pas de sensation ni de pensée sans imagination: car, de même que, dans la partie animale, il n'y a pas de sensation sans une impression produite sur les organes des sens; de même, il n'y a pas de pensée sans imagination. Sans doute : il y a là analogie. De même que l'image sensible (τύπος) résulte de l'impression éprouvée par la sensibilité (62); de même l'image intellectuelle (φάντασμα) résulte de la pensée (63). De la mémoire. XXV. La mémoire ne consiste pas à garder des images. C'est la faculté de reproduire les conceptions dont notre âme s'est occupée (64). CINQUIÈME ENNÉADE. LIVRE DEUXIÈME. DE LA GÉNÉRATION ET DE L'ORDRE DES CHOSES QUI SONT APRÈS LE PREMIER (65). De la Procession des êtres. XXVI. Quand les substances incorporelles descendent, elles se divisent, se multiplient, et leur puissance s'affaiblit en s'appliquant à l'individuel. Quand elles montent, au contraire, elles se simplifient, s'unifient et leur puissance surabonde. XXVII. Dans la vie des incorporels, la procession (πρόοδος) s'opère de telle sorte que le principe supérieur demeure ferme et inébranlable dans sa nature, qu'il donne de son être à qui est au-dessous de lui, sans rien perdre et sans changer en rien. Ainsi, ce qui reçoit l'être ne reçoit pas l'être avec une corruption ou un changement; il n'est pas engendré comme la génération [l'être sensible], qui participe de la corruption et du changement. Il est donc non-engendré et incorruptible parce qu'il est produit sans génération ni corruption. XXVIII. Toute chose engendrée tient d'autrui la cause de sa génération, puisque rien ne s'engendre sans cause. Mais, parmi les choses engendrées, celles qui doivent leur être à une réunion d'éléments sont par cela même périssables. Quant à celles qui, n'étant pas composées, doivent leur être à la simplicité de leur substance, elles sont impérissables, en tant qu'indissolubles; en disant qu'elles sont engendrées, on n'entend pas qu'elles soient composées, mais seulement qu'elles dépendent d'une cause. Ainsi les corps sont doublement engendrés, d'abord comme dépendant d'une cause, ensuite comme composés. L'âme et l'intelligence sont engendrées sous ce rapport qu'elles dépendent d'une cause, mais non sous ce rapport qu'elles seraient composées. Donc les corps, étant doublement engendrés, sont dissolubles et périssables. L'âme et l'intelligence, n'étant pas engendrées sous ce rapport qu'elles ne sont pas composées, sont indissolubles et impérissables: car elles ne sont engendrées que sous ce rapport qu'elles dépendent d'une cause (66). XXIX. Tout principe qui engendre en vertu de son essence est supérieur au produit qu'il engendre. Tout être engendré se tourne naturellement vers son principe générateur. Quant aux principes générateurs, quelques-uns [les substances universelles et parfaites] ne se tournent pas vers leur produit, d'autres [les substances particulières et sujettes à incliner vers le multiple] se tournent en partie vers leur produit et restent en partie tournés vers eux-mêmes, d'autres enfin se tournent vers leur produit et ne se tournent pas vers eux-mêmes. Du Retour des êtres au Premier. XLX. Des substances universelles et parfaites, aucune ne se tourne vers son produit. Toutes les substances parfaites se ramènent aux principes qui les ont engendrées. Le corps du monde lui-même, par cela seul qu'il est parfait, se ramène à l'Âme intelligente, et c'est pour cela que son mouvement est circulaire (67). L'Âme du monde se ramène à l'Intelligence, et l'Intelligence au Premier (68). Tous les êtres aspirent donc au Premier, chacun dans la mesure de son pouvoir, depuis celui qui occupe le dernier rang dans l'univers. Ce retour des êtres au Premier (ἡ πρὸς τὸ πρῶτον ἀναγωγή) est nécessaire, qu'il soit d'ailleurs médiat ou immédiat. Aussi peut-on dire que les êtres n'aspirent pas seulement à Dieu, mais qu'ils en jouissent encore chacun selon son pouvoir (69). Quant aux substances particulières et sujettes à incliner vers le multiple, il est dans leur nature de se tourner non seulement vers leur auteur, mais encore vers leur produit. C'est de cela que résulte leur chute et leur infidélité. La matière les pervertit parce qu'elles peuvent incliner vers elle, quoiqu'elles puissent aussi se tourner vers Dieu (70). Ainsi, la perfection fait naître des premiers principes et tourne vers eux les êtres qui occupent le second rang. L'imperfection, au contraire, tourne les choses supérieures vers les choses inférieures, et leur inspire de l'amour pour ce qui s'est avant elles-mêmes éloigné des premiers principes [pour la matière] (71). LIVRE TROISIÈME. DES HYPOSTASES QUI CONNAISSENT ET DU PRINCIPE SUPÉRIEUR (72) L'Intelligence se connaît par un retour sur elle-même. XXXI. (73) Quand un être subsiste par autrui, qu'il ne subsiste point par lui-même en se séparant d'autrui, il ne saurait se tourner vers lui-même pour se connaître en se séparant du sujet par lequel il subsiste : car il s'altérerait et il périrait en se séparant de son être. Mais quand un être se connaît lui-même en se séparant de celui auquel il est uni, qu'il se saisit lui-même indépendamment de cet être, qu'il le fait sans s'exposer à périr, il ne tient évidemment pas sa substance de l'être dont il peut, sans périr, se séparer pour se tourner vers lui-même et pour se connaître lui-même d'une manière indépendante. Si la vue, si la sensibilité, en général, ne se sent point elle-même, ne se perçoit pas en se séparant du corps, et ne subsiste point par elle-même; si l'intelligence, au contraire, pense mieux en se séparant du corps, et se tourne vers elle-même sans périr : il est clair que les facultés sensibles ne passent à l'acte que par le secours du corps, tandis que l'intelligence possède par elle-même, et non par le corps, l'acte et l'être. L'acte de l'intelligence est éternel et indivisible.
XXXII. (74)
Autre chose est l'intelligence et l'intelligible, autre chose le sens et
le sensible. L'intelligible est uni à l'intelligence comme le sensible
l'est au sens. Mais le sens ne peut se percevoir lui-même (75)...
L'intelligible, étant uni à l'intelligence, est saisi par l'intelligence
et non par le sens. Mais l'intelligence est intelligible pour
l'intelligence. Si l'intelligence est intelligible pour l'intelligence,
l'intelligence est à elle-même son propre objet. Si l'intelligence est
intelligible et non sensible, elle est un objet intelligible. Si elle
est intelligible par l'intelligence, et non par le sens, elle sera
intelligente. Elle est donc à la fois ce qui pense et ce qui est pensé,
tout ce qui pense et tout ce qui est pensé. Elle n'agit pas d'ailleurs à
la manière d'un instrument qui frotte et qui est frotté :
« Elle n'est pas dans une
partie d'elle-même sujet, et dans une autre, objet de la pensée; elle
est simple, elle est tout entière intelligible pour elle-même tout
entières. (76) » L'intelligence tout
entière exclut toute idée d'inintelligence (ἀνοησία). II n'y a pas en
elle une partie qui pense, tandis que l'autre ne penserait pas: car
alors, en tant qu'elle ne penserait pas,
«
elle serait inintelligente (ἀνόητος).
»
Elle n'abandonne pas un objet pour penser à un autre : car elle
cesserait de penser l'objet qu'elle abandonnerait. Donc, si elle ne
passe pas successivement d'un objet à un autre, elle pense tout ensemble
; elle ne pense pas tantôt l'une, tantôt l'autre; elle pense tout
présentement et toujours (77)... L'Intelligence est multiple.
XXXIII. (82) L'Intelligence n'est pas le principe de toutes choses : car
elle est multiple. Or le multiple suppose avant lui l'Un (83). Il est
évident que l'intelligence est multiple : les intelligibles qu'elle
pense ne forment pas une unité, mais une multitude, et ils sont
identiques avec elle. Donc, puisque l'Intelligence et les intelligibles
sont identiques et que les intelligibles forment une multitude,
l'Intelligence elle-même est multiple (84). XXXIV. (90) La substance intellectuelle est composée de parties semblables, de telle sorte que les essences existent à la fois dans l'intelligence particulière et dans l'intelligence universelle. Mais, dans l'intelligence universelle, les essences particulières elles-mêmes sont conçues universellement; dans l'intelligence particulière, les essences universelles sont, conçues particulièrement aussi bien que les essences particulières. SIXIÈME ENNÉADE. LIVRE QUATRIÈME. L'ÊTRE UN ET IDENTIQUE EST PARTOUT PRÉSENT TOUT ENTIER (91). De l'Incorporel. XXXV. L'incorporel est ce que l'on conçoit par abstraction du corps; c'est à cela qu'il doit son nom. A ce genre appartiennent, selon les Anciens, la matière, la forme sensible, quand elle est conçue séparée de la matière, les natures, les facultés, le lieu, le temps, la surface. Toutes ces choses en effet sont appelées incorporelles parce qu'elles ne sont pas des corps. Il est d'autres choses qu'on appelle incorporelles par catachrèse, non parce qu'elles ne sont pas des corps, mais parce qu'elles ne peuvent engendrer de corps. Ainsi, l'incorporel de la première espèce subsiste dans le corps ; l'incorporel de la seconde espèce est complètement séparé du corps et de l'incorporel qui subsiste dans le corps. Le corps en effet occupe un lieu et la surface n'existe pas hors du corps. Mais l'intelligence et la raison Intellectuelle [la raison discursive] n'occupent pas de lieu, ne subsistent pas dans le corps, ne constituent pas le corps, ne dépendent point du corps ni d'aucune des choses qu'on appelle incorporelles par abstraction du corps. D'un autre côté, si l'on conçoit le vide comme incorporel, l'intelligence ne peut être dans le vide. Le vide en effet peut recevoir un corps, mais il ne peut contenir l'acte de l'intelligence ni servir de lieu à cet acte. Des deux espèces d'incorporel dont nous venons de parler, les sectateurs de Zénon rejettent l'une [l'incorporel qui existe hors du corps] et admettent l'autre [l'incorporel qu'on sépare du corps par abstraction et qui n'a pas d'existence hors du corps] : ne voyant pas que la première espèce d'incorporel n'est pas semblable à la seconde, ils refusent à la première toute réalité; ils devraient cependant reconnaitre que l'incorporel [qui subsiste hors du corps] est une autre espèce [que l'incorporel qui ne subsiste pas hors du corps] , et ne pas croire que, parce qu'une espèce d'incorporel n'a pas de réalité , l'autre n'en a pas non plus (92). Rapport de l'incorporel et du corporel. XXXVI. (93) Toute chose, si elle est quelque part, y est d'une manière conforme à sa nature. Pour le corps qui se compose de matière et possède un volume, être quelque part, c'est être dans un lieu. Aussi, le corps du monde, étant matériel et possédant un volume, a de l'étendue et occupe un lieu. Le monde intelligible au contraire, et en général l'être immatériel et incorporel en soi, n'occupe point de lieu, en sorte que l'ubiquité (τὸ εἶναι πανταχοῦ) de l'incorporel n'est pas une présence locale. « Il n'a pas une partie ici et une partie là (94) » : car de cette manière, il ne serait pas hors de tout lieu ni sans étendue; « partout où il est, il est tout entier. Il n'est pas présent ici et là absent : » car, de cette manière il serait contenu dans tel lieu et exclu de tel autre. « Il n'est pas non plus voisin d'un lieu ni éloigné d'un autre, » parce qu'il n'y a que les choses qui occupent un lieu qui comportent des rapports de distance. Par conséquent, le monde sensible est présent à l'intelligible dans l'espace; mais l'intelligible est présent au monde sensible sans avoir de parties ni être dans l'espace. Quand l'indivisible est présent dans le divisible, « il est tout entier dans chaque partie, » identique et numériquement un. « Si l'être indivisible et simple devient étendu et multiple, ce n'est que par rapport à l'être étendu et multiple qui le possède, non tel qu'il est réellement, mais de la manière dont il peut le posséder. » Quant à l'être étendu et multiple, il faut qu'il devienne inétendu et simple dans son rapport avec l'être naturellement étendu et simple pour jouir de sa présence. En d'autres termes, c'est conformément à sa nature, sans se diviser, ni se multiplier, ni occuper de lieu, que l'être intelligible est présent à l'être naturellement divisible, multiple et contenu dans un lieu; mais c'est d'une manière divisible, multiple, locale, que l'être qui occupe un lieu est présent à « l'être qui n'a point de rapport avec l'espace. » Il faut donc, dans nos spéculations sur l'être corporel et sur l'être incorporel, ne pas confondre leurs caractères, conserver à chacun sa nature, et bien nous garder d'aller, par imagination ou par opinion, attribuer à l'incorporel certaines qualités des corps. Personne ne prête aux corps les caractères de l'incorporel, parce que chacun vit, dans le commerce des corps; mais, comme on a peine à connaître les essences incorporelles, on ne s'en forme que des conceptions vagues et on ne peut les saisir tant qu'on se laisse guider par l'imagination. II faut se dire à soi-même : l'être sensible occupe un lieu et est hors de lui-même parce qu'il a un volume; « l'être intelligible n'est pas dans un lieu, mais en lui-même, » parce qu'il n'a point de volume. L'un est une copie, l'autre est un archétype; l'un tient l'être de l'intelligible, l'autre le trouve en lui-même : car toute image est une image de l'intelligence. II faut bien se rappeler les propriétés du corporel et de l'incorporel pour ne point s'étonner qu'ils diffèrent malgré leur union, s'il est permis de donner le nom d'union (σύνοδος) à leur rapport : car il ne faut pas ici penser à l'union de substances corporelles, mais à l'union de substances dont les propriétés sont complètement incompatibles. Cette union diffère entièrement de celle des substances qui ont la même essence : aussi n'est-elle ni un mélange, ni une mixtion, ni une union véritable, ni une juxtaposition. Le rapport du corporel et de l'incorporel s'établit d'une façon différente, qui se manifeste dans la communication des substances de même nature, mais dont aucune opération corporelle ne peut donner une idée (95): l'être incorporel est tout entier sans étendue dans toutes les parties de l'être étendu, le nombre de ces parties fût-il infini; « il est présent d'une façon indivisible, sans faire correspondre chacune de ses parties à une des parties de l'être étendu; » il ne devient pas multiple pour être présent d'une manière multiple à une multitude de parties. Il est tout entier dans toutes les parties de l'être étendu, dans chacune d'elles et dans toute la masse, sans se diviser ni devenir multiple pour entrer en rapport avec le multiple, enfin, en conservant son unité numérique (96). Ce n'est qu'aux êtres dont la puissance se disperse qu'il appartient de posséder l'intelligible par parties et par fractions. Souvent ces êtres, en s'écartant de leur nature, imitent par une apparence trompeuse les êtres intelligibles, et nous hésitons à reconnaître leur essence parce qu'ils semblent l'avoir changée contre l'essence incorporelle. L'incorporel n'a pas d'étendue. XXXVII. (97) L'être réel n'est ni grand ni petit. La grandeur et la petitesse sont les attributs de la masse corporelle. Par son identité et son unité numérique, l'être réel n'est ni grand ni petit, ni très grand ni très petit, quoiqu'il fasse participer à sa nature ce qu'il y a de plus grand et de plus petit. Qu'on ne se le représente donc pas comme grand : on ne saurait concevoir alors comment il peut se trouver dans le plus petit espace sans être diminué ni resserré. Qu'on ne se le représente pas comme petit: on ne comprendrait plus comment il peut être présent dans tout un grand corps sans être augmenté ni étendu. Concevant à la fois l'infiniment grand et l'infiniment petit, on doit se représenter, dans le premier corps venu et dans une infinité d'autres corps de grandeur différente, l'être réel conservant son identité et demeurant en lui-même : car il est uni à l'étendue du monde sans s'étendre ni se diviser, et il dépasse l'étendue du monde aussi bien que celle de ses parties en les embrassant dans son unité. De même, le monde s'unit à l'être réel par tontes ses parties, autant que le lui permet sa nature, et il ne peut cependant l'embrasser tout entier ni contenir toute sa puissance. L'être réel est infini et incompréhensible pour le monde parce que, entre autres attributs, il possède celui de n'avoir aucune étendue. XXXVIII. La grandeur du volume est une cause d'infériorité pour un corps si, au lieu de le comparer aux choses de même espèce, on le considère par rapport aux choses qui ont une essence différente : car le volume est en quelque sorte une procession de l'être hors de lui-même et un morcellement de sa puissance. Ce qui possède une puissance supérieure est étranger à toute étendue : car la puissance n'arrive à posséder toute sa plénitude qu'en se concentrant en elle-même; elle a besoin de se fortifier pour acquérir toute son énergie. Aussi le corps, en s'étendant dans l'espace, perd-il de sa force et s'éloigne-t-il de la puissance qui appartient à l'être réel et incorporel; mais l'être réel ne s'affaiblit pas dans l'étendue, parce que, n'ayant point d'étendue, il conserve la grandeur de sa puissance. De même que l'être réel n'a ni étendue ni volume par rapport au corps, de même l'être corporel est faible et impuissant par rapport à l'être réel. L'être qui possède la plus grande puissance n'occupe point d'étendue. Aussi, quoique le monde remplisse l'espace, qu'il soit uni partout à l'être réel, il ne saurait cependant embrasser la grandeur de sa puissance (98). Il est uni à l'être réel, non par parties, mais d'une manière indivisible et indéfinie (99). Donc l'incorporel est présent au corps, non d'une manière locale, mais par assimilation, en tant que le corps est capable d'être rendu semblable à l'incorporel et que l'incorporel peut se manifester en lui (100). L'incorporel n'est pas présent au matériel, en tant que le matériel est incapable de s'assimiler à un principe complètement immatériel; l'incorporel est présent au corporel, en tant que le corporel peut s'assimiler à lui. L'incorporel n'est pas non plus présent au matériel par réceptivité [eu ce sens qu'une des deux substances recevrait quelque chose de l'autre]; autrement le matériel et l'immatériel seraient altérés, le premier, en recevant l'immatériel, puisqu'il se transformerait en lui, et le second, en devenant matériel. Donc, quand un rapport s'établit entre deux substances aussi différentes que le corporel et l'incorporel, il y a assimilation et participation réciproque à la puissance de l'un et à l'impuissance de l'autre. C'est pourquoi le monde reste toujours fort loin de la puissance de l'être réel, et celui-ci de l'impuissance de l'être matériel. Mais ce qui tient le milieu, ce qui assimile et est assimilé tout ensemble, ce qui unit les extrêmes, devient une cause d'erreur à leur sujet, parce qu'il rapproche par l'assimilation des substances tort différentes. Rapport des âmes particulières avec l'Âme universelle.
XXXIX. (101) « Il ne faut pas croire que
la pluralité des âmes vienne de ta pluralité des corps. Les âmes
particulières subsistent aussi bien que l'Âme universelle indépendamment
des corps, sans que l'unité de l'Âme universelle absorbe la multiplicité
des âmes particulières, ni que la multiplicité de celles-ci morcelle
l'unité de celle-là (102). » Les âmes
particulières sont distinctes sans être séparées les unes des autres et
sans diviser l'Âme universelle en une foule de parties; elles sont unies
les unes aux autres sans se confondre et sans faire de l'Âme universelle
un simple total: « car elles ne sont pas séparées entre elles par des
limites et elles ne se confondent pas les unes avec les autres; « elles
sont distinctes les unes des autres comme les sciences diverses dans une
seule âme. » Enfin, les âmes particulières ne sont pas dans l'Âme
universelle comme des corps, c'est-à-dire comme des substances
réellement différentes (103) ; ce sont des
actes divers de l'Âme universelle (τῆς ψυχῆς ποιαὶ ἐνέργειαι). En effet,
« la puissance de l'Âme universelle est infinie, » et tout ce qui
participe à elle est âme; toutes les âmes forment l'Âme universelle, et
cependant l'Âme universelle existe indépendamment de toutes les âmes
particulières. De même qu'on n'arrive point à l'incorporel en divisant
les corps à l'infini, parce que cette division ne les modifie que sous
le rapport du volume ; de même, en divisant à l'infini l'Âme, qui est
l'Espèce virante (εἶδος ζωτικόν), on n'arrive qu'il des espèces : car
l'Âme contient des différences spécifiques, et elle existe tout entière
avec elles aussi bien que sans elles. En effet, si l'Âme est divisée en
elle-même, sa diversité ne détruit pas son identité. Si l'unité des
corps, où la diversité l'emporte sur l'identité, n'est pas morcelée par
leur union avec un principe incorporel; si tous, au contraire, possèdent
l'unité de substance et ne sont divisés que par les qualités et les
autres formes; que dire et que penser de l'Espèce de la vie
incorporelle, où l'identité l'emporte sur la diversité, où il n'y a pas
un sujet étranger à la forme et d'où les corps reçoivent l'unité?
L'unité de l'Âme ne saurait être morcelée per son union avec un corps,
quoique le corps entrave souvent ses opérations. Étant identique, l'Âme
fait et découvre tout par elle-même, parce que ses actes sont des
espèces, quelque loin que l'on pousse la division. Quand l'Âme est
séparée des corps, chacune de ses parties possède tous les pouvoirs que
possède l'Âme elle-même, comme une semence particulière a les mêmes
propriétés que la semence universelle. De même qu'une semence
particulière, étant unie à la matière, conserve les propriétés de la
semence universelle, et que, d'un autre côté, la semence universelle
possède toutes les propriétés des semences particulières dispersées dans
la matière; ainsi, les parties que l'on conçoit dans l'Âme séparée de la
matière possèdent toutes les puissances de l'Âme universelle (104).
L'âme particulière, qui incline vers la matière, est liée à la matière
par la forme que sa disposition lui a fait choisir; mais elle conserve
les puissances de l'Âme universelle, et elle s'y unit quand elle se
détourne du corps pour se concentrer en elle-même. LIVRE CINQUIÈME. L'ÊTRE UN ET IDENTIQUE EST PARTOUT PRÉSENT TOUT ENTIER (107) L'être incorporel est tout entier en tout.
XL.(108) Pour exprimer le mieux possible
la nature propre de l'être incorporel, les anciens (109)
ne se contentent pas de dire : il est un: ils ajoutent aussitôt : et
tout, comme un objet sensible est un tout. Différente de l'être intelligible et de l'être sensible. XLI. (110) Voici les caractères véritables de l'être sensible et matériel : il est étendu, muable, toujours autre qu'il n'était, composé; il ne subsiste point par lui-même, il occupe un lieu, il a un volume, etc. Au contraire, l'être réel et subsistant par lui-même est édifié sur lui-même et toujours identique ; il a l'identité pour essence; il est essentiellement immuable, simple, indissoluble, sans étendue, hors de tout lieu ; il ne naît ni ne périt, etc. Attachons-nous à ces caractères de l'être sensible et de l'are véritable ; ne leur donnons pas et ne leur laissons pas donner des attributs différents. XLII. (111) L'être réel est dit multiple, sans qu'il soit véritablement divers quant à l'espace, au volume, au nombre, à la figure ou à l'étendue des parties; sa division est une diversité sans matière, sans volume, sans multiplicité réelle. Aussi, l'être réel est un. Son unité ne ressemble pas à celle d'un corps, d'un lieu, d'un volume, d'une multitude. Il possède la diversité dans l'unité. Sa diversité implique à la fois division et union : car elle n'est pas extérieure ni adventice ; l'être réel n'est pas multiple par participation à une autre essence, mais par lui-même. Il reste un en exerçant toutes ses puissances, parce qu'il tient sa diversité de son identité même, et non d'un assemblage de parties hétérogènes, comme les corps. Ces derniers possèdent l'unité dans la diversité : car, en eux, c'est la diversité qui domine, l'unité est extérieure et adventice. Dans l'être réel, au contraire, c'est l'unité qui domine avec l'identité : la diversité est née du développement de la puissance de l'unité. Aussi, l'être réel conserve son indivisibilité en se multipliant; le corps conserve son volume et sa multiplicité en s'unifiant. L'être réel est édifié sur lui-même, parce qu'il est un par lui-même. Le corps n'est jamais fondé sur lui-même, parce qu'il ne subsiste que par son extension. L'être réel est donc une unité féconde, et le corps une multitude unifiée. Il faut donc déterminer avec exactitude comment l'être réel est un et divers, comment le corps est multiple et un, et ne pas donner à l'un les attributs de l'autre. Dieu est partout et nulle part.
XLIll. (112) Dieu est partout parce qu'il
n'est nulle part. Il en est de même de l'Intelligence et de l'Âme. Mais,
c'est par rapport à tous les êtres qu'il surpasse que Dieu est partout
et nulle part : sa présence et son absence dépendent seulement de son
être et de sa volonté (113).
L'Intelligence est en Dieu, mais ce n'est que par rapport aux choses qui
viennent après elle qu'elle est partout et nulle part. L'Âme est dans
l'intelligence et en Dieu, mais c'est seulement par rapport au corps
qu'elle est partout et nulle part (114).
Le corps est dans l'Âme et en Dieu. Toutes les choses qui possèdent ou
ne possèdent pas l'être procèdent de Dieu et sont en Dieu; mais Dieu
n'est aucune d'elles, ni dans aucune d'elles. Si Dieu était seulement
présent partout, il serait toutes choses et en toutes choses ; mais,
d'un autre côté, il n'est nulle part; tout est donc engendré en lui et
par lui, parce qu'il est partout, mais rien ne se confond avec lui,
parce qu'il n'est nulle part. De même, si l'Intelligence est le principe
des âmes et des choses qui viennent après les âmes, c'est qu'elle est
partout et nulle part ; c'est qu'elle n'est ni Âme, ni aucune des choses
qui viennent après l'Âme, ni dans aucune d'elles ; c'est qu'elle est
non-seulement partout, mais encore nulle part par rapport aux êtres qui
lui sont inférieurs. De même enfin l'Âme n'est ni un corps ni dans le
corps, mais seulement la cause du corps, parla raison qu'elle est à la
fois partout et nulle part dans le corps. Ainsi, il y a procession
(πρόοδος) dans l'univers [depuis ce qui est partout et nulle part]
jusqu'à ce qui ne peut être à la fois partout et nulle part et qui se
borne à participer de cette double propriété.
XLIV. (115).
«
Lorsque vous avez conçu la puissance inépuisable et infinie de l'Être en
soi, et que vous commencez à entrevoir sa nature incessante,
infatigable, qui se suffit complètement à elle-même,
»
qui a le privilège d'être la vie la plus pure, de se posséder pleinement
elle-même, d'être édifiée sur elle-même, de ne désirer et de ne chercher
rien en dehors d'elle,
«
ne lui attribuez pas une détermination locale
»
ou une relation : car, en vous bornant par une considération de lieu ou
de relation, vous ne bornez pas sans doute l'Être en soi , mais vous
vous en détournez en étendant sur votre pensée le voile de
l'imagination.
«
Vous ne pouvez dépasser, ni fixer, ni déterminer, ni resserrer dans
d'étroites limites la nature de l'Être en soi, comme si elle n'avait
plus rien à donner au-delà [de certaines limites] et qu'elle s'épuisait
peu à peu.
»
Elle est la source la plus intarissable qu'on puisse concevoir. « Quand
vous aurez atteint cette nature (116), et
que vous serez devenu semblable à l'Être universel, ne cherchez rien au
delà.
»
(01)
Un manuscrit porte pour titre: Ἔφοδος εἰς τὰ νοητά, Introduction à ta
théorie des intelligibles. |