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PRÉFACE.
Il nous reste trois grands
monuments de la philosophie grecque : les Dialogues de Platon,
l'œuvre encyclopédique d'Aristote, et les écrits du chef de l'École
néoplatonicienne, les Ennéades de Plotin. On trouve dans les
premiers, bien que sous des formes encore indécises et sous des voiles
qui ne sont qu'à demi transparents, les théories les plus élevées de
l'Idéalisme; les seconds contiennent, sous une forme arrêtée, un vaste
système de connaissances positives, où les questions sont le plus
souvent résolues par une méthode savante, à l'aide de l'observation et
du raisonnement; les Ennéades offrent l'expression la plus pure, la plus
haute et la plus complète de cet Éclectisme néoplatonicien qui tenta à
la fois de concilier Aristote et Platon et d'allier aux doctrines
rationalistes de la Grèce les idées mystiques de l'Orient.
Quoique de mérites fort divers, ces trois monuments ont pour la
philosophie et surtout pour l'histoire de cette science une importance
presque égale. On ne saurait en effet, si on ne les a explorés tous les
trois, se faire une idée juste et complète de la philosophie ancienne,
de ses progrès ou du moins de ses transformations, ni connaître toutes
les solutions qui ont été données aux grands problèmes que l'humanité a
de tout temps agités.
Mais il n'y a, de nos jours surtout, qu'un bien petit nombre de savants
privilégiés qui puissent étudier dans les textes originaux des
philosophes chez lesquels l'obscurité de l'expression vient trop souvent
augmenter la difficulté inhérente au sujet. Il n'existait qu'un moyen de
rendre les écrits de ces auteurs accessibles au plus grand nombre des
lecteurs : c'était de les faire passer dans la langue vulgaire.
Déjà deux hommes éminents à la fois dans la philosophie et dans
l'érudition, M. Victor Cousin et M. Barthélemy Saint-Hilaire, se sont
dévoués de nos jours à cette tache, non moins pénible qu'utile et
méritoire. Grâce au premier, les Dialogues de Platon, traduits
avec autant de fidélité que d'élégance, élucidés par d'éloquents
Arguments qui dévoilent la pensée intime de l'auteur, sont devenus
aussi familiers au lecteur français qu'ils pouvaient l'être pour le
lecteur athénien, et les amis de la gloire de Platon n'auraient plus
aucun souhait à former si une introduction générale, depuis longtemps
promise, venait couronner une œuvre déjà si digne par elle-même
d'admiration et de reconnaissance. Grâce au second, le public français a
dès à présent entre les mains presque tous ceux des écrits d'Aristote
qui appartiennent à la philosophie telle que nous l'entendons
aujourd'hui : la Logique, le Traité de l'Âme, la Morale,
la Politique, avec tous les secours qui peuvent aider à
l'intelligence de ces écrits; et bientôt, nous l'espérons, cette
œuvre
aussi glorieuse que difficile pourra être conduite à bonne fin (01).
Seul, Plotin n'avait pas jusqu'ici trouvé d'interprète, soit que
l'importance de son rôle dans l'histoire de la philosophie n'eût pas été
aussi bien comprise, soit que les plus dévoués eussent été rebutés par
l'obscurité proverbiale d'un auteur qu'on a trop souvent présenté comme
le Lycophron de la philosophie, soit enfin que les éditeurs dussent
manquer à une publication qui ne pouvait s'adresser qu'au très petit
nombre.
C'était là cependant une lacune des plus regrettables. En effet, de
quelque manière que l'on juge l'École d'Alexandrie, elle méritait d'être
étudiée et remise en lumière.
«
On ne peut, dit M.
Vacherot (02), méconnaître en elle tous les
caractères d'une grande philosophie. École remarquable par ses origines,
par le génie de ses penseurs, par la richesse et la profondeur de ses
doctrines, par sa longue durée, par son rôle historique, par son
influence sur les écoles du moyen âge et de la renaissance, elle mérite
une place à part dans l'histoire de la philosophie, à côté du Platonisme
et du Péripatétisme; et la critique moderne, qui depuis quelque temps
s'est exclusivement occupée de Platon et d'Aristote, ne pouvait oublier
la doctrine qui fut le dernier mot de la philosophie grecque. » Or le
père de cette grande doctrine, ou du moins celui qui l'a exposée de la
manière la plus complète et la plus savante, c'est Plotin.
Et ce n'est pas seulement pour remplir un vide dans les annales de la
science ou pour satisfaire une pure curiosité qu'il était nécessaire de
connaître ce philosophe : c'est aussi pour éclairer l'étude et compléter
l'intelligence des philosophes antérieurs, de Platon surtout. Plotin
n'est guère en effet que le continuateur de Platon : « Platon s'arrête
et se tait, dit M. de Gérando (03),
lorsqu'il est arrivé au terme vers lequel il devait nous conduire (au
seuil des théories) ; il laisse alors à son disciple le soin d'achever
sa pensée. Plotin est ce disciple que Platon avait invoqué et qui achève
en effet sa pensée, qui se charge d'expliquer ce que Platon lui-même
n'avait pas osé dire. Il commence précisément là où son maître a fini.
Ce qui était dans Platon la plus haute des conséquences devient pour
Plotin le premier principe. Nous avons comparé la doctrine de Platon,
ajoute M. de Gérando, à une pyramide dont la base repose sur la terre et
qui va toucher aux cieux. Nous pourrions comparer celle de Plotin à un
faisceau lumineux qui descend de l'empyrée en s'épanouissant sur la
terre. Platon est un guide qui conduit le faible mortel à une patrie
supérieure; Plotin semble être un prophète qui du sein de l'empyrée
révèle aux hommes les mystères de cette patrie qui déjà est son séjour.
En un mot, réunissez ces deux hommes, et vous avez Platon complet (04).
»
Nous déplorions depuis longtemps, pour notre part, qu'un philosophe qui
joue un rôle si important dans l'histoire de la philosophie restât
inconnu ou du moins inaccessible au plus grand nombre, et nous désirions
ardemment voir combler cette lacune. Car nous sommes de ceux qui avaient
pris au sérieux l'Éclectisme et qui considéraient l'étude comparée des
systèmes de philosophie comme l'indispensable flambeau de la science.
Nous pensions, avec un maître illustre, que, pour arriver à constituer
une philosophie solide et complète, il fallait d'abord s'enquérir de
tout ce qui avait été fait antérieurement et rassembler toutes les
pièces du procès qui s'instruit depuis que sont nés les systèmes divers;
nous pensions que c'était seulement après ce travail préliminaire qu'il
deviendrait possible, à l'aide d'une critique impartiale et éclairée, de
faire dans chaque système la part de la vérité et celle de l'erreur, et
de porter enfin sur tous un jugement assuré (05).
Nous avions espéré que l'éloquent auteur de l'Histoire critique de
l'École d'Alexandrie (06), M. Vacherot,
voudrait compléter son œuvre en nous donnant une traduction des
principaux philosophes de cette école qu'il avait si bien fait connaître
; nous eussions aimé à le voir élever ainsi un vaste monument, dont l'Histoire
critique eût été comme le frontispice. Personne assurément n'eût été
mieux préparé à un pareil travail et n'eût été plus capable de
l'accomplir avec succès. Mais nous avons vainement tenté de le
déterminer à l'entreprendre (07) : il avait
sans doute quelque droit de penser qu'après l'exposé si fidèle, si
lucide, si séduisant même, qu'il a donné de la doctrine contenue dans
les Ennéades, il n'y avait rien de plus à faire, et qu'une traduction
littérale était désormais inutile, peut-être même nuisible : car elle
pouvait rompre le charme.
Déçu dans cet espoir, et convaincu cependant qu'auprès des esprits
exacts et rigoureux, la meilleure analyse ne peut remplacer une
traduction textuelle, nous avons tenté de faire par nous-mêmes ce qui
eût été sans doute beaucoup mieux exécuté par d'autres. Longtemps
distrait de ce projet par les devoirs de l'enseignement ou par ceux de
l'administration, ainsi que par la rédaction d'ouvrages classiques que
réclamaient impérieusement les besoins de la jeunesse confiée à nos
soins (08), nous avons enfin pu mettre à
exécution l'entreprise que nous avions formée il y a une vingtaine
d'années (09). La philosophie et l'histoire
de la philosophie, à l'enseignement desquelles nous nous étions voué,
étaient alors des sciences en honneur; nous ne nous dissimulons pas
combien les circonstances ont changé depuis ; mais nous n'en regardons
que comme plus sacré le devoir d'accomplir un vœu fait à la science dans
de meilleurs jours.
Dans l'exécution, une première question se présentait. Devions-nous
donner une traduction complète d'un auteur qui offre tant de parties
arides, obscures et sans intérêt actuel, ou ne pouvions-nous
pas, comme on l'a fait avec succès pour plusieurs auteurs anciens,
notamment pour Platon (10), nous borner à
donner un choix des morceaux les plus intéressants, les plus propres à
faire connaître la doctrine du philosophe, le style et la manière de
l'écrivain?
Assurément, si nous n'avions voulu que faire un livre agréable ou
curieux, nous eussions sans hésitation préféré la seconde de ces
méthodes. Mais, en nous plaçant, comme nous avons dû le faire, au point
de vue de l'intérêt de la science, le parti à prendre ne pouvait être
douteux. Un choix, quelque bien fait qu'on le suppose, sera toujours
suspect d'arbitraire, d'insuffisance et de partialité : on pourra
toujours craindre que les passages les plus propres à faire connaître la
vraie doctrine de l'auteur ou à l'interpréter le mieux n'aient été omis
ou tronqués, que les difficultés n'aient été éludées, les défauts
.dissimulés, et cette seule crainte suffira pour ôter au livre toute
valeur et toute autorité. Il fallait donc une traduction complète.
Cela était surtout nécessaire pour un auteur qui est fort peu connu, qui
est difficile à comprendre, et dont les doctrines sont devenues un objet
de controverse car, en même temps que ces doctrines étaient exaltées par
les uns et regardées comme le dernier mot de la science, elles étaient
dépréciées par les autres et présentées comme le produit d'une
imagination enthousiaste, comme un tissu de folles rêveries. Il n'y
avait qu'un moyen de lever les doutes et de terminer les contestations,
c'était, à l'aide d'une version fidèle, de mettre les pièces elles-mêmes
sous les yeux de tous, et par là de faire chacun juge de la question.
Mais, ainsi conçu, notre travail n'en offrait que plus de difficultés.
Il se rencontre en effet, dans la traduction d'un auteur tel que Plotin,
des obstacles de plus d'un genre, et dont quelques-uns lui sont tout
particuliers.
D'abord, les matières quo traite l'auteur ne sont pas toujours d'un
facile accès ; ce sont le plus souvent les questions les plus élevées ou
les plus abstruses et les plus subtiles de l'ontologie, de la
cosmogonie, de la psychologie, telles que celles qu'on voit agiter dans
le Parménide et le Timée de Platon, dans la
Métaphysique et le Traité de l'Âme d'Aristote, ouvrages que
les travaux de vingt siècles n'ont pas encore entièrement éclaircis; ce
sont aussi les dogmes d'une philosophie nouvelle, puisée chez les
Chaldéens, les Perses et les Juifs (11),
dogmes qui sont encore incomplètement connus de nos jours. En outre,
Plotin, embrassant, pour les fondre dans un vaste éclectisme, les
doctrines de toutes les écoles antérieures, il faut, pour le comprendre,
avoir présents à l'esprit les enseignements de toutes ces écoles et
s'être familiarisé avec la langue propre à chacune d'elles. Platon avait
inscrit, dit-on, sur le frontispice de son école : « Que nul n'entre ici
s'il n'est géomètre. » Plotin aurait pu inscrire sur la sienne : « Que
nul n'entre ici s'il ne possède la philosophie antique (12).
»
D'un autre côté, la manière de composer de l'auteur n'était guère propre
à diminuer les difficultés. Son œuvre n'est pas en effet, comme nos
traités méthodiques, formée de livres qui se suivent en s'enchaînant et
dont les premiers préparent et éclairent les suivants : sa pensée est
disséminée dans des morceaux détachés, indépendants les uns des autres,
et dont cependant chacun suppose presque la connaissance de toute la
doctrine. Enfin, son style vient encore ajouter à tant de causes
d'obscurité. De l'aveu de Porphyre, son disciple et son premier éditeur,
l'expression de Plotin est souvent peu correcte ; sa phrase, d'une
extrême concision, et enfermant plus de pensées que de mots, est à peine
achevée (13). Aussi, Longin, amateur de
beau langage, adressait-il à Porphyre les plaintes les plus vives à ce
sujet, et attribuait-il à des fautes de copistes la peine qu'il avait à
comprendre les écrits de Plotin (14).
Sans doute Porphyre, que Plotin avait chargé de revoir ses écrits et d'y
mettre la dernière main, a dû prendre à cœur de faire disparaître une
grande partie des imperfections qui les déparaient (15)
; mais, en admettant qu'il y ait pleinement réussi, les copistes, par
les mains desquels son travail a dû passer pendant douze siècles avant
que les Ennéades pussent être livrées à l'impression, n'ont pas
plus épargné cet ouvrage que les autres œuvres qui nous restent de
l'antiquité ; ils ont même dû défigurer d'autant plus le texte original
de notre auteur qu'il était plus difficile à comprendre. On peut en
effet juger de leur embarras et de leurs erreurs par le nombre et
l'importance des variantes que présentent les divers manuscrits.
Telles sont les difficultés contre lesquelles avait à lutter le
traducteur de Plotin, difficultés qui jusqu'ici ont paru si grandes
qu'elles avaient fait à notre auteur la réputation d'être inintelligible
(16), et qu'elles avaient rebuté ceux qui
auraient pu être tentés de le traduire en français.
Cependant, il s'offrait dans cette entreprise plusieurs genres de
secours, les uns pouvant servir à établir le texte, les autres à
l'interpréter.
Le texte grec, publié pour la première fois à Bâle en 1580, près de cent
ans après la publication de la traduction latine de Marsile Ficin,
n'avait été établi que sur un très petit nombre de manuscrits ; aussi
laissait-il beaucoup à désirer. De nos jours, l'illustre Fréd. Creuzer,
qui déjà, dès 1814, avait donné une édition spéciale d'un des livres les
plus intéressants de Plotin, du livre Du Beau, entreprit, de
concert avec le savant G.-H. Moser, d'améliorer ce texte, le seul que
l'on possédât depuis plus de deux cent cinquante ans. A cet effet, il
collationna ou fit collationner les principaux manuscrits de Plotin qui
existaient dans les grandes bibliothèques publiques. Le fruit de de
travail à été la magnifique édition des Ennéades qui a paru à
Oxford en 1835, en 3 volumes in-4°. On y trouve, indépendamment de la
traduction latine de Ficin et de plusieurs autres genres de secours, une
ample moisson de variantes, tirées de nombreux manuscrits, et discutées
savamment. Cependant, nous devons le dire, malgré la beauté de
l'exécution typographique, tette édition était encore loin de la
perfection. Peu de corrections ont été faites dans le texte, et,
lorsqu'il en a été fait, on n'a pas toujours pris lu soin de mettre la
traduction en harmonie avec le nouveau texte; de plus, il a été
introduit, par l'inhabileté ou par l'incurie des typographes anglais, un
assez grand nombre de fautes nouvelles ; la ponctuation surtout est très
vicieuse, ce qui augmente encore la difficulté de comprendre un auteur
déjà obscur par lui-même. La principale raison de cette imperfection,
que M. Fréd. Creuzer a reconnue et dont il est le premier à gémir (17),
c'est que l'impression a été faite loin de ses yeux et qu'il n'a pu en
suivre tous les détails.
Plus récemment, en 1855, M. A.-F. Didot a donné, dans sa Bibliothèque
des auteurs grecs, une nouvelle édition des Ennéades, à laquelle MM.
Fréd. Creuzer et G.-H Moser ont bien voulu prêter leur concours, et dont
l'impression a été suivie avec le plus grand soin à Paris par le savant
et consciencieux M. Fr. Dübner. Cette édition, qui par son format est
beaucoup plus commode et que son prix rend accessible au plus grand
nombre des lecteurs, est incontestablement améliorée en plusieurs
points; cependant, elle n'a pas encore fait disparaître toutes les
imperfections de la précédente; la ponctuation n'a pas été partout
rectifiée; enfin, on n'a pas introduit dans le texte toutes les
corrections qui eussent été indispensables ; ce qui est d'autant plus
fâcheux que, comme il n'entrait pas dans le plan des éditeurs de donner
les variantes, le lecteur ne peut choisir entre les diverses leçons des
manuscrits celle qui s'accommoderait le mieux au sens et à la pensée de
l'auteur.
Presque en même temps que l'édition de Paris, paraissait à Leipsick, en
1856, dans la collection Teubner, une édition des Ennéades que
nous appellerions volontiers une édition populaire, si jamais Plotin
pouvait devenir un auteur populaire. Le nouvel éditeur, M. A.
Kirchhoff', qui avait préludé dès 1847 à cette publication en donnant
comme spécimen les livres Des Vertus et Contre les Gnostiques,
se montre fort sévère, pour ne pas dire tout à fait injuste envers son
illustre devancier (18), et il s'annonce
presque lui-même comme un hardi réformateur; cependant, sauf quelques
suppressions et quelques corrections, dont nous ne contesterons pas la
convenance, mais qu'il admet dans le texte sans prendre le soin de les
justifier, sa réforme nous a paru se borner à changer l'ordre des livres
de Plotin et à substituer l'ordre chronologique, qui n'est pas toujours
certain et qui d'ailleurs est peu utile ici, à la disposition plus
rationnelle que Porphyre avait établie en groupant les livres d'après
l'analogie des matières; substitution qui trouble sans profit les
habitudes des lecteurs et qui ne peut que rendre plus difficiles à
l'avenir les recherches et les renvois.
Pour l'interprétation du texte, nous avons trouvé l'aide la plus
puissante dans la traduction de Marsile Ficin, qui est une œuvre
excellente. Personne en effet ne pouvait être mieux préparé à comprendre
Plotin que le savant Florentin qui avait été élevé dans le culte du
Platonisme, et qui avait déjà donné une traduction de Platon à laquelle
un intervalle de quatre siècles n'a rien fait perdre de sa valeur.
Profondément versé dans la doctrine platonicienne, dont il avait pénétré
tous les mystères et qu'il avait tenté lui-même de régénérer, il ne
s'est pas astreint à traduire littéralement le mot par le mot : le plus
souvent sa traduction est une intelligente paraphrase plutôt qu'un
calque servile. En effet, dans les passages difficiles, il ajoute les
mots qui sont nécessaires pour rendre intelligible la pensée de l'auteur
et atténuer autant que possible les défauts d'un texte dont la concision
est souvent énigmatique. Nous avons pris son admirable travail pour base
du nôtre. Mais, par suite des défauts inhérents en général à la langue
latine, et surtout du peu d'aptitude de cette langue à exprimer avec
rigueur les idées philosophiques, la version de Ficin nous laissait
encore une tache fort pénible à remplir : à des expressions vagues, à
des phrases amphibologiques, il nous a fallu substituer des termes dont
la précision satisfît aux exigences de la science moderne, et des tours
conformes au génie d'une langue dont la première loi est la clarté.
Un savant anglais, l'infatigable Th. Taylor, qui avait déjà traduit dans
leur intégrité les œuvres de Platon et celles d'Aristote, s'est aussi
essayé sur Plotin ; mais ici son courage paraît avoir été vaincu, et, au
lieu d'une traduction complète, il s'est borné à donner quelques
morceaux choisis (19). Une telle traduction
ne pouvait être que d'un bien faible secours après celle de Ficin ;
cependant, nous l'avons consultée avec soin, soit pour nous aider à
éclaircir certains passages qui étaient restés obscurs, soit pour
discuter, lorsque nous ne pouvions l'adopter, l'interprétation proposée
par le traducteur anglais. En outre, quelques livres des Ennéades
ou quelques morceaux détachés ont été traduits soit en français, soit en
allemand ; nous avons consulté ces traductions partielles quand nous
avons pu nous les procurer; dans tous les cas, nous avons eu soin d'en
indiquer l'existence.
Nous avons enfin cherché de nouvelles lumières auprès des commentateurs;
mais ce genre d'auxiliaires, qui se présentent en foule à ceux qui
étudient les grands écrivains de l'antiquité, surtout Platon et
Aristote, nous faisait ici presque entièrement défaut. Nous étions
réduit aux Commentaires ou Arguments que Marsile Ficin a
placés en tête de plusieurs livres, et aux Notes que M. Fréd.
Creuzer a jointes à l'édition d'Oxford et qui en remplissent le
troisième volume. On devait espérer qu'un philosophe tel que Ficin, qui
avait pénétré si avant dans les profondeurs de la philosophie
platonicienne, dissiperait facilement toutes les ténèbres; mais ici
notre attente a été trompée : l'auteur des commentaires, quand il ne se
borne pas à paraphraser le texte, se montre plus préoccupé de discuter
les opinions de Plotin et de faire prévaloir les siennes que de porter
la lumière sur les points obscurs des Ennéades. Les notes de M. Fréd.
Creuzer nous ont été d'un plus grand secours. Dans ces notes, le savant
éditeur, après avoir donné sur chaque livre des renseignements généraux,
a essayé de lever les difficultés de détail et a fait de nombreux
rapprochements propres à éclaircir les passages obscurs ou du moins à
donner satisfaction à la curiosité des amis de l'érudition. Toutefois,
ces notes, qui sont plutôt philologiques et critiques qu'exégétiques et
philosophiques, laissaient encore au traducteur bien des problèmes à
résoudre et bien des obstacles à vaincre. Un annotateur peut en effet
choisir son terrain, insister sur les points qui l'intéressent, traiter
au long les sujets sur lesquels les matériaux abondent, et passer
légèrement sur les difficultés qu'il n'a pas les moyens de surmonter; il
peut même les omettre entièrement. Il n'en est pas ainsi du traducteur,
qui se voit obligé de lutter corps à corps avec son auteur, d'aborder,
sans pouvoir les éluder, les passages les plus difficiles, de proposer
une interprétation et de la justifier.
Si nous avons insisté sur les difficultés de notre tâche et sur
l'insuffisance des secours qui s'offraient à nous, ce n'est qu'afin
d'expliquer et de faire excuser à l'avance les imperfections qu'on
pourra rencontrer dans cette traduction et de mieux disposer le lecteur
à l'accueillir avec toute l'indulgence dont elle a besoin. 0n ne
s'étonnera pas si, traçant la route à travers des régions âpres et
inexplorées, nous n'avons pas réussi du premier coup à en faire
disparaître toutes les aspérités et à enlever toutes les pierres du
chemin.
Il nous reste maintenant à rendre compte de notre propre travail. Et
d'abord, parlons du système de traduction que nous avons dû adopter.
Il y a une différence capitale entre la traduction d'une œuvre
littéraire et celle d'une œuvre philosophique, surtout d'une
œuvre
telle que les Ennéades. Dans une œuvre littéraire, on cherche avant
tout à conserver l'élégance de l'expression, la grâce des figures, la
vivacité des mouvements, en un mot tout ce qui fait la beauté ou
l'agrément du style ; dans un ouvrage de science, ce qu'il y a de plus
important, c'est de faire connaître toute la pensée de l'auteur et l'on
doit par conséquent chercher par-dessus tout une rigoureuse exactitude.
C'est la règle que nous nous sommes prescrite, au risque de sacrifier
l'agrément. Il nous eût été facile sans doute, au moyen de modifications
légères en apparence, de suppressions et d'additions qui eussent pu
passer inaperçues, de mieux accommoder notre auteur au goût français et
d'en rendre la lecture plus facile; mais, en prétendant corriger Plotin,
nous aurions altéré sa pensée et nous ne l'aurions plus fait connaître
tel qu'il est (20). Ce n'est pas que nous
ne nous soyons vu souvent dans la nécessité d'ajouter quelques mots pour
compléter une phrase que l'auteur avait laissée inachevée, pour prévenir
une équivoque ou éclaircir un passage obscur; mais dans tous ces cas,
nous avons eu soin de signaler les additions (21).
De même, quand nous avions à rendre quelque terme technique dont le sens
ne nous paraissait pas suffisamment fixé ou dont la traduction était
contestable, nous avons placé auprès de la version proposée le terme
grec lui-même, afin de laisser au lecteur toute liberté de l'interpréter
autrement.
Mais, pour un auteur tel que Plotin, il ne pouvait suffire de traduire
la lettre : il fallait encore en pénétrer l'esprit et faciliter
l'intelligence de la doctrine elle-même.
Rien n'eût semblé plus propre à atteindre ce but qu'une introduction
générale dans laquelle, après avoir fait connaître les antécédents de
l'École néoplatonicienne, nous aurions exposé dans son ensemble la
doctrine de cette école et discuté la valeur de ses dogmes fondamentaux.
Une telle introduction eût assurément pu jeter un grand jour sur les
écrits de Plotin. Mais, en la rédigeant, nous n'aurions eu qu'à
recommencer, en réussissant moins bien sans doute, ce qui a déjà été
fait par les historiens de la philosophie, surtout par les auteurs
spéciaux qui ont écrit tout récemment, et avec tant de succès, sur
l'histoire de la philosophie alexandrine (22).
Nous avons donc pensé que, pour ce genre de secours, il suffirait de
nous référer aux travaux existants, et nous nous sommes assigné une
tâche plus modeste, mais qui sera peut-être plus utile, parce qu'elle
atteindra plus directement le même but.
Indépendamment des notes placées au bas des pages, dans lesquelles nous
nous efforçons de lever toutes les difficultés de détail en discutant
les diverses leçons, en expliquant les termes obscurs ou en indiquant
d'utiles rapprochements, nous avons donné, à la fin du volume, sous le
titre de Notes et Eclaircissements, un commentaire étendu sur
les divers livres des Ennéades, commentaire à la fois historique
et philosophique, qui remplit pour chaque livre l'office d'une
introduction spéciale. Dans ces commentaires, nous nous sommes efforcé
de réunir tout ce qui était propre à éclairer la matière traitée dans
chaque livre, soit en exposant la partie de la doctrine générale dont ce
livre exigeait la connaissance, soit en expliquant notre auteur par
lui-même, soit en recherchant les sources où il avait pu puiser, soit
enfin en indiquant les écrivains postérieurs qui se sont inspirés de lui
et les divers travaux dont il avait été l'objet. C'est ainsi, pour ne
citer que quelques exemples, qu'afin de faire comprendre le 1er livre de
la 1ère Ennéade (Qu'est-ce que l'animal? Qu'est-ce que l'homme
?) , qui est l'un des plus obscurs de tout l'ouvrage, parce que,
composé le dernier, il suppose la connaissance de tout le système, nous
avons fait un exposé rapide, mais complet, des dogmes fondamentaux du
Néoplatonisme, et que nous avons ensuite montré tout ce que Plotin avait
emprunté sur chaque point aux œuvres de Platon, d'Aristote et aux
doctrines stoïciennes ; - qu'à l'occasion du livre De la Nature et de
l'Origine des Maux (Ennéade I, livre VIII), nous avons fait voir
l'analogie que la doctrine de Plotin offrait, d'une part avec celle de
Platon, et de l'autre avec les opinions professées sur le même point par
S. Augustin, Bossuet et Leibnitz; - que, pour faciliter l'intelligence
du traité De l'influence des astres (Ennéade II, livre III), nous
avons cru utile d'exposer les principes de l'astrologie judiciaire admis
chez les anciens; - que, pour expliquer le livre Contre les
Gnostiques (Enn. II, liv. IX), livre si important et si peu compris
jusqu'ici, nous avons dû faire d'abord une exposition abrégée de la
doctrine de ces sectaires, en recourant pour cela aux sources les plus
authentiques, puis rechercher, dans les allusions obscures auxquelles se
borne Plotin, les points sur lesquels porte sa critique.
Dans les nombreuses citations que nous avons eu à faire, nous n'avons
pas cru pouvoir nous borner, comme c'est l'habitude d'un trop grand
nombre d'auteurs, à des indications vagues ou à des citations douteuses
et faites de seconde main : nous avons presque toujours pris le soin de
reproduire in extenso les passages qu'il nous paraissait utile de citer.
Agir autrement, se borner à renvoyer le lecteur à des ouvrages que le
plus souvent il n'a pas sous la main, c'eût été le mettre dans
l'impossibilité de vérifier les textes, de juger de la justesse de nos
rapprochements et par conséquent de la valeur des conclusions que nous
en tirions; c'eût été en un mot l'obliger à croire sur parole ou
l'exposer à rester dans le doute. Nous nous sommes surtout attaché, pour
l'interprétation des passages obscurs, à puiser nos explications dans
notre auteur lui-même : nous avons, dans ce but, multiplié les citations
des Ennéades et les rapprochements entre les divers passages de cet
ouvrage : Plotin est ainsi devenu le meilleur commentateur de ses
propres écrits.
Pour ce travail d'interprétation qui, nous osons le croire, ajoutera
quelque prix à la traduction, nous avons trouvé de grandes ressources,
non seulement dans l'étude approfondie de notre auteur lui-même et dans
les histoires de l'École d'Alexandrie que nous avons déjà citées avec
éloge, mais aussi dans quelques ouvrages qui semblaient avoir un rapport
moins direct avec notre objet. Nous citerons en première ligne l'Essai
sur la Métaphysique d'Aristote de M. Ravaisson (23)
: en exposant les doctrines du Péripatétisme avec une lucidité et une
hauteur de vues que personne n'a surpassées, en les suivant à travers
les âges et montrant ce qu'en ont fait les écoles qui se sont succédé,
M. Ravaisson nous a fourni les moyens de reconnaître combien notre
philosophe, que l'on était tenté de prendre pour un Platonicien pur,
doit au père du Péripatétisme, et de retrouver dans ses écrits le texte
même des nombreux passages qu'il lui a empruntés (24).
Nous avons également tiré un grand profit, pour les rapports qui
unissent Plotin à Platon, des Études si profondes de M. H. Martin
sur le Timée; pour la filiation qui existe entre certaines idées
de Plotin et les doctrines mystiques de l'Orient, du savant ouvrage de
M. Franck sur la Kabbale, auquel nous avons fait de nombreux
emprunts et qui nous a fourni les plus curieux rapprochements (25).
La consciencieuse thèse de M. Chauvet sur les Théories de
l'Entendement humain dans l'antiquité nous a été utile pour l'étude
comparée de la psychologie néoplatonicienne et des psychologies
antérieures, et l'Histoire des théories et des idées morales dans
l'antiquité, de M. J. Denis, ouvrage récemment couronné par
l'Institut, pour l'intelligence et l'appréciation des doctrines morales
de Plotin.
La suite des idées et même le but précis de l'auteur n'étant pas
toujours facile à saisir dans les Ennéades, nous avons encore essayé
d'en faciliter l'intelligence en mettant en tête de l'ouvrage des
Sommaires, qui présentent en raccourci le contenu de chaque livre :
en même temps qu'ils serviront de fil conducteur, ces sommaires
permettront aux
personnes qui ne pourraient lire l'ouvrage dans son entier d'avoir du
moins un aperçu des idées de notre auteur.
Nous avons ajouté à tous ces secours deux documents qui nous ont paru
précieux pour l'histoire comme pour l'intelligence du Néoplatonisme, et
qui tous deux sont dus au plus fidèle des disciples de Plotin, à
Porphyre : la Vie du maître et les Principes de la théorie des
intelligibles.
En même temps qu'elle satisfait à cette curiosité naturelle et légitime
qui nous porte à nous enquérir de tout ce qui touche à l'auteur dont
nous lisons les écrits, la Vie de Plotin, à côté de détails
fabuleux qui étaient dans le goût de l'époque et dans l'intérêt du
paganisme expirant, mais qui ne peuvent aujourd'hui tromper personne,
cette Vie, disons-nous, fournit sur son éducation philosophique,
sur la direction de son esprit, sur l'ordre et la succession de ses
écrits, ainsi que sur l'occasion qui a donné naissance à plusieurs
d'entre eux, des détails importants qui peuvent répandre quelque lumière
sur ces écrits et aider à en déterminer la valeur relative.
Les Principes de la théorie des intelligibles (Ἀφορμαὶ
πρὸς τὰ νοητά),
faible, mais précieux débris des travaux que Porphyre avait consacrés à
l'élucidation de l'œuvre de son maître, ne pouvaient être séparés des
Ennéades, qu'ils paraissent avoir eu pour but de résumer et
d'éclaircir à la fois. Complétés, comme ils le sont ici, par divers
morceaux de Porphyre lui-même et par des fragments d'Ammonius Saccas et
de Numénius, ils pourront jusqu'à un certain point tenir lieu de cette
introduction que quelques-uns seraient tentés de regretter.
Enfin, pour qu'aucun genre de secours ne manquât à ceux qui voudraient
faire par eux-mêmes une étude approfondie de la philosophie de Plotin,
nous avons donné une notice aussi complète qu'il nous a été possible de
le faire de tous les travaux dont notre auteur a été l'objet, éditions,
traductions, commentaires, dissertations (26).
Dans le choix et la disposition de ces divers matériaux, nous avons
suivi le même plan que dans notre édition des Œuvres philosophiques de
Bacon, qui obtint, lorsqu'elle parut, l'approbation des juges les plus
compétents (27). Il nous a semblé que, dans
ce nouveau travail plus encore que dans le précédent, nous ne pouvions
entourer de trop de secours et éclairer de trop de lumières un auteur
dont l'étude et l'intelligence offraient de graves difficultés.
Nous l'avons dit précédemment : nous ne nous proposons pas ici
d'examiner et d'apprécier la philosophie alexandrine. Outre que nous
craindrions de n'avoir pas une autorité suffisante pour porter un tel
jugement, et que d'ailleurs, dans cette appréciation, nous ne pourrions
que redire ce qui a déjà été bien dit par d'autres, nous sortirions du
modeste rôle que nous avons voulu prendre : car, à la différence de la
plupart des traducteurs, qui se font les apologistes enthousiastes de
leur auteur, nous nous bornons ici aux simples fonctions de rapporteur
impartial ; nous mettons sous les yeux des amis de la philosophie Plotin
tout entier, Plotin tel qu'il est, fournissant à chacun les moyens de
l'étudier à loisir, mais laissant à tous la liberté de puiser dans cette
étude des motifs pour le juger, des arguments pour le défendre ou même
des armes pour le combattre. Toutefois, il nous sera permis de signaler
quelques-uns des résultats auxquels nous avons été naturellement
conduit, et que nous nous sommes efforcé de faire ressortir dans le
cours de ce travail.
I. On est depuis longtemps d'accord pour reconnaître dans l'École
d'Alexandrie une école éclectique et pour dire qu'elle s'est attachée à
concilier les doctrines des écoles antérieures. Cette vérité historique
se trouve confirmée, en ce qui regarde Plotin, par le témoignage formel
de Porphyre : « Les doctrines des Stoïciens et des Péripatéticiens,
dit-il, sont secrètement mêlées dans ses écrits; la Métaphysique
d'Aristote y est condensée tout entière... On lisait dans ses
conférences les Commentaires de Sévérus, de Cronius, de Numénius,
de Gaïus, d'Atticus [sur les écrits de Platon]; on y lisait aussi les
ouvrages des Péripatéticiens, d'Aspasius, d'Alexandre, d'Adraste, etc.
Cependant aucun d'eux ne fixait exclusivement son choix(28).
»
Nous avons voulu aller plus loin : au lieu de nous borner à répéter
cette assertion, qu'on avait jusqu'ici admise sur parole, nous avons
voulu en donner la démonstration par les faits. C'est ce que nous
croyons avoir réussi à accomplir en retrouvant et reproduisant le texte
même des passages que Plotin avait pu citer ou rappeler, soit pour les
discuter, soit pour se les approprier. C'est dans ce but que nous avons
donné à nos citations une étendue qui autrement pourrait paraître
démesurée. Et nous ne nous sommes pas borné à indiquer les emprunts
faits aux philosophes grecs, à Platon, à Aristote, aux Stoïciens; nous
croyons avoir aussi retrouvé la trace des doctrines théologiques tirées
de l'Orient, et nous avons montré par de nombreuses citations l'analogie
frappante qu'offrent certains passages de Plotin avec les ouvrages du
Juif Philon et les livres de la Kabbale.
Il. Après avoir beaucoup exalté la philosophie alexandrine, on s'est
pris à la déprécier outre mesure, et, faute de la comprendre ou même de
l'étudier, on l'a déclarée inintelligible et indigne de toute étude.
Nous pensons que la lecture des Ennéades mêmes et des documents qui les
accompagnent ici suffira pour dissiper bien des préventions.
Quelque opinion que l'on doive professer sur le fond de la doctrine, on
reconnaîtra facilement que la philosophie de Plotin a une originalité,
une élévation qui lui assurent un intérêt propre et qui en font un objet
digne des études les plus sérieuses. Pour peu que l'on soit familiarisé
avec la philosophie grecque, on reconnaîtra également que, sauf les
difficultés qui tiennent à la négligence de la rédaction (29),
les écrits de Plotin n'offrent rien de plus obscur pour la doctrine que
ceux de ses devanciers, d'Aristote surtout; que souvent même ils peuvent
servir à les éclaircir, comme nous l'avons montré pour plusieurs
passages de la Métaphysique ou du Timée. Et pour le style
même, on reconnaîtra encore que ce style tant accusé n'est réellement
pas sans mérite.
Souvent en effet il brille d'éclairs inattendus. En outre, variant selon
les sujets traités, il se modèle pour ainsi dire sur celui des auteurs
avec lesquels notre philosophe est successivement en contact. Si, comme
cela a lieu le plus souvent, Plotin essaie d'expliquer quelqu'un des
points obscurs du Timée, ou s'il discute les principes abstraits
de la Métaphysique (30), il a une diction
serrée, sévère, didactique, comme celle d'Aristote, et il semble alors
n'avoir pour but que de résumer, avec la plus grande brièveté possible,
les arguments qu'il avait développés dans ses leçons. S'il commente
quelqu'une des théories exposées d'une façon si brillante par Platon
dans le Phèdre, le Phédon ou le Banquet (31),
il en reproduit les expressions vives et élégantes et se relâche un peu
de sa concision habituelle. Si enfin, s'inspirant des grandes idées de
la sagesse orientale sur la divinité, et s'élevant au-dessus de toutes
les choses terrestres, il décrit, avec l'enthousiasme d'un prophète
absorbé par la méditation ou éclairé d'en haut, la genèse des êtres
sensibles et des êtres intelligibles, alors il compose un de ces
magnifiques morceaux dont saint Basile ornait ses homélies (32)
et dont Synésius transportait les conceptions dans ses hymnes aussi bien
que dans ses traités philosophiques (33).
On reconnaîtra enfin, à l'aide des documents réunis dans cet ouvrage,
que cette philosophie aujourd'hui si dédaignée a joué en son temps le
rôle le plus important, qu'elle a excité l'enthousiasme des
contemporains et des siècles voisins. Longin, le plus grand critique de
l'époque assurément et peut-être de l'antiquité tout entière, recherche
avec empressement les livres de Plotin, se déclare ouvertement son
admirateur, et, tout en faisant de prudentes réserves au sujet de
quelques-unes de ses opinions, il loue son style serré et plein de
force, ainsi que la disposition vraiment philosophique de ses
dissertations, et il met ses écrits à la tête de ceux que doivent lire
les amis de la vérité. « Plotin, ajoute-t-il, a expliqué les doctrines
de Pythagore et de Platon plus clairement que ceux qui l'ont précédé :
ni Numénius, ni Cronius, ni Modératus, ni Thrasyllus n'approchent de lui
quand ils traitent les mêmes matières (34).
» Les écrivains postérieurs ne parlent également de lui qu'avec
l'expression de l'admiration : ils l'appellent le grand Plotin (35),
comme ils appelaient Platon le divin Platon; ils voient même en lui une
incarnation de Platon, un Platon ressuscité. Porphyre, sur la foi d'un
prétendu oracle qu'il cite et commente, le met au rang des génies, êtres
supérieurs à l'humanité, et le place dans le séjour des bienheureux, à
côté de Minos, de Rhadamanthe et d'Éaque, de Pythagore et de Platon (36).
Bientôt on en fait un Dieu, on lui dresse des autels : Eunape, qui
écrivait deux siècles après Plotin, dit, au début de la notice qu'il lui
consacre, que ses autels étaient encore fumants (37).
III. Cette espèce d'apothéose décernée à Plotin, et le souvenir de la
lutte si vive que plusieurs des Alexandrins soutinrent contre le
christianisme naissant, pourraient faire croire que notre philosophe
doit être rangé parmi les ennemis de la religion nouvelle. Ce serait là
encore une erreur, que l'étude des Ennéades, aussi bien que celle de
l'histoire de cette époque, viendrait facilement détruire.
Il est vrai qu'après Plotin, l'École d'Alexandrie, Porphyre à sa tête,
se signala par son acharnement contre le christianisme ; mais il serait
injuste d'envelopper notre philosophe dans l'accusation justement portée
contre ses successeurs. Ce n'est que longtemps après la mort de son
maître que Porphyre engagea cette polémique qui a rendu son nom si
fameux. Quant à Plotin, on ne trouve pas dans ses écrits une seule ligne
qui soit dirigée contre les Chrétiens (car nous avons prouvé que le
livre Contre les Gnostiques ne les concerne en rien (38)),
pas plus qu'on ne trouve dans sa vie, écrite par Porphyre lui-même, un
seul acte qui leur soit hostile. Bien plus, ce philosophe n'est cité par
les Pères qu'avec une estime presque égale à celle que professaient pour
lui les écrivains païens. Saint Augustin qui, de même que ces derniers,
lui décerne le nom de grand (39), croit
trouver en lui un autre Platon : « Cette voix de Platon, dit-il, la plus
pure et la plus éclatante qu'il y ait dans la philosophie, s'est
retrouvée dans la bouche de Plotin, tellement semblable à lui que l'un
semble ressuscité dans l'autre (40). » En
plusieurs endroits, notamment dans la démonstration de la Providence, le
même Père s'appuie de l'autorité de Plotin (41).
D'autres Pères de l'Église, qui n'ont pas une autorité moindre, le
citent également avec honneur ou même lui font des emprunts importants (42).
Du reste, cette affinité du Platonisme avec le Christianisme était
reconnue universellement dans les premiers siècles, et les propagateurs
les plus zélés de la religion s'accordaient pour voir dans les
Platoniciens des auxiliaires utiles et presque des frères, bien plutôt
que des adversaires. Saint Augustin ne trouve que peu de chose à changer
dans leurs dogmes et dans leurs expressions pour en faire des Chrétiens
(43). Et, en effet, plusieurs des premiers
Pères et des plus zélés Confesseurs de la foi, saint Justin, Athénagore,
Clément d'Alexandrie étaient, on le sait, des Platoniciens convertis.
Cette affinité était encore au XVe siècle hors de toute contestation, si
bien que le premier éditeur du texte grec de Plotin, Pierre Perna, la
présente dans la Préface de son édition comme le principal motif qui
doive lui concilier la faveur du public : en éditant Plotin, il croit
servir les intérêts de la religion (44).
IV. Nous avons déjà dit quelle lumière les écrits de Plotin peuvent
jeter sur l'étude des philosophes qui l'avaient précédé, notamment de
Platon et d'Aristote (45); nous pouvons
ajouter maintenant que, par suite de cette importance si grande que
tous, chrétiens comme païens, accordaient à ses doctrines, la
connaissance en est devenue plus nécessaire encore pour la parfaite
intelligence des écrivains postérieurs. Et cela est vrai, non seulement
pour les philosophes qui ont continué son école ou commenté ses écrits,
tels que Porphyre et Proclus, mais aussi pour des auteurs qui ne sont
pas des philosophes de profession. Nous citerons en exemple le
littérateur Macrobe. Dans ses Saturnales, et surtout dans son
Commentaire sur le Songe de Scipion, cet écrivain cite en plusieurs
endroits Plotin (46), mais plus souvent
encore il lui fait des emprunts dont il n'indique pas la source, ou bien
il applique les doctrines du maître en les incorporant intimement à son
œuvre. Cette œuvre reste nécessairement obscure, inintelligible même,
pour qui n'en a pas la clé, c'est-à-dire pour qui n'a pas présentes les
théories néoplatoniciennes : aussi Macrobe a-t-il fait jusqu'ici le
désespoir des commentateurs et des traducteurs. Nous nous sommes, par ce
motif, attaché à signaler tous les points de contact que nous avons pu
saisir entre les écrits de cet auteur et ceux de Plotin : nous croyons
avoir ainsi préparé la voie à une interprétation plus intelligente et
plus profonde de ces écrits.
La connaissance des Ennéades ne sera pas moins utile pour l'intelligence
des écrivains chrétiens. Par suite de cette affinité que nous signalions
tout à l'heure entre le Platonisme et le Christianisme, plusieurs des
Pères de l'Église ont fait à Plotin de nombreux emprunts: ces emprunts
sont si fréquents dans saint Basile, dans saint Grégoire de Nysse, etc.,
qu'on a pu en faire de curieux recueils (47).
Eusèbe (48), saint Cyrille (49)
ont également mis plus d'une fois notre philosophe à contribution. Au
moyen âge, les plus graves docteurs de la Scolastique, Albert le Grand
et S. Thomas d'Aquin, en étudiant et en discutant les écrits
péripatéticiens des philosophes arabes et juifs, étudient et discutent
bien souvent les doctrines de Plotin lui-même, alliées à celles
d'Aristote par plusieurs de ces philosophes, notamment par le célèbre
Ibn-Gebirol, vulgairement connu sous le nom d'Avicebron (50).
C'est ce qui explique encore les traces d'idées néoplatoniciennes qu'on
retrouve dans les écrits de Dante (51).
Enfin, sans parler de Marsile Ficin, qui tenta de faire revivre le
Néoplatonisme au XVe siècle, l'influence de cette philosophie s'est
étendue si loin qu'elle s'est fait sentir jusque dans les ouvrages des
écrivains les plus éminents des temps modernes, dans ceux de Bossuet, de
Fénelon, de Malebranche, de Leibnitz (52).
Ce n'est pas que tous ces auteurs aient eu sous les yeux les écrits
mêmes de Plotin ou de ses disciples; mais, nourris comme ils l'étaient
de la lecture des Pères de l'Église, dont plusieurs étaient
platoniciens, et dont quelques-uns, comme on l'a vu, avaient fait à
Plotin des emprunts directs, familiarisés d'ailleurs avec la théologie
scolastique dans laquelle avait passé et s'était pour ainsi dire
incorporée une grande partie des doctrines néoplatoniciennes, ils
reproduisaient, même à leur insu, ces doctrines, dont le plus souvent
ils ne soupçonnaient pas la source.
En résumé, détermination plus précise du véritable caractère de l'École
néoplatonicienne et indication des sources où elle a puisé,
reconnaissance de la valeur propre attribuée à Plotin par les anciens et
de son importance historique, appréciation plus exacte de ses rapports
avec le Christianisme, utilité de la connaissance de ses doctrines et de
ses écrits pour l'intelligence des philosophes antérieurs et des
écrivains postérieurs, soit païens, soit chrétiens, tels sont
quelques-uns des résultats auxquels conduit l'étude des Ennéades
et des documents que nous avons recueillis. Ce sont là, on l'avouera,
des motifs qui par eux seuls, et indépendamment même de ceux que nous
avons exposés dès le début, suffiraient à prouver combien il était
nécessaire de remettre en lumière un ouvrage trop longtemps oublié ou
dédaigné.
Nous serions ingrat si nous terminions cette préface sans dire tout ce
que nous devons à un jeune professeur aussi savant que modeste, à M.
Eugène Lévêque. Associé dès l'origine à notre pensée, il nous a secondé
dans l'exécution avec un zèle, une constance, qui ne se sont jamais
démentis. Nous ne craignons pas de le dire : si cette œuvre, depuis si
longtemps entreprise et si souvent ajournée, a pu voir enfin le jour,
c'est surtout à son assistance que nous le devons. Combien de doutes ne
nous a-t-il pas aidé à lever! Combien de recherches ne nous a-t-il pas
épargnées! Nous sommes heureux de pouvoir lui donner ici un témoignage
public de notre haute estime pour ses talents et son instruction solide,
ainsi que de notre affection et de notre gratitude (53).
En revenant, après une longue interruption, aux études philosophiques,
qui ont toujours été nos études de prédilection, et en publiant un
ouvrage d'un genre aussi sévère que celui-ci, nous n'espérons pas qu'une
telle publication puisse recevoir le même accueil que les ouvrages
usuels que nous avons précédemment composés pour l'instruction de la
jeunesse et qui, nous croyons pouvoir le dire, ont acquis à notre nom
quelque popularité. Bien que nous nous soyons efforcé d'apporter dans ce
nouveau travail les qualités qu'on a bien voulu reconnaître dans les
précédents et qui ont sans doute contribué à leur succès, la patience
dans les recherches et un respect religieux de l'exactitude, nous
comprenons que cette œuvre, qui s'adresse à un tout autre public, ne
doive trouver qu'un bien petit nombre de lecteurs. Mais, n'ayant eu
d'autre but ici que de servir la science et de contribuer pour notre
faible part à son avancement en comblant une regrettable lacune, nous
nous estimerons suffisamment récompensé si justice est rendue à nos
efforts par les juges compétents, et si notre traduction des Ennéades
peut obtenir leur suffrage, comme l'a précédemment obtenu notre travail
sur les Œuvres philosophiques de Bacon.
Paris, le 15 août 1857.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.
I. ÉDITIONS.
ÉDITIONS MANUSCRITES, DONNÉES
DANS L'ANTIQUITÉ.
Porphyre, disciple de Plotin, a
recueilli et révisé tous les écrits de son maître. Il les a distribués
en six parties, qu'il a appelées Ennéades (Neuvaines) parce qu'elles
comprennent chacune neuf livres (54). C'est
son édition que nous possédons aujourd'hui.
Un autre disciple de Plotin, Eustochius (55),
avait également fait un recueil de ses écrits, dont la distribution
différait en quelques points de celle de Porphyre. Cette édition ne nous
est pas parvenue. Cependant, elle paraît avoir été sous les yeux des
copistes qui ont exécuté les manuscrits existant aujourd'hui : car on
lit dans trois manuscrits la scolie suivante sur le livre IV de
l'Ennéade IV (p. 423, A, de l'édition de Bâle ; t. II , p. 786 de l'éd.
de Creuzer) :
« Ici s'arrête dans le
recueil d'Eustochius le second livre [des Doutes sur l'Âme]; mais
dans le recueil de Porphyre, ce qui suit est joint au second livre. »
Cette scolie témoigne de différences dans la division et la distribution
des écrits. Il y avait aussi des différences pour la rédaction entre
l'édition d'Eustochius et celle de Porphyre. En effet, M. Creuzer a
prouvé que le livre IX de l'Ennéade I (Du Suicide) dut être
primitivement plus étendu qu'il ne l'est aujourd'hui (56).
De plus, Eusèbe, dans sa Préparation évangélique (XV, 10), cite un
morceau étendu de Plotin qui parait appartenir au livre II de l'Ennéade
IV et qui ne se trouve pas dans l'édition de Porphyre (57).
ÉDITIONS TYPOGRAPHIQUES.
Éditions complètes.
La 1ère édition imprimée du texte
grec de Plotin a paru à Bâle, en 1580, avec la traduction latine de
Marsile Ficin, qui avait déjà paru près de cent ans auparavant (Voy.
ci-après, p. XL, en tête des traductions). Cette édition est due à un
imprimeur de Bâle, Pierre Perna. Elle porte pour titre :
Plotini platonici operum
omnium philosophicorum libri LIV, nunc primum graece editi, cum
latina Marsili Ficini interpretatione et commentariis ; Basileae, 1580,
in-folio.
Cette édition avait été faite
d'après quatre manuscrits que l'éditeur mentionne en ces termes dans sa
Préface :
« Plotinum.... quatuor
graecorum exemplarium manuscriptorum, trium quidem italicorum, quarti
vero Jo. Sambuci Tirnaviensis, Caesaris historici... fide ac subsidio,
sua nunc lingua loquentem et auctiorem et emendatiorem dare voluimus.
»
Quelques exemplaires de cette
édition ont été rajeunis par un nouveau frontispice, avec la date de
1615 et un titre pompeux ainsi conçu:
Plotini Platonicorum
coryphaei, opera quae exstant, omnia, per celeberrimum ilium
Marsilium Ficinum Florentinum ex antiquissimis codicibus latine
translata et eruditissimis commentariis illustrata, cum indice
copiosissimo. Basileae, impensis Ludovici regis, 1615, fol.
En 1835, après un intervalle de
plus de deux cent vinquante ans M. Fr. Creuzer donna une nouvelle
édition de Plotin, dont le texte avait été collationné sur un grand
nombre de manuscrits nouveaux. Cette édition, exécutée
magnifiquement, est restée la base de tous les travaux postérieurs. En
voici le titre intégral :
ΠΛΩΤΙΝΟΥ ΑΠΑΝΤΑ. — Plotini opera
omia, Porphyrii libri. De Vita Plotini, cum Marsilii Ficini
commentariis et ejusdem interpretatione castigata. - Annotationem in
unum librum Plotini [libr. I Enn. 1] et in Porphyrium addidit Daniel
Wyttenbach. Apparatum criticucum disposuit, indices concinnavit G. H
Moseri ph. dr., gymnasii ulmensis rector. - Ad fidem codicum mss., enim
novae recensionis modum, graeca latinaque emendavit, indices explevit,
prolegomena, introductiones, annotationes explicares rebus ac verbis;
itemque Nicephori Nathanaelis Antitheticum et versus
Plotinum, et Dialogum graeci scriptoris anonymi ineditum De Anima,
adjecit Fridericus Creuzer, Dr. litterarum graecarum et latinarum,
doctrinarumque antiquitatis in Academia Heidelberg. professor. Oxonii, e
typographeo academico, MDCCCXXXV,3 vol. in 8.
Le texte et la traduction
remplissent les deux premiers volumes de cette édition ; le troisième
contient les notes et les index.
On trouve en tête du premier volume (p. XLII), sous le titre d'Index
apparatus critiei quo in adornanda Ptotini editione possumus, une
énumération et une description des manuscrits consultés. On peut y
ajouter les précieux détails que contient sur quelques autres manuscrits
la note I (p. XXXVIII) des Prolegomena de cette même édition.
En 1855, M. A.-F. Didot a publié
dans sa Bibliothèque des écrivains grecs, gr. in-8° à deux colonnes, les
Œuvres de Plotin, avec quelques ouvrages accessoires, sous ce
titre:
ΠΛΩΤΙΝΟΣ. - Plotini Enneades,
cum Marsili Ficiui interpretatione castigata, iterum ediderunt
Fridericus Creuzer et Georgi Henricus Moser. Primum accedunt
Porphyrii et Prorci Institutiones et Prisciani philosophi
Solutiunes, quas e codice sangermano edidit et annnotatione critica
instruxit Fr. Dübner ; Parisis, edit Ambrosio Firmin Didot, MDCCCLV.
Sauf les additions annoncées dans
le titre, cette édition, qui été surtout dirigée par M. Dübner, n'est
guères qu'une reproduction de la précédente. On lit en tête une lettre
de M. Fr. Creuzer et M. A.-F. Didot, ainsi que des Protegomena,
nouveaux en partie (58).
Dans l'année 1836, M. Kirchhoff,
qui déjà avait donné à part comme spécimen les livres de Plotin De
Virtutibus et Adversus Gnosticos (Berlin, 1847, in-4°), a
fait paraître à Leipsick, en deux volumes in-12, dans la collection de
B.-G. Teubner, une édition du texte grec des Enneades (sans
traduction latine), sous ce litre :
Plotin opera recognovit
Adolphus Kirchhoff.
Malgré la prétention qu'affiche
l'auteur de corriger toutes les erreurs dans lesquelles il accuse ses
prédécesseurs d'être tombés, la seule amélioration peut-être qu'il ait
réalisée se borne à la ponctuation, qui est souvent fautive dans
l'édition de Creuzer. Nous ne saurions en effet regarder comme un mérite
bien important le retranchement de quelques mots supprimés
arbitrairement çà et là, sous prétexte de réformer le texte grec. D'un
autre côté, nous regrettons que M. Kirchhoff ait cru devoir abandonner
l'ordre dans lequel Porphyre avait rangé les livres de Plotin, ordre
vraiment rationnel et suivi jusqu'ici par tous les éditeurs, et que,
sans motif plausible, il y ait substitué l'ordre chronologique, qui
jette la confusion la plus étrange dans la classification des matières
et rend fort difficiles les recherches qu'on peut avoir à faire pour
retrouver dans cette nouvelle édition les passages cités par les
écrivains antérieurs, qui tous se réfèrent à l'ordre adopté jusqu'ici
dans les éditions de Plotin.
En résumé, malgré les imperfections de l'édition publiée à Oxford par
Creuzer, imperfections qui tiennent surtout aux fautes de ponctuation et
qui s'expliquent en grande partie par l'éloignement de l'auteur, c'est
encore l'édition la plus complète et la plus utile, parce qu'elle
contient les variantes des manuscrits et qu'elle permet ainsi au lecteur
de choisir les leçons les plus satisfaisantes pour le sens.
Éditions partielles.
Nous avons eu soin de mentionner
les éditions partielles des livres de Plotin, assez peu nomhreuses
d'ailleurs, à l'occasion de chacun des livres auxquels ces éditions se
rapportent. Nous n'avons donc, pour éviter un double emploi, qu'à nous
référer à la mention que nous en avons faite en tête de la note
consacrée à chacun des livres à la fin du volume.
II. TRADUCTIONS.
TRADUCTIONS COMPLÈTES.
Traduction latine.
Plotin opera omnia, e
graeco in latinum translata a Marsilio Ficino. Florentin, MCCCCLXXXXII,
in-fol.
Cette traduction, qui n'était pas
accompagnée du texte grec, a été réimprimée, toujours sans texte, en
1510, Saligniaci, apud Jo. Soterem, fol., et en 1559, 8asileae, ap. Pet.
Pernam, fol. Elle a été reproduite avec le texte grec dans les éditions
postérieures, sauf celle de M. Kirchhoff.
Traduction française.
La traduction que nous publions
aujourd'hui, et qui se compose de 3 volumes in-8°, est jusqu'ici la
seule qui ait paru.
TRADUCTIONS PARTIELLES.
Traductions en anglais.
Plotinus on the Beautiful,
translated by Thomas Taylor; London, 1787, in-12.
Fixe books of Plotinus, viz on Felicity, on the nature and origin
of Evil, on Providence, on Nature, Contemplation and the One, and on the
Descent of the soul, with an introduction ; by Thomas Taylor; London,
1794, in-8°.
Select works of Plotinus, the great Restorer of the philosophy of
Plato, and Extracts from the Treatise of Synesius on Providence ;
translated from the greek, with an introduction containing the substance
of Porphyry's Lire of Plotinus, by Thomas Taylor; Lon-don, 1817, in-8°.
Les livres traduits dans ce dernier recueil sont au nombre de quinze :
Des Vertus (Enn. I, II), De la Dialectique (I,
III), De la Matière (II, IV), Contre les Gnostiques (II,
IX), De l'Impassibilité des choses incorporelles (III, VI), De
l'Éternité et du Temps (III, VII), De l'Immortalité de l'Âme
(IV, VII), Des trois Hypostases (V, I), De l'intelligence, des
Idées et de l'Être (V, IX), De l'Essence de l'Âme (IV, III),
Doutes sur l'Âme (IV, III), De la Génération et de l'Ordre des
choses qui sont après le Premier (V, II), Des Substanves
intellectuelles et du Principe qui leur est supérieur (V, III);
Le Principe qui est supérieur à l'Être ne pense pas (V, VI) ; Du
Bien et de l'Un (VI, IX). Taylor avait traduit encore quelques
autres morceaux, notamment les livres IV et V de la VIe Ennéade, au
sujet de chacun desquels Creuzer s'exprime ainsi, t. III, p. 359, 363: «
Anglice vernit hunc librum Taylor. quem manu scriptum ad me transmisit
cum annotationihus vir humanissimus ; » mais il n'est pas à notre
connaissance que cette traduction ait jamais vu le jour.
Traduction en allemand.
Die Enneaden des Plotinus,
ubersetz, mit anmerkurgen, von J.-G.-V Engelhardt. Erlangen, 1820-1823,
2 abtheil., in-8°.
Cette publication ne contient que la 1ère Ennéade. Il ne paraît pas que
le traducteur ait poussé plus loin l'entreprise.
Traduction en italien.
Dans la notice consacrée à
Salvini par la Biographie universelle, nous trouvons l'indication de
deux livres de Plotin traduits par ce savant et insérés dans ses
Discorsi academici publiés en 1783 ; mais on n'indique pas à quelle
partie des Ennéades se rapportent ces morceaux.
Traductions en français.
Il n'a été traduit en français
que quelques morceaux détachés, dont le plus important est le Traité
du Beau (Ennéade I, liv. VI), qui a trouvé deux traducteurs, d'abord
M. le professeur Anquetil, puis M. Barthélemy Saint-Hilaire. (Voy.
ci-après, p. 421.)
Nous avons eu soin d'indiquer, en tête des notes finales consacrées à
chaque livre, toutes les traductions partielles qui avaient pu venir à
notre connaissance.
III. TRAVAUX RELATIFS A PLOTIN.
Travaux généraux sur l'histoire
de la philosophie.
La philosophie de Plotin occupe
une grande place dans toutes les histoires de la philosophie, notamment
dans celles de Brucker (vol. Il, p. 228 et suiv.), de Tindemann (Geist
der Speculativen philosophie, t. III, p. 281 et suiv.), de Tennemann
(t. 1. VI, p. 106 et suiv.), de M. de Gérando (t. III, ch. xxi), et de
Ritter (liv. XIII, ch. t I; t. IV, p. 437-512 de la trad. de M.
C.-J. Tissot). Elle est exposée avec détail, et avec une entière
intelligence du sujet, dans l'Histoire de l'École d'Alexandrie de
M. Jules Simon (Paris, 1845, 2 vol. in-8°), où elle occupe tout le livre
II (vol. I, p. 199-599). dans l'Essai sur la Métaphysique d'Aristote
de M. Fr. Ravaisson (Paris, 1846; t. Il. p. 380-467), où les principes
fondamentaux du système de Plotin sont expliqués avec une grande hauteur
de vues, et surtout dans l'Histoire critique de l'École d'Alexandrie
de M. R. Vacherot (Paris, 1846-51, 3 vol. in-8°) : l'exposition remplit
tout le 1er livre de la IIe partie de cet ouvrage et la critique occupe
une bonne partie du 3e volume.
On trouve un résumé fort exact du système de Plotin dans le Manuel de
l'histoire de la philosophie de Tennemann (1ère partie, § 203-215)
et une rapide esquisse de la philosophie néoplatonicienne dans le
Cours d'histoire de la philosophie de M. Cousin (Cours de 1829, t.
I, p.316 et suiv.), où elle est jugée avec autant de fermeté que de
profondeur.
Travaux spéciaux sur Plotin.
Les uns se rapportent à la
personne de Plotin, les autres à l'ensemble de sa doctrine ou à quelques
points seulement.
La vie de Plotin a été écrite
dans l'antiquité par Porphyre, son disciple, et résumée par Eunape et
par Suidas: nous avons réuni ces documents dans ce volume.
Bayle, dans son Dictionnaire
historique, Fahricius, dans sa Bibliotheca graeca (t. V, p.
691-701), Daunou, dans la Biographie unirerselle, M. Franck, dans le
Dictionnaire des sciences philosophiques, M. K. Steinhart, dans l'Encyclopoedie
der classichen Alterthumwissenschaft de Pauly, ont consacré à Plotin
des articles qui sont remarquahles à des titres divers, et qui
embrassent à la fois la vie de l'homme et la doctrine du philosophe.
La doctrine de Plotin parait
avoir été chez les anciens l'objet de travaux dont quelques-uns
seulement nous sont connus. Porphyre et Proclus l'avaient commentée. Les
Ἀφορμαὶ πρὸς τὰ νοητά de Porphyre, que l'on trouvera traduits ci-après
sous le titre de Principes de la théorie des intelligibles, sont
des débris de ses commentaires. Les Commentaires (ὑπομνήματα) de Proclus
sur les Ennéades sont cités par David l'Arménien, par Damascius
et quelques autres. Peut-étre l'ouvrage de Proclus intitulé Στοιχέωσις
θεολογική (Institutio theologica) faisait-il partie, comme l'a
supposé Tennemann (Grundriss der Geschichte der Philosophie, 3e
éd., § 220), des commentaires qu'avait consacrés à Plotin l'illustre
commentateur de Platon. C'était du moins un ahrégé de la théologie
néoplatonicienne, abrégé éminemment propre à faire comprendre les
parties les plus élevées de la doctrine de Plotin; et, par cette raison,
il a été à juste titre placé en tète de l'édition des Ennéades qu'a
publiée M. A.- F. Didot.
Parmi les autres ouvrages grecs
relatifs à Plotin, nous citerons encore un traité inédit de George
Scholarius sur la Concordance d'Aristote et de Plotin relativement à la
question du Bonheur (Περὶ ἀνθρωπίνης εὐδαιμονίας Ἀριστοτέλους καὶ
Πλωτίνου συμβιβαστικόν); un traité d'un certain Nicéphore Chumnus ou
Nathanaël, intitulé: Réfutation de la doctrine de Plotin sur l'Âme
(Ἀντιθετικὸς πρὸς Πλωτῖνον περὶ ψυχῆς), imprimé pour la première fois
par Fr. Creuzer à la suite de son édition du livre de Plotin De
Pulchritudine et reproduit dans l'édition d'Oxford, 1835; un
Dialogue d'un anonyme Sur l'Âme, publié également dans l'édition
d'Oxford; une Réfutation de la doctrine de Plotin sur les Catégories,
de Dexippe, disciple de Jamblique, ouvrage grec, en forme de dialogues,
qui n'est connu jusqu'ici que par la traduction latine donnée par J.-B.
Felicianus, Venise, 1546, et Paris, 1549, sous le titre de
Quaestionum in Categorias libri tres.
A l'époque de la renaissance,
Marsile Ficin a composé sur Plotin des Commentaires, qui sont
incorporés dans sa traduction et placés en tête des livres auxquels ils
se rapportent. En outre, dans sa Théologie platonicienne (Theologiae
ptatonicae de immortalitate animorum libri XVIII, in-f°, Florentiae,
MCCCCLXXXII), il a résumé le système de Plotin avec beaucoup d'ordre, de
clarté et de précision. On y trouve une exposition substantielle des
doctrines contenues dans les Ennéades (59).
Longtemps négligée, la
philosophie de Plotin a depuis le commencement de ce siècle attiré
l'attention d'un assez grand nombre de savants, surtout en Allemagne,
comme on en jugera par la liste suivante, où les ouvrages sont placés
dans l'ordre chronologique :
Winzer (Jul.-Fried.) : Adumbratio
decretorum Plotini de rebus ad doctrinam morum pertinentibus;
Wittemberg, 1809, in-4°.
Gerlach (G. W.) : Disputatio de differentia quæ inter Plotini et
Schellingii doctrinas de numine summo intercedit; Wittenberg, 1811,
in-4°.
Heigl (G.-A.) : Die Plotinische Physik; Landshut, 1815, in-8°.
Matter (A. Jacq.): Commentatio philosophica de principiis rationum
philosophicarum Pythagorae, Platonis atque Plotini (thèse pour le
doctorat); Strasbourg, 1817, in-4°.
Engelhardt (J.-G. Vital.) : Dissertatio de Dyonisio Areopagita
plotinizante : Erlangen, 1820, in-&.
Steinhart (K.-H.-A.) : Quaestionnes de Dialectica Plotini ratione;
Naumhourg, 1829, in-4°. - Du même : Meletemata Plotiniana; Naumbourg,
1840, in-4°. L'auteur a réuni sous ce titre trois dissertations fort
intéressantes:
I. Plotinus Platonis interpres;
Il. Plotinus Aristotelis interpres et adrersarius;
III. Plotinus grammaticus.
- On doit encore au même auteur,
indépendamment de l'art. Plotin déjà cité ci-dessus, une savante
exposition de la philosophie néoplatonicienne, dans l'Encyclopœdie
der classichen Alterthumwissenschaft de Pauly (vol. V, p.
1705-1721).
Jahn (A.): Basilius plotinizans; Bernae, 1838.
Daunas : Études sur le Mysticisme : Plotin et sa doctrine; Paris, 1848,
in-8° (thèse pour le Doctorat).
Kirchner (K.-H.) : Die Philosophie des Plotin ; Halle, 1854, in-8°.
Ajoutons que l'Académie de Berlin a proposé en 1847 pour sujet de prix
les Rapports de Plotin et d'Aristote.
Nous n'avons mentionné ici que les ouvrages qui se rapportent à des
points généraux de la doctrine néoplatonicienne. Ceux qui ont pour objet
quelqu'un des livres particuliers des Ennéades sont mentionnés
dans les Notes finales à l'occasion de chacun de ces livres.
(01)
On sait qu'en outre quelques ouvrages détachés d'Aristote ont été
traduits récemment en français. Nous citerons surtout la traduction de
la Métaphysique, par MM, Pierron et Zévort (Paris, 1840, 2 vol.
in.8), à laquelle nous avons souvent eu recours.
(02) Histoire critique de l'École
d'Alexandrie, préface, p. II.
(03) Histoire comparée des Systèmes de
philosophie, tome III, ch. XXI, p. 356.
(04) Cette vérité a aussi été reconnue par
M. Fréd. Creuzer, qui dans les Notes de son édition de Plotin, dit (t.
III, p. 307) : « Non dubito in clariore luce collocatum iri Platonis
decreta, si ipsius interpretes Plotino studiosius operam dare velint; »
et par M. K. Steinhart, dans ses Meletemata Plotiniana, où il
consacre à l'établir toute sa 1ère section, intitulée: Plotinus
Platonis interpres.
(05) C'est cette pensée qui nous avait fait
entreprendre, avec un de nos plus chers collègues, M. Ad. Garnier, la
Bibliothèque philosophique des Temps modernes, dans laquelle nous
avons publié les Œuvres de Bacon (Paris, 1834, 3 vol. in-8), tandis que
M. Garnier publiait les Œuvres de Descartes (1835, 4 vol. in-8.).
(06) Ouvrage couronné par l'Académie des
Sciences morales, 1846-1849, 3 vol. in-8.
(07) Voy. la Revue nouvelle,
livraison du 15 avril 1847, p. 304.
(08) Le Dictionnaire universel
d'Histoire et de Géographie et le Dictionnaire universel des
Sciences, des Lettres et des Arts, dont la rédaction, en absorbant
nos loisirs, nous a forcé d'ajourner d'année en année la publication des
Ennéades.
(09) Notre traduction des Ennéades a
été en effet annoncée dès les premières éditions du Dictionnaire
universel d'Histoire et de Géographie, à l'art. Plotin; cette
annonce a été renouvelée dans un article que nous avons consacré à
l'ouvrage de M. Vacherot dans la Revue nouvelle, livraison du 15
avril 1847, p. 294-304.
(10) Pensées de Platon, par M. J, V.
Le Clerc, 1819, in-8; souvent réimprimées.
(11) Voy. à ce sujet, outre les notes
finales, le fragment de Numénius cité ci-après, p. XCVIII.
(12) Expression souvent employée par
Plotin, notamment en combattant les Gnostiques (Enn. Il, liv. IX,
§ 6, p. 271), et par laquelle il désigne surtout l'ensemble des
doctrines grecques.
(13) Voy. Vie de Plotin, § 8, 13,
14; p. 10, 12, 14.
(14) Voy. ibid., § 19, 20, p. 19-21.
(15) Voy. ibid., § 24, p 28-32.
(16) Voyez le jugement plus que sévère
porté sur Plotin par Brucker et par Buhle dans leurs Histoires de la
philosophie. Le jugement de ce dernier, qui déclare Plotin
inintelligible, a été reproduit par Daunou dans l'article Plotin
de la Biographie universelle. Clavier, dans l'article
Damascius de la même Biographie, qualifie aussi Plotin
d'inintelligible. Il ne paraît pas du reste que ni l'un ni l'autre des
deux savants français aient seulement abordé l'étude de ce philosophe :
ils se sont bornés à accepter une opinion toute faite.
(17) Voici en effet comment il s'exprime
dans la Lettre à H. A.-F. Didot, imprimée en tête de l'édition de Plotin
publiée parce dernier:
«
Operarum rationem non satis accuratam vituperare cogor, praecipue quod
in vocum sententiarumque interpunctione sexcenties peccatum est.
»
(18)
Voici en effet comment il
s'exprime dans sa préface, p. III et IV :
« Quamvis egregio
instructus librorum mss. apparatu opus esset agressus, ea tamen in illo
fuit et graecae linguae et artis criticae imperitia ut pessime rem
gessisse communi omnium judicetur sententia quorum est aliquod harum
rerum judicium. » Il ne se montre pas plus indulgent envers l'édition de
M. Didot, qui, selon lui,
« nihil fere
discrepat a textus oxoniensis foeditate.
» M. Fréd. Creuzer
a repoussé vivement, soit dans les Actes des Savants de Munich (Gelehrte
Anzeigen, 1848, n° 22, 23, 25, p. 183, 204 et suiv.), soit dans les
Prolegomena de l'édition de M. Didot. les attaques que M.
Kirchhoff avait dirigées contre lui dès 1847. En outre, M. G.-H. Moser,
qui était particulièrement atteint par les critiques relatives au
dépouillement des manuscrits, a consacré à la réfutation de ces
critiques presque tout le § 7 des mêmes Prolegomena.
(19) Voy. ci-après, dans la Notice
bibliographique, la liste des morceaux traduits par Taylor.
(20) Nous sommes heureux de nous trouver
entièrement d'accord sur ce principe avec les maîtres qui doivent le
plus faire autorité en cette matière. « Traduire, dit M. V. Cousin (De
la Métaphysique d'Aristote, p. 17), c'est reproduire un auteur, non
pas tel que nous aurions voulu qu'il fût, soit pour notre goût
particulier, soit pour celui de notre siècle, mais rigoureusement tel
qu'il a été dans son pays et dans son siècle, sous ses formes réelles,
telles que l'histoire les a conservées. » M. Artaud, dans la préface de
sa traduction de Sophocle, pose également cette règle et l'étend même
aux oeuvres littéraires.
(21) Les additions sont toujours placées
entre [ ].
(22) Nous avons déjà nommé M. E. Vacherot,
auteur d'une Histoire critique de l'Écote d'Atexandrie, couronnée
par l'Institut. Nous devons également mentionner ici l'Histoire de
l'École d'Alexandrie de M. J. Simon (1845, 2 vol. in-8), et le livre
de M. Barthélemy Saint-Hilaire intitulé De l'Écote d'Alexandrie
(1845, in- 8). Voy. en outre les autres indications données, ci-après,
dans la Notice bibliographique, p. XLII.
(23) Nous regrettons vivement que cet
excellent livre ne soit pas achevé et que le savant Mémoire sur le
Stoïcisme, du même auteur (Mémoires de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, t. XXI), n'ait paru que lorsque
notre premier volume était presque achevé : nous pourrons du moins
mettre ce dernier travail plus à profit dans les volumes suivants.
(24) Dans ses Meletemala Plotiniana,
p. 35, M. K. Steinhart, avec lequel nous sommes heureux de nous trouver
d'accord sur presque tous les points, a également reconnu les nombreux
rapports qui existent entre Plotin et Aristote et a consacré à les
démontrer toute sa 2e section, intitulée : Plotinus Aristotelis
interpres et adrersarius. Il la termine ainsi :
« Laboriosi hujus
itineris [ad Deum] non minus quam Philo dux Plotino Aristotelis fuit,
quem etiam in iis sequitur quae Platone rectius de diversis et Essentiæ
et Unius gradibus et significationibus disputat.
»
(25) Le traité De l'immortalité de l'âme
chez les Juifs, du docteur G. Brecher, traduit par M. Isidore
Galien, offre aussi sur ce point d'utiles documents.
(26) On trouvera cette Notice à la
suite de la préface. Toutefois, nous ayons reporté aux notes finales les
travaux qui se rapportaient à quelqu'un des livres des Ennéades
en particulier.
(27) Voy. notamment le Journal général
de l'Instruction publique des 9 juillet 1835, 10 et 28 janvier 1836.
Nous avons été heureux de voir tout récemment encore un des hommes qui
par la science et le talent sont le plus en droit de faire autorité, M.
Ch. de Rémusat, parler de cette publication dans les termes les plus
flatteurs. Qu'il nous soit permis de citer ici ses propres expressions :
« Nous suivons, dit-il
dans le bel ouvrage qu'il vient de publier sur Bacon, sa vie, son temps
et sa philosophie, nous suivons l'ordre proposé par M. Bouillet dans son
excellente édition des Œuvres philosophiques de Bacon, la
meilleure de beaucoup jusqu'à présent, au jugement même des auteurs de
celle qui se publie en ce moment à Londres, t. 1, p. IV. » Déjà M.
Spiers, un de nos professeurs les plus distingués, un de ceux qui ont le
plus contribué à établir solidement en France, par ses ouvrages comme
par son enseignement, l'étude de la langue anglaise, avait porté sur
notre travail un jugement non moins favorable dans l'édition spéciale
qu'il a donnée des Essays de Bacon (Paris, 1851 ; in-12) :
« M. Bouillet, dit-il dans
sa préface, p. II, a le premier défriché le terrain : les savantes notes
qu'il a jointes à son excellente édition des Œuvres phitosophiques de
Bacon m'ont seules servi. Je crois devoir déclarer ici les
obligations que j'ai à ces notes.
»
(28)
Vie de Plotin,
§ 14. Voy. aussi sur ce point le fragment d'Hiéroclès et le passage de
Boèce cités ci-après, p. XCIV, note. M. Steinhart s'est attaché à
montrer combien cet éclectisme de Plotin diffère du grossier syncrétisme
reproché à d'autres philosophes : «Plotiniana doctrina, dit-il, recepit
quidem multa quae a Platone atque Aristotele erant proposita, sed in
unum redegit corpus et novo junxit vinculo.
» De Dialectica
plotiniana, p. 11, note.
(29) Sur la manière de rédiger de Plotin,
Voy. ci-après sa Vie par Porphyre, § 8, p. 10 et 11.
(30) Voy. le liv. IV de la IIe Ennéade.
(31) Voy. le liv. VI de la 1ère Ennéade (du
Beau).
(32) Dans un écrit intitulé : Oratio de
Spiritu sancto, qui se trouve à la fin du livre V de l'ouvrage
Contra Eunomium, saint Basile a inséré littéralement un morceau
étendu de Plotin sur l'Âme du monde (Enn. V, liv. I, § 2), se
contentant de remplacer le nom d'Âme du monde par celui d'Esprit-Saint.
(33) Voy. le traité de Synésius Sur la
Providence, où se trouvent en grande partie reproduites les idées
exprimées par Plotin sur le même sujet dans le 1er livre de la IIIe
Ennéade. Voy. aussi M. Villemain, Tableau de l'éloquence chrétienne
au IVe siècle.
(34) Voy. ci-après, dans la Vie de
Plotin par Porphyre, § 19 et 20, deux Lettres de Longin sur Plotin.
(35) Voy. entre autres les passages cités
p. 388, 448, 452. (36) Voy. la Vie de
Plotin, § 22 et 23.
(37) Voy. cette notice à la fin de ce vol.,
p. 316. Voy. aussi Lactance, Adversus Gentes, II, 2.
(38) Voy. les Notes sur le livre IX de la
lle Ennéade, contre les Gnostiques.
(39) « Ce grand platonicien, etc.
» Voir le passage entier,
p. 263 de ce volume, note.
(40) Contra Academicos, III, 41.
Voy. le texte de ce passage p. 493 de ce vol., note 4.
(41) Voy. ce passage cité ci-après, p. 304.
(42) Voy. ci-dessus, p. XXVIII, et
ci-après, p. XXXII.
(43)
« Si hanc vitam illi viri
(Platon et les Platoniciens) nobiscum rursus agere potuissent, viderent
profecto cujus auctoritate facilius consuleretur hominibus, et, paucis
mutatis verbis et sententiis, Christiani fierent, sicut plerique
recentiorum nostrorumque tem¬porum Platonici fuerunt.
»
(De vera Religione, 12.) Dans ses Confessions, S. Augustin va
plus loin encore et il nous apprend (Vll, 9) que ce sont les ouvrages
des Platoniciens qui lui ont fait comprendre et admettre la doctrine
chrétienne du Verbe. Voy. ce passage cité ci-après, page 530, note.
(44)
« Si, quod quidam inquit,
Platonici, paucis immutatis, Christiani fieri possunt, Plotinus certe,
qui multo accuratius et diligentius dogmata platonica et scrutatus est
et interpretatus, primum inter hosce Iocum meruerit, quum non minus
θείου appellatione dignus videatur quam Plato olim.... Philosophiam
ejus, a divino auctoritate alienam, theologiae subancillari cogamus.
»
(45) Voy. ci-dessus, p. VII, VIII et XXII.
(46) Voy. notamment les morceaux cités p.
322, 362, 368, 384, 386, 401-403, 440-443, 447, 451, 454, 459-461,
478-480.
(47) A. Jahn, savant philologue de Berne, a
publié en 1838 une curieuse brochure intitulée : Basilius magnas
Plotinizans, dans laquelle il a recueilli et mis en parallèle un
assez grand nombre de passages identiques de Plotin et de saint Basile
(Voir notamment le morceau indiqué ci-dessus, p. XXVIII. note 3). Déjà,
en 1820, Engelhardt avait publié à Erlangen une dissertation De
Dionysio Areopagita Plotinizante.
(48) Préparation Evangélique, liv.
XI, 17 ; XV, 10, 22.
(49) Contre Julien, liv. V, p. 145, liv.
Vlll, p. 273-280.-
(50) Voy., dans les Mélanges de
Philosophie juive et arabe de M. S. Munk, le livre IV de la
Source de la Vie, où Ibn-Gebirol reproduit presque littéralement
plusieurs passages de Plotin. Voy. encore, dans l'Histoire de l'École
d'Alexandrie par M. Vacherot (t. Ill, p. 86), l'analyse de la
Théologie apocryphe et du célèbre traité Des Causes.
(51) Voy. p. 450 (notes 1 et 2) et p. 455
(note 1).
(52) Voy. les Notes sur les livres I
et VIII de la 1ère Ennéade.
(53) C'est à M. Lévêque que nous devons
particulièrement la traduction des Ἀφορμαὶ πρὸς τὰ νοητά de Porphyre
(Principes de la théorie des intelligibles), ainsi que celle des divers
fragments qui complètent cet opuscule.
(54) Foy. ci-après Vie de Plotin, §
34; p. 28-32 de ce volume.
(55) Sur Eustochius et sur les rapports
qu'il eut avec Plotin, Voy. p. 2-3.
(56) Voy. notre note sur ce livre, p. 439.
Dans les Prolégomènes de l'édition de Plotin publiée par M. A:-F.
Didot, M. Fr. Creuzer dit à ce sujet (p. XXI) :
« Discrepasse Eustochianam
et Porphyrianam recensiones aliis in rebus, et quidem gravioribus,
maximo argumento est libellus, sive potius fragmentum, De Eductione
animae e corpore: sic enim contractum vel potius detruncatum
comparet in nostris Enneadibus, ut in editionibus unius tantum
paginae spatium expleat, quum tamen in Plotiniano exemplo justi libri
formam habuerit; in quo philosophus copiose, ut solebat, hoc universum
argmnentum exhauserat. Docent Excerpta, quae inde nuper lucrati sumus,
quum ex Olympiodoro, tum ex Davide. Unde constat eo in libro non solum
Stoicorum disputationes super hac quaestione expositas fuisse, verum
etiam exempla allata ex poetis et ex historia fabulari; quae paulo
accuratius persecutus sum in loco commemorato Actorum Monacensium (Münchner
gelehrte Anzeigen, 1848, n. 22, 23, 25, p 186, 204, etc.). Sur les
autres traces des différences qui existaient entre l'édition de Porphyre
et celle d'Eustochius, on peut encore consulter Fabricius,
Bibliotheca graeca, p. 696, éd. Harles.
(57) Voy. l'édition de Creuzer, t. II, p.
614. Pour être juste à l'égard de l'édition de Porphyre, il faut ajouter
qu'Eusèbe lui-même et beaucoup d'autres écrivains citent de Plotin un
grand nombre de passages dont le texte est tout à fait conforme à celui
que nous possédons. On trouvera toutes ces citations dans les Notes et
Éclaircissements relatifs à chaque livre.
(58) Voy. ci-dessus, p. XIII-XV, ce qui a
été dit de ces deux éditions de M. Creuzer.
(59) Pour l'appréciation de la Théologie
platonicienne de Ficin et pour l'histoire générale du Néoplatonisme
au moyen-âge et a la renaissance, Voy. M. Vacherot, Histoire de l'École
d'Alexandrie, t. III, 3e partie.
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