PLATON
PROTAGORAS
Oeuvres de Platon
Victor Cousin
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page sans numérotation ŒUVRES DE PLATON. TOME TROISIÈME. page sans numéritation A LEIPSIG, CHEZ ADOLPHE BOSSANGÈ, REICHS-STRASSE. L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT, IMPRIMEUR DU ROI, RUE JACOB , n° 24. page nom numérotée ŒUVRES DE PLATON TRADUITES PAR VICTOR COUSIN. TOME TROISIÈME. PARIS, BOSSANGE FRÈRES, LIBRAIRES, QUAI VOLTAIRE, N° 11. M. DCCC. XXVI page 1 PROTAGORAS, ΟU LES SOPHISTES page 2 page blanche page 3 ARGUMENT PHILOSOPHIQUE. Protagoras est si simple et si clair dans son plan et dans le petit nombre d'idées fondamentales dont il se compose , que tout éclaircissement philosophique nous paraît superflu ; d'autant plus que, dans le Menon, la même question et les mêmes idées sont reproduites exactement dans le même ordre, mais sous des formes et avec des développements plus didactiques qui demanderont une explication. Quelques lignes d'introduction sont ici plus que suffisantes. Socrate se rend à une assemblée de sophistes dont Protagoras est le coryphée. Il lui présente un jeune homme qui désire devenir un de ses disciples, et entre avec lui en conversation sur ce qu'il enseigne. Prota- page 4 goras, pour ne pas avoir l'air d'un rêveur et pour se distinguer des autres sophistes, ne lui parle pas de sa métaphysique, et lui déclare qu'il enseigne la politique. Or, le sujet véritable de la politique étant la vertu, Socrate s'étonne qu'à ce compte on puisse enseigner la politique, et il élève la question si la vertu peut être enseignée. Protagoras, qui naturellement tient pour l'affirmative, lui en donne un certain nombre de preuves extérieures auxquelles Socrate répond par des arguments du même genre ; mais bientôt, laissant là cette polémique superficielle, il force Protagoras d'aller avec lui au fond de la question ; et après lui avoir prouvé que pour savoir si la vertu peut être enseignée il faut savoir d'abord ce que c'est que la vertu, il lui demande quelle est l'essence de la vertu, si elle est une, ou si elle a des parties qui se laissent enseigner les unes après les autres. Protagoras prétend, avec tout le monde, que la vertu a des parties, et des parties diverses, page 5 comme la sagesse, la justice, la tempérance, le courage et la sainteté. Mais Socrate; par une analyse profonde et subtile, lui montre que ces différentes vertus ne sont pas aussi dissemblables qu'elles le paraissent, et qu'au lieu d'être indépendantes, elles se contiennent toutes les unes les autres, et se supposent réciproquement; qu'il n'y a point de sainteté qui ne soit juste, de justice qui ne soit sainte, de tempérance qui ne soit sage, de sagesse qui ne soit tempérante ; il va même jusqu'à prendre les deux termes de la vertu en apparence les plus éloignés, le courage et la sagesse, et il contraint Protagoras d'avouer que le courage, c'est-à-dire le vrai courage, doit savoir ce qu'il fait, et pourquoi il le fait, et par conséquent qu'il repose sur des raisons morales, sur la sagesse et la science; de sorte qu'en dernier résultat toutes les vertus ne sont que des applications, plus ou moins dissemblables en apparence, du même principe, qui les comprend toutes et leur communique page 6 à toutes son propre caractère. En effet, ce n'est point par tel ou tel acte, pour ainsi dire, extérieur, que l'âme est vertueuse, mais par une résolution intérieure et par une énergie générale et fondamentale, si l'on peut s'exprimer ainsi. Diverse au-dehors, comme le monde auquel elle se mêle; variée et infinie comme les situations de la vie; aussi souple que la tentation ; docile même jusqu'à un certain point à l'analyse vulgaire, qui la divisé pour la classer, et la classe pour s'entendre du moins avec elle-même, la vertu est Une dans l'âme et dans l'intention de l'agent moral ; son unité et son identité constituent toute sa réalité. Platon reproduit souvent ce principe, qui plus tard devint un des éléments du stoïcisme, et produisit dans son exagération le paradoxe célèbre que l'homme a toutes les vertus ou n'en a pas une, et que la vertu est parfaite ou n'est pas. Ici Socrate l'établit avec rigueur et lucidité dans toute sa portée et dans ses justes limites; et les vertus ainsi ré- page 7 duites à la vertu, et la vertu à l'inspiration vertueuse, on conçoit comment Socrate refuse d'admettre qu'elle tombe sous l'enseignement de l'école. Et cependant, en faisant rentrer les cinq vertus énumérées plus haut les unes dans les autres, en ramenant même le courage à la sagesse ou à la science, Socrate a placé la science à la tête de toutes les vertus, et en a fait la condition morale par excellence; car l'ignorance empêche le discernement du bien, et ôte la place de toute vertu. Il semble donc que ce soit une contradiction à celui qui, en niant la différence des vertus particulières, s'est appliqué à retrouver dans toutes la science; il semble que ce soit une contradiction de soutenir que la vertu, où la science joue un si grand rôle, n'admet point d'enseignement, tandis que Protagoras, qui sépare toutes les vertus et conçoit des vertus sans science, prétend que la vertu peut être enseignée. C'est sur cette contradiction plus apparente que réelle que page 8 se rompt l'entretien et finit la discussion. En lisant ce dialogue si gracieux dans ses formes, si uni dans sa marche, dégagé de ce luxe de discussions épisodiques, riches et fécondes, qui caractérisent en général tout vrai dialogue de Platon et en font presque une philosophie tout entière, il ne faut pas oublier d'abord que le Protagoras appartient à la jeunesse de l'auteur, et ensuite que, si son but apparent est bien de résoudre ou de traiter en effet une question particulière, son but moins direct, mais plus réel peut-être, est de nous faire assister au spectacle de tous les sophistes réunis autour de Protagoras, comme Hippias, Prodicus, et plusieurs autres personnages célèbres composant en quelque sorte les états-généraux de la sophistique, devant lesquels comparaît le jeune Socrate, qui les attaque et les défait pour ainsi dire en bataille rangée, dans la personne de leur représentant Protagoras. page 9 PROTAGORAS, ou LES SOPHISTES. Premiers interlocuteurs, UN AMI DE SOCRATE, SOCRATE. Seconds interlocuteurs, HIPPOCRATE, PROTAGORAS, ALCIBIADE , CALLIAS, CRITIAS, PRODICUS, HIPPIAS. L'AMI DE SOCRATE. D'oc viens-tu , Socrate ? mais faut-il le demander? c'est de ta chasse ordinaire. Tu viens de courir après le bel Alcibiade. Aussi je t'avoue que l'autre jour que je m'amusai à le regarder, il me parut encore bien beau, quoiqu'il soit déjà homme fait; car nous pouvons le dire ici entre page 10 nous, il n'est plus de la première jeunesse, et il a le menton tout couvert de barbe. SOCRATE. Qu'est-ce que cela fait ? Tu n'approuves donc pas ce que dit Homère, que l'âge le plus agréable est celui où l'on commence à avoir de la barbe (01) ; c'est justement l'âge d'Alcibiade. L'AMI DE SOCRATE. Quoi qu'il en soit, ne viens-tu pas d'avec lui ? comment êtes-vous ensemble? SOCRATE. Fort bien; et aujourd'hui mieux que jamais, car il a dit mille choses en ma faveur, et a pris mon parti ; je le quitte à l'instant ; et je te dirai une chose qui te paraîtra bien étrange ; c'est qu'en sa présence je ne faisais aucune attention à lui, et souvent même j'oubliais qu'il était là. L'AMI DE SOCRATE. Que vous est-il donc arrivé à l'un et à l'autre ? car assurément tu n'as pas trouvé dans la ville quelque jeune homme plus beau qu'Alcibiade. SOCRATE. Bien plus beau. page 11 L'AMI DE SOCRATE. Tout de bon? Est-ce un Athénien ou un étranger? SOCRATE. Un étranger. L'AMI DE SOCRATE. D'où est-il ? SOCRATE. D'Abdère. L'AMI DE SOCRATE. Et cet étranger t'a semblé si beau que tu le trouves plus beau que le fils de Clinias? SOCRATE. Et comment, mon cher, le plus sage ne paraîtrait-il pas le plus beau? L'AMI DE SOCRATE. Tu viens donc de quitter un sage? SOCRATE. Oui, un sage, et le plus sage de notre temps; si du moins tu trouves que Protagoras mérite ce titre. L'AMI DE SOCRATE. Que me dis-tu là? Quoi ? Protagoras est ici! SOCRATE. Oui, depuis trois jours. page 12 L'AMI DE SOCRATE. Et tu viens de le quitter ! SOCRATE. Et même après une conversation fort longue. L'AMI DE SOCRATE. Eh! ne voudrais-tu point nous raconter cette conversation, si tu n'es pas pressé. Assieds-toi ici, et fais lever cet enfant. SOCRATE. De tout mon cœur ; je te serai même obligé si tu veux bien m'entendre. L'AMI DE SOCRATE. Et nous pareillement, si tu veux parler. SOCRATE. En ce cas, l'obligation sera réciproque. Tu n'as donc qu'à m'écouter. Ce matin qu'il faisait encore nuit, Hippocrate , fils d'Apollodore (02) et frère de Phason , est venu heurter bien fort à ma porte avec son bâton : on ne lui a pas eu plus tôt ouvert, qu'il est venu tout droit dans ma chambre, en criant à haute voix, Socrate, dors-tu ? Ayant reconnu sa voix, j'ai dit voilà Hippocrate. Qu'y a-t-il de nouveau ? — Rien que de bon, m'a-t-il page 13 dit. —Tant mieux, lui ai-je répondu. Mais qui t'amène si matin? —Protagoras est ici, m'a-t-il dit se tenant debout vis-à-vis de moi. — Il y est d'avant-hier, lui ai-je réparti: ne viens-tu que de l'apprendre? — Je ne l'ai appris que cette nuit. En disant cela il s'est approché de mon lit à tâtons, s'est assis à mes pieds, et a continué de cette manière : Hier au soir, fort tard, à mon retour du dème d'OEnoé (03), où j'étais allé pour rattraper mon esclave Satyrus qui s'était enfui ; et j'avais résolu de venir te dire que j'allais courir après lui, mais quelque autre chose me fit sortir cela de l'esprit ; quand je fus de retour, que nous eûmes soupé et que nous allions nous coucher, mon frère vint me dire que Protagoras était arrivé. Ma première pensée fut de venir te donner cette bonne nouvelle ; mais, réfléchissant que la nuit était trop avancée , je me couchai, et, après un léger somme, qui m'a un peu refait de ma fatigue, je me suis levé et suis venu tout courant. — Moi, qui connais Hippocrate pour un homme de cœur et qui le voyais tout effaré, je lui ai dit: qu'est-ce donc? Protagoras t'a-t-il fait quelque injure? — Oui, par les dieux, page 14
m'a-t-il répondu en riant ; il me fait
injure d'être sage tout seul, et de ne pas me rendre tel. — Oh ! lui ai-je dit,
si tu lui donnes de l'argent, et que tu le gagnes, il te rendra sage aussi. —
Plût à Jupiter, et à tous les dieux, qu'il ne tînt qu'à cela, m'a-t-il dit ; je
ne me laisserais pas une obole, et j'épuiserais la bourse de mes amis. Ce n'est
pas autre chose qui m'amène : je viens te prier de lui parler pour moi; car,
outre que je suis trop jeune, je ne l'ai jamais ni vu ni connu. Je n'étais qu'au
enfant à son premier voyage ; mais j'entends tout le monde en dire beaucoup de
bien, et on assure que c'est le plus éloquent des hommes. Que n'allons-nous chez
lui avant qu'il sorte : on m'a dit qu'il loge chez Callias, fils d'Hipponicus ;
allons-y, je t'en conjure. — Pas encore; il est trop matin, lui ai-je dit; mais
allons nous promener dans notre cour, nous resterons là jusqu'à ce que le jour
vienne, après quoi nous irons. Ainsi, sois tranquille , nous le trouverons chez
lui, selon toute apparence ; Protagoras ne sort Nous sommes donc descendus dans la cour, et, en nous promenant, je voulus tâter un peu Hippocrate. Je me mis à l'examiner et à l'interroger. Oh ça, Hippocrate; tu vas aller chez Protagoras lui offrir de l'argent, afin qu'il t'enseigne quelque chose; mais quel homme penses- page 15 tu que ce soit, et quel homme veux-tu qu'il te rende? Si tu allais chez Hippocrate de Cos , qui porte le même nom que toi, et qui descend d'Esculape, et que tu lui offrisses de l'argent, si quelqu'un te demandait , Hippocrate , à quel titre veux-tu lui donner cet argent ? que répondrais-tu ? — Je répondrais que c'est à titre de médecin. — Et pour quoi devenir ? — Pour devenir médecin. — Et si tu allais chez Polyclète d'Argos, ou chez Phidias d'Athènes, leur donner de l'argent pour apprendre d'eux quelque chose, et qu'on te demandât tout de même, à quel titre tu veux donner cette argent-là à Polyclète ou à Phidias, que répondrais-tu ? — Je répondrais , m'a-t-il dit, que c'est à titre de sculpteur. — Et pour quoi devenir? — Pour devenir sculpteur évidemment. — Voilà qui est à merveille. Présentement donc, nous allons toi et moi chez Protagoras, disposés à lui donner tout ce qu'il demandera pour ton instruction , si notre bien peut y suffire , et qu'il y en ait assez pour le contenter; s'il ne suffit pas, nous sommes tout prêts à employer encore celui de nos amis. Si quelqu'un donc, voyant ce grand empressement, nous demandait, Socrate et Hippocrate , dites-moi, en donnant?tout cet argent à Protagoras, à quel homme pensez-vous le donner? Que lui répondrions-nous? Quel nom connaissons-nous page 116
(01) HOM. Odyss. liv. X, v. 279. (02) Celui du Phédon. (03) Il y avait deux dèmes de ce nom, l'un près d'Éleuthère, l'autre près de Marathon. WESSEL. Ad Diodor. IV, 60. |